‹ Les deux mèresChapitre 77 sur 130 · L HOTELLERIE DE BL'EN SOCORRO · texte numérisé non relu

L HOTELLERIE DE BL'EN SOCORRO

Le capitaine et son lieutenant Caralo fumaient tous deux et parlaient d'atfaires, discutant uue expédition projetée.

Juan-Baptista lança sur Piquillo un regard terrible, semblable à celui qu'il avait jeté au malheureux bohémien, et sans proférer une parole, fit un signe au lieutenant qui, de sa main vigoureuse, enleva le coupable tremblant.

Il le porta ainsi jusque dans la salle à manger, où plusieui's de leurs camarades venaient de rentrer : en un clin d'œil, Piquillo fut dépouillé de ses vêtements, couché sur le ventre, et Caralo détachant une courroie en cuir suspendue à la muraille, se mit à fustiger le patient avec un soin et une précision qui prouvaient avec quel plaisir il exécutait les ordres du capitaine. Les autres bandits s'étaient mis à déjeuner sans faire attention aux gémissements et aux cris que la douleur arrachait au pauvre Piquillo. Quant au capitaine, qui venait de rentrer, il s'était assis et comptait gravement les coups.

— Dix, douze... quinze... pas si vite, Caralo!... seize... dix-sept... ah! regardez donc... qu'a-t-il là? ce signe au haut du bras gauche.

— Rien, capitaine, disait Caralo en continuant de frapper... ne faites pas attention, ce sont des caractères arabes, des signes religieux ou diaboliques que les mères mauresques appliquent à leurs enfants qui viennent de naître.

— Cela prouve que ce petit misérable n'est pas même chrétien... dix-huit... dix-neuf... que c'est un païen... un réprouvé...

— Qu'on aurait tort d'épargner, continuait Caralo en frappant plus fort... il y en a comme cela un las qui n'ont pas reçu le baptême !

— • Oui, mais il y en a d'autres qui l'ont i-eçu cinq ou six foi«, et cela compense; moi, par exemple.

PIQUILLO ALLIAGA.

s'écria le capitaine avec satisfaction... aii! bravo, Caralo ! voilà un coup bien appliqué !..

Si bien, en etfet, qu'il venait d'enlever un large lambeau de chair, et Piquillo, dont le corps ruisselait de sang, poussa un dernier cri, et s'évanouit.

— Assez! assez! dit Juan-Baptista, pendant que nous étions là à causer, j'avais oublié cet enfant... je ne pensais plus qu'il n'était pas de force à supporter autant de coups; toi, à la bonne heure...

— Comment moi, capitaine! s'écria Caralo indigné.

— Allons! silence! et vous autres, venez à son secours. Un peu d'humanité, que diable! donnez-lui du vinaigre ! à la bonne heure ! le voilà (jui revient à lui , (lit-il en entendant les nouveaux cris de l'enfant; car le lieutenant venait de jeter par compassion des flots de vinaigre sur ses plaies saignantes.

— C'est bien ! qu'on l'emporte, et toi, dit-il à Piquillo, s'il t'arrivait encore de me désobéir, tu n'en serais pas quitte à si bon marché ; son%e à Paco le bohémien.

Depuis ce jour, Piquillo n'eut plus l'envie, ni l'audace de quitter la posada. Quand il en sortait, c'était avec le capitaine ou par son ordre, avec des instructions ipril exécutait sans chercher même à les comprendre, tant la terreur et la servitude où il vivait avaient paralysé ses facultés, et éteint son intelligence.

On l'envoyait dans une ferme, dans un château comme un pauvre enfant égaré qui implorait l'hospilalité; au retour on lui demandait ce qu'il avait vu, la disposition des lieux, le nombre des habitants, maîtres et domestiques. Piquillo racontait; c'est tout ce qu'on exigeait de lui, et ces journées-là étaient ses plus heureuses; car il les avait passées hors de ce repaire ; bien des fois il avait eu l'envie de dire à ceux ipii le recevaient : gardez-moi, je vous en supplie; mais y aurait-on consenti? et puis, la vengeance du capitaine ne l'aurait-elle pas toujours retrouvé; il se i'ap[ii'lait avec etlroi qu'un jour, dans un riche domaine, touché par l'accueil bienveillant qu'il venait de recevoir, il allait se jeter aux pieds du maître et lui demander secours et protection, lorsijn'il avait aperçu, par une fenêtre du parc, une ligure ipii l'avait glacé de terreur, l'ombre de Juan-Baptista Balseiro, ,iu plutôt c'était lui-même qui, habillé en riche cavalier, venait marchander cette belle propriété qu'on (lisait à vendre!

Aussi, persuadé que cet homme était son mauvais génie, qu'il voyait tout et savait tout, Piquillo subissait en silence une domination contre lacpielle il n'avait ni la force ni les moyens de lutter; il y avait, en effet, dans la conduite du chef et des siens, une foule de problèmes que son esprit s'etforçait de résoudre, sans en venir à bout. D'abord, l'hôtellerie, isiilée et un peu éloignée du chemm, n'était jamais fermée la nuit : ensuite il y av;iit sur la route royale, que le comte de Lerma entretenait à grands frais, un endroit défoncé, une espèce de précipiceque l'on ne réparait jamais, et que l'on se contentait de couvrir lie feuillages; enfln, lorsqu'une chaise de posto se brisait dans ce mauvais pas, il se trouvait toujours, sur la lisière du bois, un bûcheron et son lils qui indiquaient aux voyageurs une excrlleute hôtellerie

très-proche où l'on serait à merveille; l'enfant se chargeait même de les conduire ; cet enfant, c'était Piquillo, qui avait le désagrément de voir les amis du capitaine lui servir, tour à tour, de père ; mais était-ce du moins pour obliger, et il était forcé de convenir que les voyageurs qui demandaient ainsi l'hospitalité étaient toujours les bienvenus, qu'on les accueillait avec les plus grands égards, qu'on les comblait des soins les plus délicats. Pour eux, le capitaine n'épargnait rien, pas même le rhum de la Jamaïque dont il était si jaloux, et après un excellent souper, on les conduisait dans une belle chambre, où jamais Piquillo n'entrait, mais par la jKU-te entr'ouverte il avait vu un appartement tendu en damas rouge, deux grands lits à baldaquin, des meubles à l'avenant. C'était la seule chambre de la maison qui se distinguât par une pareille magnificeme !

Seulement, Piquillo remarquait, en lui-même, que ces voyageurs devaient se lever tous de grand matin, car jamais il ne les voyait partir; souvent même ils se remettaient en route sans emmener leurs voitures que l'on réparait, et laissaient à l'écurie leurs chevaux, qu'on leur renvoyait probablement quelques jours après ; du moins on ne les revoyait plus !

Plus de deux années s'écoulèrent dans cet esclavage et dans cet abrutissement, qui, peu à peu, exerçaient sur le pauvre Piquillo une inlluence dont il ne s'apercevait pas, et dont il ne pouvait se rendre compte. Quand on vient du dehors, quand on a longtemps respiré un air pur, et que l'on entre dans un endroit infect, dans une prison pestilentielle, on croit qu'on ne pourra pas y rester un jour, une heure, un instant ; on y résiste pourtant... ou y reste, on s'haliitue, non pas à y vivre, mais à y mourir. Le contact habituel du vice produit le même effet, même sur une bonne et honnête nature; le dégoût qu'il inspire d'abord ne l'empêche pas de devenir contagieux et mortel. La fleur la plus belle et la plus suave dépérit dans la fange, et tombe en pourriture.

Piquillo ne voyant pas d'autres mœurs, d'autres exemples que ceux (jui l'entouraient, commençait presque à se persuader que le monde était fait ainsi, que Juanita et Pedralvi étaient des exceptions qu'il ne rencontrerait plus jamais. Aussi, et quoique bieujeune encore, tout commençait à lui être indifférent ! Dans l'âge où l'on ne vit que d'espérance, il n'espérait plus; son instinct même, à défaut d'autre guide, ne l'avertissait plus de ce qui était bien, ou de ce qui était mal, sauf de temps en temps quelques derniers souvenirs qui faisaient battre sou cœur, tout chez lui se desséchait dans sa sève; l'arbre existait encore, mais ses plus belles branches commençaient à mourir.

De mauvais instincts, des instincts de haine germaient eu lui. Le lieulenant Caralo ne perdait pas une occasion de le gronder, de le dénoncer; il en inventait même, et aussitôt le < hef, ipii était l'équité en personne, ordonnait le châtiment ; lorsque toutefois il ne s'en chargeait pas lui-même. Kt Piquillo ne gagnait pas au change, car la main du capitaine était aussi lourde que celle du lieutenant ; mais celui-ci joignait aux mauvais traitements des plaisanteries comme il savait les faire, lesquelles excitaient la gaieté

de la troii]ie, lilcssaiiait la vanité et l'orgueil de l'enfant, et éveillaient dans son cœur la vengeance, la colère, toutes passions qui se tiennent et qui, une fois qn'ellcs ont fait brèche, laissent entrer les autres. C'était surtout quand le lieutenant était ivre, et cela lui arrivait souvent, que le pauvre Piquillo était victime de sa mauvaise humeur.

Un jour, pendant qu'il buvait en jouant aux dés, il lui cria :

— Apporte-moi ma pipe.

Piquillo s'empressa de la lui présenter.

— Merci, lui dit-il en lui donnant un soufflet. Piquillo furieux jeta la pipe par terre, la brisa et la

broya sous ses pieds; le lieutenant tenait beaucoup à sa pipe.

— Bravo ! s'écria le capitaine.

— Oui, bravo, dit le lieutenant en se levant de table, parce que cette fois il ne mourra que de ma main ; puis sadressant à l'enfant, qui, debout et l'œil entUuumé, le regardait fièrement, compte bien les morceaux de ma jjipe (elle était brisée en mille pièces), et tu vas recevoir autant de coups de fouet.

Il alla à la muraille et détacha la courroie fatale ; Piquillo s'élança vers la table et saisit un couteau. Tous les bandits s'arrêtèrent étonnés, et firent cercle autour d'eux.

— N'avancez pas, s'écria Piquillo, et sa voix, si frêle d'ordinaire, était mâle et forte en ce moment ; j'en appelle au capitaine ; j'en appelle à ces seigneurs cavaliers; vous m'avez donné un soufflet que je ne méritais pas, et je vous ai entendu dire à tous, qu'un soufflet voulait du sang; n'avancez pas, ou j'aurai le vôtre. I

— Bravo ! s'écria le capitaine en se frottant les mains.

Le lieutenant se mit à imiter le sifflement des torréadors au commencement des combats de taureaux, puis feignant de vouloir, comme eux, exciter encore l'animal furieux, il agita un mouclioir rouge qu'il tenait à la main gauche, et de la droite il faisait tournoyer la courroie autour de sa tète.

'Tout le cirque applaudit par un éclat de rire à celte nouvelle et ingénieuse plaisanterie du lieutenant, et celui-ci, animé par les bravos de l'assemblée, se dirigea en chancelant sur Piquillo, et le frappa d'un revers de sa courroie.

Piquillo se jeta à son tour sur lui, et le frappa avec force de son couteau.

Le lieutenant tomba poussant un cri de rage. Les bandits se ruèrent sur Piquillo, le saisirent, le jetèrent sous leurs pieds; dix poignards étaient levés et allaient le frapper.

— Arrêtez, s'écria le capitaine! par tous les saints d'Espagne, arrêtez ! le combat est loyal et le coup est bon.

— Trop bon, répondit Caralo avec un hurlement.

