I.AC.NV - Imi.riii
l'ifl
PIQUîLLO ALLIAGA.
— Je viens d'appiviulr.', sii'c, (jiie ce château apparlenait à lu comtesse d'AKamini.
— Je le savais déjà, dit le roi d'im air Irininiiiiaiit. Je viens de souper en lèt(^-à-tète... c'est-à-diri' non... j'ai soupe seul, mais je viens de passer uui' soiri'c di'liciense avec sa nièce.
— Ladorable Carmen !
— On la nomme Carmen ! s'écria vivenit'Ul li' roi.
— Uui, sire, et je la connai? beaucoup»
— Tu la connais! Eh bien ! n'*st-il }>»$ vrai qu'il n"y a rien au monde de plus frais, de plus gracieux, de pins séduisant?
— En efl'et, Votre Majesté me paMH séduite...
— Ma foi, j'en convieus... Si lu savais i]ue de finesse, que d'esprit, que de bonté... Elle m'a dit les choses les plus gracieuses... C'est-à-dire pas toujours... mais c'était sans le vouloir ! liîte croyait parler à son cousin... sou cousin Augustin... kIc le raconterai cela... C'est délicieux, l'incognito !
— Je vois, sire, ce que vous ne me dites pas..» que Voire Majesté a été fort aimable. >>.
— Mais oui !.. Jamais du moins je ne me suis senti plus à mon aise... et puis tu ne sais pas... tu ne le croiras jamais...
— Quoi donc, sirel
— Je l'ai embrassée.
— En vérité !
— Moi-même !.. et ce baiser, vois-tu bîea... Je crois le sentir encore... Il me bréite, il me fart <:''haud aw\ lèvres et au cœur! Mon ami, mon cher dae... illaat que je la revoie encore, que je lui parle.
— Prenez garde, sire..,
— 11 n'y a qu'à toi que je puisse me confier! toi ; qui prisses me procurer «e bonheur.
— C'est si dilficile! s4 l'oii ce doutait cle (joeJqite ! chose...
— On no se doutera de rieii. !
— Votre Majesté me promet donc le plus profond silence avec le duc de Lerma, mon père, qui m'en voudrait...
— Je ne lui en parlerai pas...
— Avec Sandoval ou le père Cordova.
— A personne au monde, je te le jure. Toi seul es mon ami, mon véritable ànii.
En effet, et comme cela arrive toujours en pareil cas, le l'oi ne pouvait plus quitter le duc d'Uzède, son confident, le seul avec lequel il lui fût permis de parler de sa passion; car déjà c'en était inie, et les obstacles devaient l'irriter encore.
L'absence du roi , qui s'était égaré à la chasse dans la forêt de Médina, fut pendant deux jours le sujet de toutes les conversations, puis on n'y pensa plus, et d'autres événements vinrent occuper la cour.
Dès le lendemain, la duchesse, qui était rétablie de son indisposition, se hâta d'interroger Carmen, et celleci raconta de son mieux les détails de la soirée qu'elle était censée avoir passée avec le seigneur don Ausustin de N'iUa-Flor.
Vu le manque d'habitud«, elle n'avait pu mentir aussi complètement sans se troubler et sans rougir un peu, ce qui parut à la comtesse d'un favorable augure.
— Tu l'as donc trouvé fort aimable?
— Mais oui! j'ai surtout admiré, dit Carmen en se raji|)elant le récit d'A'ixa, sa franchise, sa bonhomie et sa timidité.
— Il t'a embrassée cependant.
— Je n'ai pas cru devoir le refuser au seigneur don Augustin, notre cousin.
— Ta as bien lait... très-bien, certainement.
— Et lui... comment t'a-t-il trouvée?
— Ah! je n'en sais rien!
On annonça en ce moment la visite du duc d't'zède. (Carmen se retira, enchantée de ce bon hasard qui metlait un terme aux questions assez embarrassantes de sa tante.
Le confident du roi venait annoncer à la comtesse le merveilleux effet produit par la visite de la veille.
Le roi était amoureux !
C'était tout ce que demandaient les conjurés.
11 fallait maintenant méuî^er avec art les retards et les relus, assez pour augmenter cet amour, pas assez cejwmlant pour le décourager, et en attendant l'exploiter à leur profit et en tirer contre leurs ennemis tout le parti possible. Il fallait, surtout dans le commencement d'une pareille intrigue , éviter de donner des sanpçons au duc de Lerma, jusqu'au jour où l'ascendant de la fa^•^J^ite serait assez assuré pour n'avoir rien à craindre.
Le roi <îemandait avec instance une seconde entrevue. Ge n'était pas possible. Il était nécessaire d'y préparer Carmen ; la comtesse s'en serait bien chargée; mais uîw sortie du roi, une nouvelle absence, serait remarqué^', surtout à Valladolid : un roi ne se perd pa^ tous les jours. M fut donc décidé qu'on attendrait te retourà Madrid, et l'impatience du roi fit tellement hâifer ïe départ, fue, îa semaine sui\ante, Sa iMajesti.' se trouvait reiiîstaUée dans sa capitale, et la comtesse ■d'Altamira dans soau hôicl.
Ïjcs instances da roi reoo-iMiiî«iîcèrent auprès du duc dX'zède, qui, selon lui, ne menait pas cette atfaire a^sez vivement, et cependant le duc prétendait avoir déjà fait un pas inmiense, car il avait, disait-il, mis dans ses intérêts la tante de Carmen. Et le monarque, dans l'effusion de sa reconnaissance, cherchait les moyens de s'acquitter envers la comtesse, décidé à ne rien lui refuser de ce qu'elle demanderait.
Il était impossible de s'exécuter de meilleure grâce; le roi, en échange, n'exigeait qu'une faveur, c'(''tait de revoir Carmen avec satan1i% de loin, à la promenade; il promettait, si on l'exigeait, de ne pas lui parler; il ne voulait que la voir, mais il le voulait, et l'on ne pouvait le refuser.
Le conseil s'assembla à l'hôtel d'Allamira, et cette fois les révérends )ièrt's Ii'rrimeetEscobaryassistaieni.
Escobaret JiTi'unr i'l:iii'ut déjà au fait de '" tournure favorable que jireuait la conspiratie'., mais cvi avait besoin de leurs conseils et du secours de leurs lumières sur la marche à suivre.
Le roi demandait à voir Carmen, sans lui parler, sans même que celle-ci s'en doutât. Rien de plus innocent et déplus facile. Fallait-il y consentir?
— C'est mon avis, dit le duc d'Uzède.
— Ce n'est pas le mien, répondit le ])ère Jérôme.
— Je suis tle l'opinion du révérend> dit Escobar.
PIQUILLÔ ALIJAGA.
Oiiand 011 vont allur vite, il faut allcadru ; moins nous avancerons, plus le roi viendra à nous.
— II ne faut rien ai'cordcr qu'avec des garanties, ajouta Jérôme, c'est plus sûr. Le roi peut changer, les garanties restent.
— Eh bien ! dit la comtesse, que dcmandenins-nous? nous n'avons qu'à choisir, Sa Majesté accepte d'avance.
— Si j'evigeais qu'on me nommât du conseil j)rivé ! s'écria irUz6de,je vous tiendrais au courant de toutes les délibérations.
— Si je réclamais la place de la duchesse deCandia, cellede la camariera mayor? dit avec bonhomie lacomfesse, je serais toujoufs là à la cour pour vous servir.
Le père Jérôme haussa les épaules de iiitii', ut répondit gravement :
— r)ans une affaire aussi importante, aussi majeure, ilne faut pas songer aux intérêts particuliers; ilslrouveront plus tard leuc place; l'essentiel, c'est tle voir les choses de haut, de penser à l'avenir, et si nous ne voulons pas voir nos espérances promptement renversées, de bâtir non sur le. sable, mais sur le granit.
Escobar approuva de la tète.
— Quel est le point de la question? Quels sont nos véritables ennemis? continua le révérend père : ce sont les dominicains, c'est l'inquisition, car le duc de Lin-uia lui-même n'existe que par l'appui de son frère, le grand inquisiteur.
— Il faut donc élever et fortifuîr le seul ordre qui puisse tenir tête à l'inquisition, s'opposer à ses envahissemenls et défendre vos intérêts comme les siens. Cet ordre, c'est le nôtre, et il va être détruit si l'on place, comme le veut Sandoval, un moine qui lui est dévoué, à la tête de la communauté d'Alcala de Hénarês;le ])éril est imminent.
— Il n'est que trop vrai, dit Escobar avec un soupir, c'en est fait de l'ordre, qui cependant vous evit prêté en tout temps'sou^ppui...
— C'en est fait d(î nous-mêmes ! qui serons obligés de quitter l'Espagne.
— Nous ne le souflrirons pas ! dit la comtesse.
— Que faut-il faire jiour l'emiiêclier? dit le duc d'Uzède.
— Demander au roi de nommer pour alibé, ]iour supérieur du couvent d'Alcala deHénarès,nu révérend }ière jésuite.
— Et lequel? demanda le duc.
— Peu importe, répondit le père Jérôme d'un air détaché, pourvu qu'il ait de la foi l'I un zèle aveugle pour nos intérêts.
— Il me semble alors, dit Rscobar d'un air paterne, (jue nulueri'uuit à un plus hautdegréijue len'véreud, toutes les qualités re(iuises.
— C'est juste, répondit la comtesse; et le duc fut de son avis.
— Je n'accepterais, s'écria le révérend, tpi'à une condition, à une seule, sine qud non.
— Faites-nous-la coimaitre.
— C'est qu'on nonunerait notre frère l'^scobar à la ])lace de prieur du couvent et eu mêmi' ti'm[isà cclli^ de ri'cleur de ruui\(n'si1é de lli''narès, m'i il jii;ul umis rendre les plus grands services.
— Counnent cela?
— Par son inihiencc sur les fils des premières maisons de Madrid, qu'on envoie à Alcala.
—- Je comprends bien, dit la comtesse ; maisdans l'espri t (1 u roi quel rapport cela peu t-il avoir avec Carmen ?
— Un très-grand, très-intime, répondit Escobar 'ïnw voix douce et en baissant les yeux. On peut avoir besoin très-incessamment de diriger vers un but essentiellement monarchique les idées et la conscience de la senora Carmen, et alors quoi de plus avantageux pour Sa Majesté que d(! pouvoir compter sur le père Jérôme et le frère Escobar, l'un directeur, l'autre confesseur de votre nièce !
— Admirable de raisonnement '.s'écriala comtesse. ■ — Je crois seulement, dit i;scobar avec .modestie,
que l'argument n'est point dépourvu de justesse.
Le duc d'Uzède ne man(iua ]>oint de le faire valoir au])rès du roi, <m douuaut à culcudrc ([u'après cela il n'y aurai t aucunubstacle à la iiromenade du lendemain.
— Escobar! dit le roi en écrivant les noms qu'on lui dictait, n'est-ce pas ce moine que nous rencontrâmes dernièrement ?
— Je crois que oui, sire.
— Celui qui raisonne si habilement et tire des conséquences si imprévues... et si commodes!
— Oui, sire... vous lui avez promis votre royale protection.
— Et nous la lui devons, c'est un homme de talent! al nous le nommerons, dites-vous., .
— Prieur du couvent et recteur de l'univi'rsiti'... — C'est bien... ilapprendra à raisonner à la jeunesse!
— Qui déraisonne si souvent, dit le duc en se mettant à rire.
Et le roi l'imita, comme si la plaisanterie eût éti> excellente; le duc était en faveur !
Mais le lendemain la rumeur fut grande à l'hôtel du duc de Lerma et au palais de l'inquisition. Le roi, sans consulter personne, pas même son ministre, avait signé lui-même la nomination du père Jérôme comme abbé supérieur de la communauté d'Hénarès; et un moine inconnu, nommé Escobar, avait été élevé à la dignité de pri(3ur!
Le minisire se rendit chez le roi pour lui demander l'explication d'une pareille conduite.
—-Est-ce que c'est imporlaut? dit le roi d'un air très-calme.
— Oui, sire, à ce que prétend le grand inquisiteur.
— Tant pis ! dit le roi... Je m'emmyais... je n'avais rien à signer; et puis je me rappelle maintenant, c'est pour vous ce que j'en ai fait.
— Pour moi, sire?
— Oui, j'ai < ru voir, au carême dernier, que vous aviez peu de plaisir à l'entendre prêcher.
— C'est vrai, je n'aime pas sa manière.
— Eu le nonmiant supérieur ducouvent d'Hénarès... une place qui l'oblige à la résiilence, il ne prêchera plus à la cour, vous en voilà*délivré; vous voyez que j'ai agi dans vos intérêts.
— Mais, sire, c'est vuie très-considérable et trèsriclie abbaye..-.
— Quand un roi donne, il doit donner... en roi.
— Si au moins Votre isiajesté avait daigné me consulter...
PIQUILLO ALLIAGA.
— Je réparerai mes torts, mon cher duc, dit le roi gaiement. Le régiment des gardes wallonnes est vacant... voyons? qui nommerons-nous?
— Mais, sire, dit le duc, un peu embarrassé.
L'huissier de la chambre du roi annonça en ce moment le marquis de Pumbal, colonel des gardes wallonnes.
— Ah 1 dit le roi étonné... ce régiment vacant...
— Pardon, sire, j'ai cru pouvoir en disposer.
— Sans me consulter ! dit le roi d'un air piqué et en se mordant les lèvres; il pensa dans ce moment à ce que lui avait dit Aïxa, et pour la première fois peut-être il allait se fâcher contre son ministre, mais c'était ce jour-là, dans quelques heures, qu'il devait voir celle qu'il aimait; le bonheur rend indulgent! le roi n'avait ni le cœur ni le temps de se mettre en colère.
Il regarda seulement son ministre d'un air joyeux et ironique, et lui dit :
— ALi ! monsieur le duc, je ne suis point exigeant ! partageons. Je vous laisse les colonels, laissez-moi les abbés !
C'est tout ce que le ministre put obtenir de renseigueu-'ents sur cette affaire. Ce qui l'effrayait encore plus, c'était l'air leste et dégagé de Sa Majesté, et surtout ce ton ironique que le souverain ne s'était jamais permis avec lui.
Il confia ses craintes à son frère Sandoval, qui luimême ne laissait pas d'être soucieux.
La veille, le' roi avait fait venir fray Ambrosio, attaché au secrétariat de l'inquisition , et lui avait ordonné de vérifier si un nommé Piquillo d'Alliaga n'était pas enfermé dans les prisons du saint-office; demande, du reste, sans importance, mais qui prouvait que dans ce moment le roi avait la manie inquiétante de s'occuper, de s'informer, et surtout de donner lui-même des places dont le ministre comptait disposer. Toutes ces innovations agitaient le duc de Lerma cà un lel point qu'il ne put s'empêcher de dire au duc d'Uzède, son fils :
— Vous ne quittez point Sa Majesté , savez-vous, mon fils, ce qui lui est arrivé? n'avez-vous pas remarqué quelque chose de nouveau?
— Rien, mon père, répondit froidement le traître. Et il alla rejoindre son souverain, qui se préparait à
sortir incognito pour la promenade.
C'était une froide mais superbe journée d'automne.
Le soleil, qui depuis longtemps ne s'était pas montré, dardait ce jour-là ses rayons. Toute la belle société s'était donné rendez-vous à Buen-Retiro, résidence royale qui occupe, avec ses jardins, une grande étendue dans la partie orientale de Madrid. Buen-Retiro était alors la promenade plus particulièrement fréquentée par les personnes de la cour, comme le Prado l'était par les bourgeois de la ville. Là, les nobles dames étalaient leurs riches toilettes, et les élégants d'alors venaient se montrer avec leurs barbes pointues, le feutre à longs poils sur l'oreille, le pourpoint serré, le large haut-de-chausses à demi détaché et la fraise à la confusion.
C'était l'Espagne qui, pour les modes et l'élégance, donnait le ton à toute l'Europe. La Franc-», qui de-
puis a pris sa revanche , s'empressait alors d'adopter et d'imiter tout ce qui venait de Madrid. C'était à Buen-Refiro que se donnaient tous les rendez-vous galants, que se lançaient toutes les coquettes œillades, que se glissaient tous les billets doux qui n'avaient pu être échangés, le matin, à l'église Saint-Isidore ou Sainte-Isabelle.
Depuis leur retour à Madrid, Carmen et A'ixa n'étaient presque point sorties, et par cette belle matinée, par ce beau soleil, la comtesse d'Altamira n'eut point de peine à décider sa nièce à prendre l'air et à aller se promener à Buen-Retiro.
