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LES RENCONTRES

L'arrivée et la voix de l'inconnu avaient surpris tous les assistants, mais le receveur des finances, don Lopez d'Orihuela, fût celui sur lequel cette apparition produisit le plus d'effet.

Il oublia le diner qu'on venait de lui servir, se leva sur-le-champ d'un air interdit, et ce qu'il y eut de plus étonnant, ses bras s'étaient tellement allongés par l'effet de la frayeur, qu'il ôta facilement son chapeau, et s'inclina même avec une souplesse que l'ampleur de son ventre n'aurait pas fait croire vraisemblable.

— Le seigneur Yézid! s'écria-t-il.

— Lui-même, seigneur don Lopez d'Orihuela ! Remettez votre chapeau, et n'interrompez pas pour moi votre diner, répondit le jeune homme, qui semblait grandir en ce moment de toute l'humilité du receveur. Vous demandiez, je crois, vingt-sept ducats pour ces pauvres gens. . . y compris ces enfants.. . c'est beaucoup.

— Certainement... dit don Lopez en balbutiant, je n'avais pas vu qu'il y avait des enfants.

— N'importe ! personne plus que nous ne respecte les droits du roi et du fisc... Il faut rendre à César ce qui appartient à César.

Et il jeta sur la table les vingt-sept pièces d'or.

— Quoi! vous daignez, seigneur 'Yézid, vous occuper d'une misère parei 1 le. .. Nous aurions réglé cela demainenseinble...carje me rendais de ce pas chezvous.

— Épargnez-vous cette peine ! ni mon père ni moi n'avons plus d'affaires à traiter avec vous.

— Quoi ! ce crédit que vous daigniez m'ouvrir...

— Ce jeune homme avait raison, dit Yézid en montrant Piquillo, pourquoi vous ferait-on crédit, vous

PIQUILLO ALLIAGA.

qui n'en savez point faire? Vous aurez , de plus, la bonté d'acquitter cette semaine les sonuues que vous nous devez. Nous avons attendu trop longtemps.

— Maisje perdrai ma place,., elle sera donnée à un autre.

— Qui l'exercera peut-être avec moins de rigueur. En ce moment l'hôtelier rentra dans la salle, et cria

d'une voix haute :

— Le seigneur don Lopez d'Orihuela est servi.

— Que je ne retarde point votre dîner... je pars, je continue ma route, mais j'ai auparavant deux mots à dire à ces braves gens.

Et Yézid, prenant à part Sidi-Zagal, se mit à causer avec lui à voix basse, tandis que le linancier, tour à tour pâlissant, rougissant, voulait et n'osait implorer de nouveau l'intlexible Yézid. Il hésitait s'il se jetterail à ses pieds ou s'il battrait en retraite.

On le regardait; il prit ce dernier parti etsittil fièreuiont, quitte à s'abaisser plus tard, en tète-à-tète, ou par écrit.

Pendant le peu de temps qu'avait duré cette scène, Piquillo, frappé de surprise, avait vainement cherché à rappeler ses idées. L'aspect d'Yézid, ses traits et surtout sa voix l'avaientjeté dans un trouble inexprimable.

Ce n'était pas la première fois que sa physionomie belle et imposante avait frappé ses yeux. Ce n'était pas lapremière fois que lesaccents de celte voix avaient retenti à son oreille et fait vibrer dans son cœur de nobles et généreux instincts. Lui aussi voulait courir et s'écrier : « Qui êtes-vous? d'où viennent l'émotion et les souvenirs que votre vue réveille en moi? » mais Yézid venait d'adresser quelques paroles de bienveillance à la pauvre mère et à ses enfants.

11 avait serré la main de Sidi-Zagal, dans laquelle, sans que personne le vît, il avait laissé tomber sa bourse, et counne celui-ci voulait le remerciei-, Yézid s'était élancé sur un cheval qu'un écuyer tenait en main à la porte de l'hôtellerie, et quelques secondes après, le maître et le domestique étaient déjà bien loin.

Mais en voyant fuir ainsi devant lui le Jeune Arabe emporté sur son rapide coursier, Piquillo venait de retrouver tous ses souvenirs.

Cette scène venait de lui rappeler celle de la forêt, et la nuit où, dans la sierra de Moncayo, et dans une circonstance à peu près pareille, Yézid lui était apparu pour la première fois.

— C'est lui ! s'écria-t-il, c'est mon bienfaiteur !

Et se tournant vers l'hôtelier, qui descendait eu ce moment.

— Le connaissez-vous ? s'écria-t-il, savez-vous qui il est?

— Sans doute, dit l'hôtelier en souriant, et le seigneur (lou Lopez, son débiteur, le sait encore mieux que moi.

— Sou nom... son nom ! dites-le-moi, par grâce !

— Demandez-le à tous les pauvres, à tous les malheureux ! le premier venu vous le dira.

Eu eil'et, Sidi-Zagal, les larmes aux yeux, s'écria :

— C'est le noble, c'est le généreux Y'ézid. Il nous a dit .-Venez tous, vous serez reçus chez mon père ; vous y trouverez du travail et du pain. . . et surtout des amis !

— 11 a dit cela ! s'écria Piquillo eu se rappelant

qu'autrefois, dans la forêt, Yézid /ui avait adressé à peu près les mêmes paroles: il a dit cela!

— Il a fait plus : il m'a donné de quoi achever le voyage, et au delà. Voyez plutôt cette bourse! Oui, ma femme; oui, mes enfants, vous n'avez plus rien à craindre du malheur et de la misère... Yézid d'Albérique vous protège !

— D'A Ibérique !.. s'écria Piquillo; quel nom avezvous dit?

— Le sien ! c'est le fils de Delascar d'Albérique.

— Delascar!.. dit Piquillo eu poussant un cri.

— Qu'avez-vons, seign(;ur étranger? dirent Sidi- Zagal et ses enfants, en le voyant chanceler et pâlir.

— Ce n'est rien, mes amis... ce n'est rien ; j'espère bientôt vous revoir.

Et il se remit en route, assailli par une foule de nouvelles pensées.

Quoi! ce noble jeune homme, le premier qui avait éveillé en lui des sentiments d'honneur et de vertu, celui qui l'avait réconcilié avec lui-même en lui disant : Courage, tu seras un honnête homme ! celui enfin qu'il avait admiré dès le premier moment qu'il l'avait vu... c'était son frère! ou du moins ce pouvait être son frère!., oui... oui, son cœur le lui disait. Ce devait être... c'était là sa famille, car il éprouvait de ce côté autant d'entraînement et de sympathie qu'il avait ressenti de répulsion et d'éloignement pour le duc d'Uzèdeet les siens.

Après cela, quelle preuve donner?., quel droit faire valoir?., aucun ! N'importe! il marchait d'un pas plus hardi, il s'avançait maintenant avec plus de conlîance.

D'après ce qu'il connaissait d'Y'ézid , sou père Delascar d'x\lbérique devait être un cœur noble et bon; il ignorait quel accueil était réservé à lui, Piquillo, enfant inconnu, mais, à coup sur, on ne le mettrait pas à la porte, on ne le ferait pas chasser par des valets, comme avait fait le duc d'Uzède.

Cependant, à mesure qu'il s'avançait dans la Huerta, ou plaine de Valence, et lorsque, frappé d'admiration et de surprise à la vue de ces champs si bien cultivés, de ces riches moissons, de ces nombreux troupeaux, de ces riantes fabriques qui s'élèvent de toutes paris, il s'écriait, comraeavait fait la reine, sept ansauparavaut : Aqui tous ces trésors? et que chaque laboureur, cliaque | berger, chaque ouvrier lui répondait : Au Maure Diilascar d'Albérique, — Piquillo, découragért ettrayé de tant de richesses,se disait à part lui : Il est impossible qu'un pareil homme puisse faire attention au pauvre Piquillo, et laisse tomber sur lui un regard de bienveillance.

Il y en a tant d'autres, et il pensait au receveur don Lopez d'Orihuela, qui sont dui-s, dédaigneux et orgueilleux à meilleur marché.

Il u'élail plus qu'à quelques lieues du Valparaiso, ou Vallée du paradis, habitée par le Maure et par sa iàmille, et plus il approchait du but de son voyage, plus il sentait redoubler son hésitation et ses craintes. S'il avait osé, il serait retourné en arrière ; et pour se reposer, ou plutôt pour ditlerer encore de ([uelques heui'es son arrivée, il s'arrêta à une petite hôlel lerie située sur le iienchaut d'un coteau et qui avait pour enseigne la Corbeille île Fleurs.

PiQUILLO ALLIAGA.

