LA REINE ET LE MINISTRE
Le lendemain, après la messe de midi, il se passa au jialais un événement qui mit toute la cour en émoi, et ouvrit le plus vaste champ aux conjectures.
Les politiques de Madrid en causèrent pendant toute une semaine à la puerta del Sol ; les valeurs publiques et commerciales s'élevèrent coiisidérablement, et les ambassadeurs écrivirent le jour même à leurs cours respectives.
La reine, qui depuis plusieurs années ne voyait pas le duc de Lerma, lui avait fait dire par la comtesse d'Altamira, sa première dame d'honneur, qu'elle désirait lui pai'ler.
Le duc, étonné et presque efifrayé d'une faveur dont il ne pouvait comprendre le motif, se hâta de se rendre auprès de sa souveraine, et quand ils furent seuls, quand les portes furent closes, la reine, avec sa voix douce et calme, lui dit :
— Monsieur le dur, depuis plusieurs années, vous jouissez en Espagne du règne le plus paisible.
Le ministre, surpris d'une attaque aussi franche et aussi hai'die, se levait pour s'incliner et réclamer. La reine lui fit signe de rester assis, et continua avec la même tranquillité :
— Je ne vous en fais pas de reproche; que la volonté de mon époux soit faite ! Il vous a fait roi par sa grâce, comme il l'est lui-même par celle de Uieu, et vous exercez par intérim. On pouvait gouverner mieux, on pouvait gouverner plus mal ; d'autres que moi vous demanderont compte de vos actes, ce soiûlà ne me regarde pas.
Mais pendant que vous siégez au conseil, que vous décidez de la paix et de Isu guerre, moi^ monsieur le
PIQUILLO ALLIAGA.
duc, Fpparée de mon mari, l'olégnôe dans mes apparlemenls, éloignée de tout pouvoir, surveillée même par vous dans mes relalions d'amitié ou de famille, j'ai l'air de céder counne tout le mnude à votre ascendant, à votre empire, à votre habile politique, Détrompez-vous : ce que vous croyez di'voir à votre adresse,vous ne le devez qu'à ma volonté ou à monindiflëronce, parce que peu m'importe qu'il en soit ainsi. Le duc voulut balbutier quelques mots; la reine ne lui en laissa pas le temps, et continua d'une voix forte et assurée :
— Vous vous croyez fort parce que je vous permets d'exploiter la faiblesse de votre maître. Vous vous croyez clairvoyant parce que je ferme les yeux, et puissant parce que je vous laisse faire; mais j'ai voulu vous dire ceci, monsieur le duc, et vous me croirez sans peine, car vous connaissez le roi aussi Ijien que moi : dès ce soir, si je ie veux, si je dis un mot, la porte de cette cliambre sera ouverte au roi, et demain la sienne vous sera fermée.
Le duc tressaillit.
— Ue toute celte semaine vous ne pourrez qrriver jusqu'àlui, et lasemaine prochaine vous serez renvoyé.
Le duc pâlit.
— Ce maître, qui vous adore et ne peut se passer de vous, ne vous donnera ni mi regret ni un souvenir : votre présence seule vousrendait nécessaire, votre absence vous rendra inutile; qui est loin de ses yeux, est bientôt loin de son cœur, et. dans quelques jours, il ue saura raènie pas si vous existez !
Une sueur froide couvrait le front du duc... et à chaque mot que disait la reine, il se répétait en hiiniême : C'est vrai... elle ne le connaît que trop bien !
— Votre iMajesté me permettra-t-elle de lui répondre"? dit le eue en cherchant à cacher son émotion.
Le duc ne manquait pas d'adresse. Il avait d'un coup d'œil compris, ou du moins cru comjirendre sa position et deviner les intentions de la reine.
Avec une résolution dont on ne l'aurait peut-être pas cru capable, il prit sur-le-champ un parti, c'était d'offrir lui-même ce qu'on allait lui demander ou lui prendre.
— Tout ce que dit Votre Majesté est vrai : mais en m'accusant, elle a pris elle-même soin de me défendre et de me justitier. Si le caractère du roi est tel que vous venez de le dépeindre, n'était-ce point alors le devoir di; ses fidèles serviteurs d'aplanir pour lui le chemin, et de le guider sur la route"?
Je conviens avec vous, madame, que le guide qu'il a choisi pouvait être lui-même plus éclairé, plus fort, plus habile, et que le roi avait, sans sortir de son palais, et près de sa royale personne, un soutien, un appui préférable. Mais pourquoi cette intelligence supérieure s'est-elle jusqu'ici tenue à l'écart"? pourquoi a-t elle craint de se montrer, et ne s'est-elle révélée iiu'aujourd'hui, à nous, ses fidèles sujets, qui aurions clé heureux de concourir avec elle à la prospérité et à la gloire du royaume '?
8i, jusqu'à présent, et avec nos faibles lumières, nous avons pu marcher d'un pas assez ferme, que serait-cesi nous étions aidéset secondés par les siennes "?..
— Je devine, monsieur le duc, dit la reine en l'in-
terrompant, je devine où tend ce disconrs.Vous m'offrez de partager le jiouvoir. Vous aimez mieux en céder une partie que de jjerdre le tout; ce qui serait encore un manvai^alcul ; car si j'acceptais, c'est ([ue je serais ambitieuse, et si j'étais ambitieuse, il me faudrait bientôt la puissance tout entière; mais rassurezvous, reprit-elle en souriant, je ne veux rien.
Le duc respira plus librement.
La reine continua :
— Je ne désire point le pouvoir, je le craindrais au contraire. C'est un fardeau trop pesant et trop lourd, surtout pour une fe;nnie, et Dii'U me jirésrrve d'a-;sumer jamais sur moi une pareille n^sponsabilitél Je vous la laisse tout entière, monsieur le duc, et peutêtre sera-t-elle un jour terrible pour \ous.
Mais en me retirant, en ni'isolanl du pouvoir, en vous laissant tous les droits de la couronne, il en est un cependant auquel je ne prétends pas renoncer entièrement, c'est celui de faire du bien... toujours! et d'empêcher le mal... toutes les fois du moins que je If pourrai.
— Votre Majesté, dit le duc de l'air le plus aimable et le plus gracieux, aurait -elle quelque iul'oi'iuné à me recommander. .. ou plutôt quelquesordres à me donner"?
— Oui , monsieur, dit la reine d'un ton sévère. Puisque, aujourd'hui, ce qui nous arrive rarenKui", nous causons politique, je vais, pour la première et pour la dernière fois de ma vie, vous dire mon opinion sur nue atl'aire d'État, c'est la seule dont je me mêlerai jamais. U s'agit des Maures.
— Ah ! s'écria le duc, toujours un peu déconcerté de la manière franche et brusque dont la reine abordait les questions... vous leur portez, madame, un bien grand intérêt.
— C'est votre faute. Quelques jours après mon mariage, j'ai traversé la jirovince de Valence. J'ai reçu l'hospitalité la plus magnifique et la plus royale chez le Maure Uelascar d'Albérique, et lorsque j'ai voulu, ainsi que je le lui avais promis, lui rendre à mon tour cette hospitalité en le recevant à l'Escurial ou à Aranjuez, vous vous y êtes opposé.
— Une pareille visite... une manifestation aussi éclatante, aussi publique, aurait contrarié des idées... des projets que le conseil du roi avait adoptés.
— Ces idées, et ces projets, nous en parlerons tout à l'heure ; mais il n'eu est pas moins vrai que, vous et le conseil, avez empêché une reine d'Espagne de tenir sa promesse. Je suis donc restée débitrice envers le Maure Delascar d'Albérique et lessiens.Voilà pourquoi, toutes les fois que l'occasion se présentera, je m'acquitterai envers eux, en les protégeant.
