LE TÊTE-A-TÈTE
Cette jolie fille et son gracieux accueil avaient un peu déconcerté le roi, qui se dit à part lui :
— Il parait que, décidément, et sans m'en douter, j'étais attendu.
Mais cela ne lui expliquait ni où il était, ni pour qui on le prenait, et son air troublé, inquiet et embarrassé rassura singulièrement la jeune" fille, qui lui dit de l'air le plus gracieux :
— Asseyez-vous donc, seigneur Augustin.
Le roi apprit ainsi son nom. C'était un premier point, et un point très-important. Il s'assit en regardant Aïxa.
— Pour la première fois que ma tante, la comtesse d'Altamira, a l'honneur de vous recevoir, continua la jeune fille, toujours avec son air gracieux, elle est bien malheureuse et bien désolée de ne pouvoir vous faire elle-même les honneurs de son château.
Pour le coup le roi respira plus à l'aise. Il était chez la comtesse d'Altamira, une des dames d'honneur de la reine; il était en pays de connaissance; et de plus il apprenait que la charmante jeune personne qui venait d'exciter son admiration était la nièce de la comtesse. Il pouvait sans danger se donner, comme il le disait, les plaisirs de l'incognito; ses joues, un peu pâlies par le froid et par un sentiment de timidité ou de crainte, reprirent leurs couleurs naturelles. Il s'enfonça avec satisfactiou dans le bon et large fauteuil dont il n'occupait que le bord, et étendit ses jambes vers le brasier, pendant qu'Aïxa continuait ainsi :
— La comtesse est obligée de garder sa chambre; elle est très-soufTrante.
— J'espère que cette indisposition n'aura point de suite, et je vous prie de lui faire savoir combien j'en suis contrarié.
— Elle l'est plus que vous, seigneur Augustin ; elle se faisait une fête de voir un parent de son mari, un cousin dont elle est fière.
— C'est vrai, dit le roi, avec une hardiesse dont il fut étonné et ravi, nous sommes cousins.
— Et de très-près, à ce qu'elle nous a dit.
— Alors, balbutia le roi en hésitant un peu, et en regardant Aïxa, nous devons être également parents.
— Oui, sans doute, dit gaiement la jeune fille, mais de plus loin, cousins par alliance.
— C'est beaucoup ! dit le roi, enchanté de la parenté et surtout de la tournure que prenait la conversation. Il se trouvait joyeux et à son aise, heureux comme un prisonnier en liberté, comme un écolier en vacances ; et puis cette jeune fille aux beaux yeux noirs, à l'air insouciant, qui le traitait sans façon et sans cérémonie, donnait à cette aventure un piquant et une nouveauté qui le charmaient. Jamais Sa Majesté ne s'était trouvée dans une situation pareille, et l'extase qu'il ressentait lui faisait tout oublier, même son appétit.
PIQUILLO ALLtAGA.
Aïxa le lui rappela.
— Avez-vous fait uno bonne chasse, seigneur Augustin ? lui denianda-t-elle.
— Qiitii! ma cousine, lui dit-il d'un air interdit, vous savez...
— Oui, mon cousin, répondit elle en riant, je sais par la comtesse qu'arrivé hier soir à Valkidolid, vous partez demain pour Burgos, et que cela ne vous a pas empêché de suivre aujourd'hui la chasse du roi... c'est là de l'activité! aussi vous devez être l'atigué.
— Un peu, ma cousine.
— Et vous avez peut-être faim?
— Beaucoup, ma cousine.
— La comtesse a dû vous faire préparer une collation.
— Que j'ai vue en entrant.
— On m'a recommandé de vous on faire les honneurs, dit Ai.xa en lui ofl'rant de passer dans l'autre pièce.
— Ma foi, cousine, je vous avouerai sans façon que je ne demande pas mieux!
— Et vous faites bien.
— Oui, dit le roi en lui-même, hâtons-nous! car si l'autre Augustin arrivait en ce moment...
Et présentant la main à Aïxa, il se disait, en regar-
— C'est donc un grand crime que la faiblesse? s'écria le roi avec ironie.
— Pas chez les particuliers tels que vous, seigneur Augustin ; mais chez un prince qui devrait faire ses affaires lui-même...
— On dit que S(jn ministre a du talent.
— Celui de s'enrichir !
— 11 veut la gloire du pays, dit le roi en suçant une seconde aile de p(!rdreau, il aime l'Klspagne !