— Bravo! Piquillo, bravo! continua le capitaine sans faire attiintion à son lieutenant; et vous, messieurs, par saint .leau-Baptiste mon patron, gardezvous bien de toucher à ce jeune camarade, qui vient de faire ses premières armes ; maintenant que le jeune tigre a léclié du sang, je vous réponds de lui, il est

des nôtres. Viens ici, Piquillo, et, vous, emmenez Caralo, qu'il aille se faire panser,

— Soit, répondit le lieutenant, mais je vous prends à témoin qu'il fera connaissance à .son tour avec la lame de mon poignard.

— Cela vous regarde, répliqua froidement le capitaine; c'est une affaire entre vous. Puis, pendant qu'on emportait le lieutenant : Vois-tu, dit-il à Piquillo, d'un air amical, et comme un maître qui donne des conseils à son élève, le coup était trop bas ; il fallait frapper plus haut.

A dater de ce jour, Juan-Baptista se montra, non pas moins dur et moins brutal, cela lui était impossible, mais plus communicatifavec son jeune apprenti. Il en avait désespéré longtemps, et croyant voir qu'on eu pourrait faire quelque chose, il le soignait comme un sujet précieux, (jui devait un jour, sinon lui faire honneur, sentiment auquel il tenait peu, du moins rendre d'importants services à4ui, .luan-Baiitista Balseiro, seule personne au monde à qui le capitaine portât un peu d'intérêt ou d'atfection.

Piquillo, malgré sa jeunesse et son inexpérience, commença donc enfiu à comprendre quelle route il suivait, et quels guides lui étaient donnés. Une pareille découverte le remplit d'horreur, réveilla un instant dans son cœur tous les bons instincts que la nature y avait mis, et, comme dit l'Écriture, empêcha de croître l'ivraie et les mauvaises herbes qui déjà menaçaient d'étoulfcr le bon grain.

Et cependant, ou ne l'avait pas encore initié à tous les secrets de l'ordre; seulement, et vu l'estime que le capitaine lui portait, on ne se cachait plus de lui ; on ne craignait plus de plaisanter en sa présence ; mais on ne lui confiait rien ; on exigeait toujours de lui une soumission aussi aveugle, une obéissance aussi passive ; et il aurait été ponr lui d'autant plus dangereux d'y manquer, qu'il avait maintenant dans la troupe un ennemi morte!, décidé à ne lui rien pardonner.

Parfois, quand il arrivait, la nuit, des voyageurs, on l'avait chargé de préparer la belle chambre de damas rouge qui excitait toujours sa curiosité et son inquiétude; car un soir il avait cru voir sur les meubles quelques taches de sang. Mais depuis, rien n'avait confirmé ses soupçons; la chambre était belle, aérée, deux croisées donnant l'une sur le bois, l'autre sur la cour; l'appartement était parfaitement clos et la porte même était fermée, en dedans, par de larges verrous, dont on entendait le bruit au dehors; chaque voyageur, en entrant se coucher, ne manquait pas, eu ellèt, de les pousser.

Cependant, comme nous l'avons dit, Piijuillo avait beau se lever de bonne heure, et faire sentinelle du haut de la chambre qui lui servait de logement, et qui n'était autre que le grenier de la maison, il ne voyait presque jamais partir, le lendemain, les voyageurs arrivés la veille, surtout quand leur équipage, leur mise ou leur tournure annonçaient des gens riches ou distingués.

Piquillo avait fait encore une autre remarque. Le maître de la maison tenait compagnie à ses hôtes pendant leur souper le souper ; fini, ceux-ci se retimient

PIQUILLO ALLIAOA.

dans Itur appaitonicnt, ol le rapitaine restait à hoire; puis, quand il avait hu une lunire ou deux, au liou de s'aller coucher, ce qui eût été tout simple, il descendait à la cave, et en remontait, peu d'instants après, sans rapporter ni bouteille, ni broc de vin.

Ceci n'était pas naturel, et désespérant d'exjiliquer ce mystère par les seules forces de son intelligence, Piquillo avait plusieurs fuis guetté, de loin, sur l'escalier, le capitaine. Il l'avait vu descendre à la cave, en ouvrir la porte avec une des clés qu'il portait d'ordinaire, et laisser même son trousseau de clés à cette porte. Là, ses découvertes s'étaient arrêtées, et lui aussi. Un jour seuleii;ent, et tant sa curiosité était grande, il eut l'audacieuse idée d'aller pins loin, de descendre derrière le capitaine, et de le suivre presque au fond de cette cave mystérieuse; il avait di'jà posé la main sur la clé, et allait la tourner... mais le courage lui manqua; croyant entendre du bruit, il remonta l'escalier à la hâte, et, rentré dans son grenier, il se jeta tout tremblant sur les boites de foin qui formaient sou lit et tout son ameublement.

Depuis, il n'avait plus osé renouveler cette tentative, et probablement ce mystère en devait toujours être un pour lui, car le capitaine se préparait à quitter sous quelques jours la posada, dont la réputation, qui n'était pas des meilleures, connuençait à se répainirc dans le pays.

Rêvant à de nouveaux projets, dont il avait fait part à ses amis, Balseiro soupait un soir avec tous les siens, moins toutefois le lieutenant Garalo. Celui-ci était à peu près guéri de sa blessure, et son retour effrayait beaucoup le pauvre Piquillo; mais, quoiqu'il fût en pleine convalescence, le lieutenant avait préféré rester dans sa chambre; il avait seulement deniaridé qu'on lui montât trois bouteilles de vin, promettant de n'en boire qu'une. Les trois bouteilles lui avaient été apportées, et Caralo, assis devant une table, buvait lentement, et à petits coups, connue il convient à un convalescent; mais, malgré la liqueur vermeille qui riait dans son verre, l'air sombri; du lieutenant prouvait qu'il tramait, à part lui, qiiel([ni's projets de vengeance.

Le capitaine et les siens buvaient à la s;iulé di' Jeur camarade absent, et festoyaient rudement une olla podrida splendide, dont le parfum seulement charmait les sens de Piquillo, qui, debout, derrière eux, les servait ; c'étaient son habitude et ses fonctions ordinaires.

Tout à coup ou frappa rudement en d.'hors, A la porte de la posada.

— Seraient-ce des voyageurs? dit le capitaine; (>n ce cas, ils ne valent pas la peine qu'on se dérange, car je n'ai pas entendu de voiture.

— Seraient-ce des algaazils'.' se deinamlaii'ut \f< convives entre eux, vu la n'putaliou duiil ciimiin'ucait à jouir la posada.

— Kh! par saint Jean et saint Jacques, ri'prit le capitaine, voyons qui ce peut être, avant d'ouvrir... allez-y... non, pas toi, Piiiuillo... tu ne pi'ux |ias Idul faire à la fois, et pendant ipi'il me verso à boire, vas-v. toi, Carnego.

Carnego se leva de table, sortit, et revint iiu in-

stant après, avec un petit ho:inne à (a physionomie ronde et riante, lequel tenait sous un bras une modeste valise, et de l'autre une, jeune tille de quatorze ans k pi;u près brune, animée et piquante, dont les couleurs ri'doublèrent, et dont les yeux se baissèrent à la vui' d'une si nombreuse iissemblée.

— C'est moi, messeigneurs, c'est un pauvre voyageur dont la ( arriole vient de se briser, ([ui vous demande l'hospitalité [>our lui et pour sa nièce Juauita, qui n'est pas trop déplaisante, comme vous voyez. .Saluez donc, petite fille.

Juanita salua, et Piquillo, prêt à perdre connaissance, s'appuya sur la cbaise du cajiitaine. Il ne pouvait dire ce qui se i)assait en lui, à ce nom, à cette vue, car, au moment nù Juanita lUait entrée, Piquillo l'avait reconnue. Son souvenir et celui de Pedrahi étaient trop bien gravés dans son cœur, et malgré le changement que deux ans peuvent produire, surtout stu- une jeune tille, il s'était dit : C'est elle ! la voilà ! Son premier mouvement avait été de courir à sa rencontre, de lui demander des nouvelles du petit bohémien, son seul ami; mais une crainte, une honte iudi'tinissables, i)eut-être aussi l'instinct du danger qui la menaçait... tout l'avait retenu, et il était resté, comme nous l'avons dit, debout, immobile, derrière la chaise du capitaine, lequel ne quittait pas des yeux Juanita, qui maintenant était une jeune et belle fille, et valait la peine d'être regardée.

Quant à celle-ci, elle n'avait reconnu personne et se serrait seulement avec crainte contre son oncle.

— Prenez place, seigneur voyageur, et vous, seuorita, dit le caiiifaine de sa voix la plus douce et la plus alfable, asseyez-vous à côté de ces nobles cavaliers, ipii, comme vous, m'ont fait l'honneur de venir souper et coucher dans cette posada. Allons, deux couverts de plus! Oserais-je vous demander, continua-t-il eu s'adressant à son nouvel hôte, qui j'ai l'honneur de recevoir, si toutefois il n'y a pas d'indiscrétion à vous adresser cette question '!

— Aucune, seigneur hôtelier. Je parle avec plaisir et farililé... Je suis barbier, jouissant, j'ose le dire, lie qiuil(pic n'putatiou parmi ceux qui ont manié la savonnette et le rasoir; aussi, malgré l'envie qu'ils me portent, mes confrères me reconnaissent eux-mêmes pour le premier de Pampelune, Aben-Abou, dit GongaroUo, dont il n'est pas ipie vous n'ayez entendu parler.

Le rajiilaiue, et les assistants firent un signe de tète allirmalif.

ilniigarello y léïKiinlit par uni- salutation gracieuse, avala un verre de vin. et reprit avec voluLilit(> :

— lmagin''z-vous, messeigneurs, qu'il y a deux ans, le jour (le l'entrée du roi à Pampelune, il y eut, en la\ciii- des fueros, une espèce d'émeute à laquelle prrsoiuie n'a jamais rien compris, pas même ceux qui l'avaient inventée, et si vous vous étiez trouvés comme moi dans la foule...

— Nous y étions, dit le capitaine, en relevant sa moustache !

Le barbier lui fit une nouvelle salutatinn all'eclU'"ise. et continua :

— L li'ùelier (jinès Pevès, un des fuéristos les plus

enragés, en a fait une maladie comme sergent des hallebai'diers, vu les fatigues que lui ont données, jour et nuit, les patrouilles de la ville et la garde du palais. Maître Tnixillo, le tailleur, son voisin,, en a été plus atTeclé encore, et ça continue toujours... entin, il n'y a rieu à dire... c'était leur faute, ils l'avaient voulu; mais moi qui ne voulais rien, que rester tranquille dans ma boutique, c'est sur moi qu'es! retombé le poids de tout ceci; nous avons tout payé, moi et les miens! D'abord on a demandé aux cortés un nouvel impôt, et l'assemblée, qui n'était composée que d'Espagnols, a déridé qu'il devait être mis à la charge des Maures, attendu qu'ils ont plus d'activité, d'industrie et de talents que les autres. L'esprit coûte cher en ce pays.

— Et vous deviez, seigneur barliier, être un des plus imposés! s'écria le capitaine en le saluant.

— Je lésais bien; c'est ilatteur, mais ça ruine! double droit, double patente... >ans compter que, depuis deux ans, j'ai été, moi personnellement, en butte à toutes les persécutions. L'inquisition ne me laissait pas un jour de relâche; obligé de quitter une pratique au milieu d'une barbe, pour aller devant quelques membres du saiut-otlice répondre à des accusations de lonspiration, d'hérésie et surtout de sorcellerie... ma foi, je n'y tenais plus. J'ai pris un grand parti, j'ai un parent à Madrid... un homme en crédit... Andréa Cazoleta, dont la fenmie est ma cousine, Cazoleta, parfumeur de la cour, rien que cela : je me suis dit : allons nous établir près de lui, et quittons pour jamais Pampelune. Ça n'a pas été long... j'ai retiré ma nièce de l'iiôtellei'ie du Soleil-d'Or, où je l'avais placée comme servante. J'ai vendu mon fonds, le meilleur et le plus achalandé de la ville... deux cents ducats que j'ai dans ma valise... oui, je les ai là...

