‹ Les deux mèresChapitre 82 sur 130 · LA CHAMBRE DU ROI ET DE LA REINE · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE DU ROI ET DE LA REINE

Sa Majesté arriva à Madrid bien avant son royal époux, qui ayant eutin terminé sa ncuvaiue à Saiut- Jacques de Compostelle, revint avec le duc de Lerma et le grand inquisiteur reprendre les rênes du gouvernement et retrouver sa femme.

Depuis qu'il était séparé d'elle, on avait eu soin de ne pas lui en parler; on avait même éloigm'' fout ce qui pouvait rappeler sou souvenir, et du carartère dont était le roi, il aurait facilement oublii' qu'il rtait marié.

Il s'en ressouvint en voyant Marguerite.

Elle lui sembla plus animée, plus vivi', plus piquante qu'à Valence. Ses traits et ses yeux avaient plus d'expression. U fit une foule d'observations qui lui avaient échappé au premier couji d'u'il. On ne peut pas tout rimiarquer d'abord, surtout ([uand on est roi et uu roi aussi occupé que l'était Philiiqie III.

Il s'aperçut que la reine avait des cheveux blonds magnifiques, une peau d'une blanchein- éblouissaufe, une bouche petite et gracieuse qui laissait voir ua rang de perles, dès que Marguerite souriait; mais jusque-là elle avait été si grave et si sérieuse qu'il eût été diUicile de les deviner.

Maintenant la reine avait un air gracieux et aflfable i[ui charmait le roi, dont la timidité était le principal (iéfaut, défaut qui laissait le champ libre à. tous les autres, et paralysait les bonnes qualités (ju'il pouvait avoir. C'est cette timidité qui le rendait incapable de discussion ou de résistance. Tonte résistance d'ailleurs était un travail, une fatigue, et l'indolence était le fond de son caractère.

On l'avait éloigné dès son enfance de tonte occupation sérieuse; on lui avait défendu même de penser, il s'y était habitué ; il fallait donc que l'on pensât pour lui, c'était un service à lui rendre, et celui qui lui rendait le plus fréquemment ce service devait lui d.'venir indispensable !

Telle était l'unique cause de la faveur du duc de

PIQUILLO ALLIAGA.

Lernia, contre qui Marguerite avait, en ce niomeut, résolu de lutter.

— Ce que je médite, se disait-elle, n'est peut-être pas bien. C'est de la coquetterie ; mais avec un mari ce n'est pas détendu, et puis, c'est ime bonne action.

Au retour du roi, le conseil s'était assemblé pour nommer à plusieurs emplois vacants, entre autres à celui de vice-roi de la Navarre, le duc de Lémos ayant demandé lui-même à revenir à Madrid ; mais Philippe, fatigué de son voyage, avait remis le conseil au lendemain.

Les personnes qui, ce soir-là, étaient de service près du roi et de la reine s'étaient retirées ; ils étaient seuls !

Après avoir quelque temps regardé Marguerite en silence, Philippe s'approcha d'elle, et lui dit avec quelque embarras :

— Si vous saviez, ma chère Marguerite, combien cette absence de quelques jours... vous a rendue encore plus Jolie !

— En vérité, dit Marguerite en souriant, alors et dans mon intérêt. Votre Majesté aurait peut-être dû ne pas se hâter de revenir et rester plus longtemps en Galice.

— Et poUvais-je rester plus longtemps éloigné de vous ! je TOUS aime tant !

— C'est donc depuis votre pèlerinage, cai' autrefois il me semble qu'il ir'en était pas ainsi.

— Toujours ! Marguerite.

— Non, sire, je l'ai bien vu, et ce Jacques de Compostelle, à qui je dois lattentiou que Votre Maje-té m'accorde aujourd'hui, est nu grand saint en qui je vais avoir aussi foi et dévotion; mais au lieu d'une neuvaine, vous auriez dû en faire deux, ce serait bien plus sûr encore !

— Pouvez-vous, Marguerite, plaisanter sur un tel sujet?

— Je ne plaisante point, et la preuve, c'est que je prie Votre Majesté de vouloir bien me raconter son voyage en Galice.

— Dans tout autre moment, je ne dis pas, mais dans celui-ci... je n'ai aucun goût pour les voyages .. au contraire ! celui-là, d'ailleurs , a été si ennuyeux !

— Ah ! c'est vous, sire, qui blasphémez contre saint Jacques de Compostelle !

— Non, vraiment... mais j'avais d'autres choses à vous dire.

— Quand vous m'aurez raconté votre pèlerinage et j comment s'est passée votre neuvaine, jour par jour. . .

I commençons par le premier.

j — .Non, madame... s'écria le roi avec impatience,

! ce serait pour mourir d'ennui.

' — Eh bien! ce sera une pénitence... n'est-ce pas p'jur cela que vous avez entrepris le voyage ? Et moi, par contre-coup, sans avoir eu la peine de le faire,

! j'en aurai, grâce à vous, tous les bénéfices.

— Mais, madame, il y a temps pour tout. La pénitence qui m'était imposée, c'était de m'éloigner de vous. Mais maintenant qu'elle est terminée, mainte-

i nant que le ciel m'a rapproché de tout ceque j'aime...

— Kapproché, dit la reine en s'éloignauf un peu .. YotreMajeslém'ainiedouc réellement. ..c'est donc vrai!

— Je vous le jure, s'écria Philippe avec chaleur, par .Notre-D;ime del Pilar, par Notre-Dame d'Atocha... par Notre-Dame...

— Certainement, dit la reine en rinterrom])aul... j'en crois toutes ces dames... mais'c'est vous surtout, sire, vous que je veux croire... et il vous serait si facile de me persuader... il est tel mot qui aurait sur moi plus de puissance qu'un serment.

— Que voulez-vous dire f

— Qu'on ne refuse rien à ceux qu'on aime !

— Et vous me dites cela, madame, s'écria le roi avec dépit, vous dont le sang-froid me glace, vous dont les refus sont invincibles.

— Eh mais! reprit Marguerite gaiement, tout dépend peut-être du moyen de les vaincre.

— Et que puis-je donc faire! parlez... voudivzvous que je meure à vos pieds? et quand je vous demande grâce, serez-vous inexorable ?

— Non, vraiment ! d'autant plus que, comme vous, sire, j'ai le droit de faire grâce, mais il n'est pas dit que j'userai seule de cette prérogative; il n'est pas dit surtout que c'est moi qui commencerai.

— Qu'est-ce que cela signifie ? dit le roi étonné.

— Que j'ai peut-être aussi quelque chose à demander à Votre Majesté.

— Que ne le disiez-vous?.. Je l'accorde.

— En êtes-vous bien sûr?

— Je l'accorde d'avance... Et ce sera ainsi, car, moi, le roi, je le veux.

— Qu'en savez-vous?

— Comment?

— Si le duc de Lerma ne le veut pas...

— Le duc de Lerma n'a que faire ici !

— C'est bien ainsi que je l'entends; et il faut que Votre Majesté me jure de faire ce que je vais lui demander, que cela convienne ou non à son ministre.

— Qu'est-ce donc? fit le roi un peu effrayé.

— Qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas.

— Nous verrons, dit le roi en hésitant ; je lui en jiarlerai demain, et il faudra bien...

— Non, vous ne lui eu parlerez pas. Inutile de le consulter, quand tout ceci doit être entre vous et moi, sire!

— Cela n'est pas possible... cela ne peut se passer ainsi.

— Que votre volonté royale soit faite! sire, dit la reine en se levant.

— Madame... de grâce... reprit Philippe en la retenant par la main.

— Puisque vous ne pouvez rien sans consulter le duc de Lerma.

— Au nom du ciel! daignez m'écouter.

— Je n'écoute rien ! J'aurai aussi un conseil particulier... la roufiilia de la reine, à qui je soumettrai vos demandes, sire, quand vous jugerez à projws de m'en adresser, et nous déciderons, après en avoir délibéré, si nous devons ou non y faire droit.

Et elle fit quelques pas pour rentrer daas son appartement.

Mais Philippe, à qui, pour la première fois de sa vie, une pareille résistance venait de donner de la vivacité et de l'énergie, se jeta à ses geuoux, et avec

PIQUILLO ALLIAGA.

touti' la chaleur d'un cœur ilévot qui clierclio le ciel sur la tei'i'e, avec des expressions pieuseuKuit tendres et passionnées, il la sujiplia de rester.

— Vous me promettez donc, sire, dit la reine en s'arrêtant, de ne consulter que votre cœur et non le duc de Lerma?

— Je vous le jure!

— Vous ne lui direz rien de tout ce qui va arriver ?

— Jele jure! je le jure! s'écria le roi avec béatitude.

— Vous jurez, de plus, de m'obéir et de faire tout ce que je vais vous demander?

— Je le jure! dit le roi tremblant d'impatience.

— Par Notre-Dame del Pilar et Notre-Dame d'Alocha? dit la reine eu souriant.

— Non, non, mais par vous, jiar mon amour !

— .\. la bonne heure ! Helevez-vous donc, sire.

— Eh bien! que m'ordonnez-vons ?

— {•■(■iiinter le mémoire ([ue je vais vous lire.

— Un mémoire ! s'écria le roi avec effroi, ce n'est pas iiossiblo.

— lili ! si vraiment, un mémoire. V'oyez plutôt.

— lit il y a quatre pages, encore! d'une écriture très-fine.

— Que vous importe, puisque c/est moi qui lis.

— Cela n'en finira jamais, madame... Nous le lirons... plus tard!

— Non, sire, d'abord.

— Mais ce sera éternel !

— Je lirai le plus vite possible.

— Je suis trop ému... trop troublé... Je ne pourrai pas y prêter l'attention nécessaire.

— Ilassurez-vous. je recommencerai.

— Ah ! s'écria le roi avec rage, vous avez juré de me di'sespérer !

— Non, sire, mais de vous rendre heureux.

— list-il possible !

— Eu vous forçant de faire uue bonne action, dont vous me remercierez, dont vos sujets vous béniront, et dont le ciel vous récompensera.

Le roi ue pensait pas au ciel dans ce moment •

PIQUILLO ALLIAGA.

mais, faute de mieux et forcé d'obéir, il se résigna à la bonne action dont ou le uiciiaçaif.

La reine alors lui lut lentement, gravement, et cependant avec chaleur, le mémoire de don Juan d'Aguilar; lui prouva que lord Montjoy, que ses ennemis même lui n'udaient la justice que son pays lui refusait ; lui explicpia comment ce fidèle serviteur, qu'on accusait de trahisoUj lui avait conservé une armée que l'on croyait perdue et qui l'eût été sans sa prudence et sa fermeté; qui! fallait donc, non pas le punir et le livrer à l'inquisition, pour avoir traité avec des liérétiques, mais le récompenser, pour avoir bien servi Sa Majesté Calhulii]ue.

