LE LENDEMAIN DE LA FÊTE
Le lendemain de cette grande fête, personne ne se leva de bonne heure , et le supplice de Pi(iuillo fut prolongé, il vit Aïxa bien plus tard qu'à l'ordinaire, lui qui depuis le point du jour errait sous ses fenêtres ou devant sa porte !
Quand elle l'aperçut, elle fut effrayée du changement de ses traits, fille avait bien su par Pablo qu'il avait été indisposé, et dans la soirée même, elle et Carmen avaient plusieurs fois demandé de ses nouvelles. Dans ce moment encore les deux jeunes filles l'accablaient de soins, d'attentions et de prévenances si délicates, qu'on aorait dit, iion d'un serviteur, mais d'un ami et d'un frère.
Piquillo comprenait bien (ju'ou faisait pour lui mille fois plus qu'on ne devait. Attendri jusqu'aux larmes, il se reprochait son ingratitude, et cela ne l'empèciuiit pas de sentir la main de fer qui étreignaif son co'ur. Il fût mort plutôt que d'avouer à personne un secret qu'il eût voulu se cacher à lui-même; et.
résolu de dompter, ou du moins de dérober à tous les yeux une passion insensée, il s'efforça de sourire et de plaisanter sur les plaisirs et les succès de la veille.
Carmen ne se douta de rien; mais Aïxa était trop clairvoyant (! pour s'y laisser tromper : un instinct merveilleux et sympathique lui disait si prompfi'ment les peines de ses amis, qu'il semblait qu'elle les eut devinées ou éprouvées avant eux.
Elle posa sa main sur celle de Piquillo, qui tressaillit, et, le regardant attentivement, elle lui dit d'un air de reproche :
— Piquillo cache un mystère à ses amies.
A cet accent de bonté, à cette voix si douce et si tendre qui faisait vibrer toutes les fibres de son cœur, le pauvre jeune homme sentit faiblir sa n'-solution et son courage; il se mit à fondre en larmes.
— Qu'as-tu donc ? qu'as-tu donc? dirent-elles toutes les deux.
— Vous me le demandez! s'écria-t-il en cherchant à retenir ses pleurs ; vous me le demandez ! vous (jui, par bonti', avez fait de moi le plus malheureux des hommes! vous dont l'amitié et les nobles sentiments m'ont presque élevé votre égal, quand, par ma condition, je devais rester au-dessous de tous! vous qui m'avez instruit et éclairé pour me faire voir ma honte et ma misère, que j'aurais peut-être toujours ignorées !
A ces reproches inattendus et qui n'étaient que trop justes, Carmen restait muette de surprise et de douleur. Aïxa réfléchit un instant et lui dit :
— C'est vrai!., sœur, c'est vrai, Piquillo a raison! la faute est à nous, c'est à nous de la réparer. Mais je lui dirai comme autrefois, c'est à lui de nous aider!
Oui, ajouta-t-elle d'une voix animée, ne te iaisse pas abattre ; ne regarde plus le point de départ, mais le but, et tu arriveras, Piquillo, tu arriveras, je te le promets. L'Espagne n'est pas aujourd'hui, par malheur, si féconde en hommes de talent qu'il n'y ait plac^; pourtoi... et peut-être aux premiers rangs !Je te dirais: a Prends une épée, » si tu étais gentilhomme; mais tu ne l'es pas, je ne le crois pas du moins, ni toi non plus. 11 faut donc choisir une autre carrière, et il en est où tu dois réussir, car tu es plus instruit, plus capable qu'eux tous ! Et ces nobles hidalgos et ces grands seigneurs, avec qui je causais hier, m'ont prouvé mieux que toi-même ce dont je me doutais déjà, c'est que tu as du mérite et beaucoup !
Ah ! si Aïxa avait pu se douter du bien qu'elle faisait à Piquillo, si elle avait pu lire dans son cœur, elle aurait vu que dans ce moment, et grâce à elle, il pouvait aspirer et arriver à tout; nul obstacle ne pouvait plus l'arrêter.
Il est tidle parole de la femme qu'on aime qui vous a créé un avenir.
— Bien ! bien! reprit-elle en voyant l'air de joie et d'exaltation briller dans les ymix de Piquillo à la place des larmes (jui y roulaient tout à l'heure; bien! le reste me regarde maintenant ! Je vais parler à ton père, Carmen, il saura nous comprendre et nous aider. Attendez-moi, mes amis !
Et elle s'élança vers l'appartement du vice-roi sans réfléchir que peut-être n'était-il pas encore éveillé. Don Juan l'était depuis longtemps.
PIQUILLO ALLIAGA.
Enchanté cfe sa fête et surtout du succès qu'avait obtenu sa tille, car pendant toute la soirée son jière n'avait vu qu'elle, il était resté le dernier à ce bal et s'était couché tard. Il dormait depuis quelques heures, entendant encore le bruit de l'orchestre, voyant encore danser sa fille... et l'admirant toujours en rêve, lorsqu'on frappa rudement à sa porte.
— Est-ce que Carmen serait malade, indisposée par les fatigues de la veille? ce fut la première pensée du vieillard ; mais il fut promptement rassuré par les accents d'une voix qui lui était bien connue, et qui depuis longtemps n'avait retenti à ses oreilles.
— Rassurez-vous, maître Pablo, son e.xcelleuce le vice-roi de la Navarre ne vous grondera pas de l'avoir réveillé en sursaut; quand on vient eu poste embrasser son oncle, et qu'on n'a que quelques heures à lui donner...
— Mon neveu !.. mon neveu!., s'écria don Juan eu s'élançaut dans ses bras.
Et aux premiers rayons du soleil dont s'éclairait l'ajjjiarlement qu'on venait d'ouvrir, il contempla la figure mâle et guerrière du jeuue homme.
— Ah! s'écria-t-il avec joie, ce n'est plus le beau page d'il y a.cinq ans... mais c'est mieux encore ! D'où viens-tu ainsi?
— Des Pays-Bas, où nous nous battons !
— Je le vois... je le vois bien, dit le vieillard en contemplant avec orgueil une légère cicatrice qui sillonnai! le front bruni de son neveu.
— Et le capitaine du régiment de la Reine est aujourd'hui colonel, poursuivit gaiement lejeune homme. Oui, mon oncle, malgré la haine que m'a gardée le duc d'Uzède, le tils du ministre ; malgré la malveillance que me portait son père, une protection inconnue a toujours fait valoir mes services et m"a fait avancer ! Vous doutez-vous qui ce peut être?
— Non, par saint Jacques ! C'est j ustice, et pas autre chose! et puisque je te revois, tout va bien ! Je n'ai qu'un regret, c'est que tu ne sois pas arrivé hier soir. . . à notre fête, à notre bal!.. Tu aurais vu ma tille!.. Carmen, ta cousine, qui était charmante... Tu aurais dansé avec elle ! Tu ne la reconnaîtras pas, j'en suis sur, tant elle est jolie !.. Hier surtout, iuiagine-toi...
Il allait commencer la description du costume de sa fille, et il s'arrêta, non pas qu'il l'en tint quitte ; mais passant rapidement à un autre sujet, car la joie est volontiers causeuse, il s'écria :
— Colonel ! ah çà ! nos aflaii-es vont donc mieux dans les Pays-Ras?
— Non, mon oncle, répondit tristement le jeune honnne; vous avez vu un temps où les armées espagnoles étaient triomphantes, un temps où elles se battaient du moins pour une bonne cause... mais maintenant tout est contre nous !