Carmen accepta sur-le-champ pour elle etpour Aixa, et après vêpres le carrosse de la comtesse conduisit les trois daines dans le palais du roi, dont les jardins servaient de promenade publique. Il était trois heures à peu près quand elles arrivèrent.
Deux hommes étaient arrêtés dans les allées laté • raies. Le froid qu'il faisait, ce jour-là, et surtout le désir de ne pas être reconnus, les avaient fait s'envelopper de larges manteaux. Un sombrero élégant retombait sur leur front et les cachait jusqu'aux yeux.
Depuis longtenips le plus jeune des deux cavaliers semblait attendre avec une vive impatience. "Voyant enfin ces dames descendre de carrosse, il ne put maîtriser un léger cri de joie que son comoagnon se hâta de réprimer; mais son trouble et son émotion furent tels, qu'il s'appuya contre un des arbres antiques derrière lesquels ils étaient abri lés et qui formaient un des plus beaux ornements de la promenade.
La comtesse et les deux jeunes filles s'avancèrent dans l'allée du milieu, celle où se pressait la foule des promeneurs, et furent bientôt l'objet de tous les regards.
La noble dame ne perdait point de vue les deux cavaliers, enveloppés de manteaux, qui les suivaient assidûment et de loin dans les allées lait^rales; quant aux jeunes filles, elles ne se doutaieirt de rien, occupées du spectacle mouvant qui s'offrait à leurs yeux.
Plusieurs fois, se dégageant de la foule, la comtesse se rapprocha du bord de l'allée. Il y eut un moment où la mantille d'Aïxa eftleura presque le manteau d'un des cavaliers ; un groupe de promeneurs les sépara.
Depuis l'arrivée des dames, le roin'avait pas adressé un mot au duc d'Uzède; l'émotion l'empêchait de parler ; il regardait et suivait tous les mouvements, tous les gestes d'A'ixa; il éprouvait un ravissement inconnu auquel le mystère ajoutait un nouveau charme. Heureux de la contempler de loin , ce bonheur lui suffit d'abord ; mais bientôt entraîné par un mouvement fébrile, par une agitation involontaire, il chercha à se rapprocher d'elle.
Une fois entre autres, et sans savoir ni ce qu'il faisait ni ce qu'il voulait, il s'élança témérairement dans la foule, et le duc d'Uzède, qu'il n'avait point prévenu, s'aperçut que son compagnon n'était plus près de lui. Il s'efforça de le rejoindre; le roi, s'avançant, toujours n'était plus qu'à deux pas d'Aïxa; il allait lui parler et se compromettre, se faire reconnaître sans doute au milieu de tout ce monde composé de personnes delà cour.
Par malheur, ou plutôt par bonheur pour Sa Majesté, le marquis de Miranda, président de l'audience de Castille, venait dans un sens opposé et s'était ren-
PIQUILLO ALLIAGA.
contré dans la foule avec la comtesse d'Altamira. Il la saluait et s'informait de ses nouvelles au moment où le roi arriva derrière elle.
A la vue du marquis, le monarque, troublé et rappelé à lui-même, enfonra plus que jamais son manteau sur ses yeux ; tout interdit et étonné de sa hardiesse, il recula quelques pas, et se sentit saisir rudement par le bras : c'était le duc d'Uzède , qui l'avait enfin rejoint et retrouvé, et qui jurait de ne plus le quitter.
Effrayé pour son propre compte de l'imprudence que le roi avait manqué de commettre, il l'aida à sortir de la foule, le reconduisit au palais, qui n'était qu'à deux jias, le laissa sur les premières marches de l'escalier dérobé qui menait au cabinet du roi , et sans écouter les réclamations ni les prières du monarque désolé, s'enfuit, craignant d'être rencontré lui-même par le duc de Lerma, son père.
Mais le roi, quoique abandonné de son timide et prudent compagnon, n'avait nulle envie de rentrer chez lui. Ce n'était plus le même homme. Il voulait à toutes forces voir encore Aïxaet lui parler, et à pe^'ie le duc se fut-il éloigné, que, redescendant les marcli ^s du petit escalier, il se trouva dans les jardins de Buen Retiro.
Les jours sont courts en automne. Le soleil venait de disparaître, le crépuscule arrivait, le roi n'en fut que plus rassuré. Mais craignant de ne plus rencontrer et reconnaître celle qu'il cherchait dans la foule de dames qui déjà quittaient la promenade, il n'hésita pas un instant, et se dirigea intrépidement vers l'hôtel d'Altamira.
Il était nuit quand le carrosse de la comtesse rentra.
La comtesse descendit d'abord, puis Carmen ; Aïxa, embarrassée dans sa mantille, resta dans la voiture quelques instants après elles. Elle s'apprêtait à les suivre et à monter le grand escalier de l'hôtel, quaod un homme enveloppé d'un manteau lui prit la main. Elle allait crier; il lui lit signe de se taire et ôta respectueusement son chapeau.
— Don Augustin ! dit-elle.
— Lui-même, senora.
— Que je croyais à Burgos.
— Revenu pour vous, pour vous servir.
Il lui glissa dans la main un petit papier, lui recommanda de nouveau le silence et disparut.
Aïxa, fort étonnée, monta à la chambre de Carmen, et lui raconta ce qui venait de lui arriver.
— Voyons, dit Carmen, voyons avant tout le billet.
— Le devons-nous?..
— Sans doute!., d'abord il n'est pas cacheté. Elle l'ouvrit et lut ces mots :
M Ma cousine, Piquillo d'AUiaga n'est pas dans les « prisuns de l'inquisition, sans cela il serait déjà libre. « Usez de moi et de mon crédit ; si je peux vous servir « et vous prouver mon affection, le plus heureux des « hommes sera
a Votre cousin,
« AUGLST1.\ DE ViLL\-FlOR. »
— C'est singulier ! dit Carmen.
— Oui, singulier et original... comme lui! répondit Aixa. Mais il y a là une simplicité et une franchise
qui me plaisent, sans compter qu'il m'a rendu, et bien promptement, le service que je lui demandais.
— Ecoute-moi, dit Carmen en secouant la tète, j'ai une idée !
— Laquelle?
— C'est que notre cousin Augustin est amoureux de toi.
— Allons donc! il m'a à peine vue une soirée!
— Il n'en faut pas tant... un mot et un regard de toi ont bien du pouvoir.
— Y penses-tu? dit Aixa en riant. Voilà une phrase. . .
— Qui n'est pas de moi.., elle est de don Fernaml, et Fernand s'y connaît.
— Vous vous trompez tous deux, dit Aïxa en cjiigissant, car don Augustin est marié !
— C'est différent, dit Carmen naïvement, je n'y pensais plus.
Il fallait bien, à moins d'avouer toute la vérité à la comtesse, ne pas lui parler de cette lettre, qui d'ailleurs n'intéressait que Piquillo. C'est le parti que prit Aïxa.
Seulement, quand Juanita, la camarierade la reine, vint la voir, elle lui montra ce billet, et Juanita s'em- ^ pressa d'écrire à Pedralvi, son ami : « Le pauvre Piquillo n'est point dans les prisons de l'inquisition, 1 ous en sommes certaines. Où donc peut-il être? C 'erche bien, Pedralvi. »
i'.t Pedralvi, au reçu de cette lettre, se remit de nouveau en campagne.
Le roi cependant était rentré au palais sans danger, sans encombre, et enchanté de son audace ; mais depuis qu'il avait revu Aïxa, qu'il lui avait parlé, qu'il lui avait serré la main, rien n'égalait son impatience ; toute espèce de délai lui devenait insupportable.
Le roi, qui jusque-là n'avait jamais eu de volontés, en avait une maintenant ferme et inébranlable ; il voulait plaire à Aïxa, il voulait s'en faire aimer , il voulait enfin qu'elle fût à lui, et, avec l'égoïsme ordinaire de l'amour, tout le reste lui était indifférent.
Vainement le duc d'Uzède s'eflforçait de lui démontrer que pour amener une jeune fille, telle que Carmen, à écouter les vœux mêmes d'un roi, il fallait du temps et des précautions infinies; que Sa Majesté devait s'en rapporter au zèle et au dévouement de la comtesse d'Altamira et du pieux Escobar, qui déjà employaient à cette œuvre tous feurs soins et leur adresse.
A tout cela le roi ne répondait rien, mais sans se l'expliquer, sans s'en rendre compte à lui-même, il était froissé et mécontent de tous les soins qu'on se donnait pour lui.
Il se rappelait la délicieuse soirée qu'il croyait avoir passée près de Carmen ; il lui semblait que s'il lui était seulement permis de la voir, il finirait par sî faire aimer lui-même et sans l'aide de ses conseillers. Il aurait voulu, par une idée romanesque toute naturelle, ne pas se faire connaître pour le roi, et continuer, comme don Augustin, l'intrigue si heureusement commencée sous ce nom. Mais c'était impossible.
Il sentait bien qu'il fallait que Carmen apprit tôt ou tard la vérité. Alors pourquoi ne pas se hàler ? pour- ({uoi ne pas présenter tout simplement la jeune fille à la cour? La voir, lui parler tous les jours, c'est tout
l'IQL'lLLO ALLIAGA.
ce qu'il voulait, tout ce qu"il domaudait. Pour le reste, l'aniour-propre ou Tauiouv lui faisait croire à la réussite, et pour mettre à exécutiou ce dessein, il n'attendit pas plus lûn;,'tenips que le soir même.
La comtesse était venue au cercle de la reine. Il l'avait emmenée dans l'embrasure d'une croisée et lui parlait à voix basse et avec chaleur. La comtesse pendant ce temps voyait les yeux inquiets du duc de Lerma épier toutes les paroles du roi , comme s'il eût pu les saisir et les entendre du regard.
Le roi s'exprimait avec une telle passion, le moment semblait si favorable, si décisif, que la comtesse, ne prenant conseil que d'elle-même, résolut de brusquer les événements. 11 y a des occasions où l'audace est l)rudence; il lui semblait d'ailleurs doublement piquant, pour son orgueil blessé et pour sa vengeance de femme, de préparer la chute du due de Lerma, son ennemi mortel, en sa présence, devant lui ; et pendant que le ministre, furieux et inquiet, la menaçait de loin :
— Oui, sire, répondit-elle à demi-voix, je comprends bien ! Rien ne serait plus facile que de présenter ma nièce Carmen à la cour de Votre Majesté; à coup sûr, la iille de don Juan d'Aguilar, vice-roi de Pampelune, a des droits à cette faveur autant qu'aucune autre noble dame d'Espagne; mais c'est justement à cause de son nom et de sa naissance, que je ne veux point l'exposer aux inimitiés et aux intrigues dont elle serait l'objet.
— Que voulez-vous dire'?
— Qu'il y a ici. Votre iMajesté ne l'ignore pas, un ennemi mortel à moi ! lequel deviendrait bientôt celui de ma nièce.
— Et qui donc, s'il vous plaît?
— Que Votre Majesté veuille bien lever les yeux, elle le verra en face de nous, derrière le fauteuil de la reine, lançant sur moi et même sur Votre Majesté des regards où respirent la colère et la vengeance.
Le roi tourna les yeux dans la direction indiquée, et aperçut le duc de Lerma, qui rougit et pâlit tour à tour en voyant, à n'en pouvoir douter, qu'il était question de lui.
— Vous aviez raison, dit le roi, un peu inquiet et un peu effrayé lui-même de la frayeur de son ministre ; mais croyezbien que le ducm'est dévoué, qu'il m'aime, et que les objets de mon aflection deviendraient bientôt pour lui...
— Des objets de jalousie et de haine ! Bientôt nous serions calomniées par lui près de Votre Majesté ; l'miluence qu'il exerce nous serait fatale.
— Ne le croyez pas.
— Je le crois tellement que, pour rien au monde, je ne voudrais y exposer Carmen.
— Que dites-vous?
— Qu'elle n'entrera dans ce palais que le jour où le duc n'y sera plus.
— Vous n'y pensez pas, madame la comtesse !
— Je vous jure, sire, que ce sera ainsi. Jus(iue-là,je vous demande eu grâce qu'il ne soit question de rien entre nous et Votre Majesté.
— Silence! dit le roi, car voici le duc <iui vient à nous. Plus tard vous aurez ma réponse.
En effet, irrité, et impatienté d'une si longue conversation, dont il ne pouvait deviner le motif, car presque jamais le roi n'adressait la parole à la comtesse, le ministre, n'y pouvant plus tenir, s'avançait furieux et d'un air riant vers son Souverain.
— Je vois Votre Majesté dans une discussion bien animée avec madame la comtesse.
Pâle et immobile, n'ayant ni assez de sang-froid pour cacher son trouble, ni assez d'habitude de la cour pour inventer à l'instant un mensonge agréable, le roi ne répondaitrien,etse contentait de regarderies magnifiques rideaux de soie qui décoraient la croisée.
— Il m'a semblé, continua le ministre, que j'étais pour quelque chose dans la discussion... Est-ce une déclaration de guerre que nous faisait madame la comtesse?
— Ah ! monsieur le duc, répondit celle-ci avec un calme admirable et le sourire sur les lèvres, voyez comme vous êtes injuste! je pariais pour vous contre le roi !
— En vérité! fit le ministre d'un air de doute.
— Sa Majesté prétendait, en regardant ces tentures, qu'elle regarde encore, que ce salon était la plus belle pièce du monde, et je soutenais, moi, en bravant pour vous, monsieur le duc, la colère de Sa Majesté, je pariais, moi, que ce salon ne pouvait pas même entrer en comparaison avec le vestibule de votre château de Lerma.
— C'est vrai... c'est vrai ! dit vivement le roi, qui, pendant cette longue phrase, avait eu le temps de se remettre, et avait cessé de regarder les rideaux du salon; c'est ce que me disait madame la comtesse.
— Et Votre Majesté pouvait le croire?
— Pourquoi non, monsieur le due? dit le roi d'un air gracieux; chacun assure que le château de Lerma est une des merveilles du monde.
— Est-ce dix -huit millons de réaux qu'il vous a coûtés? demanda la comtesse.
— Est-il possible!
— Oui,sire, d'autres disent quinze seulement, mais à la cour on tend à tout déprécier, et je parierais, moi, pour dix-huit !
— Est-ce vrai? demanda le roi étonné.
— Non, sire, loin de déprécier, on exagère. Je ne suis pas en étal de déployer un pareil luxe. Un peu de gonf , voilà tout ! et encore ai-je à peine le loisir de m'en occuper : les affaires me laissent si peu de temps !
— Justement ce que je disais, répliqua la comtesse eu lançant au roi un regard significatif; c'est vraiment bien dommage de ne pas habiter plus longtemps un si lieau château.
Cette dernière phrase ne rassura pas le ministre; au contraire, il connaissait l'audace de la comtesse, la faiblesse du roi, et sans savoir au juste quel danger le menaçait, il comprit qu'il y en avait un, et mit tout en oeuvre dès ce moment pour le deviner et le déjouer.
Quand la reine disait au duc de Lerma :« Le roi vous subit parce que vous lui êtes nécessaire, mais il ne vous aime pas, il n'aime rien, » elle avait raison.
Mais il aimait alors, et c'est encore plus terrible. Le renvoi de son ministre qui, en toute autre occasion, l'aurait épouvanté, lui senrblait alors. tout naturel;
PiniJILLO ALIJAOA,
l'intérêt de son amour le voulait; c'était le seul moyen d'avoir aupW's de lui celle qu'il aimait.
Il avait rr'|)ondii à la comtesse : « l'iiis (;ird vous aurez ma r(''j)rinse. o
Mais cette r('i>onse ne pouvait être douteuse, et la comtesse assembla son conseil pour lui faire part d(; riieureuso situation de leurs afiaires. D'Uzèd(!, ravi, approuva tout; le père Jéi'ôuK; rétli'chit sans rien dire, et Eseobar, secouant la lète, trouva, (jue. ilans su lirécipitation, la comtesse avait af,'i...
— Trop brusquement! s'écria-t-elle.
— Non, trop franchement.
— Quel iucouvénient, puisque je suis si\re de l'emportiir !
— Puisque le succès est certain ! s'écria le duc.
— Alors, dit Eseobar gravement, alors, monsieur le duc, si vous êtes sûr du succès, il y a pour vous et pour vos intérêts un parti à prendre sur-le-champ.
— Et lequel?
Eseobar s'arrêta, persuadéque le duc l'avaitdeviné ; mais voyant qu'il ne devinait rien, il ajouta froidement :
— C'est de prévenir votre père du complot.
— Y pensez-vous! s'écrièrent à.la fois Uzède et la comtesse en poussant un éclat de rire.
— Monsieur le recteur s'égare, dit le duc; la joie de sa nouvelle place lui a fait perdre la raison.