La vérité habite rarement les enseigne?; mais cette fois du moins le voyageur n'était pas trompé, car, de la fenêtre ouverte sur laquelle s'appuyait Piquillo, il voyait de tous les côtés s'élever autour de la posada des toulles de fleurs qui emljaumaient l'air et réjouissaient la vue.

Il contemplait les campagnes ravissantes qui se déroulaient devant ses yeux, paradis terrestre où il semblait si facile d'être heureux, et pour cela, il ne manquait à ce riche paysage qu'une vue... une seule... et sa bouche murmurait tout bas le nom d'ALxa.

Absorbé dans ses réflexions, il ne s'apercevait pas que lui-même était l'objet d'une attention toute par^ ticulière.

A quelques pas au-dessous de lui, en dehors de la posada, unhomme vêtu de noh-ne détournait point ses regards de la fenêtre sur laquelle était appuyé Piquillo. Celui-ci à la fin baissa les yeux, et reconnut l'alguazil qu'il avait rencontré l'avant-veille au Faisau-d'Or.

Était-ce ou non le capi t ai ne J uan-Bapt ist a Balseiro ? . . C'est ce dont il voulut s'assurer. Il le regarda à son tour attentivement, et d'un œil si décidé et si ferme que, malgré son aplomb et son audace, l'inconnu parut éprouver quelque embarras.

Piquillo, eu le rencontrant quelques jours auparavant, n'avait pu se défendre d'un mouvement de surprise et même de terreur, tant les premières impressions de la jeunesse sont fortes et dural)les, et Piquillo avait eu autrefois si peur du capitaine, qu'il n'était pas étonnant qu'il lui en restât quelque chose. Mais il avait trop de cœur et trop de raison, pour céder plus longtemps à une crainte absurde dont il rougissait ; ce n'était pas à lui, c'était au capitaine à trembler, et décidé à éclaircir cette aiTaire, il ferma la fenêtre, descendit l'escalier, sortit de la posada et se dirigea vers l'endroit où il avait laissé le prétendu alguazil.

Il avait disparu : il eut beau regarder, il ne vit personne.

Il pensa que cette seule manifestation avait mis en fuite l'observateur.

Il rentra en riant, se fit servir à déjeuner, et, seul devant une table, dans la basse salle de l'hôtellerie , il achevait sou repas, quand une voix claire, nette et stridente, prononça derrière lui ce seul mot :

— Piquillo !

Il se retourna vivement pour voir qui l'appelait.

— C'est bienlui,dit lamême voix;c'esttoutceque je voulais savoir.

Piquillo saisit un couteau qui était sur la table et se leva.

Il aperçut l'homme noir qui venait de franchir la croisée de la salle basse. Il s'enfuyait à travers la campagne, et disparut bientôt derrière un bois d'orangers et de citromiiers.

Piquillo eut un instant l'idée de le poursuivre ; mais il ne connaissait pas le pays, et puis ce n'était pas pour le capitaine Juan-Baptista, si toutefois c'était bien lui, qu'il était venu à Valence.

Sa mission n'était pas de le faire arrêter, juger et condamner; les rapports mêmes qu'il avait eus autrefois avecliù ne pouvaient, s'ils étaient divulgués, que lui faire du tort auprès de sa nouvelle famille, et la

recommandation du capitaine n'était pas un bon moyen de se faire accueillir par elle.

Il ne parla donc de cette rencontre, ni au maître de la posada, ni à aucun de ses gens, et continua sa route. JMais sans être faible ni sLiperstilieux, il ne pouvait se dissimuler à lui-même que cette aventure, que la vue de J uau-Baptista , sou persécuteur et son mauvais génie , était de fâcheux augure pour l'entreprise qu'il allait tenter, et tout lui disait que ce voyage devait Importer malheur.

Préoccupé de ces idées, il faisait à peine attention aux sites enchanteurs qui, de tous les côtés, s'ofl'raieut à ses regards, et lorsqu'il arriva en vue de la ferme ou plutôt du palais de Delascar d'Albérique, il se frotta les yeux comme un homme qui s'éveille.

Il semblait qu'il n'eût rien vu de la route, et qu'il se trouvât transporté là comme par enchantement.

Enchantement était bien le mot, car cette habitation, dont nous avons fait la description lors du voyage et du séjour de la reine, paraissait à Piquillo, qui n'avait aucune idée de l'architeclnre mauresque, un édifice magique bâti par les fées. Il arrivait aussi le soir, au soleil couchant, et s'arrêta pour jouir du délicieux spectacle que présentait la vallée.

Il attendit que les ombres eussent couvert les jardins, la ferme et le palais. Il aimait mieux n'entrer qu'à la nuit dans cette riche habitation.

S'il devait en être chassé, personne du moins ne verrait sa honte. Il se glissa donc furtivement et on tremblant le long des murs, et arrivé à la porte principale, il leva d'une main timide un marteau d'airain, qui, retombant avec fracas, le fit tressaillir.

LE TOIT PATERXEL.

Au bruit que fît le marteau, on entendit les chiens aboyer, on vit briller d(;s lumières, et un jeune homme grand et fort, leste et bien découplé, aux yeux vifs et noirs et au teint basané, parut à la grille et demanda :

— Qui va là?

— Un étranger.

— Que voulez-vous?

— Un asile.

La grille s'ouvrit, et le jeune Maure d'une voix douce et franche s'écria :

— Que l'étranger soit le bienvenu ! il est ici chez lui, il est chez Delascar d'Albérique !

— Puis-je lui parler? dit timidement Piquillo.

— C'est l'heure de la prière. Il est enfermé avec son fils et tous les siens ; mais ce ne sera pas long. Entrez et asseyez-vous au foyer ; vous voilà de la maison.

— Sans savoir quijesuis?

— Notre maître vous le demandera demain, quand vous vous en irez.

— Mais aujourd'hui?..

— Aujourd'hui, vous êtes son "hôte et son ami, et j'ai ordre de vous traiter comme tel.

PIQUILLO ALLIAGA.

En parlant ainsi, le jeune Maure ouvrit un salon éléyant, fJclieinent éclairé, entouré de divans pour repii^icr .les juenibrt'S fatij^iiés du voyageur. Sur une table de marbre, ou voyait briller, dans des flacons de cristal, des liqueurs ralVaîchissanfes ou forlifiantes.

Le Maure prit un vase et le présenta à I'i([tdllo.

— C'est la coupe de l'bospitalifé, lui dit-il eu souriant, et dès que tes lèvres y auront touclié, tu seras sacré pour nous.

Mais Piqinllo tenait la coupe, regardait le jijuue Maure, et sa main tremblait.

— Qu'as-tu donc? es-lu un ennemi, un traître?., alors, s'écria-t-i! avec un accent qui partait d'uu nobli^ cœur, hâte-toi de boire ! bâle-toi, tu n'auras [)lus rim à craindre : c'est nous (jni te défendrons.

Et le jeune Maure remplit la coupe jusqu'aux bords ; mais au lieu de boin;, FiqLiillo s'appuya d'tuie main sur la table de niarbr,-, tandis que de l'autre il tenait la coupe vacillante. Son cœur paraissait oppressé, des larmes roulaient dans ses yeux, et dans un trouble inexprimable, il s'écria :

— Frère, frère, si je me trompe, ne me réponds pas.

— Et pourquoi ?

— C'est qu'il me semble que c'est toi... et si je m'a- Lnse, rien ne me consolera.

11 posa la coupe sur la table de marbre, saisit le jeune Maure par la main, écarta les cheveux noirs qui retombaient en boucles épaisses sur son front, le regarda encore une fois avec uu œil incertain et avide, puis, d'une voix émue et haletante, il s'écria :

— Pedralvi!

— C'est moi, c'est mon nom! qui te l'a dit?

— Mon cœur, qui n'a jamais changé, comme mes traits. As-tu donc oublié ton jeune ami, celui qui ne l'a [dus revu depuis la nuit où, pour le délivrer, tu franchissais les murs du Soleil-d'Or?

— Piquillo! s'écria son aucien camarade en S(! jetant dans ses bras.

— Oui, c'est moi! et Juanita, notre protectrice?

— Morte! s'écria Pedralvi... morte ou perdue à jamais.

— Non, vivante! et sauvée par moi! sauvée pour toujoni-s !

— Que dis-tu?

— Qu'elle t'aime toujours... qu'elle te pleure, qu'elle t'attend.

— Où est-elle donc depuis cinq ans?

— Dans les cachots de l'inquisition !

— Comment la délivrer?

— C'est déjà fait, elle n'y est plus !

Les deux amis, assis sur un divan, s'interrogeaient nmtuelleuient et à la fuis. Une demande n'attendait jjasl'aulre. llseurentbien de la peine à metlrequelque ordre dans le récit de leurs aventures.