Que par la même raison il fallait mètre en liberté don Fernand d'Albayda, son neveu, dont le crime était d'avoir défendu le malheur, crime si rare, qu'il n'y avait rien à craindre pour la contagion et le mauvais exemple.

Philippe, dont le coeur était juste et bon, Philippe qui, après tout, finissait par comprendre, quand on lui expliquait bien, surtout quand ces explications lui étaient données par une femme jeune et jolie qu'il adorait, Philippe serra la main de sa femme, et lui dit :

— Vous avez raison, madame; vous avez raison, don Juan d'Aguilac est im loyal et fidèle serviteur t\m doit être récompensé... Qiiedois-je faire pour lui?

— Que Votre Majesté daigne écrire.

Le roi s'assit, jeta sur sa femme un regard chastement tendre, et écrivit sous sa dictée :

a Pour reconnaître les fidèles services de don Juan « d'Aguilar, qui a soutenu en Irlande, contre des « forces supérieures, l'honneur des armes espagnoles, « et qui a sauvé l'armée que nous lui avions confiée, « nous le nommotis vice-roi de la Navarre... »

Le roi s'arrêta.

— y pensez-voils, madame, un emploi aussi considérable !

— Eh! oui, sans doute, il était vacant, depuis trop longtemps, par la préseuce du comte de Lémos, et eu nonunant don Juan d'Aguilar vice-roi de Navarre, c'est rendre justice à lui et service au pays.

Le roi écrivit et dit ;

— Ètes-vous contente, madame?

— Pas encore.

Elle continua de dicter :

« De plus, nous nommons don Fernand d'Albayda, a son neveu, capitaine dans le régiment de la Reine.

« Donné dans notre palais de Madrid, le 24 septembre 1599.

« Moi, le Roi. »

La reine prit l'ordonnance royale, la plia bien ])rélieusement, et des le lendemain la fit expédier.

Mais, dès le lendemain, le roi^ revenu de l'ivresse qui lui avait donné un si grand courage, fut le plus malheureux et le plus etlrayé des hommes. Il conlremaiida le conseil, et tout ce qu'il eut la hardiesse de l'aile, ce fut d'éviter le duc de Lernia. Il lut même deux jours sans le recevoir et sans lui parler, ce qiii

ne lui était pas encore arrivé depuis son avènement au trône.

Il comprit cependant que plus il attendrait, plu^ l'affaire deviendrait difficile, et, comme l'enfant devant son précepteur, comme le coupable devant so i juge, le souverain comparut enfin devant son mi- ] nistre dans un embarras inexprimable, et balbutiant quelque excuse que le duc de Lerma comprit à peine.

Inquiet déjà depuis deux jours, le favori trembla bien plus encore quand il apprit ce qui s'était passé.

Il courut chez son frère Sandoval, le grand inquisiteur, et tous deux délibérèrent sur les mesures à prendre.

Le danger était grave et poiivait se renouveler.

Ils avaient dans la reine une ennemie redoutable et de plus une ennemie intime; c'était un adversaire que l'on ne pouvait ni renvoyer, ni destituer de la place qu'elle occupait, et qu'il fallait donc ménager, tout en la mettant cependant hors d'état de nuire désormais.

Après avoir longtemps hésité et cherché bien des rnoyens, ils en adoptèrent enfin un, qui paraîtrait aussi absurde qu'impossibfe, s'il n'était attesté par les mémoires du temps il) et par des historiens dignes de foi (2); il prouvera jusqu'à quel point le duc de Lerma connaissait le caractère de son maître et l'espèce d'empire qu'où pouvait exercer sur lui.

Le grand inquisiteur se préseiltâ chez le roi avec fi-ay Cordova, son confesseur. Tous deux l'abordèrent avec un visage pâle et les yeux baissés.

— Qu'avez-vous^ mes pères, et d'oil vous vient cette tristesse?

— Ce n'est pas pour noils, sire, que nous sommes dans l'affliction, dit Sandoval, mais pour Votre Majesté, mais pour l'Espagne entière, car le meilleur des rois, le prince le plus juste et le plus religieux, va causer la perte du royaume.

— Et celle de son âme, ajouta Cordova.

— Comment cela? dit le roi effrayé. Quelle faute, mes pères, quel péché ai-je donc counnis?

— Le plus grand de tous pour un roi, celui de trahir la volonté de Dieu.

— Car vous êtes l'oint du Seigneur.

— Car c'est sur votre front qu'il a placé la couronne d'Espagne...

— Et non sur celui de Marguerite d'Autriche.

— Non pas que nous blâmions la tendresse de Votre Majesté pour la personne de la reine.

— Nous sommes les fidèles serviteurs et sujets de votre auguste et bien-aimée épouse.

— Qui mérite tout votre royal amour.

— Vous êtes unis par le ciel, et jamais la terre ne peut séparer ce que Dieu a uni.

— Mais vous, sire, vous ne devez pas non plus réunir ce que Dieu a séparé.

— Connnent cela, mes pères? fit le roi, de jikis en plus interdit de leur ton solennel.

— Le roi d'Espagne a ses devoirs, l'époux de Marguerite a les siens.

,\] Kliuveiiliillur, Kelalioi.i itella vita, uli'. , etc.

(-2) Li'oiiol.l R:iÈik.', 11. 210. '

PIQUILLO ALLIAGA.

— Les confondre, c'est manquer à tous les deux.

— C'es( encourir doublement la colère du ciel.

— lit remettre dans les mains de la reine le sii^ptro qui vous fut c<)niié...

— C'est vous rendre responsable aux yeux de Dieu, non-seulement de vos pi'cbés à vous, sire...

— Mais de tous ceux que la reine peut commettre en voire nom.

— Tel est du moins l'avis de voire confesseur.

— Tel est celui de la sainte inquisition, qui m'a chargé de le transmettre à vous, le roi catholique, avant d'en référer à la cour de Home !

Ce raisonnement, qu'on aurait pu, avec plus d'apparence de justice, tourner contri' le duc de Lermaen particulier et contre tous les favoris eu général, produisit un tel eflet sur le roi, que, troublé et tremblant, redoutant déjà les foudres du Vatican, il demanda comment il devait se conduire .à l'avenir, et on lui fit jurer sur l'Évangile de ne jamais parler à la reine des affaires de l'État... même dans le lit royal !

Ce serment fut tenu par lui, et lorsque, quelques jours après, don Juan d'Aguilar et don Fernandd'Alhayda, sou neveu, vinrent remercier le roi, dont ils croyaient avoir reconquis la faveur, leur surprise fut grande et pénible en voyant le trouble et l'embarras avec lesquels on les accueillit.

Ils conqjrireut, sans en deviner la raison, que leur présence gênait le faible monarque. L'un se retira dans son gouvernement, et l'autre rejoignit son régiment, sans pouvoir remercier la reine, leur généreuse protectrice, dont ils ignoraient les bienfaits.

Un seul cœur se chargea de leur reconnaissance : ce fut celui de Yézid.

Le duc de Lerma, pour qui cet événement ne fut jamais clairement expliqué, essaya vainement d'en connaître les causes véritables. Il se doutait qu'elles se rat tachaient au séjour de Marguerite chez Delascar d'Albérique. 11 eut beau mettre toussesespions en campagne, il ne découvrit rien qui put compromettre le secret de larciine; mais il resta persuadé iju'il trouverait en elle un obstacle, ou du moins une puissante opposition à des projets que lui, Sandoval et Hibeira, n'avaient point abandonnés et pour l'exécution desquels ils n'attendaient qu'une occasion favorable.

Aussi, dès ce jour, ils s'occupèrent activement des moyens de la faire naître et de frapper nu coup d'État duquel dépendaient, selon eux, les destinées de l'Espagne.

Tels étaient les événements qui avaient précédé l'entrée de FiquiUo dans la uuiison d'Aguilar, et dont nous devions le récit à nos lecteurs, avant de rejnvudre la suite de cette histoire.

LES HErjX JEUNES l-'lLLES.

Depuis (jue don Juan d'Aguilar avait été nommé de par et malgré le roi au coinmandeineut de la Navarre, illiabilail l'aïupelnu", et dans la belle saison, unedé'li-

ciouse résidence à Tiidela. Obligé de se rendre à Madrid, jirèsde la comtesse d'Altamira, sa sa-ur, pour une aflaire qui cx)ncernait la fortune de Carmen, sa tille, il avait obtenu, non sans peine, du ministre, un congé de quinze jours.

11 n'avait pas voulu, même pour ce voyage, se séparer de son enfant; celle-ci n'avait pas voulu se séparer de sa compagne Aixa; voilà comment les deux jeunes filles étaient parties avec le vieillard, et c'est eu revenant dans la Navarre, sur les confins de la Vieille-Castille, entre la sierra d'Oca et celle de Moncayo, que leur carrosse avait été arrêté par le bandit Caralo, et que i'iquillo était tombé, du haut d'un chêne, à leur secoui-s.

Arrivé à l'ampelune, le premier soin du gouverneur fut de faire habiller son nouveau page, et Piquillo, qui, plus (jne jamais, rougissait du délabrement ou plutôt de l'absence presque totale de sa toilette, vit arriver un homme à la physionomie grave qu'il prit pour un conseiller.

C'était un tailleur, maître Truxillo, avec qui nous avons déjà fait connaissance lors des premiers troubles de l'ampelune.

On aurait pu croire, au premier coup d'œil et en se ra[ipelant le passé, que des chagrins domestiques avaient imprégné ses traits de cette teinte de gravité que l'on y remarquait. On se fût trompé. Sa physionomie était antérieure à son mariage Truxillo avait toujours été ainsi, même étant garçon; c'était un homme qui avait pris son état au sérieux, et qui raisonnait un pourpoint ou un liautde-cliausses comme mi général d'armée raisonne un plan de campagne.

N'ayant pas jusqu'aloi-s habillé de page chez monseigneur le vice-roi, il voulait se signaler par un morceau d'apparat, un morceau d'étude, et prenait ses mesures avec un soin et une lenteur qui désespéraient Piquillo; car ni lui ni son habit ne pouvaient guère attendre. Pour charmer le temps, et en garçon prudent qui, avant tout, veut connaître ceux dont va dépendre son sort, Piquillo interrogeait avec art maître Truxillo sur les habitants de la maison, sur ce qu'il pensait de monseigneur le vice-roi.

— Je voudrais n'avoir que du bien à en dire, répondit gravement le tailleur : c'est un brave militaire, nu bon maître, ne faisant tort à personne, et surtuut payant bien; mais, franchement, il y a peu d'agrément avec lui; sa goutte habituelle s'oppose au développement de mon art, mes ciseaux sont souvent paralysés comme lui, et je n'ai jamais ]iu lui confectionner un liabU qui me fit quelque réputation.

— Et ses filles"? demanda Piquillo, (jui ne comprenait pas beaucoup.