Eseobar le regarda d'un air où perçait une légère nuance de mépris, et il continua :
— Si vous tenez à la succession d'un homme que l'on dit plus riche que le roi d'Espagne ; si vous tenez à l'opinion de quelques personnes timorées qui se fornialisei'ont peut-être de voir le pèri' renversé par le tils, il faut que ce soit le duc de Lerma lui-même qui, forcé de quitter le pouvoir, vous force à le prendre, espéi'ant ainsi le continuer en vous.
— Eseobar a raison, dit le père Jérôme en contemplant le moine avec admiration.
— Voilà pour vos intérêts, continua Eseobar du même ton, lentement et gravement. Voici maintenant pour les nôtres. En avertissant le ministre qu'il y a un complot contre lui, sans entrer dans aucun autre détail, vous ne lui servez à rien et vous conservez toute sa coniiance. Il vous dira ce qu'il a fait, ou vous préviendra de ce qu'il compte faire; il est toujours utile et loyal de connaître le plan de son ennemi ; ([iiaud on possède le secret de son adversaire, quand ce secret est connu de vous comme de lui, c'est ce que j'appelle combatire à armes égales.
Le père Jérôme se leva, prit la maind'Escobar (pi'il serra en témoignage d'estime, et se retournant vers le tluc, il lui dit :
— Groyiiz ses maximes et suivez-les.
— Quel donmiage, mon père, dit la comtesse, que vous ne les réunissiez pas en nu corps de volumes !
— Je m't'ii occupe, dit froidement Eseobar, et je l'achèverai dans notn' picLise retraite d'Alcala d'Uenarès.
Uzède suivit l'avis d'Escobar. Il se rendit le lendemain de bon malin chez le duc de Lerma et le trouva preuanl des mesures d'ordre pour un bal (jue le roi donnait le soir même à la cour.
— Qu'avez-vous donc, Uzède? dit le ministre en lui voyant un air grave et sombre.
— Je crains, monseigneur, d'avoir de mauvaises nouvelles i\ vous annoncer, et je suis d'autant plus contrarii', que les appréhensions (jue j'é'jirouve ne re- })osent sur rien di; réel et de jiositif. tVust un vague sentinuiut d'in(iuiétude, un instinct jieut-êtretiui me fait craindre pour vous. Tenez-vous sur vos gardes... il y a t[ueli[ue cojuplot.
— Je le sais, dit à voix basse le ministre.
— En vé'rité ! dit Uzède avec teneur.
— lin conii)lot de la comtesse d'Altamira.
— Ce n'est jjas possible ! dit le lils coupal)le en pâlissant.
— Allons, mon fils, vous voilà tout pâle et tout di'fait... ne tremblez pas ])our moi, et rassurez-vous... je sais tout... ou presque tout !
— Ah! se dit le duc en lui-même, Eseobar avait bien raison. La comtesse d'Altamira, poursuivit-il tout haut et en balbutiant, veut vous renver.-er... Quehjues mots échappés hier soir au roi... me l'ont fait supposer ; voilà tout ce que j'ai pu découvrir,
— Et moi, je connais le reste. La comtesse veut donner au roi pour maîtresse sa nièce Carmen, la tille du loyal et brave don Juan d'Aguilar!.. c'est indigne!
— C'est infâme ! dit Uzède en tremblant, mais elle ne pourra réussir.
— Elle y était parvenue ! elle demandait mon renvoi, et, ce que vous ne croirez jamais. . car on ne peut se douter combien il y a d'ingratitude à la cour!... croiriez-vous, mon Uls, s'écria-t-il en lui prenant la main, que le roi y consentait !
— Il a donné son consentement ? dit Uzède.
— Mieux encore! il l'a signé. Je lai là dans ma poche, écrit de sa main.
— Voilà qui est bien singulier, balbutia Uzède, et comment a\ez-vous eu le talent... et l'habileté...
— Rien de plus simple! Le roi n'éci'it jamais...
Iliei'. une lettre de sa maiu, adressée à la comtesse d'Altamira, a étéenvoyée...
— Comment le savez-vous ?
— Par le valet de confiance chargé de la reiueltre et qui me l'a apportée. Depuis deux jours, mon lils, le roi est environné d'espions, et ne fait pas un seul pas dont on ne me rende compte.
— Mais songez. que c'est vous exposer...
— A (pioi?
— 11 y va de la tète!
— .Mais de l'autre côté... il y \a ilu |iouvoir!
— l'^l ])Our le conserver, vous sacrifieriez...
— Tout au monde... tout ! dit-il avec un accent qui lit trembler Uzède, à commencer par moi !
— Et cette lettre... que disait-elle?
— La voici, dit le ministre, elle nest pas longue. Il la tira de sa poche i!t lut :
« Madame la comtesse, je n'ai point oublié notre « dernière conversation ; si, pour vous convaincre de « mon amour, si, pour obtenir celui de voire nièce, ii M ne faut que le sacrifice exigé par vous, je tiendrai « ma parole. Mais vous tiendrez d'abord la vôtre. Il y a « demain un grand bal à la cour ; jusque-là, et comme « je vous l'ai promis, je ne ferai aucune tentative pour
« vous voir, mais vous, vous viendrez à ce bal, vous « amènerez la charmante Carmen, et le lendemain, « ainsi que vous le désirez, son ennemi et le vôtre ne « sera plus au palais ; c'est à elle seule désormais à y « régner. »
On comprend pourquoi le roi n'avait point parlé de cette lettre au duc dX'zède, son confident.
11 y était question de la disgrâce et de la chute du premier ministre, et il ne pouvait venir à l'idée du roi, à ridée de personne, que le fils fiit d'accord av''c la comtesse pour renverser son père.
— lih bien ! mon fils, dit le ministre en froissant la lettre, qu'en pensez-vous? est-ce assez clair?
— Très-clair... et comment espérez-vous déjouer celte trame?
— De la manière la plus simple. Je garde cette lettre. La comtesse ne la recevant point et ignorant ce qu'elle contient, n'amènera pas ce soir sa nièce à ce bal. Je connais le caractère du roi, et je vois sa fureur.
Tout entier, comme les hommes faibles, à l'impétuosité du premier momeut, il se croira joué, trompé; nous y aiderons s'il le faut... le reste nous regarde. C'est à nous de profiter de ce premier moment, et pour éviter les explications, nous éloignerons dès demain la comtesse et sa nièce.
— Par quels moyens ?
— Ne vous inquiétez pas, vous dis-je. Sandoval et moi nous nous chargeons de tout, et en cas de besoin nous aurions pour nous la reine, auprès de qui cette lettre ne nous serait pas inutile ; mais c'est le dernier moyen, et il faut, s'il est possible, n'y point avoir recours. Il suflit pour nous que Carmen ne soit pas présentée à la cour et ne vienne pas ce soir au bal.
— OEscobar, dit à p)art lui Uzède, tu a\ ais bien raison ! Encore tout etfrayé de ce qu'il venait d'entendre, il
courut chez la comtesse et lui apprit tout. Il n'y avait pas de temps à perdre.
On était au milieu de la journée; on avait à peine le temps nécessaire pour préparer les costumes de bal, et tous ces apprêts devaient se faire en silence et dans le plus grand mystère, pour laisser l'ennemi dans la sécurité et dans la confiance de son triomphe.
La comtesse se rendit d'abord chez Carmen.
— Ma nièce, lui dit-elle, que cela vous plaise ou non, le temps de votre deuil est expiré depuis longtemps, il faut vous décider à paraître ce soir à la cour et à aller au bal.
— -Moi, ma tante! s'écria Carmen interdite.
— Le roi le veut, le roi l'exige, il vient de me le faire dire par un page qu'il m'a envoyé exprès; il veut que la fille de don Juan d'Aguilar lui soit présentée ce soir, à lui et à la reine.
— D'où vient une invitation si prompte, si extraordinaire! et pour quel motif?
— Le roi le veut, ma nièce, il n'y a rien à répondre à cela.
La pauvre Carmen, désolée, vint raconter à A'ixa toutes ses douleurs. Aller à la cour pour la première fois, et sans Fernand d'Albayda, lui semblait, disaitelle, une chose absurde ; elle avait compté n'être présentée qu'après son mariage.
— A coup sijr, c'eiit été bien mieux, dit Aïxa en
soupirant. Mais cependant à ton âge quelques heures passées au bal ne sont pas un si grand supplice, qu'il faille pour cela désobéir à son roi. L'as-tu déjà vu?
— Jamais, et cela me fait peur.
— On dit la reine si bonne, si afiabie ! elle te protégera.
— Si encore tu pouvais, Aïxa, y venir avec moi !
— Cela est impossible ! Moi, grâce au ciel, je ne suis pas invitée, mais j'aurai du moins un plaisir.
— Lequel ?
— Celui de te faire belle et dem'occuperde ta toilette.
— Justement !.. je n'ai rien de frais... ni d'élégant, ni de riche.
— N'est-ce que cela? dit Aïxa, sois tranquille! aucune de ces belles dames ne t' éclipsera.
L'heure venait de sonner, heure importante, heure décisive, et la comtesse, comme un général qui va livrer un combat d'où dépendent sa fortune et sa renommée, éprouvait déjà ce qu'on nomme l'émotion du champ de bataille.
Elle tremblait maintenant que sa nièce ne fût pas assez brillante, assez séduisante. Le roi l'aimait, mais cela ne suffisait pas; il fallait que cet amour fût légitimé et doublé par l'admiration de tous.
Inquiète et impatiente, elle allait monter dans la chambre de Carmen, quand elle la vit descendre dans le salon. Elle portait une robe du tissu le plus précieux, et sa tête, ses bras, sa poitrine, étincelaient de diamants.
La comtesse poussa un cri d'admiration.
— D'où te vient donc cette riche parure? dit-elle en tremblant de joie.
Le roi pouvait seul en donner une pareille, et elle eut un instant l'idée qu'elle avait été envoyée par lui.
— De qui elle me vient ? dit Carmen, presque honteuse de sa beauté... c'est Aïxa qui nii' l'a prêtée.
— Donnée ! s'écria celle-ci eu l'embrassant. Je te la destinais pour le jour de tes noces. 11 vaut mieux que ce soit pour aujourd'hui. Le roi t'en saura gré, et don Fernand n'en a pas besoin. Il t'aimera sans cela.
— Quoi ! dit la couitesse stupéfaite et admirant les diamants, qui étaient de la plus belle eau et d'une valeur inappréciable, vous aviez, senora Aïxa, cette parure de reine ?.. Et où donc?
— Dans un tiroir où elle ne me servait à rien... Voici la première fois qu'elle m'aura fait plaisir.
Et se mirant dans son amie comme dans une glace :
— Voyez, madame, s'écria-t-elle avec fierté, voyez comme Carmen est belle !
En ce moment, on vint annoncer que la voiture était prête.
La comtesse porta la main à son cœur, et son émotion fut si vive qu'elle chancela.
— Qu'avez-vous donc, matante? dit, en la souienant, la pauvre Carmen, qui ne voyait dans ce plaisir qu'un chagrin, celui de quitter Aïxa.
— Rien!., je n'ai rien, ma nièce, dit l'ambitieuse comtesse... Allons, s'écria-t-elle en se levant, le sort en est jeté !
Carmen et sa tante montèrent en voiture : l'une calme, inditTéreute, paisible; l'autre agitée par la crainte et par l'espérance, et à peine si on entendit quand elle cria au cocher d'une voix étouffée :
PIOIJILLO ALLIAGA.
Monsieur te recteur s'égare, dit le duc ; )a joie
— Au palais du roi !
Les appartements resplendissaient de lumières et de l'éclat des parures. Toutes les premières familles étaient là rivalisant de luxe, d'élégance et de brillants insignes. Une foule dorée se pressait dans les vastes et spacieux salons de Buen-Retiro.
La reine, douce et mélancolique comme à l'ordinaire, semblait se résigner au plaisir qui lui était imposé. Elle aussi regrettait sa retraite, et eût préféré, pendant cette bruyante soirée, demeuier dans son oratoire, à lire, à prier, à penser peut-être.
Persuadée que tous ceux qui venaient au palais étaient aussi malheureux qu'elle, elle les accueillait avec une bonté pleine de compassion ; elle croyait leur devoir de la reconnaissance pour l'ennui qu'ils venaient chercher.
Le duc de Lerma, fier et la tète haute, distribuant les saluts et les sourires protecteuis, parcourait les salons, redoublait de zèle et de prévenaïu^e pour ses amis, dont il semblait vouloir s'entourer et se faire un
i sa nouvelle place lui a fait perdre la raisoa
rempart. Mais tout en parlant de l'éclat du bal, de l'animation de la danse et de mille autres futilités, tout en adressant aux dames de gracieux compliments sur leur beauté ou, faute de mieux, sur leur toilette, le ministre ne perdait pas de vue son souverain, et observait tous ses mouvements.
Quant au roi, il était dans une situation de corps et d'esprit qui excitait un étonnement général. Il avait l'air de s'amuser, ou du moins de prendre part à tout ce qui l'environnait.
Au lieu de rester dans son immobilité et dans son silence ordinaires, il se levait, marchait, parcourait toutes les salles. Ou aurait dit qu'il prenait plaisir au bruit, à la foule, aux sons de la musique; il souriait d'uu air satisfait et joyeux ; il adressa même deux ou trois fois la parole à ceux qui approchaient.
Jamais le roi n'avait eu tant île grâce dans l'esprit et la conversation.
— 11 fuit bien chaud, n'est-il pas vrai, messeigneurs? — Voilà une belle soirée. — Bonsoir, duc. — Bonsoir,
lot
PIQUILLO ALLIAIÎA.
comte. — Biusoif. luousieur l'aiiibassadeur ; — et autrt's phrases toutes faites à l'usage des princes qui reçoivent.
Alais une demi-heure après, la ligure du roi n'était plus la même ; on lisait sur ses traits de l'impatience et de l'inquiétude.
Il ne parlait plus, mais il regardait d'un air soucieux; il parcourait tous les salons, et s'arrêtait de préférence dans le premier, dans celui par lequel on arrivait, et à chaque instant ses yeux, se tournaient vers l'horloge de la grande salle. Hélas ! ce qu'éprouvait le roi se manifestait chez lui par les mêmes symptômes que chez le dernier de sessujets. Il aimait et il attendait.
Le ministre s'était rapproché de lui et ne leqaittait point du regard. S'appuyant sur le bras du duc dUzède, son fils, il disait à celui - ci à vois basse et en souriant : «Voyez-vous le roi? sou trouble et son inquiétude commencent déjà et bientôt ne feront qu'augmenter; car il attendra toute la nuit et ue verra rien venir...
— C'est curieux ! répondit Uzède en essayant de sourire.
— C'est délicieux ! répliqua le ministre dans toute la joie de son cœur.
Tout à coup il tressaillit et crut avoir mal entendu ; la voix stridente d'un huissier du palais venait de proférer à haute voix ces paroles :
— Madame la comtesse d'Altamira et la senora Carmen d'Aguilar !
La foudre tombant sur le duc de Lerma n'aurait pas produit un effet plus terrible.
Le pauvre ministre, atterré, anéanti, ne pouvant rien comprendre à un coup de théâtre au.-si imprévu, aussi fatal, sentit toute sa présence d'es|)rit l'abandonner ; il chancela, et, s'appuyant dans sa détresse sur le bras qui aurait dû le soutenir et qui venait de le renverser, il murmura à demi -voix ces mots : Tout est perdu, mon fils !
Les paroles foudroyantes de l'huissier avaient produit un effet tout contraire sur le roi ; quoiqu'il fût alors dans le salon voisin, son oreille attentive n'en avait pas perdu une syllabe. Un éclair de plaisir brilla dans ses yeux assombris, il sentit son cœur oppressé se dilater et bondir de joie; et, le sourire sur les lèvres, il se dirigea vers le premier salon pour l'aire une gracieuse et royale réception aux deux nobles dames qu'on venait d'annoncer.
La foule qui s'était ouverte à l'entrée de la comtesse et de sa nièce, celle cjui venait de s'ouvrir pour le passage du roi, le murmure flatteur qu'avaient excité la beauté et la parure éblouissante de (^armen, tout as ait détourné l'attention ; personne, excepté le duc d'Uzéde, n'avait pu voir le troubleduministre, et le roi, quoique frémissant de plaisir, s'avançait d'un pas ferme vei-s la comtesse et sa nièce.
Elles venaient de s'incliner et de saluer le souverain par leur plus belle et leur plus respectueuse révérence; mais, à la grande surprise de la comtesse, au moment oiî le roi présentait la main à Carmen, au moment où ses yeux rencoutriie.il ceux de la je:nic tille, il changea de couleur et se trouva mal, eu murinurant à peine ces mots :
— Ce n'est pas elle !