Pour placer la sœur de notre roi sur un trône, tuer de braves gens qui défendent leur pays et leur liberté, cela porte malheur!.. La défaite est honteuse et le succès sans gloire. Ce jieuple de marchands et de pèchetn-s, ces Hollandais, tii'uneut tête depuis quinze ans à toutes les forces de l'Espagne; leur Maurice de Nassau est un héros!., lia l'ail des prodiges àNewpnrt.
Oui, mou oncle, oui, dit-il à voix basse, nos meil-
leurs soldats, notre artillerie, nos bagages, et plus d^ cent drajjeaux... notre désastre a été complet... Et sans le marquis de Spinola ! Au moins celui-là, c'est un général !..
— Aussi, le duc de Lerma ne l'aime pas.
— C'est lui qui nous a sauvés, qui a ramené la victoire et la discipline dans nos rangs ; c'est lui qui a payé, de ses propres deniers, des soldats qui n'avaient ni solde, ni habillement, ni pain, et qui pillaient au lieu de se battre.
— Et le duc de Lerma enqiloie nos finances à donner des fêtes! s'écria d'Aguilar avec indignation.
— Enfin, la prise dOstende a terminé la campagne en notre faveur. Mon général, qui m'honorede quelque estime, m'avait chargé d'eu porter la nouvelle à Madrid; mais, malgré notre victoire, la mer n'est pas libre et ne nous appartient pas... il m'a fallu traverser la France, les Pyrénées... et voilà comment je viens à Painpelune, mon cher oncle, vous demander à déjeuner !
— Sois le bienvenu... mais tu nous donneras bien la journéi/...
— Quelques heures seulement... et je repars pour remplir ma mission...
— Quel donnnage ! s'écria d'Aguilar; à peine aurastu le temps de voir ma fille...
— Par saint Yago, j'aurai toujours le temps de l'admirer, de l'embrasser, de lui dire que, malgré l'absence, j'ai toujours pensé à elle !
— Bien, bien! dit le vieillard en se frottant les mains... Et puis, ajouta-t-il en riant : "Voici le temps qui arrive... Tu ne croirais pas qu'on me l'a déjà demandée en mariage ! Rodrigo Vasquez, le fils de l'ancien secrétaire d'État... Et liierà ce bal... le neveu de Balthazar de Zuniga, notre ambassadeur à Vienne, ne l'a pas quittée des yeux de toute la soirée... Je te dis cela, parce que cela méfait plaisir... Cela doit t'en faire aussi... Mais mon seul vœu, à moi, le dernier espoir de mes jours, tu le sais, tu le connais?
Vois-tu, Fernand, continua-t-il en lui jjrenant les mains, il y a des pressentiments dont on ne peut se rendre compte. Je suis heureux de te voir là, parce que je ne sais pas si je dois longtemps jouir de ce bonheur. 11 me semble que le terme de mes jours approche. Mais que la volonté de Dieu soit faite, dit-il en levant les yeux au ciel, je partirai sans crainte, puisque je te laisse l'époux de ma fille...
Et si je te la donne, ce n'est pas parce ijue tu es riche, parce que tu es beau, parce (jue lu es brave ; c'est qu'il y a là, et il lui frappa sur le cœur, un trésor de franchise et de loyauté que je connais. Tu n'as jamais manqué à ta parole, Fernand, et je croirai au bonheur de ma fille, si tu me jures de la rendre heureuse.
— Je le jure! mon oncle ! je le jure ! s'écria lejeune homme, et si je manquais à ce serment...
La porte s'ouvrit, et Fernand s'arrêta immobile en voyant paraître Aïxa.
jamais elle n'avait été si jolie qu'eu ce négligé du matin, qui la couvrait à ]ieine. lille accourait vive et joyeuse, animée par l'espoir d'une bonne action ; elle croyait à cette heure trouver d'.\guilar seul chez lui ;
PIQUILLO ALLIAGA.
Au milieu Oc cette foule le costume des deux jeunes tilles ût jeli
et en apercevant un étranger, un jeune homme, un militaire... elle s'arrêta toute troublée, baissant vers la terre les longs cils de ses yeux noirs, et ses joues se couvrirent d'une rougeur qui l'embellissait encore.
Fernand, qui à son arrivée avait interrompu sa phrase, était moins que jamais en état de l'achever... Troublé et interdit, il restait immobile de surprise et d'admiration, et son embarras rendit quelque conliance à la jrune lille, qui se hasarda à lever les yeux. Le beau cavalier qui était devant elle n'avait ni l'afféterie ni la fatuité des jeunes seigneurs dont elle se moquait la veille. Sa taille haute, élevée, ce front hàlé par le soleil des champs de bataille, cette noble cicatrice, celte moustache élégante, celle épée surtout sur laquelle il s'appuyait eu ce moment, tout cela contrastait avec l'apparence chélive et grêle du pauvre Piquillo, avec sa tenue modeste, timide et embarrassée...
— C'est mon neveu, dit joyeusement d'Aguilareu le présentant à la jeune fille... don Feruand d'Albayda.
Aixa tressaillit à ce noui, comme s'il hii eût l'appelé quelque souvenir, et elle regarda le jeuiiit homme avei; un sentiment de curiosité qu'elle n'avait p;is tout à l'heure.
— C'est mon enfant d'adoption, dit le vice-roi à Fernand en lui moutranl Aïxa ; quelque jour nous te raconterons son histoire, dès que cela nous sera permis; en atteudant, c'est ma seconde tille, la sœur de Carmen... et tu ne la trouves pas mal, à ce que je vois...
— Charmante ! murmura Fernand à voix basse, eu s'iuciinaul avec respect.
— Fh bien ! tant mieux ! s'écria le vieillard étourdimeut; tant mieux!., parce que, vois-tu bien, murluura-t-il à son oreille, Carmen est bien plus belle encore, tu la verras! deux fois plus belle !
Le père disait vrai... il en était persuadé!
— Fh bien! mon enfant, contiuua-t-il g;iienient en s'adressanl à Aïxa, que venais-tu me dire.' Que la présence de mou ueveu ne te gène pas, nous sommes
PIQIJILLO ALLIAGA.
ici en famille; et puis, comme il ne uons donne que quelques heures, je n'eu veux pas perdre un seul instant, et je ne le quitte pas.
— C'est trop juste, dit Aïsa, avec un sourire charmant ; et elle lui expliqua en peu de mots le désesjioir de Piquillo, qui avait maintenant le malheur de se trouver un honune de mérite, et quil fallait alors traiter comme tel.
— Tu as raison ; que puis-je fEire pour lui ?
— L'élever, d'abord, aux yeux des gens de votre maison, le sortir de la condition qu'il occupe... le nommer votre secrétaire...
— Tu le veux ! c'est fait !
— Voilà pour sa position... Quant à sa fortune, ditelle avec un peu plus d'embarras et eu baissant la voix, je voudrais... si vous le permettez... et sans qu'il s'en doutât jamais, y contribuer ;uissi; car vous savez, monseigneur, qu'il y a des folies bieu inutiles... qui ne me servent à rien...
— Très-bien! très-bien! dit d'Aguilar, qui parut la comprendre... je ne veux pas, dans ce moment, te priver de ce plaisir... nous verrons plus tard ce qu'il y aura à faire pour ton protégé.
— Disposez de moi, dit vivement Fernand en s'avançaut; tout ce que je peux avoir à Madrid d'amis et de crédit sera employé eu faveur de quelqu'un auquel vous vous intéressez, vous, mou oucle... et la seuora, dit-il en regardant A'ixa.