Piquillo, effrayé du tour que prenait la conversation, passa vivement derrière le barbier et le heurta brusquement comme pour lui dire :

— Imprudent, taisez-vous?

— Mais prenez donc garde, seigneur page, ne me heurtez pas ainsi l'épaule avec votre bouteille, dit Gongarello, en s'interrompant et en apostrophant Piquillo.

Puis, reprenant gaiement son bavardage :

— Gui, messeigneurs, deux cents ducats en or!... tout autant !

— Ainsi donc, seigneur Gongarello, s'écria le capitaine, qui, ainsi que ses compagnons, n'avait pas perdu un mot du récit précédent, vous allez vous établir à Madrid, vous et vos capitaux ! Permettez-moi de boire un verre de ce bon vin à voti-e voyage, à votre sauté et à celle de votre nièce.

— Ma nièce ne boit pas de vin...

Le capitaine parut contrarié.

— Mais, moi, je bois pour deux, reprit gaiement le barbier ; versezdonc, seigneur hôtelier, etversez plein ! A vous et à toute l'honorable société, flt-il en s'incliuaut . Puis, après avoir savouré quelques gorgées, il s'arrêta et reprit : Voilà im vrai nectar dont je n'ai jamais bu, moi qui croyais connaître tous nos vins.

— Aussi, celui-là n'est-il pas d'Espagne.

— Eh ! de quel pays ?

— De France! vous ne l'aviez pas deviné... vous qu'on accusait d'être devin et sorcier?

— Eh! eh! reprit le barbier d'im air malin... je l'ai été parfois dans ma vie sans le vouloir! Ma nièce Juanita avait une mère qui disait fort proprement la bonne aventure, Joanna, ma sœur, dontje suis l'élève; et grâce aux leçons qu'elle m'a données, je ne me trompe presque jamais, pour mon malheur. . . c'est là ce qui m'a fait dénoncer!

— En vérité, s'écrièrent les convives, dont les discours du barbier maure excitaient la curiosité, vous ne vous trompez jamais?

— C'est comme un sort : j'avais prédit à maître Truxillo, mon voisin, qui voulait absolument épouser une jeune et jolie femme, qu'il lui arriverait malheur... ça n'a pas manqué. J'avais prédit un matin au corrégidor Josué Calzado qu'il serait blessé, on l'a rapporté le soir avec un bras cassé.

— Oui, mon oncle, dit timidement Juanita; mais vous oubliez d'ajouter que le matin il était passé devant votre boutiij^ne sur une mule vicieuse.

— Qu'importe! tous les jours on a des mules vicieuses, témoin celle qui était à notre carriole, et on n'a pas pour cela le bras cassé; voyez plutôt, et il porta à ses lèvres sou verre, qu'il vida gaiement.

— Par saint Jacques, s'écria le capitaine, que la bonue humeur du barbier avait mis en gaieté, je veux faire l'essai de vos talents. Dites-moi ma bonne aventure, à moi.

— Volontiers, seigneur hôtelier... votre main?

— La voici.

Après l'avoir examinée avec attention, le barbier la repoussa en disant : Allons... votre vin de France m'a troublé la visière. Je vois de travers ou je calcule mal... car ce qui est écrit là, dans votre main, est trop invraisemblable, et je ne puis vous le dire...

— Allez toujours.

— Gela ne vous effraiera pas ?

— Rien ne m'effraie.

— Eh bien ! je suis dans l'indécision.. . Il y a là ime ligne qui dit que vous mourrez brûlé... et une autre exai temeut pareille atteste que vous serez pendu; or, couune l'un exclut l'autre, cela vous prouve, seigneur hôtelier, que ma prédiction ne signilie rieu. Et il se mit à rire aux éclats.

Il fut le seul, car chacun des convives se regardait en silence et d'un air étonné, trouvant que toutes les probabilités étaient eu faveur du barbier. Le capitaine seul ne parut point éuai; il versa nu nouveau verre de vin à son hôte, et lui dit en souriant d'un air railleur : et vous, seigneur barbier, qui êtes si savant, pourriezvous prédire le sort qui vous attend?

— Je ne me suisjamais inquiété de l'avenir, dit Gongarello, qui était à la fois barbier et philosophe; mais je puis vous dire, sans êtte bien sorcier, ce qui m'arrivera aujourd'hui et demain.

Piquillo tressaillit, et le capitaine jiàlit ; mais se remettant promptement :

— Où voyez-vous cela?

— Parbleu ! à votre physionomie. Je vois d'abord que J'ai f;iit, en très-bonne compagnie, un excellent î

PIQUILLO ALLIAGA.

diner, et que j'ai l-ii un vin exquis; ce n'est pas là re qui m'inquiète... c'est la suite...

Tons les traits dn capitaine se contractèrent ; il était atterré du sang-froid, et surtout de la gaieté de'Gongarello.

— Oui, continua le barbier... c'est la suite ([ni m'iuquiète!.. et je vois à votre air, seigneur hôtelier, que vous êtes un gaillard à nous faire payer cher ce repas... c'est tout simple! c'est votre habitude, et celle de beaucoup de vos confrères... aussi vous trouverez bon que nous nous défendions... je vous préviens d'avance, que moi, je ne me laisse pas faire... je crie quand on m'écorclie !

Et il se mit à rire de nouveau, d'un rire auquel le capitaine trouvait quelque chose de satanique. Aussi, el pour la première fois de sa vie, il se sentait mal à l'aise, et déconcerté; la sueur coulait de sou visage, tout àl'heiu'e pâle, et maintenant verdàtre.

— Ah '-ilitlc barbier, vous avezune uiauxaise niiui', seigneur fiùtelier, nous vous faisons, sans doute, veil-

ler trop tard, et nous ferons mieux de nous courlu'r.

— J'y pensais! dit le capitaine d'un air sombre... Puis, se tournant vers Pi([uillo, plus ninrt (jne vif et que ses jambes soutenaient à peine : Piqaillo, va pré- {larer, pour le seigneur Gongarello et sa nièce, la chambre de ilamas rouge, et tu te h:\teras de les y conduire !

Piquillo prit la laulerne soucde du capitaine et sortit ; mais à peine eut-il fait quelques pas dehors (jn'il s'arrêta, se tordant bs bras de désespoir, ne sachant (juel jiarti prendre. An prix de ses jours, il eût voulu sauver .luanita; il y était décidé ! Mais à ijnel saint avoir recours ? La jeune tille el son oncle, qui ne se doutaient même pas du danger dont ils étaient menacés, n'avaient d'autre défenseur et d'autre gardien qu'un enfant, seul contre tous ces bandits, et surtout contre le terrible capitaine; et pour se décider, pour trouver un moyen de salut, Piquillo n'avait devant lui que (pielques instants!

Uasseuiblaut toutes ses forces, d'une main tenant

PIQUILLO ALLIAGA.

sa lantenit', de l'aulre s'appuyant sur la rampe, il se mit à monter l'escalier qui conduisait à la chambre de damas rouge. C'était au premier, et la porte donnait sur un corridor long et étroit : il se mit à préparer la chambre, à faire les lits, la couverture, cherchant toujours, et ne trouvant nulle part apparence de danger. Ua "S ses mouvements ou dans son trouble, il heurta sa lanterne, qui, sans s'éteindre, roula à terre. En se baissant pour la ramasser, il crut voirdans le plancher une longue coupure qui encadrait chacun des lits. Il approcha la lumière, examina de près... Plus de doute, chaque lit était placé sur une espèce de trappe assez 'liai jointe, car on sentait un léger courant d'air, provenant sans doute de la pièce au-dessous. En rappelant ses souvenirs, Piquiilo pressentait que le danger était là... Comment? il ne pouvait se l'expliquer au u-te; mais il comprenait bien que, si Juanita et son oncle mettaient le pied dans cette chambre tatale, ils étaient perdus, qu'ils n'en sortiraient plus; il en était certain... tout le lui disait, et c'était lui qui était (hargé de les y conduire.

— Jamais! jamais! s'écriait-il, et le cœur lui battait avec violence, et sa tète était eu feu, et rien ne lui venait à l'idée !.. Il s'élança hors de la chambre, lit quelques pas'; mais quelle fut sa terreur, lorsqu'à la hieurde sa lanterne il distingua à l'extrémité de l'étroit couloirqu'il avaità franchir, le lieutenant Caralo, qui, .lescendant de l'étage supérieur, un poignard à la main, se plaça à l'entrée du corridor, lui fermant ainsi le passage et tout espoir de retraite.

Le lieutenant l'avait vu, il en était sûr, et Piquiilo n'avait rien pour se défendre, pas môme, comme lors de son premier combat, le couteau de table dont il s'était si liien servi. 11 sentitses cheveux se dresser sur sa tête... C'en était fait de lui : tout était fini ; et cej)endant dans l'angoisse terrible où il se trouvait, sa dernière pensée, son dernier regret fut pour la pauvre Juanita, sa première bienfaitrice, dont sa mort allait rendre la perte inévitable.

11 savait bien qu'il n'avait ni pitié, ni grâce à attendre de son farouche adversaire ; aussi ne lui vintil même pas à l'idée de l'implorer ; mais, par un mouvement instinctif, il referma la lanterne qu'il tenait à la main, et le corridor se trouva dans l'obscurité. Le lieutenant avançait d'un pas sourd, lentement, à tàloiis, et Piquiilo, immobile, serré contre la muraille, calculait, par \i'. bruit des pas, le moment où le iieutenaut allait arriver sur lui et le joindre... 11 lui seniblaitdéjà sentir le froid deson poignard.. . Le lieutenant le touchait presque, et il tressaillit en entendant sa voix.

— Ce démonde Piquiilo... était là tout à l'heure... je l'aivu... Mais il n'était pas seul... ils étaient deux... oui, deux ! murmura le lieutenant d'un ton rauque et saccadé. Aloi qui croyais n'en avoir qu'un à tuer ! c'est plus d'ouvrage !.. mais il y a aussi plus d'agrément.

Le lieutenant était dans l'état où l'on y voit double. Sa langue épaisse avait peine à articuler les mots; il s'appuyait de chaque cùté contre la muraille. Tout prouvait que le convalescent avait oublié la modération qu'il s'était promise. Les trois bouteilles y avaient passé.

Il était gris pour le moins ! Piquiilo se rassura un peu, quoique le danger (ùt presque le même; car le lieutenant, quand il avait bu, était enore plus féro c qu'à jeun. 11 saisit Piquiilo par le bras, et Piquiilo se crut perdu; mais il entendit à l'instant tomber à terre le poignard que tenait le lieutenant, et que celui-ci avait laissé échapper de sa main avinée. Piquiilo se hâta de le ramasser, et cependant n'eut pas nu instant la pensée de s'en servir; il écouta le lieutenant qui continuait d'une voix rauque :

— Tu viens d'en bas ?

— Oui, dit son interlocuteur en grossissant sa voix.

— Piquiilo y est-il?

— Oui.

— Eh bien ! écoute, camarade, dit le lieutenant en se soutenant à peine, va me le chercher... et amènele-moi dans ma chambre...

— Mais vous n'êtes pas dans votre chambre.