— La senora Carmen , c'est différent! Joanna, sa couturière , est hi'ureuse avec celle-là ! Monseigneur n'est pas riche, car il n'a (pie les revenus de sa place, et s'en fait liounenr; mais si on n'écoutait que son goût, sa fille aurait tous les joui-s une mantille ou ime

■parure nouvelle, ainsi que la senora A'ixa.

— Son autre fille ?

— Non, ma foi, mais on le croirait ; il va au-devant (le tous ses désirs... il fait toutes ses volonli's! il fadore, seigneur page, et il a raisiHi! Impossible, avec

PIQUILLO ALLIAGA.

ellH, de manquer une robe! quelle taille élégante et fine ! quelle souplesse, quelle canihrnre, sainte Vierge! Ainsi porté, comme un ouvrage se remarque! quelle réputation cela -vous fait ! Et pourtant elle a à peine douze ans! elle ne les a pas! mais dans trois ou quatre années, ce sera la perle de la Navarre ; tous les amoureux se la disputeront, et toutes les couturières voudront l'habiller pour rien !

— Quel est donc le nom de sa famille?

— On n'en sait rien, répondit le tailleur en continuant à prendre mesure, on croit que son père était un oilicier sans fortune, compagnon d'armes de don Juan d'Agnilar, et tué sous ses yeux en Irlande. Tant il y a que, l'année dernière, en revenant des Pyrénées, où il avait été prendre les eaux pour sa goutte et ses blessures, le vice-roi est revenu à Painpelune avec letle jeune fille, qui depuis ne l'a plus quitté, et que

a senora Carmen chérit comme une sœur... H y a bien quelques personnes, ajouta le tailleur, eu baissant la voix, qui disent qu'elle l'est réellement.

— En vérité! reprit Piquillo avec curiosité.

— Elles se fondent sur ce que le vice-roi, qui adore i-a fille, n'est pas jaloux de celle-là, quoiqu'elle soit bien plus jolie ; elles prétendent aussi que don Juan ilAguilar n'a pas toujours eu la goutte, que c'était autrefois un gaillard , el que lui seul donnait des sérénades aux dames de la cour de Philippe II, où l'on ne donnait que de l'eau bénite !

Mais ceux qui connaissent la bonté de don Juan d'Aguilar disent qu'il aime cette jeune fille d'autant plus qu'elle n'a rien, qu'elle est orpheline, et qu'il a juré de lui tenir lieu de père... C'est là, monsieur, ce qui me ferait croire, moi-, poursuivit gravement le tailleur, à l'histoire de l'officier tué en Irlande... c'est d'ailleurs celle que le vice-roi lui-même a racontée.

— Ce doit èti-e la véritable.

— C'est ce que je dis, reprit le tailleur d'un air de lontrition... J'ai tini, seigneur page, je ne vous ferai pas attendre. En revanche, j'ose compter sur vous; j'espère que, par égard pour moi, vous userez un peu ])lus que le seigneur d'Aguilar, votre patron, dont les habits sont éternels!

Piquillo le lui promit et n'était pas homme à manquer à sa promesse, vu que son éducation première ne lui avait donné aucune idée d'ordre, de soins, ni d'économie.

Euchanté de la jolie figure, de la g>deté et du babil des deux jeunes tilles, qui, pendant le voyage, n'avaient cessé de causer avec lui, Piquillo s'était aisément persuadé qu'il en serait toujours ainsi, et qu'il n'aurait pas d'autre occupation dans l'hôtel d'Aguilar, perspective qui l'enchantait, mais le vieux général, actif et laborieux de sa nature, n'entendait pas que ■.liez lui on restât à rien faire; dans l'intérêt même du ji une 'Dohémieu qu'il venait de recueillir, il le mit entre les mains de maître Pablo de Cienfugos, son majordome mayor, lui recommandant de l'instruire, de le fonuer el de lui ap[irendre le service de la chambre, lui donnant sur reiifant une autorité suprême et absolue, à la condition d'eu user avec douceur et modération, condition qui est toujours la première ouhliée parles pouvoirs absolus, généralement quelconques.

Pablo de Cienfugos y avait d'autant plus de disposition, que l'arrivée de Piquillo contrariait un projet arrêté par lui depuis longtemps, celui de faire entrer comme page, dans la maison dli vice-roi, un protégé à lui qu'il app dait son filleul, mais qui lui était, dit-on, parent de plus près, et qui lui était vivement ncommandé par la gouvernante d'un chanoine de Burgùs.

Cette circonstance ne diminua point sa sévérité habituelle ; au contraire, il se sentit blessé, ainsi que tous les gens de la maison, dans sa dignité de dômes- j tique , en voyant ce titre conféré sans examen à un j vagabond trouvé dans une forêt, perché sur un arbre, bien plus, à un petit mendiant déguenillé !.. Oubliant [ donc que la livrée couvrait tout, ils ne virent dans le nouveau venu qu'un esclave qui leur était accordé pour leur service particulier. Chacun en usa dans ce sens, et il se trouva, au bout de quelques jours, que Piquillo était dans l'hôtel le domestique de tout le monde. Lui, qui avait aussi de la ûerlé,et qui surtout n'avait pas l'habitude du travail, se lassa bien viti; de cette répartition inégale, et dès qu'il trouvait une occasion de s'y soustraire, il s'empressait d'en profiter.

La porte de l'hôtel était-elle entr'ouverte, il s'élançait pour respirer l'air de la liberté, c'est-à-dire de la rue. Il avait déj'i couru à l'hôiellerie du Soleil-il'Or pour y retrouver son premier ami Pedralvi ; mais il n'y était plus, on ne savait pas ce qu'il était devenu. Plus heureux d'un autre côté, il avait reconnu, ou cru reconnaître quelques-uns des jeunes soldats qui, il y a trois ans, avaient servi sous ses ordres, lors de sa première campagne dans les rues de Pampelune, et leur société lui paraissait beaucoup plus honorable et plus amusante que celle des domestiques de l'hôtel.

Plusieurs fois à son retour maître Pablo l'avait sévèrement réprimandé de son absence; mais les réprimandes, et même d'autres arguments plus sévères, n'avaient produit aucun effet. Au contraire, Piquillo s'indignait de cette tyrannie subalterne, et aurait préféré celle du vice-roi, qu'il eût presque reconnue comme légitime. On ne refait pas en un instant son naturel, et le sien était un naturel bohémien qui avait besoin du grand air. Il y a des qualités qui, comme certains arbres, ne croissent qu'en plein vent, et maître Pablo avait rédigé une espèce de mémoire où il déclarait que l'indocilité et le vagabondage de Piquillo ne permettaient d'en rien f lire, qu'il n'y avait aucun moyen de le retenir à l'hôtel, et il concluait à son renvoi.

Le vire-roi était à déjeuner, en famille, lorsque lui parvint ce rapport foudroyant, auquel les jeunes filles ne pouvaient croire.

— Eh bien ! mes enfants, qu'en dites-vous"?

— Qu'il faut entendre le coupable.

On sonna Piquillo; mais il faisait un temps superbe, le soleil brillait dans tout son éclat : le jeune page n'avait pu résister au désir de s'aller promener sur les bords de l'Arga et sur les hauteurs de la montagne Saint-Christophe.

Maître Pablo regarda les juges d'un air triomphant. Le principal accusé, choisissant ce moment pour faire défaut , donnait à l'accusation une force accablante. Quand il rentra, on lui dit que le vice-roi et ses deux

PIQUILLO ALLÎAGA.

Jeunes maîtresses Savaient demandé. Pii|nillo devint pâle et eonrnl à la porte de leur appartement attendre qu'elles sortissent.

Plus d'une heure s'écoula.

Enfin Aïxa sonna; il entra. Elleérrivait, l'apenut. continua sa lettre, mais sans lui jjarler, sans lui adresser im reproche.

Il restait ainsi, immobile devant elle, attendanl son arrêt, lorsqu'il fut tiré de sa stupeur par la voiv foudroyante de don Juan d'Aguilar, qui arrivait a]iiniyi' sur le bras de sa fille. Loin d'imiter le silence iuéi)risant d'Aïxa, il entra ex abruplo en matière par nu exorde des plus vifs, dont la péroraison menaçait d'être plus vive encore; car il venait, dans l'animation de ses gestes, de lever une canne qu'il avait à la main. Carmen, qui avait la douceur et la bonté des anges, retint le bras de son père.

Aïxa ne remua pas et garda le silence.

Et Piquillo, se jetant aux genoux du vieillard irrité, lui criait :

— Vous avez raison, monseigneur, je suis coupable, et cependant ce n'est pas tout à fait ma faute !

il raconta en peu de mots les injustices qui l'avaient |;uiissé à la révolte.

— Mon père, s'écria Carmen, pardonnez-lui... je vous en conjure ! Aïxa ne proféra pas une parole.

— Pardonnez-lui, répéta Carmen, et il sera désormais plus sage.

— .le le jure! je le jure! s'écria Piquillo avec un accent de vérité et de franchise.

— Et, continua Carmen, il sera soumis et obéissant à maître Pablo.

Piquillo ne jura pas, et baissa la tête en gardant, ii' silence.

D'Aguilar ne fit point attention à cette espèce de restriction menlale, regarda encore quel(iue temps le coupable avec un nuu-mure sourd et inintelligible qui allait eu decrescendo, semblable au dogue à demi apaisé, qui ne menace plus et qui gronde encore ; puis, abaissant sa voix et sa camie, il laissa éclKni]iei' CCS mois :

— A la bonne heure! Mais que cela ne lui arrive I il lis, un sinon...

Paroles (jui, dans la bouche du brave gentilhomme. iMpiivalaient à une amnistie pleine et entière.

l'^t il sortit avec sa tille.

Pi([uillo, resté seul avec Aïxa, aurait bien voulu, el n'osait lui adresser la parole; enfin il leva les yeux \ers elle, et lui dit timidement :

— Vous n'avez pas daigné parler pour moi, seuolita... vous n'avez pas même daigné me gronder.

— .\ quoi bon? répondit-elle froidement, l'espéras l'ii loi. et je vois que je me suis trompée.

— Comment cela, scuorita?

— Je croyais ([ue tu serais dévoué à Carmen et à moi.

— Toujours ! toujours !

— Que nous pouvions compter sur toi.

— A la vie, à la mort ! je vous le jure !

— El tu passes tes journées connue un vagabond dans les .'îles de Painpelune, tu n'es jamais à l'hôtel ; el s'il arrivait quelque malheur, ([iii'lqiie danger, il

faudrait donc, pour me secourir, que je m'adressa«se à maître Pablo?