— Merci, seigneur Fernand, répondit-elleavec joie, vous êtes un digne rejeton de la famille ; le cousin de Carmen devait être bon et généreux comme elle, et voilà notre pau\re Piquillo assuré déjà d'uu puissant protecteur.
Le vice-roi a\ait déjà envoyé prévenir son ancien page, qui arriva en ce moment et à qui l'on se hâta d'annoncer ces bonnes nouvelles.
— Tu es mou secrétaire, lui dit-il, tu auras deux cents ducats de traitement, et de plus, comme gratification, une année d'avance; en prononçant ces derniers mots, il regarda en souriant Aïxa, qui l'approuva de la tète.
— Et moi, dit Fernand, j'espère, monsieur, par le crédit de notre parent, le président du conseil de Castille, vous faire bientôt obtenir uue place qui, d'après ce qu'on m'a dit de vos talents, sera honorablement remplie.
Aïxa et Piquillo échangèrent un regard, l'une de joie, et l'autre de reconnaissance.
— A merveille, dit d'Aguilar avec impatience ; mais ma fille doit être levée et habillée... Il nous tarde de la voir et de l'embrasser, n'est-il pas vrai, Fernand'?.... Et puis nous déjeunerons après tous les quatre en famille...
Le vieillard prit le bras du jeune homme, sur lequel il s'appuyait avec complaisance, et sortit suivi d'Aïxa.
i*iquillo, resté seul, fut comme étourdi d'abord de tout le bouheur qui l'accablait. Puis sa première pensée fut celle-ci : Je ne serai pas seul à en profiter. 11 venait de se rappeler la mendiante de la veille... et courut à la rue du Figuier.
La maison du juif Salomou était sale, noire et de hideuse apparence... Il demanda Alliaga.
— C'est ici.
— A quel étage?
— Au dernier.
Et il monta.
sors i.iis TOITS.
Piiliiillo était essoutilé quand il arriva au liaut de resc;dier. 11 est vrai qu'il venait de bâter sa marche et de monter vivement, car, dès le troisième ou quatrième étage, il avait entendu des cris confus qui devaient provenir des régions supérieures, le bruit augmentant à mesure que Picjuillo gravissait les degrés. Arrivé au dernier étage, c'est-à-dire à un grenier situé sous \('i toils. il lui fut facile de trouver la chambre delà vieille femme, c'était la seule; et plus facile encore d'y entrer, attendu que la porte était ouverte. 11 aperçut d'abord trois hommes en manteaux noirs; leurs longues épées, la plume rùpée de leur chapeau, et mieux encore leurs traits durs, sévères et sans pitié, tout révélait des alguazils dans l'exercice de leurs fondions.
— Vous n'enlèverez pas ma fille ! s'écriait la vieille femmequi la veille avait abordi- Piquillo; les cheveux gris ea désordre, les yeux flamboyants, un bras tendu vers le ciel, elle braudissait de l'autre une pelle de fer qu'elle venait d'arcaclier du foyer et dont elle menaçait les assaillants.
Derrière elle, une femme, belle encore, mais pâle et maigre, venait de s'élancer d'un misérable grabat. Ses iqjaules brunes, à moitié nues, n'étaient couvertes que par ses longs cheveux uoirs. Enveloppée dans une couverture de laine eu lambeaux, elle se traînait à genoux, demandant grâce aux alguazils, dont un avait fait un j)as vers elle et venait de la saisir par la main. A cette vue, poussant un rugissement de lionne à (jui on enlève ses petits, la vieille femme avait levé sa redoutable pelle et allait en écraser la tète de l'alguazil, lorsque Piquillo parut devant la porte, semblable à ces corps d'armée qui, tombant à l'improvlste sur le champ de bataille, arrivent pour décider du sort de la journée et changer la face des événements.
La pauvre femme suppliante étendit les bras vers lui ; les alguazils demeurèrent immobiles, la pelle de fer resta suspendue. . . tous les combattants s'arrêtèrent. Ce fut comme une trêve impromptue et tacite..
— Qu'est-ce, messieurs* dit froidement Piquillo, pourquoi traiter aussibrutalement ces pauvres femmes?
— Parce qu'elles doivent dix ducats au propriétaire de cette maison, au seigneur Pedro Diaz, corrégidor de la ville de Pampelune.
On se rajjpelle que Josué Calzado, notre ancienne connaissance, n'exerçait plus depuis longtemps ces fonctions ; vu le rôle influent qu'il avait joué dans l'émeute des fueros, le duc de Lerma l'avait, le soir même, nommé corrégidor mayor à Tolède, et le seigneur Pedro Diae l'avait remplacé à Pampelune sur
PIQUILLO ALLIAGA.
la recommandalion du duc d'Uzède, lils du prornifr ministre.
— Oui, seigneur cavalier, s'écria la vieille femme, c'est i'cdro Uiaz, le corro'gidor, qui est cause d(î tout! Ne ijoiivjiut le i>ayer, nous voulions vendre jusqu'aux derniers meubles i{ui nous restaient de notre opulence... ceux dont ma fille ne voulait pas se séparer!
— Jamais!., jamais! s'écria celle-ci avec désespoir, jel'aijucé...
— C'étaient sa guitare et son miroir ! elle les avait gardés jusqu'à présent; c'est moi, sa mère, poursuivit la femme avec une volubilité dillicile à retenir, c'est moi qui, sans lui en parler, avais résolu di; m'en défaire pour avoir du [laiu et payer nos loyers, et comme j'ai voulu moi-même aller les vendre... ne voilà-t-il pas que ce Pedro Uiaz qui avait ses desseins, car il en a malgré ses soixante ans, ce misérable corrégidor !..
— Respect, s'écria gravement l'alguazil, respect, senora Urraca, au seigneur corrégidor !
— Je nie moque de lui et de tous les corrégidors de l'Espagne, s'écria la vieille femme dans une exaltation qu'il n'y avait plus moyeu d'arrêter. Nous avons vu et reçu des princes, des ducs, des grands seigneurs qui avaii'Ut d'autres tournures que ton corrégidor... qui est censé rendre la justice et qui devrait d'abord se la rendre à lui-même. Oui, seigneur cavalier, continua-t-elle en s'adressant à Piquillo... il a osé prétendre, voyant que nous allions lui échapper, que ces bijoux étaient trop beaux, trop riches pour nous appartenir, et que s'ils étaient dans nos mains, c'est que. ..
Sa Ulle poussa un cri diniliguation, et voulut s'élancer du grabat sur leiiuel elle s'était rejetée.
— Tais-toi... tais-toi... AUiaga, lui dit sa mère en l'enveloppant de la couverture en lambeaux dont elle la drapa ; ce seigneur cavalier n'en croit rien, pas plus que ce corrégidor qui veut nous faire arrêter pour nous tenir, pendant tout le temps qu'il voudra, en prison et en son pouvoir.
— Serait-il vrai ! s'écria Piquillo.
— C'est notre ordre, dit le chef des aignazils.
— Et pendant ce temps, continua la vieille, ces messieurs, pour payer les frais, s'empareraient de notre trésor, de la guitare de ma fille et de son miroir. Mais ils ne les auront pas, je les ai trop bien cachés pour cela.
— C'est ce que nous verrons, s'écria l'alguazil; en attendant, seigneur cavalier, permettez-nous d'exécuter nos ordres.
— Vous me jiermettrez au contraire de m'y opposisr, répondit Piquillo d'une voix ferme, jusqu'à ce que j'aie rendu compte de cette afl'aire à son excellence don Juan d'Aguilar, vice-roi de la Navarre, dont j'ai l'honneur d'être un des secrétaires.