— Il me semble que Votre Majesté a déjà fait beaucoup. Lors de sa visite, elle a conféré la noblesse au Maure d'Albérique et à sa famille.
— C'étaitjustice, après les servicesqn'ilsont rendus. Par eux, l'Espagjie devient chaqifli jour plus riche et plus fertile.
— Mais ce qui se justifie diflicilement, et ce qui annonce l'idée audacieuse de faire revivre les prétentions de leurs ancêtres, d'Albérique et son fils ont placé dans leurs nouvelles armes une Ueur de grenade en champ d'azur.
PIQUILLO ALLIAGA.
— Ali ! uni! fleur d(j grenade !.. dit la reine en rougissant; je ne crois pas qu'en prenant cet emblème,, fort innocent, du reste, ils aient pensé aux rois de Grenade, leurs aïeux.
Et, nialgn'' elle, ses yeux se baissèrent sur une turquoise fort simple qu'elle avait fait monter en bague, et qu'elle portait toujours à son doigt; puis, comme si la vue de cette bague lui eût donné un nouveau courage, elli; riiprit avec fermeté :
— Il parait, du reste, monsieur le duc, que ma protection est loin de leur porter bonheur, et qu'il suffit que la reine d'Espagne s'intéresse à eux pour qu'on les proscrive 1
— CouHiient... que veut dire Votre Majesté?
— Que, depuis longtemps, dans l'ombre et le silence, ou médite un édit qui serait la ruine de l'Es- [)agneetlabonte de notre règne.. .ou phitôtdu vôtre... mais écoutez bien ce que je vais vous dire, monsieur le duc : les Maures resteront en Espagne, et vous ne les en chasserez point tant que je vivrai !
Le duc, hoi's de lui, voulut en vaincacher son trouble.
— Après cela, le mot que je viens de- dire est bien hardi... je le sais !.. et pourrait peut-être, continua-telle avec un sourire ironique, abréger mes jours.
— U ciel ! s'écria le ministre en pâlissant. Votre Majesté pourrait me croire capable d'une telle pensée, d'un tel crime!
— Non... non, ce n'est point un crime que cela s'appelle, mais un coup d'Etat.
Le duc de Lernia, quoi qu'on ait pu dire depuis, était, par ses mœurs et par son caractère, fort loin d'une pareille combinaison politique.
Aussi, la reine le regardant d'un air plus doux, lui dit :
— Je ne vous soupçonne pas, vous, monsieur, mais vous avez des amis qui sont si bien avec le ciel, que tout leur est permis sur terre; n'importe !.. je ne les crains point. Je vous autorise à dire à l'inquisition et à ses ministres ce que je viens de vous apprendre.
— Mais (pie Votre Majesté daigne rétléchir. . . et elle comprendra comme moi...
— (Jue cela les gênera un peu et les forcera d'attendre I II n'y a pas de mal.
— Madame, daignez in'écouter pour vous, pour vous-mèiue...
— l'our moi ! s'écria la courageuse reine , ne craignez-vous pas déjcà, comme je vous le disais, le fer, le poison ou la llammo des bûchers?.. Est-ce pour cela qu'on les rallume? El rauto-da-fé de mardi prochain n'est-il qu'un prélude? On s'est abusé. Je déclare, monsieur le duc, je déclare, moi, la reine, qu'il n'aura pas lieu !
— Ce n'est ])as possible ! il a été solennelloment annoncé et promis... le peuple murmurerait.
— C'est au grand inquisiteur Sandoval y Koyas, votre frère, à lui faire entendre raison. Celui qui sait soulever la multitude doit conuaitiv les moyens de l'apaiser.
La cour de Uome n'est pas si avare de j ubilés et d'indulgences, qu'on n'eu puisse distribuer de manière à contenter tout le monde !
Du reste, monsieur le duc, c'est pour cela ([ue j'ai
désiré vous parler. Vous n'avez pas oublié le commencement de notre conversation.
— Je jure à Votre Majesté que si cela ne dépendait que de moi...
— Quoi ! le pouvoir que vous donne le roi est insuffisant ! Ministre tont-puissauf , vous vous laissez mener et gouverner aussi ! Vous faites le roi... jusque-là!.. Ah! c'est trop fort!
U y avait ilans la voix de Marguerite un accent d'ironie et de mépris dont le duc fut accablé', et toutes ses craintes le reprirent quand la reine ajouta ;
— Si vous n'osez braver votre frère Sandoval, et faire droit aux prières de votre reine, il faudra bien alors qu'idle se charge d'exécuter elle-même ce qu'elle aura ordoiuié.
Dès ce soir je serai réconciliée avec Philippe; dès demain je lui demande votre renvoi, et quant au grand inquisiteur Sandoval, votre frère, nous verrons plus tard !
La reine s'exprimait d'une voix si décidée et si ferme; sa menace était si facile à réaliser, que tout autre à sa place n'eût pas parlé, mais à l'instant même eût agi.
Le ministre, peu habitué à rencontrer des volontés, redoutait ceux qui osaient en avoir. .\ccoutumé à voguer, sans danger en pleine mer, un écueil, aperçu même de loin, suffisait pour l'effrayer. Il craignait de s'y heurter et d'y briser le vaisseau de sa fortune.
Li; ministre eut peur, s'inclina, promit de donner à la reine toute satisfaction, et celle-ci, à cette condition, promit désormais de ne plus se mêler des affairesd'État.
A cette parole, le duc de Lernia protesta de sOU dévouement, suppliant Sa ilajesté de le mettre à 1 épreuve.
— Soit, dit Marguerite en souria:it, pour vous, monsieur le duc, et non pour moi, car je ne doute pas de votre sincérité. Et pour vous donui'r l'occasion que vous paraissez désirer de lu'être agréable, je vous demanderai, puisque décidément l'auto-da-fé n'a plus lieu, de faire remettre à l'instant même en liberté un pauvre homme, un Maure nommé Gongarello, qui, je crois, est barbier de sa profession, et sa nièce Juanita, une jeune fille que l'on destinait au bûcher, et qui maintenant ne peuvent plus vous servir à rien!
— J'avoue, dit le ministre, que j'ignorais complètement ces détails.
— C'est un tort! vous qui dirigez tout, vous devriez savoir. Moi qui ne me mêle de rien... je sais bien! jugez si je m'en mêlais! Je vous apprendrai donc que ce pauvre diable et sa nièce ont ét('' baptisés. Ainsi ils sont à l'abri de vos nouvelles ordonnances.
Le seul crime du barbier, c'est d'avoir parlé un peu haut, de s'être permis quelques plaisanteries sur votre frère Sandoval, sur vous peut-être... je vous dis cela parce que je vous sais généreu.x, et que maintenant, monsieur le duc, vous voilà engagé d'honneur à l-; protéger.
— Votre -Majesté a raison! ses ordres seront dès aujourd'hui exécutés. Mais cet homuie nepeut cependant, sans braver l'inquisition, revenir ouvertement et aus yeux de tous à Madrid, dans sa bouticjue !
— C'est juste! il faudra ([u'il s'établisse à quelques lieues de Madrid.
PIQUILLO ALLIAGA.
— Et quant à sa nièce...
— Une jeune fille ! que l'on dit charmante : ne vous en inquiétez pas, monsieur le ducje me chargerai de la placer.
Le duc prit congé de la reine, et courut encore tout effrayé chez son frère Sandoval.
Celui-ci voulait soutenir la lutte; il ne craignait rien; le ministre craignait tout. Le grand inquisiteur, qui, ainsi que nous l'avons dit, était le plus entêté des sots, ne voulait rien céder de ses droits et prérogatives.
Mais un de leurs aililiés, grand seigneur, car l'inquisiteur avait des affiliés partout, le comte de Lémos, beau-frère du duc, vint feur apprendre en grand secret que, la veille et l'avant-veille, le père Jérôme, de la Société de Jésus, avait causé pendant une heure et plus avec Sa Majesté.