Celles de Piquillo, le lecteur les connaît, et celles de Pedralvi n'étaient pas longues.

Depuis le jour ou plutôt la nuit où Piquillo avait été emmené par le capitaine Juan-Baptista, laissant sou cauiarade à cheval sur lecha))erùn du mur de l'hôtellerie du Suleil-d'Or, Pedralvi s'était enrôlé dans les marmitons de l'hôtel pour ne pas quitter Juanita, la servante.

Deu.x ans plus fard, lorsque le barbier Ciongarellu était parti avec sa nièce pour Madrid, Pedralvi, commençant à comprendre qu'il ne savait rien et qu'il n'était bon à rien, avait résolu, en lui-même, de faire fortune; mais ne sachant ni lire ni écrire, il n'avait qu'un parti à prendre... celui de se faire soldat ou matelot. Cette chance-là ne Un était pas même permise.

Comme .Maure, il ne pouvait porteries armes; ne pouvant servir dans les armées, ni dans les lloltes du roi, à Valence, où il était venu pour s'embarquer, il serait mort de faim, s'il n'avait trouvé à se placer dans la marine marchande, à bord d'un vaisseau richement chargé qui appartenait au Maure Del!i.scard'Alb(''ri((ue.

Yézid, le fils du maître, l'avait distingué à cause de son zèle et de son travail. Il l'avait pris avec lui, l'avait élevé, lui avait témoigné affection et estime; bien plus, il lui avait donné sa confiance, et Pedralvi, qui s'était dévoué corps et âme à la famille d'.Vlbérique, ne demandait qu'une chose au ciel, c'était une occasion de se faire tuer pour eux, seul moyen ([u'il eût de leur prouver sa reconnaissance.

— On dit ((u'ils sont bien riches? lui demanda Piquillo avec inquiétude.

— Riches comme le roi! Mais ils emploient mieux que lai leur fortune; car ils donnent de l'ouvrage à tout le monde, et surtout à leurs frères opprimés et malheureux.

Aussi Delascar et son fils sont regardés comme les c-hefs et les soutiens des Maures. Eux seuls, peut-être, n'ont pas été baptisés.

— Et le duc de Lerma ne les inquiète pas?

— On n'oserait. Plutôt que d'y souscrire, ils quitteraient le pays, et si Delescar d'Albérique fermait ses ateliers, fous les ouvriers se révolteraient.

— Est-il marié? demanda Piquillo avec crainte.

— Il est veuf depuis bien des années; et quoique sa croyance lui permette non-seulement de se remarier, mais d'avoir plusieurs femmes, il s'est consacré à son fils et au bonheur des siens.

— Et tu dis qu'il est noble et généreux?

— Tu le verras par foi-même, si tu as quelque chose à lui demander.

En ce moment la jirière du soir venait de finir.

Delascar d'Albérique allait se mettre à table avec son fils et les chefs di^ ses ateliers, ainsi que les principaux employés de sa maison, table immense et patriarcale présidée par lui.

C'était un grand bonheur d'y être admis, un châtiment d'en être exclu. Mais chacun se soumettait, sans murmurer, aux décisions du vieillard.

Les Arabes conservèrent longtemps de leurs anciennes mœurs ce respect, cette soumission, cette obéissance passive de la famille pour son chef. Autrefois chaque père, dans sa maison, avait presque les droits du calife(l); il jugeait sans appel les querelles entre ses femmes, entre ses fils; il punissait sévèrement les moindres fautes, et pouvait même infliger la peine de mort pour certains crimes.

La vieillesse seule donnait cet empire. Un vieillard était un objet sacré.

(1) Ciiilûnno, Histoire d'Afrique.

PIQUILLO ALLIAGA.

Sa présence arrêtait le désordre; le jeune homme le plus fougueux baissait les yeux à sa rencontre, écoutait patiemment ses leçons, et croyait voir un magistrat à l'aspect d'une barbe blanche.

Cette puissance des mœurs, qui vaut bien celle des lois, existait encore dans la maison d'Alami Uelascar d'Alborique; tous ceux de sa tribu se regardaient conune ses enfants, et le respectaient comme le chef de la famille.

— Maître, lui dit Pedralvi, voici un étranger qui réclame l'hospitalité, et qui, en outre, a ime grâce à te demander.

— Et moi, je lui en demande une, répondit le vieillard, c'est qu'il veuille bien s'asseoir à ma table.

— Cet étranger n'en est pas un ! s'écria Yézid en le reconnaissant; car avant-hier, à la posada du Faisand'Or, chez Manuelo, il a pris la défense de ce pauvre Sidi-Zagal, dont je vous ai parlé, mon père.

— Oui, dit le vieillard... Sidi-Zagal... à qui tu donneras la ferme de Xaliva. C'est un de nos frères.

— C'est un des miens! s'écria Piquillo avec fierté; moi aussi je suis Maure !

— Et pourquoi alors, répondit Delascar, demandestu l'hospitalité, quand tu es chez toi ? Assieds-toi là, mon frère, entre mon fils et moi. Et vous, dit-il aux domestiques, servez-nous.

Delascar avait à peine soixante ans, et sa vieillesse était verte et vigoureuse; ses yeux pleins de feu brillaient d'un éclat juvénile, sa voix était mâle et sonore, son esprit étendu et cultivé.

Pendant le repas, Yézid mit la conversation sur les Maures leurs ancêtres, sur leur domination et leurs lois quand ilsétaienl maîtres de Grenade etdeCordoue. Delascar répondait à la fois à son fils et à son nouvel hôte, qui l'interrogeait sur le glorieux Abdérame et sur Al-Mau-Zour, et Piquillo, encouragé à son tour par l'air aflable du vieillard, par son sourire gracieux et approbateur, sentit bientôt sa crainte se dissiper.

Il se crut en famille, et, sans cesser d'être modeste, se montra si aimable et si instruit, que plus d'une fois le vieillard et son fils se regardèrent entre eux avec contentement et presque avec orgueil, en voyant un des leurs posséder, si jeune encore, tant de goût, de sagacité et de jugement.

Le plus étonné était Pedralvi, qui, debout derrière son aucien camarade, dont il était fier, l'écoutait avec tant de ravissement qu'il oubliait souvent de le servir.

Quant à Piquillo, il osait à peine, durant le repas, lever les yeux sur Delascar; mais il était attiré vers Yézid par un attrait irrésistible, et que ce fût ou non sou frère, il sentait que son cœur était à lui pour toujours.

Lorsque le souper fut terminé, le vieillard, Yézid et Piquillo passèrent dans une salle particulière.

— Parlez maint«iant, dit Delascar, je vous écoute. Yézid, par discrétion, se leva pour se retirer.

— Non, seigneur Yézid, s'écria Piquillo, je vous supplie au contraire de vouloir bien rester.

— Que pouvons-nous pour vous? lui dit gracieusement Delascar.

Piquillo voulut parler et s'arrêta tremblant.

— Qui ètes-vous, du moins? poursuivit le vieillard

en voyant son embarras. Maintenant, notre hôte, nous pouvons vous le demander.

— Qui je suis... quel est mon nom?

11 balbutia... à demi- voix celui d'Alliaga.

— Alliaga, dit vivement le vieillard, c'était le nom d'un brave soldat qui combattit avec nous dans les Alpujarras... Moins heureux que moi, il ne rencontra pas pour le sauver un ami comme don Juan d'Aguilar... et fut, dit-on, massacré.

— C'est la vérité, dit Piquillo... je suis de son sang.

— Ah! c'était votre parent... dit Delascar en lui prenant la main, vous devez alors avoir connu sa fille?

— Oui, seigneur, dit Piquillo en tressaillant.

— Pauvre jeune fille! s'écria Delascar avec tristesse; je t'en ai parlé plus d'une fois, Yézid, dit-il eu se tournant vers sou fils.

Oui,j'étais libre alors, et elle m'aimait!., je le croyais du moins ; mais la vanité, le désir de briller, et surtout sa mère, l'ont perdue... Il m'a fallu abandonner celle qui me trahissait ! Depuis , j'ignore ce qu'elle est devenue.

— Et vous, dit-il en s'adressant à Piquillo, le savezvous?

— Oui, seigneur.

— A-t-elle besoin de moi? parlez ! dit vivement Delascar.

— Non, seigneur.

— En quels lieux, du moins, existe-t-elle?.. ditesle-moi.

— Elle n'existe plus!

— Ah! pauvre Giralda! s'écria le vieillard en croisant les mains.

Il garda quelques instants le silence et semblait comme absorbé dans quelques souvenirs du passé. Pendant ce temps deux grosses larmes roulaient dans ses yeux, et glissèrent le loug des rides qui sillonnaient ses joues.