A ce nom révéré, les trois alguazils s'inclinèrent en même temps par un mouvement de terreur rapide et symi)atliiqui.'.
— Connue il faut avant tout, cependant, poureuivit Piquillo, que le seigneur Pedro Ltiaz ait satisfaction pour ses loyers, voici les dix ducats i]ui lui sont dus, et un de plus pour les frais. Pour le reste, je me rends caution de ces femmes. Je vais d'abord les entendre, puis je ferai après mou rapport au vice-roi, en présence
du corrégidor lui-même, s'il veut y assister... vous pouvez l'en provenir.
Les alguazils prirent d'abord leur argent, puis saluèrent avec respect, et on entendit quelque temps encore, jiendant qu'ils descpudaient l'escalier, des exclamations de surprise et de joie dont le bourdonnement s'i'levait et montait jusqu'à la mansarde.
C'était la première fois que Piquillo se posait comme protecteur de quelqu'un, lui qui jusqu'alors avait toujours été protégé; c'était la première fois de sa vie qu'il connaissait le pouvoir et en usait; nommé secrétaire d'un grand seigneur définis une demi-heure à peine, il avait déjà fait du bien, il avait di-fendu un opprimé, bonheur que bien des fonctionnaires n'ont pas la chance de rencontrer pendant toute la durée de leur gestion.
Cependant la senora Urraca avait fermé soigneusement la porte, et présentait à Picpiillo la seule chaise intacte qui existât dans la mansarde : elle s'assit sur le pied du lit de sa fille en lui disant :
— Puis(pie ce jeune seigneur veut bien nous protéger et nous défendre, dis-lui tout, mon enfant, dislui notre fortune, notre gloire, le rang que nous avons occupé...
Piquillo ne pouvait s'expliquer encore chez qui il était ; ces mots de gloire et de fortune contrastaient singulièrement avec l'abjection et la misère qui régnaient autour de lui. De ces deux femmes, l'une, noble et distinguée, lui inspirait, dans son malheur, une secrète compassion; l'autre, basse et commune, lui causait une invincible répugnance.
La première avait été belle, et ne l'était plus !
A ne considérer que la régularité de ses traits, ses dents si blanches, ses yeux d'un noir velouté, et le sourire caressant qui errait encore sur ses lèvres, on ne lui eût donné que vingt-cinq ans. Mais quand on contemplait ce teint pâle, ces joues fanées et amaigries, et surtout une ou deux rides qui sillonnaient son front, il fallait supposer huit on dix ans de plus, ou qu'alors les chagrins et non le temps avaient laissé ainsi la trace de leur passage.
Elle se souleva avec peine sur le seul matelas qui composait sa couche, et s'appuyant sur son bras , elle commença d'une voix lente et affaiblie un récit, interrompu à chaque instant par les exclamations, ré-" flexions et lamentations de sa mère , pour rjui parler était un besoin de première nécessité, et dont la loqua-' cité était le moindre défaut.
— Mon père, Aben-AUiaga, était un des Maures qui prirent les armes dans les Alpujarras contre la tyrannie de Philippe IL C'est pendant cette guerre et au milieu des montagnes que je vins au monde, à ce que m'a dit manière.
— Oui... oui... s'écria Urraca , je portais mon enfant dans mes bras, et nous suivions l'année qui, longtemps victorieuse contre li> marquis de Moudejar, fut enfin vaincue par don Juan d'Autriche ; je me rappelle encore ses soldats qui ne faisaient jias de quartier, et qui nous obligeaient à nous cacher dans des rochers inaccessibles. AUiaga, mon mari, fut tué bravement à la montagne, en voulant nous défendre, et nous donner le temps de fuir... Je me sauvai à Grenade, et de
PIQUILLO ALLIAGA.
là à Séville, où j'élevai mon enfant de mon mieux.
— C'est-à-dire pas du tout ! reprit sa tille. A cinq ou six ans, j'allais avec ma mère mendier dans les rues... rentrant à la maison avec ce qu'on nous avait donné, et quand on ne nous donnait rien, ne mangeant pas !
— Ah ! je connais ça! se dit à part Piquillo.
— Je n'avais donc aucune espèce d'instrucHon
quant à la religion, pas davantage... ma mère n'ayant jamais su au juste si elle était maure , juive ou chrétienne !
— Ce n'est pas ma faute.
— Je ne vous en fais pas un reproche, ma mère. iMais alors, et à défaut de mieux, je me suis fait un culte à ma manière. Je pensais à mon père, le soldat, qui avait été tué pour nous, en nous détendant... Je le priais et lui demandais conseil ; rarement, quand j'étais heureuse: heaucoup, quand j'avais du chagrin; et dejjuis longtemps j'y pense toujours...
Piquillo se sentit ému, et rapprocha sa chaise du lit (le la pauvre fenune.
— A dix ans, continua-t-elle, il paraît que j'étais jolie.
— Charmante! s'écria la mère avec tierté. Quelque misérables que nous fussions, seigneur cavalier, les passants s'arrêtaient dans la rue pour la regarder; sa beauté perçait à travers ses haillons !
— Bien aisément, continua Alliaga en souriant, rien ne s'y opposait i Un jour que j'avais bien froid et bien faim... je me mis à chanter pour passer le temps, et je m'aperçus que j'avais de la voix.
— Une voix admirable, s'écria la mère, admirable. . . une source de fortune ! aussi dès ce moment les maravédis commençaient à pleuvoir sur nous.
— J'allais tous les soirs au pied de la Giralda, continua sa tille, la grande tour de Séville... Vous la connaissez bien, monsieur'?
— Non, dit Piquillo.
— Ah ! c'est superbe !..
Et puis elle ajouta avec un sentiment de tierté qui contrastait singulièrement avec sa situation, c'est bâti par les Maures, nos ancêtres. Là, tous les soirs, se fornjait autour de moi un cei'cle nombreux, et quand, après avoir chanté , je faisais la quête avec mon tambour de basque, c'était à qui me jetterait une pièce de monnaie pour avoir de moi une révérence. Un jour, parmi mes auditeurs en plein air, se trouva le seigneur Esteban Andrenio, chef de la musique au grand théâtre. Il pensa sans doute que la Giralda (c'est ainsi qu'on me nommait dans Séville) était appelée à d'autres succès, et m'emmena avec lui, ainsi que ma mère.
— Certainement je ne voulais pas quitter mon enfant.
— En deux ou trois ans, il m'apprit la danse et la musique, et me forma pour le théâtre, avec des soins, une patience et une bonté que je crus longtemps désintéressés... Enfin je débutai.
— Je crois y être encore ! interrompit la mère avec exaltation. Quand ma fille parut, je manquai de me trouver mal ! je n'aurais pu donner une parole... ni une note.
— Heui'eusement, dit Piquillo, ce n'était pas vous qui débutiez !
— C'était elle ! c'était ma fille... mon enfant ! l'enfant que j'avais élevée et qui me payait, en un seul instant, de toute ma tendresse et de mes peines!.. Quel succès ! quel triomphe !.. Je croyais que la salle allait s'écrouler sous le bruit des applaudissements.
— Oui... oui... s'écria Alliaga... je fus égarée, enivrée ! Comment une pauvre jeune fille aurait-elle résisté à une pareille ovation, à de tels éloges? C'était à en perdre la raison !
