XXVIII
hX RECHERCnE D V.X PEllE.
En arrivant à l'hôtel du vice-roi, en entrant dans le salon, où il aperçut Aiva et Carmen, Piquillo sentit, à la vue de ces deux jeunes lilles, comme un air pur et léger qui rafraîchissait sa poitrine oppressée ; il respirait plus librement, il lui semblait renaître!
Le souvenir et les impressions pénibles de la mansarde s'efla^aient devant le riant tableau qui s'offrait à lui, Carmen, assise entre son père et son cousin, regardait celui-ci avec une expressJoa de plaisir qu'elle ne prenait p;ts la peine de cacher, et don Juan, plus heureux encore, répétait avec joie à son neveu :
— Eh bien, que dis-tu de ta fiancée? Avais-je tort de te la vanter ? C'est la plus johe fille de la Navarre... je m'en vante! Je te l'ai gardée jusqu'ici ; mais maintenant conseille au duc de Lerma de finir la guerr^' de Flandre pour que tu n'aies plus à y retourner, et viens vite m'aider à défendre ta femme, sinon nos gentilshommes de Pampelune te l'enlèveront.
Fernand répondait avec une vive et franche affection aux bruyants transjjorts de son oncle et aux regards plus timides, mais non moins tendres, de sa cousine; et cependant un observateur adroit et intéressé aurait remarqué que, de temps eu temps, même quand il parlait le plus vivement à Carmen, ses regards étaient distraits ou préoccupés, et se jxirtaient, malgré lui, vers un coin du salon qui était toujoui-s le même : c'était celui oii Aixa travaillait à une broderie.
C'est dans ce moment, et lorsqu'à peine la famille venait de sortir de table, que Piquillo se présenta dans le salon.
— Ah ! monsieur le secrétaire ! s'écria ALxa en riant : combien sa place lui a déjà donné d'aplomb et de gravité ! il n'est plus reconnaissable !
Puis avec l'instinct de l'amitié elle s'aperçut à l'instant que la gravité de Piquillo était de la tristesse, et son regard lui demanda : Qu'avez-vous?
— Monseigneur, dit Piquillo en s'inclinant devant
l'iljl ILL() ALLIAOA.
le vice-roi, VotroKxreilcnce vainc trouver l)ieii ingrat (le lui demander un congé le jour même de mou entrée eu fonclious, mais il faut qu'à l'iustant même je parle [lour Madrid.
— Vous, riquillo ! dirent les jeunes filles.
— Tout le monde part doue pour Madrid ! s'écria Carmen eu jetant un regard sur son cousin.
— Et pourcjuoi donc'.' lui demanda gravement d'Aguilar.
— l'iiuniuoi? ré|ii'térent les jimnes lillcs.
— l'iiuc des allaires importantes qui ne me regardent pas seul, et dont je vous demande la permission de ne pas vous parler encore; mais je vous sup[)iie de vouliir bien m'accorder un congé... huit jours seulement.
— Frends-en cfuinzc.
— Ah ! je n'en demande pas tant! s'écria vivement Piquillo en jetant, malgré lui, un regard sur Aixa; mais il faut que je parte à l'instant.
— N'est-ce que cela? dit ens'avanoaut don Fernaud d'Alliayda : si le secrétaire de mon oncle veut accepter une place dans ma voiture, je le conduirai à Madiid.
— lui vi'rité 1 s'écria Piquillo étonné, en balbutiant un remercîment.
— Vous ne. me devez aucune reconnaissance, répondit Fernand avec une franchise touti^ militaire; vous êtes un ami, un enfant de la maison, je )iarlerai avec vous, en route, de mon oncle^ de ma cousine, de tout ce que j'aime. Je ne croirai pas les avoir quittés, et nous voyagerons en famille.
Don Juan lui serra la main, et Carmen le remercia d"nu sourire.
— Par exemple, continua Fernand, je ne vous donne qu'une heure pour vos préparatifs; ainsi donc, ici, à midi précis.
— Jaurai cet honneur, dit Piquillo en s'inclinaut. Et don Juan entraîna hors du salon Fernand et sa
fille.
Aïxa, demeurée seule avec Piquillo, n'avait pas encore ouvert la bouche ; mais di'jà son regard avait demandé : Qu'est-ce que cela veut dire? et Piquillo se hâtait de répondre :
— Ne me demandez rien! c'est le seul secret que j'aurai pour vous. Si je réussis, je vous dirai tout : si je dois échouer, permettez-moi le silence, dans l'intérêt même de mon amour-propre. Croyez seulement que je n'oublierai jamais vos conseils, et que, quoi qu'il arrive, je resterai digue de votre amitié.
Elle réiléchit un instant et dit :
— C'est juste! vous avez vos secrets, comme j'ai les miens. Je n'ai pas le droit d'insister; mais ce voyage ne peut-il vous oUrir des dangers?
— Aucun avec don Fernand.
— U ne restera pas sans cesse avec vous, et si je connaissais ceux avec qui vous aurez alliiire, si je pouvais vous éclairer sur eux...
— Tenez, dit Piiiuilloen lui luoiitianl la Icllr,' (jue lui avait remise la Giralda, connaissez-vous ce nom?
— Comment, dit-elle en souriant, vous êtes déjà en relatiiin, vous, Piquillo, avec le duc d'L'zi'de... le fils du premiec ministre?
— Est-il possible ! s'écria Piquillo étonné. Est-ce
que le iils du premier ministre a été autrefois surintenilant des théâtres?
— Il l'est encore. C'est une place où il n'y a rien à faire, et qui, dil-on, l'occupe beaucoup.
— Et le duc d'L'zède!.... s'écria Piquillo avec un sentiment de joie et d'espérance, qu'il ne pouvait cacher et qui lui faisait battre le cœur... le duc d'I'zède est le fils du premier ministre?
— C'est ce que tout le monde sait... exciqité vous.
— Quel âge a donc ce duc d'Uzéile?
— Pas encore quarante ans, à Clique je crois.
— Et le duc de Lcriua?
— Soixante-cinq.
— C'est bien cela!., se dit Piipiillo à part; ainsi donc, si le duc d'L'zède est mou père... je suis le petit-fils du premier ministre! Et son émotion fut si vive qu'il en changea de couleur; mais il faut naidrc justice au pauvre Piquillo, pas un grain d'ambition ne lui avait monté à la tète... il n'avait ]ieiisé qu'à la seule Aixa !
— Vous irez donc à la cour? lui dit celle-ci avec curiosité.
— Peut-être ! si je réussis... ce que je ne puis dire.
— Je ne vous demande pas votre secret ; mais ijuand on va à la cour, il faut y faire figure, et je suis justement chargée par don Juan d'Aguilar d'une commission qui vient bien à pro]>os. . ces deux cents ducats qu'il m'a dit de vous remettre d'avance et à titre de gratification.
— Il n'avait dit ce matin que cent ducats, reprit Piquillo étonné.
— Oui, mais depuis et à l'occasion du mariage de sa fille...
— Ah ! Carmen se marie?
— Elle épouse Fernand, son cousin, c'est décidé, si, comme on l'espère, on fait la paix avec les Pays- Bas, et des que Fernand aura porté à Madrid les dépèches de Spinola, dont il était porteur pour le duc de Lerma; car vous n'êtes pas le seul, Piquillo, coutiuua-t-elle eu souriant, qui ayez de graves intérêts à traiter avec la famille du duc de Lerma... Prenez donc, lui dit-elle.
Et elle lui otfrit une bourse verte brodée ]>ar elle, qui contenait deux cents ducats en or.
— C'est trop! c'est trop!., s'écria le jeune liomme; don Juan est trop généreux ! me payer ainsi !.. lui qui n'a pas de fortune !
— U a sa vanité de vice-roi de Navarre, et il veut que son secrétaire représente dignement; faites donc vite vos dispositions, les emplettes nécessaires, et que rien ne vous manque! Il faut que vous soyez bien; vous allez voyager avec don Fernand d'Albayda, un des premiers barons du royaume de Valence.
— Qui me parait charmant.
— Je l'ai à iieine vu... et ue le connais pas; mais, dans l'intérêt même de Carmen, vous qui allez le voir de près et voyager avec lui, étudiez-le et écrivez-nous ce que vous en penserez.
— Vous me perm(!ltez donc de vous écrire?
— Je croyais vous l'avoir demandé !
— Vos ami-;, quand ils sont luin de vous, dit Piquillo avec émotion, sont doue toujours vos amis?
PIQUILLO ALLIAGA.
— Bien plus encore! Dans ce cas là, monsieur, la dislance rapproche ! pour moi du moins !
Et elle lui tendit sa main, ciu'il porta à ses lèvres.
Ivre de joie, d'espérance et d'amour, il se précipita liors du palais.
Mais son bonheur ne lui avait pas lail tout oublier; fjuand 011 est heui'eux, on pense volontiers à sa mère ; (juand on est malheureux, toujours!
il courut chez le corrégidor mayor qui, craignant cjue l'affaire uo vînt aux oreilles du vice-roi, promit de ne plus inquiéter la Giralda.
Pour plus de sûreté, et ne se liant qu'à moitié à sa jiarole, Piquillo vit le premier secrétaire de don .luan d'Aguilar et lui recommanda de surveiller cette affaire en son absence.