— Ainsi, dit-il à Piquillo, ce n'est pas pour elle que vous venez?

— Pour elle, au contraire, reprit Piquillo avec émotion... pour elle!., pour lui obéir... car moi, seigneur... je ne demande rien... je ne veux rien... que vous remettre cette lettre... qui est écrite de sa main.

— De Giralda? s'écria le vieillard; donnez, donnez ! Et il prit la lettre d'une main tremblante. Il s'assit

pour la lire dans un fauteuil, contre lequel Yézid était appuyé, et pendant ce temps, Piquillo, debout derrière lui, se cacha la tête dans ses mains.

Le vieillard lut la lettre lentement et avec une émotion qu'il s'etforçait vainement de cacher.

Quand il eut fiai, il la donna à Yézid en lui disant :

— Mon fils bien-aimé,je n'ai pas de secret pour toi, lis.

Se levant alors, il s'approcha d<e Piquillo, qui, toujours debout, toujours la tête baissé, attendait en tremblant son arj'êt.

Delascar posa sa main sur l'épaule du jeune homme, Piquillo tressaillit, et le vieillard lui dit d'une voix lente et solennelle...

— Tu ne serais que le fils d'Alliaga...

Mais le généreux Yézid ne le laissa pas achever. Il se précipita dans les bras de Piquillo eu s'écriant :

PIQUILLO ALLIAGA.

P.quillo saisit un couteau 411

— Mon frère, mon frère! moi, je te regarde comme tel! et vous, mon père, vous ne me désavouerez pas!

— Non, Yézid, non, mon tils, j'aurais gardé chez moi, j'aurais adopté l'enfant d'AUiaga, à plus forte raison, celui que tu nommes ton frère !

l'iipiillo tomba à leurs genoux, pressant contre ses livres leurs mains qu'il baignait de ses larmes.

— Sois le bienvenu parmi nous ! s'écria le vieillard. Si le ciel nous abuse, ton cœur du moins ne nous trompera pas! Aime Yézid connue ton frère, car c'est le plus noble et le plus généreux des hommes.

— Je le sais, je le sais ! s'écria Piquillo.

— Jure-moi de le respecter comme l'ainé, connue le chef de la famille, de le défendre et de mourir pour lui, s'il le faut.

— Je le jure!

— C'est ton devoir, mon fils.

— l-^t ce devoir, je le remplirai. Je vous le jure devant Dieu et devant vous! je le jure par l'honneur, pai- le nom sacré que vous me permettez de vous

était sur la lalile et se leva.

donner ! ce nom, ajouta-t-il en hésitant, quemabouche n'ose encore prononcer.

— Et que j'attends, réponditle vieillard en souriant.

— Mon père ! s'écria Piquillo.

Delascar le reçut dans ses bras, et Yézid, le faisant asseoir entre euxcknix, le traita dès ce momeutcommo le fils de la maison, comme l'enfant de retour, sous le toit paternel, après un long voyage.

— Voyons, frère, lui dit-il, raconte-nous ce qui t'est arrivé pendant ton absence.

Et Piquillo attendri. Piiinillo, qui comprenait tout ce qu'il y avait de délicat et de généreux (dans chaque mot d'Yézid, se mit à raconter tout ce qu'il se rappelait de sa vie, justiu'à leur rencontre dans la sierra de Moncayo; comment queliiues paroles d'Y'ézid avaient contribué à le diriger dans la bonne voie, et à taire de lui un honnête homme; comment, par malheur, il n'avait pu profiter de ses otlres généreusos.

— Je le crois bien! s'écria 'Yézid; vous rappelezvous, mon père, la bourse et les tablettes qui m'ont

PIQUILLO ALLIAGA.

l'té r.ippor(('os par ce prétendu marin ; la fable qu'il nous a faite de cet enfant,, enlevé par nos frères, les Maures d'Afrique?

— Oui, dit le vieillard, et le millier de ducats que nous lui avons donnés pour le rachat, l'éducation et l'établissement de cet enfant.

— Et c'est moi qui suis cause que l'on vous a ainsi rançonnés et pillés! s'écria Piquiilo.

— 11 vaut mieux que cela soit ainsi, répondit Yézid, puisque te voilà.

l'iquillo, continuant alors son récit, leur raconta comment il avait sauvé don Juan d'Agiiilar ; comment, recueilli par ce digne seigneur, il avait été élevé, par lui, près de ses deux filles, Carmen et A'ixa; comment il avait découvert à Pampeiune la Giralda, sa mère, et comment, protégé par Fernand d'Albayda, il avait attendu de lui son état et son avenir, jusqu'au jour le plus heureux de sa vie, où il venait de trouver une noble famille qu'il n'osait encore dire la sienne; mais plus tard, du moins, grâce à sa tendresse et à son dévouement, il espérait bien ne pas mourir insolvable, et se montrerdigne des cœurs généreux qui daignaient le reconnaître et l'adopter.

Pendant ce récit, que Yézid avait entendu avec la plus vive émotion, plusieurs fois il s'était levé, plusieurs fois il avait voulu interrompre Piquiilo; mais retenu par un regard de son père, il se rasseyait, il se calmait et continuait à écouter.

Quand Piquiilo eut terminé, la nuit était avancée, et, fatigués des émotions de la journée, tous avaient bcsoinde repos. Delascar appela; et toujours le premier à obéir au moindre signal de ses maîtres, Pedral vi parut.

— Voici, lui dit le vieillard en lui montrant Piquiilo, voici, mais pour toi seul, car c'est encore un secret, le fils de la maison, le jeune senor AUiaga, ton nouveau maître.

Pedralvi, hors de lui, ouvrait les yeux et les oreilles. Il croyait avoir mal entendu.

— Oui, répéta Yézid en souriant, c'est mon frère. Pedralvi se mit alors à sauter de joie, ravi de ce

cliangement inattendu.

— Le présent ne me fera pas oublier le passé, dit Piquiilo, eu tendant la main à son ancien camarade.

Delascar donna ordre au tidèle serviteur de conduire son jeune maître dans son appartement. Adieu, mes fils, dit-il aux deux jeunes gens. Il embrassa Piquiilo, qui se retirait, et il lit signe à Yézid de rester avec lui.

— Imprudent ! lui dit-il en souriant.

— Qu'ai-je donc fait, mon père'/

— Tu allais, comme à l'ordinaire, n'écouter que ton cœur. Tout semble prouver qu'Alliaga est un noble et généreux jeune homme qui mérite ce que nous faisons pour lui ; mais nouS ne connaissons encore ni sa prudence, ni sa discrétion, et j'ai vu le moment où, dans l'excès de ta confiance, lu allais...

— Tout lui dire, c'est vrai ! tout lui confier, comme à un frère ! nos projets, nos secrets, ceux de notre famille, celui de nos richesses...

— Attends, mon fils, attends encore... que le temps nous ait permis de l'éprouver. Je crois à sa loyauté; mais sait-on à son âge garder un secret? Un jeune

homme ne pmit-il pas le trahir, même à son insu, parétourderie, par légèreté et surtout ])ar amour? Ces secrets, d'ailleurs, et tout ce qui s'y rapporte, nous appartiennent-ils à nous seuls?

— Vous avez raison, mon j ère, èit vivement Yézid en pensant à la reine; ils compromettraient bien d'autres que nous !

— Et tu livrerais à une jeune tète, que nous connaissons à peine, un secret que tu n'as même pas confié à Fernand d'Albayda, ton ami d'enfance et notre protecteur.

— Pardon, mon père, aujounrhui, comme toujours, la prudence a parlé par votre bouche. Quelque tendre affection que je ressente pour Alliaga, je ne lui dirai rien que vous ne me l'ayez permis.

— Bien, Yézid. Maintenant, va te reposer. Et le jeune homme se retira.

Alliaga, conduit par Pedralvi, venait d'entrer dans l'appartement qui lui était destiné'. Pedralvi s'était dit : c'est le fils de la maison, c'est uii secret que l'on a confié à moi, à moi seul ! Et certain de n'être pas désavoué, il avait conduit son ancien camarade et son nouveau maître dans la chambre la plus somptueuse , après celle d'Yézid et de son père.

Si la reine d'Espagne avait été étonnée de l'élégance de son appartement, qu'on juge de la surprise de Piquiilo, qui n'était pas habitué, même chez le vice-roi de Navarre, à un luxe pareil.

Il osait à peine fouler aux pieds ces tapis soyeux, ces bouquets de fleurs, travail admîrable,chef-d'ceuvre d'industrie et de magnificence. Quand Pedralvi s'approcha de lui pour le déshabiller, il le repoussa de la main .