— Comme vous aimez les perdrix, mon cousin, lui dit-elle. Mais vous ne buvez plus.
Il est de fait que la bonne humeur du roi venait d'éprouver une rude atteinte Lui qui s'était fait un si doux rêve des plaisirs de l'incognito, venait d'entendre de dures vérités ; et le plus cruel, c'est qu^ la jeune tille avait parlé dans toute la franchise de son âme, et que, sans prévention comme sans haine, n'ayant jamais vu le roi, ne désirant point le voir, elle semblait n'avoir d'autre opi nion que l'opinion générale.
Peu à peu cependant il se remit.
Aïxa était si jolie qu'il n'avait pas la force de lui en vouloir. Il était obligé de s'avouer qu'elle avait de l'esprit, et rien qu'en regardant ses yeux noirs pleins de feu, tout lui disait qu'elle avait de la fierté, de la tète
dant les doigts roses et effilés et le bras rond de la jeune ; et du caractère, lille : 1 Les idées du père Jérôme, celles du duc d'Uzède lui
— Ce seigneur Augustin est bien heureux d'avoir ! revinrent à l'esprit, et tout en buvant coup sur coup
une cousine pareille !
Aïxa refusa de se mettre à table, comme le roi le lui offrait, mais elle le regardait manger et même lui versait à boire. Sa Majesté n'avait jamais eu de plus joli échanson.
— Vous avez donc suivi le roi, mon cousin?
— Oui, sans doute, répondit gaiement Sa Majesté en découpant une perdrix ; j'étais avec le roi, je ne l'ai pas quitté.
— Vous avez dû bien vous ennuyer ?
— Ah bah ! dit le roi tout étonné, et laissant tomber sur son assiette l'aile de perdrix qu'il venait d'enlever, m'ennuyer; pourquoi cela?
— Parce que le roi ne doit pas être amusant 1
— Qui vous le fait croire ?
— D'abord, il est si dévot !
— Il est pieux !.. dit le seigneur Augustin en baissant les yeux.
— Comme vous voudrez ! Permettez-moi do vous verser à boire. ♦
— Volontiers, ma cousine. Vous n'aimez donc pas le roi?
— Leciuel, mon cousin ?
— Est-ce qu'il y on a deux... en Espagne?
— A ce que tout le monde dit, du moins, car moi, cela ne me regarde pas !
— Quels sont-ils donc? dit le monarque un peu déconcerté.
— Eh mais, le duc de Lerma et Philippe III : l'un qui règne, et l'autre qui laisse faire. Beaucoup de gens délestent le premier.
— Et vous méprisez le second, dit le roi en rougissant.
— Mon cousin... je le plains, car on dit qu'il est bon, mais faible...
et par distraction deux verres de vin de la Fronteira, il ne put s'empêcher de faire en lui-même le raisonnement suivant :
— Par saint Jacques, s'il est dans ma destinée d'être gouverné, il vaudrait mieux l'être par une jeune fille comme celle-ci, que par un vieux ministre connue le mien.
Étonnée du silence que gardait le roi et de l'expression singulière avec laquelle il la regardait en ce moment, Aïxa lui dit :
— Qu'avez-vous donc, seigneur Augustin?
— Ma cousine, répondit le seigneur Augustin d'un air distrait, et cependant en suivant toujours sou idée, êl','S-vous mariée ?
— Ah! mon Dieu, se dit .\ïxa en elle-même, c'est peut-être un prétendu, et s'il vient avecdes vues sur la main de Carmen, je ne peux pas usurper plus longtemps sa place! — Non, mon cousin, dit-elle eu balbutiant, je ne suis pas mariée. Et vous ?
— Moi, je le suis ! dit le roi en poussant un soupir. Rassurée par cette déclaration, Aïxa reprit toute sa
franchise et son enjouement.
— Vous vous êtes marié bien jeune, mon cousin ?
— Hélas! oui.
— Comment, hélas!., est-ce que vous n'êtes pas heureux ?
Moi, heureux ! se dit le roi avec un accent de
profonde conviction, je ne l'ai jamais été.
Est-ce que votre femme n'est pas jeune... jolie
et aimable?
— Si vraiment... mais elle ne m'aime pas !
— Ce n'est pas possible... vous avez 1 au' si bon!
— 11 parait que ce n'est pas une raison... au contraire!., moi, d'abord, personne ne m'aime.