Dans ses courses, il avait remarqué, plusieurs fois, derrière la rue de la Taconnera, une petite maison simple et très-propre, habitée par une dame, veuve d'un capitaine tué en Flandre, à la bataille de Newport ; elle tenait à loyer des appartements tout meublés; Piquillo choisit, au second, trois pièces chaudes, conmiodes, élégamment arrangées; de bons tapis, de bons lits, un aspect riaut, des fenêtres donnant au midi, pour que les rayons du soleil vinssent ranimer un corps languis-ant et égayer une àme malade.
Il paya d'avance cet appartement au nom de la senora Alliaga, qui, dans une demi-heure, allait venir l'habiter.
Tout cela avsitété fait rapidement, à la hâte, il n'avait qu'uneheure devantlui;et puis, d'un pied leste et le cœur joyeux, il franchit les cinq étages qui conduisaient à l'ignoble mansarde, et embrassant la Giralda:
— Ma mère, lui dit-il, je vais partir et suivre vos ordres. D'ici à mon retour vous n'avez rien à craindre ; mes amis veillent sur vous... mais il vous faut abandonner ces lieux ; je ne veux pas vous y laisser. Venez, suivez-moi, ainsi que la senora Urraca.
— Où me conduis-tu, mon enfant? disait la pauvre mère, heureuse et tière de s'appuyer sur le bras de son fils.
Us arrivèrent à la petite maison, où un bon lit et un bon feu avaient déjà été préparés.
— Vous êtes chez vous, ma mère, lui dit-il.
La Giralda regarda autour d'elle, et à l'aspect de ce bien-être qui l'entourait et auquel elle n'était pas habituée depuis longtemps, un éclair de joie brilla sur sa figure, qui bientôt se rembrunit.
— Il nous donne un asile, murmura-f-elle à voix basse, nous qui l'avons exposé dans la rue, à la porte d'un couvent ! Il vient d'allumer pour nous ce bon feu qui nous réchauffe et qui pétille, nous qui l'avons laissé au froid, à la pluie, et tendant ses mains transies vers sa mère qui ne l'eatendait pas !
Et elle tomba à genoux en sanglotant : Pardon ! pardon! mon fils!
— Allnns, ma mère, à quoi pensez-vous là? Le passé n'existe plus, ne songeons qu'au présent. Bonnes ou mauvaises, nous partagerons désormais toutes nos chances. Voici aujourd'hui ma fortune, dit-il en tirant de sa poche la bourse qu'Aïxa venait de lui donner. Je n'ai jamais été si riche : deux cents ducats en or ! la moitié pour vous!
Et malgré les supplications de la Giralda, qui ne voulait pas accepter, il jeta l'or sur la table, embrassa sa mère et s'arracha de ses bras en criant : Adieu! adieu!., l'on m'attend !
En effet, quand il arriva, les chevaux étaient attelés dans la cour du palais. Le vice-roi et les jeunes filles étaient sur le perron.
Fernand, énui et troublé, venait d'adresser à A'ixa un salut plein de grâce et de noblesse. Don Juan d'Aguil.ir venait de presser son neveu contre son cœur; puis, lui jetant sa fille entre les bras :
— Embrasse-la, dit-il, embrasse ta femme !
La pauvre Carmen, fraîche et vermeille comme une rose, cherchait en vain à se dégager. Elle y réussit bien mal, car, dans cette espèce de lutte qui rapprochait les deux jeunes gens, leurs lèvres se rencontrèrent, et le père s'écria :
— Maintenant, fiancés pour toujours!
— Pour toujours ! dit Carmen.
Serment qu'? ne nmrmurèrent point ses lèvres, mais que son cœur répéta.
Fernand fit monter en voiture son jeune compagnon de voyage, qui, de loin, adressa un dernier adieu aux jeunes filles, et bientôt la chaise de poste roula rapidement dans les rues de Pampelune, et de là dans la campagne.
Ils avaient quatre-vingt-deux lieues à faire pour arriver à Madrid, et Fernand avait de plus à regagner les (juatre ou cinq heures qu'il venait de donner à sa famille.
Mais on va vite quand on paie bien, et Fernand jetait l'or sur la route; aussi, dès le soir même, les voyageurs avaient franchi Estella, la Guardia, traversé l'Ebre, et ils continuèrent à courir toute la nuit.
Il était dilficile de ne pas aimer Fernand d'Albayda.
Au bout de quelques minutes on avait fait connaissance avec lui, et dès qu'on le connaissait, on ne pouvait se lasser d'admirer sa franchise et sa loyauté, sou aimable et joyeux caractère; une si grande fortune, exempte de fierté ; une noblesse si haute et en même temps si simple et si affable, ne descendant pas, mais élevant par la bienveillance tout le monde jusqu'à lui.
Ajoutez à cela l'insouciance que donnent la jeunesse et l'état militaire, et l'on comprendra comment, à l'armée, Fernand était adoré de ses soldats et de ses camarades, et comment, dans ses immenses domaines, il était béni de ses vassaux.
Quant à sa position à la cour, nous avons vu, la première fois qu'il avait en entrée au conseil du roi, avec quel courage il avait fait entendre la vérité et pris la défense du malheur.
Cela lui avait valu, il est vrai, quelques semaines de prison; mais il en était sorti capitaine au régiment de la Reine, et depuis, malgré des ennemis puissants, son avancement, comme il le disait lui-même, avait été glorieux et rapide. Il avait même, à sa grande surprise, été appuyé en secret près du marquis de Spinola, son général, par une main inconnue et prolectrice qu'il n'avait pu deviner.
Yézid avait gardé le secret de la reine, et d'ailleurs Fernand, pendant les cinq ou six ans qu'il avait passés à se battre dans les Pays-Bas, n'avait pu voir son ami.
PIQUILLO ALLIAGA.
Rien ne rend expansif et comniiinicatif comme le f;rand air, la grande route et le mouvement rajiide (l'une bonne rhaise de poste.
Ui'jà, vingt fois, Fernand avait interrogé son compagnon de voyage, qui, timide et réservé d'aluad. avait compris que le respect et la modestie ne doi\eiit pas enipècherde se montrer aimable et instruit quand on l'est, et il l'était beaucoup. Aussi, au bout d'une demi-heure, Fernand, charmé de sa conversation, s'écria :
— Par saint Yago ! nous autres militaires, nous ne savons pas grand'chose, mais, en revanche, nous autres nobles, nous ne savons rien ! Et c'est dommage ; il y aurait du plaisir à s'instruire, si on avait le temps; et dites-moi, mon jeune ami, s'il est vrai que vous ne soyez jamais sorti de la maison de mon oncle d'Aguilar, brave militaire, qui n'est pas non plus un grand savant, où diable avez-vous appris tout cela ? car je crois, Hieu me pardonne, que vous en remontreriez à un bénédictin !
Alors Piquillo, souriant, se mit à lui dire, avec toute la candeur et la franchise de son âme, comment il était entré dans la maison d'Aguilar, en qualité de page, sous les ordres de maître Pablo, le majordome, et comment il en sortait avec du mérite, grâce à deux jeunes (illes, Ai\a et Carmen.
Il raconta sans rougir et avec toute la fierté de la reconnaissance tout ce ({u'il devait à leurs boutés et à leurs bienfaits.
Fernand, touché et attendri, ne se lassait point d'entendre ces détails; c'était une occasion toute naturelle de parler de Carmen et même d'A'ixa par occasion .
Une fois sur ce chapitre, Piquillo ne se lassait point de raconter, et Fernand d'écouter.
Dans le peu d'instants qu'il avait contemplé A'i.xa, il s'était dit qu'il n'avait jamais rencontré de figure plus belle, plus séduisante, et à mesure qu'il entendait i'i(juillo, il se répétait : Je m'étais trompé; sa beauté n'est rien auprès de son âme!
On juge alors que la conversation ne languissait pas, et à la nuit seulement nos voyageurs, qui gravissaient alors une haute montagne, cessèrent de parler et s'endormirent, bercés par le chant monotone des postillons, par le balancement de la voiture et par la marche lente et mesurée des nulles, qui, dans celte partie de la route, étaient forcées d'aller au pas.
Le jour commençait à peine à paraître. Piquillo, réveillé par un cahot, regarda autour de lui ; il se frotta les yeux, et crut dormir encore... Il était sous le pouvoir d'un songe terrible qui le faisait reculer de six ou sept ans dans sa vie. Un frisson involontaire parcourut ses veines; il regarda de nouveau.
Ce site, ce paysage, ce carrefour de la forêt, lui étaient trop bien connus pour qu'il lui fut possible de jamais l'oublier. Tout à coup, à sa droit(?, presque au bord de la route, se dressa près de lui comme un immense géant aux formes colossales, aux bras noirs et décharnés.
C'était un chêne qu'il était difficile de ne pas remaniuer ; seul au milieu de tous les autres arbres qui l'entouraient, il était sans verdure et sans feuillage; une )iarlie de son tronc et de ses branches avait été
calcinée; le feu avait commencé l'œuvre de sa destruction, et le temps l'avait achevée.
A l'aspect de ce lien qui, pour un instant, lui rendit présentes toutes les angoisses qu'il y avait ('prouvées, Piquillo |ious>a un cri, et Fernand s'éveilla.
— Ou'."-l-n'? qu'y a-t-il?
— Ce chèue ! vous ne voyez pas ?
— Un arbre frappé de la foudre ; il était assez élevé pour cela?
— Oui, vous avez raison, et je ne sais pourquoi
— Eh bien ?
— Cette rencontre sinistre me semble de mauvais augure.
— Allons donc !.. à vous... un savant!
— Où sommes-nous donc ici ?