— A quoi penses-tu? à quoi pensez-vous, mon maître? dit le jeune Maure, en se reprenant, d'un air respectueiLX.

— Je pense, dit Alliaga, au jour où, assis tous les deux au coin d'une borne dans la rue de Pampeiune, nous étions bien heureux d'un rayon de soleil et d'une côte dii melon.

Puis, faisant un signe à Pedralvi de s'asseoir à côté de lui, les deux amis causèrent encoi-e longtemps du passé, et de l'avenir qui maintenant s'oflrait à eux si riant et si doux !

Alliaga enfin demeura seul ; enfoncé dans de riches et moelleuses courtines, sous des rideaux de damas aux fcanges d'or, il retrouva plus charmants et plus gracieux encore les songes que, dans la sierra de Moncayo, il avait dus autrefois à son frère Yézid.

Cette fois du moins, il ne trouva pas à son réveil l'horrible figure du capitaine Juan-Baptista, mais près de lui à son chevet, eu ouvrant les yeux, il vit les traits vénérables de Delascar d'Albérique.

Pour la première fois de sa vie, il s'entendit saluer de ces douces paroles : — Bonjour, mon fils!

A ces mots, Piquiilo sentit tout son cœur tressaillir, et ses yeux se tournèrent avec une expi'essionde bonheur et de reconnaissance vers celui qui les lui adressait. Un instant après, Yézid entra et vint lui donner l'accolade fraternelle.

— Mon fils, dit le vieillard... Il y avait dans la manière dont il prononçait ce nom, une expression qui équivalait presque à une caresse; il le répétait souvent.

PIQUILLO ALLIAGA.

et à dessein, comme pour dédommager celui qui avait (Hé si longtemps sans l'entendre. Mon fils, lui dit Albérique, j'ai pensé toute cette nuità toiet à ton avenir. Tu es venu à nous dans un temps d'épreuve et de malheur, la persécution nous menace, et si la main puissante qui nous soutient encore se relirait de nous, je ne sais ce qui arriverait de nos destinées, de nos fortunes, de nos jours peut-être !

— Je suis donc venu au bon moment ! s'écria Alliaga; mon sort ne se séparera plus du vôtre.

— Oui, au jour du danger nous t'appelI(;rons, et tu viendras, j'en suis sûr, dit le vieillard en voyant l'ardeur (jui brillait dans les yeux d'Alliaga.

— Tu viendras nous délendri;, dit Yézid.

— Ou mourir avec vous, mon frère, n'jjondit Piquillo.

— liien, mes enfants, mais d'ici là, continua d'Albérique, et dans ton intérêt même, gardons pour fout le monde, excepté pour Pedralvi, notre fidèle serviteur, et pour don Fernand, notre ami, le secret de ta naissance. Quelle que soit la carrière où t'appellenl ton éducation et tes talents, ton origine te serait plus nuisil)le qu'utile sous le jninistère du duc de Lerma. Auprès de Fernand d'Albayda, premier baron de Valence, et dont la famille a toujours protégé les nôtres, ce sera un titre de plus à son amitié; auprès de tout autre ce serait un titre de proscription.

— Eh ! qu'importe?

— Il importe, mon fils, dit gravement le vieillard, qu'il ne faut pas braver un danger inutile. Il s'en présentera assez d'autres qu'on ne pourra peut-être pas éviter.

Que P'ernand. par son crédit, vous élève à une position avantageuse et solide, c'est tout ce que je veux pour vous !.. et pour nous aussi, ajouta-t-il en souriant; cette dernière considération vous décidera peut-être à m'écouter.

Le pouvoir que vous pourrez acquérir viendra en aide à nous et à nos frères. Vous les servirez plus utilement à la cour qu'ici dans nos travaux d'agriculture ou d'industrie, où les bras ne nous manquent point. Ce qui nous manque, ce sont des gens intluents dans les hautes classes, et d'après ce que je sais de vous, c'est par la plume ou la parole que vous défendrez nos droits.

l'artez donc; ayez de l'ambition, sinon pour vous, au moins pour nous. Ne songez qu'à votre élévation, et ne vous inquiétez pas de votre forliuie : elle est faite, puisque nous sommes riches. Chaque année, mon cher enfant, nous vous donnerons...

— Toiitcequ'il voudra,interrompit vivement Yézid, comme vous le faites pour moi ! A quoi bon lui fixer une pension?

— Il a raison, dit d'Albérique, vous deniauden^z à votre père ou à Yézid, le chef de la famille après moi, toutes les sommes dont vous aurez besoin pour votre bonheur, vos plaisirs ou même vos caprices...

— C'est trop, c'est trop, mille fois! s'écria Alliaga, confondu de tant de boutés, et ne trouvant plus di,' termes pour exprimer sa reconnaissance.

11 fut convenu que, trois on quatre jours après, Alliaga retournerait à Madrid, où Fernand d'Albayda

devait être de retour, et quel que fût le bonheur qu'éprouvât Piquillo au sein de sa nouvelle famille, il discuta moins cette fois, et se soumit, après une légère résistance, aux ordres de son père.

— Bien, dit le vieillard, il se forme, il commence à obéir.

Ce que n'avouait pas l'heureux Alliaga, c'était son impatience de revoir Aixa, de lui apprendre que lui aussi se trouvait maintenant dans une position riche et honorable; de lui di'clarer enfin ce que jamais il n'avait osé ni avouer, ni même laisser entrevoir, ses rêves, ses projets et son amour.

Fendant les trois joursqui s'écoulèrent encore, Yézid menait chaque matin son frère dans les riches plaines de Valence, dans ces champs fertilisés par leurs soins, dans ces nombreuses fabriques où l'industrie étalait ses prodiges.

Il lui montrait les trésors créés et renouvelés chaque jour par le travail ; et quand Alliaga ne pouvait retenir ses cris d'étonnement et d'admiration, Yézid lui serrait la main, et lui disait à demi-voix, avec un air de contentement:

— Tout cela est à toi, frère.

— Non, non, jamais !

— Eh bien, à nous... si tu l'aimes mieux.

Le soir, ils rentraient tous les deux près du vieillard. Au repas de famille succédaient les longs entretiens et les doux épanchements du cœur,

Combien alors Alliaga découvrait dans son père d'indulgence et de bonté, jointes à un savoir et à une raison si supérieurs ! Combien il appréciait dans Yézid cette généreuse franchise, cette grâce chevaleresque, cette noblesse de sentiments, et surtout cette amitié si naturelle, si vive, si expansive, à laquelle on ne pouvait résister, et qui semblait dire: Aimez-moi, car je vous aime !

Aussi, et excepté son amour pour Aïxa, jamais Alliaga n'avait éprouvé d'aflection plus douce et plus tendre que celle qui le portait vers son frère Yézid.

Déjà même, clairvoyant par amitié, il s'était aperçu qu'au milieu de toutes les richesses et de toutes les jouissances qui l'environnaient, Yézid n'était pas complètement heureux.

Parfois un nuage obscurcissait son front, parfois un sourire triste et mélancoli(iue errait sur ses lèvres.

Un jour, et dans une allée où il se croyait seul, Y'ézid avait tiré de son sein une fleur de grenade desséchée, qu'il avait portéiî à sa bouche.

En vain d'Albérique pressait son fils de faire un choix et de se marier : toujours bon et gracieux.Yézid ne discutait point avec le vieillard, il lui répondait en souriant : Nous verrons, mon père. Mais les jours, les années s'écoulaient, et Yézid n'avait pu encore se décider à choisir.

— Il aime, se disait en lui-même Piquillo, il aime sans espjir. J'en suis sur, je m'y connais! j'étais comme lui, autrefois, car maintenant je suis heureux!

Il n'osait, par discrétion, ri(Ui demander à Yézid. Il respectait son secret, mais s'il fût resté un jour de plus, il lui aurait dit le sien, il lui aurait dit : J'aime Aïxa! persuadé que sa confiance eût attiré celle de son frère.

L£S AL6UAZILS.

Enfin arriva le jour du départ, et malgré la joie qu'il éprouvait de revoir celle qu'il aimait, Alliaga était désolé de quitter de si bons et de si tendres parents.

Heureusement, pour calmer ses regrets, il ne partait pas seul.

— Emmène-moi avec toi, lui avait dit Pedralvi. Alliaga l'avait demandé, et ou s'était lunpressé de

lui donner, pour l'accompagner, ce fidèle serviteur.

Pedralvi voulait aller passer quelques jours à Madrid pour servir d'escorte à son maitre, et puis aussi pourrevoir Juanita, ses amours, qui, placée près de la reine, ne pouvait quitter le palais.