— Jamais! jamais! s'écria Piquillo en se jetant aux genoux de sa jeune maîtresse. |

Depuis ce jour, il ne (jiiitta plus l'hôtel d'Aguilar. ! Renonçant à ses habitudes du dehors, il devint sage et i-angé, prévenant pour tout le monde, obéissant , même, de temps en temps, à maître Pablo de Cien- ! fugos. Mais rien n'égalait son zèle pour ses jeunes maîtresses. Debout <à table devant elles, il semblait lire dans leurs yeux jioiir deviner et de\ancer leurs ordres. Le premier il était auprès de la voiture pour ouvrir la portière, abaisser le marchepied; il se mullipliait pour exécuter leurs commissions; il était fier (inand il les suivait à la promenade, portant leur oui- . brelleou leurmantille,et chaque soir, Aïva et Carmen , Irouvaient daus leur chambre les parfums qu'elles i aimaient ou les tleurs qu'elles jiréféraient. ]

Un jour, cependant, et malgré sa bonne volonté, il ' arriva nu grand malheur. Il y avait réception à l'hôlel d'Aguilar pour la fête du roi ; mais (jnelque vaste ((ue fût le palais, on ne pouvait recevoir tous les nobles de la ville et des environs, car en Espagne il y en a beaucoup. H fallait donc faire un choix, opération délicate et diflicile dont le vieux gentilhomme se tira de son mieux avec le secours de ses conseillers intimes, Aïxa et Carmen, a.ssez grandes déjà punr être consultées en fait de tact et de convenances. Pi((uillo, à (|ui on avait cru pouvoir se tler, fut chargé de reirettre les messages à leur destination; mais les erreurs les plus graves, les quiproquos les plus fâcheux avaient été commis.

Tel grand seigneur invité n'avait pas reçu son billet ; des invitations étaient arrivées à de inbles dames à (pii elles n'étaient pas destinées, et qui avaient ainsi appris la préférence qu'on donnait à d'autres.

Ce fut un grand événement daus la ville de Paiipelune, et la faute administrative qui ht peut-être le jilus de tort à don Juan d'Aguilar, dont chacun .se plaisait, du reste, à reconnaître la sagesse, l'intégrité el la justice. Mais tous les gouvernements peuvent se tromper, surtout quand ils sont aidés par leur ministre, et, dans cette occasion, Pi(piillo avait tout fait. Le jeune page, ci-devant bohémien, ne savait pas lire, et il eût ét('' diflicile, en elfet, d'après ce que nous connaissons jusqu'ici de sa carrière, qu'il eût pu en consacrer la moindre partie à ses études. C'était là un malheur des temps; mais ce qui fut peut-être une imprudence de sa part, ce fut d'avoir consulté, pour les adresses de ces lettres, maître Pablo de Cienfugos, qui, par la faveur toujours croissante de Piquillo, voyait lui échapper chaque jour l'espoir de placer son filleul à l'hôtel d'.Aguilar.

Enfin , et quelles que fussent les causes du sinistre, on ne pouvait y remédier, mais il fallait du moins l'empêcher de se renouveler, et le vice-roi furieux ordonna â son page d'apprendre à lire dans un mois au plus tard, ou d'avoir à résigner ses fonctions. Le lendemain Piquillo vil arriver un homme à l'air séiiiillant et léger, le seiior Cérundio. qu'il prit pour un maître de danse ; c'était un maitre de grammaire espagnole, un des littérateurs les plus dislingiiés de

PIQUILLO AULIAGA.

Pampelune, qm avait composé quinze poèmes, deux cents tragédies, et montrait à lire pour la somme de cinquante maravédis par leçon. Dès ce temps-là, déjà, le génie n'était pas payé.

Le pauvre Piquilio avait eu bien des mauvais moments en sa vie, mais aucun tourment ne pouvait approcher de celui qu'il éprouva entre les mains du senor Géruadio, qui, trop supérieur pour descendre jusqu'à son écolier, voulait, dès le premier jour, l'élever ju-qu'à lui, et lui démontrait les flaesseset les beautés de la langue espagnole, quand il fallait d'abord commencer par lui en montrer les lettres.

Piquilio avait beau ouvrir les oreilles, et, béant d'attention, tendre toutes les libres d'^ son cerveau, toutes les facultés de son intelligence, il ne comprenait rien, et plus il avançait à tâtons, espérant trouver la lumière, plus les ténèbres devenaient épaisses. C'était à devenir fou, et le délai fatal approchait, et non-seulement il ne savait rien, mais, etlYayé et découragé, l'œuvre qu'il tentait lui paraissait inexécutable, impossible.

— Et monseigneur, furieux, va me renvoyer, se disait-il, et malgré mon zèle, mon dévouement, il me faudra quitter cet hôtel, pour n'avoir pu déchitffr cet infernal grimoire, ni comprendre l'infâme sorcier qui s'est chargé de me l'expliquer.

Et, dans un transport de rage, il avait saisi au collet le senor Gérundio, qu'il avait étranglé à moitié, le menaçant d'achever, s'il revenait. Or, Piquilio commençait à être grand et fort, et son professeur, qui ne voulait point compromettre ainsi la littérature espagnole, ni enseigner désormais la lecture à coups de poing, se le tint pour dit, et resta chez lui.

Alors, nouvelle désolation de Piquilio. Comment excuser aux yeux de monseigneur ce nouveau méfait et cet acte de rébellion? Comment, à la tiii du mois, se justifier de son ignorance, qui devenait plus profonde que jamais ? Et ce palais, cette maison paternelle où il se trouvait si bien, ses deux jeunes maîtresses qu'il allait être forcé d'abandonner !

Jamais, je crois, même en son temps d'épreuve chez le capitaine Juan-Baptista, Piquilio ne s'était senti aussi malheureux.

Un soir, avant de se coucher, Aixa et Carmen se promenaient en se donnant le bras dans les jardins du palais, échangeant leurs rêveries de jeunes tilli's, pensant au vieux général, au présent, à l'avenir, et surtout à leur amitié de sœur que rien ne devait altérer, lorsque, dans un petit bâtiment retiré, dans une espèce de serre qui était à l'extrémité des jardins, elles aperçurent, quoiqu'il fût déjà bien tard, une petite lumière qui jetait à travers les arbres une lueur vacillante et incertaine. Qu'était-ce donc, à une pareille heure? Un mystère, une aventure, peut-être.

Carmen, effrayée, voulait s'éloigner; Aïxa, au contraire, fit un pas en avant.

— Reste, ma sœur, dit-elle, je vais savoir ce que c'est.

— Non, si fu y vas, j'irai avec toi.

Et toutes deux, se donnant le bras, et se serrant l'une contre l'autre, s'avancèrent vers le dangi-r. Elles marchaient sur la poiute du pied, retenant

leur haleine, et maudissant leur jupe, qui de temps en temps froissait le feuillage et troublait le silence de la nuit.

Enfin elles arrivèrent près de l'endroit redoutable, j C'était une maison rustique qui n'avait qu'une croisée.

Aixa avança la tète, regarda par un des carreaux, se mit à sourire, puis fit signe à Carmen d'approcher ; et que vireut-elles?

Piquilio, qui, pour ne pas être dérangé, avait choisi cette chaumière pour son cabinet d'étude; Piquilio désespéré, s'arrachant les cheveux , déchirant les feuillets de sa grammaire espagnole, puis foulant le livre maudit à ses pieds, et enfin se laissant tomber sur un bauc, hors de lui, accablé, taudis que roulaient daus ses yeux des larmes de douleur et de rage.

Aïxa poussa la petite fenêtre, qui n'était pas ferm''e en dedans, et passa sa jolie petite tète dans la chaumière en disant d'une voix douce :

— Piquilio!

A cette voix, à cette apparition, à cet ange qui semblait l'avoir deviné dans son désespoir et lui venir en aide au moment où il l'implorait, Piquilio tressaillit, étendit les bras du côté de la fenêtre, et murmura ces mots :

— Mon bon ange, est-ce vous?

— Oui, et nous sommes deux ! s'écria Carmen.

— Que fais-tu là?

— J'étudie.

— Avec rage, à ce que je vois.

— Et il faut, dit Aïxa, que tu aies une furieuse e'ivie d'apprendre ; je u'ai jamais vu pareil étudiant.

Alors le pauvre Piquilio se mit à raconter ingénument tous les tourments qu'il avait éprouvés, la manière dont il avait traité son professeur et son livre, et dont il comptait se traiter lui-même, car il ne survivrait pas à l'atfront et à la douleur de quitter l'hôtel, et bien certainement il se tuerait, si à la fin du mois il ne savait pas lire.

— Mais cependant, dit Aïxa, cela ne te viendra jias tout seul.

— Je n'espère qu'en Dieu; il n'y a que lui ([ui puisse faire un pareil miracle.

— D'accord, dit Carmen, il en a le pouvoir.

— Mais il faudrait un peu l'aider, poursuivit Ai\a.

— Je ne le peux pas; il m'est plus aisé de me tuer que d'apprendre à lire ; c'est trop diUicile.

— Nous l'avons appris, cependant.

— Et toi, Piquillo,qui as de l'esprit, de liu tel ligence, pourquoi ne ferais-tu pas comme nous ?

— Oh ! vous, vous faites tout ce que vous voulez.

— Et si nous voulions l'apprendre?

— Que dites-vous !

— Si nous étions tes précepteurs?

— Vous, mon bon D.eu !

— A la place du seigneur Gérundio?

— Tu ne nous étranglerais pas comme lui?

— Je ne puis croire à ce que j'entends ! ça n'est pas possible !

— Tout est possible, dit gravement Aixa, avec de la patieuce et du courage, et tu le verras.

— Silcuce seulement, ajouta Carmen, et n'en parle à personne.

PIQUILLO ALLIAGA.

On juge si Piquillo promit \c secret ! et dès le lendemain, cette idée, qui souriait aux deux sujurs, fut mise, à exécution.

Sous prétexte de prendre les ordres de ses jeunes maîtresses et leurs commissions pour la journée, Piquillo venait chez elles, chaque matin, et quelquefois le soir. Ces leçons si ditliciles, si à])res, si embrouillées avec le senor Gérundio, devenaient dime simplicité et d'une clarté extij-times avec ses nouveaux |)ri'ie|iteurs, qui ne cherchaient point à briller ui à l'hlouir leur élève, mais qui, au contraire, se mettaient à sa portée.

Elles lui expliquaient lentement, puis recommençaient avec une conrplaisaace admirable, jus(iu'à ce qu'il eût compris; et Piquillo s'étonnait de trouver si facile ce qui lui semblait autrefois hérissé d'obstacles insurmontables.

Il faut dire que Carmen était toujours fatiguée la jiremière de son rôle il'iustitutrice, et abrégeait la leçon pour rire ou pour plaisanter avec sa sœur, tandis ({u'Aixa, toujours la même, froide, patiimte et sévère, ne se ralentissait pas d'un instant. Armée d'une baguette d'ivoire, elle indiquait sur le livre les lettres, les syllabes et les mots, que l'iquiilo suivait du doigt et épelait de son mieux, certain à chaque erreur de voir la baguette d'ivoire lomtier iaipitoyablemeut sur la main de l'écolier inhabile.