Ils ne furent entendus que de la comtesse, du duc d'Uzède et du duc de Lenna, qui s'étaient déjà précipités autour du monarque; et le ministre, r.itrouvaut tout son sang-froid, s'écria à voix haute :
— La chaleur... Messieurs... la chaleur a sans doute incommodé Sa Majesté. Ouvrez des fenêtres. . . ou plutôt sortons le roi de cette pièce. Ce ne sera rien, madame, dit-il à la reine, qui s'avançait etl'rayée, Oue Votre Majesté se rassure : je vais suivre le roi et ne li; quitterai pas.
Puis se penchant vers le duc d'L'zède, il lui dit à voix basse :
— Rien n'est perdu, mon fils!
11 sortit joyeux et triomphant.
D'Uzède n'y comprenait rien; la comtesse était anéantie. etCarmen, regardant tranquiUem jut autour d'elle, admirait les danses qui venaient de recommencer.
CUANGE.MEXT I>E FKO.N'T.
Fidèle à la promesse qu'il venait de faire à la reine, le duc de Lerma, dans son zèle intéressé, ne quitt;i point le roi.
Il s'installa près de son lit, pendant que les gens de service remplissaient la chambre; mais, fidèles à l'étiquette, ceux-ci se tenaient tousà distance, et personne n'eût osé porter de secours au roi avant qu'où eût prévenu le premier médecin de la cour, le seignem" Enrique Galiano, qui. était dans un des derniers salons, occupé à regarder danser sa femme.
Avant qu'il n'arrivât, le duc se pencha vers le roi, qui proférait à demi-voix quelques paroles entrecoupées et inintelligibles pour tout autre :
— Oui, oui... la promenade deBueii-Retiro... Nùu,à l'hôtel d'Altamira. Courez. Vous la trouverez... Je l'ai vue... Je lui ai parlé... Qu'elle vienne, je le veux! Moi, moi, moi le roi !
Le seigneur Enrique Galiano arriva dansce moment.
Il lui fut facile de faire revenir le roi qui, un instant plus tard, serait revenu de lui-même. 11 défen.lit à Sa Majesté de rentrer dans la salle du bal, et lui prescrivit de se coucher à l'instant, vu que le pouls royal annonçait un mouvement fébrile assez prononcé.
De plus, après en avoir conféré avec le ministre, à qui il devait sa place, le docteur défendit que personne du dehors, personne de la cour ne pénétrât dans la chambre du roi, excepté, bien entendu, le ministre, qui avait toujours à parlera Sa Majesté pour les atl'aires du royaume.
Le duc de Lerma en avait assez entendu pour savoir aisément le reste.
Aussi, dès le lendemain de bon matin, il était chez le duc d'Uzède, son fils, qui tressaillit à son entrée, mais qui se rassura eu voyant sa figure radieuse.
— Je sais tout, lui dit-il; il y a daas la maison de la comtesse une jeune fille, compagne de sa nièce et uoininée Aïxa. Une jtmne orpheline, fille d'un ollicier
PIQUFLLO ALLIAGA.
tué eu Fdande,|et élevéfi par les soins de fiîu don Juan d'Aguilar; c'est d'elle que le roi est épris.
— Ce n'est pas pusoible! s'écria d'Uzède, stupéfait, qui croyait tout savoir, et qui, pas plus que la comtesse, nesedoulait delà vérité. Cûniuient cela serait-il arrivé?
— Je t'ignore encore. Voilà tout ce que nies espions in'out appris depuis hier. Pour le reste, tâchez de le savoir, vous qui avez accès dans la maison de la comtesse; car les mômes espions m'ont appris, mon lils, que vous étiez au mieux avec elle.
— Quoi! iMonseigneur... vous ^lourriez croire...
— Se seraient-ils trompés? tant pis !.. La comtesse, que je déteste,mais que vous pouvez aimer, est encore fort bien... et si vous ne lui avez pas fait la cour, tâchez de la lui faire, sinon pour vous, au moins pour moi. Cela peut être utile.
— Oui, mon père... je tâcherai... j'obéirai.
Le duc lui prit la main en signe de remercinient rt continua :
— Tâchez surtout de savoir quelle est cette jiiuue lille, cette A'i\a, ses principes, sou caractère. Est-ce par la fortune, par l'ambition, par la vanité qu'on pourrait la séduire?
— Quoi ! mon père, vous voudriez...
— Achever glorieusement ce que la comtesse avait entrepris et n'a pu mener à bien.
— Vous!., est-il possible?
— l'ourquoi pas? dit le ministre en souriant d'un air de niépris;un tel obstacle doit-il arrêter un instant un homme d'État? Si le roi, comme je le présume, est sérieusement amoureux, il sera beaucoup plus facile et plus prompt de céder à cet amour que de le combattre. Ce sera fini plus tôt d'abord, et dans quelques jours il n'en sera plus question.
— Vous croyez?
— J'en suis sûr. .'MIez prendre les informations que je vous demande, et venez me retrouver chez le roi, où pereonne ne peut entrer que moi... et vous, mon his. Je vais en donner l'ordre.
Le duc d'Uzède consterné se rendit chez la comtesse, et le ministre chez sou souverain.
Il le trouva pâle et soutiVanl. Il avait passé une mauvaise nuit, il avait eu la lièvre ; mais elle était tombée, et il ne restait au roi qu'un extrême abattement.
Il était redevenu lui-même, c'est-à-dire incapable de prendre aucune résolution. Sa faiblesse l'empêchait, dans ce moment, de lier deux idées ensemble, et il ne pouvait rien s'expliquer des événements de la veille.
Le duc s'aiTêta près du lit de sou maître, le regarda avec intérêt, avec douleur; une larme même, une larme ministérielle roula dans ses yeux et vint tomber sur le royal couvre-pied.
Le roi, ell'rayé, se crut tres-malade.
— Est-ce qu'il y a du danger? s'écria-t-il.
— Oui, mon maître, oui, mon auguste maître, si vous cessez d'avoir confiance en votre fidèle serviteur, ou plutôt en votre meilleur ami. Que vous ai-je fait, mou roi, pour que vous vouliez ainsi me cacher vos peines, ([uand mon devoir est de les partager?
— Que ilis-tu? dit le roi étonné en se levant sur son séant.
— Que je suis profondément allligi' et m.illi"areux
d'avoir appris autrement que par Votre Majesté les tourments qu'elle emluri-.
— Quoi ! tu les connais!
: — Oui, oui, mon roi... et je viens les soulager.
— Serait-il possible! tu ne les désapprouves pas !.. tu ne me blâmes pas!..
— Moi, vous blâmer, sire! N'est-il pas des sentiments dont on n'est i)as le maître? dont on ne peut se défendre? M'appartiendrait-il de blâmer une atreclion exclusive et sans borne, moi qui n'ai jamais pu cesser de l'éprouver pour Votre Majesté, moi qui, dans ce moment encore, suis {)rèt à me dévouer pour elle... malgré son ingratitude !
j — Ali! s'écria le roi attendri, tu dis vrai... j'étais î un ingrat... j'aurais di\ te confier tout... mais comî ment le faire en ce moment, où je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive?
— Je viens vous l'expliquer, sire... et y porter remède.
— Mon ami, mon sauveur! s'écria le roi... quoi! tu viendrais toi-même... tu consentirais...
— A tout au monde plutôt que de voir souffrir Votre Majesté; n'est-ce pas le premier et le plus sacré de mes devoirs? Voyons, sire, ajouta-t-il d'un ton paternel, voyons, qu'y a-t-il?
Le roi, qui, depuis longtemps s'était attendu à des remontrances et à des reproches, et qui, pour cette seule raison, s'était caché de son ministre ou plutôt de son précepteur, le roi se sentit délivré de toutes ses craintes. Sa confiance était gagnée... et, comme tous les amoureux qui ont le bonheur d'avoir des peines, il ne put résister au plaisir de les raconter.
— Imaginez-vous, mon cher duc, dit étourdiment le roi à son ministre, que c'était le jour où je me suis égaré à la chasse avec le duc d'Uzède, votre fils.
— Comment ! s'écria le duc eu fronçant le sourcil, Uzède ne m'en avait rien dit.
Un instinct de di'licatesse et de convenance fit comprendre au roi qu'il allait compromettre près de son père son ancien confident, qui s'était exposé pour le servir; et par uu sentiment de générosité ou de prévoyance, car le duc pouvait encore lui être utile, il s'écria :
— Uzède n'en savait rien. J'étais entré seul dans uu pavillon pour me mettre à couvert de la pluie, et lui, jiendant ce temps, allait à la découverte pour reconnaître où nous étions et demander notre chemin.
A cette restriction près et on taisant la part que le duc d'Uzède avait prise à cette intrigue, le roi raconta à son ministre à peu près fout ce qui s'était passé entre lui et une jeune fille inconnue, et comment cette jeune fille l'avait cru don Augustin, tandis que lui-même la croyait la nièce de la comtesse.
lî lui avoua que depuis ce moment il n'avait cessé de penser à elle et de l'aimer. Puis, passant légèrement à côté de, la vérité, il expliqua comment il avait supplié la comtesse de la présenter à la cour, et comment celleci, persuadée qu'il s'agissait de Carmen d'Aguilar, sa nièce, s'était empressée d'arriver la veille au bal, sur une lettre de lui, le roi !
— A h ! Votre Majesté avait écrit elle-même à la comtesse? dit le duc du i air iudili'ereut.
PIQUILLO ALLIAGA.
— Eh oui, sans doute une simple lettre d'invitation...
— C'est ce qu'il y avait de mieux, dit froidement le ministre.
— N'est-il pas vrai?... Parce que cet engagement... je veux dire cette invitation, balbutia le roi en se rejirênant, était dans la supposition qu'elle avait quelque pouvoir sur cette jeune fille.
— Elle n'eu a aucun, dit le ministre avec aplomb.
— Vous le croyez ?
— J'en suis certain.
— C'est bien différent alors ! s'écria le roi vivement.
— Comme je le disais à Votre Majesté, il ne s'agit que de s'entendre.
— Mais quelle est donc cette belle inconnue?
— Une orpheline élevée par don Juan d'Aguilar avec la senora Carmen, qui ne la quitte jamais, et qui la traite comme sa sœur.
— Voilà d'où vient l'erreur, dit joyeusement le roi... au château du Duero, à la promenade... à l'hôtel d'Allamira, toujours ensemble.
— C'est, en eflet, à l'hôtel d'Altamira qu'elle habite, dit le ministre.,, mais avec Carmen et non avec la comtesse.
— Et son nom, mon cher duc, son nom?
— Aixa.
— Et vous me répondez que je pourrai la voir, qu'il n'y aura pas d'obstacle?
— Il y en aura sans doute ; mais pour ne pas en triompher, il faudrait que les amis ou les serviteurs de Voire Majesté eussent bien peu de zèle ou d'adresse.
— Mon cher duc, s'écria le roi, je n'espère qu'en vous ! c'est de vous seul désormais que dépendra mon bonheur.
Et guéri par cette seule idée, le roi , qui passait aisément de l'accablement le plus profond à la joie la plus vive, se leva et déjeuna comme s'il eût été déjà assuré de plaire à'celle qu'il aiuiait.
Le duc d'Uzède, cependant, s'était rendu près de la comtesse, et lui avait raconté comment le ministre, s'appropriant son idée, prétendait l'exploiter à son avantage et donner lui-même une maîtresse au roi, maîtresse qui, choisie et présentée par lui, n'agirait que par son influence et ses conseils, et que cette favorite sur laquelle reposaient désormais toutes ses espérances, n'était autre qu'Aïxa.
— Aïxa ! s'écria la comtesse stupéfaite et qui ne pouvait s'expliquer un pareil événement. Mais, furieuse de ses projets renversés, et plus furieuse encore de ceux que méditait le duc, elle jura en elle-même de les déjouer. Il n'y avait pas de temps à perdre, elle monta à l'instant même chez Aïxa.
Avec une feinte bonté et une feinte indignation, elle se hâta de lui raconter les infâmes complots qui se tramaient contre elle.
— Ce n'est pas possible ! dit Aïxa étonnée.
— Cela est, mon enfant, je vous le jure. On veut vous tromper, vous séduire; trafiquer de votre honneur. Le duc de Lerma l'a promis; mais il oublie que vous m'êtes confiée , que vous êtes sous ma garde et que je veillerai sur vous connue sur ma nièce, comme sur ma propre enfant.
— Expliquons-nous, madame, dit Aïxa froidement et sans se laisser émouvoir par ces protestations de tendresse ni par cet étalage de grands principe». L'amourpropre ne m'aveugle pas au point de me faire croire à des passions surnaturelles. Le roi m'aime, dites-vous ! Comment cela serait-il arrivé?
— Je l'ignore... mais il vous aime.
— Où m'aurait-il vue?
— Je n'en sais rien, senora... C'est à vous que je le demanderai... ou plutôt à Carmen ; je saurai comment elle n'a pas même reconnu hier soir, ce don Augustin avec qui elle a passé toute une soirée.
— Que dites-vous senora?... le seigneur don Augustin...
— C'était le roi !
O'cieU.... qu'avez-vous? dit la comtesse en voyant Aïxa qui changeait de couleur... d'où vient ce trouble ?
— D'une cause toute naturelle, répondit Aïxa avec franchise : c'est que c'est moi qui, au château de Duero, ne connaissant point l'hôte que vous attendiez, ai reçu le seigneur don Augustin...
— Vous! dit la comtesse, pâle de colère.
— Moi-même.
— Dans quelle intention? dans quel but?
Aïxa allait le lui dire, puis se rappelant la recommandation et Jes soupçons de don Fernand, qui, dans ce moment plus que jamais, lui paraissaient vraisemblables, elle répondit froidement :
— Je vous ai dit ce qui était... Le reste est inutile et me regarde seule.
La comtesse poussa un cri et se frappa le Iront de sa main.
Cette substitution qu'elle ne comprenait point et qu'Aïxa refusait d'expliquer, le mystère qui environnait cette jeune fille , la singularité de son existence, de sa conduite, de son caractère, et jusqu'à cette fortune inconnue dont elle paraissait disposer, tout faisait I croire à la comtesse qu'elle était jouée, qu'il y avait I pour séduire le roi quelque intrigue secrète tramée par 1 cette jeune fille et les siens, intrigue qu'elle-même 1 avait secondée et fait réussir sans le savoir.
— Je saurai le motif de cette ruse, de cette indigne I trahison.
— Une trahison, senora ! répondit Aïxa avec fierté.
— Oui... vos projets me sont connus. Le danger contre lequel je venais vous prémunir était depuis longtemps désiré, ambitionné par vous !
— Qu'osez-vous dire ?
— Vous vouliez captiver le roi, vous en faire aimer, le voir à vos pieds, pour arriver au pouvoir, pour régner sous son nom !
— Ah! s'écria Aïxa avec indignation, j'y vois clair maintenant! Vous vous êtes trahie, madame; vous venez de m'apprendre vos projets, de m'initier à vos idées et à votre plan; ce que vous me reprochez, vous vouliez le faire, et l'infanue dont vous m'accusez est la vôtre !
— A moi !
— A vous ! sœur de don Juan d'Aguilar et tante de Carmen! Vous vouliez vemire votre nièce, trafiquer de sou honneur, pour arriver par elle au pouvoir suprême, et gouverner le faible monarque.
PIQUILLO ALLIAGA,
ir,i
La comtesse fit un geste de colère; mais Aïxa, sans se laisser intimider et la foudroyant de son regard, continua avec force :
— C'est pour déshonorer votre nièce, votre fille, celle qui vous était ci)nfiée par son père à son lit de mort, c'est pour la faire trouver seule et en tète-à-tète avec le roi au château de Duero, que vous avez éloigné tous vos gens, que vous avez prétendu être malade, que vous avez envoyé Carmen à ce pavillon où, sous le nom d'un parent à vous , du seigneur Augustin de Villa-Flor, le roi l'attendait.
— Kt en amie généreuse, s'écria la comtesse, vous lui avez dérobé le déshonneur qui la menaçait ! Vous lui avez enlevé à votre profit le cœur eli'amour du roi ! Dévouement sublime ! vertueuse spéculation qui vous
; place sur le trône du monarque ! vous, maîtresse ! adorée ! favorite toute-puissante !
j Aïxa jeta sur elle un regard de mépris ; I — Je ne suis point la maîtresse du roi, et ne la serai Jamais.
I A ces mots, et malgré sa colère, la comtesse sentit un
I rayon d'espoir se glisser en son cœur.