Montés tous deux sur de bons chevaux, ils venaient de quitter la vallée du Paradis, la riante habitation d'Albérique. Piquillo avait senti couler ses larmes en embrassant Yézid et son père qui lui avaient reproché sa faiblesse.

— A bientôt, lui disaient-ils tous les deux.

— Oui, bientôt, répétait Yézid, moi aussi j'irai à Madrid pour affaires importantes.

— Hâte -toi de réussir, lui criait le vieillard; acquiers les honneurs et la puissance.

— Et aime-nous toujours, ajoutait Yézid. Alliaga, couvert de leurs embrassements, comblé

de leurs caresses,les poches remplies d'or, les quittait avec un serrement de cœur et une tristesse inexprimables. Il lui semblait que ces joies de la famille, que ces lieux enchantés où il les avait conn ues, ne faisaient qu'apparaître à ses yeux, et qu'éloigné de ce nouvel Édeu, il ne devait plus y rentrer.

La gaieté intarissable, l'insouciante philosophie et les saillies de Pedralvi eurent bientôt dissipé ces nuages.

Les deux amis, sans distinction du maitre et du valet, cheminaient tous denx côte à côte, se rappelant leur bon temps, c'est-à-dire le mauvais. Heureux de leur jeunesse, heureux du soleil, heureux surtout de leurs espérances, ils causaient et riaient à voix haute sur la grande route.

Puis il y avait des moments où, plus heureux encore, ils se taisaient tout à coup, et gardaient le silence pen^iant des demi-heures entières, croyant n'avoir point cessé de causer. L'un rêvait à Juanita, et l'autre à Aixa, qu'il allait revoir.

Depuis deux jours ils marchaient ainsi, s'arrètaut dans les meilleures hôtelleries, se faisant servir en princes, demandant partout les plus riches appartements, fa meilleure chère, les vins les plus délicats, faisant ainsi payer à la fortune le capital et les arrérages du bonheur qu'elle leur avait dus si longtemps ! . . Ils étaient sortis de la province de Valence, étaient eutrés daus la Nouvelle-Castille, et le soirduquatrième jour, ils se dirigeaient vers Tolède.

Us avaient encore six ou sept lieues à faire pour y arriver, et se trouvaient aux environs de la petite ville de Madrilejoz. Ils délibérèrent s'ils y passeraient la

nuit, ou s'ils continueraient leur route, car la nuit était superbe et leur promettait quelques heures d'un voyage délicieux. Us avaient pris ce dernier parti et marchaient sans défiance sur le grand chemin, où passaient de temps en temps des groupes de paysans qui revenaient du marché.

Tout à coup, d'un angle que formait le chemin, déboucha une troupe d'alguazils qui, pendant quelque temps, marcha à côté de nos voyageurs. Us étaient assez nombreux, et ne disaient mot.

— Allez-vous comme uous à Tolède, seigneurs alguazils ? demanda au chef de la troupe Pedralvi , qui était d'humeur causante etinterrogative, surtout en voyage.

Au lieu de lui répondre, celui à qui il venait d'adresser la parole lui saisit brusquement le bras droit; un autre alguazil en fit autant du bras gauche, pendant que la même opération s'exécutait siu- Piquillo, et avant que nos deux héros eussent pu se mettre en défense, ils avaient été désarmés, et on venait de leur lier les bras derrière le dos.

Il ne leur restait que la voix, et ils s'en servirent pour s'élever contre un pareil traitement, en en demandant la cause et eu réclamant justice.

Comme on ne leur répondait pas, ils se mirent à ap peler à leur secours les paysans qui passaient alors sur la grande route ; ceux-ci s'arrêtèrent et semblaient disposés à leur venir eu aide. Mais un des alguazils dit gravement : Prenez garde, messeigneurs, nous agissons au nom du roi ; ce sont deux malfaiteurs dont nous avons le signalement détaillé et que nous venons d'arrêter.

— Par saint Jacques ! s'écria Pedralvi, à la nuit close il est facile de se tromper, et uous sommes, je le vois, victimes de quelque erreur; daignez nous écouter, seigneurs alguazils.

— Touts'éclaircira au point du jour, répondit le chef; marchons toujours ! de par le roi, messieurs !

A cette phrase sacramentelle et redoutable, les paysaus s'éloignèrent.

Tous ceux que l'on rencontra et que Pedralvi ou Piquillo appelaient, recevaient la même réponse et s'éloignaient de même.

Bientôt personne ne passa plus ; la nuit devint obscure, et les alguazils, entourant leurs captiis, les fouillèrent et les dévalisèrent.

Dieu sait pour eux quelle bonne aubaine, car nous avons dit que les poches de Piquilloétaient pleines d'or.

— Patience, mes drôles, disait Pedralvi furieux, à la prochaine ville, au prochain corrégidor, uous récla • nierons; on reconnaîtra l'erreur, on vous châtiera, on uous rendra justice... et peut-être même notre argent, ajoutait-il à part lui avec un soupir mêlé de crainte.

Mais au lieu de marcher vers la ville, on s'en éloignait, et l'on se dirigeait vers les montagnes de Tolède.

Pedralvi commençait à s'inquiéter. Un mouvement que fît l'escorte en entrant dans la montagne rapprocha le cheval de Pedralvi de celui de son camarade.

— Que penses-tu de ces gens-ci ? dit-il à voix basse.

— Je crains que ce ne soient pas de vrais alguazils.

— Qui te le fait présumer?

— D'abord, ils m'ont volé...

— Moi aussi... Ce ne serait pas une raison.

— Allons donc! des alguazils?

PIQUILLO ALLFAGA.

— Pourquoi pas? il y mi a qui s'en mêlent, et des plus honnêtes.

Un alguazil, enveloppé d'an manteau noir, vint se placer entre eux deux, et interrompit leur conversation.

Depuis le commencement de celle expédition, cet homme n'avait pas prononcé une parole ; mais il n'avait jamais quille' l'iquillo des yeux, et s'était constamment tenu à porlée de lui, surveillant tous ses mouvements.

Piquillo, qui n'avait pas oublié sa rencontre au Faisan-d'Or et à l'hôtellerie de la Corbeille de Fleurs, n'était pas sans inquiétude. Cet alguazil, qui ne le perdait pas de vue, lui rappelait, par sa taille et par sa tournure, le capitaine Juan-Daptista.

Un instinct de terreur lui disait que c'était lui, et bientôt il n'eut plus de doute à cet égard.

— Piquillo ! lui dit une voix que , malgré le temps et l'absence, il lui était impossible de ne pas reconnaître; c'était bien celle de Jaan-B;iptista.

Le capitaine regarda son prisonnier avec un sourire moqueur et continua :

— Piquillo est plus riche à présent qu'au temps où nous travaillions eusemble. Il voyage en genlilhomme... Il a de l'or pleiu ses poches, ou plutôt plein les miennes, dit-il d'un ton ironique, en frappant sur les piècesd'or qui, maintenant, étaient en son pouvoir.

— Bandit ! que veux-tu de plus?

— Rien, que causer avec toi pour charmer les ennuis de la route, et apprendre tes secrets pour faire fortune; lu me dois bien cela, toi, mon élève! il n'est pas juste que tu vives en grand seigneur, tandis que ton bon et ancien maître est obligé de se faire alguazil !

— Infâme!

— C'est justement ceque je voulais dire. Infâme métier, qui ne vaut pas l'autre... Notre ancien état était à coup sûr plus honorable; mais quand un honnête homme n'a pas le choix, il faut le plaindre. Rassuretoi, cependant, car je tiens à ton estime; je suis passé dans les rangs enneuiis, j'ai pris leurs couleurs, dit-il «n frappant sur son habit noir, mais j'ai gardé mes printapes!

Le capitaine disait vrai.

L'habil d'alguazil n'était qu'une ruse de guerre, un coup hardi, un trait d'imagination et de génie. Après la dispei-sion de sa troupe et l'incendie de l'hôtellerie de Bon-Secours, le capitaine n'avait plus rien trouvé à faii-e dans la Vieille-Castille et dans la Navarre. Le ra[ts)ort et les réclamations de Fernand d'Albayda, ' ifit siu'tout la rumeur publique, avaient enfin forcé le \ duc de Lerma à s'occuper un peu de la sûreté des grandes routes.

Il avait pris des précautions, ou plutôt des alguazils, et augmenté considérablement le nombre des olliciers et soldats de la Sainte-Hermandad, troupe oisive, qui ne voyait rien, n'empêchait rien, se promenait au soleil et louchait avec assiduité les nouveaux appointements dont on venait de grever li-llal.

Celait un nouveau moyen de piller le royaume, moyen bien plus sur, et en outre légal et régulier.