— Tu crois? c'est possible! continua le lieutenant en chancelant. Alors, camarade, aide-moi à la retrouver... parce que j'ai beau retenir ces murailles pourles empêcher de touraer... elles tournent toujours et ma chambre avec elles...

— Tenez... tenez... la voici, lui dit Piquiilo, en le poussant dans la porte ijui était vis-à-vis d'eux.

C'était celle de la chambre de damas rouge.

Le lieuteuaut fit quelques pas dans l'obscurité, mais n'ayant plus les deux murs du corridor pour le soutenir, il trébucha, et, prêt à tomber, il se r. tint contre un lit qui était près de lui et sur lequel il se jeta, en répétant :

— C'est singulier; mon lit était tout à l'heure de l'autre côté... il aura tourné aussi... Tout tourne aujourd'hui !

Piquiilo s'approcha, et écouta d'une on'iUe attentive. Le lieutenant continuait à proférerdes mots sans suite et inintelligibles; il finit par s'endormir.

— Maintenant, s'écria Piquiilo, du courage !.. il n'y a plus que ce moyen de les sauver !

Il s'élança hors de la chambre, dont il ferma la porte à double tour, et descendit bravement dans la salle à manger, où le capitaine, qui l'attendait, lui dit d'un air impatient :

— Eh bien?..

— Eh bien, répondit Piijuillo, la chambre du seigneur Gongarello et de sa nièce est prête, et je vais avoir l'honneur de les y conduire.

— A merveille! s'écria le barbier; car je tombais de sommeil. Nous sommes à vous, seigneur page.

Et il se mit à prendre son chapeau et sa valise, tandis que Juanita cherchait sa mantille.

Pendant ce temps, Piquiilo, pâle, immobile et glacé, ressemblait à une statue de marbre. Le capitaine, qui s'aperçut de son trouble, s'approcha de lui. Piquiilo liN'ssaillit, et crut tout perdu ; mais, au lieu du ton brutal qu'il avait d'ordinaire, le capitaine lui dit avec douceur :

— Tu commences donc à savoir de quoi il s'agit ? C'est bien. Seulement il faudra à la prochaine occasion que nous ayons un peu plus d'aplomb et d'assurance ; mais pour une première fois, ce n'est pas mal.

j — Nous voici prêts et disposés à vous suivre, mon

PrnUILLO ALLIAGA.

ji'une ami, dit gaiement le barbier Bonsoir, niessei- LMieurs. A demain, seignenr hôtelier; demain nous (■iini]iternns.

— hi'inain, dit gravement le capitaine, tous les tiiin[iic^scr(jnt réglés. Votre apiiartennuil vons attend, bonsoir. Quant à moi, je reste encore avec ces messieurs pour achever quelques bouteilles.

11 salua ses deux hôtes de la main; puis dit à voix basse à l'iquillo :

— Conduis-les à leur chambre, et monte te cou- ( lier... C'en est assez, on ne t'en demande pas davantage pour aujourd'hui, le reste nous regarde.

Piquillo, tenant sa lanterne, passa devant Gongarello et sa nièce. La porte de la salle à manger se relerma. Tous trois se trouvèrent sur l'escalier... Piquillo, dont le cœur battait encore de frayeur autant que de joie, se mit à monter si rapidement que le barliier s'écria à haute voix :

— Eh bien ! où va-t-il, où va-t-il, ce jeune étourdi ?

— Qu'est-ce? dit le capitaine, qui rouvrit la porte de la salle à manger; qu'y a-f-il?

A cette voix, Piquillo, comme foudroyé, s'arrêta.

— C'est moi, maître, moi qui montais trop vile, tant j'avais hâte d'arriver !

— C'est bieUj dit froidement le capitaine. Et il referma la porte.

En l'entendant retomber, Piquillo respira, et cette fois il eut le courage de monter lentement l'escalier.

Arrivé au premier, et en passant près de la porte (le damas rouge, il ne put se défendre d'une nouvelle frayeur, et il s'arrêta.

— Est-ce ici? dit le barbier.

— Non, lui répondit Piquillo en cherchant à cacher son trouble, et il continua à monter.

Le bai'bier, surpris, ainsi que .luanita, de l'air silencieux et de la physionomie boulevers(*e do leur Kuide, garda le silence et le suivit, non sans s'étonner de monter aussi haut.

Ils arrivèrent ainsi au grenier qui servait de chambre à coucher à Piquillo. Il les lit entrer, ferma sa porte, et, mettant sa main sur la bouche du barbier qui voulait parler :

— Silence ! silence!., s'écria-t-il, ou vous êtes perdus! Le barbier sentit à l'instant sa gaieté et son sangfroid l'abandonner.

— Perdus! perdus! s'écria-t-il en balbutiant.

Il n'en put dire davantage et n'eut même pas la force d'ajuuter : Conunent? Et pourquoi? Ses dents se choquaient horriblement l'une contre l'antre.

— Juanita, continua Piquillo, vous ne me reconnaissez pas ?

— Non, fit ci'lle-ci, en le regardant attentivement.

— Vons avez oublié les deux pauvres petits mendiantsqu'il y a deux ans, près de l'hôtel du Soleil-d'Or, vous avez empêchés de mourir de faim?

— L'ami de Pedralvi ! s'écria la jeune fille eu rougissant.

— Oui... Pedralvi... mon ami, mon camarade. Qu'est-il devenu?

— Resté depuis ce temps près de moi comme garçon hôtelier... il pleurait en me quittant^ et disait bien qu'il nous arriverait uuilheiir.

— Non, tant que je serai près de vous... Èmnlezmoi.

Et le tidèle compagnon de Pedralvi se mit à leur apprendre, en peu de mots, en quelle espèce d'hôtellerie ils étaient tombés, quels étaient la profession et les projets du capitaine, et les seules chances de salut qui leur restaient.

— Ils sont tous allés se coucher, leur dit-il, et dormiront d'ici à une heure. Selon son habitude, le capitaine descendra probablement à la cave... Nous aussi, alors, nous di-sciMidrons, et nous chercherons à sortir de cette maison infernale. Par quels moyens? je n'en sais rien encore. Nous verrons quand nous y serons. Attendez, je vais faire le guet.

Il laissa le barbier et sa nièce plus morts que vifs, et descendit quelipies marches de l'escalier. Il se coucha le ventre à terre, et il écouta, épiant dans l'ombre et recueillant le moindre bruit. L'attente fut longue. Enfin il entendit tous les bamlits rentrer successivement dans leur chambre. Il descendit quelques marches de plus, s'arrêta an premier, et écouta encore tremblant et respirant à peine. Au rez-Ie chaussée, la porte de la salle à manger s'ouvrit. Le capitaine sortit, tenant une lanterne à la main. Il se mit à descendre les marches qui conduisaient à la cave, dont il laissa derrière lui la porte toute grande ouverte. Piquillo, lentement et de Inin, se hasarda à le suivre. Il referma celte porte à double tour, retira le trousseau de clés et remonta quatre à quatre les marches qui conduisaient à son grenier.

— Maintenant, dit-il à ses deux amis, ii n'y a plus de temps à perdre... Venez... Parmi ces clés, nous en trouverons bien une pour ouvrir la porte qui donne sur le bois. Si cela nous manque, nous n'aurons plus rien à faire.

— Qu'à nous recommander à Dieu ! dit .luauita. Quant au barbier, il ne disait rien.

— Et notre nulle et notre carriole ? s'écria la jeune fille.

— Il ne faut plus y penser! Si nous pouvons sortir, nous irons au hasard; nous marcherons toute la nuit dans le bois, et demain nous trouverons peut-être aide et protection.

— Ah! vous êtes notre sauveur, s'écria Juanita, en lui jetant ses bras autour du cou.

— Il n'est pas temps encore de me remercier., je n'ai encore rien fait pour vous ; venez vite.

— Oui. Mon oncle, venez donc ; il y va de nos jours, et vous restez là !

Gongarello aurait bien voulu faire autrement, mais cela lui était impossible. Sa tête était pesante, ses yeux se fermaient ; pressé i)ar la terreur, il avait hâte de fuir, et ses jambes lui refusaient le service, et des bâillements précni-seurs du sounneil l'empèchaieiil de jiarler. Enfin, après une lutte de quel([ues instants, vaincu et succombant sous l'efTort, il tomba sur des bottes de foin, et à la surprise, au grand effroi de sa nièce et île Piquillo, il s'endormit.

Tous leurs efforts pour le réveiller et le relever furent inutiles. Il balbutiait quelques mots... il faisait quelques pas à peine, et retombait dans son sommeil.

— Ah! s'écria Piquillo ! c'est ce vin étranger... ce

PIQUILLO ALLIAGA.

prétendu vin de France ! Pour ne courir aucun danger, pour n'avoir l'ien à craindre de leur victime, ils connnencent par rendormir, et par lui ôler l'usage de ses Sens.

— Je comprends... je comprends, s'écria Juanita épouvantée, qu'allons-uous devenir?

— Quand nous le voudrions, il nous serait impossible de porter votre oncle, même à nous deux... il ne faut donc songer cpi'à vous ! à vous, ma bienfaitrice ! venez donc ! liàtons-nous de descendre, car déjà nous avons perdu trop de temps !

— Non, dit la jeune tille avec résolution, quoi qu'il puisse arriver, je n'abandonnerai pas mon oncle.

— Et moi, Juanita, quelque danger qui me menace, je ne vous quitte pas ! nous mourrons tous les trois ensemble.

Et il s'assit à côté d'elle sur le foin.

Alors Juanita, qui s'élait rapprochée de son oncle, croisa ses bras sur sa poitrine, baissa la tète, et se mit à prononcer avec ferveur des mots inconnus.

— Que fais-tu? s'écria Piquillo étonné.

— Je prie le Dieu de mes pères, le Dieu de Mahomet, car mon oncle descend, comme moi et Pedralvi, des Maures de Grenade.

— Et moi aussi, s'écria Piquillo avec joie, ces bandits me l'ont dit en apercevant des signes arabes tracés çur mon bras.

; — Eh bien, dit Juanita, eu lui tendant la main... /f^eh bien, pauvre enfant d'Ismal, tu mourras avec tes frères !

— Cela vaut mieux que de vivre seul, répondit Piquillo.

Eu ce moment, un grand tapage retentit dans la niaisou.

Il parait que, dans la cave et au milieu de l'obscurité, mi combat acharné se livrait entre le capitaine et son lieutenant. Celui-ci, bien qu'il fût gris, s'était réveillé eu sentant descendre son lit ; et quoiqu'il eût à peine recouvré sa raison, il avait compris aisément qu'on voulait l'étrangler. Il s'était élancé lui-même à la gorge de l'assaillant, qui, ne s'attendant à aucune résistance, avait été renversé, lui et sa lanterne, par celte attaque aussi vigoureuse qu'imprévue. Les deux combattants roulaient à terre, et comme leurs forces à peu près égales étaient doublées par la rage, ils se déchiraient des ongles et des dents, le lieutenant n'ayant plus son poignard, et le pistolet que Juau-Baptista portait à sa ceinture ayant glissé à terre pendant leur lutte acharnée.

Aux hurlements des combattants, au bruit effroyable qui se faisait dans la cave, tous les bandits s'étaient réveillés. Au secours! leur criait Caruego, une troupe d'alguazils ou de familiers du saint-otiice assassinent le capitaine. . . à nous, mes amis, brisez cette porte !

Les uns, armés de pioches, les autres de leviers et de pinces de 1er, attaquaient la porte et la muraille qui ne pouvaient longtemps leur résister ; c'était là la cause du bruit effroyable que venaient d'entendre les deux prisonniers; quant au troisième, il n'entendait rien.