Le duc trembla : l'inquisiteur pâlit.
La reine, prête à exécuter ses menaces', aurait-elle préparé un traité d'alliance avec leurs ennemis ?
Si le père Jérôme , le Florentin , prédicateur renommé, venait à renverser fray Gaspard de Cordova, confesseur de Sa Majesté, homme nul et qui ne pouvait se défendre, c'en était fait de l'influence du duc et même de celle de Sandoval.
La Société de Jésus, protégée par la reine, et une fois maîtresse du roi et de sa conscience, ne lâcherait point sa proie ! Les suites d'une pareille révolution devenaient incalculables pour l'Espagne, et surtout pour f'ordrede Saint-Dominique!
A l'instant même, le fier inquisiteur sentit se fondre sou opiniâtreté ordinaire. Elle devint souple, malléable et flexible; Sandoval comprit sur-le-champ toute la justesse des raisonnements et la haute politique du duc de Lerma.
Le résultat de cette conférence fut, qu'on ne se brouillerait point avec la reine; qu'on lui tiendrait parole cette fois, sans que cela tirât à conséquence, quitte, en attendant mieux, à redoubler, en secret, de persécutions contre tes Maures.
L'auto-da-fé, retardé d'abord à cause du jubilé que venait de proclamer le pape, fut ajourné indéfiniment, et d'autres affiiiresplus importantes le firent, plus tard, tout à fait oublier.
SCÈNES d'intérieur.
Le soir même de ce jour mémorable, Piquillo était à l'hôtel d'Albayda, dans le cabinet de don Fernand, assis près d'une large cheminée et plongé dans ses réflexions, quand Tinfendant de la m lison vint lui dire mystérieusementqu'une damedeiuaiulait àlui parler.
Quoique occupant l'hôtel et la place d'un grand seigneur, Piquillo n'en était pas plus fier. Il fit entrer sans faire attendre... et la senora Cazilda, la parfumeuse, les yeux rayonnants de joie, s'avança sur la pointe du pied, lui disant à demi-voix :
— Pouvez- vous les recevoir?., ils sont en bas... dans la rue.
— Qui donc?
— Là, sous votre fenêtre ! "
— Mais qui donc? s'écria Piquillo.
" — Nos amis... ceux qui vous doivent tout! Gongarello et sa nièce !
Piquillo poussa un cri et resta immobile de surprise : puis, revenant àlui.
— Qu'ils viennent!., qu'ils viennent!
La Cazilda ouvrit la fenêtre, fit, dans la rue, un signe de la main, sortit en courant, et quelques minutes après, elle rentra avec fe barbier et sa nièce.
Gongaref lo et Juanita étaient aux pieds de Piquillo, qui s'efforçait en vain de les relever, et qui ne pouvait se rassasier du plaisir de les voir et de les embrasser.
— Notre sauveur! toujours notre sauveur! s'écria Juanita.
— C'est magique ! c'est incompréhensible ! répétait le barbier, surtout cette pétition que, sans le savoir, je me trouve avoir écrite...
— Silence! dit Piquillo.
— Et remise à ce jeune homme... sans l'avoir vu... Voilà qui est étonnant, voilà une histoire comme je n'en ai jamais vu ni raconté!..
— Et vous ne la conterez pas ! et vous n'en direz jamais rien à personne ! s'écria Piquillo , à moinsque vous ne préfériez rentrer dans les prisons de l'inquisition.
— Je suis muet, muet, dit le barbier, je ne parlerai plus que par gestes !
— Et vous aussi, Cazilda, le plus grand secret sur cette aventure !
— Ne craignez rien.
— Pour les vôtres et pour vous-même... pas un mot sur cette pétition.
— Ah! je l'ai bien vu! car ce matin, lorsque la reine était à sa toilette, j'ai saisi un instant où la comtesse d'Altamira et une autre dame étaient au fond de l'appartement; j'ai placé respectueusement, et sans dire un mot, des gants et de nouveaux éventaifs devant Sa Majesté, et je tremblais teflement en lui présentant ses jarretières renfermées dans un sachet parfumé, qu'elle a sur-le-champ entr'ouvert ce sachet et a vu la pétition...
— Que j'avais écrite, dit Gongarello.
— J'ai fait un geste de prière en joignant les mains, continua Cazilda, rien de plus! La reine a refermé vivement le sachet, et m'a fait des yeux un geste si rapide et si expressif que j'ai deviné tout de suite, sans rien comprendre cependant, qu'il fallait se taire ou que quelque grand danger me menaçait. Aussi, sans en rien dire à mon mari, toute cette journée je trembiais cirez moi toute seule, lorsqu'à la nuit tombante... j'ai vu arriver...
— Moi... moi! dit le barbier ravi; moi et ma nièce, qui nous croyions pour jamais rayés du nombre des vivants, et nous avions, ma foi, déjà commencé, parce que cinq ans dans les prisons de l'inquisition, c'est un à-compte. Oui, mes amis, s'écria-t-il , c'est une horreur! c'est un enfer!., c'est un séjour...
Cazilda et sa nièce firent un geste d'épouvante, et le barbier, qui déjà s'oubliait, reprit, en regardant avec efl'roi autour de lui et à voix haute :
— C'est un séjour... fort agréable... pour un ca-
PIQUILLO ALLIAGA.
cliot ! il n'y en a pas certainement de mieux disposés !
Puis il reprit à demi-voix; : Vous préserve le ciel d'y entrer! Ouant à moi. m'en voilà dehors. Il est vrai qu'on m'exile de Madrid. On m'envoie à cinq lieues d'ici, à une jolie ville, à Alcala d'Hénarès... Je trouverai toujours à exercer mon rasoir ; il y a des barbes partout.
lit à propos de cela, notre ami et notre bienfaiteur, dit-il en regardant Piquillo... moi, qui, il y a quelques années, n'aurais pu faire la vôtre, même pour prouver ma reconnaissance, il semble qu'à présent je pourrais m'acquitter, car vous êtes devenu un homme. Vous voilà bien changé, mon garçon, de tigure, s'entend.
— Oui, dit Juanita, car le cœur est toujours resté le même.
— Et votre nièce, la gentille Juanita, me parait bien plus gentille encore.
— Non, monsieur, rien ne mûrit à l'ombre, dit tristement le barbier. iMais, bast! tout s'efface, tout s'oublie, reprit-il gaiement , et dans quelque temps, quand elle viendra me voir à Hénarès, je retrouverai ses joues fraîches et rebondies et ses belles couleurs d'autrefois.
-^ Comment! dit Piquillo étonné, vous ne l'emmenez pas avec vous?
— Est-ce que c'est possible... est-ce que vous ne savez pas...
— Eh! non vraiment, je ne sais rien.
— J"ai cru que c'était encore à vous que uous devions ce bonheur-là !
— Et lequel?
— Juanita a une place au palais.
— Ce n'est pas possible !
— C'est certain... femme de service auprès de la reine.
Piquillo poussa un cri de surprise.
— Oui, mon noble seigneur, la reine le veut. Dès demain ma nièce entre en fonctions, et quand on a une nièce placée au palais et près de la reine, ou se moque des méchants et des envieux, on ne craint plus rien !..Et niais, qu'avez-vous donc, notre bienfaiteur? dit-il à Piquillo, vous voilà innnobile et silencieux.
— Et vous, cousin, vous parlez trop, dit Cazilda, et sous ce rapport-là, il est très-utile que vous quittiez Madrid au plus tôt.
— Oui... oui, continua Piquillo, tout cela ne vient pas de moi, mais d'un auge que j'ai promis de ne pas nommer... et que malheureusement vous ne connaîtrez pas, dit-il en souriant et en regardant le barbier; je suis discret, mais si un jour cela m'est permis, je vous apprendrai qui vous devez remercier.