Le capitaine, qui venait alors de toucher, au nom et pour le compte de Piquillo, une somme considérable

de la maison Delascar d'.\lbérique de Valence, comprit que, vu la circonstance, il y aurait simplicité et niaiserie de sa part à lever et à solder, comme autrefois, une troupe de bandits qui courait le risque d'être endommagée, inquiétiie, poursuivie et même condamnée.

Il leva une troujie d'alguazils, et dès ce moment d jouit du monopole iiaisible de la grande route.

Au lieu de se cacher, il se montra; au lieu de ne sortir que de nuit, il marchait en jilein jour, voyait, examinait par lui-même les coui)S ou les entreprises à tenter.

Il avait abandonné la Navarre et la Vieille-Castille, mais il exploitait tranquillemenl la Nouvelle, et poussait de temps en temps sa surveillance jusque dans les provinces voisines, celles de Alurcie et de Valence. Sa troupe, composée des anciens compagnons qu'il avait ralliés, ou den'.Mveauxqu'ilavaiteurôlés, avait trouvé dans l'uni-'orme d plguazils, non-seulement impunité, mais appu'. protection et (ïstime.

Dans telle maison, telle métairie où ils venaient de voler, on s'adressait à eux, le soir, pour poursuivre et saisir les voleurs. On les traitait, on les hébergeait le reste de la nuit. Plus d'une fois, il était arrivé au capitaine de dresser procès-verbal du rapt qu'il venait de commettre, procès-verbal qu'il se faisait payer trèscher, car il était inflexible sur les droits.

Du reste, il s'était fait aimer de ses autres confrères, les véritables alguazils, par l'aménité de ses manières et la générosité de ses procédés.

Dès qu'il y avait rencontre entre deux brigades, c'étaient des salutations, des politesses, dont les Espagnols sont très-avides; Juan-Baptista ôtait toujours son chapeau le premier, et cédait le haut du pavé à la brigade payée par le gouvernement.

Si l'on se trouvait près d'une hôtellerie, il offrait même à boire à ses confrères les fonctionnaires publics, qui ne refusaient jamais, et de plus il les aidait loyalement dans leurs recherches, en leur indiquant avec franchise tous les endroits où l'on venait de voler.

C'est ainsi que depuis plusieurs jours il avait suivi, épié et enfin arrêté Alliaga, avec qui il avait un ancien compte à régler. Certain maintenant de sa proie, que rien ne pouvait plus lui enlever, le capitaine continua la conversation.

— Te souvient-il, Piquillo, il y a sept ou huit ans de cela pour le moins, mais moi je n'oublie rien ! te souvient-il de la sierra de .Moncayo et du chêne où je l'ai laissé... Il y faisait chaud, je crois.

Piquillo tit comme alors : il ne répondit rien; il n'avait rien à répondre.

— Te souvient-il de la déclaration de guerre que tu me fis? guerre à mort iMitre nous deux ! disais-tu ; j'ai accepté, car je suis beau joueur, et pendant longtemps, je l'avoue, j'ai cru avoir gagné la partie.

— Mais le ciel m'est venu en aide, s'écria Piquillo; il m'aidera encore.

— Je ne crois pas, répondit avec ironie le capitaine, le ciel ne se mêle pas de ces parties-là, et je crois que délinitivemeut elle est perdue pour toi. Vois-tu la gorge de montagnes où nous allons entrer?., c'est là que je me déferai d'un ancien élève dont les révéla-

12li

PIQUILLO ALLIAGA.

lions indiscrètes poiuTaient me nuire dans mou nouvel état d'alguazil; c'est un état où il faut apporter de la considération, si on veut en avoir, car on n'en trouve guère.

Piquillojetasuvlui un regard de mépris et continua à garder le silence.

Ce n'était pas le compte du capitaine. Il était cette fois Lien fermement décidé à le tuer ; mais auparavant il voulait le faire parler. Il reprit donc :

— Si cependant Piquillo voulait, il pourrait encore sauver ses jours et ceux de son compagnon.

Piquillo leva la tète. 11 pensait à Aïxa et tenait à vivre.

— Il n'aurait pour cela, poursuivit le faux alguazil, qu'à m'expliquer ses relations avec Delascar d'Albérique et me donner les moyens de pénétrer dans cette maison, qui renferme, dit-on, des tonnes d'or.

— S'il n'y a pas d'autres moyens de sauver ma vie, répondit froidement Alliaga, tu auras bientôt un crime de plus à te reprocher.

— Pourquoi?

— Parce que je ne te dirai rien. Tu es maître de mes jours.

— J'aimerais mieux être raaitre du trésor. Faute de mieux, c'est toujours quelque chose que de se venger d'un ennemi, et ce plaisir-là du moins ne pourra pas m'échapper;

— Peut-être! dit Alliaga en regardant le chemin creux où ils venaient de s'engager.

Une lueur rougeàtre, la lueur de plusieurs torches, se dessinait sur les rochers et les arbres qui, des deux côtés, bordaient la route. On entendait le bruit confus de plusieurs voix, le pas des chevaux et même le hruit des armes.

— A moi ! cria de toutes ses forces Pedralvi, à qui ce secours, même éloigné, venait de rendre l'espoir et le courage.

— A moi ! à mon aide ! à mon secours !

— Nous aurions dû le bâillonner , se dit le capitaine; on ne pense jamais à tout; empêchez-le de crier.

— Impossible, dirent les alguazils, sou compagnon se met aussi de la partie.

— Et l'écho de la montagne qui s'en mêle aussi! se dit Juan-Baptisla avec rage en entendant les cris des deux captifs répétés au loin.

— Cassez-leur la tête, et que ça finisse.

Mais avant qu'on osât exécuter cet ordre, des cavaliers avec des flambeaux apparurent sur la route. Ils précédaient deux carrosses que suivaient plusieurs gens armés.

Il n'y avait pas moyen de combattre ; l'avantage du terrain, des armes et du nombre était pour les nouveaux arrivants.

Aucun moyen de fuir, aucun moyen, dans cet étroit passage, d'éviter la rencontre.

D'ailleurs Pedralvi, que rien n'aurait pu contraindre au silence, continuait à crier de toutes les forces de ses poumons :

— Qui que vous soyez, seigneurs cavaliers, délivreznous de ces bandits, de ces faux alguazils qui nous ont arrêtés et dépouillés, contre toutes les lois di\ines et humaines.

— Qu'est-ce qui vient ainsi me réveiller en sursaut?

dit un homme vêtu de noir qui dormait dans la première voiture, assis seul sur les coussins de derrière, tandis que trois prêtres, extrêmement serrés, vu leur corpulence , étaient entassés sur la banquette de devant. — Eh bien! mon grand vicaire, qu'y a-t-il? me répondrez-vous?

— Permettez, monseigneur, je ne sais pas bien de quoi il s'agit. Je vois des alguazils, ils sont sept et emmènent deux jeunes gens bien mis et de bonne mine qui se réclament de Votre Grâce.

— Interrogez-les sans descendre de voiture, car la nuit est noire et froide. Baissez la glace ! rien qu'une ! je suis enrhumé.

Alors le grand vicaire, s'adressant aux deux captifs :

— Sa Grâce monseigneur don Ribeira, patriarche d'Antioche et archevêque de Valence, me charge de vous demander qui vous êtes, et ce que vous voulez.

Pedralvi, qui eût été un avocat excellent, et trèsrare, expliqua l'afiaire en deux mots. Arrêtés et dépouillés sans motif, ils demandaient qu'on les remit en liberté et qu'on punit les alguazils.

— Et vous, demanda le grand vicaire à Juan-Baptista, qu'avez-vous à répondre?

Le capitaine avait entendu parler du fougueux prélat, avec lequel nos lecteurs ont fait connaissance dans les premiers chapitres de cette histoire, lors de la consulta du roi.

C'était l'adversaire le plus implacable des Maures, l'ennemi le plus pieusement acharné à leur conversion ou à leur perle. Tuer on convertir tout ce qui n'était pas chrétien, lui paraissait l'action la plus sainte et la plus méritoire, et il était tellement consciencieux et de bonne foi dans sa cruauté, qu'il eût mis le feu à son palais pour brûler un hérétique.

N'ayant pu encore, comme il le désirait, réussir à expulser les Maures en masse, il tenait du moins à les convertir en détail; c'était la grande affaire, la grande vanité de sa vie, et malgré sa piété, il n'avait pu dernièrement dissimuler son dépit en apprenant le succès de l'évêque de Cueuça, qui avait persuadé, convaincu et baptisé le Maure Sidi-Zagal et toute sa famille, y compris trois enfants en bas âge, dont un ne parlait pas encore.