— Dans la sierra d'Oca ou dans celle de Moncayo. C'est une longue chaîne de montagnes situées au delà de l'Ebre et qu'il faut franchir pour aller à Madrid, quand on vient des provinces basques, ou, comme nous, de la Navarre.
— C'est juste ! vous voyez que, de nous deux, eu ce moment, le plus instruit c'est vous.
— Oui, savant... comme un postillon! J'ai fait tant de fois cette route, mais pas toujours aussi tranquillement qu'aujourd'hui. Tenez, tenez, dit-il vivement à Piquillo en lui pressant le bras, ne voyez-vous pas là-bas à gauche, au milieu des halliers, le toit ruiné d'une hôtellerie?
Postillon, pas si vite ; mets tes mules au pas.
■Vous ne connaissez pas cette masure ? continua-t-il en s'adressant à Piquillo.
Piquillo ne la connaissait que trop bien; c'était la posada du capitaine Juan-Baptista Balseiro, le berceau de son enlance, le séjour où il avait été en partie élevé, et cette fois il ne lui vint pas à l'idée de raconter à don Fernand l'éducation qu'il y avait reçue.
11 venait de retrouver la petite allée qui s'enfonçait dans le bois et par laquelle il avait voulu tenter sa première promenade. Ces murs ruinés lui rappelaient les scènes dont il avait été le témoin, presque le complice, et il se sentait couvert d'une sueur froide, pendant que don Fernand poursuivait son récit :
— 'Vous voyez cette masure... elle a soutenu un siège contre moi, il y a sept ans à peu près, lorsque j'avais l'honneur d'être capitaine au régiment de la Reine. La place était défendue par d'intrépides bandits, qui se battaient en désespérés. Ils nous avaient même blessé quelques soldats, et moi, qui commandais les opérations du siège, voyant qu'il traînait en longueur, je fis mettre le feu à cette bicoque, et nous tirâmes alors à notre aise sur les bandits qui tentaient de s'échapper.
C'est de la besogne que nous avons épargnée à la justice, qui peut-être du reste ne l'aurait pas faite! Voilà l'histoire de mon expédition dans la sierra d'Oca.
Postillon... va maintenant plus vite et rattrape-nous le temps perdu.
La voiture continua à rouler, et Piquillo, plongé dans ses rétlexions, se mit à comparer le passé au présent, ce qu'il aurait pu être et ce qu'il était; il n'y voyait que des raisons de bénir la Providence.
PIQUILLO ALLIAGA.
Il venait de faire, il est vrai, une pénible découverte, et le fils de la Girakla, le petit-lils surtout de la senora Urraca, n'avait pas à remercier le ciel de sa naissance ; mais, d'un autre coté, il était probablement le fils du duc dT'zède, le petit-lils du duc de Lernia !
L'illustration et l'éclat de la branche paternelle pouvaient balancer les inconvénients de la ligne maternelle, et, tout compensé on pouvait s'arrêter, dans ces deux extrémités de réclielle sociale, à un juste milieu qui composait une naissance fort honorable.
D'ailleurs, l'histoire, qu'il avait lue tant de fois et qu'il connaissait si bien, ne lui offrait-elle pas à chaque instant l'exemple de bâtards adoptés par leur noble famille et qui en devenaient l'honneur '! Des deux fils de Charles-Quint, don Juan d'Autriche ii'était-il pas plus illustre que son frère Philipiie II, qui n'était que roi !
Ainsi donc, lui, Piquillo, pouvait se rendre digne d'Aïxa. La naissance n'était plus un obstacle, et le jeune voyageur, ravi, plein d'illusions, acheva sa route sous l'empire de ses rêves et de ses châteaux en Espagne.
C'était l'occasion ou jamais d'en faire... il était dans le pays.
Ils arrivèrent le lendemain au soir à Madrid. Fernaud lui offrit un logis chez lui, dans son hôtel, eu lui disant, avec cet air de bonté et de franchise qui force les gens à accepter :
— En quoi puis-je vous être utile? que piiis-je faire pour vous?
— J'aurais besoiu d'un protecteur et d'un appui auprès du duc d'Uzède.
— Ah! répondit Fernand en soupirant, je ne puis de ce côté-là vous aider en rien. Je suis brouillé avec le duc, et la moindre protection de ma part vous serait plus nuisible qu'utile. Du reste, disposez de ma maison et de ma bourse comme vôtres.
Piquillo s'inclina en le remerciant.
— Un mot encore, lui dit Fernand en riant; ma jolie cousine, la senora Aïxa et mon oncle lui-même, ne vous appellent jamais que Piquillo, c'est un nom d'amitié... dont peut-être déjà, ajouta-t-il d'un air gracieux, j'aurais, comme eux, le droit de me servir; mais pour ceux qui nous entendraient, un autre nom serait plus convenable; veuillez me dire quel est le vôtre.
Piquillo n'avait jamais pensé à une demande aussi simple. Il fallait pourtant y répondre, et sur-le-champ.
11 ne pouvait se dire de la famille d'Uzède; sa généalogie de ce côté-là était encore trop incertaine.
Mais il était sûr du moins d'être le fils de sa mère ; il n'y avait malheureusement pour lui aucun doute de ce côté, et, pensant à son aieul maternel, au brave soldat lue dans les Alpujarras en défendant sa religion et sa liberté, il dit à don Fernand :
— Mon nom est AUiaga !
— Eh bien! senor Piquillo AUiaga, répondit Fernand en lui tendant la main, en tout temps et en tous lieux comptez sur mon amitié.
Fernand s'habilla à la hâte, courut chez le duc de Lerina lui porter ses dépèches, et répondre à tontes les questions qu'on allait saus doute lui adresser.
Quant à Piquillo AUiaga, il se fît enseigner l'hôtel du duc d'Uzède, et s'y reutlit.
L HOTEL 11 UZEDE .V JIADIUH.
Le duc d'Uzède habitait à Madrid, dans la rue Fuen Carrai, un palais vaste plutôt qu'élégant.
Il ne demeurait point avec le duc de Lenna, son père; il avait son habitation, sa cour, ses flatteurs, et peut-être même déjà ses projets particuliers.
Immensément riche, il passait pour avare. Il est vrai que tout le monde eût paru tel, auprès du duc de Lernia. Il n'en menait pas moins un grand état de maison, et Piquillo, déjà troublé le fut bien plus, quand il vit sous le vestibule du palais cette niasse d'officiers, de pages, de laquais et de gens de toutes les conditions, l'air humble, respectueux et le chapeau bas, quoiqu'il n'y eût encore personne à saluer.
Piquillo demanda d'une voix timide à un homme galonné sur toutes les coutures et tenant à la main une hallebarde, s'il n'y aurait pas moyen d'arriver jusqu'à Sou Excellence.
Le heiduque, la tète haute et l'air insolent, fi-appa de sa hallebarde le marbre du pavé, toussa d'un air de protection, et répondit :
— Monseigneur le duc d'Uzède n'y est pas.
— Je reviendrai, répondit Piquillo.
Il retourna à l'hôtel de don Fernand d'Albayda.
Ce dernier, après une conférence d'une demi-heure avec le premier ministre, était parti brusquement pour Valladolid, où la cour se trouvait eu ce moment ; mais il avait ordonné à son hôtel, avant son départ, que le >enor Alliaga fût traité en son absence comme luimême.
Le senor Alliaga, seul dans ce bel hôtel et en proie à une tristesse qu'il ne pouvait vaincre, eut recours à son, appui, à sa consolation ; il écrivit à Aïxa. Il lui raconta tous les détails de so'n voyage, et lui dépeignit don Fernand d'Albayda comme il le voyait lui-même.
C'était sou héros, son Dieu ; le plus aimable, le plus charmant cavalier qu'il eût jamais vu ou imaginé, car l'imagination était chez lui la moitié de sa vie.
Il finissait en vantant le bonheur de Carmen et la tendresse de son père, qui lui avait choisi l'époux le plus adorable et le plus accompli.
Il lui parlait aussi de l'admiration que don Fernand professait pour elle, admiration qui était, selon lui, la preuve la plus évidente de sou esprit, de son tact et de son bon goût.
Le lendemain, et de bien meilleure heure, Piquillo se rendit chez le duc d'Uzède.
On lui répondit qu'il était sorti.
Il revint à l'hôtel, et, désolé de l'absence de Fernand d'Albayda, dont les conseils auraient pu lui être si utiles, il écrivit encore â Aixa, lui parlant d'elle toujours, de son ami Fernand beaucoup, de lui Piquillo très-peu ; car, avant d'avoir réussi, il ne voulait avouer à personne ses folles espérances.
PIQUILLO ALLIAGA.
Il retourna, 1(! liïndemain, au milieu ilc lajouMK'iî, à riiùti'l (rUz(''ilo. Ou veuait d'ouvrir les di'ux Imitants de la ,^rilll■ dori'e, et le carrosse du duc roulait sous la voùledu vi'stiliiile, rauieuaut sou uiaitre.
l'iquiUo tressaillit do joie, et se dit : Aï\a avait raisou, on ne réussit que par le courage et la patience, surtout à la coor. Eulin, je vais doue voir le duc.
Il se présenta au suisse galonné.
— Son lixcellfiuce uiouseigueur le duc d'Uzùde ?
— Il est sorti.
— Vous voulez dire rentré.
— Sorti.
— Je viens de le voir rentrer...
— Tas pour vous, mon jeune seigneur.
— Et pourquoi ?