Il prononça ces derniers mots avec un sentiment de
iAI
PIQUILLO ALLIAGA.
doiilciir si vrai et si profoml ({n'Aîxa ou fut loui-iire. Dès qu'on soutirait, ou ne lui était plus iurtiflerent, et le malheur, pour elle, était presque l'amitié 1
Elle jeta sur le pauvre roi un regard de couipassion et d'intérêt si tendre, qu'il en fut ému jusqu'au fond du eo'ur.
— Quel dommage, mon cousin, lui dit-elle, ({ue TOUS partiea demain pour Burgos !
— C'est vrai, dit le roi, qui l'avait oublié, je pars pour Burgos.
— Sans cela, vous seriez vemi nous voir; et ici, en famille, parmi vos cousines, on aurait tAché de vous distraire, de vous égayer... et peut-être de vous consoler... Moi, d'abord, j'y aurais fait mon possible, fOi*itinua-t-elle avec un sourire gracieux et caressant au((ucl on ne pouvait résister; et peut-être y aurais-je réussi ; car, .après tout, nos chagrins ne sont bien souvent que ce que nous les taisons, et les vôtres ne sont peut-être pas aussi terribles que vous le pensez.
— Ah! si vous les connaissiez! dit le roi... j'en ai de loules sortes!
— Dans votre fortune?"
— Non, je suis riche, très-riche même.
— Dans votre ambition... vous voulez parvenir?
— Non, j'ai une bonne place, très-bonne.
— Dans votre santé ?
— Je nie porte à merveille, malgré tous les médecins que j'ai.
— El je viens de voir, ajouta Aixa en riant, que vous I soupez à merveille ! Qu'avez-vous donc, mon cousin?
— Je m'ennuie !
— (Ju'est-ce([ueje vous disais? comme le roi !.. Vous voyez bien que ça se gagne !
— Oui, je m'ennuie mortellement, et toujours... excepté aujourd'hui, ma cousine !
Et l'air énni dont il la regardait prouvait que ce n'était point là une vaine galauterie.
— Il faut vaincre ce mal-là, mon cousin, car on dit qu'on en meurt.
— Je le senshien! etiln'yauraitqu'unmoyen...uu soid que l'on m'a conseillé, et je crois qu'on a eu l'aison.
— Eh bien! ce moyen, il faut l'employer, et le plus tôt possible...
— Ma volonté ne me suUit pas !
— Qu'est-cedonc?dites-le-inui, de grâce, mon cousin !
A celte question, faite si naïvement et avec taut de candeur, le roi demeura interdit cl troublé. Pour rien au monde maintenant , il n'eût pu dii-e ce que le duc d'L'zede et le père Jérôme lui avaient conseillé. . — Voyez-vous, macousine, s'écria-t-il en balbutiant, il y a dans ma vie un rêve, un bonheur que je poursuis et que je ne puis obtenir... une idée sans laquelle je ne pourrais vivre... une idée trop ambitieuse, sans doute ..
— Parlez au roi, puisque vous êtes si bien avec lui I
— Cela ne dépend pas du voi, il ne peut rien.
— J'entends ! comme je vous le disais tout à l'heure, cela dépend du minisire, et vous êtes mal avec lui.
^— Du tout. Nous sonunes très-bien ensemble.
— Cela dépend donc du graud inquisiteur Sandoval, qui a la haute main? et si vous n'êtes pas de ses amis.. .
— Il est des miens et ne lue refuse rien.
— Est-il jiiissible! lit Ai\a en poussant lui cri de joie et de surprise.
— Qu'avez vous doue? dit le roi envoyant l'émotion et le plaisir qui rayonnaient dans ses yeux.
— Le grand inquisiteur ne vous refuse rien ! s'écriat-elle.
— Non vraiment.
Entre toutes ses bounes qualités, Aïxa en avait une : c'était de ne jamais oublier ses amis, de s'en occuper sans cesse et en tous lieux ; de ])rofiter de toutes les occasions de leur être utile ou même de .faire naître ces occasions. Elle veuait de penser au pauvre Piquillo, arrêté, prisonnier, gémissant dans les prisons de l'iuquisition, et elle oublia les chagrins chimériques du seigneur Augustin, pour venir eu aide au malheur véritable.
— Mou cousin, dit-elle en prenant un de ■ses plus séduisants sourires, puis(iue vous prétendez avoir tant di! crédit... et je n'en doute pas, j'aurais un service à vous demander.
— Parlez! parlez ! dit le roi au comble do la joie.
