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Allons, il la iaul, j»|ium«Ji *1. le du
Quand il eut fini, il fît le tour du cercle, recueillit une somme de quelques inaravédis, et en signe de reniereiment il agita en l'air son chapeau en regardant du côté de la tourelle.
Une petite pierre, lancée à travers les barreaux, lui fitcroire qu'on l'avait reconnu etqu'on l'avait compris.
Il descendit avec ses compagnons coucher à l'hôtellerie qui était au bas de la montagne, et, enchanté de sa journée, il passa une excellente nuii, persuadé que le lendemain il délivrerait son ami Piquilio.
Hélas! celui-ci avait bien reconnu l'edralvi ; il avait écouté de toutes ses oreilles, et devinant, qu'on lui envoyait un bon avis, il n'avait pas perdu un mot de la chauson, mais il n'en avait pas compris une syllabe, par une raison inliniment simple dont l'edralvi ne se doutait pas, c'est que le pauvre l'iquillo savait beaucoup de choses, mais ne savait pas l'arabe.
Aussi, le lendemain, de bon matin, suivi desesaniis, qui, sous leurs habits de bohémiens, avaient comme lui de l'or et du ter, Pedr^lvi avait gravi la montagne.
Il rôda vainement pendant toute la journée autour de l'église, espérant à chaque instant que les portes de la prison allaient s'ouvrir et que le néophyte serait conduit à l'église ; personne ne parut : toutes les portes restèrent closes, et le soir venu, Pedralvi désespéré fut obligé de retourner coucher à l'hôtellerie de la montagne.
Cependant le terme s'écoulait. Il y avait cinquanteneuf jours que Piquilio était prisonnier, et le dernier jour ihi second mois venait d'arriver.
Fidèle à la promesse qu'il avait faite au curé Romero, et impatient de connaître les nouveaux résultats de l'œuvre de la Rédemption, l'archevêque de Valence avait quitté sa résidence et s'était dirigé vers le petit village d'Aïgador.
Parvenu à Madrilejos, et avant d'entrer dans la montagne, il avait pris une escouade d'alguazils qu'il avait fait demander à Josué Calzado, corrégidor niayor de la province de Tolède, et que celui-ci s'était empressé de mettre à sa disposition.
PlQtJILLO ALLIAGA.
Celte escouade devait d"abord servir d'escorte à l'archevêque, et puis ramener à Valence les nouveaux. convertis cjue Roniero devait lui livrer.
Le prélat, arrivé assez tard, fut reçu au presbytère par le curé, qui lui oflnt son modeste appartement; quant à l'escorte de monseigneur, qu'il était impossible de loger, elle descendit à l'hôtellerie de la montagne.
Ribeira se hâta d'interroger le curé, qui lui raconta avec satisfaction comment, par sou zèle évangélique et ses pieuses exhortations, il avait arraché à l'erreur les cinq Israélites qui lui avaient été confiés. Ils étaient convertis ou du moins ne demaudaient qu'à l'être, et quelques mots de monseigneur sufli raient pour achever ce miracle.
Mais avec la même franchise et avec une profonde douleur, le curé était obligé d'avouer que tous ses efforts avaient été in>puissants contre l'hérésie du Mann; qui lui avait été amené.
Ni ses ferventes remontrances, ni les etToris et les fatigues d'Acalpucù n'avaient pu triompher de cet hérétique obstiné et endurci, dont l'âme était rebelle aux effets de la grâce, et le corps insensible aux arguments de la discipline; résistance d'autant plus étonnante qu'on était au dernier jour du mois, au momen! des échéances les plus fortes ; car Ja veille il avait reçu trente-neuf coups de discipline, quarante le matin, et. à ce que disait le frère rédempteur chargé de ces détails, il n'y paraissait point, pas même sur sa peait !
— Quel endurcissement! répéta le prélat avec un soupir. Est-il possible, mon Dieu : qu'il y ait des hérétiques que r'ien ne puisse toucher? Nous verrons cela demain, dit-il au curé, disposez tout pour que je puisse l'exhorter moi-même; je veux, s'il faut y renoncer, n'avoir du moins rien à me reprocher. Nous devons pour cela n'épargner ni nos soins, ni nos peines!., c'est pour la foi! et Dieu nous le rendra !
Le lendemain, Piquillo, couché sur son humble grabat, rêvait à Pedralvi et à la liberté; loi'squ'on entra brusquement dans la tourelle. C'était le curé Roniero et les quatre frères rédempteurs, et avant que le prisonnier, à moitié endormi, eut pu se défendre, il fui arraché de son lit, bâillonné, dépouillé de son dernier vêtement et précipité au pied du prie-Dieu fatal.
Le curé fit jouer le ressort, et Piquillo, forcément prosterné, le front contre terre, ne put opposer aucune résistance à ses bourreaux; nul espoir ne lui restait, pas même celui de mourir pour se soustraire à ce supplice infamant.