— Et eu attendant, nous prierons pour cette per- 'souue-là, dit Juanita, ciuelle' qu'elle soit.
— Oui... oui, reprit le barbier les larmes aux yeux... nous prierons pour elle; mais, c'est égal, j'aimerais mieux la connaître.
— A quoi bon, mou oncle? ou ue connaît pas le bon Dieu, et on le prie tout de, même.
Le lendemain Piquillo était chez .\ïxa, que par bonheur il trouva seule, Carmen était dans le cabinet de j sa tante à écrire des lettres sous sa dictée. Il lui rendit compte de tout ce qui était arrivé, du succès de sa
lettre, de la liberté de Gongareilo et de la place obtenue par Juanita.
Aïxa leva les yeux avec reconnaissance, et s'écria :
— Que Dieu protège la reine ! que la reine soit heureuse !
Piquillo n'osait l'interroger, ni sur ces événements, qui à chaque instant redoublaient sa surprise, ni sur la part qu'il avait jtrise lui-même à ces mystérieuses j aventures; il se hasarda seulement à lui dire d'une voix timide :
— Vous connaissez Sa Majesté?
— Non, Piquillo.
— Vous l'avez vue quelquefois?
— Jamais, répondit Aïxa.
— Mais du moins, dit le jeune homme, qui sentait redoubler sa curiosité, pour que vous ayez autant de crédit, et que la reine vous aime à ce point-là, il faut, senora, que Sa Majesti; vous ait vue quelquefois.
— Jamais ! répéta Aïxa, je n'ai pas été à la cour et ne pourrais y paraître, car je ne suis pas une grande dame, Piquillo, je ne suis qu'une pauvre lille.
Piquillo tressaillit de joie.
Aïxa lui tendit la main; avec uu accent enchanteur, elle s'écria :
— Si je ne vous dis pas quel est mon sort, à vous, mon ami le plus Adèle et le plus dévoué, c'est que ce secret n'est pas le mien, qu'il ne m'appartient pas. ... S'il ne devait compromettre que moi, vous le sauriez déjà.
— Je ne veux rien, dit Piquillo au comble du bouheur, rien que vous servir !
— Je ne vous ai déjà que trop exposé en vous mêlant à une affaire pareille. Grâce au ciel et à la bonté de la reine, la chance a bien tourné, mais il pouvait en être autrement.
Aussi , engagez vos amis à se taire, pour eux d'abord, et pour vous, qui risquez autant qu'eux si l'on venait à savoir qui vous êtes.
On prétend, continua-t-elle en baissant la voix, que les persécutions recommencent contre les Maures ; persécutionsd'autant plus rigoureuses et terribles, qu'elles sont secrètes, qu'on ne les avoue pas, que les victimes n'ont pas même l'avantage de souffrir au grand jour, et de réclamer pitié pour elles, et justice contre leurs bourreaux !
— Quel est le but de ces nouvelles cruautés?
— De convertir les Maures à la foi catholique, et pour cela tous les moyens sont bons ! on emprisonne et on torture ceux qui ne peuvent pas prouver qu'ils ont été baptisés.
— Quelle horreur !
— Et vous, Piquillo... dit Aïxa après un instant d'hésitation et de crainte, avez-vous reçu le baptême,?
— Non pas que je sache!..
— Le recevriez-vous ?
— Si mon cœur et ma raison me le conseillaient, peut-être; si on voulait m'y contraindre... jamais!
— C'est bien!
— Plutôt braver alors les bourreaux et le bûcher! je vous le jure !
Aïxa le regarda d'un œil où brillait le courage , et lui serra la main en répétant :
— C'est bien !
PIQUILLO ALLIAGA.
Piquillo ne pouvait trop se rendre compte de son bonheur, mais il se sentait heureux et joyeux.
Il courut chez Carmen, et sans lui faire connaître par quels moyens Juanita avait étésauvée, il lui apprit sa merveilleuse délivrance.
Depuis ce jour, Carmen désira vivement connaître la jeune fille, et elle lui fut amenée par la comtesse d'Allamira, qui la voyait quelquefois dans son service auprès de la reine.
Carmen et Aïxa accueillirent la nièce du barbier avec un intérêt si vif et si tendre, que celle-ci se prit bien vite pour elles de reconnaissance et d'affection.
Mais quand Juanita eut appris que Piquillo n'avait pas lui-même d'autres protectrices, ni de meilleures amies que les deux sœurs, Juanita redoubla pour elles de zèle et de dévouement, et si au fond du cœur elle se sentait un sentiment de préférence en faveur d'Aïxa, elle se l'expliquait en disant : C'est la faute de Piquillo, qui a l'air de l'aimer davantage !
Quant à Piquillo, plusieurs fois le soir, en reconduisant Juanita au palais, il lui parlait de leurs souvenirs d'enfance, de leur première rencontre devant l'hôtellerie du Soleil-d'Or, du souper qu'elle lui avait servi par le soupirail de la cave.
A tous ces souvenirs Juanita riait et soupirait encore plus souvent, et Piquillo se hasarda un jour à lui dire :
— EtPedralvi?
Dans ce moment le barbier n'aurait pas pu dire que les couleurs de sa nièce n'étaient pas revenues, car la pauvre fille devint toute vermeille.
— Tu y penses donc toujours?
— Eh ! que faire en prison, s'écria-t-elle na'ivement; que faire pendant cinq ans dans les cachots de l'inquisition?.. C'est là ce qui soutenait mon courage; mais lui, depuis ce temps, il m'aura crue morte, et pour se consoler, il se sera hâté d'en aimer, et peut-être d'eu épouser une autre.
— Tu ne sais donc pas ce qu'il est devenu?
— Impossible. Quand il est entré au service de l'hôtelier de Pampelune, Ginès Pérès, mon ancien maître, c'était pour m'aimer, pas pour autre chose; et on le voyait bien à la manière dont il faisait son ouvrage. Il n'y pensait guère et ne s'occupait que du mien.
Aussi Ginès Pérès se fâchait, le battait même. N'importe, il prétendait que ça ne lui faisait pas de mal, pourvu qu'il fût auprès de moi et me vît tous les jours.
Mais quand, par suite de la méchanceté et des dénonciations deses confrères les barbiers de Pampelune, mon oncle a été obligé de quitter la ville, il fallait voir la désolation de ce pauvre Pedralvi ! il se repentait bien alors de n'avoir rien amassé et rien appris... pas même un état. Aussi il me jura qu'il allait devenir actif et laborieux; qu'il était bien jeune encore, qu'il avait du temps devant lui, et que dès qu'il aurait fait une petite fortune, nous serions alors tous deux en âgé de nous marier, et qu'il viendrait me demander à mon oncle...
Il est venu peut-être ! s'écria la jeune fille en pleurant, et ne m'aura pas trouvée...
— Puisque tu étais en prison !
— 11 n'en aura rien su!., et m'aura crue infidèle 1
voilà ce qui me désespère, sans cela tout le reste ne me serait rien.
— Et tu ne sais pas où il est?
— Qui me l'aurait dit? Pedralvi ne savait ni lire ni écrire, et quand même il aurait appris ce talent-là, quand môme il m'aurait adressé dés lettres à Madrid, voyant qu'elles restaient sans réponse, il se sera découragé. Los hommes f ça se décourage si vite!., ça n'est pas comme nous !
Et la pauvre Juanita se remettait à pleurer, et Piquillo faisait tous ses efforts pour la consoler.
Il lui promettait qu'au retour de Fernand d'Albayda il aurait par lui des renseignements, qu'on s'informi;rait de ce que Pedralvi était devenu, et qu'on flairait bu'u par le découvrir.