! — Si vous me connaissiez, senora, vous sauriez que
! je regarde comme un opprobre ce que vous autres,
i nobles dames de la cour d'Espagne vous regardez
' comme un honneur. Cet honneur, je saurai m'en pré-
' server, je vous le jure, vous pouvez vous en rapporter
I à moi. Et maintenant, madame la comtesse, veuillez
1 m' écouter. Par égard pour le sang dont vous sortez, par
! reconnaissance pour don Juan d'Aguilar qui fut votre
frère et mon protecteur, je ne dirai à personne, pas
1 même à Carmen, ce que je viens de découvrir. Mais si
, vous osez donner suite à vos projets sur elle, si vous
tentez de la ravir à don Fernand d'Albayda sou fiancé,
bu d'empêcher d'aucune manière leur mariage, je pu-
; blierai votre infamie. J'en demanderai justice à la
cour, à la reine, et... ajouta-t-elle en souriant avec
ironie, au roi lui-même ! c'est la seule manière dont
j'userai du pouvoir que vous me supposez sur lui. Que
je ne vous retienne plus, senora, coutiiiua-t-elle avec
dignité.
La comtesse sortit, la rage dans le cœur, et rêvant déjà sa vengeance.
Pour comble de dépit, elle rencontra dans l'escalier un page du roi portant une magnifique corbeille.
— D'où vient, seigneur Cardenio, cette masse de fleurs?
— De la part de Sa Majesté.
— El pour qui ?
— Pour la senora Aixa.
La comtesse indiqua de la main l'appartement d'Aixa, et rentra dans le sien.
Le soir même Uzède se rendait chez le roi; il y trouva le duc de Lerma qui ne le quittait plus.
— Sire, lui dit-il, il faut renoncer à un amour im- ])ossible et sans espoir.
Le roi pâlit, et le tremblement dont il fut saisi prouva au ministre la violence de la passion qui déjà maîtrisait son cœur. A peine si ses lèvres blanches et tremblantes purent répéter ces mots :
— Impossible!., sans espoir ! et pour<iuoi ?
— Parce que rien n'égale la fierté et l'insolence de
cette jeune fille, qui regarde comme un opprobre les soins et les vœux dont l'honore Votre Majesté... Je n'oserais même répéter ici les termes injurieux dont elle s'est servie; il n'y aurait pas même assez de justes châtiments pfjur elle !
— Dis toujours, murmura le roi.
Le duc, à qui la comtesse avait fait la leçon, mit alors sur le compte de la pauvre Aïxa plus d'otfense de lèse-majesté qu'il en aurait fallu pour lui faire passer le reste de ses jours dans les cachots de l'inquisition ; mais au lieu de se montrer furieux, le roi ne parut qu'accablé. Il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et dit avec douleur, enjoignant les mains :
— Mon Dieu ! que lui ai-je fait pour me traiter ainsi ! moi qui la respecte et qui l'aime tant !
Un rayon d'espoir vint alors briller à ses yeux.
— Tout ce que tu me dis là, s'écria-t-il en s'adressanl à Uzède, l'as-tu entendu d'elle-même?
Uzède hésita un instant et dit en balbuliaut :
— Non, mais je l'ai appris de la comtessi\.. qui en était indignée...
— La comtesse est suspecte, dit le ministre avec un air de profondeur.
— N'est-il pas vrai ! s'écria le roi avec joie.
— Mais ce qu'il y a de certain, reprit le duc d'Uzède en voyant que la victoire allait encore lui échapper de ce côté, ce qu'il y a de positif, c'est qu'elle a renvoyé la corbeille de fleurs que Sa Majesté lui avait fait l'insigne honneur de faire porter chez elle par un de ses pages ; galanterie bien innocente et bien permise sans doute !
— Elle l'a renvoyée ! dit le roi avec désespoir, et comme si quelque grand fléau fût venu fondre sur la monarchie espagnole.
— Elle l'arenvoyée, reprit le ducd'Uzède avec force, en déclarant qu'il y avait sans doute erreur, que ce n'était point pour elle, attendu qu'elle n'était point et ne serait jamais la maîtresse du roi. Voilà ses propres paroles.
— Mon Dieu! reprit le roi avec douceur. Je n'en demande pas tant. Je ne veux ni la forcer, ni la contraindre... elle m'aimera... si elle le veut... si elle le peut ! Tout ce que je désire, c'est de la voir, de la voir tous les jours. Vous ne savez pas, dit-il, en s'adressant au ministre, combien il y a de charme et de douceur dans sa conversation. J'ai passé presque toute ma soiréeavec elle... cette%oirée a été la plus douce de ma vie, et tout ce que vient de me dire d'Uzède est si loin de son ton et de ses manières, que cela me semble impossible ; je voudrais l'entendre d'elle-même, de sa bouche, pour le croire !
— Votre Majesté, dit le duc d'Uzède en pâlissant, ne peut cependant se rendre chez elle tous les jours, sans se compromettre et s'abaisser à tous les yeux.
— Il a raison, dit le ministre.
— D'ailleurs, j'ignore si la fière A'i\a consentirait même à recevoir Votre Majesté.
— Comment donc faire? dit le roi, qui se désolait et se di'pitait comme un enfant à qui l'on refuse ce qu'il désire. Qu'elle vienne alors ici, au palais ; je la verrai de temps en temps le soir, comme toutes les autres dames préseatées à la cour.
IMQUILLO ALLIAGA.
— Impossible, reprit encore le duc d'Uzède. Le roi le regarda avec impatience et colère.
— Oui, sans doute, sire, reprit celui-ci sans s'apercevoir du mauvais eflet que produisit son insistance; la fille de don Juan d'Aguilar, la noble Carmen, pouvait être présentée à la cour; mais Aï\a, fille d'un roturier, d'un oliicierde fortune tué en Irlande, u'aaucun droit, aucun titre à cette faveur.
— Taisez-vous ! dit le roi furieux.
— Ce serait soulever contre vous toute la grandesse d'Espagne, tous les nobles de la cour, qui tiennent à leurs droits et privilèges plus qu'à la vie.
— Je vous ait dit de vous taire ! répéta le roi hors de lui-même. Il est bien étonnant que je ne trouve autour de moi que des gens mal intentionnés, des ennemis de mon repos et de mon bonheur.
— Vous oubliez que je suis là... près de vous, dit le ministre avec douceur, et je vous promets, moi, que, d'ici à quelque temps, la senora Aïsa sera présentée à la cour^ sans exciter aucun murmure, aucune réclamation.
— Est-il possible! s'écria le roi avec joie.
— Et Votre Majesté la verra tous les jours.
— C'est tout ce que je demande... Elle finira, j'en suis sûr par être touchée de mon amour... Je me rappelle ce qu'elle m'a dit au pavillon du parc, sa bonté, sa douceur... j'avais déjà gagné son amitié... elle me l'avait promise... elle me l'avait donnée. Ainsi, tu comprends ! que je la voie seulement, je n'en demande pas davantage.
— Votre Majesté sera satisfaite, je vous le jure.
— Tu me le jures ! Ah ! s'écria le monarque avec enthousiasme, ils ont beau dire et vouloir te renverser, personne n'aura jamais cette habileté, ce talent, ce génie des affaires qui triomphe de toutes les difficultés, et surtout, ajouta-t-il avec effusion, ce dévouement sans bornes qui t'assure à jamais notre royale aflection.
Dès ce moment, le monarque ne fit plus attention au duc d'Uzède, qui lui était devenu complètement indifférent, et le duc de Lerraa, possédant la confiance exclusive et l'amitié de son souverain, se vit plus que jamais assuré du pouvoir.
Il n'oubliait pas que c'était à la condition de réussir. Il l'avait juré! Son seul but maintenant était d'attirer Aïxa à la cour et de l'y fixer, n'importe par quel moyen.
Autant il avait été opposé à la passion du roi, autant maintenant il comprenait la nécessité de la seconder. La comtesse, de sou coté, n'avait plus qu'une pensée et qu'un espoir : entraver les desseins du ministre et empêcher l'élévation d'Aïxa.
C'était, comme on le voit, un changement complet de manœuvres.
Quant à Escobar et au père Jérôme, toujours prêts à servir les desseins de la comtesse, ils se disaient, en partant pour prendre possession du magnifique couvent d'Alcala de Héuares : — Nous avons eu raison d'exiger des garanties. jLes places inamovibles sout bien rares, et l'ailection des rois bien ambulatoire !
Un matin, après le dtyeuner, Carmen était restée dans le salon près de sa tante, et à côté d'Aïxa, qui maintenant ne la quittait plus. Depuis sa conversation avec '.a comtesse, Aixa avait tenu, parole. liieu dans ses
manières n'avait pu faire soupçonner ce qui s'était passé ; mais dans sa défiance, elle veillait sur la fiancée de don Fernand.
Les deux jeuues amies parlaient de celui-ci et d'une lettre qu'on venait de recevoir dehii; elle avait été apportée à Madrid par un courrier de cabinet chargé pour le ministre de dépèches importantes arrivant également de Lisbonne.
Les deux battants de la porte s'ouvrirent, et au grand étonnement des trois dames, un valet de la comtesse annonça à voix haute :
— Son Excellence monseigneur le duc de Lerma, premier ministre !
Depuis longtemps la comtesse, brouillée avec le duc, ne le recevait plus chez elle, et d'après les derniers événements, une semblable visite devait encore plus exciter sa curiosité.
Le duc salua avec grâce les dames, et s'adressant à la comtesse :
— Pardon, senora ! ma présence dans l'hôtel d'Altamira vous paraîtra sans doute bien audacieuse.
— Elle ne nous paraîtra qu'agréable, monseigneur 1 répondit la comtesse, moins irritée de sa visite qu'impatiente d'en connaître le motif.
— Mais l'ordre de Sa Majesté sera mon excuse, dit le duc. Je viens, au nom du roi, apporter un message, et en mon nom réparer une injustice.
Il se retourna alors vers Aïxa et s'arrêta un instant . En contemplant ses traits si beaux et si réguliers, l'éclat de ses yeux, la fierté de sou front et le charme répandu sur toute sa personne, il comprit la passion du roi.
Ce qui lui paraissait absurde et extravagant, lui sembla dès ce moment tout naturel; et sa seule crainte fut qu'un pareil amour ne devînt un jour ime puissance capable de balancer et de renverser la sienne.
— Senora, dit-il à lajeune fille, vous êtes orpheline?
— Oui, monseigneur !
— Mais non pas sans famille, s'écria Carmen , car c'est ma sœur !
— Votre père, continua le ministre, Diego Lopez ( c'est le nom que l'on m'a dit ), était un brave militaire, sergent dans l'infanterie espagnole?
Aïxa fit un signe aflirmatif, et la comtesse un geste d'étonnement.
— Diego Lopez a été tué sous les murs de Baltimore, lors de l'expédition de don Juan d'Aguilar en Irlande.
— Oui, monseigneur.
— Sa Majesté, qui ignorait ces circonstances, les a apprises par moi. La récompense que l'on n'a pu donner au brave soldat, revient de droit à sa fille, et j'ai proposé au roi... pour elle...
— Quoi donc? dit la comtesse d'un air railleur. ..
— Un établissement honorable, répondit gravement le duc, un mariage digne d'elle et de son auguste protecteur.
— Un mariage?., à moi?., dit Aïxa tout •.■tonnée.
— Oui, senora : le duc de Santareni; l'un des plus nobles seigneurs de l'Alentejo et de tout le Portugal, demande votre main...
— ti serait vrai! s'écria Carmen avec joie.
PIQIJILLO ALÛAfiA.
ir,f)
— Un vieux seigneur, dil la comtesse avec dédain; je l'ai connu autrelbis.
— Celui que vous avez connu n'est plus, dit le duc. Son fils, le duc de Santarem, est jeune, c'est un lieau l't lii-illantcavalierqui apporte à celle qu'il choisit des liieus iunnensês en Portugal et en Espagne, nu trèslieau château situé aux environs de Tolède, un hôtel à Madrid, et de plus le titre de duchesse.
Tout cela paraissait si beau, si loyal, si extraordinaire, que la comtesse d'Altamira ne pouvait y croire.
Elle devinait bien, elle si habituée aux intrigues des cours, le motif secret qui guidait le duc ; mais elle ne pouvait comprendre comment le duc de Sautarem consentait à s'y associer; car c'était réellement l'hérilier d'une di's premières familles de la monarchie, et uièuie,sans arrière-pensée d'une position encore plus Ijrillantc, ce mariage seul oftrait déjà, pour Aïxa, un rang et des avantages dont s'indignait la comtesse.
Quant à Aï\a, froide et immobile, ne témoignant ni joie ni surprise d'une pareille alliance, elle, semblait plongée dans une profonde rétlexion dont elle sortit en disant :
— Je vous remercie, monsieur le duc, ainsi que Sa .Majesté, de l'honneur qu'elle veut me faire en s'occujiant de mou avenir; mais dans une afl'aire aussi iniiiortante et aussi grave, on ne peut prendre sur-lechamp une résolution, et je demande à Votre Excell(!nce le temps d'y réfléchir.
— C'est trop juste, senora ; quel temps demandezvous ?
Aïxa sembla calculer et répondit :
— Je demande dix jours, monseigneur.
— Impossible, senora; songez donc que le duc de Saulavem et que le roi lui-même attendent une réponse plus prompte... et je vous supplie en grâce...
Aïxa, sans prendre le moins du monde eu considélation la prière et l'insistance du duc, répliqua froidement et du même ton :
— Je demande dix jours.
— Mais cependant, senora...
— Pas un de moins, dit Aïxa.
Le duc s'inclina jusqu'à terre avec respect ; puis, saluant moins profondément les deux autres dames, il sortit de l'hôtel d'Altamira.
Un instant après, ou entendit rouler sa voiture, el la <'(imli>sse, contemplant le sang-froid d'Aixa, se dit en l'Ue-mème avec dépit :
— lui vérité, elle serait sultane favorite de])uis six mois, qu'elle ne parlerait pas au minisire avec une dignité plus insolente et plus royale.
Sans adresser la parole à la comtesse, Aïxa sortit avec Carmen, qui lui dit : — Quelle est ton idée '!
— Mon idée, à moi, répondit vivi'Uient Aixa, siîcait de refuser.
— VA comment le faire sans mécontenter le roi?
— Je l'ignore.
— Et surtout son uiinistre'/
— J'ai dix jours devant moi; Diei m'inspirera quelipie bonne idée.
Aïxa se retira dans son appartement pour réiléchir à loisir, mais dès qu'elle se vit seule, elle ferma sa porte au verrou, et courut à son secrétaire.
Pendant qu'elle écrit vivement et longuement, voyons ce qui avait donné au duc de Lerma rid('e de ce mariage, et quel concoLU'sde circonstances lui avait permis d'en tenter l'exécution.
Il cherchait, comme nous l'avons dit, les moyen? de tenir la promesse faite par lui à son auguste maître, celle d'amener Aïxa à la cour.
Il avait reçu, (pielques jours auparavant, des dépèches importantes de Fernand d'.\ll)ayda, datées de Lisbonne. Fernand aiiprenait au ministre que quelques rassemblements sans consistauci;, quelques révoltes partielles avaient été prompternent dissipés par son activité et par sou zèle.
Il pensait qu'on ne devait point sévir contre de malheureux paysans, i)ris les armes à la main, qui n'étaient coupables, après tout, (|ue de s'être laissé entrainerpar les suggistionsde quelques grandsseigneurs dont ils étaient les vassaux ; que c'était contre ceux-là qu'il était plus juste de déployer de la sévérité; qu'il regardait, comme fauteurs secrets de ces troubles, le comte de Pombal, le marquis d'Atalaïa et le duc de Santarem ; qu'il avait des preuves évidentes contre les deux premiers et qu'il ne tarderait pas à en obtenir contre le troisième.
Il Unissait en demandant les ordres du roi et de sou ministre.
Le duc répondit : S'assurer du comte de Pombal et du marquis d'Atalaïa et leur faire leur procès; quant au duc de Santarem, l'envoyer sur-lc-chanip à Madrid , sous bonne escorte, tout en continuant la recherche des preuves qui peuvent le faire condamner. Don Fernand expédia sur-le-champ le prisonnier qu'on lui demandait, et écrivit au ministre qu'il le suppliait de suspendre à l'égard des coupables les voies de rigueur, persuadé que leur seule arrestation suffirait pour tout pacifier.