— En tant, cependant, que cela ne pourra ni vous exposer, ui vous compromettre.
— Plût au ciel!., s'écria le prince avec une chaleur dont il ne fut pas le maître; puis, craignant de s'être trahi, il reprit avec plus de calme : Je serais si heureux, ma cousine, de reconnaître votre bon accueil et l'hospitalité que vous venez de me donner! je vous écoute.
— Eh bien, dit Aixa, il y a un ancien serviteur de la maison d'Aguilar...
— Oui... oui, dit le roi, Ju.TU d'Aguilar, votre père et le frère de la comtesse d'.Mtamira... Eh bien ! cet ancien serviteur...
— Que l'on nomme Piquillo d'Alliaga, a été, diton, jeté dernièrement dans les prisons de l'inquisition.
— C'est grave, dit le roi.
— C'est-à-dire, on n'en est pas sûr... on n'en sait rien... parce que les cachots de l'inquisition sont bien sumbres, et nul ne sait cj qui s'y passe...
— Je le saurai... je vous dirai s'il y est renfermé.
— C'est tout ce que je vous demande. .
— Vous vous y intéressez donc beaucoup, ma cousine?
— Intinimeut.
— Et s'il est prouvé qu'il est prisonnier de l'inqui- «itiou... que ferez-vous?
— Je tâcherai d'obtenir sa liberté... par la protection (le quelques amis. J'en chercherai du moins.
— Eh bien... et moi, dit le roi avec nue bonhomie qui n'était pas sans charmes, ne suis-je pas là, ma cousine ?
— Ah! c'est trop de bonté.
— Je n'ai pas beaucoup de crédit... mais enfin... j'en ai autant que d'autres... et je vous prometsqueje l'emploierai à faire délivrer Piquillo d'Alliaga, votre protégé.
11 écrivit ce nom sur des tablettes qu'il tira de sa poche.
Et Aixa, touchée jusqu'au fond du cœur de ces of' fres d'amitié si simples, si franches et si loyales, devint naturellement et par reconnaissance aussi expan-
ptnUfT.Ln AUJAnA.
sivc, aussi aimable qu'elle avait promis à Gariiiea i\i' rôti'c piiiir lui faire plaisir.
\a' roi rlail ravi. Il n'avait pas itl'c d'une grâce ri (l'un diariiie pareils; la cour ne pouvait lui en ull'i'ic (le souvenir ni de modèle, car réli(}ùette se ylissait même dans les relations les plus intimes; le roi était toujours le roi, tandis que là il n'était qiu', lesi'i;,'urni' Augustin de Villa-Flor, le cousin de la jjIus julic lillr des lispagues, et celle-ci se croyait obligée do pa\i-i-i'u gracieusetés le service généreux qu'on promelluit de lui rendre.
Aïxa plaisait sans le vouloir, à plus forte raison cjuand (^llo le voulait, et le pauvre monarque, hors do lui, enchanté, séduit par cette roqu(;lterie de la reconnaissance, n'était déjà plus maître de sa tète ni de son cunu': il allait tomber aux pieds de sa coilsine en lui disant : Prenez jjitié de moi... je suis le roi !
l'ar bonheur pour Sa Majesté royale, on fVappa furtenient à la petite porte du pavillon i(ui dniuiait sur la forêt, et on entendit le hennissement et le piall'emmi des chevaux.
— Qu'est-ce que cela? dit A'ixa.
— ('.(! sont mes gens et mes chevaux qui vierinen! mr j)reudre.
— Parlez donc... et adieu, mon cousin,
— (lui, je pars, dit le roi, qui restait toujours ;' veuillez dire à ma cousine, la comtesse d'Altamira, cduibien je suis touché de sa réception... c'i'sl-;\-dire de la vôtre! Dites-lui aussi que je n'otiblierai jamais celte soirée... soii souper à elle... et vos bons conseils à vous ..
— Dites mon amitiéj mou cousin ;
— Oui... oui... dit le roi avec émotion... c'est de l'amitié... de l'amitié bien sincère... d" ma [uu'l du moins... je vous le proiiVei'ai.
— l-lt j'en suis persuadée... Adieu doiic!
— Oui, je pars, dit le roi... et il restait toujours. Dieu sait à présent quand je pourrai vous revoir!
— (Jnand vous l'eviendrez de Burgos.
— Oui .. et ce ne sera pas long! Mais jusque-là... et puisque je vais partir...
Il avait un air si timide et si confus, qu'il ne pouvait achever... il rougissait... et baissait les yeux.