Loin c.^ se plaindre, Piquillo était presque heureux de la punition, et bien plus encore des éloges du seul jirofesseur qui restât... Car, à la fin, voyant que sa sœur s'y entendait mieux «m'elle, Carmen la laissait faire, se contentant d'assister à la leçon, et d'intercéder, de temps en temps, pour leur élève, quand Aixa se montrait trop sévère et le châtiait trop rudement.

Mais déjà Piquillo n'avait plus besoin d'indulgence; Aixa l'avait bien jugé. Lt)in d'être sans intelligence, il en avait une, au contraire, vive, pénétrante, rapide et qui n'avait besoin que d'être cultivée pour éclore, fe développer et devenir bientôt supérieure. Eu peu de jours il lisait couramment, et déjà, effrayé de son succès, il tremblait presque qu'on ne le trouvât trop savant, tant il avait peur de voir terminer ses éludes; mais pour y renoncer, les deux jeunes maîtresses tenaient trop à donner à leur œuvre toute la perfection dont elle était susceptible...

— Tiiuis, lui dit Aïxa un matin, étudie ta leçon dans ce livre, et après tu nous la liras tout liant.

El pendant que Carmen, â genoux devant la cheminée, soignait une casserole d'argent qu'elle venait de placer sur le feu, Piquillo jeta les yeiLv sur le livre qu'on lui présentait, et vit en grosses lettres ce titre : Conquête de t' Espagne par Len Maures.

— .\h! les Maures... je sais ce que c'est.

— Toi, Piquillo!.. et comment les counais-tu ? dit Aixa en le regardant avec attention.

— J'en ai vu un qui était si noble et si beau!.. II m'a dit des paroles que je n'oublierai jauuiis... Et puis, les premiers amis que j'ai rencontrés étaient aussi des Maures, ils m'ont assuré que j'étais de leur race et de leur sang.

— C'est vrai, continua froideuienl Aïxa, je croyais que tu l'ignorais.

— Et toi-mêmp, comment le sais-tu? s"('cria Car:nen sans interrompre la préparation qui l'occupait, et à laquelle elle semblait atlucher beaucoup d'importance.

— Je l'ai su bien aisément, répondit Aïxa. Le jour où il s'est offert à nos yeux, les braïu'hes d'arbres avaient tellement euduuuuagé la mam lie de son |iourpsiut, qu'il était fanle de voir le sigin' qu'il pnrte là au bras droit... Tu l'as toi-même reuianpn'.

— C'est juste... sans savoir çp que c'était, ivprit Carmen.

— Eh bien ! dit Aïxa, c'est un signe arabe.

— Tu sais donc l'arabe, Aixa?

— Oui, sœur... ((uekiuas mots a^.ulement... ([u'on m'a appris dans mon enfauce.

l'uis, se retournant vers Piquillo :

— Étudie tout bas et ne nous (lérange pas... car nous Sommes là très-occupées... ^ bien, Carmen, as tu fini'* notre déjeuner est-il prêt?

— Oui, sœur... et d'après tes instructions ; le voici. Et elle versa ce qui était dans la casserole d'argent

sur un plat de p<jrcelaine.

— Uien, dit Aïxa, je me connais $n morilles (1), et jamais tu n'eu auras mangé de plus fçaiches et de jjIus délicates.

Et toutes deux, ravies du repas qui leur avait été plusieure fois défendu, se mireul à goûter, avec une joie enfantine, le plat qu'elles venaient d'apprêter en cachette, avec l'aide de Pablo, qui leur avait fourni tous les ingrédients nécessaires.

— C'est un mets délicieux, dit Carmen.

— Je le crois bien, réfiondit Aîsa, un ragoût excellent î et moi qui sais distingueriez limnes morilles des mauvaises, j'irai ileinaiu datis le parc, à l'endroit où j'as trouvé celles-ci, en cueillir de nouvelles jiom' tt)a père, à qui uous en ferons le régal.

El loutes deux, assises devant une petite table en laque de Chine, dt'jeunaient vis-à-vis l'une de l'autre, tandis que Piquillo dans un coin étudiait tout bas la Conquête de PE^paijne par Ic.t Maures, et, bien sûr de sa leçon, s'apiirètait à la répéter à ses jeunes maitresses, dès qu'elles auraient déjeuné; mais tout à coup la porte de la chambre s'ouvrit brusquement.

— nui vient ainsi, sans que nous ayons sonné ! s'écria Aïxa.

Et elle se leva avec fierté, ainsi que Carmen, \\n\\dant que Piquillo venait de jeter brusquement sur une console le livre iju'il tenait à la main.

Celui qui entrait ainsi était inaitre Pablo deCienfugos lui-même, qui, pâle et tremblant, s'écria ;

— N'y touchez pas ! n'y touchez p;is !... je viens des cuisines ; le chef dit qu'elles sont y\v la plus mauvaise espèce... que c'est ime mort certaine.

Ciirmen poussa un cri... cliauceli et s..irait tombée sans connaissance, si Aïxa, dont le bras ne tremblait pas, ne l'eût soutenue avec force, et la pressant contre son sein ;

— .\llous, sœnir, allons, du courage !

Eu ce moment Piquillo s'élança vers la tiible. et

(Il Soi-lc ilo Liiaiiipii;iH>n, ilo W llilli:.lle.

l.i iMii> raie cf. I:i plus

PIQUILLO ALLÎAGA.

paisiss.ant ce qui restait du plat a uioitie eutauié, le porta avidement à sa bouche.

— Piquillo, s'écria Aïxa... y pensez-vous !

— Oui, senora, j'y pense, dit froidement Piquillo. Et maître Pablo , qui venait de l'apercevoir , s'écria

avec un accès de rage :

— Voyez-vous, dans un pareil moment! le gom-mand!.. le larron ! le mauvais sujet ! mais il sera puni par sa faute elle-même ! c'est Dieu qui sappréte à le châtier.

— Au nom du ciel ! dit Aïxa en l'interrompant, ne pensez qu'à votre maîtresse... courez lui chercher du secours.

— Il u'y en a pas, à ce que dit le chef... tout est inutile... c'est mortel... et surtout si rapide ! dans une heure tout sera lini !..

— C'est juste, murmura à demi-voix Aïxa, j'ai entendu dire que c'était ainsi.

— C'est égal, reprit mai Ire Pablu, couipreuant la sottise qu'il venait de faire, et se ravisant lui peu

tard... c'est égal... il est peut-être temps encore... dites-moi, senora, ce qu'il faut faire...

— Rien... rien ! répondit Aïxa en entendant la voiture de don Juan d'Aguilar qui rentrait en ce moment... laissez-nous, et ne dites rien à monseigneur... entendez-vous ?

Maître Pablo s'mclina et sortit. Aïxa, pressant les mains de Carmen , qui commençait à revenir à elle:

— Ma sœur, ma sœur, lui dit-elle, en voulant lui donner une contiauce qu'elle-même n'avait pas... ils se tronijient, j'en suis sûre, j'en ai l'esjioir...

— Le crois-tu? s'écria vivement Carmen.

— Oui... oui... je te le jure. Mais, quand même ils diraient vrai, que ton père ne se doute de rien ! Si nous avons encore une heure à vivre, elle lui appartient; qu'il ne la passe pas dans les angoisses et les tourments... quand le ciel nous permet de lui donner encore qiii'lques instants de joie et de bonheur.

— Tu as raison, dit Carmen en cherchant à ranimer

naît ses niâsurci

I soin et une l-nlour i|ui dcsespéraienl P.quillo.

son courage, j'étais faible... je ne le serai plus... mais mourir si jeune ! ma sœur ! . .

— Tu Se plains , répondit Aïxa avec une fermeté stoïquê, et tu peux embrasser ton père !.. et moi, ditelle en élevant les yeux vers le ciel...

— C'est vrai !.. c'est vrai!., s'écria Carmen, mais, moi du moins, je suis là...

Elle lui tendit les bras, A'ixa s'y précipita.

Et après ce dernier adieu, les deux jeunes filles, essuyant leurs larmes, l'air serein et le sourire sur les lèvres, s'avancèrent au-devant du vieillard, qui entrait en ce moment.

— Ah! vous voilà toutes deux, s'écria-t-il d'un air joyeux . j'en suis charmé; je vous app:irte des nouvelles qui m'ont mis en belle humeur et qui produiront le même effet sur vous. Une folie... une extravagance à laquelle j'étais loin de m'attendre ! Qui croyez-vous que je viens de rencontrer'? le tils de Matéo Vasiiucs, un ancien secrétaire de Philippe II... immensénieut riche, ma foi... qui m'a parlé de Car-

men... ma fille de manière oui, vraiim-nl

Et le vieillard se prit à rire avec une gaieté si franche que Carmen en tressaillit.

— Eh quoi ! dit son père, qui vit ce geste, te doutestu de quelque chose? Eh bien, oui ! moi qui te regardais comme un enfant... il parait qu'on a d'autres yeux que moi!.. Matéo Vasques aurait des idées d'alliance... Rassure-toi, ma fille, el ne tremble pas ainsi. Je l'ai remercié de l'honneur qu'il nous faisait... mais j'ai d'autres vues... et puis. Dieu merci... je ne veux pas encore ine séparer de mon enfant ! elle restera avec moi... elle y restera longtemps... ainsi (jue toi, ma bien-aimée Aïxa!.. .\ussi , je neveux p;Ls entendre parler de maris qui viendraient vous enlever l'une ou l'autre à ma tendresse : qu'est-ce que je deviendrais donc sans vous, mes enfants"? si je vous perdais... je mourrais !

Carmen poussa un cri de douleur, et .\ïxa sourit ea tendant la main au vieillard.

— Eh bien! eh bien! qu'a-t-elle donc?.. Quelle foli

LAGNY — liiipriir

PIQUILLO ALLIAGA.

(le s affliger d'une pareille chimère! Vois donc quelle

pâleur sur ses traits! et des larmes dans ses yeux...

Allons donc! par saint Jacques, fais comme Aixa...

fais comme moi... rions de cette folie, rions-en tous

les trois !

pauvre père laissa éclater avec bonhomie toute (u'il éprouvait. Carmen voulut l'imiter, mais

elle n'en eut pas la force et tomba en sanglotant dans

ses bra«.

— Kh mais! eh mais! dit-il étonné, qu'as-tu donc?

— Hien, mon père; pardonnez-moi ..j'avais besoin de vous imibrasser.

— Il n'y a pas de pardon à demander pour cela.

Et Carmen le serra contre son cœur avi'c tant de vivacité, le couvrit de ses baisers et de ses pleurs avec des mouvements si convuisifs. que don Juan comnii'uça à s'imiiiiéter.

— M'exj)li(ineras-lu cela? dit-il à Aïxa , qui, pâle, mais conservant son sang-froid , avait diquiis longtemps les yeux hxés sur la pendule de l'appartement.