Alors Juanita, les yeux encore en pleurs, se mettait à sourire, à faire des projets, des rôve's de bonheur, pour elle, pour tout le monde et surtout pour Piquillo, qui, grâce à Juanita, se trouvait en ce moment avoir pour amies et protectrices trois jeunes filles.
Mais l'amitié dont il était entouré, la douce vie qu'il menait alors, ne lui faisaient pas oublier sa mère, et il s'étonnait de n'en pas recevoir de nouvelles; plusieurs fois il était passé à l'hôtellerie de Vendas-Novas qu'il avait fait préparer pour elle; elle n'était pas encore arrivée, et aucune lettre ne venait lui expliquer la cause de ce retard.
Enfin, un matin, on lui apporta un petit billet sans orthographe, dans le7uel on le priait de se rendre à l'instant à l'hôtel de Vendas-Novas.
Piquillo y courut, et au lieu de la Giralda, qu'il s'attendait à embrasser, il ne vil que lasenora Urraca.
— Ma mère! s'écria-t-il avec émotion, ma mère!., où est-elle? Pourquoi n'est-elle pas venue avec vous?..
La vieille femme ne répondit pas, elle était pâle et changée. Alors seulement Piquillo s'aperçut qu'elle était en deuil.
— Ma mère est malade. . . morte ! . . peut-être ! morte ! La grand'mère se cacha la tête dans ses mains, et
se mit à sangloter.
Le seul sentiment réel qu'eût éprouvé la vieille femme, c'était son amour pour sa fille; amour maternel , qu'elle entendait, comme nous l'avons dit, à sa manière; c'est-à-dire qn'elle voulait donner à la Giralda le bien-être, l'aisance, la réputation, la fortune... n'importe à quel prix.
Le bonheur de sa fille entrait en première ligne dans sa vie; le sien après; et s'il se fût trouvé de la place pour les principes et pour la vertu, elle ne les eût certainement point repoussés, mais elle ne leur avait jamais fait aucune avance.
Les ennemis, les rivalités et les succès de la Giralda avaient été les siens; elle avait vécu de sa vie de théâtre, elle avait été reine desa royauté, et se regardait comme déchue depuis que sa fille avait cessé de régaer.
— Oui!., s'écria-t-elle; oui, la Giralda a succouibé sous les chagrins dont on l'a abreuvée, et le jour de la justice est déjà arrivé pour elle! Les ingrats qui l'ont abandonnée comprennent maintenant ce qu'ils ont perdu... Quelle âme!., quel feu ! et quelle voix !
— Ma mère n'est plus! s'écria Piquillo en se laissant tomber sur un fauteuil.
PIQUILLO ALLIAGA.
— Oui, vous avez raison de plourer, mon enfant ! il n'y en aura jamais comme elle, il n'y en a plus pour jouer la Cléopàlre el la Uidon abandonnée!.. Si vous l'aviez entendue comme moi!.. Quel enthousiasme ! quel l'rémissement dans la salle à son grand air final : Jupars, crue/.' Ilyavaitsurtoutunenotcdansleliaut...
La grand'mère essaya de la faire... la voix lui manqua, et elle se remit à pleurer en s'écriant :
— Et qnel cœur!., quelle piété filiale! Ce n'est pas celle-là qui aurait abandonné sa mère!.. Elle mettait toujours pour première condition que nous ne nous quitterions pas !.. Sans cela elle aurait refusé les propositions les plus belles, les plus riches et les plus honorables...
— Eh! senora!.. s'écria Piquillo avec impatience, et cherchant vainement à la faire taire.
— Toutes les robes qu'elle ne mettait jdus... c'était à moi qu'elle les donnait, continua la grand'mère en sanglotant; elle était tropboane et elle avait trop de talent pour être heureuse... les cabales l'ont tuée. Mais elle sera vengée !.. Vous ne savez pas, dit-elle en s'interrompant et en essuyant ses larmes, j'ai vu Lazarillaà Burgos; elle est vieille, elle est aUreuse, elle chante faux et elle joue les duègnes, mon cher! poursuivit-elle avec un éclat de rire... oui, lys duègnes, et elle n'y est pis bonne... on l'a même sitllée... Mais à quoi bon, rcprit-elle en pleurant, ma ûlle n'était pas là pour en être témoin et pour l'enteadre !.. Ah ! ma pauvre Giralda! ma pauvre enfant!
Et ses sanglots recommencèrent. Tout ce que Piquillo put obtenir au milieu de ce déluge de larmes, de regrets, de retours sur le passé el de complaintes sur le présent, c'est que la Giralda, déjà bien malade, avait été frappée au cœur en recevant la lettre de son tils.
Elle espérait pour lui la protection et la puissance du duc d'Uzède, elle le voyait déjà sur le chemin de la fortune et des honneurs, el en apprenant l'affront et l'humiliation qu'il venait de subir, et dont elle était la cause première, elle n'avait pu y résister.
La pauvre Giralda avait du cœur. Sans samèrf", qui avait pris à tâche d'éloullèr eu elle tous les bous mouvements, elle eût été une honnête fille; si l'on eût dé'veloppé et encouragé ses nobles instincts, elle eût été une femme supérieure. Presque toujours on nous donne nos vertus ou nos vices, et ceux qui ne doivent rien qu'à eux-mêmes, sont, en bien comme en mal, d'une nature exceptionnelle.
La pauvre Giralda n'avait pas eu la foi'ce d'entreprendre le voyage de Madrid, quelque envie qu'elle eut de revoir et d'embrasser encore une fois son fils.
— Oui, mon enfant, s'écria Urraca, elle est morte la veille de notre di-part, en me chargeant pour vous de sa b(''n('(liclion.
Pi(luillo ne vit que sa mère, et songeant à la bém''diction qu'elle lui envoyait, il oublia celle qu'elle l'U a\ait chargée.
— Je vous la donne pour elle ! s'écria la vieille en étendant sa main décharnée sur le front de l'iqnillo... et déplus, voici deux lettres, l'une pour vous, et l'antre...
— Pour qui'? demanda Plipiillo.
— Pour qui... reprit la vieille on hésilant un peu, pour une personne qui doit vous tenir de très près.
Pardonnez-moi, continua-t-eile avec embarras, ce que je vous ai dit d'abord au sujet du duc d'Uzède... c'est le désir que j'en avais... Il me semblait que cette famille-là devait vous être plus avantageuse, et le bonheur de mes enfants avant tout... Moi, je suis conmie cela ! Mais s'il faut vous avouer la vérité, en mon âme et conscience, je crois que je m'abusais !
— Eh ! qu'en savez-vous? s'écria Piquillo en retenant avec peine sa colère.
— Je n'en sais rien.. .c'est vrai! puisqu'il y a doute!., mais ce doute n'en est jilus un pour moi. Oui, oui ! quand je rappelle mes souvenirs, comme il y a quelqu'un que la Giralda a toujours aimé, comme, malgré mes avis et mes remontrances, ce fut sa première et seule inclination...
— l'^h! qu'importe?
— Il importe qu'elle vous l'a dit elle-même !.. Rappelez-vous ses dernières paroles : « Celui qui aura pour toi le cœur et l'amitié d'un père... c'est celui-là et non pas moi qu'il faut croire... » C'est ce qu'elle vous répète encore dans sa lettre. Lisez plutôt.
Eu eti'et, la Giralda à son lit de mort demandait encore grâce et pardon à son fils, et le suppliait, à mains jointes, de porter lui-même à son adresse la lettre qu'elle lui envoyait. L'idée que Piquillo serait reconnu et adopté pouvait seule adoucir ses derniers moments, et elle mourait persuadée que son fils exécuterait ses ordres, et que Dieu exaucerait ses vœux.
Malgré la répugnance qu'il éprouvait à tenter de nouveau une démarche pareille, il ne voulut point que la i)rière de sa mère fût repoussée par lui ; il jura d'obéir.