Le duc de Santarem actuel était le fils de celui dont nous avons parlé dans les premiers chapitres de cette histoire; de celui ([ui, dans une partie de chasse dans les montagnes de l'Alentejo, s'était arrêté chez Géronima, la femme du contrebandier, hasard malheureux pour le contrebandier Balseiro, pour sa femme et surtout pour le pays, puisque, sans cette rencontre, le capitaine Juan-Baptista Balseiro, dont nous avousplusd'une fois entretenu nos lecteurs, n'aurait probablement pas vu le jour! perte pri'cieuse pour tous ceux qui plus tard eurent le malheur d'avoir des relations avec le capilaine.
Ni, us ne prétendons pas dire que le même sang eût produit les mêmes effets, et qu'il y eût la moindre comparaison à établir entre le bâtard du duc de Santarem et son héritier légitime.
Celui-ci, élevé en tils de bonne maison, avait de la tenue, du courage el des principes eu dose sufUsante, un peu de fatuité et de recherche dans les manières, beaucoup diuqi.irtance et pas le moindre jugemeut. Ai)i-ès la mort de son père, qui vt^uait de lui laisser une fort belle fortune, il s'ennuya dans ses terres, s'iudigua de ne rien être, et s'avisa de conspirer conti-e l'Espagne et contre le duc de Lerma, pour passer son temps et faire quelque chose.
Mais trop grand seigneur pour metti-e la main
PIQUILLO ALLIAGA.
yj \^<O^TiHO
PAUll'Sr.o.
Il tenait à U main une losgue discipline formée de plusieurs bandes^d'on cuir souple el Oeiible
l'œuvre, il se contenta de tracer les plans, de donner des ordres du fond de son château , et de mettre en avant ses vassaux, qu'il enrégimenta et solda généreusement.
Tout cela lui paraissait charmant et l'amusait beaucoup.
Mais dès l'arrivée de Fernand et aux premiers coups de mousquet, il trouva déjà les conspirations moins agréables , et il fut tout à fait dégoûté, lorsque, sans respect pour son nom, son rang, et sa naissance, on vint le prendre dans son château, le jeter dans une voiture très-dure, très-cahotante, et quand, escorté par un détachement d'alguazils, il roula jour et nuit, sans s'arrêter, jusqu'à Madrid.
Pendant la route il eut le temps de réfléchir et de se dire que lorsqu'on était jeune et riche, qu'on avait de belles terres et de beaux châteaux en Portugal et en Espagne, qu'on pouvait boire, manger, chasser, avoir à son aise des passions et des défauts, jouir enfin gaiement de la vie, il était bien absurde d'aller l'exposer
dans des complots dont personne ne lui saurait gré, excepté ses héritiers. Mais le mal était fait, et sa frayeur redoubla, lorsque, arrivé à Madrid, il fut amené devant le duc de Lerma.
— Monsieur de Santarem, lui dit froidement celuici, vous avez conspiré, dans l'Alentejo. Vous avez fomenté une révolte contre le roi.
— Moi, monseigneur, s'écria le duc, qui comprit qu'à tout hasard il y avait plus de profit à nier son crime qu'à l'avouer, cela n'est pas ! on m'a calomnié !
— Nous avons les preuves , dit le ministre avec le même sang-froid.
Il ne les avait pas encore ; mais il vit, à l'air terrifié du jeune conspirateur, qu'il n'en avait pas besoin.
— J'ai écrit à don Fernand d'Albayda, qui les a en son pouvoir, de me les envoyer, continua-t-il, et dès qu'elles seront arrivées et soumises au conseil, aucune puissance ne pourra vous sauver ni empêcher votre tète de tomber sous le glaive du bourreau.
A ces paroles, prononcées avec une emphase et une
PIQUILLO ALLIAGA.
sévérité oflicielles, le jeune duc de Santarem sentit tout son sang reiluer vers son cœur.
Il n'avait aucune bonne raison à donner; rien ne plaidait en sa faveur; c'était étourdinient, gratuitement et sans prétexte personnel ni plausible, qu'il s'était jeté dans une pareille échauffourée. Il baissa donc la tête et murmura les mots de clémence royale et de pardon.
— Un pardon, reprit le duc, certainement, eu égard à votre étourderie et à votre jeunesse... Sa Majesté pourrait peut-être, à ma recommandation, consentir à l'accorder ; mais qui nous dit que, de retour dans vos terres et parmi vos vassaux, vous ne recommencerez pas?
— Jamais, monseigneur... Jamais, je vous le jure.
— Les affaires d'État ne se traitent pas ainsi. Il nous faudrait, si l'on vous faisait grâce, prendre des précautions rigoureuses.
— Toutes celles que vous voudrez, monseigneur, je m'y soumets d'avance.
LAGNY — Imprimer!.- de VlAUT ./l .'.e - K. «.—
— D'abord, vous seriez obligé de résider à Madrid, de n'en point sortir sans notre permission.
— J'y consens.
— Il faudrait ensuite, pour calmer la fougue et l'effervescence de vos passions, vous établir, vous marier.
— S'il ne tient qu'à cela !
— Un instant ! Nous nous chargerions de choisir nous-même la femme qui vous conviendrait, car nous connaissons l'influence que peut exercer une femme sur l'esprit et les résolutions de son mari.
— Trop heureux, monseigneur, de tenir une épouse de votre main.
— J'y songerai, dit le ministre, et j'en parlerai au roi.
Le jeune prisonnier fut reconduit dans son cachot; cachot humide et infect, qui convenait fort peu aux habitudes élégantes et recherchées du duc de Sautarem, lequel était tant soit peu pelit-maitre. Les trois jours qu'il y passa lui parurent dos siècles.
— Par saint Jacques ! s'écria-t-il, prison pour prison.
iG2
PIQUILLO ALLIAOA.
j'aiinorais inioiix me iiiiiricr, f'ùt-cu avri; riiil'uitu du Congo.
Il (■■tait dans celle disposiliou d'esijrit lois([u'il panit de nouveau devant le uiiiiistre.
— Le roi a eu égard aux raisons que j'ai lait valoir on V'ilre faveur, il vouà donne Madvid pour prison,
Le jeune homme tressaillit de jûiiJ.
— Il vous choisit pour femme, la lille d'un ancien servileiM', un hrave soldat tué en Irlande, Aïxa Lopez.
— L'ne vieille fille? dit Santarem en hi'silant.
— Non, elle est jiniue.
— Ht laide ?coutinnaleje,unehoninie;maisc'esl égal.
— Non, elle est charinaule, mais sans fortune.
— S'il ne tient cju'à cela, je ne sais que faire de la mienne.
— A merveille, jeiuie homme. En égard à votre générosité et à voire désintéressement, le roi, j'en suis persuadé, vous permettra Je lui présenter votre femme, madame la duchesse.
— Je ne demande pas miauï.
— Voire grâce pleine et entière dépendra alors de vous' et de voire conduite. Si elle est ce qu'elle doit être, nul doute que vous ne rentriez en laveur auprès de Sa Majesté, mais si l'on avait à se plaindre de vous, si vous osiez encore vousrévultercautre l'autorité royale...
— M'en préserve le ciel !
— Les preuves de votre première réhellion esisteront toujours, elles seront là... et la prison d'où vous sortez peut se rouvrir à l'instant.
— Ce que j'en ai vu me suffit, et Sa Majesté peut compter désormais sur le sujet le plus fidèle, le plus dévoué et le plus soumis.
— Bien ! je vais rendre compte au roi de notre conversation.
Santarem fut reconduit dans une chambre plus élégante, mieux éclairée, plus couvenable, eu un mot, et il attendit cette fois avec plus de patience sa liberté définitive.
Le duc, pendant ce temps, se rendait près d'Aïxa, et nous avons vu le résultat de sa visite.
Le roi, tout en se désolant des délais qu'il avait encore à subir, ne pouvait s'empêcher de rendre justice à l'habileté et au talent de son ministre.
Ce mariage , il est vrai, lui avait d'abord grandementcoùté; mais il fallait alors renoncer à voir Aïxa, car c'était le seul moyen de l'amener à la cour, et de l'y placer dans une position honorable.
Ce qui le consolait, c'est que ce n'était qu'un mariage de convenance; qu'Aïxa ne pouvait aimer un honnue qu'elle ne connaissait pas. Et puis ce mari qui restait toujours sous le poids d'un jugement capital, et que l'on pouvait, d'après sa docilité, amnistier ou faire disparaître à volonté, lui paraissait une combinaison diplomatique d'une grande supériorité, et il ne pouvait se lasser d'admirer l'esprit facile et inventif du ministre auquel il avait remis le gouvernement de l'Espagne.
Le duc de Lernia cependant, loin de s'abandonner à la canlîancc que demne le succès, redoutait toujours quelque sourde et adroite manœuvre de la comtesse, et quoiqu'il y eût entre eux, eu ce moment, comme une trêve tacite, le duc ne désarmait pas, et restait tou-
jours sur le pied de guerre. L'hôtel d'Altamira était entouré d'espions; les moindres démarches étaient observées ; tout ce qui entrait dans l'hôtel, tout ce qui en sortait était l'objet de la surveillance la plus active.
Les dix jours étaient expirés. Ou entendit, à la mèuie heure que la première fois, -rouler le carrosse du duc, et lui-même se présenta dans le salon. Aixa et Carmen venaient d'y arriver, et pour rien au monde la comtesse n'eût voulu manquer à cette séance.
— Je viens, senora, dit gracieusement le duc, chercher votre réponse.
— Je suis désolée, monseigneur, d'avoir fait attendre aussi longtemps Votre Excellence.
— Peu importe, senora, si je dois recevoir une bonne nouvelle.
— Dans le sens que vous daignez y attacher, monseigneur... elle ne l'est pas... car après m'ètre bien consultée.., il m'est impossible...
— D'accepter! s'écria la comtesse...
— Oui, madame, répondit froidement Aïxa.
Il était dit que la comtesse ne pourrait jamais s'expliquer la conduite de la jeune fille; mais elle voyait, en ce moment, le duc déconcerté dans ses projets; c'était un triomphe pour elle, et elle l'acceptait comme tel, de quelque manière que lui vint la victoire. I-^lle jeta sur son ennemi un regard de joie qui s'atténua fout à coup, en voyant le duc beaucoup moins humilié' qu'elle ne l'espérait.
Il contemplait Aixa d'un air calme et avec un sourire à demi railleur.
— Je ne doute point, dit-il lentement, que, pendant ces dix jours, la senora n'ait pesé toutes les raisons pour et contre ce mariage; mais j-e crois (jn'elle en a oublié quelques-unes qui ne lui auraient pas permis d'hésiter.
— Je ne le pense pas, dit Aixa.
— Et moi, j'en suis siir, et si la senora veut me permettre, non pas de le"s faire valoir auprès d'elle, mais seulement de les lui rappeler, je suis persuadé qu'à l'instant même elle changera de résolution.
— La senora n'a pas cette habitude, dit la comtesse d'un air railleur, et malgré tous vos talents, monsieur le duc, je crains que votre négociation ne réussisse pas.
— Je ne saurais partager vos craintes, madame la comtesse, répondit gravement le ministre, et si la senora veut m'bouorer d'un entretieu particulier... ajouta-l-il eu regardant la comtesse.
— Ouoi! monseigneur, dit celle-ci d'un air piqué, un tète-à-tète!..
— Mon âge le rend peu dangereux. Celui-ci d'ailleurs ne durera que quelques minutes ; je suis persuadé d'avance du consentement de la senora.
A'i.xa le regarda d'un air de doute, et faisant signe à Carmen de s'éloigner, elle dit au ministre :
— Je suis à vos ordres, monseignjiur.
Carmen emmena sa tante, laissant Aïxa seule avec le duc de Lernia.
Ainsi que celui-ci l'avait promis, il resta à peine un quart d'heure auprès de la jeune fille, et quand il Ja quitta, l'ceil le plus clair^■oyant n'eût pu lire sur ses traits impassibles la honte d'une défaite ou la joie d'uu triomphe. Il disparut après avoir salué respectueusement les deux dames.
PIQOILLO ALLIAGA.
Celles:-ci se h;\tcreiil de. rentrer dans le salon.
Aïxa, pâle, les traits décomposés, les yeux baissés et dans une immobilité, dans une stupeur etliayantes, ne les enteudU seulement pas entrer.
— Aïxa, ma sœur, s'écria Carmen, ([u'as-tu donc?
— Laisse-moi, laisse-moi, je te prie !
— Apprends-moi ce qu'il t'a dit.
— Je ne le puis, ma sœur; je ne le puis.
Et clierchant à baiHiir les idées siuislresqui l'occupaient, elle se leva, passa une main sur sou fiout, porla l'autre à son cœur, et, comme si elle y eût juiisé de la force et du courage, elle dit d'une voix l'erme :
— Allons, il le faut! je le dois! j'épouserai M, le duc de Sautarem!
L'iEUVRE de la RÉriEMPTIOiV.
Nous avons laissé Piquillo dans la voilure de suite (le l'arclievèque de Valence, avec le marjordome et les deux aumôniers de monseigneur.
Le majordome ne disait rien; les deux aumôniers dormaient, et le fils de Giralda pensait avec quelque inquiétude à sa situation.
A coup sûr, il ne céderait pas à ce qu'on semblait vouloir exiger de lui; il ne consentirait pas à cette conversion et à ce baptême forcés. 11 l'avait promis à Aïxa, et ce n'était pas au moment où d'Albérique venait de le reconnaître pour son fils, où Yézid le nommait son frère, qu'il voudrait renier la religion de tous les siens, et embrasser la croyance de leurs ennemis.
Il se doutait bien qu'on l'enverrai!, connue le barbier Gongarello et sa nièce Juanita, dans les prisons de l'inquisition; mais il cou)ptait sur ses amis; il se disait d'avance, que Pedralvi, resté libre, n'était pas lionune à l'abandonner; qu'il verrait Juanita à Madrid nu qu'il lui l'crirait; que Juanila préviendrait Aïxa. don Fernand d'Albayda, peut-être même la reine, et (jue, grâce à lanl de protections, sa captivité ne serai! (pie momentanée.
U ne fallait donc que de la patience et du courage, et Alliaga n'en manquait point.
U avait déjà calculé, par la direction que suivait la voiture, que l'archevêque n'allait point à Tolède : il eu venait. Il était donc probable t|u'il se rendait à Valence.
Le jour commençait à paraître, et par les glaces de la portière Piquillo s"aper(^ut qu'on av;iit (|uitti'' la grande route, et qu'on était eulré dans un chemin de traverse. Lesvoitures n'allaient plus iprau pas, etbienti'it s'arrêtèrent. On était presque à l'extrémitédes monts de Tolède, cette chaîne de montagnes qui commence aux frontières du Portugal, traverse IKslramadure et une partie de la Nouvelle-Caslille, s'abaisse entre Madrilcjoset Alcazas de Saint-Jean, et remonte vers la sierra de l'Albarraciu. On était arrivé à un endroit où les voitures ne pouvaient jilus marcher.
Monseigneur l'archevêque descendit, et appuyi' sur les bras de son grand vicaire, gravit un petit sentier
extrêineinent rapide, qui s'élevait cntri; di;s rochers. On avait fait aussi descendre Piquillo, et trois hommes de l'escorte qui avaient mis pied à terre montèrent avec lui sur les traces de monseigneur.
Tous trois étaient armés descopettes, prêts à faire f(!U sur le prisonnier, s'il tentait d(! s'échapper, et l'idée ne pouvait pas lui en venir, car adroite et à gauche de l'étroit sentier taillé dans le roc, l'(eil n'ajKH'cevait que d'horribles précipices, les uns à pic, les autres rendus impraticables jiar l'eau des tornuitsqui s'y précipitaient. On monta ainsi jiendant une Jieure.
De temps eu temps on s'arrêtait. Le prélat nqirenail haleine, essuyait la sueur qui coulait de son front, et iiuand le grand vicaire s'inquiétait de sa fatigue, il répondait :
— C'(^sl pour la foi !
On aperi-ut le clocher d'une petite église qui dominait la montagne, et l'on arriva enfin à une espèce de plate-forme où l'on découvrit le portail d'une église et d'un presbytère, et à quelques centaines de pas plus loin, un édifice assez imposant.
C'était un château fortifié, coiislruit autr(!fois i»ar les Maures. Ses murailles tombées en ruines, mais on grande partie réparées, oll'raient encore plusieurs hautes tourelles bien solides et garnies de Ljus liarreaux de fer.
Cet endroit s'appelait Aigador, du nom d'iiiie rivière qui prend sa source dans ces montagnes. Cette église sans paroissiens, et même sans village, car on ne pouvait donner ce nom à une douzaine de cabanes en bois disséminées sur les rochers, cette église était di^sservie par un curé qui s'empressa de venir au-devant de monseigneur, et de le faire entrer dans le presbytère.