— Rien, monseigneur... je vous jure... Un mal de lète... une migraine qui a tout à coup saisi Carmen... Il ne faut pasque cela vous etTraie. Elle aurait même... un peu de frisson... que ce ne serait rien encore.

— Rien ! dit le vieillard alarmé.

— Vous la verriez... pâlir... chanceler... et même, cela lui est arrivé [larfois, à elle et à moi., elle aurait quelques crispations, quelques mouvements nerveux...

U'Aguilar poussa un cri, et voulut se lever de son fauteuil ; mais Aïxa le retint en lui disant :

— Mais, non, non... rassurez-vous... elle n'en a pas, vous le voyez bien ! Elle est pâle, c'est vrai, mais elle ne perd pas connaissance, elle no souflre point... N'est-ce pas, Carmen? Elle n'a pas de frisson! et elle lui saisit la main, n'est-il pas vrai?.. Et cependant, continua-t-elle avec véhémence en regardant toujours la pendule, l'aiguille avance, et tu n'éprouves rien... ni moi non plus.

— Oui! oui! s'écria Carmen les yeux rayonnants de joie.

— Je te disais bien... que l'on se trompait... qu'il y avait de l'espoir... Ce serait tini maintenant... Et liens, tiens... entends-tu?.. L'heure est écoulée, la pendule sonne !

Elles étaient sauvées !

Poussant un cri d'allégresse, les deux jeunes filles se jetèrent aux pieds du vieillard. Puis, se relevant et Sri 1110 [uant mutuellement de leur frayeur, elles se mirent à battre des mains en riant et en dansant.

C'était au tour de d'Aguilar à s'eifrayer. Il les crut folles.

— Avez-vous perdu la raison?

— Non, dit Aïxa, car nous vous aimons plus que jamais, et nous venons de vous épargner... ce que nous avons souffert.

— Ou'est-ce donc?

— .Ne nous le demandez pas, nous le préférons. Aussi bien, dit-elle^ j'étais sûre de moi et je savais bien (|iie je m'y connaissais. Mais, c'est égal, vous me gronderiez, et elle aussi.... Il vaut donc mieux que vous ne nous interrogiez pas.

— El je veux cependant tout savoir ! dit le vieillard avec impatience.

— Alors, dit Carmen, venez, mon père, prenez mon bras, je vais tout vous raconter daijs votre appartement... à conditi -n que vous ne vous effraierez pas... puisque me voilà.

— Je m'effraierai... je m'effraierai si je veux! répondit le père avec plus d'inquiétude encore que de colère ; venez, senora, venez.

Ils sortirent tous deux.

Aïxa fit alors quelques pas dans lapiiartement, tira nu rideau derrière lequel Piquillu ('tait carlii', et lui dit :

— Pourquoi as-tu pris ce qu'il y avait dans ce plat?

— Pour rester, dit froidement Piqiiillo, si vous restirz tontes deux; et pour partir, si vous }iartiez.

Aï\a lui ti'udit la main, et lui dit avec ijmotion :

— Désormais je croirai en toi !

XHI.

lA SATNÏE-M.4RIE DEL CAIlMEX.

A'ixa, la seule qui eût conservé son sang-froid, avait eu bien raison do ne pas associer le vieillard aux émotions qu'(dle venait d'éprouver. Il n'aurait pu y résister; et. lor-que sa fille lui fit le récit de leur imprudence, l'idée seule du danger qu'elli; avait pu courir lui causa un tremblement dont il eut grand'peine à se remettre.

Enfin, etquaod il fut bien rassuré, il fît venir maître Pablo jiour se fâcher à son aise et sans crainte, et se fit répéter par lui tous les détails.

Il était évident que le chef s'était trompé, que c'était lui qui ne s'y connaissait pas, qu'il avait donné une fausse alarme, et ([U'il n'y avait, dans tout cela, rien de réel ! Mais PabLo, cpii avait été appeli' pour faire un rapport, ne voulait pas être venu pour rien, et s'en aller sans avoir eu satisfaction.

Aussi, et comme moyen d'exploiter le reste de colère de monseigneur, il lui raconta, d'un ton pénétré d'indignation, le peu de respect de Piquillo pour les belles-lettres, sa conduite avec son professeur, qu'il avait maltraité et chassé de l'hôtel, laissant entrevoir qu'en pareil cas la peine du talion serait encore de la clémence, et qu'il était impossible de garder dans la maison de monseigneur un indiscipliné et un ingrat qui ne voulait rien faire, ni rien apprendre.

Ainsi que Pablo l'avait prévu, son maître fut comme soulagé de trouver enfin à faire tomber sur quelqu'un son impatience et son humeur contenues depuis longtemps. C'était le lendemain que le terme fatal expirait, le mois ('tait écoulé, et ce jour-là le majordome accourut dire à Piquillo avec une mine effrayée, où perçait une luiance de satisfaction :

— Allez \ite, monseigneur vous demande. Il esta table avec ces demoiselles.

Piquillo comparut au déjeuner de famille, le front modeste et les yeux baissés, tandis que maître Pablo, qui commandait le service, t'e regardait avec ironie.

PIQUILLO ALLIAGA.

et faisait de femps en temps passer sous l'épaule gaiulie, avec un air do triomphe, la serviette ((u'il tenait de la main droile.

— Il paraît, monsieur, dit gravement le vice-roi au jeune page, que vous avez congédié votre préce])teur; le nierez-vous?

— Non, monseigneur... c'est vrai.

— Et pourquoi, s'il vous plaît?

Piquillo Ijésita, et Aïxa répondit, pour lui, en riant :

— Parce qu'il n'en avait plus bi'suiu !

— Ah ! monsieur était tru]) savaut ?

— Non pas trop, répondit modestement Piquillo.

— INlais assez ! ajouta Carmen.

— Ce n'est pas vous que j'interroge, ma tille, dit le vice-roi, et puisque monsieur peut se passer de précepteur, puisqu'il est devenu, en un mois, un puits de science et d'érudition, c'est un fait dont on peut aisément s'assurer... Donnez-moi un livre.

— En voici uu, dit Aïxa en tirant de sa poche un volume de Quévedo, qu'elle présenta, tout ouvert, à Piquillo.

— Oui, dit d'Aguilar en s'enfonçant dans un fauteuil, lisez, lisez tout haut.

Chacun, à commencer par maître Pablo, écouta avec attention, et Piquillo lut, non pas seulement couramment, mais d'une voix ferme, nette et accentuée, les vers que Quévedo a rais au devant de son livre, comme épitre dédicatoire, et dont voici la traduction :

« J'aurais voulu et ne sais comment prouver ma reconnaissance

K A celui il qui je dois tant !

« Mais je me suis dit : A <iuoi bon?

« Le soleil darde ses rayoïrs birnfaisants;

« La moisson, qui en prolile, no dit pas : Merci !

« Mais elle raArit! ! .'...

« C'( st tout ce que veut le soleil ! »

Le vieillard étonné s'écria : Qu'est-ce que veut dire ceci?

— Que Piquillo est la moisson, répondit Aïxa.

— Et qu'il a mûri, grâce à vous, ajouta Carmen; c'est tout ce que vous vouliez, mon père.

— Permettez, permettez, dit d'Aguilar en regardant tour à tour et Piquillo et le livre qu'il venait de lui reprendre... peut-être y a-t-il quelque tromperie... peut-être ces demoiselles... et elles en sont bien capables, lui ont fait apprendre par cœur les lignes ou philôl les flatteries qu'il vient de me débiter.

Les deux jeunes lilleshaussèrentles épaules en riant.

— Je vais bien le voir, continua d'Aguilar en tirant de sa pocht! un portefeuille où il prit un crayon et une feuille de papier... je vais bien le voir... à moins que notre savaut ne le soit que dans les livres imprimés.

Et il lui remit le feiulletsurlequelil venait d'écrire.

Pi(juillo lut ce qui suit avec émotion :

« Je donne à Pii^uillo cinquante ducats de gages « par an, et je l'attache désormais au service exclusif « de Carmen et d'Aïxa. »

Depuis ce jour, Pii[uillo n'eut plus rien à désirer, et les deux années qui suivirent furent peut-être les plus heureuses de sa vie.

Dès que ses devoirs étaient remplis auprès de ses jeunes maîtresses, etcesdevoirsu'étaient ni ditliciles ni

fatigants, il courait prendre un livre, car c'était là son prc'mieretson plus vif plaisir. Dans les commeni'ements, il consultait Aïva siirscs lectures; c'est elle qui le guidait ; mais bientôt la petite bibliothèque desdeux jeunes filles fut ('puisée jiar lui. Il s'adressa à celle du viceroi, qui était vaste et composée des meilleurs aiUftu^

Les ouvrages graves et sérieux étaient ceuxU^H préférait; les sciences, surtout, attiraient son attention. Là, tout était rigoureux, positif, clairement démontré. Le savoir des autres devenait le sien, et toutes les découvertes,, toutes les connais>ances des siècles précédents appartenaient en un instant à l'écolier qui venait de s'en emparer et de les saisir.

Que les heures s'écoulaient rapidement! que le temps paraissait doux à Piquillo ! Il donnait au travail une partie de ses nuits, et ses jours, il les passait presque tous auprès d'Aïxa et de Carmen.

L'étude, qui avait développé son intelligence et élevé son esprit, avait en même temps formé son tact et son goût. Il avait deviné, avec une convenance admirable, les limites dans lesquelles il devait se renfermer. C'étaient toujours les deux jeunes tilles qui l'appelaient et qui même le consultaient parfois. La conversation se prolongeait souvent des heures entières. Qui se fut étonné de cette intimité si naturelle et si simple ? Piquillo était leur page, leur élève, et puis il leur était si dévoué!., il n'existait que pour elles... Sa vie était de les aimer et de les servir.

Sans compter que, chaque jour, il devenait plus éclairé et en même temps plus aimable et meilleur, car un des bienfaits de l'éducation est non-seulement de changer ou de corriger un mauvais naturel, mais d'exalter et d'ennoblir encore les nobles sentiments! Admis commeil l'était dans leur vie réelle, dans leurs qualités et même dans leurs défauts de tous les instants, Piquillo avait déjà acquis une intelligence trop supérieure et un coup d'œil trop tin, pour ne pas coQnaitre ses deux jeunes amies aussi bien que lui-même.

Carmen n'avait pas dans le cœur une seule pensée que l'amitié n'y pi'it lire.