Il veilla d'abord à ce, que la vieille Urraca ne manquât de rien. Grâce aux libéralités du vice-roi ou plutôt d'Aïxa, il lui fut facile de lui assurer pour ses derniers jours une existence modeste.
Sans inquiétude désormais de ce côté, il songea à re'.nplir au ))lus vite le devoir qu'on lui imposait.
La lettre qui lui avait été remise portait pour suscriiition :
(( .1 Delascar d'Atbériqiie, commerçant et manufacu turkr dans le royaume de Valence. »
En proie à toutes les réflexions qui venaient Passaillir, Piquillo se répétait avec désespoir qu'à coup sûr, un commerçant, un manufacturier n'accueillerait pas mieux que le grand seigneur un enfant inconnu qui, après vingt ans, lui tombait du ciel. A coup sur, il serait dédaigné, repoussi>, peut-être même cliassé, comme il l'avait été déjà... mais sa mère le voulait.
D'aillem's et grâce au ciel, le royaume de Valence était loin de Madrid; Piquillo serait seul témoin de l'humiliation ((u'il allait su])ir, il ne s'en vanterait pas, et n'en parlerait à personne, ni avant, ni après.
Son plus grand chagrin était son départ. Il était si
PIQUILLO ALLIAGA.
Je vous deinaniterai de faire
heureux de passer sa vie avec Carmen, Aïxa et même Juanita ! A l'idée seule de reuoucer pour quelques semaines à cette gracieuse existence, à ce monde enchanté où s'arrêtaient et se bornaient tous ses vœux, il sentait faiblir son courage et se repentait de son serment.
Mais il avait -promis à sa mère!., à sa mère, qui n'était plus et qui ne pouvait lui rendre sa parole... Il fallait donc la tenir, c'était un devoir, et Piquillo ne savait point transiger avec ses devoirs.
Il fit ses adieux à ses jeunes amies, les priant de ne pas l'interroger sur le but de son voyage, et de lui pardonner une discrétion dont, plus que jamais, celte fois, il comprenait la nécessité. Il promit de revenir bientôt... le plus tôt possible; d'autant qu'on attendait Fernand d'Albayda,qui avait annoncé son retour à Madrid comme très-prochain, et Piquillo comptait, pour sonavenir,b!en plus sur l'amitié de Fernand que su r la réception plus que douteuse de sa nouvelle famille.
— Adieu, lui avait dit Aïxa, n'oubliez pas les amis
que vous laissez à Madrid. N'oubliez pas qu'ils partageront toujours vos joies et vos chagrins.
— Et vous, avait répondu Piquillo, et vous, Aïxa ! en quelque lieu que je sois, quelque danger qui me menace, quelque fortune qui m'attende, si jamais j'étais assez heureux pour que vous eussiez besoin de moi, dites un mot... je quitterai tout, je reviendrai.
Aïxa ne lui répondit pas, mais elle lui tendit la main d'un air ému, et avec im sourire de reconnaissance qui voulait dire :
— J'y compte.
Jetant un regard, non devant lui, mais en arrière, le jeune pèlerin partait avec peu d'espérance dans le cœur et beaucoup de regret. Il ne songeait point à ce qui l'attendait, mais à ce qu'il venaitde quitter, et l'ette fois, nulle idée ambitieuse, nul rêve de fortune ou de puissance, n'abrégea pour lui les ennuis de la route.
Il avait près de quatre-vingts lieuiîsà faire, et se dirigea vers Vîlence, en prenant, à l'est, par la province de Cuenca.
PIQUILLO ALLTAGA.
La ^ranti'oiér'.- âe cacha la léte
Le ihomin qu'il parcourut d'abord n'était que trop Pli harmonie avec les sentiuieuts qu'il éprouvait. Rioii de plus triste, de plus aride que les environs de Madrid et une grande partie de la Nouvelle-Castille. Le pays qu'il traversait lui semblait inhabité, tant sa population, indolente et oisive, ofl'rait peu de mouvement et d'activité.
Nulle part on n'apercevait la charrue du laboureur, ni les troupeaux des bergers, ni la circulation du commerce ou de l'industrie ; nulle part on n'entendait le bruit d'une manufacture ou d'une fabrique, ou les chants de l'ouvrier. Tout était mort i.'t silencieux.
Jlais le troisième jour, au moment où il mil le pied dans le royaume de Valence, on aurait dit qii'iui magicien, étendant sa baguette, veuait de réveiller toute cette population endormie, de lui rendre tout à coup l'àme, le mouvement et la vie.
A l'aspect de ce jardin continuel, où l'air est imprégné du parfum des orangers et des citronniers, de ces moissons de froment, de chtmvre et de maïs qui
s'élevaient en amphithéâtre, de ces forêts de mûriers, de caroubiers, d'oliviers et de liguiers qui couronnaient les hauteurs, Piquillo s'arrêta, stupéfait et ravi, sur uu petit tertre qui dominait de vast^^s prairies, et se mit à l'ombre sous un berceau de grenadiers et d'aloès, le long desquels s'élevaient des guirlandes de vignes dont les grappes dorées retombaient en festons au-dessus de sa tète.
Jamais rien de pareil ne s'était offert à ses yeux ou à son imagination. Ni les campagnes froides et humides de la Navarre, ni les plaines de la Castille, les seuls pays qu'il eût vus, n'avaient pu lui domier idée fixe d'une nature aussi riche, aussi splendide, aussi féconde; et partout le travail et l'industrie, portés au plus haut point, étaient venus seconder ce luxe de la végétation.
On ne pourrait de nos jours s'imaginer tout ce que les Maures du royaume de Valence avaient déployé d'art, et même de génie, dans l'agricultuve, si les Ira- | vaux créés par eux, et qui subsistent encore en partie.
LAf.NV |„,|„
- Ni. i.—
PIQUILLO ALLIAGA.
no vennicnt comme jetor un défi à lenrs vainqueurs, qui uiiut pu les surpasser, ni même les imiter.
Ils avaient, entre autres, établi un système d'irrigation adniiraljle, dont j'emprunterai la description à un voyageur moderne (1).
« Les eaux du Turia, qui se jettent dans la mer un peu au-dessous de Valence, ont été soutenues par une digue à deuv lieues environ de son embonchure, et sept coupures principales, dont trois sur une rive et quatre sur l'autre, vont distribuer dans la plaine ces eaux qui s'étendent en éventail et fertilisent toute la Huerta, contenue et comme embrassée entre leurs deux brandies intérieures. Sur chacune de ces sept artères principales, le même système estréfété en juilit, et une multitude innombrable de veines secondaires viennent prendre l'eau et la porter au plus humble carré de terre caché au centre de la plaine.
Cl Ce système, dont l'idée est fort simple, offrait néanmoins, dans l'exécution, une complication dont les difficultés n'ont pu être résolues que par la prévoyance la plus ingénieuse.
« Une de ces difficultés se trouvait dans la nécessité d'observer partout une telle graduation de niveau, que tous les terrains, sans exception, pussent jouir à leur four des bienfaits de l'irrigation. Or, la plaine, bien qu'assez égale, ne présentait pas cependant ce nivellement parfait et géométrique ; on y a suppléé par de petits canaux et des ponts aqueducs.
«En se promenant dans la plaine, on voit à chaque instant de petits canaux qui passent sur les grands, et je ne sais combien d'aqueducs en miuiature, construits les uns sur les autres, pour porter à quelques perches de terre un volume d'eau trois fois gros coninie la cuisse. Ailleurs, vous voyez, au milieu d'un terrain tout plat, le chemin s'élever tout â coup de quatre pieds, et vous obliger de suspendre , pendant douze pas, le trot de votre cheval : c'est un aqueduc souterrain qui passe par là. Tout ce travail est peu ajiparent ; la plupart du temps, il se cache scais terre, niais il eH plein de sagesse et de prévoyance.