— Parce qu'il n'est pas visible.
— Comment donc pout-ou le voir?
— En lui demandant une audience.
— 11 fallait donc le dire.
Piquillo rentra à l'hôtel, écrivit uui; demande d'audience; puis il écrivit à Aixa, il écris it à sa mère, il écrivit à toLit le monde. Il porta lui-même la lettre au palais du duc, pour être Lien certain qu'elle lui serait remise, et demanda quand il aurait réponse.
— Dans huit jours.
— Ah ! mon Dieu !
— Peut-être plus tard; cela dépendra des occupations de monseigneur.
H s'éloigna désespéré, mais qu'y faire ? attendre !
H ne pouvait pas, quoiqu'il en eût bien envie, écrire toute la journée à Aï\a. Ce pouvait être ennuyeux pour elle et dangereux pour lui.
L'amitié vous entraine si loin... surtout l'amitié édite! Quand on est seul avec son cœur et son imagination, ([uaud on n'a pas devant soi une belle personne qui vous intimide et vous fait balbutier, deux grands yeux noirs c{ui vous troublent et vous arrêtent, on n'a plus peur, et c'est effrayant... pour ce qu'on va dire.
Piquillo, pour tuer le temps, prit donc le parti de parcourir Madrid, qu'il ne connaissait pas, et qui valait bien la peine d'être visité. Que le let^teur ne s'effraie pas, je n'aime pas les descriptions, et pour en faire, Piquillo n'avait pas le temps; à peine avait-il ci.'lui de regarder; car, même au milieu de Madrid, sou cœur et ses pensées étaient à Pampelune.
11 passait, d'un air indifférent, dans les belbi^^ eues d'Alcalaet de San-Bernardo, sur la plaza Major ou à la puertadel Sol, devant le palais du roi, devant li>s jardins de Bueu-Retiro et de las Delicias, c^t traversait le beau pont sur le Manzanarès sans faire attention qu'il ne maïKjuait rien qu'uue rivière !
Enliii, après quelques jours de promenade, il se trouva nu matin dans la rue d'Atocha, une des plus belles, des jilus spacieuses et des plus richesde la ville de Madrid. Il s'arrêta devant un magasin brillant qui flattait moins encore ses yeux ([ue sou odorat, et il lut, sur la devanture de la boutiipie, ces mots :
Andréa Cazoltta, parfumeur de la cour.
De chaque côté de la bouti([ue, à vingt pas et plus, s'étendait une odeur de benjoin, de tubéreuse et de jasmin capable de dminer la niigraine aux passants;
malgré le danger, nous avons dit que Piquillo s'était arrêté.
Il relisait ce nom : Andréa Cuzokta, ([ui n'était pas nouveau jiour lui; mais il ne pouvait se rappeler où il l'avait d('jà (;iiteiulu ]irononcer, et, las de chercher en vain, il continua sa route.
A (lueUiues pas de là, en détournant à gauche dans une rue étroite et obscure, il passa près dune petite boutique peinte en bleu qui n'était pas ouverte, mais au-dessus de la porte le liruit de trois pal.dtes en plomb que le vent agitait l'une contre l'autre, lui (it lever les yeux, et avec une surprise et un battement de cœur inexprimables, il vit cette inscription écrite en gros caractères :
AHEN-AHOU, dit GUNtiAltELLU, baubier.
Il retrouvait un ancien ami! c'était là sans doute que demeurait le barbier avec Juanita, sa nièce, et l'on revoit toujours avec tant déplaisir ceux à qui l'on a rendu service !
Par malheur, et quoique ce fût jour de la semaine, la boutique était fermée, et probablement depuis longtemps, à en juger par les araignées qui avaient étendu leurs toiles sur les volets, et par les placards et avis divers qu'on y avait apposés.
Piquillo frappa à la porte; on ne lui répondit pas. Il s'adressa à un naranjero, un fruitier voisin, et demanda le seigneur Gongarello.
— Je ne le connais pas.
— C'était votre voisin.
— Il est parti.
— Depuis quand ?
— Depuis trois ans.
~ Uù est-il allé'?
Le fruitier.le regarda avec terreur, et réiioudit :
— Je n'en sais rien.
— Et comment sa bouti(iue n'est-elle pas louée'?
— Il y a des gens qui portent malheur aux maisons qu'ils habitent.
— Gomment cela?
— Cela ue me. regarde pas... Si vous voulez des I oranges ou des citrons, vous n'avez qu'à parler ; j'eu | ai de Murcie et du Portugal, choisissez. i
Pi(iuillo n'en put tirer autre chose ; mais dans ce moment le souvenir qu'il avait jusipie-là vainement ] clieirhé lui revint tout à coup a l'esprit, le ]iarfumeur I de la cour!.. Cazoleta! ;
C'est bien cela, Gongarello avait quitté Pampelune j pour Madrid, et le soir où il avait couché dans l'hôtel- | k'rie du capitaine Juau-Ltaptista, il avait raconté, à I souper, aux bandits, qu'il comptait sur la protection j et le crédit de son parent Audrea Cazoleta, parfumeui" | de la cour. !
Deux minutes après, Piquillo était au milieu de l'é- | légant magasin.
— Le seigneur cavalier veut-il des essences à la rose, à l'œillet ou à la vanille? lui dit un petit homme aux yeux ronds et au nez pointu. Désirez- vous des sachets ou des gants parfumés? Demandez.
— Je vous demanderai ce qu'est devenu le barbier Gongarello, votre pai-eut?
PIQUILLO ALLIAGA.
— Mou jiai'cnt ! s'écria le marchand en laissant lonilior le paquet de gants qu'il tenait à la main, ce n'est pas vrai ! c'est celui de ma femme Cazilda.
— Peu importe ! moi, je suis son ami.
— Dites-vous vrai ?
— Son ami intime, je vous le jure! Piquillo! qui lui a sauvé la vie dans la sierra d'Oca et de Moucayo.
— Histoire qu'il nous a racontée tant de fois, dit le parfumeur en se rassurant un peu. Quoi! c'est vous, seigneur cavalier, vous eu êtes bien sûr? Je vous avais pris pour un alguazil déguisé.
— Je ne pardonnerai pas à ma figure d'avoir pu vous donner une idée pareille, mais dites-moi seulement...
— Parlons bas, seigneur cavalier! quoique j'dine beaucoup cet excellent Gong.irello, qui était mon compère et mon cousin, — ou plutôt celui de ma femme, j'aimerais mieux ne vous en rien dire...
— Eli bien! moi, je vous en parlerai, dit à vuix basse la senora Gazoleta eu s'avançant et en prenant part à la conversation.
— Silence, nia femme!
— Eh! ne craignez rien, personne ne peut nous entendre. Oui, seigneur cavalier, (îongarello est mon parent, je suis Maure comme lui...
— Maure baptisée! s'écria le mari, c'est comme qui dirait chrétienne de naissance.
— Eh ! qu'importe V
— G'est important quand on est parfumeur de la cour ! sans cela, et si je n'avais pas peur de perdre ma place, je ne craindrais rien... j'aurais même parlé, réclamé en faveur de Gongarello.
— Que lui est-il donc arrivé"?
— On n'en sait rien! il était volontiers assez jovial, assez causeur ; il était au fait de tout, et on l'aimait dans le quartier, parce qu'un barbier bavard c'est utile et économique : en se faisant faire la barbe, on apprend les nouvelles. Il commençait déjà une bonne maison, etsauiéce Juanita aurait pu devenir un assez bon parti, lorsqu'un soir, il y a de cela trois ans, les voisins virent entrer dans sa boutique, pour être rasé, un homme qui en avait bien besoin, une barbe noire eLépaisse!.. un air efl'rayant dont Gongarello n'eut pas assez peur.
On ne sait pas ce qu'il lui raconta ou ce qui se dit entre eux; mais le lendemain de bon matin la boutique du barbier était fermée et u'a pas été ouverte depuis !
Lui et sa nièce avaient disparu, et jamais on n'en a entendu parler.
— Jamais! répéta le parfumeur à voix basse et en appuyant sur le mot.
— On a dit dans le (juartier, continua sa femme, que la personne qui était venue ainsi le faire causer, était un membre du saint-oilice, ou un alguazil déguisé.
— Voilà pouriiuoi j'ai si peur, dit Gazoleta.
— Quelques-uns même ont assuré que c'était Bernard y Royas de Sandoval lui-même, le grand inquisiteur !
— Tant il y a que, depuis ce temps, on n'a pas eu de ses nouvelles.
— Et personne' u'ose eu demander.
— Et voilà, seigneur cavalier, toutes celles que nous pouvons vous donner.
Piquillo soupira en pensant à Gongarello et surtout à Juanita, sa première iirotectrice; il. acheta quelques parfumeries au seigneur Gazoleta, et revint plusieurs lois causer avec Gazilda, sa femme, qui était bonne et obligeante; et puis, il y avait du sang mauresque dans ses veines, et par un instinct naturel aux opprimés, tous les Maures se comprenaient et se portaient entre eux consolation, secours et amitié !
Les huit jours s'écoulèrent ; Piquillo n'avait pas reçu de réponse du duc d'Uzède. Il raconta ses chagrins à Cazilda, devenue sa coufidente ; celle-ci lui donna le conseil le plus raisonnable et le plus ennuyeux... celui d'attendre !
Huit jours se passèrent encore; aucune nouvelle de sa demande d'audience ; la patience de Piquillo était à bout, il se rendit à l'hôtel, décidé à entrer de vive force s'il le fallait.