— Qu'est-ce donc? dit Aïxa, ne comprenant pas'^on embarra<. Que voulez-vous dire, mon cousin?
^— Je veux dire que peut-être ime cousine peut donner à son cousin le baiser du départ... J'ose du moins le ri'clamer, ajouta-t-il en balbutiant.
— Et moi je l'accorde, dit gaiement Aï va en lui pré'sentant franchement sa joue fraîche, rose et rebondie.
Lus lèvres du roi ellleurèrcnt cette jieau Une et satinée, et il sentit au cœur une commotion si forte et si douce, qu'il pensa défaillir. Les trois coups (jui riitentirent de nouveau à la porte du parc le tirent revenir à lui.
— Adieu ! dit-il, en mettant un instant sa main devant ses yeux, adjeu,je pars, cette fois.
Il retira sa main et lit quelques ]ias vers Aïxa. Klle venait de disparaître; sans cela, [icut-êlre le roi ne serait pas encore parti. Il ne restait d'elle aucune trace... rjen que son souvenir ! Et le roi s'arracJia en-
liu di' ces lieux dangereu.voîi il laissait sa raison et sa
lilicrio.
;ri:iiRK a la corii. — liAT.ui.LE ran'okk.
Aïxa avait quitté le roi |)ar la pcdile porte cachée dans la tajjisserie el qui conduisait à l'orangerie. Dâ là ou se trouvait dans le parc.
Knchauti'i! d'avoir ttuiu si promesse envers Cariuen et d'avoir si bi(!u reçu le seigneur don Augustin de Villa-Klor, ravie surtout de ce qu'elle venait de tenter e!i faveur de Pifpiillo, Aïxa se rendait à la chambre de Carmen poiU' lui reuiliv comptiî de sa soirée.
An détour d'un massif ijarbriis qu'idle venait de franchir, elle aperçut un homme qui s'avançait e:i rêvant. Elle reconnut Fernaiid d'Albayda qui sortait de chez sa fiancée.
Il Iressaillil en apercevant Aïxa ; mais il ne vit point .-a pâleur soudaine; grâce aii ciel, il faisait nuit.
Ce l'ut la jeune lilloqui parla la première en cherchant à cacher l'émotion do sa voix.
— C'est vous, don P'ernandî vous venez de quitter Carmen?
— Oui, senora, il m'a fallu lui dire ce qu'il eut peutêtre été mieux de ne conller(|u'à vous; mais von- uavez pas voulu recevoir mes adieux !
^^ -Me voici, dit-elle en lui tendant la rnaiu avec noblesse. Je les reçiis, seigneur Feraand, puissiezvoiis être heureux, et pour que vo^amis le soient aussi, revenez vite.
— Mes amis ! répondit-il d'iin air triste, vont accuser mon talent ou mon zèle, car je pars sans avoir pu remplir buirs ordres. Oui, senora, malgré les démarches et les recherches les plus activijs, je n'ai rien pu découvrir encore sur le sort de Piquillo.
— Qiu^ cela ne vous inquiète pas.
— Si, vraiment, car j'ai été obligé de partir. Je suis eu ce moment, du moins tout It! monde lecroit, sur la route de Lisbonne, j'y arriverai dans quel(|ues jours, et comment vous servir d'aussi bmi!
— Rassurez-vous, j'espère couiuiître par un autre moyen ce que je voulais savoir, et peut-être même obtenir la lilierté du [lauvro prisonnier.
Fernanil tressaillit et dit avec amerfume :
— Ainsi je n'aurai pas même pu vous ôtre'utile, ni ac(piérir un droit à votre reconuaiss;inco.
— Vous vous tronqiez... ma reconnaissance est la même que si vous aviez tout à fait réussi, croyez-le bien.
Klle tit un pas pour s'éloigner.
— (lui., oui, s'écria Fernaud avec égarement» moi qui maudissais ce départ, je dois le bénir... c'est un boidieiu', il ne pouvait m'arriver rien de plus favorable. Puisse cette absence durer toujours !