— Eh bien! Romero, lui dit l'archevêque eu s'approchant d'un bon feu qui piHillait dans la cheminée, comment va l'œuvre de la Rédemption?
— A merveille, monseigneur, l'année sera bonne. L'œil du jirélat rayonna de joie.
— Combien de conversions et de néophytes?
— Huit, monseigneur.
— C'est deux de plus que le mois dernier.
— Aussi , nous y déployons un zèle !.. je suis exténué à force de prêcher, et ce pauvre Acalpuco, qui me seconde de son mieux, est sur les dents.
— C'est pour la foi ! dit le prélat en levant les yeux au ciel ; puis tirant une bourse de sa poche : Tu avais trente pistoles, tu en toucheras dorénavant soixante ]iar au, et cette petite cure au milieu des montagnes vaudra les meilleures de la vallée.
— Grâce à vous, monseigneur.
— C'est bien. Continue à être zélé et surtout discret . Il faut cacher le bien que l'on peut faire. C'est dans un autre monde que nous attend la récompense.
— Mais il n'est pas di''fendu, dit le curé en serrant la bourse, de recevoir ([uelques à-compte eu celui-ci.
— Combien nous reste-t-il d'àm^s à racheter de la damnation éternelle?
— Cinq, inouseigueur... des âmes obstinées qui appartiennent toutes à des juifs; am-es liahent et non autliunl ! Voilà trente jours consécutifs que je les exhorte en vain !
PIOUILLO ALLIAGA.
— Ah ! ils ne sont ici que depuis ce temps?
— Oui, monseigneur. C'est le premier mois; je compte sur le second.
— Et moi aussi. En attendant^ dit le pi-éiat avec salisfaction, voici une nouvelle œuvre de rédemption qui réclame tes soins... encore un hérétique que je t'amène... un Maure!
— Tant mieux. Cela me changera un peu.
— 11 faudrait que tout fût terminé pour Pâques prochain, c'est important, c'est le grand jour! Sais-tu bien, Romero, qu'en y comprenant ces derniers... cela ferait soixante ?
— Dieu aidant, cela sera, monseigneur !
— Bien ! Fais avertir Acalpuco. Je rejoins ma voiture et mes gens, que j'ai laissésau bas de lamontagne.
— Monseigneur va à Madrid?
— Non, je retourne àValence ; mais dans deux mois je reviendrai moi-même, entends-tu? moi-même, savoir ce qu'aura produit la parole de Dieu semée par toi.
— Dieu bénira la moisson, monseigneur... elle sera abondante.
— Je vois, Romero, qu'elle l'est déjà.
— Et quand monseigneur enverra-t-il prendre la récolte? 11 serait temps de la rentrer.
— Nous rentrerons tout à la fois... dans deux mois. J'enverrai un détachement du saint-office ou de la Sainte-Hermandad, qui m'amènera le tout à Valence sous bonne garde.
— Je comprends, monseigneur. Voici Acalpuco.
— Bien; remets-lui le nouveau catéchumène, et que Dieu fasse fructifier vos soins à tous deux.
Pour s'expliquer la conversation précédente, il faut savoir que l'archevêque de Valence, Ribeira, jouissait dans toute l'Espagne d'une réputation de piété prodigieuse.
11 y avait tel village où on le regardait comme un saint, et le valet de chambre du prélat se faisait un revenu considérable, rien qu'en vendant par parcelles les soutanes et les habits de son maître, destinés un jour à faire des reliques, genre de spéculation que l'on entend très-bien en Espagne.
Quand le prélat passait dans les rues de Valence, on s'agenouillait pour lui demander sa bénédiction, et les bulles du pape étaient moins respectées que le moindre mandement du saint archevêque.
Cette haute estime et cette immense réputation, qui avaient retenti jusqu'à Madrid et dans toutes les Espagnes, provenaient des nombreuses conversions faites depuis longtemps par Ribeira. Il en opérait plus à lui seul que le saint - office et tous les autres primats du royaume.
Tous les ans, aux fêtes de Pâques, la cathédrale de Valence oflYait un spectacle auquel on venait assister de toutes les provinces environnantes.
Une longue file de nouveaux convertis, juifs, Arabes, protestants, calvinistes, enfin hérétiques de toutes les couleurs et de toutes les croyances, formaient, en habits blancs et un cierge à la main, une innnense procession qui traversait la ville, et venait communier entre les mains du prélat. C'était lui qui avait ouvert leurs yeux à la lumière; c'était lui qui les avait arrachés à la danmalion éternelle; il n'y avait pas assez
d'éloges pour une foi si vive, si ardente, si durable! chacun criait hosanna, et chaque année la cérémonie se terminait par un Te Deum qui célébrait les pieuses victoires du prélat.
Mais, à défaut d'autres péchés, l'orgueil s'était glissé dans le cœur du saint archevêque, et le trouvant vacant, il l'avait occupé en entier. Ribeira, placé à ce haut rang dans l'administration publique, ne voulait point en descendre ni rester au-dessous de lui-même.
Or, chaque année, sa tâche devenait plus difficile; il éprouvait le sort de tous les conquérants : à force de vaincre, il n'y avait plus de victoires à remporter. Le peu de conquêtes qui restaient à faire lui étaient vivement disputées par les évêques et archevêquiis ses rivaux et surtout par l'ordre des Jésuites.
Le père Jérôme etEscobar, ayant compris l'influence qu'on exerçait par là sur les esprits, poussaiimt aussi aux conversions, et le couvent d'Alcala de Hénarès en comptait déjà quelques-unes qui empêchaient Ribeira de dormir.
Celui-ci avait heureusement, pour soutenir sa supériorité, des moyens créés par lui et qu'on ne lui connaissait pas. Avec l'autorisation de l'inquisition, dont il était un des chefs influents, il avait fondé de ses propres deniers, et sur ses revenus, qui étaient immenses, une sainte maison, appelée l'œuvre de la Rédemption.
C'était, si l'on peut s'exprimer ainsi, une pieuse pépinière qui ne le laissait jamais manquerde sujets.
Tous les hérétiques que l'on dénonçait à sa surveillance étaient saisis par ses ordres et livrés entre ses mains; mais au lieu de les envoyer, comme on le croyait, dans les prisons du saint-otlice, il les adressait d'abord au curé Romero, desservant de la paroisse d'Aïgador. Cette paroisse était, comme on l'a vu, située au milieu des montagnes et dans un endroit presque inaccessible.
Le catéchumène, ou plutôt le patient, était livré aux soins du curé et des frères rédempteurs, avec lesquels nous ferons connaissance tout à l'heure.
Si, grâce aux moyens employés par eux, et qui étaient presque immanquables, la conversion était opérée, on envoyait le néophyte à l'archevêque, qui le recevait comme l'enfant prodigue, le choyait dans son palais, et l'y gardait jusqu'à la grande solennité de Pâques, jour où le nouveau chrétien contribuait pour sa part à l'édification des fidèles, à la gloire de Dieu et surtout à celle de l'archevêque.
Si, au contraire, ce qui était rare, l'hérétique endurci résistait à tons les etlorts, on l'envoyait définitivement dans les cachots de l'inquisition, et il n'était plus question de lui. Ou si, par hasard, il revoyait la lumière du jour, c'était pour figurer dans quelque auto-da-fé, occasion dont on allait même être privé, puisque la reine s'était prononcée contre ce genre de solennité et pi'élendait le proscrire.
L'archevêque venait de prendre congé du curé, et celui-ci, montrant du doigt Piquillo, avait fait signe à Acalpuco de s'en emparer.
Acalpuco était un Indien de race croisée, provenant d'un père mexicain et d'une mère espagnole. Sa taille athlétique, ses formes musculeuses, lui avaient valu,
PIQUILLO ALLIAGA.
plus que son mérite intellectuel, la place importante qu'il Dccuiiait ians l'œuvre de la Rédemption.
Lui, quatrième, formait tout le personnel des frères rédempteurs, moines ou plutôt laïques portant le froc, établis dans les bâtiments qui tenaient pr('si[ue à l'église. Ces bâtiments, amsi qu'on l'a dit , étaient d'ancirnnes constructions élevées par les Maures, et l'archevêque avait cru voir le doigt de Dieu dans cette coïncidence, ou dans ce hasard qui faisait servir l'œuvre des ancêtres à la conversion et au salut de leurs descendants.
Piquillo, conduit par ses gardiens, franchit la première enceinte; c'était une poterne fermée par une grille ; au-dessus étaient écrits ces mots :
OEuvre de la Rédemption, fondée par liibeira, archevêque de Valence, anno Dei iW-2.
On se trouvait ensuite dans une cour flanquée de cinq ou six tourelles, lesquelles étaient bâties avec la pierre du rocher, c'est-à-dire en granit.
Joignez-y des portes en chêne doublées de fer, de triples. barreaux à toutes les fenêtres ou ouvertures, et vous aurez une idée du logement ou plutôt du cachot destiné aux pauvres malheureux qu'il s'agissait de convertir et de mener en paradis; la route qui y conduisait n'avait rien d'engageant et aurait plutôt fait rebrousser chemin.
Chaque tourelle contenait deux étages, chaque étage un prisonnier.
Acalpuco ouvrit la troisième tourelle à droite, alors vacant(ï, et dit à Piquillo :
— Frère, voici votre cellule; elle s'ouvrira pour vous quand vos yeux s'ouvriront à la lumière.
Et la porte se referma au bruit des serrurA et des verrous, laissant le pauvre Alliaga livré à ses réflexions.
Il y avait une fatalité qui le poursuivait. Apres avoir été si longtemps pauvre, malheureux et abandonné de tous, la fortune venait de lui sourire; il avait retrouvé sa place au foyer paternel, une famille lui ouvrait les bras, un sort brillant s'offrait à lui. Ses talents personnels et les richesses des d'Albérique pouvaient le porter aux premiers rangs; alors rien ne s'opposait plus à son amour pour Aïxa, à son mariage avec elle; Aïxa lui avait dit : « Patience et courage, et on arrive à tout. »
Mais la patience lui manquait, et le courage était bien prêt à l'abandonner, lorsqu'il voyait tous ses rêves détruits, tous ses projets renversés par un hasard fatal, la rencontre de ce Juan-Baptista et la captivité où il se trouvait réduit.
Quelles en seraient les conséquences, et surtout quel en serait le terme? voilà ce qu'il lui était impossible de prévoir.
La première pensée qui s'offrit à son esprit, celle de tout prisonnier, fut celle-ci : Gomment sortir de pi-isou? Par la force? Impossible! Par ruse ou par adresse? Il n'eu voyait jusqu'alors aucun moyeu. Uu espoir lui restait encore, et cet espoir fut presque déçu.
Nous avons dit que, grâce à la générosité paternelle, ses poches étaient pleines d'or. Le capitaine Ju;uiiwplista et les siens y avaient niishon ordre, tout avait
été visité, il ne restait rien. Mais quand Yézid voyageait, il y avait toujours dans les fontes de la selle, à côté de ses pistolets, une bourse remplie de réaux pour que le généreux jeune homme y puisât à son aise et distribuât sur la route les pièces de monnaie à ceux qui lui tendaient la main, que cette main fût celle d'un juif, d'un Maure ou d'un chrétien.
Yézid, qui s'était occupé de tous les apprêts du voyage, avait fait pour si)n frère connue pour lui, et en montant à cheval, Alliaga avait trouvé une bourse pleine de réaux à côté de deux pistolets de poche richemfflit ciselés et damascjuinés. ,
Ces armes et cette faible somme ainsi placées, avaient été négligées d'abord \av le capitaine Balseiro, plus empressé de voler le maître que de voler le cheval, et plus tard, les poignées d'or qu'il avait retiréesdes poches d'Alliaga l'avaient, non pas rassasié, mais occupé, vu qu'il ne songeait, chemin faisant, qu'à en dérober une partie aux exigences de ses associés, les autres alguazils.
Donc, quand l'escorte du capitaine eut rencontré celle de l'archevêque, quand un eut délié les niainstles deux captifs, et intimé à Alliaga l'ordre de monter dans l'une des deux voitures épiscopales, celui-ci, en descendant de cheval, avait saisi vivement la bourse oubliée, ainsi que l'un des pistolets de poche, et pendant le trajet, il les avait cachés à tous les yeux, d'autant plus facilement que ceux qui l'amenaient alors n'en voulaient point à son argent, mais à son àme.
Le prisonnier avait pensé qu'il y avait une foule d'occasions où une bourse pouvait être utile aux gens qui possédaient leur liberté, et à plus forte raison à ceux qui ne l'avaient plus. C'est alors ([ue cette ressource lui revint à l'esprit.
Il s'empressa de se fouiller, il avait toujours sa bourse.
Il compta, calcula, et tout ce qu'il possédait n'était malheureusement pas assez considérable pour faire ouvrir les portes de sa prison. Quatre-vingts à cent réaux, il n'y avait pas là de quoi séduire ses geôliers, ni acheter la conscience d'un curé! Passe encore pour celle d'un porte-clés! Et encore !.. Il y en avait souvent qui étaient hors de prix. Quant au pistolet, qu'il examina, il lui devenait inutile; il n'était pas même chargé.
Il en était là de ses réflexions et venait de serrer sa bourse, lorsqu'il entendit s'ouvrir un guichet, donnant dans l'intérieur du bâtiment.
Il vit apparaître la tête du curé Romero, qui lui dit d'une voix paterne :
— Mon fils, je suis chargé, par le ciel qui me bénit, et par l'archevêque qui me paie, de vous convertir à la foi catholique, apostolique et romaine : y ètes-vous disposé ?
— Non, mon père, tant que je serai sous les verrous. Qu'on me mette en liberté, et nous verrons.
— Ce n'est pas là la question. Ètes-vous disposé à ouvrir les yeux à la lumière et les oreilles à la vérité?
— Quand ou m'aura ouvert les portes de cette prison.
— Encore une fois, mou lils, ce n'est pas là la question. Ma foi, comme chrétien, et mon devoir, comme curé de cette paroisse, m'ordonnent de vous prêcher et de vous convertir. Le saint archevêque de Valence
PIQUILLO ALLIAGA.
ne m'a iustallé ici que pour vous inontrci- le chemin du ciel, et si vous ne tenez point à le gagner, moi, qui suis consciencieux, je tiens à gagner mes appointements. Je viendrai donc, durant le présent mois, vous exhortertousles jours, pendant une demi-heure, avant mon diner.
— Dispensez-vous de ce soin, mon père, je. n'écouterai pas.
— Vous en êtes le maître.. Je ne puis pas vous forcer d'écouter, mais je ne puis pas me dispenser de parler. Quand vient le temps des semailles, le bon laboureur di^t semer son grain, et si le grain ne germe pas, ce n'est pas la faute du laboureur, c'est celle de la terre, qui n'était pas assez bien préparée et qu'il faudra sillonner de nouveau et déchirer par le soc de la charrue ; c'est ce ({ne je vous souhaite au nom du Père, du Fils et du Saiut-ksprit. Ainsi soit-il!
Et le curé se retira.
Le lendemain, il revint; même proposition, même réponse. Le curé Romero, sans se déconcerter, sans se fâcher, sans témoigner la moindre impatience, parla pendant une demi-heure à sa montre, pas une minute de moins, pas une de plus. Quand il eut fini, il dit à son pénitent :
— Après la nourriture spirituelle, la nourriture temporelle.
Il sonna une cloche, et un repas assez convenable, placé dans un tour, s'offrit aux regards de Piquillo.
— Merci, mon père, je vais diner.
— Et moi aussi, dit le curé en s'éloignant vivement. Pendant plusieurs jours tout se passa exactement
de même; le captif seul, toujours seui depuis le matin jusqu'au soir, n'apercevait que le curé, lequel arrivait à onze heures et demie précises, parlait sans s'arrêter pendant une demi-heure, et, à midi sonnant, refermait le guichet, puis s'en allait dîner.
— Pardieu 1 se disait en lui-même Piquillo, si tout doit se passer ainsi, c'est ennuyeux, voilà tout, mais cela l'est beaucoup ; et il ne savait comment occuper les heures si longues de la captivité.
L'intérieur de sa prison ne pouvait lui offrir de grandes distractions. Il avait déjà plusieurs fois fait l'inventaire de son mobilier: un lit, une table, un fauteuil en bois et une espèce de prie-Dieu, d'une forme bizarre et comme il n'en avait jamais vu encore. Ce prie-Dieu était eu fer et semblait cacher quelque ressort qu'il essaya vainement de faire jouer. Il y renonça.