Pour Aïxa, c'était différent, il y avait eu elle une idée ou un souvenir, qui, de temps eu temps, la préoccupait. C'était un sourire mélancolique ijui errait sur ses lèvres, c'était une vague rêverie qui se dissipai* bientôt, mais qui existait... Carmen ne s'en était jamais ap(!rçue., et Piquillo, plus attentif ou plus pénétrant, n'avait cependant rien pu deviner, sinon que, malgré sa jeunesse, Aïxa avait au fond du cœur un secret qu'elle gardait trop fidèlement pour que ce ne lut pas un devoir ; jamais, en effet, Aïxa n'avait trahi un devoir. Carmen était bonne pour tout le monde ; Aïxa choisissait; elle était lière et dédaigneuse pour ceuxqu'elle n'aimait pas, prévenante, gracieuse et adorable pdurieuMiul avaient conquis son amitié ou son estime,et Piciuillo jouissait maiutenant de ce bonlieur.

La Sainte-Marie del Carmen approchait, et le viceroi désirait, cette année, célébrer la fêle de sa fille bien-aimée avec plus de pompe qu'à l'oi-dinaire, d'abord parce que la jeune enfant des années préci'dentes était devenue une grande et belle seuora, et ]iarce qv\e depuis longtemps d'Aguilar avait à cœur de prendre sa revanche aux yeux de la ville de Pampelune. et de

PIQUILLO ALLIA6A.

l'aire oublier la soirée qui, deu\ans auparavant, avait produit un si mauvais elfet, gràre à Piquillo.

Il avait d'abord acheté pour sa fille lui cadeau superbe: c'était un vase en porcelaine de Chine, le plus merveilleux et le plus rare qu'on eût jamais vu à Pampelune : le travail en était exquis et les couleurs admirables.

Le marchand qui lui avait proposé ce vase en avait deux, et d'Aguilar aurait bien voulu la paire; mais il s'agissait de mille ducats {huit mille francs de notre monnaie), et le vieux seigneur avait été, à son graud regret, obligé d'imposer cette privation à son amour paternel. Le vase qu'il avait payé cinq cents ducats, afin d'Y mettre des fleurs pour sa fille, fut confié par lui à Piquillo, quile cacha dans la bibliothèque.

Mais cela ne suffisait pas, il fallait s'occuper des détails de cette fête. Aïxa promit de se charger de tout, el sans en parler à Carmen, dont il fallait bien se cacher, elle appela en conseil secret Piquillo, heureux de sa confiance et surtout de ce mystère !

Qu'Aïxa était belle et joyeuse! avec quelle vivacité, avec quelle chaleur elle discutait tous les projets proposés par son jeune conseiller ! Enfin , après une longue et mûre délibération, elle s'arrêta à une idée qui devait lui plaire pour beaucoup de raisons; une entre autres, s'il faut le dire, c'est que son costume de bal serait charmant.

Cette idée consistait à donner à Pampelune ce qu'on a appelé depuis des quadrilles historiques, des bals costumés, divertissement que la France et l'Espagne adoptèrent avec fureur sous les règues suivants, ceux de Philippe IV et de Louis XIV.

Piquillo, chargé de seconder sa jeuue maîtresse dans fous les préparatifs, déploya un zèle et une activité extraordinaires. 11 courait chez fous les marchands et fournisseurs, et dans une occasion si importante, maître Truxillo, le tailleur, ne fut pas oublié.

Le grand jour approchait; le bal devait avoir lieu le lendemain, et Aïxa, qui avait choisi et dessiné, pour elle et pour Carmen, des costumes mauresques, craignant encore qu'ils ne fussent pas rigoureusement exacts, dit le soir à Piquillo :

— Ne m'as-fu pas dit qu'il y avait dans la bibliotiièque du vice-roi un livre de gravures sur les antiquités de Grenade';

— Oui, senora... je l'ai vu ! un gros volimie, dp.us les rayons d'en haut; demain matin vous l'aurez, soyez tranquille.

Le lendemain, tout entière à ses préparatifs de bal, Aïxa vit arriver dans sa chambre Piquillo... pâle... hors de lui, et dans un état de désespoir impossible à décrire. Il s'était déjà présenté deux fois à sa porte, et il paraissait plus mort que vif.

— Eh mon Dieu ! Piquillo, qu'y a-t-il donc?

— Le plus grand de tous les malheurs... je n'ai plus qu'âme tuer, et j'ai voulu vous voir auparavant.

— Se tuer un jour de bal. . . allons donc ! dis-moi ce dont il s'agit, et je te promets d'y porter remède.

— Impossible... personne ne peut réparer un pareil désastre... ce vase... ce beau vase de Chine que le viceroi veut donner aujourd'hui à sa fille...

— Eh bien'? s'écria Aïxa avec impatience...

— Et qu'il a payé cinq cents ducats...

— Eh bien?

— Il n'existe plus... brisé... anéanti!

— Par qui ?

— Par moi.

— Et comment cela?

— J'étais, ce matin, monté sur une haute échelle, dans la bibliothèque, pour prendre, dans les derniers rayons, le volume que vous m'aviez demandé; le livre garni en cuivre m'est échappé des mains...

Aïxa poussa un cri d'effroi.

— Il est tombé sur le vase qui était au-dessous, et j'eusse mieux aimé, continua Piquillo avec désespoir, être brisé moi-même en morceaux, car je ne me sens pas la force d'annoncer cette catastrophe à monseigneur. Il est dit que c'est moi qui changerai en désolation toutes les fêtes qu'il veut donner. C'est la seconde fois que cela m'arrive, et cette fois-ci ma maladresse est bien plus grande, bien plus terrible encore que la première.

— Allons, calme-toi, lui dit Aïxa aussi désolée que lui.

— Non, senora, je m'enfuis de cette maison dont je ne causerais que la ruine et la perte!

— Mais attends donc, lui dit-elle en le retenant... si l'on pouvait cacher ta maladresse au vice-roi, s'il l'ignorait toujours? Voyons, cherchons ensemble; n'y aurait-il pas quelque moyen ?

— Aucun... aucun, seuora, c'est ce matin, dans quelques heures, que monseigneur va venir chercher ce vase pour le remplir de ses plus belles fleurs, et pour porter lui-même son bouquet dans la chambre de sa fille. Il veut lui faire une surprise, et c'est lui, mon Dieu, qui va être surpris! Quelle sera sa fureur 1 comment la calmer? que pourriez-vous dire pour m'excuser?

— Attends donc, dit Aïxa, qui, sans se décourager, cherchait toujours... -l'y suis ! j'y suis! Ne m'as-tu pas raconté que le marchand chez lequel a été acheté ce vase voulait vendre la paire?

— Oui, senora.

Ainsi le pareil existe... il est chez lui?

— Qu'importe !.. Quand je me vendrais comme esclave, cela ue paierait pas un trésor semblable. Quand je travaillerais toute ma vie, je ue pourrais pas acquitter une telle dette... Vous voyez donc bien que je n'ai qu'à mourir; qu'il n'y a ni ressource ni espoir, et que vous-même, vous, ma providence, vous, mon bon ange, vous qui pouvez tout, vous ne pouvez pas me tirer de là!

— Peut-être, dit froidement Aïxa.

Elle ouvrit un petit meuble en bois de rose, qui était à coté de son lit, en tira cinq rouleaux qu'elle mit dans une bourse, et dit à Piquillo en souriant :

— Avant que monseigneur n'ait découvert la catastrophe, cours chez ce marchand, et remplace le vase. Il y a là cinq cents ducats.

Piquillo, la bouche et les yeux ouverts, la contemplait sans rien dire ; il ne pouvait croire à ce qu'il entendait ni même à ce qu'il voyait, à cette bourse qu'il tenait entre les mains et dont le poids cependant n'était point chimérique.

PIQUILLO ALLIAGA.

— Vous, senora! une jcuiip iill(\ posséder une soiiiiuo aussi considérable !

— Ne t'inquiète pas, dit Aïxa en souriant de son air effrayé, elle est bien à n)oi.

— Mais alors, c'est toute votre fortune! Je ne peux... je ne veux pas accepter.

— Il ne tiendrait qu'à moi de me faire plus généreuse que je ne le suis; mais, pour dissiper tes scrupules, tiens, regarde!

Elle rouvrit le tiroir où elle venait de puiser, et lui montra qu'il contenait encore un grand nombre de rouleaux pareils.

— Tu vois, lui dit-elle, que j'en ai beaucouj), et que je ne m'en sers pas. Si ce n'étaient queUpies pauvres qui sont, en secret, mes pensionnaires, je n'aurais rien à dépenser ici, et je suis enchantée que ma meilleure amie reçoive de moi, sans s'en douter, un cadeau qu'elle croira tenir de son père. C'est un bonheur que je te devrai, Piquillo, ajouta-t-elle avec un sourire enchanteur; et puis, comptes-tu pour rien le plaisir d'obliger un ami? de l'empêcher de se tuer? Car j'espère que tu ne veux plus mourir, Piquillo, ni quitter cette maison où il y a deux fêtes aujourd'hui? C'était celle de Carmen, et maintenant c'est la mienne !

A ces paroles si bonnes, si généreuses, dites avec an air de gaieté et d'insouciance enfantines qui voulait en diminuer l'importance et qui en doublait le charme, Piquillo ne put rien répondre. Il ne pouvait se rendre compte des sentmients qu'il éprouvait. C'étaient la reconnaissance sans doute et le respect, car il tomba à genoux, et pressa contre ses lèvres la main d'Aïxa, qui lui dit d'un ton plus grave :

— Ce que je confie à Piquillo, personne ne doit le savoir, personne ! pas même Carmen !

Et comme il faisait un geste d'étonnement, elle mit un doigt sur sa bouche et dit :

— Et Piquillo ne doit rien me demander.

— J'obéirai ! Mais moi, continua-t-il avec un soupir, moi qui vous croyais orpheline et sans fortune, vous êtes donc riche?

— Quand ce serait!., dit Aixa étonnée de sa tristesse... ce n'était pas pourcelaque tu m'étais dévoué...

— Non! sans doute.

— Eh bien alors, dit-elle en lui tendant la main, cela ne doit pas t'empècher de m'aimer ; puis elle referma le tiroir en lui disant : Va vite, qu'on ne se doute de rien.

Et elle se mit gaiement à sa toilette.

Piquillo sortit, tout étonné, tout troublé encore de ce qui venait de lui arriver, et ne sachant pourquoi à tant de joie et de bonheur se mêlait un vague sentiment de crainte ou de regret.

Il marchait rapidement et suivait la rue Sainte- Isabelle, où demeurait le marchand ((u'il allait trouver, lorsqu'une voix lui demanda l'aumùne. Dans sa {iréoccupation, il ne l'entendit pas, et continua sa marche. La voix le poursuivit et profi'ra ces mots : Ils sont donc tous sans pitié ! Il se retourna, et vil une vieille femme... au front basané, qui tendait la main.

Tout autre eût remarqué ses cheveux gris en désordre, son œil hagard et sombre, sa main agitée par un mouvement convulsif et l'animation fébrile

qui contractait tous ses traits. Piquillo ne vit rien de tout cela : une autre idée le préoccuiiait; il se rapjiela le jour où il tendait ainsi la main dans les rues de P.nnpelune, ce jour où il allait mourir de faim, quand Juanita vint à son aide.