— Il n'y a plus d'espoir, s'écria Piquillo, ipii venait de se hasarder au haut île i'escalier, et (jiii avait de-

viné ce qui se passait. Nous voudrions fuir maintinant que nous ne le pourrions plus. Tous ces brigands sont sur pied ! les voilà dans l'escalier, parcourant toute la maison... et s'ils venaient ici me réveiller et me chercher !

Il regarda Juanita avec effroi, et la pauvre fille, saisie d'une horrible crainte qui ne s'était pas encore olferle à sa pensée, se précipita vers Piquillo, en s'écriant involontairement : Sauvez-moi ! sauvez-moi ! puis elle regarda son oncle, et dit en laissant tomber ses bras : Folle que je suis !.. c'est impossible !

— Non, non, s'écria Piquillo, frappé d'une idée soudaine... non, ce n'est pas impossible !. .

Le grenier où se trouvaient renfermés les trois prisonniers, n'avait qu'une fenêtre pratiquée dans le toit et donnant sur la forêt... Piquillo poussa le volet, et aux rayons de la lune, Juanita aperçut de loin le sommet des arbres agités par le vent.

— -.Vous voyez, s'écria son jeune compagnon, qu'il nous reste encore un moyen de salut.

— Je comprends, dit la jeune fille en s'approchaut de la fenêtre élevée à pic au-dessus du sol à une hauteur effrayante ; oui, grâce au ciel, c'est bien haut... et s'ils viennent, on peut se jeter...

— Non pas se jeter, répondit Piquillo, mais descendre !

— Et mon oncle ?

— Lui aussi, je m'en charge.

— Et comment ?

— Tenez ! ne voyez-vous pas?

VJ il lui muutra au-dessous du toit qui avançait en saillie, la poulie et la corde avec lesquelles on montait le foin et la paille dans le grenier où ils étaient.

— Si vous n'avez pas peur, si vous vous fiez à moi.

— Oui; répondit intrépidement la jeune fille. Alors, et par un nœud coulant, il lui passa la corde

autour du corps et sous les bras !

— Ne regardez pas l'abime où je vais vous descendre, lui dit-il, fermez les yeux jusi^uà ce que vous sentiez la terre sous vos pieds, et alors renvoyez-moi la corde.

Et il se mit à descendre la jeune tille lentement et avec précaution.

Bientôt elle disparut à ses yeux en tournoyant dans l'espace; quelques secondes après, la corde ne tourna plus et s'arrêta. Sans doute Juanita était arrivée saine et sauve, car la corde, à laquelle il donna une légère secousse, remonta seule.

C'était le tour du barbier, et c'était plus difficile; il se réveillait, et s'aidait à peine. Mais, sans le consulter sur le voyage périlleux qu'il allait lui faire entreprendre, Piquillo le mit en route de la même manière que Juanita, se contentant de retenir de toutes ses forces ce fardeau, que son poids seul entraînait vers la terre par une force d'attraction toute naturelle.

Il entendit un choc assez pesant : c'était le barbier qui arrivait à sa destination sans avaries ; et la corde, détaihée par Juanita, remonta de nouveau. Cette fois et se voyant seul à opérer sa descente, Piquillo attacha fortement à une poutre du grenier un bout de la corde, et sj lança intrépidement dans les airs, en se laissant glisser jusqu'à terre.

— Êtes-vous là, mes amis, et sans accident ? leur (lit-il à voix basse.

— Oui, brave jeune homme, oui, mon sauveur, répondit Gongarcllo, que Piquillo fut étonné d'entendre parler aussi disfinctiunent; mais, par une heureuse révolution, quand il était arrivé à terre, le barbier se trouvait mieux, du moins pour quelques instants. Le mouvement de balancement et d'oscillation qu'il venait d'éprouver dans son voyage aérien avait produit sur lui, et grâce à cette crise salutaire, le même effet que les voyages maritimes sur ceux qui n'en ont pas l'habitude. Soustrait ainsi en partie à l'influence de l'opium <jiie contenait le vin du capitaine, le barbier avait donc en ce moment retrouvé sa tète, et par conséquent sa langue.

— Je n'oublierai jamais le service que vous venez de nous rendre, mon jeune ami...

— Silence ! lui dit Piquillo, qui, interrompant les élans de sa gratitude, lui fit observer qu'ils étaient hors de l'hôtellerie, il est vrai, mais encore devant la porte; qu'on pouvait sortir et les poursuivre: qu'ils n'avaient guère de temps d'ici au point du jour, et que ce qu'il y avait de plus prudent était de s'enfoncer dans la forêt, et de s'éloigner le plus possible.

Le barbier se rendit sans peine à la justesse de ces observations, car la crainte lui était reve.nue avec la raison, et on entendait dans l'intérieur de l'hôtellerie mi redoublement de cris et d'imprécations qui n'avaient rieu de rassurant pour les fugitifs. lisse précipitèrent ■donc tous les trois dans la forêt, et marchèrent devant eux au hasard pendant près d'une heure ; niais au bout de ce temps le barbier déclara qu'il ne pouvait aller plus loin, que les jambes lui manquaient, et que le sonnneil le reprenait malgré lui.

— Encore ! s'écria Piquillo, avec désespoir.

Le barbier ne répondit pas, s'étendit sur la mousse, et Piquillo le secoua vivement par le bras en lui réjiiélant :

— Quoi ! dormir encore ?

— Oui, mon garçon!.. Un bien mauvais rêve... murnuu'ait le barbier, mais c'est plus fort que moi.

Et fermant les yeux sur tous les dangers qui le menaçaient, le barbier s'endormit.

— Ecoutez ! écoutez ! dit Juanita en serrant la main vde iPiquillo, n'entendez-vous pas?.. Ce sont euxl

— Oui, dit Piquillo en prêtant l'oreille, un bruitde chevaux,

— Et ils viennent de ce côté! ditla jeune fille avec effroi.

LK CARREFOL'll 1>E LA FOKÉT.

Revenons à rin'ilelleriede Uon=-Secours, où, après de rands efforts, on était parvenu à briser la porte de la cave. La troupe s'était précipitée vers l'endroit d'où partait le bruit, et à la lueur des torches un spectacle horrible s'ollrit à leurs yeux : c'étaient le capitaine et son lieutenant, sanglants, défigurés, et qui, épuisés

par une lutte aussi furieuse et aussi longue, tous deux renversi'S et se roulant à terre, n'avaient pas encore lâché prise. Aussitôt que la clarté des flaiuln'auv se fut reflétée sur les murailles sombres et hinnidi's de la cave, un cri de surprise s'éleva, et les combattants eux-mêmes s'arrêtèrent.

— Toi ! s'écria le caititaine fiu-ieux, toi, Caralo, qui oses porter la main sur moi !

— Vous, capitaine! répondit le lieutenant di'grisé, vous ! qui vous permettez de m étrangler et de ni'assassiner... pour qui me prenez-vous?

— Je te jirenais pour un de nos hôtes, lui dit le capitaine en lui tendant la main avec bonhomie; mais c'est ta faute.

— C'est la vôtre.

— Pourquoi n'es-tu pas chez toi?

— Au fait, dit le lieutenant en regardant autour de lui avec surprise, c'est singulier.

— Pourquoi as-tu été te coucher dans la chambre d'honneur, qui ne t'était pas destinée?

Caralo eut beau chercher dans ses souvenirs, il ne se rapp(!lait rien ; il ne pouvait rien expliquer.

— Et le barbier et sa nièce? s'écria le capitaine, d'autant plus furieux qu'il comprenait moins.

— Et l'on s'élança pu tunuilte vers la chambre rouge... personne ! On chercha dans les autres pièces de la maison... personne... aucune trace !

— Qu'est-ce que cela signifie? répétait le capitaine J dans le dernier paroxisme de la colère.

— Je vais vous le dire, répondit gravement Carnego, en s'avançant au milieu du cercle. Ce maudit Maure était, comme tous les siens, un hérétique et un sorcier.

— Allons donc! fit le capitaine en haussant les épaules.

— Ne vous rappelez-vous pas la mine qu'il avait en vous disant : Demain, nous compterons ensemble?.. Il a tenu parole : il est parti sans payer.

— Parti ! Et comment ?

— Que sais-je! comme tous les sorciers! disparu avec sa nièce dans les airs.

Et Carnego ne croyait pas si bien dire.

— C'est lui, continua-t-il, qui a ensorcelé la maison : c'est lui qui nous a fait battre les uns contre les autres, et veuille le ciel que, pour nous être atta(jués à lui, il ne nous arrive pas de plus grands malheurs !

Et Carnego fit le signe de la croix.

Le capitaine était confondu, et, se rappelant l'air ironique du barbier, il commençait presque à croire aussi à la sorcellerie, solution la plus naturelle, explication la plus simple de tout ce (pi'on ne comprend pas; mais bientôt il poussa un cri en disant :

— Et Piquillo!.. C'est lui qui a conduit le Maure dans la chambre rouge ; lui seul peut nous aider à découvrir la vérité.

L'on monta à la chambre de Piquillo. Elle était fermée. Ou frappa vainement; on enfonça la porte... Personne.

Carnego s'écria :

— Que vous disais-je?Le Maure l'auraaussi enlevé. Après ime heure de recherches iufructumises dans

tous les recoins de la maison, chacun commençait à croire que Carnego pouvait bien avoir raison, et se

PIQUILLO ALLIAGA.

difpos.nl, .-t i!;g,ignpr son lit; mais eu ce moinent ou lïappa riidi.'iiH'nl à la porte principale, qui donnait suc la fcrêt. On enlendit en même temps un piétinement de cUevaiLY et un bruit sourd de voix.

— Qu'est-ce que ce peut èti'e? dit Juan-Baptisla étonné.

En elfet, sous l'administration du duc de Lerma et malgré mille plaintes répétées, on n'avait guère l'habitude d'inquiéter 1(!S gens de la profession du capitaine, et la sûreté des grandes routes était la chose dont on s'occupait le moins.

— Encore quelque sorcellerie du Maure ! murmura Carnego.

— Impossible, répondit le maître de l'hôtellerie ; et avançant sa tète par une lucarne, il demanda : Qui va là ?

Une voix jeune et Hère répondit :

— Uétiiment de la Reine.

— Soyez les bienvenus, seigneurs cavaliers. Vous voyagez à la fraîche ; c'est sagement vu.

— Ce qui l'est encore plus, c'est, chemin faisant, de purger la route de tous les coquins qui l'infestent, à commencer par vous, seigneur hôtelier.

— Je suis reconnu, se dit le capitaine, qui ne voyait plus moyen de garder l'incognito.

— Descends vite, dit-il bas a Caralo, son lieutenant, et dispose notre bagage pour que dans un instant nous partions tous les deux par la petite porte secrète. Les autres s'arrangeront connue ils pourront.

Et il se remit à parlementer par la fenêtre avec le jeune ofhcier.

— Je crois, seigneur cavalier, que vous vous méprenez. Vous en serez convaincu, si vous daignez, vous et vos gens, accepter chez moi l'hospitalité.

— Elle coûte trop cher, répondit le jeune oUicier. Vous nous devez compte avant tout du barbier Gongarello, votre hôte de la nuit dernière; où est-il?

— Vous voyez bien, répéta Carnego à demi-voix, toujours ce maudit Maure.

— Cette fois, tu peux avoir raison. Puis élevant la voix et s'adressant à l'officier : J'ignorais que le seigneur barbier fût de vos amis, dit Juan-Baptista d'un air goguenard.

— C'est assez. Ouvrez à l'instant ; vous êtes mes prisonniers.