« Une autre difiiculté, c'était de répartir les eaux éiiuitablement.afln cjue chacun pût en jouir à son tour : car, pour faire monter les eaux d'une acequia (c'est le nom descanaux), il faut presque mettre les autres à sec.
«Après le travail de l'ingénieur, venait donc le travail de l'adiuinistrateur et du légiste.
« Ce travail a également été fait par les Arabes, et subsiste encoi'e aujourd'hui tel qu'ils l'ont laissé.
« A chacune des sept branches mères correspond un jour de la semaine; ce jour-là, elle emprunte l'eau de ses voisines pour élever les siennes au niveau voulu ; le tout, bien entendu, à charge de revanche; ce jour-
(I) Il m'a simblù que, dans un momuut où la cliamlire îles députés et la Fiaiico cnUOre s'occupaient enfin do lois et de travaux sur les irrigaUons, premières sources de la ricliesso agricole, il serait peut-être intéressant de mettre sous les yeux de nos lecteurs un iiyslème inventé, il y a huit cents ans, par les Maures de Valence. Celte description est ]irise dans l'excellent Voyage en Espagne de M. Guéroult, un de nos littérateurs les plus distingués, et fils de notre ancien et bien-aimé professeur de rlictoriiiue au lycée Najioléon. Je suis heureux de reconnaître ici tout ce que je dois au fils et au père.
là, tous les petits filets qui s'alimentent des eaux du la grosse artère sont également ouverts; mais comme leur nombre est immense, et qu'en venant la sucer tous à la fois, les eaux ne ]X)urraient se maintenir à la hauteur nécessaire, chacun d'eux a son heure dans la journée, coiaïae la branche uiôriïa son jour dans la semaine.
« Voilà près de huitsièdes que ces détails minutieux sont fixés, que chaque filet d'eau a son heure et sa minute assignées. Quaad cette heure arrive, un des colons iatéressés défait en troiscJiups de pioche la digue de gazoa qui ferme sa rigok, Teau monte, et à mesure qu'elle rient à passer devant chaque pièce de terre, chaque colon, qui l'attend la pioche à la main, lui donne accès chez lui par le. même procédé; alors la terre est submergée et couverte de plusieurs pouces d'eau pendant un temps déterminé.
« Le lendemain, les choses se passent de la même manière dans une antre pai-tie de la Huerta, et au bout de la semaine, toute la campagne a été imprégnée à son tour de ces eaux fécondantes. »
Si de pai'eils travaux excitent de nos jours l'admiration du voyageur, jugez ce qu'ils durent produire sur Piquillo, qid descendit celte riche plaine en marchant de prodige en prodige. Cette nature riante et animée avait banni ses idées sombres.
Le soleil, qtii s'était levé radieux, commençait à devenir brûlant; l'air du matin et mie marche de quelques heuresavaieut excité l'appétit du jeune voyageur, il aperçut devant lui, avec un certain jilaisir, une hûtellerie propre et élégante, chose des plus rares en Espagne, nouveau miracle réservé au pays où tout excitait sa surprise.
L'hôte et les servantes avaient un air de bonne humecir, gigue de contentement et de prospérité. Une énorme marmiti^, bouillonnait devant une large cheminée, tandis que plusieurs broches de différentes dimensions, et }ilacées en amphithéâtre, offraient aux ardeurs d'uabrasierétincelant, une moitié de mouton, une demi-douzaine de belles poulardes et une vingtaini' de perdreaux qui, par un mouvement de rotation lent et régulier, se coloraient successivement d'une teinte dorée et ajipétissante.
Des voyageurs de bonne mine, des commerçants, des ouvriers étaient assis à différentes tables, non pas selon leur appétit, mais selon leur rang et selon leur bourse.
Lorsque Piquillo parut dans l'hôtel du Faîsan-d'iDr, un homme habillé de noir et qui avait l'air d'un alguazil, tournaille dos à la porte, et achevait de régler son compte avec l'hôte.
Il jeta généreusement une poignée de maravédis pour les garçons et les servantes de l'hôtellerie, et sortit presque au moment où Piquillo entrait.
Celui-ci eut à peine le temps de l'entrevoir, etsenlit à sa vue .comme un mouvement de crainte, comme un frisson involontaire dont il ne pouvait se rendre compte. Il lui semblait qu'il venait de passer à côté d'unennemi;il crut avoir reconnu dans la taille, dans les manières, dans les traits de ce voyageur, quelque chose de son ancien maitre, le damné capitaine Juan- Baptista Balseiro.
PIQUILLO AILIAGA.
Mais foiimiont supposerquele capitaine fût devenu alguazil et qu'il eût passé dans les rangs de ses cuueniis naturels? ce n'était pas probable, et notre jeune voyageur s'était trompé sans doute. En tout cas, l'inconnu, quel qu'il lût, n'avait pu reconnaître Piquillo,dont la taille et les traits étaient bien autrement changés depuis sept années.
Tourmenté cependant par cette idée, il interrogea l'hùte du Faisan-d'Or, le seigneur Manuelo, persuadé' qu'un hôtelier devait tout connaître. Celui-ci lui répondit que c'était la première et probablement la dernière fois qu'il voyait ce voyageur ; que, d'après ce qu'il lui avait entendu dire à lui-même, il était alguazil, et se rendait, par ordre supérieur et pour affaires de sa profession, à Valence, où il devait s'embarquer.
Piquillo respira, tout en régulant néanmoins (jue, dans un pays connue le royaume de Valence, il y eût desalguazils. La vue de celui-là lui avait gâté le paysage !
Peu à peu cependant la gaieté revint à Piquillo; quant à l'appétit, il ne l'avait pas quitté, et il se disposa à faire honneur à la volaille que sou hôte venait de placer devant lui et qui répandait au loin un fumet exquis.
Il commença d'abord par déboucher une bouleHle de petit vin blanc de Benicarlo, et il venait d'en boire un verre au souvenir de ses amis, quand, de la fenêtre près de laquelle il était placé et qui, vu la chaleur, était restée ouverte, il vit arriver, pâle, exténuée et se traînant à peine, toute une famille de pauvres gens.
La mère portait un enfant dans ses bras; deux autres la suivaient en tenant sou jupon, dont les lambeaux couraient risque de rester dans leurs mains ; le fils soutenait ses deux sœurs, et le père, dont les traits présentaient les traces de la souffrance et de la maladie, s'appuyait sur l'épaule d'un garçon de quinze à seize ans qui le regardait les yeux pleins de larmes.
Ils étaient tous debout devant les fenêtres de l'hôtellerie, ne se plaignant pas, ne demandant rien, mais regardant ! regardant, eux qui avaient faim, des gens qui mangeaient !
Piquillo allait porter à sa bouche une aile de cette volaille si fendre et cuite si à point. 11 vit les yeux de la pauvre mère attachés sur les siens. Le morceau lui tomba des maius. Soudain, et comme par un effet magique, il crut se voir... il se vit quelques années auparavant souffrant et maladif, assis sur le pavé dans les rues de Pompelune, et dévorant avidement des côtes de melon jetées au coin d'une borne.
L'apparition qu'il venait d'avoir rendait encore plus vif et plus présent à sa mémoire ce premier souvenir de son enfance.
— Seuor Manuelo, s'écria-t-il à l'hôtelier du Faisand'Or, n'y a-t-il pas, dans cette large marmite qui bout devant votre feu, de quoi faire une soupe copieuse et ime bonne olla-podrida pour cette brave famille qui ne demande rien, mais qui acceptera bien, je l'espère, dif-il en se penchjuit vers la fenêtre , le repas que leur offre un ami'?
La mère lui jeta un regard do reconnaissance et fit un pas vers lui ; le père, qui était le plus près de la fenêtre, restait inunobile et hésitait encore.