— Et le soir même, s'écria la mère avec orgueil, tous les comtes, les ducs, les grands seigneurs et le directeur du tliéàtre étaient dans ma loge à m'accabler de compliments! Ils étaient tous à mes pieds, et dès ce moment la (liralda eut un traitement magnifique. . trois mille ducats. Je ne la quittai pas d'un instant. Imaginez-vous, seigneur cavalier, un logement superbe ! une maison montée ! une femme de chambre ! un ])etit nègre pour nous accompagner au théâtre, et une table dont je faisais les honneurs.
— Alors, continua la Giralda, le seigneur Esteban Andrenio, le chef de musique, qui était la cause de ma fortune, voulut en réclamer le prix. La reconnaissance que je lui devais n'allait pas jusque-là, et je repoussai ses offres avec indignation.
— Un grand lort ! s'écria la mère avec l'air le plus grave. D'un homme dévoué qui pouvait lui être utile et lui donner des rôles, elle se faisait un ennemi mortel! c'est une faute au théâtre ; mais les jeunes filles ne suivent que leur tête et leur caprice... elles ne veulent pas i^couter leurs mères, qui ont de l'expérience et de la sagesse !
Et la seaora Urraca poussa un profond soupir en ajoutant d'un air indulgent : Après cela, seigneur cavalier, il ne faut pas lui en vouloir, elle était si jeune alors... elle venait d'avoir quatorze ans !
Piquillo étonné ne comprenait plus; habitué aux pm's et chastes sentiments d'Aïxa et de Carmen, les usages et les mœurs dont on déroulait à ses yeux le tableau lui semblaient si extraordinaires, qu'il regardait si la senora Urraca parlait sérieusement.
L'excellente mère était de bonne foi, car les mères des comédiennes forment une classe à part et une maternité exceptionnelle. C'est un dévouement et un amour qu'elles entendent à leur manière, et Piquillo en écoutait le développement, non pas avec plaisir, mais avec curiosité ; semblable au voyageur qui, en quittant un beau et riant pays qu'il connaît, n'est pas làclié de passer dans une région âpre, en désordre et effrayante, qui est pour lui toute nouvelle.
— Tout cela pouvait se réparer encore, continua la vertueuse mère en s'essuyant les yeux, si elle n'avait commencé par une folie... par une extravagance, une inclination de cœur... une passion ! M'a-t-elle donné assez de peine et de tourment, celle-là ! J'en pleurais jour et nuit, je voyais ma fille qui courait à sa perte !..
— Vous vouliez donc l'en empêcher ! s'écria Piquillo en rendant à la pauvre mère une partie de son estime.
— Oui, seigneur cavalier, oui ! le ciel m'en est témoin ! s'écria la senora Urraca d'un ton sévère. Je lui ai répété vingt fois :
« Tout dépend au théâtre du premier amant que
PIOI ILLO ALLIAGA.
l'on jimiKl... tout notre avenir est là ; c-'ost p.ir là(jn'on nous jiif;i',! »
Et si vous saviez celui qu'elle a choisi !..
— .(e l'aimais, s'écria la Giralda, les yeux brillants (le souvenirs, pendant que ses joues pâles se colorèrent nn iiisliml ; oui, ji' l'aimais, et ce fut mon premier, ce fut mon seul amour! 11 était du sang de mes ancêtres, de celui de mon père, du sang qui coule dans mes veines...
— Eh ! mon Dieu ! oui, dit lanière en soupirant, un Maure qui était riche!., mais, à quoi bon... elle ne voulut rien accepter de lui... rien !..
— Que la guitare sur laquelle je répétais ses chants arabes, et le miroir où il nie trouvait si belle !..
— Et, ce que vous ne croirez jamais, seigneur cavalier, s'écria la mère avec indignation, il voulait absolument la retirer du théâtre!..
— Oui... oui, dit tristement la Giralda; j'aurais peut-être dû l'écouter! Mais une, fois, voyez-vous, qu'on a goïité de ces douceurs qui ne ressemblent à aucune autre, de cet enivrement de la scène, de ce frémissement qu'on fait naître, de ce bonheur de tenir une foule attentive et comme sus])endue à ses lèvres ; quand on l'a entendue, ardente et passionnée, éclater tout à coup en cris de joie et d'admiration; quand on est venu soi-même, à l'éclat des flambeaux, aux trépignements de la multitude, recueillir li'urs bravos et leur moisson de fleurs... il n'y a plus moyen d'oublier de pareilles émotions, elles deviennent un besoin, un délire ; il faut vivre dans cette vie ou mourir !
Et la Giralda était presque redeveuue belle ; sa voix sonore et accentuée s'élevait à mesure qu'elle parlait ; la couverture de laine qui la drapait à moitié laissait à ses gestes leur énergie et leur noblesse : ses yeux avaient retrouvé leur expression et lançaient des éclairs!....
Tout à coup elle s'arrêta... regarda les murs dépouillés (le cette mansarde, le grabat sur lecjuel elle gisait étendue... Puis, ne pouvant supporter le contraste du souvenir et de la réalité, elle cacha sa tète dans ses deux mains et se prit à pleurer.
sous LES TOITS (hiuite).
En voyant les larmes de sa tille, la vieille LIrraca ne put y tenir, et se mit à sangloter; il n'y a jtas de nature plus apte à la sensibilité i[ue celle des mères de tlu'àtre.
— Oui, mon enfant , ('était luie belle passe que la nôtre, (!t si tu avais liiujmu's suivi mes avis... nous serions maintenant dans une autre position...
— Eh! ce n'est point la richesse que je regrette, mais mon talent, ma beauté i^t ma jeunesse. Ah ! si le ciel pouvait me les rendre, combien j'en ferais un meilleur usage!
— Tu suivrais mes ('ouseils, tu songerais;') l'avenir! Mais sa fille, sans l'écouter, poursuivit avecchaleur:
— .le ne perdrais pas un temps si précieux dans d'inutiles amours, dans de vaines intrigues, dans des rivalités de Coulisses.
— Quand on vous attaque cependant, s'écria la mère, il fuit bien se défendre, et si je n'avais jjas été là... Imaginez-vous que pendant qm Giralda faisait de beaux sentiments, arrivait à Sévillc une débutante, la petite Lazarilla. Vous en avez entendu parler?
— Non, madame, reprit gravement Piquillo.
— C'était moins que rien, seigneur cavalier ! s'écria la vieille avec une volubilité toujours croissante; de l'audace et de l'aplomb, mais c'est tout ! pas le moindre tahuit! et voilà celle à qui on voulait faire une réiiutation ! Tout ça, vous comprenez bien, était un coup monté contre nous ; on nous en voulait, parce que nous étions plus jeune, plus jolie, et que nous étions ailorée du public... du vrai public!
C'était le chef de musique, Est(!ban Andrenio , (jui avait organisé cette cabale pour se venger de nos refus. .Mais il s'agissait d'un rôle nouveau, d'un rôle superbe où il y avait du chant et de la danse, trois ou quatre eiistumes différents, sans compter les paroles! enfin, ;.'igneur cavalier, un rôle à effet, de ces nJles qui vous placent, et qu'on paierait de tout ce qu'on a, si on entendait ses intérêts!..
Eh bien ! ce rôle que toutes ces dames se disputaient, Lazarilla allait l'emporter...
On allait le lui donner, si nous n'avions pas mis de notre parti un des gentilshommes de la chambre, alors surintendant du théâtre... un grand seigneur!
— Oh! s'écria la Giralda eu fermant les poings avec colère, je me le reprocherai toujours !
— Eh bien ! ma chère, tu as tort... c'était de légitime défense... On fait des cabales contre nous, nous lâchons de les déjouer... Sans compter que. parla, nous avons eu le pouvoir! et dans les coulisses, c'est tout de régner!..