Il demanda Son Excellence.
— Son lixcellence ! dit le suisse d'un air étonné.
— Oui, répondit avec colère Piquillo, monseigneur le duc d'Uzède; il faut absolument que je lui parle, pour une affaire de famille qui l'intéresse, lui personnellement.
— Seigneur cavalier, répondit gravement le suisse, vous seul ignorez que Son Excellence est partie depuis quatre jours pour Valladolid, où se tient la cour en ce moment.
Pour le coup, Piquillo fut at terré . Quel parti prendre '? Fernand d'Albayda n'était pas de retour; il ne pouvait demander conseil à personne, il courut chez Cazilda.
Lorsqu'il entra dans la boutique du parfumeur, le seuor Gazoleta était occupé avec ses principaux garçons, d'une commande très-pressée, d'une caisse ([u'il fallait expédier au plus vite, de sorte que Piquillo put causer à son aise dans rarrière-bouti({ue avec la senora Gazilda.
— Le duc est parti, lui dit-il, parti pour Valladolid; je crains qu'on ne m'abuse encore et que ce ne soit pas vrai.
— Eh mon Dieu ! nous venons de l'apprendre à l'instant, il n'y a pas à en douter.
— 11 faut absolument que je voie le duc ; il y va de mon bonheur, de mon avenir, de toute mon existence.
— Partez alors pour Valladolid.
— Quarante lieues encore !
— Qu'importe ?
— Je n'hésiterais pas, si je devais être plus heureux; mais je trouverai à Valladolid les mêmes obstacles, les mêmes empêchcnueuts.
Gomment arriver jusqu'à ce grand seigneur'? ce sera plus dilKcile encore à la cour qu'à Madrid, où il n'avait rien à faire; qui me donnera les moyens de pénétrer dans son appartement, de lui parler à lui en particulier, en tête-à-tête"?
G'est cependant ce que je désire, ce qu'il me faut, et quel ami assez puissant, quelle protection assez haute ]iomrait faire cela pour moi? Y en a-t-il"'
— Peut-être ! lui dit Gazilda.
— Et qui donc?
— Moi !
PIQUILLO ALLIAr,A
— Vous ! il serait possible ! vous auriez ce crédit'.'
— Des aujourd'hui si vous voulez, si cela vous couvieut.
— Parlez, parlez, je suis prêt, tout nie couvieiidra.
— Eh bieu, nous sommes parfumeur de la cour; c'est chez nous que beaucoup de grands seigneurs, entre autres le duc d'Uzède, font leurs emplettes ordinaires. A l'instant même nous recevons de lui une commande.
La voici, lui dit-elle en lui montrant un papier. 11 nous prescrit de lui envoyer le plus promptement possible à Valladolid, où il vient de se rendre, une caisse de parfums et de cosmétiques que l'on ne remet d'ordinaire qu'à lui-même, et nul doute qu'on ne fasse entrer sur-le-champ, dans ses petits appartements, la personne chargée par nous de cet envoi.,. Comprenezvous?
— Ali ! s'écria Piquillo, qui répugnait à se présenter ainsi pour la première fois devaut son père, ii'avezvoiispas d'autre moyen'/
y avait (hti3 ce plal?
— Aucun autre! Celui-ci vous assure l'entretien particulier que vous désirez, car il y aura, dans cette caisse, certaine tiole que Son Excellence ne fait voir à personne !
— Gomment cela"?
— Le duc, lui dit-elle à voix basse, a de fort beaux cheveux... des cheveux trés-noivs qui ne le sont pas toujours! nous seuls en connaissons le secret, et il reçoit d'ordinaire sans témoin ceux qui viennent de notre part. Voyez, décidez-vous.
Piquillo hésita longtemps; mais, comme l'avait dit Cazilda, il n'y avait pas d'autre moyeu. It'ailleiu-s le tout était d'arriver prés du haut et puissant seigneur, et dés que celui-ci saurait la vérité, pourrait-il ne pas pardonner nue pareille ruse?
— Merci, dit-il à Cazilda, merci du service que vous me rendez. Nou-seulement vous ne vous eu repentirez pas, mais si je réussis comme je l'espère, je ne vous oublierai jamais, et je me tlatte même que le ducd'Uzéde vous eu saura gré.
Le leiulemain, le descendant des Royas de Sandoval et du duc de Lernia, obligé, pour entrer dans sa noble maison, d'avùir recours à la maison Cazoleta, partit de grand matin pour Valiadolid, muni des instructions de Cazilda et de la précieuse cassette.
LA GOUa A VALLADOLtD.
Dans une pièce solitaire et retirée, dans un cabiuet autour duquel régnait une riche bibliothèque dorée, assis dans un large fauteuil et devant un bureau de travail chargé de livres, de dossiers et de parclu'uiins, un homme se faisait les ongles, c'était le duc d'Uzède.
La porte principale s'ouvrit, un valet de chambre parut.
— Leduc de Medina-Cœli demande à parler à Votre Excellence.
— Dites au duc que si j'avais été prévenu de sa visite, je mo serais arrangé pour lui donner quelques instants... mais jene le puis ce matin... je suisoccupé.
— Le premier salon est encombré de solliciteurs, de prsonnes à qui Votre Excellence a donné audience.
— Répondez qu'il m'est impossible de recevoir... je suis occupé !
Le valet de chambre sortit, et le duc se remit à faire ses ongles.
Quelques instants après, il se leva, se promena en long dans son cabinet d'un air pensif, s'approcha d'une belle glace de Venise, et dit d'un air sombre : Mon teint ne se bonifie pas! l'air de Valiadolid ne me vaut rien ! *
11 se promena de nouveau, cette fois en large... puis se rapprocha de la glace; il regarda ses dents, qui étaient fort belles, ses cheveux, qui étaient moins noirs qu'à l'ordinaire et dont les racines commençaient à se montrer d'un rouge brun.
— Pourvu, s'écria-t-il avec inquiétude, que le message que j'attends ne tarde pas !
11 sonna si vivement qu'il manqua de briser la sonnette, et les pauvres solliciteurs restés dans le premier salon se regardaient et se disaient à demi-voix : — Il parait qu'il y a de grands événements, et qu'une importante affaire s'agite en ce moment.
Le valet de chambre rentra etiVayé.
— Je n'y suis pas, dit le duc d'im ton grave, mais si l'on venait de Madrid... écoutez...
Et quoi(ju'ils fussent seuls, il lui parla basa l'oreille et ajouta tout haut :
— Vous entendez?
Le valet s'inclina et sortit.
Après s'être encore complu quelques instants dans sa taille, qui était haute et bien prise, après avoir admiré sa jambe, qui était line et élégante, et sa robe de chambre brochée en or, le duc, faisant un effort sur lui-même, et comme se reprochant le temps qu'il venait de perdre, se rapprudia vivement de son fauteuil, s'assit devant son bureau de travail, écarta les lettres
et les papiers qui l'encombraient, prit trois ou quatre plumes, et s'amusa à les tailler.
11 était depuis quelques minutes dans cette occupation, plus ordinaire qu'on ne croit aux hommes d'État, lorsqu'on frappalégèrement à une petite porte à gauche de la cheminée, porte cachée dans la boiserie et de plus recouverte par une tapisserie. Le duc se leva avec l'impatience d'un homme qu'on arrache à un important travail, alla ouvrir, et s'écria d'un air galant : — La comtesse d'Altamira!..
C'était unesuperbe personne,qui n'était plusjeune... ce n'était passa faute, mais qui était encore belle et qui avait juré de l'être tant qu'elle le pourrait! elle avait tenu parole. Le temps avait beau faire, il était impossible d'opposer à ses attaques nue résistance plus opiniâtre et plus habile.
La comtesse d'Altamira, que nos lecteurs se rappelleront peut-être avoir entrevue à Valence dans les jardins du palais et plus tard avec la reine Marguerite, lors de sa visite au Maure Albérique, la comti'sse d'Altamira était une des premières dames du palais et des plus haut placées, quoiqu'elle y fût à peu près mal avec tout le monde, position qui se rencontre parfois à la cour et dont voici, à cette circonstance, l'explication. Don Juan d'Aguilar,actuelleinent vice-roi de Navarre, avait eu deux sœurs, beaucoup plus jeunes que lui. Quoiqu'il n'eût pas de fortune à leur donner, toutes deux s'étaient fort bien établies.
La première, Isabelle d'Aguilar, bonne, douce et aimante, avait épousé Alonzo d'Albayda, un des premiers barons du royaume de Valence; de ce mariage, étaitnéFeruandd'Albayda,qui depuis longtemps avait perdu ses parents.
La seconde sœur , la cadette, Florinde d'Aguilar, d'une beauté éclatante, mais flère, hautaine, égo'iste et n'aimant qu'elle, s'était fait adorer aisément du comte Altamira, un des premiers écuyers de Philijjpe II, car elle avait autant d'esprit que son mari en avait peu; de plus, de l'ambition, de l'adresse, de l'audace et l'amour de l'intrigue poussée jusqu'à la passion ! c'était sa vie !
Elle avait besoin de mouvement, de danger, d'émotion, et se disait, comme plus tard la duchesse de Loiigueville : cela tourmente... mais cela occupe!
Sous Philippe II, qui n'aimait point ce genre d'occupation, la comtesse, qui était fort jeune alors, lança lieux ou trois fois son mari dans des projets dont il ne se doutait même pas, et qui faillirent le perdre.