Aïxa. etlrayée de cette espèce de dédiri', s'arrêta, et, lui dit avec sa douce voix : :
— Toujours, seigneiu' Fernaud, ce n'est jias possible! les troubles pour lesquels ou vous envoie à Lis-
H lui glii:3 dans la main un pelit papieri lui recommanda de r
I le silence, et disparut.
bonne seront bien vite apaisés... Je m'en rapporte à votre habileté et à votre courage. Bientôt vous reviendrez près de vos amis, vous reviendrez pour tenir vos serments, pour épouser Carmen, qui vous aime, tant, qu'elle perdrait la vie si elle perdait votre tendresse. Ces mots, prononcés à demi-voix et comme une prière, allèrent droit au cœur de Fernand ; il éprouva une émWion qu'il ne chercha point à cacher, et s'il n'eut lait nuit, Aïxa eût vu les deux grosses larmes qui s'échappèrent de ses yeux.
— Oui, vous avez raison, Fernand d'Albayda doit tenir sa parole... mais il y a des moments, murmurat-il d'ime voix sourde, où l'on voudrait mourir!
— Mourir est toujours facile, répondit Aïxa avec fermeté; ce qui l'est moins et ce qui est plus digne d'un noble cœur... c'est de rester et de combattre.
Puis, levant vers le ciel un regard plein de courage et d'espoir, elle ajouta :
— Et de vaincre.
Elle s'élança dans l'allée qui était devant elle et dis-
parut. Elle trouva Carmen qui l'attendait tout inquiète, et qui se hâta de lui raconter que Fernand venait de la quitter.
— Je le sais... je l'ai rencontré... mais il n"a eu le temps de me rien dire ; que venait-il t'apprendre?
— Les choses les plus singulières. Tout eu ni'avouant que s'il avait pu ne pas m'ell'rayer par une pareille contidence, il l'aurait fait, mais qu'il le fallait absolument; il me conjure, sans vouloir entrer dans aucun détail, de me tenir sur mes gardes. Il craint qu'on n'ait sur moi des projets ambitieux et dangereux, qui ne tendraient à rien'moins qu'à nous séparer et à nous désunir. Est-ce possible?
— En etfet, comment cela?
— Il n'avait pas assez de certitude pour affirmer... mais il craignait qu'il n'y eût quelque complot dont le but fût de me jeter dans les bras d'un autre ; voilà ses propres expressions !
— Ociel! dit Aïxa.
— Et jusqu'à C(; qu'il y eût des preuves plus évi-
PIQUILLO ALLIAGA.
Uj
dentés, il me suppliait de me métit^r du pi-re Jérôme, qui vient si souvent à notre liôtel... du père Escobar, qui, depuis (juelque temps, est mon confesseur.
— Uon Fernand n'a peut-être pas tort.
— Entiu, ce que tu ne croirais jamais... tout en balbutiant... et eu hésitant beaucoup, il m'a conjurée de me détier... même de la comtesse d'Altamira.
— Ta taule ! s'écria Aixa.
— VA la sienne aussi !
— EU bien, dit Aixa en réfléchissant, j'ai peu étudié la comtesse, je n'avais aucun intérêt à la connaître ; mais dans ce qui m'est apparu j'ai cru entrevoir d'étranges choses, ne fût-ce qui' la jjréseuce continuelle de ce duc d'Uzède, euuenii uiortel de don Fernand, son neveu ; et quand même ton tiancé se tromperait, dans le doute, vois-tu bien, je n'hésiterais pas un instant eutre la comtesse d'Altamira et le noble Fernand d'.Albayda, l'époux choisi par ton père.
— Tu as raison, tu as raison ! s'écria Carmen en l'embrassant.
, comme le roi le lui proposait.
Il fut convenu entre les deux jeunes filles qu'on observerait, qu'on se tiendrait sur ses gardes, et que surtout on ne dirait rien à la comtesse des recommandations, ni de la visite nocturne de Fernand.
— Maintenant, dit Carmen, raconte-moi la réception que tu as faite à notr.; cousin Augustin; car nia tante ne manquera pas, demain matin, de m'interroger, et il faut que je j)uisse lui répondre avec détails.
Aïxa n'oublia rien et raconta à son amie tout ce qu'avait fait, tout ce qu'avait dit don Augustin Villa-Flor, la manière dont il avait soupe, le baiser qu'il avait demandé, et tiiûia son départ pour Burgos.
Pendant ce temps, le roi galopait avec son fidèle coutideut, qui avait joué en cette circonstance un rôle que la qualité du maître ennoblissait à ses 5'eux. Le roi ne pensait plus à l'Iiumidité de la nuit, ni à la forêt qu'il fallait traverser. 11 était gai, il était spirituel, il était brave : il était amoureux !
— C.liaruiant, mon cher duc, charmant ! une aventure qui tient de la magie !