.l'en ai tant vu qui avaient des amants jeunes, aimables et riches, et qui prenaient leur directeur... [lar-dessus le marché, rien ([ue pour être reine et commander aux garçons de théâtre.
— Assez! assez! ne rappelons point ce temps-là! s'écria avec impatience la Giralda, ([iii soiiffciit visiblement de tous les détails que sa mi';re retraçait avec tant de complaisance; et, se retournant vers Piquillo :
Qu'est- il besoin de vous dire dans ([uel enivrenieuf, dans quelle folie s'écoulèrent les (juatre anufVs (lui suivirent!., courant de tiiomplie eu triomphe, entourée d'adorateurs, comblée de trésors et d'hommages, tout me souriait, tout m'avait réussi, jusqu'au jour, où moi, qui n'avais eu que du talent, je m'avisai d'avoir de l'ambition !.. Je ne vous accuse pas. ma mère ! dit-elle à la vieille, qui faisait un geste de douleur, mais...
Et elle s'arrêta eu levant les yeux au ciel.
— Qu'avez- vous'.' lui dit Piquillo en voyant ses lèvres pâles et treinblanles.
— Ne va-t-elle pas encore se désoler! dit l'rraca; puisque nous avons fait de notre mieux, Uieii te pardonnera, car tu as toujours été bonne pour ta mère! Dans le malheur ou dans l'opulence, tu ne las jamais abandonnée...
PIQUILLO ALLIAGA.
— Et mou enl'ant! s'écria la Giralda avec ua cri déchirant, si Dieu me demande ce que j'eu ai fait, que lui répond rai-jo?.. que lui répoadrez-vous, ma mère, car c'est à vous que je l'avais confié?
— Tais-toi, tais-toi!., dit la vieille femme voulant lui mettre la main sur la bouche.
— Non, je ue me tairai pas... j'ai promis de tout dire... ce sera ma punition à moi; et, se tournant vers Piquillo:
Oui, celle qui fut bonne fille a été mauvaise mère!..
Pour que quelqu'un me consolât et me pardonnât à son tour, dit-eile en regardant sa mère, le ciel m'avait donné un enfant !
Je ne l'avais pas avoué pour mon tils, mais du moins à Séville, à Tolède, il restait près de moi... je le voyais matin et soir, et jusqu'à cinq ans, il ne m'avait p^s quittée !.. mais un jour...
La Giralda éclata en sanglots, et sa mère, se hâtant de prendre la parole, s'écria :
— C'est moi, c'est moi qui vous dirai tout, et vous jugerez vous-même !
A Madrid, où nous avions été appelée à débuter, \u nos succès dans les provinces, un jeune honmie de haute et noble origine qui tenait à la famille des princes d'Eboli, le jeune don Alvar, irrité de nos refus, s'était épris tout à coup pour nous d'une passion insensée et légitime!..
Oui, seigneur cavalier, il voulait nous épouser ; c'était tout naturel ! Depuis notre arrivée à Madrid, malgré nos succès, malgré notre réputation de talent et de beauté, il n'y avait rien à dire sur notre compte!., rien ! au contraire ; nous avions repoussé les offres les plus brillantes, ce qui nous avait donné, dans le monde, une renommée de vertu, et fait, au théâtre, de nouveaux ennemis!
Mais, grâce à ce mariage, je les bravai tous, continua la mère, dont il était impossible d'arrêter en ce moment les paroles, et jugez de ma joie, monsieur, d'établir enfin mon enfant d'une manière convenable... de nous allier aune famille princière,de voir la Giralda duchesse... et moi qui vous parle, moi, j'aurais été la helle-mère d'un prince d'Eboli !..
C'était inouï, étourdissant, presque impossible; aussi je jurai que ce serait !
Don Alvar, qui avait repoussé les conseils de ses amis et les prières de sa famille, était décidé à tout braver; rien ne pouvait l'en empêcher, qu'une découverte qui me faisait trembler !
- C'était celle de notre enfant, sur lequel la famille d'Eboli avait quelques soupçons, bien qu'il passât pour notre neveu!.. Mais cela ne prouvait rien, parce qu'au théâtre, comme dans les presbytères, on n'a jamais que des neveux !
De plus, la famille avait déjà reçu des lettres anonymes qui venaient de la Lazarilla, j'eu suis sûre. On pouvait nier le reste ; mais cette naissance, si elle était démontrée, faisait rompre le mariage et l'illustre alliance que j'avais rêvée pour notre maison.
Je pris un parti, je quittai Madrid emmenant l'enfant avec moi, ce fut convenu avec ma fille ; mais ce que je ue lui dis pas, c'est que quand je fus bien loin, bien loin, je le déposai à la porte d'un couvent.
— Ah ! voilà notre crime ! s'écria la Giralda.
— Le mien! réj)ondit la mère... le mien, à moi seule ! c'était pour assurer à jamais ton bonheur, ta fortune et la paix dans ton ménage !.
Et après tout, me disais-je, où est le mal que cet enfant soit recueilli dans une pieuse maison, où l'on aura soin de lui, où il recevra une éducation meilleure encore que celle que j'aurais pu lui donner!
Pouvais-je prévoir, qu'après une année entière de combats et de lutte avec sa noble famille, au moment où celle-ci allait enfin, de guerre lasse, donner son consentement, don Alvar irait se prendre de dispute avec un autre soupirant, un rival, un jeune officier des gardes wallonnes, qui, tous les soirs, venait admirer la Giralda au théâtre, pas ailleurs, seigneur cavalier, je vous le jure, au théâtre seulement.
— Eh bien? s'écria Piquillo.
— Eh bien... ce don Alvar, comme un amoureux, comme un étourdi^qu'il était... s'est laissé tuer! Un coup d'épée bien fa'lal pour nous! Laissant ma fille, la future princesse d'Eboli, veuve avant son mariage, et toute notre maison, la maison Alliaga, déshéritée de la splendeur qui l'attendait!
Je me hâtai alors d'avouer à ma fille ce que j'avais fait de son enfant, que je courus redemander au couvent et aux révérends pères à qui je l'avais confié.
— Parti, monsieur, parti! s'écria la Giralda... Oùle chercher, où le retrouver ?
— Et voilà, chaque jour, ce dont elle s'accuse, quand moi seule suis coupable.
— Non, ma mère, non, je n'aurais jamais dû me séparer de mon enfant ; mon plus grand crime n'est pas sa naissance, mais son abandon, et sa mort peut-être ! Aussi, depuis ce moment, rien ne m'a plus réussi, tout s'est tourné contre moi; mon père lui-même ne me console plus, car depuis que j'ai abandonné mon fils, je n'ose plus le prier.
— Vous l'entendez, s'écria Urraca, vous ne lui ôferiez pas de l'idée que son père l'a maudite !
— Oui, oui, répondit la Giralda, c'est sa malédiction qui a flétri mes traits, qui m'a ôté ma beauté et jusqu'à mon talent ! alors mes richesses follement dissipées ne sont plus revenues; alors il ne m'est plus resté que le remords, lahonte et lamisère; voilà où j'en suis...