Heureusement pour lui , une fluxion di> ]ioitrine l'enleva aux complots qui l'auraient compromis.
Restée seule, la comtesse intrigua en chef et pour son compte, mais avec l'adresse et la modération qui était alors de rigueur.
Nous avons vu que Philippe II, qui redoutait pour son héritier l'esprit et le talent, avait pris tous les moyens possibles pour l'en préserver.
Le succès avait, en grande partie, secondé ses efforts paternels.
Mais il n'avait pu, quoi qu'il fit, isoler complètement le jeune prince. Il avait laissé auprès de lui son ancienne gouvernante, la marquise de Vaglio, un gentilhomme de la chambre nommé Muriel, et Hoyas
PIQUILLO ALLIAGA.
ni
y Saiidoval, marquis de Dénia, depuis duc de Leruia.
La comtesse d'AllaruiiM voyant qu'il n'y av.iit rien à faire pour le présent, voulut au moins s'assurer l'avenir. Elle s'attacha à la marquise de Vaglio, et ce quatuor forma à peu près toute la camarilla du prince royal. Cette petite cour était peu occupée et n'avait rien à faire qu'à amuser l'infant d'Espagne.
Il n'est pas prouvé que la comtesse n'eût pas dès lors l'idée de le soumettre à sa domination et d'exercer, comme favorite, l'empire que le duc de Lerma exerça plus tard comme favori; mais le moyen de tenter un pareil projet, avec Philippe II, qui voyait tout; avec le marquis de Dénia, qui l'eût peut-être dénoncé, et surtout avec un jeune prince tellement soumis et craintif qu'il n'eût osé prendre de l'amour sans en demander la permission au roi son père!
La comtessi! se contenta donc de servir les desseins du marquis de Dénia, au lieu de les traverser : c'était jilus loyal, et d'ailleurs elle ne pouvait faire autrement.
La marquise de Vaglio, la comtesse, Muriel et le marquis s'entendirent franchement pour partager les lionnes grâces du prince royal, et pour exploiter sa puissance quand il serait roi.
Eu attendant, ils avaient besoin d'appui et ne savaient où en trouver; personne à la cour n'aurait osé venir à eux. Le confesseur du roi était dominicain, et par conséquent toute l'inquisition était dévouée à Philippe II.
Le père Jérôme, Florentin, de l'ordre des jésuites, qui avait un grand crédit par sa compagnie et surtout par son talent comme prédicateur, fut le seul qui otfrit secrètement au marquis de Dénia son appui et celui de son ordre : d'abord, en haine des dominicains, leurs rivaux et leurs ennemis naturels; ensuite ils espéraient par là arriver, après la mort de Philippe II, à diriger la conscience de son successeui-, objet de tous leurs vœux.
Le marquis de Dénia promit donc que le confesseur du nouveau roi serait choisi dans l'ordre des jésuites, et l'ordre fournit au marquis, sur sa signature et sa responsabilité, toutes les sommes dont il avait besoin, pour subvenir aux dépenses du jeune prince, à qui le roi son père ne donnait pas d'argent.
Ce fut là, au dire de tous les historiens, le moyen le. plus puissant employé par Dénia et ses alliés pour capter la faveur de leur jeune maître.
Mais quand Philippe II fut mort, quand son fils eut, dès les premiers jours de son règne, remis toute l'autorité royale entre les mains du duc de Lerma, celuici, maître absolu, vit venir tout le monde à lui.
Le patriarche d'Antioche Ribeira lui amena le clergé, lioyas de Sandoval lui amena l'inquisition, et le duc se trouva fort embarrassé de ses anciens alliés, les jésuites, qui réclamèrent ses promesses et leur argent.
Le père Jérôme voulait être confesseur du roi; Sandoval et Ribeira, ennemis déclarés de l'ordre do Loyola, voulaient que ce confesseur fût un dominicain.
Le duc de Lerma n'était ni assez fort, ni assez habile, pour tenir la balance, d'une main ferme, entre deux puissances aussi redoutables. Pour les oj)poser l'une à l'autre, et les faire toutes les deu.x concourir à ses desseins, il eût fallu être Richelieu ; mais Richelieu u'était pas encore venu, et plus tard le ministre
espagnol eut à lutter contre lui sans pouvoir le vaincre ni l'imiter.
Le duc prit, comme tous li;s gens faibles, uii terme moyen. N'osant satisfaire entièrement aucun des deux partis, il s'arrêta à une résolution qui les mécontenta tous les deux.
Il ne choisit le confesseur du roi, ni parmi les jésuites, ni jiarmi les dominicains, mais parmi les cordeliers. Il nomma à celte place un pauvre moine, nommé fray Gaspard de Cordova, homme d'un extérieur négligé, qui portait un bonnet et des souliers déchirés, qui n'avait ni goût ni talent pour l'administration de l'État, et qui était incapable de s'en mêler.
De sorte que, grâce à cette nomination, la place resta toujours vacante, et que les deux partis continuèrent à se la disputer.
Quant à la marquise de Vaglio et à Muriel, le duc n'en avait plus besoin et n'y pensa plus.
La comtesse cependant n'était pas femme à se laisser oublier ; elle réclama avec aigreur, et pour la calmer on lui donna d'abord la place de première dame d'honneur de la reine ; puis on la nomma gouvernante des enfants d'Espagne.
Mais c'était trop peu pour elle.
Ce qu'il lui fallait, c'était du pouvoir, c'était sa part dans le gouvernement ; et ses prétentions devinrent si exagérées que le duc de Lerma se lit ce raisonnemi-nt tout naturel : Il est impossible de ne pas nous brouiller un jour; brouillons-nous tout de suitp; j'y gagnerai ce que j'aurais été obligé de lui donner dans l'intervalle.
Cette pensée reçut promptement son exécution. Dès le jour même le cabinet du ministre fut fermé à la comtesse, et les anciens amis devinrent ennemis mortels.
La comtesse, la rage dans l'âme, jura de se venger, de renverser ce ministre ingrat qu'elle avait contriJiné à élever, et ce fut désormais la seule occupation de sa vie.
Elle aurait intrigué pour rien; à plus forte raison pour une cause aussi juste.
Elle se tourna d'abord du côté de la reine, qu'elle supposait être fort mal disposée pour le favori. La reine reçut ses avances avec une dignité, une froideur et même un air de mépris qu'elle ne put s'e.iipliquer et qui l'éloignèrent pour toujours.
.Marguerite n'avait point oublié la conversation qu'elle avait entendue, la veille de son mariage, dans les jardins de Valence; Marguerite croyait à la franchise et à l'aniitié : elle ne pouvait croire à la comtesse d'Allamira.
Celle-ci revint alors à ses anciens amis, le père Jérôme et les siens, furieux, comme elle, contre le ministre qui les avait joués. Ils mirent en commun leur vengeance, leur fortune et leur esprit.
Le père Jérôme et la comtesse eu avaient beaucoup et ils s'adjoignirent quelqu'un qui en avait au moins autant qu'eux.
C'était le confesseur de la comtesse, un pauvre moine, bien célèbre depuis par ses ouvrages, mais inc junu encore, et qu'on nommait .\ntoine Escobar y Mendoza.
Il n'avait pas alors trente ans, il était jésuite depuis
PIQUiLLO ALLIAGA.
l'âge de quinze ans. Son premier ouvrage avait été un poëme, en vers latins, consacré à la gloire de saint Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus. Grâce au père Jérôme, dont il était l'élève, il se distingua ensuite comme prédicateur.
Sa facilité d"élocutiou était si grande, que souvent il montait deux fois en chaire dans la même journée et discutait le pour et le contre avec une égale supériorité. Honmie d'une habileté et d'une érudition profondes, passionné pour la gloire de son ordre, et de bonne foi dans sou genre, comme Ribeira, l'archevê^iue de Tolède, l'était dans le sien.
Escobar eût brûlé la moitié de l'Espagne en l'honneur de Loyola; Ribeira eût brûlé l'autre moitié en l'honneur de saint Dominique.
Mais comment renverser le duc de Lerma, ce favori tout-puissant, plus roi que le roi lui-même, protégé par l'inquisition et défendu par l'imbécillité de son maître?
Tout lui était soumis et dévoué. Il ne voyait autour de lui que des tlatteurs et des courtisans dont les trésors de la monarchie lui servaient à payer les appointements.
Non content d'avoir partagé les principaux emplois entre tous les siens, il s'était appliqué à rendre la faveur royale héréditaire dans sa famille; il élevait son fils, le duc d'Uzède, à remplir après lui la place de favori.
Comment attaquer un pareil homme, dans une grandeur si élevée etsi bien fortihée? où lui découvrir un endroit vulnérable?
Eh bien, cet endroit faible, cette brèche à son bonheur, la comtesse l'avait trouvé.
Si l'histoire n'était pas là pour l'attester, si les événements ne l'avaient pas prouvé, le fait paraîtrait incroyable, impossible, absurde, et cependant c'était la vérité. Le duc de Lerma avait chez lui, dans son intérieur, quelqu'un qui aspirait à le renverser.
Cette personne, c'était son fils!
Entendons-nous : le duc d'Uzède n'avait pas eu d'abord tout à fait cette idée, mais peu à peu la comtesse avait fini par la lui donner.
Le duc d'Uzède n'était pas méchant, mais c'était un sot, le sot le plus beau, le plus radieux, le plus content de lui qui se soit jamais épanoui à la cour, et l'on ne sait pas jusqu'où peut aller un sot quand il est bien mené !