En élevant les yeux, il avait aperçu à quinze ou dixhuit pieds au-dessus de sa tête une petite lucarne fermée avec de larges barreaux; c'était de là que lui venait la lumière. Cette lucarne était placée du côté opposé à la porte d'entrée; donc, elle ne devait pas donner sur la cour, et le pauvre prisonnier n'eut bientôt ([u'un désir : ce fut de connaître au juste la situation de ses domaines.
Pour atteindre à quinze ou dix-huit pieds, ce n'était pas facile; Piquillo plaça la table sur son lit; sur la table il mit le fauteuil, et sur le fauteuil le prie-Dieu; en y joignant sa hauteur à lui, c'était plus qu'il n'en fallait, et au risque de se casser le cou, il monta bravement à l'assaut.
Il arriva à la lucarne. On apercevaif au loin les mon-
tagnes; mais sa tourelle donnait sur une espèce de jilate-forme, vis-à-vis de l'église, endroit où le gazon était rare et foulé aux pieds, ce qui prouvait que c'était le lieu le plus fréquenté, peut-être même la grande place de ce misérable village.
Au moment où il s'approchait de la lucarne, un oiseau perché sur la fenêtre s'enfuit effrayé.
— Ah! s'écria Piquillo en enviant son sort et le suivant des yeux, comment, lui, qui a des ailes et la liberté, pouvait-il rester près de ces barreaux?
Il regarda plus attentivement et vit que derrière ces barreaux l'oiseau avait bâti son nid, et que ce nid renfermait sa jeune couvée. Il se douta alors qu'il reviendrait.
Il émietta sur le rebord de la lucarne le pain de son diner, et au bout de quelques jours, le fugitif ne s'enfuyait plus, il s'était apprivoisé; Piquillo ne fut plus seul, c'était une distraction, une compagnie, un ami!
Et cependant les jours s'écoulaient avec une monotonie et surtout une lenteur (jui le désespéraient. Devait-il donc passer ainsi tout le reste de sa vie?
Chaque matin le curé reparaissait à la même heure, et lui faisait la même exhortation; exhortation que Piquillo était forcé d'écouter, et qu'en dépit de luimême, il commençait presque à savoir par cœur; triomphe dont le curé eût été bien lier, s'il l'avait connu, mais son captif se garda bien de lui donner celte satisfaction. Enfin, le trentième jour, après avoir, pour la trentièmefois, répété son sermon, lecuréluidil :
— Mon frère, êtes-vous converti maintenant?
— Non, mon père.
— Voulez-vous recevoir le baptême''
— Non, mon père.
— Vous n'êtes donc pas encore éclairé?
— r%s plus qu'auparavant.
— C'est bien étonnant, dit le curé avec bonhomie. J'ai fait cependant tout ce que je pouvais. Alors, mon fi'ère, et comme je vous l'ai expliqué, ce n'est pas la faute du laboureur, c'est celle de la terre. Il faut qu'elle soit fortement et soigneusement labourée. Nous nous en occuperons dès demain ; vous ne me reverrez plus maintenant que quand vous serez converti.
— Adieu alors, mon père, et pour jamais !
— Peut-être! Mais dès que le sillon sera disposé à recevoir le bon grain, vous n'aurez qu'un mot à dire, je reviendrai.
— Je ne vous donnerai pas cette peine.
Le curé Koniero alla dîner ; Alliaga attendit le jour suivant avec quelque curiosité et non sans inquiétude.
A l'heure ordinaire, le guichet ne s'ouvrit pas, le curé ne parut pas. Mais une porte qui jus{{ue-là avait toujours été fermée et qui donnait sur le corps de logis principal, cria avec force sur ses gonds, et le prisonnier vit venir à lui un moine couvert d'une ample robe brune.
C'était le colossal et farouche Acalpuco.
Il tenait à la main une longue discipline formée de plusieurs bandes d'un cuir souple et Jloxible ; chaque bande do cuir était armée aux extrémités d'un morceau de fer ou de plomb. Il ferma la porte derrière lui, et dit d'un ton doucereux et béat qui contrastait avec son air brut et hébété:
PIQUILLO ALLIAGA,
— Mon frère, (e oiiré Romero m'envoie vers vous, et chaque jour, pcmlaut un mois, je viendrai vous visiter.
— Dans((uell>ut?
— Le voii-i.lle suis chargé par lui et par monseigneur l'archevêque, à mon grand regret, mon frère, de vous administrer aujourd'hui, sur les épaules nues, dixconpsdediscipline; chaque jourj'augnientcrai d'un seul coup, de sorte que, le d{nMiier jour du mois, j'aurai trente coups de plus à vous donner, ce qui sera hii'ii pénihle pour vous et bien fatigant pour moi, qui no fais que cela; tandis que, d'un seul mot, vous pouvez nous épai'gner à tous deux ce désagrément.
— Et ce mot quel est-il ?
— Déclarez que vous êtes converti, et (jue vous consentez à recevoir le baptême, c'est bien peu de chose, auprès de ce que vous auriez à recevoir de l'autre manière.
— Je comprends, dit Alliaga, vous êtes le bourreau.
— Je suis, selon l'expression du curé, le frère laboureur, celui qui trace le sillon dans la mauvaise terre pour la forcer à rapporter et à produire.
— Vous aurez donc ma mort à vous reprocher ; car, dussiez-vous me tuer, vous n'aurez rien de moi.
— C'est ce que nous allons voir, dit le moine ; mais n'oubliez pas que vous m'y avez forcé, et que vous l'avez voulu! Le ciel m'est témoin que je ne demandais qu'à me dispenser de ce surcroit de travail ; les autres me donnent déjà assez de mal.
Il s'avança alors vers Piquillo pour le saisir et le dépouiller de ses vêtements.
Il était tellement fort et vigoureux, et son adversaire paraissait si faible, qu'il ne doutait pastl'en triompher à lui seul et sans avoir besoin d'appeler à son aide, les autres frères rédempteurs.
Pi(Iuillo sentit une sueur froide couvrir son front. Ce moment venait de lui rappeler les supplices de sou jeune âge, les horribles traitements du capitaine Baptista et de son lieutenant Caralo; aujourd'hui comuic alors, il n'avait de secours à attendre de personne; mais aujourd'hui il avait le sentiment de l'honneur et lie sa propre dignité.
Décidé àmourirplutôt qu'à souffrir un tel opprobre, il avait choisi un pan de la muraille, contre lequel il allait se précipiter et se briser la tète, lorsqu'une idée lui vint, un dernier moyen de salut, que dans ce moment suprême il ne risquait rien d'employer, ou de tenter du moins.
Il tira de sa poche le pistolet que lui avait donné Yizid, et qui par malheur n'était pas chargé.
— Si tu fuis un pas vers moi, dit-il au moine, je t'étends à mes pieds.
Le moine s'arrêta et pâlit.
Piquillo, jetant sur lui un regard ferme, et le tenant toujours en joue, le vit trembler de tous ses membres. Il comprit que, malgré sa force d'Hercule, le frère rédempteur était un lâche qui ménageait peu la peau des autres, mais qui tenait beaucoup à la sienne. Il lui cria d'un ton menaçant :
— lias les armes ! on je tire !
Le moine jeta à ses pieds la di^ciplim' aux pointes do fer dont il était armé.
Dès ce moment, Piquillo fut le maître, et Acalpuco
l'esclave. Mais il ne suffisait pas di' l'avoir effrayé; il était probable qu'en sortant du cachot, le moine courrait domier l'alarme,, et qu'on reviendrait en fo«ce; il s'agissait donc de le gagner.
Le prisonnier baissa son pistolet, le frère i-édempteur respira, les couleurs revinrent sur sesjoues pâles.
— Vous faites là un triste métier, mou frère.
— Il faut vivre.
— On vous paie donc bien cher?
— Fort peu ! tous les bénétices sont pour le curé Romero. Toute la peine est pour nous.
— Et pour vos prisonniers.
— Je ne dis pas non, s'écria vivement le moine; mais ils peuvent sortir d'ici quand ils veulent; ils n'ont qu'un mot à prononcer, et ils sont envoyés à Valence, dans le palais de mons'M.giieur. Là, ils sont bien traités, bien nourris jusqu'à la fête de Pâques, et on ne les oblige à rien, qu'à comnmnier, tandis que nous, forcés de rester en ce lieu, dont nous ne pourrions sortir sans encourir la colère de l'archevêque, et par suite, celle de l'inquisition, noi.s n'avons qu'un modique salaire.
— Combien?
— Un réal par jour et nourris en ermites, eu anachorètes ! du pain et des oignons !
— Eu vérité, dit Piquillo d'un air touché, vous êtes à p'aindre!
— Bien plus que vous, mon frère; vous, au moins, vous avez du vin, et nous ne buvons que de l'eau; à [jeine quelquefois le dimanche, quand les prisonniers sont dociles et que l'ouvrage ne donne pas trop, pouvons-nous descendre à l'hôtellerie, située au bas de la montagne, pour nous refaire des fatigues de la semaine ; et encore faut-il pour cela que nous ayons des économies.
— Écoulez, dit Piquillo, je veux que vous entassiez a\'ec moi .
— Comment cela? reprit le frère étonné.
— Je vous donnerai trois réaux par jour.
— Ce n'est pas possible !
— Nous commencerons dès aujourd'hui ; les voici. Il les tira de sa poche et les lui mit dans la main. Le
frère, encore plus étonné, les prit et fit avec les trois pièces de monnaie le signe de la croix.
-^ Tous les jours, poursuivit Piquillo, quand vous viendrez ici, je votis en donnerai autant; de plus, la bouteille de vin cjue l'on m'apporli; pour mou repas et à laquelle je ne touche pas. Celle d'aujourd'hui est encove intacte, vous pouvez vous en assurer.
Le moine tenait à se convaincre (jue tout cela n'était pas un rêve. 11 déboucha la bouteille, qui était bien réelle, et son estomac, glacé depuis longtemps par l'eau du rocher, ne fut pas plutôt réchauffé par cette liqueur récoufortative, qu'il devint gai, causeur et bonhomme.
— (Jue faut-il faire pour cela? demauda-t-il.
— Rien, répondit Piquillo. Vous viendrez tous les jours, comme frère laboureur!, travailler à la terre, mais vous laisserez la terre en friche et votre charrue oisive.
— C'est facile ! ça me donnera moins de mal,
— Et à moi aussi. Vous déclarerez après cela, à la lin du mois, que malgré le zèle que vous y avez mis.
PIQUILLO ALLIAGA.
les coups de discipline n'ont pas produit plus d'effet que les exhortations du curé.
— Je comprends... et après ?
— Sous verrons ! ce sera toujours cela de gagné pour moi.
— Et pour moi ! ajouta le moine en serrant les trois pièces de monnaie sous son froc; mais cependant, ditil avec un mouvement de crainte et d'hésitation, si cela venait à se savoir...
— C'est que vous l'aurez voulu, mon frère ; on peut bien découvrir ce que je vous donne là, dit Piquillo en montrant les réaux, mais on ne peut pas découvrir ce que vous ne me donnetez pas.
— C'est juste, répondit le moine tout à fait convaincu par ce raisonnement.
Fidèle à ce qui avait.été convenu, il revenait chaque jour à la même heure avec autant d'exactitude que le curé. 11 touchait ses trois réaux, buvait sa bouteille de vin, et sortait enchanté de son marché; Piquillo ne rétait pas moins que lui.
Maintenant que son bourreau était devenu son confident et son comi)lice, il iui avait plusieurs fois parlé d'évasion, lui promettant, s'il voulait le seconder, non pas trois réaux, mais trois ducats par jour.
Le frère rédempteur n'eût pas demandé mieux, mais cela lui était impossible.
La porte de la tourelle et celle de la première enceinte étaient fermées avec des barres de fer et de triples serrures dont les clés étaient entre les mains du curé. Les trois autres frères rédempteurs étaient dévoués à l'archevêque, sans compter que lui, Acalpuco, ne se sentait point l'audace téméraire qui porte à braver les dangers, et qu'au moindre bruit, au moindre cri d'alarme, les vingt ou trente paysans qui composaient le village ne manqueraient point d'accourir, prêts à défendre leur curé, et à se faire tuer pour le saint archevêque.
Quant à une évasion par ruse, eile était encore plus impraticable : aucun moyen de sortir de la tourelle. Une porte donnait, il est vrai, sur la cour, mais une fois dans la cour, on n'en serait pas plus avancé, puisqu'il fallait franchir une poterne. Or, le frère portier ne laissait passer personne sans un ordre exprès et par écrit du curé ou de l'archevêque, et encore après avoir bien examiné celui qui sortait ou qui entrait.
Piquillo était désespéré; les jours s'écoulaient; sa situation ne changeait pas et pouvait empirer. Son modeste trésor diminuait chaque jour, et avec lui devait probablement expirer le dévouement d' Acalpuco.
— Comment, lui disait-il, ne s'étonne-t-on pas au dehors de n'entendre de cette tourelle ni résistance, ni plainte, ni gémissement?
— Hassurez-vous, lui répondit le moine en lui montrant une espèce de bâillon à l'usage des prisonniers ; nous avons ordre d'abord de nous servir de ceci pour que nulle parole, nul cri ne se fasse entendre, et qu'on puisse croire au dehors que la seule éloquence du curé suûit à la conversion des plus obstinés. Quant à la résistance, elle serait impossible, car des que le prisonnier s'est mis à genoux sur ce prie-Dieu, voyez plutôt !
Le frère rédempteur lui apprit alors le secret qu'il n'avait pu découvrir.
En poussant un bouton de cuivre, un ressort partait qui enveloppait le patient, lui saisissait les bras et les jambes, et le forçait à courber son front vers la terre, comme s'il priait de la manière Is plus fervente et la plus humble. Ce mouvement niettait à découvert ses épaules et ses reins, et il subissait, sans pouvoir se défendre, la fustigation qu'il plaisait à ses bourreaux de lui infliger.
Piquillo tressaillit à cet aspect, et toute la soirée, toute la journée du lendemain, il ne put se défendre des plus tristes et des plus sombres pressentiments.
Pour les chasser et se distraire, il fit, ce qui lui arrivait souvent quand il était seul, une visite à sa jeune couvée, c'est-à-dire qu'il établit son échafaudage, plaça sur son lit sa table, son fauteuil et le fatal prie-Dieu, qu'il ne regardait plus maintenant sans un frisson; mais il en connaissait le secret, et en montant dessus il se garda bien de toucher au ressort.
Il était parvenu à la hauteur de la lucarne, et à travers les barreaux il regardait le ciel et la cime des montagnes qui bordaient l'horizon; soudain un bruit de mandoline ou de guitare dont on raclait d'une manière effroyable; l'arracba à ses rêveries et le força d'abaisser ses regards vers la terre, d'où partait ce concert infernal et sauvage.
Il aperçut le curé Romero et une trentaine d'hommes, de femmes et d'enfants, formant la population déguenillée de la paroisse d'Aïgador, rangés en cercle autour de cinq ou six bohémiens qui dansaient ou jouaient de la guitare.
Us avaient été attirés par cet horrible charivari qui aurait mis en déroute une armée entière. Pour entendre une pareille musique sans prendre la fuite, il fallait être sourd, ou comme Piquillo, renfermé sous les verrous. Il resta donc.
Mais quelle futsa surprise, lorsque, dans le bohémien qui maniait la guitare d'une manière si extraordinaire, il crut reconnaître son ami Pedralvi : bientôt il lui fut impossible d'en douter, quand celui-ci se mit à chanter ou plutôt à crier à tue-tête, eu s'accompaguant de la mandoline:
— Tra, la, la, la, la, toi qui m'entends du haut de ces créneaux, reconnais un ami !
Ces paroles étaient en arabe, et ce jargon inconnu amusait beaucoup le curé et les assistants.
— Tra, la, la, la, la, continuait Pedralvi en chantant, écoute-moi bien ! Consens, dès ce soir, à être baptisé, tra, la, la, la, la, parce qu'alors demain, de bon matin, on te conduira à l'église que tu vois d'ici... tra, la, la, la, la, et je t'enlèverai, tra, la, la, la, la, et si l'on veut s'y opposer. Ira, la, la, la, nous les rosserons tous, à commencer par ce curé qui est là devant moi, et qui m'écoute en ce moment comme un imbécile, tra, la, la, la, la, la, la, la, la !
Pedralvi termina sa sarabande ou séguidille par des arpèges et des froin-from de guitare si originaux et si imprévus, que le curé et tous les auditeurs applaudirent et crièrent bis 1
C'est ce que demandait Pedralvi, et pour que Piquillo l'entendit mieux, il répéta en criant encore plus liaut la chanson ou plutôt le programme qu'il désirait faire comprèhdre à son ami.
PIQUILLO AIUAG.V.