Arrivée dans cette ville, j'espérais obtenir un engagement au théâtre, c'était notre dernière ressource; par malheur, moi qui voudrais me dérober à tous les regards, j'ai attiré ceux de ce Pedro Diaz, le corrégidor de qui nous dépendons!., il m'a empêchée de débuter... et quand la misère qui nous poursuit, quand la fièvre qui me dévore ont épuisé toutes nos ressources, I il nous accuse d'avoir dérobé les seuls souvenirs qui I me restent du passé, les derniers débris de notre' opulence; vous en savez l'origine, seigneur cavalier, et en les voyant, vous comprendrez que j'ai dit la vérité. j — Donnez-inoi-les, manière, dii-elleens'adressant à la vieille femme. Où lesavez-vous sernis? I — Pas ici, répondit Urraca, nous n'avons que cette I seule chambre, où ils auraient été bien vite découverts... Je les ai confiés à notre voisine de l'étage audessous... je vais les chercher et je reviens. I Elle sortit, et à son départ Piquillo se sentitsoukgé.
PIQUILLO ALLIAGA.
L'aspoct de cette femme lui était, pénible, et refoulait dans son cœur la pitié prête à s'en échapper. Hesté avec Alliaga, il se leva, lui prit la main et lui dit :
— Courage! vous n'avez rieu à craindre du cxjrrégidor,je vous le jure ! Maisj'aurais fait peu [lour vous, si mes services se bornaient là. Si j'ai compris ce qui se passe dans votre cœur,,, votre plus grand tournuMit est dans le passé !
— Oui, ce sont mes remords!., c'est l'absence do iiiun fils!
— Eh bien ! si, par le crédit du vic«?-roi, je pouvais obtenir quelques reuseignemeuts sur son compte...
Un éclair de joie brilla dans les yeux de la pauvre femme, et elli- étendit vers Piquillo une maiu qu'elle laissa retomber soudain.
— C'est impossible! dit-elle d'un air découragé; Il mment en venir à bout?
— Je l'ignore ; mais c'est pour cela que je vous consulte.
— Il y a déjà si longtemps... dit-elle, plus de douze ans...
— Oui, cela devient plus difficile : mais le couvent où voire mère l'avait exposé? dans quelle partie de l'Espa&ne, dans quelle ville était-il?.. c«la m'est nécessaire...
— Dans quelle ville... s'écria la Giralda... vous me le demandez : Dans une ville maudite et qui devait toujours me porter malheur... Non, non, j'ai tort, reprit-elle vivement, puisque j'y trouve un protecteur aussi généreux que vous.
— Dans cette ville? dit Piquillo.
— Oui, à Pampeluue... car ma mère voulait aller jusqu'en France pour contier mon enfant à quelque berger des Pyrénées; elle me l'avait dit du moins... mais pour mon malheur elle avait changé d'idée et s'était arrêtée ici.
— Et dans quel couvent a-t-elle déposé cet enfant ?
— Dans celui des franciscains.
— Ah! dit Piquillo, lie sont-ce pas des moines qui ont de grandes robes blanches?
— J'en ai souvent rencontré... ils sont ainsi. Piquillo tressaillit et continua :
— I-:n entrant dans le couvent, n'y avait-il pas à droite... un jardin... où était un grand cerisier?
— Je l'ignore... pourquoi me faire ces questions? Piquillo ne lui répondit pas, mais il dit tout haut :
— Je suis sùrqu'autrelois il y avait un grand cerisier.
— C'est possible .. mais comme vous êtes pâle, seigneur cavalier ! Et le voyant chanceler, elle voulut le retenir, et s'écria avec terreur :
— Ah ! comme vos mains sont froides !
LA FA.MII.l.K.
En ce moment la senora liraca rentra et referma la pnrte. l-.Ue portait à la main une guitare et un miroir qu'elle posa sur le lit de sa tille
— Tiens, les voilà ces uieiihles-là sont bien à
nous et nous appartiennent, dit-elle.
— Oui, dit laGiralda en les regardantavec tristesse... Voilà tout ce qui reste à la pauvre comédienne, sa guitare en souvenir de son talent ! son miroir en souvenir de sa beauté !
Jille laissa tomber ses yeux sur la glace. . et ji-ta un cri d'effroi.
■ — Ah ! je ne devrais jamais la n-ganlm'... Je in' peux plus m'y voir telle que j'étais... et je n'ose m'y contempler telle (pie je suis...
Elle détourna la tête l't iviioussala glaci- sur son lit, rappelant eu ce moment le désespoir de Laïs, ijui, consacrant son miroir à Vénus, s'écriait avec (luuleur:
Je le donne i Venus, piiisini'elle est toujours belle!
Pendant ce temps, Piquillo, debout au pied du lit, était resté immobile et plongé dans ses réflexions; il lie voyait rien, n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui, lorsque le geste de la Giralda lui fit lever les yeux, et il aperçut le miroir... U éprouva un singulier effet.
! Il lui semblait que ce n'était pas la première fois que ce meuble frappait ses yeux. Mille idées confuses, dont il ne pouvait se rendre compte, jaillissaient à la fois et se croisaient dans son esprit.
; Soudain poussant un cri, dont il n'est pas le
maître, il saisit le miroir, appuie le dfw.gt sur un des ornements en or du piédestal. Un ressort part, un tiroir secret apparaît, et Piquillo, hors de lui, tombe
i pâle et tremblant sur le bord du lit.
I Surprises au delà de toute expression... les deux
' femmes restèrent immobiles, le regardant d'abord en silence ; puis la senora Urracalui dit :
i — Vous venez de faire partir ce ressort secret, seigneur cavalier ; commeut le connaissez-vous?
j — Oucommentl'avez-vousdevini'?ajoutalaGiralda.
1 Piquillo n'avait rien deviné : il s'était rappelé !..
j Quand il étdit petit, son ^nd amusement était de
' faire jouer ce ressort, sans compter que ce tiroir renfermait toujours des dragées ou des friandises qu'il
j visitait deux ou trois fois par jour.
I — Seriez-vous souffrant... dit la vieille, en remarquant alors sa pâleur.
i Piquillo ne répondit point ; il l'aurait essayé vainement, accablé qu'il était par le passé et par le présent!., lui, qui, plein danleur et d'espi'rance. rêvait aux moyens de se rendre digne d'.Vixa, il en était plus loin que jamais depuis qu'il connaissait sa mère et surtout son aïeule !
Dans sou désespoir, il eut un instant la pensive de s'aller tuer, sans en rien dire à ces femmes qui s'inquiéteraient aussi peu de sa mort qu'elles s'étaient souciées de sa vii\.. Il se leva brusquement dans ce dessein ; mais il jeta un derni>'r regard sur crlle qui était sa mère... Il la vit [lauvre, tb'lrie. iiK'iiriséc de tons! U se rappela surtout qu'elle venait de douner une larme à son l'nfant... et il resta. S'avançant vei's elle, il lui dit :
— Ce tils que vous avez abaudoiiui', vous y pen.sez donc encore?
— Toujours! toujours! s'écria-t-elle .. c'est le tourment de inesjom*s et de mes iiiiils!
I — Je vous ai promis de vous h; rendre.
— Que je le voie encore avaut de mourir ! qui vienne, qu'il vienne! s'écria-t-elle en joignant les mains, dût-il venir, comme mon juge, m'annoncer ma condamnation et mon châtiment.
— Il viendra! je vous le promets !
— Il existe donc?..
— Il existe et viendra vous apporter, non le châtiment, mais la consolation et l'oubil.
— Vous le connaissez donc, seigneur cavalier?
— Je le connais.
— Et vous êtes sur qu"il ne me maudira pas? Alors Fiqiùllo, levant les yeux au ciel, s écria :
— Il vousadéjàpardonué... et vous bénit, ma mère!..
La (jiralda poussa un cri de terreur, et PiquilJo étendit la main sur la i oupable, qui courbait la tète devant lui.
— Kille d'Alliaga, lui dit-il, fille du brave soldat maure, vous pouvez mainlenant prier votre père.