Celui-là était en bonnes mains. En lui parlant de l'ingratitude de son père envers elle, la comtesse s'était fait plaindre; en lui parlant de lui, duc d'Uzède, et toujours de lui, elle s'était fait aimer. Elle n'eut pas besoin d'autre coquetterie. Plus elle l'admirait, plus il l'adorait.
Dès ce moment, c'est sur le duc d'Uzède que reposèrent toutes les espérances du parti.
Le père Jérôme se chargea de son esprit, la comtesse de son cœur, et Escobar de sa conscience.
Le duc de Lerma, ainsi que nous l'avons dit, voulait, en bon père, élever son fils à lui succéder. Il avait essayé de le pousser dans l'intimité du roi; il avait tenté surtout de l'introduire dans les diflérents conseils. Il avait été obligé d'y renoncer; Sandoval le lui avait demandé en grâce. Il y avait trop de danger à
lui confier le secret de l'État ou le maniement des affaires.
Le duc de Lerma et Sandoval, après s'être consultés entre eux, avaient été forcés de s'avouer, en famille, l'un que son fils, l'autre que son neveu n'étaitqu'un sot.
Quoique cette délibération eiit été secrète, les effets s'en manifestèrent bientôt. On lui retira peu à peu toute confiance, tout pouvoir, tout crédit; mais, par tendresse ou par égard, on lui laissa l'apparence de ce qu'on luiôtait, et depuis longtemps il n'était plus rien que l'on croyait encore dans le monde qu'il était quelque chose.
Escobar et la comtesse étaient trop habiles pour ne pas voir, et ils virent; bien plus, ils eurent l'adresse et la cruauté de ne tromper le duc en rien, de lui montrer la vérité tout entière, de la lui faire toucher, comme on dit, au doigt et à l'œil.
Ils lui prouvèrent facilement que son oncle et son père le regardaient comme incapable, et le traitaient comme tel.
Le duc d'Uzède fut indigné.
La comtesse feignit de l'être encore plus que lui.
Il devint furieux; et la fureur de la comtesse parut telle que lui-même fut obligé de la calmer.
Mais le coup l'avait frappé au cœur, ou plutôt dans son amour-propre, la blessure était incurable.
Il devint jaloux des honneurs et de la puissance dont jouissait son père. On avait beau le flatter et l'honorer : c'était pour arriver à son père que l'on passait par lui; car après tout, il le comprenait sans peine, il n'était rien, il ne faisait rien. De là, un sentiment tout naturel d'opposition qui le portait à dénigrer et à blâmer tout ce qu'on faisait; de là. l'idée si facile à faire germer dans son orgueil, que s'il était à la tète des affaires, tout irait autrement; de là, le désir immodéré d'arriver au premier rang.
Mais ce premier rang était occupé... ce premier rang où tout le monde l'appelait, il fallait, pour s'en emparer et pour y briller, qu'il fût vacant... Donc, comme disait Escobar, qui était l'homme aux conséquences, donc il fallait... dans l'intérêt de l'Espagne, souhaiter que le duc de Lerma se retirât des allai n s.
C'est ainsi que, de conséquence en conséquence, le duc d'Uzède en était arrivé à désirer vivement la retraite de son père, et de la désirer à y aider, il n'y avait qu'un pas.
LA COUR A VALLAIIOLID (SUitc).
Tel était l'état des choses, lorsque le duc, qui était à travailler dans son cabinet, vit entrer la belle comtesse d'Altamira, que depuis bien longtemps nous avons laissée sur le seuil de la porte, et à laquelle nous nous hâtons de revenir.
— Vous, comtesse ! s'écria le duc enchanté, et de si bon matin !
— Je pars... un voyage... des affaires de famille! j'y suis obligée... Je vous conterai cela.
PIQUILLO ALLiAGA.
— Vous parlez! ot je vais rester seul à Valladolid, où je m'ennuie à périr !
— Pourquoi y ètes-vous venu?
— Pour vous d'abord, comtesse! ; et puis le moyen de rester à Madrid quand toute la cour est à Valladolid ! on a l'air de ne servir à rien.
— On ne vous a donc pas enjoint d'y venir?
— Du tout.
— La gazette de la cour l'avait dit.
— Par mon ordre.
— C'est bien ! je reconnais là vjtre tact, votre esprit.
— Pourquoi aussi transporter la cour à Valladolid ! quelle idée, et à quoi bon ?
— Vous ne le savez pas ?
— Eh! non, vraiment... Est-ce qu'on me dit rien à [X'ésent!
— Ils vous craignent trop pour cela.
— Je le vois bien... mais patience! Et vous dites, comtesse, que vous savez... vous...
— Oui, par la reine elle-même, ou plutôt par son mécontenteineut; car la reine ne dit rien non plus.
— C'est une cour muette !
— Et ennuyeuse !.. quand vous n'êtes pas là; il n'y a que vous qui égayez le roi par vos saillies.
— Ce pauvre roi est si nul !
— Il faut savoir se mettre à sa portée, ce que vous entendez à merveille ! lui plaire, l'amuser; de là dépend pour nous le succès.
— Je le comprends bien... nous avons passé hier la soirée à découper de saintes images!., mais vous disiez donc que la reine...
— La reine est au plus mal avec le roi et avec le ministre, qui d'abord eu avait peur et craignait qu'elle ne prit quelque empire sur son mari... mais elle ne s'occupe plus d'affaires, et ne se mêle de rien.
— Alors on doit être rassuré.
— On a peur de tout. Sa Majesté la reine, qui est Autrichienne, ne voyait dans son intimité, à Madrid, que la vieille impératrice, sœur de Philippe IL
— Elle existe donc encore?
— Toujours, c'est la seule parente de la reine ; et, ce que vous ne croiriez jamais, c'est que le ministre, à qui leur amitié porte ombrage, et qui redoute quelque complot de leur part, leur a l'ait détendre par le roi de se parler seules ou eu allemand.
— Ce n'est pas possible !
— C'est comme je vous le dis! Et vu que la reine ne tenait aucun compte de cet avis, et continuait son jargon germanique avec sa vieille parente, c'est, diton, pour les séparer que le ministre a transporté la cour à Valladolid (1).
— Ce n'est pas croyable !
[ — Tout cela est si mesquin, tout ce monde-là est si ['Craintif, si méticuleux! Point de portée! point de I grandes vues ! Itien de ce ([ue vous auriez, vous, monj sieur le duc, si vous étiez là !
j — Certainement! dit le duc avec un air capable. ^ Puis il ajouta avec un soupir : Mais il faut y être... il "aut y arriver...
4) Liopoia Kaiike, p. 210.
— Et nous en sommes peut-être plus prés que vous ne croyez.
— Comment cela?
— Grâce à la reine, qui va nous servir sans le vouloir. Mais du silence !
— Le duc alla sur la pointe du pied fermer les verrous de la porte principale, et revint s'asseoir mystérieusement près de la comtesse, qu'il écouta d'un air important et affairé.
— Il y a (juelques années, dit la comtesse d'Altaniira, six ou sept ans à peu prés, lors du mariage de Sa Majesté, et quelques jours après le voyage de la reine dans le royaume de Valence, il s'est passé entre elle et le roi une aventure mystérieuse que je n'ai jamais pu savoir au juste.
— Et que je sais, moi !.. dit le duc gravement; car on me disait tout alors !
Et s'approchant de l'oreille de la comtesse, il lui dit à demi-voix :
— La reine avait usé de son pouvoir de jeune mariée pour obtenir de l'amour du roi la grâce d'une personne qui m'avait insulté, et que j'avais fait mettre dans la tour de Valladolid... car j'avais du crédit aloi'S !..
— Quelle était donc cette personne ! demanda la comtesse avec curiosité.
— Le jeune don Fernand d'Albayda !
— Mon neveu ! s'écria la comtesse en riant. Voilà ce que je ne savais pas. Mais cela ne m'étonne point. D'Albayda est un charmant garçon, un joli cavalier à qui beaucoup de grandes dames veulent du bien; j'ignorais que la reine fût de ce nombre... Et moi qui
négligeais ce pauvre Fernand et ne le voyais
jamais!.. C'est mon neveu, après tout... mon plu» proche parent... et je veux désormais...
— Eh ! non, comtesse, dit le duc avec impatience, vous êtes dans l'erreur : la reine ne le connaît pas et ne l'a jamais vu, pas plus que don Juan d'Aguilar, qu'elle a fait nommer à la même époque vice-roi de Navarre.
— Mon frère ! s'écria Florinde en riant de nouveau, comment, c'est ainsi qu'il a obtenu ce titre qu'il croit bravement ne devoir qu'à ses anciens services... Ah çà! il parait que toute ma famille, excepté moi, est protégée par la reine... qui est censée ne se mêler de rien. Et d'où cela vient-il? comment cela se l'ait-il?
■— Je l'ignore !
— Vous qui saviez tout... dans ce temps-là.
— Tout ce que le ministre savait !.. Mais personne, pas même lui, u"a pu découvrir d'où venait l'intérêt que la reine portait à don Juan d'Aguilar et à son neveu; et, le plus étonnant, c'est que don Juan, ni son neveu n'en ont eux-mêmes jamais rien su, pas plus que moi; je vous le jure.
Et, pour finir l'histoire, dont voici le plus curieux, continua le duc d'Uzede, mon oncle Sandoval, le grand inquisiteur, etirayé du crédit que pouvait preutlre la reine dans certains moments, obtint du roi... au nom de l'inquisition et de la cour de Home... mais vous n'allez pas me croire...