— Elle aussi a faim, dit-il.

Et sans faire, attention à l'air plutôt menaçant qmî suppliant de cette femme, il lui donna tout ce qu'il avait sur lui. C'était un demi-ducat !

— Un demi-ducat ! s'écria la mendiante en tressaillant de joie; merci, mon jeune seigneur, merci, lui dit-elle d'un air ému.

Puis, tout à coup, elle laissa tomber ses bras aviïc découragement, et se dit à ilinni-voix :

— C'est égal ! ça n'est pas assez ! ça ne la sauvera [las !

— De qui parlez-vous?

— De qui?., dit la mendiante avec égarement; d'elle... de ma fille... que la fièvre dévore, et ils veulent nous renvoyer de notre galetas... et elle va mourir sans abri!., dans la rue... et malgré cela, elle ne voulait pas demander... c'est moi qui suis sortie... pour tendre la main... Il le fallait bien... puisqu'il parait que c'est ma faute... à moi !.. que c'est moi qui suis cause de tout, et cependant Dieu m'est témoin que j'aimais bien mon enfant !

Piquillo voulut l'interroger; mais elle continua avec un éclat de rire qui tenait de la folie :

— Un demi-ducat! à moi qui en ai jeté par poignées! un demi-ducat! à nous qui en devons dix!.. Je vous demande si c'est juste!., et s'il y avait une justice au ciel !.. Si seulement, m attendant, il y en avait une sur la terre...

— Taisez-vous! taisez-vous! lui dit Piquillo en l'interrompant; je n'ai rien en ce moment, mais demain, je vous le promets, je ferai ce que je pourrai. Où est votre logis?

— Oui, c'est vrai... notre logis, il faut se hâter de le dire, car demain nous n'en aurons plus !

— Où est-il ?

— Rue du Figuier, dans la maison du juif Salomon, le teinturier.

— Et votre nom?

— Ah! notre nom... est-ce le vrai que vous me demandez... le nôtre <à nous?

— Oui, sans doute.

— Alliaga, dit-elle.

Et elle s'enfuit.

Piquillo poursuivit sa marche, que cet incident avait retardée, arriva chez le marchand, paya, emporta le précieux vase, et il était rentré à l'hùtel, et tout était en place, avant (pie le vire-roi vint chercher le cadeau qu'il destinait à sa fille, et qui fut reçu par elle avec des transports de joie et de reconnaissance.

— Vois donc, dit-elle à sa sœur, les folies que mon père a faites pour moi.

— Et voici, dit Aïxa en l'embrassant, notre surprise à nous deux Piquillo ; lui, pour le conseil, moi, pour l'exécution.

Et elle lui montra le costume mauresque i)areil au sien, (pi'elle avait fait faire, à son insu, et ipii lui allait à ravir.

— Mais l'heure s'avance, s'écria gaiement Aïxa,

FIQUILLO ALLIAGA.

nous n'avons pas de temps à perdre; et s'adressant à Piquillo :

— Songe bien à ce que je t'ai dit, c'est toi que j'ai chargé des musiciens, du buffet et des rafralcliisseinunts.

Son fidèle esclave promit que l'on serait content de lui.

Déjà le pavé de l'hôlel avait retenti sous les roues bruyantes des nombreux: équipages; toutes les nobles familles de Pampelune et de la Navarre étaient accourues, disputant de richesse et d'éclat plutôt que d'élégance ; la soie, les diamants, les broderies, les larges galons d'or brillaient sur chaque costume, et les vastes salons, resplendissant de cristaux et de lumières, présentaient l'aspect le plus bizarre et le plus varié.

Toutes les nations du monde s'y étaient donné rendez-vous et y figuraient par quadrilles. Le viceroi, heureiLX et triomphant cette fois, ne pouvait suffire à répondre aux compliments qui l'assaillaient de tous cotés. 11 n'y avait qu'une voix sur le bon goût, l'originalité et l'admirable ordonnance de celte fête.

Le même coucert de louanges éclatait dans tous les salons, et les échos en retentissaient jusque dans le vestibule, où se tenait modestement Piquillo, auquel personne ne songeait, et qui, ordonnateur de toutes ces merveilles, en surveillait attentivement l'exécution. Tout à coup cependant il se fit dans le premier salon un mouvement et un brouhaha si extraordinaire, que Piquillo, cédant à sa curiosité, s'approcha des grandes portes vitrées qui donnaient sur la salle du bal.

C'étaient Carmen et Aïxa qui, conduites par leurs danseurs, traversaient le salon.

Au milieu de cette foule d'habits dorés, lourds et pesants, le costume léger, exact et élégant des deiLX jeunes tilles, fît jeter un cri d'étonnement et d'admiration.

Elles portaient une tunique d'étoffe persane rayée, brochée d'or et d'argent, serrée par ime ceinture qui accusait l'élégance et la souplesse de leur taille, un dolman à manches étroites semé de pierreries, et enfin des pantalons de soie fiottants, fermés au-dessus de la cheville. Des mules de maroquin rouge encadraient leurs jolis pieds. Leurs cheveux tressés, qui tombaient sur leurs épaules, s'échappaient d'un petit bonnet fort riche, placé avec coquetterie sur le sommet de la tète.

Aisa surtout portait ce costume avec un charme et une aisance admirables. Ses longs cheveux descendaient jusqu'aux talons, et leur noir d'ébène faisait ressortir la blancheur et l'éclat de sa peau. Animée par le mouvement du bal, par le bruit de la musique, par le plaisir d'être vue, par le bonheur d'être belle, A'ixa souriait d'un air gracieux, et semblait d'a\auce remercier le flot d'admirateurs qui s'ouvrait devant elle et se reformait plus loin.

Un seul des spectateurs, un seul... pâle, immobile, et couvert d'une sueur froide, était resté à la même place, les yeux fixés contre les portes vitrées du vestibule. Aixa était passée, elle ne l'avait pas vu, et lui... regardait encore... C'était Piquillo. A la vue d'Aïsa dans tout l'éclat de sa beauté et de sa parure,

il aurait dû être glorieux de son triomphe et enchanté de! l'admiration qu'elle inspirait; loin de là, il éprouvait une impression pénible, un sentiment douloureux dont il ne pouvait se rendre compte; il en eut bientôt l'explication.

On avait commencé à danser... un beau cavalier donnait la main à Carmen; Piquillo demanda son nom k maître Pablo, qui était à côté de lui dans l'antichambre. C'était don Carlos, neveu de don Balthazar de Zuniga, ambassadeur à Vienne.

— C'est un grand seigneur? dit-il.

— Oui, sans doute.

— Et ce jeune homme qui porte une chaîne d'or rt une plaque en diamants, celui qui danse avec la sinora Aïxa?

— C'est le fils du duc d'Ossuna, vice-roi de Naples. . . un charmant cavalier.

— Et il est très-riche?

— Oui, vraiment.

— Et très-noble?

— A coup sûr.

— Tous, nobles, riches... fils de grands seigneurs ! se dit il en lui-même avec amertume; et moi, pas de parents!., pas même de nom!., car Piquillo... qui sait même si ce nom est le mien !.. Aussi, ils donnent la main à de belles et nobles demoiselles! Ils sont au salon... et moi à l'antichambre ! Ils brillent, et je me cache!..

— Voyez, lui dit maître Pablo, comme le comte d'Ossuna est aimable et galant. La senora Aïxa a laiss.' tomber son bouquet... il vient de le ramasser et le lui rend après l'avoir porté à ses lèvres... Eh bien, Piquillo, que faites-vous donc? dit-il en retenant le jeune homme, qui venait de s'élancer dans le salon.

— Rien, . répondit Piquillo en s'arrètant, j'allais voir si l'on avait besoin de moi.

A l'instant, par bouheur, cette danse finissait, et en retournant à sa place, Aïxa l'aperçut... Elle jeta sui' lui un de ses plus aimables et gracieux sourires.

Piquillo sentit son cœur oppressé se dilater de joie et de bonheur.

Elle se leva et alla droit à lui.

Tout fut oublié, Piquillo n'en voulut plus à personne. Il se croyait maintenant l'égal de don Balthazar de Zuniga et du vice-roi de Naples.

— Bien, Piiiuillo, lui dit-elle de sa voix douce et caressante, très-bien! mais voici le moment, fais servir les rafraîchissements.

Piquillo demeura accablé... il fit quelques pas en chancelant, et dit dans l'antichambre à maître Pablo :

— Veillez à tout, je vous prie... je ne me sens pas bien.

Il s'élança dans le jardin, fuyant le bruit du bal et de l'orchestre qui le poursuivait, et les flambeaux étincelants qui projetaient encore leurs lueurs jusque dans les massifs...

Il marcha toujours devant lui... jusqu'au bout du parc, jusqu'à la chaumière où Carmen et Aïxa étaient venues autrefois l'arracher à son chagrin... Et là, saisi d'une douleur bien plus profonde et plus poignante encore, il s'arrêta et se mit à fondre en larmes.

Ah! il aimait... l'insensé! il aimait de toutes les

PIQUFLLO ALLIAGA.

forces de son âme!., ou plutôt cet amour éfnit sou être et sa vie... il n'avait jamais fait autre cliose (ju'aimer cette jeune tille! seulement alors, et par malheur, il s'en apercevait.

Sans connaître le monde autremiuit que par ses livres, Piquillo en savait assez pour apprécier toute l'étendue de sa folie et mesurer l'abîme au bord duquel il .se trouvait. Le supplice qui l'accablait était le plus pesant et le plus horrible de tous, c'était celui que le Dante avait choisi pour caractériser les tourments de l'enfer, et de ([ui'lqu(! côté qu'il se retournât et envisageât sa position, il ne pouvait que se répéter ces mots: Sans espoir! sans espoir!

Et en eflet c'était bien là la vérité; mais en amour, la vérité n'est pas une raison ! si elle nous accable de son évidence, on détourne les yeux et on lui préfère une erreur, ou une extravagance qui nous console.

Pendant toute la nuit, Piquillo se répéta qu'Aïxa était probablement d'une haute naissance ; mais enfin cette naissance et cette famille, pourquiii les cacher aux yeux de tous? il y avait là quelque chose d'encourageant, un mystère qui lui permettait d'espérer quelque mésalliance, quelque tache à son blason ; elle était riche, sans contredit, mais on avait vu tant de gens qui n'avaient rien faire de belles fortunes ! Les livres qu'il avait lus étaient remplis d'aventuriers heureux qui parvenaient aux emplois les plus élevés. Cela ne pouvait-il pas se voir encore? Aïxa l'avait dit elle- même : avec de la patience et du courage on arrive à tout.

Alors il se levait... il marchait à grands pas, riche des plus belles illusions, qu'un instant de calme et de réllexion sulhsait pour dissiper et détruire.

C'est ainsi qu'il passa toute la nuit.

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