Pi(iuillû devina ce qui se passait dans sou cœur.
C'était un malheureux qui, à coup sur, ne l'était pas depuis longtemps, et chez qui la souffrance n'avait pas encore éteint la fierté.
Il avança par la fenêtre sa main, iju'il lui fendit, et il ajouta :
— Vous pouvez accepter ce que vous offre un ami qui naguère était comme vous... et qui n'en rougit pas. A ces mots, prononcés noblement et sans affectation, tous ceux qui étaient dans la salle levèrent les yeux sur Piquillo. Il y eut un murmure d'approbation. Le pauvre homme pressa contre son cœur la main qu'on lui tendait, et le seigneur Manuelo s'empressa de servir sur l'herbe et eu dehors de l'hôtellerie le dîner de la famille, pour qui ce secours venait bien à point : ils tombaient de faiblesse, excepté les petits enfants, qui riai(;nt et battaient des mains à l'aspect de l'immense plat d'olla-podrida qu'on venait de leur apporter.
On y avait joint du pain blanc, du vin et des fruits, et Piquillo, après avoir dîné lui-même, se mit à causer avec le chef de la famille.
Sidi-Zagal était Maure d'origine, et il était venu avec tous les siens s'établir dans la Nouvelle-Castille : il avait loué auprès de Cuença, dans un assez mauvais terrain, une métairie, que le marquis de Pobar, qui en était propriétaire, lui avait affermée très-cher pour luiH quinzaine d'années.
Par son industrie, par son travail, par celui de sa femme et de ses enfants, il avait fini par rendre ferfile cette terre dont il avait doublé la valeur. Il commençait à prospérer et à recueillir enfin le fruit de ses peines, lorsqu'envertudesderuiei-sédits, ou était venu l'arrêter et le jeter dans les prisons de Cuença, lui et les siens, sous prétexte qu'aucun d'eux n'avait été baptisé, ce qui était vrai.
Mais le pauvre homme, exaspéré par la captivité et par la persécution qu'on lui faisait endurer, avait refusé de recevoir le baptême et de se convertir. On l'avait tenu prisonnier pendant près d'une année, et alors les supplications de sa femme, les pleurs et la misère de ses enfants, avaient fait sur lui ce que n'avaient pu faire la menace et les tourments. Il avait avoué que la foi venait tout à coup de l'éclairer, et avait consenti, pourvu qu'on lui rendit la liberté, à subir, ainsi que toute sa famille, la religion catholique, apostolique et romaine.
L'évèque de Cuença avait fait grand bruit de cette conversion, dont le grand inquisiteur Sandoval l'avait félicité, mais dont l'archevêque de Valence, Ribeira, avait été extrêmement jaloux, car il y avait rivalité entre tous les prélats du royaume : c'était à qui, de gré ou de force, ol3fieudrait le plus de conversions.
Quoi qu'il en soit, le nouveau chrétien Sidi-Zagal avait été, après un an de prison, renvoyé dans la métairie qu'il tenait du marquis de Pobar, im des premiers gentilshommes de la chambre du roi.
Mais pendant son année de captivité, les terres étaient restées en friche. Il n'avait pu faire de récolte et par conséquent payer son seigneur et maître, qui, aux termes du bail, pouvait, dans ce cas, rompre avec son fermieret le renvoyer; ce qu'avait f;iit leiioblegen- I tilhomme, attendu que la ferre ayant doublé de valeur I par les soins de Sidi-Zagal, il pouvait maintenant
ne
louer sa métairie beaucoup plus cher à un autre.
Quant à l'année d'arrérages que lui devait son malheureux fermier, il la lui avait fait payer, en vendant à vil pris son troupeau, ses instruments aratoires et toute la monture de sa ferme.
C'est ainsi que le pauvre Maure et toute sa famille avaient quitté Guença et se rendaient dans le royaume de Valence, convertis et chassés, chrétiens, mais ruinés.
Sidi-Zagal avait à peine achevé ce récit, que Piquillo, se levant, paya sa dépense et celle de ses pauvres convives; tous les voyageurs qui avaient diné dans l'hôtellerie s'étaient successivement remis en route, et Piquillo en allait faire autant.
— Que comptez-vous faire? dit-il au Maure.
— Chercher de l'ouvrage pour moi et les miens. On dit que dans le royaume de Valence il y en a toujours pour nous autres «nfants d'Ismaël.
Nos frères qui sont riches nous font travaille et nous pardonnent d'être chrétiens. Ils savent bien que ce n'est pas notre faute.
Comme il disait ces mots, on entendit le bruit d'une voilure, et plusieurs individus entrèrent dans l'hôtellerie faisant un bruit proportionné à leur importance. C'était à ne pas s'entendre.
— Un bon dîner, de bon vin , et ce qu'il y aura de mieux! cria l'un des voyageurs d'une voix haute.
— Voici, messeigueurs, dit humblement l'hôtelier.
— Quels sont ces nouveaux venus? demanda tout bas Piquillo.
— Des gens du fisc.
— Et celui qui est à leur tète, ce gros homme?
— Le receveur de la province de Valence, don Lopez d'Orihuela. Piquillo salua.
Le gros homme avait les bras trop courts pour atteindre jusqu'à son chapeau, car il ne salua pas, et n'eut pas l'air d'apercevoir Piquillo. Mais il jeta un regard de mépris et d'étonnement sur Sidi-Zagal et sa famille.
— Qu'est-ce que c'est que cela? dit-il à rhôtelier en les montrant du bout de sa caune à pomme d'or.
— Des Maures, ou plutôt de nouveaux chrétiens qui viennent de la Nouvelle-Castille, et se rendent dans le royaume de Valence.
— Eh bien !.. ont-ils payé le droit de mutation?
— Comment cela? dit Piquillo.
Don Lopez d'Orihuela ne le regarda pas davantage, et continua saus répondre à personne :
— Ne savez-vous pas que des Maures, fussent-ils des chrétiens de fraîche date, ne peuvent point passer d'une province dans une autre et s'y établir... sans payer des droits au gouvernement?
— Quelle tyrannie! s'écria Piquillo, à qui l'hôtelier faisait vainement signe de se taire.
— Hein !.. qu'est-ce? qui a parlé? continua le gros homme. C'est trois ducats par tète. Vous êtes neuf : vingt-sept ducats à payer au roi, représenté par moi.
Et il tendit la main.
— Mais, monsieur, dit Piquillo, ces malheureux sont sans un mai-avédis.
— Ça ne me regarde pas. Ils paieront ou rebrousseront chemin, et n'entreront poiut dans le royaume de Valence.
— Et s'ils s'adressaient à votre générosité...
— Je ne répondrais qu'un mot : Je ne suis point payeur, mais receveur du roi. J'ai acheté ma charge assezcher, et Murvie,o, mousecrétaire, ici présent, vous dira que je suis moi-même gêné, que le duc de Lerma nous demande toujours des versements en avance.
— Et Votre Excellence est en retard des deux derniers, ajouta le secrétaire.
— On ne vous demande pas cela! répliqua sèchement don Lopez. Grâce au ciel, j'ai du crédit.
— Mais vous n'en faites point! s'écria Piquillo; et si l'on était pour vous aussi impitoyable que vous l'êtes pour les autres...
— Qu'est-ce à dire? s'écria le receveur furieux. Je n'ai besoin de personne... moi !
— Peut-être ! s'écrisTune voix forte et vibrante qui partait de l'autre extrémité de la salle.
Tous les yeux se tournèrent de ce côté, et l'on vit, enveloppé dans un manteau, un beau jeune homme, de vingt-huit à vingt-neuf ans, adossé contre la muraille, immobile comme une statue, et qui, entré depuis quelques instants, n'avait pas perdu un mot de cette conversation.