— Oui, ouvrez, s'écria un brigadier, ou sinon... quoique notre commandant Fernand d'Albayda, officier du régiment de la Heine, n'ait pas l'habitude d'avoir aflàire à des bandoleros tels que vous, et qu'il laisse un pareil soin à la Sainte-Hermandad, ouvrez sans résistance, sinon pas un de vous n'échappera !

En ce moment le lieutenant venait de remonter, et disait au capitaine à voix basse :

— Toute la maison est cernée par des cavaliers; il n'y a qu'un parti à prendre, celui de se rendre .. C'est mon avis.

— Ce n'est pas le mien, répondit froidement le cajntaine. Et se rciiieltant à la fenêtre : Mille pardons, seigneur Ferdinand d'Albayda, officier du régiment de la Reine, d'avoir fait attendre aussi longtemps Votre Seigneurie, qui sans doute est pressée. Vous me faites l'honneur deme demander une réponse : la voici.

Et il tira sur le jeune ollicier. La balle ellleura la plume de sou chapeau, et alla derrière lui blesser à l'épaule le brigadier Fidalgo d'Estremos, qui était trèsaimé de don Fernand. Celui-ci, alors, montrant à ses soldats les bandits qui s'embusquaient derrière les fenêtres :

— Feu ! leur dit-il, et pas de quartier !

En même temps, et par son ordre, une partie de ses gens mit pied à terre, escalada le petit mur d'une cour que don Juan-Baptista n'avait pas eu le temps de fortiher. L'assaut commença, et l'hôtellerie de Buen Socorro, dont la garnison se défendait avec vigueur, se vit bientôt attaquée sur tous les points.

Disons maintenant, comment, et par quel hasard le capitaine, jusque-là si tranquille, s'était ainsi vu assiégé à l'improviste.

Piquillo et sa compagne avaient entendu distinctement le pas de plusieurs chevaux qui se dirigeaient vers eux. Us étaient alors sur la lisière du bois, dans un carrefour où aboutissaient plusieurs routes. Ils auraient pu s'éloigner et dispavaitre dans le taillis; mais peut-être n'auraient-ils plus retrouvé (jongarello, et ils ne voulaient pas l'abandonner à la vengeance de leurs ennemis. Persuadés que cette fois rien ne pouvait les sauver, Juanita et son jeune défenseur s'ajipuyaient l'un contre l'autre, tous deux tremblants de crainte. Piquillo entendit même la jeune tille, non pas prononcer, mais murmurer à demi-voix ces mots : Adieu, Pedralvi! La frayeur qui troublait leurs sens et leurs yeux, les avait empêchés de s'apercevoir que cette troupe si nombreuse qui les poursuivait se bornait*à deux cavaliers ; mais la lune, en sortant d'un nuage, leur permit de les distinguer parfaitemeul au moment où ils traversaient le carrefour de la forêt.

Us venaient sans doute de faire d'une seule traite une course longue et rapide, car, au moment où ils sortirent de la route obscure qu'ils suivaient, ils mirent leurs chevaux au pas. L'un d'eux marchait en avant; l'autre, d'un âge mûr, suivait à distance et avec respect. Il était évident que le premier était 1.' maître. C'était un jeune homme dont la taille étiit gracieuse et élancée, la figure douce et mélancolique. Son habillement ne ressemblait point au costume espagnol d'alors.

Va sabre suspendu par une chaîne d'or tombait à à son côté ; il montait un cheval arabe magni tique qui était couvert de sueur; il le flattait de la main; et le cheval, joyeux des caresses de son maître, relevait la tête avec tierté, et, frappant le sol du [lied, semblait dire : Allons, repartons. Mais le jeune hoiuiue lui dit en arabe : Non, Kaled, non, mon bon compagnon, reposons-nous nu instant; il y a loin d'ici chez mon piuv.

A ces mots, Juanita rassurei', dit bas a Piquillo : — Ne crains rien, il a parlé la langue du pays c'est un Maure.

Et Piquillo quitta la clairière du bois, s'élança au milieu du carrefour, se jetant à genoux au-devant du cheval; mais l'animal se renversa sur si;s pieds de derrière, comme s'il eût craint quelque danger, et qu'il voulût en préserver son maître.

I — Je comprends, dit le jeune homme en causant

PfOLFLLO ALLIAGA.

loujdiii's l'ii arulii; ;'i son chêval, c'i'St uni' iwrt; qiii' tu n'aimes pas, un inrmliant espagnol ; puis s'ailn'ssaiit à l'ii(uilio on jiui' castillan : Il est bien tard |iniir dcniander rau!i:ône, lui dit-il l'mideiniMit. Si ti's cumpa|:niins sont cachés dans ce bois, dis-lour que, le matin, j'ai de l'or pour ceux qui en demandent... mais qu'à celte lieure-ci... je n"ai que du fer. El portant la main à sou Mbre, il ajouta avec (ierté : Va-l'en ! pendant que son vieux domesli<[ue, s'ai)pr(icliant de lui, couchail enjoué Piquillo avec nn trombldu dont le vaste canon contenait au moins une demi-douzaine de balles.

Jiianita effrayée s'élança, s'écriant en arabe.

— Ami ! ami ! et enfant du môme Uieu !

A ces mois, le jeune honnne sauta à bas de son cheval, qu'il confia à son domesti(|ue. 11 courut à Piquillo, encore à genoux au uiilieu du carrefour, et lui tendant la main, il lui dit dans la langue de leurs ]jéres ;

— Me voici, frère; que me vuux-lu ? Kt il l'embrassa.

Juauila lui raconta alors en peu de mots les dangers auxquels ils venaient d'échapper, grâce à l'iquillo. Pendant ce temps, le jenne iMaure regardait avec attention et en silence ; puis, frajjpant sur l'épaule de Piquillo, il lui dit avec un son de voix qui lui alla au cœur :

— C'est bien, mon enfant, continue, tu deviendras un honnête homme.

Pi([uillo tressaillit de joie. C'était la première fois ([u'oii lui disait ; Courage ! c'est bien. 11 regarda le jeune homme avec reconnaissance.

— Ah ! si l'on m'avait toujours parlé ainsi ! s'écriat-il. Mais (juaud vous n'y serez plus, que deviendra le ma'.heuivux mendiant ï

— Tu ne seras [ilus mendiant... Ce sont les Espagnols qui inendieiit ! Mais toi, continua-t-il, en écrivant quelques mois sur des tablettes qu'il lui donna, tu viendras me trouver là où je te l'indique, et tu apprendras de nous à travailler pour eoutinuer à être honnête homme; mais avant tout, et pour faire le voyage, liens, frère, i)rends cette bourse et compte Sur moi.

Piquillo, attendri, lui baisa les mains, et le jeune Maure, se tournant vers Juanita :

— Huant à toi, mon enfant, il faut que je te sorte de cette forêt, ainsi que ton oncle le barbier. Une affaire importante m'api)elle. On m'attend. Mais n'importe ! je vous mènerai jus(|n'au premier endroit habité, et de là nous trou\erons les moyens de vdus faire conduire où vous voudrez. Le seigneur (^»ougarello peut-il se soutenir sur ses jambes?.. Oui, il me semble qu'il se réveille, et qu'il nous comprend. Hassan, dit-il à S(5n domesti((ue, tu t'en chargeras. Placele sur ton cheval. Pour peu qu'il ait seulement assez de furie pour se tenir contre toi, Akbar vous i)ortera bien tous les deux, j'en répoiuls, et si doucement, qu'Abi'ii-Abou, notre frère, pourra, s'il le V(Hit, confiiiuer son sonuueil.

— Non, grâce au ciel ! cela commence à se dissiper, s'écria le barbier, qui, quoi([ue donnant à moitié, avait entendu à peu près toute la convers;ition. J'ai

cru, il y a d'iiv Injures, mo;irir d.; >r.n ii ii, ce qui était firt heuriMix, car sans cela je sn-ais uDrt de ])eur; mais maintenant, et eu si b«ine c> upagnie, je ne crains plus rien, et, par Mahoinet! continua-t-il avec satisfaction, he;ireux de (louvoir emploviT en ce moiueul en idi'in air, une for, mile proscrite, dont sa Iirudeuce habituelb; l'empêchait de se servir; par .Mahomet! je serai sur votre cheval aussi bien que sur la jument duProphte! Il ne s'aviserait jias de jeter par terre un compatriote, n'est-ce pas? lui dit-il en langage maure, en le caressauit de la maiu; tu es trop bon Arabe pour cela.

Le cheval se prit à hennir, et le barbier, persuadé qu'il l'avait comjjris, n'eut plusaumme frayeur.

— Quant à .luanita, continua le jeune lioinme, il faut bien (jnelle me permette de ta placer devant moi, en travers de mon cheval; je lui jure ({u'elle n'a rien à craindre; elle est si légère que Kali;d ne s'aper cevra pas de ce surcroit de fardeau. Pour vous, dit-il à Piquillo, il nous est impossible de vous einmeuer; mais bientôt le jour va paraître : vous pourrez, sans danger, sortir du bois. N'oubliez pis ce que vous recoiamandent ces tablettes. Dans huit jours je vo:is attends. Adieu, adieu, frère.

Il accompagna ces derniers mots d'un salut si élégant et d'un sourire si gracieux, que Piquillo se sjutait tout ému, et d'avance se vouait corps et âme au jeune étranger.

Celui-ci, lâchant la bride à son cheval, qui [li iffait d'impatience, disparut en un instruit.

Il fut suivi par Hassan, portant Gongarello en croupe.

Le barbier iii' parlait plus; mais, soit frayeur, soit reconnaissance, il serrait vivement dans ses bras son Cduipagiion de voyage.

Piquillo seul, resté au milieu de la forêt, suivait toujours des youx l'inconnu qui veuait de disparaître, et dont le son de voix, dont les paroles retentissaient encore à son oreille!..

Après une heure démarche, Yézid, Juanita et Cnigarello étaient arrivés sans accident au village d'Arnedo. Quoiqu'on fût encore au milieu de la nuit, le jeune Maure et sou vieux serviteur Hassan, ipie des soins plus chers réclamaient ailleurs, continuaient leur route, et le barbier et sa nièce, laissés par eux à la jiorle d'une [losada, frappaient à grands couiis pour se l'aire ouvrir, (longarello, qui ne dormait plus, réveillait tout le monde, et, pendant que l'hôtelier et ses gens se mettaient aux fenêtres, pendant que le barbier, avant même d'être (Mitiv, racontait déjà son histoire, et les iiérils auxquels ils venaient d'échapper, un bruit d'homuies et de chevaux se faisait entendre dans la rue : c'était une compagnie du régiment de la Iteiiie qui se reuilait à Madrid pour les fêtes, et qui faisait route la nuit pour é\iter la graude chaleur du jour.

Dans une pareille marche, les strictes règles de la discipline militaire n'étaient pas rigoureusement observées. Les soldats causaient entre eux. laissant tomber négligemment la bride sur le cou de leurs chevaux, qui en pro(ita:eut pour coiuluire à leur tour leurs cavaliei's et marcher à leur guise. Les olliciers riaient, parlaienlde leiu's dernières garnisons, c'est-à-

PIQUILLO ALLIAGA.

fa-ncji

chaque lit était placé sur une espèce de trappe.

dire de leurs dernières bonnes fortunes. Il n'est donc pas étonnant que l'avant-garde, ayant vu les feniètres de l'hôtellerie illuminées, et le barbier pérorant dans la rue. se fût arrêti'e un instant pour l'écouter, au risque de faire encombrement, ce qui ne manqua pas d'arriver.

Aussi Fernand d'Albayda, qui commandait la compagnie, étonné de voir le centre de la colonne retluer sur l'arrière-garde, s'était porté en avant, et avait trouvé le barbier au milieu d'un auditoire à pied et à cheval.