Cette aflaire avait fait grand bruit dans la Nouvellc- Gastille : Juan-Baptisla, en sa qualité d'alguazil, ([ui devait tout savoir, en avait entendu parler, et connaissant le faible du prélat, il s'avança près de la portière avec respect, et ôtaut son chapeau, car il ne craignait pas, lui, de s'enrhumer :

— Ces deux jeunes gens, dit-il, sont des Maures qui n'ont pas été baptisés.

A ce mot seul , Ribeira bondit sur les coussins de sa voiture.

— Conformément aux nouvelles ordonnances publiées, à la demande de notre pieux archevêjjue, monseigueur l'archevêque de Valence , patriarche d'Antioche, par don Sandoval y Royas et la sainte inquisition, j'ai appréhendé ces hérétiques au corps.

— Bien! dit l'archevêque, du fond de sa voiture.

— Je les ai dépouillés de tous les bijoux et ornements impies qu'ils n'avaient pas le droit de porter.

— Très-bien! dit l'archevêque.

PIQLILLO ALIJAGA,

— Et je les conduisais dans les prisons de la Sainte- Heniiandad.

— Non pas, s'écria vivement le prélat, non pas, seigneur alguazil !

— Il faut cependant qu'ils soieut punis.

— Je ne dis pas non, mais avant tout, il faut qu'ils soient convertis et baptisés. C'est moi que cela n-garde. Je m'en charge.

— Permettez, monseigneur, dit Jiian-Baptista, dont cette conclusion dérangeait un peu les projets... permettez...

— Silence ! répliqua avec autorité le prél.it, toujours du fond de sa voilure. Monsieur mon grand vii:ure, dit-il à son substitut, qui était toujours resté à la portière à tenir l'audience; achevez d'interroger sommairement ces hérétiques, et partons, car la nuit est froide.

— Vous êtes donc un Maure? dit le grand vicaire à Pedralvi.

— Oui, seigneur.

— Et vous n'êtes pas baptisé '?

— Au contraire... je le suis.

— Qu'est-ce qu'il dit? s'écria l'arclievêque avec humeur, ce n'est pas vrai !

— Je vous le i)rouverais, si j'avais les mains liljres.

— Ou "on leur ôte ces liens, dit le grand vicaire.

Et Pedralvi, maître de ses mains, tira de sa poche un papier sans lequel il ne voyageait jamais, portant le sceau de rarchevèché. et constatiuit que. dans la cathédiale de Valence, il avait reçu, il y avait sept ans, lui cinquantième, le baptême, des mains de Sa Grâce monseigneur Ribeira.

11 ue parla pas du premier baptême qu'il avait reçu autrefois et qui avait coûté la vie à sa mère : il ne pouvait pas prouver celui-là, et d'ailleurs, c'était assez d'un.

Le prélat, avec un désappointement qu'il ne prenait pas la peine de cacher, s'écria :

— De quoi vient-on alors me parler ? Qu'il s'en aille ! qu'on le mette en liberté !

— Et mon compagnon? s'écria Pedralvi.

— A-t-il aussi une attestation? est-il aussi baptisé? car je crois en vérité qu'ils le sont tous! murmura le prélat entre ses dents. Qu'il le dise ! qu'il le prouve !

Alliaga garda le silence.

— Il a, comme moi, un parchemin scellé aux armes de Févêché, dit hardiment Pedralvi.

— Jurez-le ! jurez-le! répéta le vicaire.

— Je le jure! dit Pedralvi sans hésiter.

— Et vous, dit le vicaire à Alliaga, votre serment? Piquillo continua à se taire.

— N'ètes-vous pas chrétien? n'avez-vous pas été baptisé?

— Non, monseigneur !

— Quand je le disais ! s'écria le capitaine alguazil d'un air de triomphe.

— Alaljonneheure,aumoius, dit l'archevèqueavec satisfaction; qu'on arrête d'abot^ le Maure, chrétien Itarjure, qui n'a pas craint de faire un faux serment.

Le grand vicaire fît signe de la main de s'emparer de Pedralvi ; les algu;izils et les gardes de l'archevêque se retournèrent et ue virent plus personne.

En entendant la courageuse et imprudente déclaration de son jeune niaitre, Pedralvi avait couqiris qu'en restant il .s<3 compromettait sans le servir; qu'il valait mieux encore se conserver libre, pour secourir Piquillo, que de se laisser enunener avec lui.

Il s'était donc prudemment retiré de quelques pas en arrière; favorisé par la nuit et lâchant la bride à son bon cheval arabe, il était déjà loin de l'archevêque et de son grand vicaire, quand ceux-ci pensèrent à lui. Toute la sollicitude du prélat se concentra donc sur le seul Alliaga, qui devenait son bien, =a propriété, sa chose, et qu'il n'aurait cédé à aucun prix.

— Ainsi donc, réjiéla le grand vicaire à Piquillo, et pour être plus sur de sou fait, vous n'êti.s point baptisé ?

— Non.

— Très-bien ! dit l'archevêque.

— Mais sans doute vos yeux fermés à la lumière ne di'mandent qu'à s'ouvrir, et vous désirez, vous demandez l'eau du baptême?

— Non, répondit froidement Piciuillo.

— Encore mieux! répéta le pr/'lat. Voilà une conversion qui pourra, je m'en ilatte, nous faire quelque honneur. Que ce Maure desciïnde de cheval, dit-il d'un air de bonti; : faites-le monter dans ma voiture de suite avec mes deux aum<^niers.

— Mais, monsi'igueur... hasarda encore Juan- Daptista d'un air interdit.

— Ce n'est plus vutre prisonnier, seigneur alguazil, c'est le mien ; j'en réponds et je m'en charge.

— Ah! ah ! murmura Alliaga à voix basse au capitaine en descendant le cheval, la partie n'est pas encore perdue pour moi, comme vous l'espériez.

— Ma foi, répondit celui-ci avec un sourire de joie, tu n'es pas, grâce au ciel, en meilleures mains, et je ne sais pas si tu gagneras au change.

— J'y gagnerai du moins de te faire connaître et de te faire pendre, dit à voix hauti; Piquillo.

— Qu'est-ce? demanda à ce bruit le grand vicaire.

— Cet hérétique qui nous menace, répondit le capitaine, et qui, pour uous punir de l'avoir arrêté, prépare les plus insignes calomnies contre nous autres chrétiens...

— Toi chrétien! s'écria Piquillo avec indignation.

— Oui, plusque toi!., plus que personne aumonde, répondit avec une sainte indignation le digne capitaine, en peasjiut aux doiue ou quinze baptêmes qu'il avait autrefois suocessivemeut reçus.

— Ne craignez rien, seigneur alguazil, dit l'archevêque; vous et vos gens suivrez mon escorte et recevrez demain à Tolède la récompense qui vous est due pour avoir découvert et livré un Maure, un hérétique, à la sainte inquisition. De plus, je veux vuus recommander au corrégidor de Tolède, uu homme supérieur, le seigneur Josué Calzados de Las Talbas, que le duc de Lerma a placé à Tolède à ma recommandation. En ruute, messieurs, la nuit est froide.

— Et monseigneur se sera eurhumé, dit le grand vicaire en toussant.

— Je ue le regretterai point, dit avec exaltation le prélat, puisque Dieu m'a donné une iK'casiou de convertir uu hérétique ou de l'offrir au ciel eu holocauste.

PIQUILLO ALLIAGA.

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Le Juc aiail nBp|id de nou

I II fit le signe de la croix, se rejeta au fond de la voi- , ture et se rendormit. Alliaga, monté dans la voiture de suite, se trouva avec les deux aumôniers et le raa- I jordome de monseigneur. Les deux carrosses , entourés des cavaliers armés et des valets qui portaient des torches, partirent au grand galop.

Juan-Baptista, ainsi qu'on le lui avait ordonné, prit la suite du cortège.

Mais à un demi-quart de lieue de là, à un détour de la route, il s'arrêta, fit faire volte-l'ace à ses gens, et disparut, peu soucieux d'aller toucher à Tolède la récompense promise, et surtout d'être recommandé au corrégidor Josué Calzado, qui aurait imi de la peine à découvrir <à quelle brigade de la Sainte-Hermaiidad il appartenait.

L'or qu'il avait pris à Alliaga était pour lui une capture suffisante; il n'eût jamais espéré de la munificence de on ancien éiève un pareil capital.

11 ne voulait d'abord que se venger de lui, et quoi qu'il arrivât, cette vengeance était désormais assurée,

i la pel.te poi

puisque le pauvre Pi(]uillo était présentement dans les mains de l'impitoyable archevêque de Valence et avait en ])erspective un asile dont on ne sortait pas, les cachots de f'inquisition.

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