— Si, dit la comtesse en souriant , je crois tout de Sa Majesté.
— Il obtint du roi que de sa vie il ne parlerait plus
PIQUILLÛ ALLIAGA.
d'aflaiivs d'iUat à la reiiii'... même dans le lit royal... Floriiule pailit d'un uclat de rire qai se prolongea tellement que le duc eut tontes les peines du monde à l'arrêter.
— Comtesse!.... comtesse!.... lui disait-il, prenez garde ; si l'on vous entendait, cela me ferait du tort.
— Comment ! l'on ne peut pas rire ?
— Dans le caliinet d'un homme d'État. — Impossible!., cela ne se fait jias.
— Eh bien! eh bien! reprit la comtesse en cherchant à modérer sa gaieté, eh bien ! notre digne roi a signitié à sa femme ses nouvelles intentions... conjugales?
— Oui, mais la reine a répondu lièrement : « Que « la dernière bourgeoise de son royaume avait le droit « de prendre intérêt à la fortune et aux affaires de son « mari ; que sans cette confiance, il n'y avait point de « mariage, quelle ne se regardait plus comme ma- « riée; qu'elle permettait au roi de s'enfermer seul « dans son cabinet, mais qu'elle réclamait la même « permission, pour elle, dans sa chambre à coucher...»
Et cette permission, elle l'a prise !
— A merveille ! s'écria Florinde avec joie ; nous voici justement arrivés où je voulais en venir. Oui, la reine a tenu sa parole. J'étais certaine de ce l'ait, mais j'en ignorais la cause. Oui, sa chambre royale est fermée au roi, son mari.
— Je comprends alors!.. Sa colère dure toujours!
— Nullement. Elle tient avec calme et sang-froid une résolution qui ne lui coûte rien; au contraire, ou dirait qu'elle a été charmée de l'occasion, et qu'elle s'est empressée de la saisir.
Quant à l'autorité qu'elle reprendrait encore... et qu'elle conserverait toujours, si elle le voulait, elle ne parait pas s'en soucier le moins du monde ; elle voit autour d'elle chacun se disputer le pouvoir, sans qu'il lui vienne la fantaisie d'en réclamer la moindre part.
— C'est un cœur qui ne sent rien... tout lui est indifférent.
— Je n'en voudrais pas répondre... Plus j'observe... plus je l'examine (et une dame d'honneur n'a que cela à faire), elle n'est ni ambitieuse, ni méchante, ni jalouse, à peine dévote... et pasdu tout coquette. Il faut que cette femme-là ait une passion...
— Allons donc !
— Tout le inonde en a une !.. même plus! Pourquoi n'en aurait-elle pas! Ce serait absurde, invraisemblable... Il faut absolument qu'elle en ait une.
— Et laquelle 1
— Si je la connaissais, ce ne serait plus elle qui serait la reine, ce serait moi ! Mais je la découvrirai peut-être! En attendant, voici ce que j'ai cru voir : c'est que Sa Majesté le roi des Espagnes et des Indes supporte très-impatiemnient son veuvage, et que votre oncle Sandoval, le grand inquisiteur, qui a cru faire lui coup de maitre, a fait un pas de clerc en le séparant de sa femuiu ; mais l'inquisition n'entend rien à ces choses-là!.. Sa femme, d'après ce que je connais de son caractère, n'eût cherché à prendre sur lui aucun ascendant, taudis qu'une autre...
— Que dites-vous?
— Oui, s'écria vivement la comtesse, dans la situa-
tion où est le roi, une femme jeune, jolie, séduisante, prendrait à l'instant sur lui un empire terrible, et contre lequel se briserait en une minute tout le pouvoir des favoris.
— C'est une idée... une idée adinirable, dit le duc, d'un air aussi sitisfait que si elle venait de lui.
— Oui, mais une idée dangereuse, qui peut tourner contre nous-mêmes si la favorite n'est pas dans nos intérêts, si elle ne nous doit pas sa faveur...
— C'est vrai ! dit le duc d'un air profond.
— Si elle n'est pas amenée, protégée, et dirigée par nous, je veuv dire par vous, monsieur le duc.
— C'est juste! il me faudrait alors quelqu'un qui me fût dévoué, qui m'aimât...
Et sans le vouloir, son œil se leva sm- la comtesse, dont il était épris et qu'il adorait. Mais pour quelqu'un que dévore l'ambition, toutes les autres passions, quelque ardentes qu'elles soient, ne viennent qu'eu seconde ligne et ne sont que. des moyens.
La comtesse avait compris son regard.
Elle aurait pu répondre : J'y pensais! ou plutôt : J'y ai déjà pensé, et j'ai vu que je ne pourrais pas réussir; mais trop habile poui- être si franche, elle jeta sur le duc un regard de tendresse désespérante.
— Ingrat ! lui dit-elle avec un accent mêlé de reproche et de douleur.
Il y avait dans ce mot une expression sublime.
— Ingrat !.. et vous !.. vous que j'aime !..
Il fut impossible au duc de ne pas tomber à ses pieds : c'était de rigueur,
— Écoutez-moi, reprit-elle, je rêverai à notre projet, je m'en occuperai. Quant à vous, mon cher duc, vous voyez le roi presque tous les soirs; on vous laisse sans défiance causer avec lui des heures entières, ijarce qu'ils sont loin de se douter de la profondeur de vos desseins et de la iinesse de votre esprit.
— Je n'en laisse rien paraître! dit le duc d'un air mystérieux.
— Continuez toujours, et faites venir adroitement la conversation.
— Sur ce sujet?
— Non, n'en dites rien ! mais amenez Sa Majesté à causer avec le père Jérôme, son prédicateur ordinaire. Le roi a des passions, mais il est dévot. Les dévots ont des passions comme tout le monde; mais de plus ils ont des scrupules qui demandent à être levés. Après cela, ils vont plus loin que d'autres; lestes et légers, rien ne les gêne sur la route, pas même leur conscience ! ils ne s'occupent plus des bagages; ce sont leurs confesseurs que cela regarde. Ah! si Escobar était là!., si au lieu de ce fray Gaspard de Cardova, il dirigeait le roi...
— Nous et la favorite l'emporterions dès demain !
— Dès ce soir ! Mais enfin le père Jérôme a du crédit et du talent, c'est lui qui doit prêcher le prochain carême, c'est un prétexte pour causer d'avance a\ec Sa Majesté. Quand il aura parlé, quand il aura écarté les premiers scrupules, commencez alors!., entretenez chaque soir le roi dans ces idées; persuadez-lui que ce n'est pas sa faute, mais celle de la reine... on un mot, que c'est comme s'il était veuf?
— Et en cas de veuvage on peut se remarier.
PIQUILLO ALLIAGA.
Oo
— l'i'fiiili'L' uiiu auti'u fi'iiime ! les rois ont dans eerlaiiirs occasions des j)rivil(';,'es.
— Ils on ont Ions!
— Même les pins saints monarques!
— Témoin le roi Salonion, qui avait, dit-on, sept ou Iniil cents...
— l'rivili'ges! dit la comtesse en riant; mais notre roi a des idées plus restreintes et plus modestes, et serait fort embarrasse, je crois, de privili'ges aussi étendus. Qu'il voi(>. le père Jérôme, vous ensuite; et moi, je vous seconderai à mon retour.
— Où allez-vous donc ?
— A Madrid, et peut-être à Pampelune... si mon In ce don Juan d'Aguilar va plus mal, car il est tomlié subilojnent malade ; je viiMis d'en recevoir la nouvelle [tac sa iillc Carmen, ma nièce, une charmante jeune lille, un ange de bonté et de douceur.
En ce moment, on frappa li'gùrement à la porte |,cincipale, dont le duc avait fermé les verrous.
Le duc alla ouvrir. C'était le valet de chambre. Il s'inclina respectueusement devant la comtesse, et dit à voix basse à son maître :
— La personne et la cassette qu'attend Votre Excellence.
Le duc répondit avec embarras :
— C'est bien !.. dans un instant.
— Qu'est-ce? dit Florinde, en voyant le trouble du duc.
— Rien, je vous jure... une affaire particulière, une aiiilience qu'on me demande.
La comtesse, déliante comme toutes les personues (pii sentent qu'on aurait le droit de l'être avec elles, fcouça le sourcil et dit gravement :
— Monsieur le duc, il faut avant tout de la franchise. Nous n'avons point de secret pour vous, et si vous en avez pour nous...
— Aucun, je vous l'atteste.
— Quelle est donc cette personne que vous recevez quand votre porte est défendue? quelle est donc cetti! mystérieuse cassette ?
— J'aimerais mieux ne pas vous le dire...
— Et si je l'exigeais?
— Eh bien... dit le duc... c'est une caisse (jui m'est apportée...
— Par qui?
— Par un iiarçon du senor Cazoleta!
— Le iiacl'umeur! s'écria la comtesse en riant de nouveau ; [tuis voyant l'air déconcerté du duc, elle s'arrêta d'elle-même, et ajouta : C'est bien, c'est bien, je me retire... ce sont des mystères tpie je respecte. Adieu, duc, je vous laisse; bientôt je serai de retour.
Et ell(! disparut par la porte secrète peudant que le valet de chambre faisait entrer par la porte principale Pi(luillo Alliaga, portant une cassette sous le bras.
Le valet de chambre sq relira, et le laissa seul avec le duc.