A la vue d'un oflicier supérieur, le barbier recommença pour la troisième fois son récit, qui, grâce à l'imagination naturelle aux Maures et aux Arabes, s'embellissait chaque fois de quelques nouveaux détails. Des cris d'indignation s'élevaient de la foule ; chacun avait été plus ou moins exposé à se trouver dans une position pareille, et l'on avait beau s'adresser à tons les alcades et corrégidors de la Castille et de la Navarre, ils n'y pouvaient rien. Les alguazils, gens

établis et mariés, avaient peur des bandils, et quant anxgensdelaSainte-Hermandad,ilsbuvaieutaveccux.

— Oui, seigneur officier, criait le barbier, que sa nièce voulait en vain retenir, mais dans cette occasion il avait eu trop peur pour être prudent ; oui, seigneur officier, disait-il en s'ailressant à Fernand d'Albayda, puisque vous allez à Madrid, poriez au roi les justes plaintes d'une population éplorée, ou faites que son uiinistre, en allant à son château de Lerma, veuille bien passer une seule fois la nuit dans la sierra de Moncayo, que nous venons de parcourir, et si nous sommes assez heureux, ce qui ne peut manquer d'arriver, pour que la voilure de Sou Fxcellence soit aussi arrêtée, il est probable que nous aurons justice.

— Vous l'aurez sans cela, mes amis, dit Fernand d'Albayda en souriant, je vous le promets; et, après avoir demandé au barbier quelques nouveaux renseignements qui lui étaient nécessaires, il se retourna vers ses soldats : A vos rangs... leur dit-il, et se niett^uità leur tête, lejeuneofïiciers'étaitdirigéversla forêt.

PIQUILLO ALLIAGA.

'^'^ /"tï-'-'^-ic-f-.

Nous avons tu leur arrivée devant l'hôtellerie de Buen Socorro et le couimencenient du siège; mais pendant que se livrait le combat dont nous ignorons encore l'issue, et dont Piquillo ne se doutait pas, le pauvre garçon était resté dans l'extase, dans le ravissement.

Il pensait à son nouvel ami, au jeune Maure si distingué, si élégant, qui lui avait dit : iMon frère ! et qui, en lui frappant sur l'épaule, avait répété plusieurs fois : C'est bien! Jamais il n'avait éprouvé de seuihlables émotions ; c'était une joie douce et intérieure ; c'était comme un rayon projeté sur lui-même, qui l'éclairait entin et le guidait dans l'oliscurité ; jusijuelà il n'avait été honnête qu'au hasard et à l'aventure. En sauvant Juanita et son oncle, il n'avait obéi qu'à ini instinct dont il ne se rendait pas compte; mais c'était une bonne action, c'était bien, car l'incoiiiui l'avait dit !

Pedralvi n'avait été i)our lui qu'un ami, un camarade; l'inconnu lui paraissait bien plus... c'était

LAf.NY. — linpriinurit' Jj Vu[.«f jl .:;,■ — NI. %,

comme un être supérieur, une divinité ! Aussi avaitil peine à se persuader que tout ce qu'il avait entendu n'était pas un songe. FI ne pouvait croire qu'il y eût désormais une main tutélaire qui se chargeât de le conduire et de le protéger... et pour mi(ui\ s'en convaincre alors, il pressait contre son cœur les tablettes que lui avait remises l'inconnu. 11 est vrai (et seulement alors il y pensait) qu'il ne savait pas lire; mais qu'importe, il s'adresserait à un autre, dès qu'il ferait jour et qu'il pourrait sortir de la forêt.

Accablé par toutes les fatigues de la journée et bercé des plus douces espérances, il choisit un endroit bien épais du bois. et. lenant son trésor serré dans ses mains, il s'endormit sur l'herbe en pensant à linconnu! pemlaut qUi' la fraîcheur du soir, le l'rémissement du feuillage et le parfum d'une unit d'été enivraient tous ses sens et faisaient passer devant lui les rêves les plus riants et les i)lus doux.

Le matin l'air était loiu'd et pesant. Tout annonçait une chaleur plus brûlante encore que celle de la veille;

IMQUILLO ALLIAGA.

le ciel, cliarp^ d'électricité, permettait à peine de respirer, et Pitiiiillo haletant, oppressé, se réveilla tout à coup en sursaut. Il faisait grand jour. Une main forte et vigoureuse le secouait vivement, et en ouvrant ses yeux à moitié endormis encore, quelle fut sa surprise, nu plutôt le viu-tige qui vint le saisir, quel froid soudain circula dans toutes ses veines? c'élait sortir du ciel pour retomber dans l'enfer; oat le démon, la bête fauve qui était là devant lui, le serrant d'une étreinte mortelle, c'était Juan-Baptista Balseiro!.. c'était le capitaine lui-même.

Il était dans un affreux désordre... couvert de sang, noirci par la poudre et ses vêtements décbirés. 11 tenait cala main la bourse et les ricties tablettes qu'il venait d'arracher à Piquillo endormi, et le regardant avec un contentement et un rire féroces ':

— Ah! ah!., tu pensais m'échappèr!.. tu me croyais déjà mort... tu as appris bieu vite à trahir ceux qui t'ont nourri, à les dénoncer, comme un esjjion... comme un alguàzil!

— Moi ! s'écria Piquillo tremblant.

— Oui... cet officier et ces cavaliers que tn ûôns as envoyés voulaient déjà réaliser la prédiction de ton complice, de ce damné hérétique et sorcier, le Maure Gongarello, que nous retrouverons.

— Seigneur capitaine, j'ignore ce que vous voulez dire.

— Bien... bien... nous allons faire nos comptes, comme disait le barbier ! Envoyés par toi et guidés par les instructions que tu leur avais données, ils ont cerné l'hôtellerie de Buen Socorro! et comuiejei-efusais de me rendre... ils y ont mis le feu, les soldats du roi, oui, entends-tu bien? ils ont mis le feu à ma maison, à ma propriété; le Maure Gongarello avait prédit que je serais brûlé, et il s'était arrangé avec toi, pour que la prédiction ne tardât pas à s'accomplir !

— Écoutez-uioi, monsieur le capitaine.

— Est-ce qu'ils ont rien écouté? est-ce c(n'ils n'ont pas tiré sur nous pendant que nous cherchions à nous sauver des flammes!.. Que l'enfer les extermine, eux et mes compagnons qui se sont laissé tuer ou prendi'e comme des renards dans leurs terriei's... tous braves gens, qui valaient mieux que toi et moi. Les soldats du roi comptaient bien me prendre... mais je suis le seul, ou à piu prés, qui leur ail échappé au milieu des balles... et je ne serai pas pendu! et c'est toi, Piquillo, toi, qui vas l'être à l'instant, et de ma main.

— Je ne suis pas coupable, seigneur capitaine, je vousle jure!., s'écria Piquillo tremblant, écoutez-moi !

— Est-ce que tu me prends pour un corrégidor, ou pour nn conseiller de justice ? est-ce que tu crois (pic je vais m'amuser à t'écouter? J'ai juré que toi, ton satané barbier, et surtout cet incendiaire, don Fernand d'Albayda, vous ne finiriez vos jours que de ma façon, et je vais commencer par toi, en attendant les autres.

Et tenant toujours Piquillo vigoureusement serré de la main gauche, il arrachait de la droite quelques branches jeunes et flexibles pour eu faire un lien. Ouand il en eut détaché ainsi nue demi-douzaine des plus belles et des plus longues, il se mit tranquillement à les tresser, après avoir d'abord et sans cU'orts

renversé le pauvre enfant, l'avoir couché à terre et s'être assis sur lui. Dans cette position et loin de pouvoirs'écbapper, Piquillo courait plutôt ris(jue de rester sur la place, étouffé par le poids énorme ([ni pesait sur lui; mais le capitaine, (jui, sans douVe, prenait plaisir à ce nouveau supplice, continuait son travail, sans avoir l'air d'y faire attention, et en fredonnant un petit air calalan.

— Grâce ! monsieur le capitaine, grâce! murmurait Piquillo d'une voix sourde et étoufl"(V.

— Grâce, dis-tu î grâce à toi ! Par ma mère, laGéronima, et le teofel-e gentilhounne qui fut mon père, je veu\ bien t'octroy-er une faveur, parce que tu sais, Piquillo, que je t'ai toujours aimé. Je voulais te faire albir loin, et ce n'est pas ma faute, pauvre étourueau, si tu ne t'élèves pas plus haut que la première branche d'un chêne... Mais, ttn moins, je te laisse le choix, et de tous les arbres qui nous environnent, désigne toimême celui sur lequel il te sera le plus agréable de percher.

Piquillo ne répoHiiit pas, voyant bien que tout espoir était perdu et Cfue rien ne pouvait fléchir ce cœur de tigre,

— Tiens, Piquillo, ajouta le capitaine en continuant de donner la (iernière main à son travail, auquel il semblait se complaire, tiens, là-bas, au bord (le la grande loute, vois-to ce chêne qm s'élève ri haut ets'étend si loin... îlœe semble que son ombrage te garantira du soleil... toi surtout (jui es délicat c't coquet... Hein? Piquillo, qu'en dis-tu? Celui-là me semble réunir fous les avantages désirables.

Piquillo ne répondit pas.

— Il a surtout à cinq piels de terre une branche courte qui avance et paraît faite exprès pour y suspendre un fardeau. . . C'est commode. . . Et puis, si ce lud officier ou quelqu'un de tes amis passe par là, il aura le plaisir de te Teïicontrer sur la route et d'apprendre par toi comment se venge le capitaine Juan-Baptista. Gela me dêtermi'afe,<et.I>ieft aidant...

Piquillo comprit qu'il allait mourir, et il adressa en lui-même au jeune niconnu sa dernière pensée et son dernier adieu.

En ce moment un coup de feu se fit entendre dans la for t.

Quoiqu'il fût bien éloigné du lien où se passait la scène que nous venons de décrire, et quoique personne ne parfit, par un mouvement involontaire, iKir nu instinct de défense personnelle, le capitaine se leva brusquement et écouta d'où venait le danger. JMais en même temps, et plus rapide que lui encore, Piquillo, débarrassé de son fardeau, s'était relevé, et quand Juan-Baptista se retourna, son captif tMait déjà à quelques pas derrière lui. Se trouvant alors près de cet arbre élevé et touffu que le capitaine venait de mettre à sa disposition, Pi(|uillo saisit le premier moyen de salut que lui présentait le ciel. Il avait fait plus d'une fois l'épreuve de ses talents; et certain de son adresse en ce genre, leste et agile comme un chat sauvage, il s'élança sur l'arbre, et de branche en branche se trouva en nn instant à dix, (juinze, vingt pieds de terre. Son seul raisonnement, si toutelôis il avait eu le temps de raisonner, c'est que dans ce

PIQLILLO ALLIAGA.

cli'.'niiD dilficile et élevé le capitaine ne pourrait le | suivre, altenrluqaeson physique fortement prononcé, et surtout le di^veloppement qu'avait pris son abdomen, lui défendaient tout mouvement et tout (;x.ercice as(;ensionncls. 1

En effet, le capitaine arriva furieux au pied de cette forteresse inexpugnable, tandis que son adversaire, lialetanf, essoufflé, mais enfin en si'ireté, ri'spirait lonl tremblant encore, semblable à rois(>an qui vient d'échapper au piège, et qui, sous l'abri du feuillage protecteur, loin de la vue et des poursuites du bral'onnier, s'arrête et répare son plumage endommagé.

— Descends, petit misérable! lui criait le capitaine en tirant de sa ceinture un long pistolet, dernière arme qui lui restât; descends, et je t'accorde ta gràc;', sinon je fais feu sur toi !