— ()ui... oui, je ne l'osais plus ! je l'oserai maintenant.
— Quant à votre fils, il ne saura rien du passé... rien de ce que vous avez raconté à l'étranger... Il ne se rappellera qu'une chose, c'est que vous êtes sa mère !
Alors la Giralda éperdue, attendrie, se jeta à ses pieds qu'elle baigna de ses larmes, et quand il l'eut relevée et serrée dans ses bras, ses sanglots étouffèrent sa voix ! Elle ne pouvait que répéter : Mon fils... mou fils... Elle ne se lassait pas de le regarder... de l'admirer, de le couvrir de ses baisers en s'écriant : Que je meure maintenant, j'ai revu mon fils... mon fils m'a pardonné !
— Et moi; dit timidement la vieille l'eannc, qui jusque-là s'était tenue dans un coin, à l'écart, et que tout le monde semblait oublier.
— Vous! ma grand'mère!.. lui dit Fiquillo avec bonté...
A ce nom, la pauvre femme tressaillit de joie.
— Il laut bien aussi neplus vous en vouloir, puisque tout ce que vous avez l'ait, dites-vous, était pour mon bien, pour me donner une meilleure éducation... et
PIQUILLO /VLLIAGA.
; n'enlèverez [.as ma fille, s ecrisil la v.eille feiii
je commence à croire que vous aviez raison. Ah ! si vous aviez été heureuse... et opulente, c'eût été différent : j'aurais renoncé à la succession... mais vous êtes dans la misère, vous avez besoin de moi... vous êtes de la famille. . . asseyez-vous donc, ma grand'nière, et causons de nos aflaires.
Urraca, enchantée, avait déjà repris son insouciance et sa gaieté.
Quant à la Giralda, elle ne parlait pas... mais elle regardait son tils, et ne quittait point sa main, qu'elle tenait serrée dans les siennes.
— Ma mère, dit Piqiiillo, je ne suis pas bien avancé, car, d'aujourd'hui seulement, je commençais ma fortune ! j'étais décidé à travailler pour moi!., je ir.ivaillerai pour deux!
En entendant un soupir que venait de pousser 'a senora Urraca, il ajouta en la regardant ;
— Pour trois ! . .
I.a vieille femme reprit son air serein et écouta son petit-tils, qui continua en ces termes ;
LAC.NV l...i.r:nieii.- Je\ui»TOl r.ie. —M. i,—
— Je n'ai rien ! pas un maravédis de rente... mais j'ai une bonne place, des amis dévoués...
Et il donna en lui-même un regret et un soupir à Aixa.
— .J'ai de plus un protecteur puissant, le vice-roi de Pampelune, don Juan d'Aguilar, qui, j'en suis sûr, me poussera dans le monde, et comme j'ai du courage, de l'ardeur, de l'éducation et des talents, je compte bien faire mon chemin ; je ne parlerai pas de vous à mes protecteurs... cela ne servirait ni à vous ni à moi... mais il est une chose que je vous demanderai, parce qu'elle peut grandement influer sur ma fortune, sur mon avenir, et par conséquent surlevi'itre, ma mère, dit-il en regardant la Giralda : Quel est mon lirre ■!
A cette question si naturelle et si simple, les deux it'iumes restèrent interdites, se regardant toutes les ili'ux avec inquiétude.
— Ma mère, reprit Piquillo, étonné de ce qu'il allait aj)]ireiidre... je ne vous demande que sou nom... pas
MQUILLO ALLIAGA.
autre chose... mais j'attends de vous la vérité.. . j'ai le droit de l'exiger, et je la demande.
Voyant qu'elle baissait les yeux et continuait à garder le silence, il reprit d'un ton plus ferme :
— Quel qu'il soit, je veux le connaître ! parlez, quel est mon père ?
Alors, courbée par la honte, se tordant les mains de désespoir, et n'osant lever les yeux vers lui... elle lui dit à voix basse :
— Je n'en sais rien !
Et elle tomba à genoux, la tète cachée dans ses mains.
— Et moi, je vais vous dire la vérité I s'écria Urraca. Lorsqu'elle aimait ce Maure, sou premieramour, pour enlever un rôle à Lazarilla, elle écouta les vœux d'un gentilhomme de la chambre, du surintendant du théâtre... c'est lui!., c'est ce grand seigneur..
— Taisez-vous, ma mère... taisez-vous 1 s'écria la Giralda en se relevant ; que la faute que vous m'avez fait commettre retombe sur moi... puisque j'ai écouté vos conseils et puisque je les ai suivis!..
Pour être tardive, la punition n'a pas manqué, elle est arrivée... et je.ne crois pas qu'on puisse inventer de supplice pareil à celui que je viens de subir... l'infamie infligée à une mère devant son enfant !..
Mais rassure-toi, dit-elle à Piquillo... en portant la main à son cœur... ji^ sens que j'en mourrai... c'est le dei'uier coup !.. c'est tout ce que je peux faire pour toi; ma mort sera le dernier, ou plutôt le seul bieuiait quâ lu auras reçu de moi... mon tils! Mais, s'écria-t-elle tout à coup, comme inspiré* par une idée soudaine, si auparavant Dieu avait pitié de moi... s'il m 'éclairait... s'il me guidait...
Alors elle regarda quelque temps avec attention sou Cls... cherchant à lire la vérité dans ses yeux... à la deviner dans ses traits, interrogeant ses moindres gestes, étudiant cette physionomie qu'elle connaissait à peine ; puis indécise, éperdue, et ne pouvant sortir de ce doute horrible, elle s'écria de nouveau avec désespoir :
— Je ne veux pas le tromper, je ne sais rien... je ne sais rien! Maudis-moi, monlîls, maudis-moi... car je ne puis le dire quel sang couie dans tes veines. Mais écoute-moi : celui qui méprisera le moins ta mère... crtlui qui ne te repoussera pas... celui qui aura pour toi le cteur et l'amitié d'un père... c'est celui-là et non pas moi qu'il faut croire! c'est celui-là qu'il faut aimer! — Ma mère,., ma mère, s'écria-t-elle, donnezmoi du papier et de l'encre.
-^ Que veux-tu faireï
-=- Que vous importe'?., donnez... donnez, pendant que cette lièvre soutient et redouble encore mes forces.
Kt, courbée sur son lit, elle écrivit, oppressée et haletante.
— Tiens, mon fils, lui dit-elle, que Dieu te conduise et veille sur toi... voilà tout ce que je peux faire ixuir ta fortune et ton av>;air... voilà la seule main qui puisse, à présent, te protéger !
Et elle lui remit mie lettre.
— Je t'envoie bien loin, coutinua-t-elle, à Madrid ! et il faut partir à l'instant... car je veux avoir la réponse, et si tu tai-dais... elle ne me trouverait plus, je
le sens !.. Porte cette lettre toi-même, il le faut... c'est mon seul espoir... me le promets-tu ?
— Oui, ma mère!.. Mais avant mon départ... je vousverrai...je veillerai àcequerien ne vous manque.
— Ali ! peu importe ! Mais tu m'embrasseras, n'estce pas?
— Oui... oui... je vous le jure!
Et s'arrachant avec peine aux caresses de sa mère, Piquillo descendit l'escalier, tout étourdi de ce qu'il venait de voir et d'entendre, et ne sachant pas s'il était encore sous l'empire d'un bon ou d'un mauvais rêve.
Arrivé dans la rue, il regarda la lettre que sa mère venait de lui remettre; elle portait sur l'adresse ces mots :
« A monseigneur le duc d'Uzède. En sou hôtel, à Madrid. »