Piquillo comprit sur-le-champ tout le danger de sa nouvelle po-ition; mais ce danger, quel(jne effrayant ([u'il lut, l'était moins que celui anqu(!l il venait 'l'échapper. Et, d'ailleurs, se fier à la bonne foi ou à la clémence du capitaine, était de tous les partis le plus désespéré, et le dernier auquel il fallût s'arrêter. Aussi était -il décidé à péi'ir plutôt qu'à se rendre; mais, aguerri maintenant, il était résolu à défendre ses jours, et il ne pouvait le faire que par l'adresse.

Le capitaine tournait en rugissant autour de l'arbre, ei Piquillo, ne perdant pas des yeux son terrible adversaire, suivant tous ses mouvements, épiant ses moindres gestes, se retranchait et s'abritait derrière les plus grosses branches du chêne chaque fois que le capitaine étendait les bras pour l'ajuster. Enfin, celui-ci saisit le moment favorable, il aperçut à travers le retranchement du feuillage un jour qui lui livrait son ennemi, le coup partit, un cri retentit... Piquillo tomba, et Juan-Baptista, triomphant, poussa un hurlement féroce.

C'est ainsi que doit rugir la hyène quand elle va :aisir sa proie... Mais cette proie, le capitaine l'atli-ndit vainement ! la balle avait brisé la branche élevée sur laquelle était placé Piquillo, et celui-ci, retenu quel([ues pieds plus bas par les rameaux inférieurs qui lui pri'sentaient leurs larges éventails de feuillage, l'Iiiil resté sans danger et sans blessure, suspendu à ime quinzaine de pieds de terre. Au cri de joie que le capitaine avait poussé, Piquillo, cédant à son tour à un mouvement de colère, répondit avec un accent d'exaltation qui semblait prophétique :

— ,luan-15aptista, tuasété sans pitié pour un pauvre enfant, et cet enfant, qui deviendra homme, sera un jour sans pitié pour toi. En attendant, va-t'en; car maintenant tu ne peux plus m'atteiadre, et jnsqn'.àce soir, jusqu'à demain, s'il le faut, mes cris appelleront les voyageurs et te désigneront à leur justice, toi assassin, toi bandit ! qui n'es qu'un lâche, car lu auras lutté contre un enfant et tu auras été vaincu par lui !

— Ah ! la guerre ! la guerre ! s'écria le brigand avec un éclat de rire qui fit retentir la forêt, c'est lui qui me di'>clare la guerre ! Eh bien ! nous l'acceptons, et c'est toi qui en paieras les frais. A moi, d'abord, cette bourse que j'ai gardée, et qui était garnie de nond>renx doul)lons; à moi ces élégantes taldettes, dit-il en les ouvrant, qui ne renferment qu'un nom et qu'une

adresse... celJe .sans doute d'un proti'clerr qui t'offre son pouvoir et sou crédit... lih ! par l'ciif-'r! tu n'avais pas si mal choisi... un des plus riches jiropriélaires de toutes les Espagnes. Je suis heureux de savoir qu'il te protégeait. Pour lui et jjour tous les siens, ce sera un arrêt de mort !

Piquillo, à ci;tte idée, poussa un cri de désespoir.

— Quant aux proji^ts que je pourrai former contre lui ou contre sa famille, tu te flattes vainement de l'en prévenir ou de l'en préserver, tu ne le reverras plus : ton heure a sonné... Tu as choisi cet arbre jiour dernier asile? Soit, je le l'accorde; mais tu n'eu descendras pas vivant, je l'ai juré! Tu n'as pas voulu qu'il te servît de potence, il le servira de bûcher!

Piquillo ne comprit pas d'abord ce que le. bandit voulait dire; il en eut bientôt l'explication.

— Ah ! tu m'as déclaré la guerre, continua le capitaine en ramassant autour de lui tout le bois sec qu'il rencontrait sous ses pas. La guerre ! la guerre! tu l'as voulue! Eh bien! sois tranquille!., et il riait de son rire infernal, elle sera bientôt allumée !

Pendant que Piquillo suivait d'un œil inquiet et alarmé tous ces préparatifs, son ennemi entassait au pied de l'arbre un amas de feuillages desséchés et de bois mort, qui s'élevuit déjà à plusieurs pieds de hauteur. Alors, avec une joie indicible, il sortit de sa poche unbi'iquet et se mit à le battre, toujours en regardant Piquillo, et en soufflant, avec variations, son petit air catalan.

Enfin l'étincelle jaillit.

Un instant après, le bois mort était embrasé, et en quelques minutes, l'incendie, dont le foyer était au pied de l'arbre, commença à monter en .spirales ondoyantes. Longtemps le rameau vert résista, et la sève humide qu'il contenait lutta contre l'ardeur du feu; mais le capitame ranimait à chaque instant et attisait l'incendie, ou lui donnait de nouveaux aliments, et un vent rapide qui se leva en ce moment ue seconda que trop bien ses efforts.

L'arbre s'était d'abord couvert d'une sueur noire et visqueuse, puis avaient bouillonné des flots d'écunie qui avaient bientôt disparu ; le feuillage, flétri et corrodé, se desséchait ; des branches faisaient entendre un pétillement sourd, tandis que d'autres déjà se fendaient et laissaient pénétrer au cœur de l'arbre l'ennemi dévorant.

Ce qui était plus terrible encore, d'épais nuages s'élevaient dans les airs et enveloppaient le feuillage. Le capitaine espérait que cela seul sullirait [lour étouffer son ennemi. Il crut y avoir réussi; car déjà il ne l'apercevait plus, et p;is un cri ne se faisait entendre; rien ne troublait le silence de la forêt, si ce n'était le craquement des branches et le bruissement de l'incendie qui s'élevait lentement, et, comme un serpent, se glissait autour du tronc en dardant au milieu du feuillage sa langue de flamme.

— Mort, dit tranquillement le capitaine ou s'il ne l'est pas encore, le feu achèvera mon ouvrage, et se chargera, de plus, d'en faire disjiaraitre les traces.

Il regarda de nouveau avec complaisance et s;itisfaction le bnisier ardent qu'il avait allumé. Tout le tronc de l'arbre était en feu, et maintenant eùt-il

PIQUILLO ALLIAGA,

permis à Piquillo de descendre, celui-ci ne l'aurait pu sans être l)riilé vif. Il réfléchit alors qu'un arhre centenaire, qui formait à lui seul un immense hùoher, serait longtemps encore à se consumer entièrement, que le feu allait prendre probablement aux arbres voisins, et quelques touffes de taillis commençaient déjà à brûler, grâce aux branches et aux charbons enflammés qui retombaient de toutes parts. La lueur de l'incendie devait d'ailleurs avertir et amener du monde des environs.

Le capitaine, dont la vengeance était assouvie, se souciait maintenant aussi peu de Piquillo que de ses compagnons défunts ; pour lui, tous ces souvenirs-là étaient de la fumée. Il se trouvait seul, il est vrai, mais grâce aux subsides que Piquillo venait de lui fournir, il avait de l'or dans sa poche, du courage au cœur, et de hardis projets en tête. Il jeta un dernier regard sur la pyramide de feu qui s'élevait toujours, et se dit en haussant les épaules avec mépris :

— La guerre à moi !.. la guerre !

Puis s'élançant sur la grande route, il s'éloigna sans regret, peut-être même sans remords.

Pendant ce temps, et au moment où sa demeure avait commencé à être incendiée, Piquillo avait successivement cherché un asile sur des branches plus élevées, et c'est là qu'il tenait conseil. L'arbre était immense, sa cime se perdait dans la nue ; mais le feu gagnait à chaque instant de l'espace, et la fumée surtout était incommode. Il est vrai qu'elle n'était point, comme dans nos maisons, renfermée dans un étroit conduit, elle s'élevait en plein air, et arrivée à une certaine hauteur, elle s'étendait chassée par le vent, et se dissipait promptement. Piquillo avait eu soin de se maintenir dans une région supérieure; mais sa situation n'en était pas moins terrible. Il avait vu toute la population ailée qui l'entourait, tous les autres habitants de l'arbre, s'enfuir à l'approche du danger et chercher un asile au fond de la forêt. Hélas! il ne pouvait les suivre; lui seul était resté sur ce bûcher vert, pour y subir un aflreux supplice, pour y mourir dans une longue et horrible agonie, qu'il ne voyait aucun moyen d'éviter.

De loin il avait bien aperçu son ennemi disparaître dans la forêt; mais le capitaine avait, en partant, trop bien assuré sa vengeance, pour craindre que désormais elle pût lui échapper, et Piquillo essaya vainement de redescendre.

Tout le premier tiers de l'arbre était en feu, et contemplé ainsi de haut, offrait l'aspect d'une large fournaise. Le pauvre captif voulut alors se glisser à l'extrémité d'une des branches qui s'étendait le plus au loin, pour se précipiter au delà et en dehors de l'incendie. Inutile espoir. Il était à quarante ou cinquante pieds déterre, et il devait se broyer dans une pareille chute.

Pour comble de malheur, le chêne antique où il était emprisonné, en plein air, était isolé et trop éloigné de tous les autres arbres pour qu'il fût possible de s'élancer sur quelques branches voisines. Ce chêne était placé, il est vrai, au bord de la route; mais personne ne paraissait, et les cris du malheureux ne pouvaient se faire entendre; quand mèuie quelques voyageurs fussent passés par hasard, ils n'auraient pu

porter secours à Piquillo, ni arrêter les progrès de l'incendie.

Alors le pauvre enfant, regardant autour de lui et voyant sa mort certaine, inévitable, se prit à pleurer. De qui pouvait-il attendre consolation ou pitié? Il était seul au monde ! seul. Non !.. un rayon d'espérance venait de glisser dans son cœur : il se rappela que, prête à mourir, Juanita avait prié le Dieu de ses pères!

— Je ferai comme elle ! s'écria-t-il en levant les yeux au ciel.

Et il se mit à prier pendant que la flamme montait toujours.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! disait-il, mourir si jeune ! quand la vie s'ouvrait devant moi, quand je la connaissais à peine! quand, cette nuit encore, de si doux rêves berçaient mon sommeil, et tout est fini, et je meurs ! et cette vie qui va m'être enlevée, je n'ai pu l'employer, mon Dieu, qu'à une bonne action, à une seule ! Laissez-moi vivre encore.

Et la flamme montait toujours !

— Vous m'avez tout refusé, mon Dieu ! jusqu'à l'amour et aux baisers d'une mère! pauvre enfant abandonné par elle, mendiant et vagabond, ayant la rue pour patrie et le pavé pour demeure, demandant mon pain au travail, et forcé de le recevoir d'un bandit; si j'ai été coupable en le suivant, si par lui j'ai fait du mal, si j'ai aidé à commettre des crimes, laissez-moi le temps de les réparer ; laissez-moi vivre ! . . pitié, mon Dieu, ayez pitié de moi !

Et la flamme montait toujours !

— Ah ! si vous me permettiez d'échapper à ce danger qui m'environne; si vous veniez m'arrachera ces flammes qui déjà m'atteignent, à ces torrents de fumée qui me sufl'oquent et m'oppressent... je croirais en vous, mou Dieu, et je vous servirais! et ces jours que vous m'auriez conservés seraient les jours d'un honnête homme. .Je les emploierais, non pour moi, mais pour mes amis, pour mes frères. Je ferais pour eux ce que vous auriez fait pour moi... mon bras ne s'étendrait que pour leur porter secours... et pour les sauver... je le jure, mon Dieu, je le jure... recevez mon serment !

Et la flanuue montait toujours !

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