Acalpuco, tout en gémissant du devoir qui lui était imposé, se résignait à le remplir; au moins, se disaitil en lui-même, ce bon jeune homme qui m'enrichit depuis un mois comprendra que c'est malgré moi, et que je ne puis pas faire autrement ;
En ce moment, l'archevêque entra; il fît signe au curé de l'attendre dans la pièce voisine, et dit aux frères rédempteurs.
— Attendez-moi, mes frères, je vous ferai avertir quand il en sera temps; je veux rester seul avec ce malheureux et lui adresser mes paternelles et dernières exhortations.
Le prélat s'assit dans le fauteuil en bois, et s'ap-
prochant de Piquillo, toujours prosterné et toujours garrotté par des liens de fer :
— Mon frère, lui dit-il, pourquoi repousser avec cette obstination les trésors de la grâce? J'espère encore vous convaincre. Vous ne me répondez pas...
Voyant alors le bâillon qui lui fermait la bouche :
— Vous ne le pouvez pas... je le vois... tant mieux! ce sont des hérésies et des impiéi('s que l'on vous.épargue. Écoutez-moi seulement : Si l'on a fait souffrir votre corps, c'est pour sauver votre âme! Au lieu de nous en vouloir, mon frère, vous devez nous en remercier! Qu'importe, après tout, cette enveloppi' périssable dont nous ne devons aspirer qu'à nous dégager?
N'agitez pas ainsi la tète avec colère, dit-il en s'interrompant, car, après tout, mon frère, -ces tourments corporels, vous ne devez les imputer qu'à vous-même ! ce n'est pas nous, c'est voiis qui êtes votre propre bourreau dans ce monde et surtout dans l'autre. En effet, d'après les douleurs légères, passagères, que vous venez d'endurer, jugez ce que doit être l'éternité 'de douleurs à laquelle vous condamnerait le Dieu que vous vous obstinez à repousser et qui vous prie, p'ir ma bouche, d'avoir pitié de vous-même !
Piquillo, qui tremblait de rage, fit un nouveau geslc de fureur.
— Pitié pour vous! s'écria le prélat avec une componction qui allait jusqu'aux larmes; pitié pour vous ! mon frère, je vous en conjure à mains jointes, et je vais, s'il le faut, m'ageuouiller auprès de vous sur la pierre! Pitié pour le salut de votre âme! Consentez à vous convertir et à recevoir le baptême...
Ne me répondez pas... vous ne le pouvez pas; mais laites-moi seulement signe de la tête que vous le désirez... que vous le demandez... et je fais à l'instant tomber ces entraves qui retiennent votre corps, comme les liens de l'hérésie retiennent votre âme et l'empêchent de s'élever au ciel.
Piquillo resta immobile.
— Un geste seulement, et vous êtes libre, et je vous emmène avec moi à Valence, dans mon palais, où des délices inell'ables vous attendent. Vous qui êtes l'enfant prodigue, vous trouverez en moi un père... Vous le voulez, mon fils, n'est-il pas vrai?
Piquillo ne fit pas un gestL'.
— Mais si vous persistez dans l'inipéniteuce finale, reprit le prélat avec colère, je n'oublierai point que le Dieu qui pardonne et châtie m'a remis ses pouvoirs sur la terre, et que si vous repoussez le premiiir de ces droits, il m'est ordonné d'user du second ! Je vais appeler les frères rédempteurs... C'est vous qui l'aurez voulu! Un geste, un signe de consentement, peut m'arrèter encore.
Pi([uillo resta immobile, et le prélat se leva pour appeler.
PIOfJILLO ALLIAGA.
l'amitié.
Cnpftiulant, après avoir attendu toute la. ioiirnécaux eiivironsdel'église, après avoir erré autour des vieux bâtiments de la Rédemption, Piidvalvi, convaincu que quelque obstacle impossible à prévoir ou à surmonter avait retenu le prisonnier, Pedralvi désolé, mais non découragé, avait craint que sa présence et celle de ses compagnons n'excitassent des soupçons.
Il (juitta donc à regret le presbytère, et redescendit à l'hôtel d'Aïgador, pour y réiléchir et méditer un nouveau plan de campagne.
Cette hôtellerie était Kune des plus misérablesde l'Espagne, qui en compte beaucoup de ce genre-là; mais du moins il y trouvait un abri pour lui et les siens, et puis il ne s'éloignait pas de Piquillo, qu'il avait juré de délivrer; et il était à portée de profiler de tous les événements.
Vers le soir, une troupe assez considérable passa non loin de la posada, se dirigeant vers la montagne. Deux heures après, redescendirent une demi-douzaine d'alguazils venant chercher un asile à l'hôtellerie.
Onleurrépondifque, pourtout logement, iln'yavail qu'une seule chambre, assez vaste; mais elle était occupée par des bohémiens qui payaient bien. Quant aux provisions, si on en voulait, il fallait en apporter avee soi ! . . Tel était l'usage à peu prèsgéuéralenient répandu (Ui Espagne.
— Comment ! s'écrièrent les alguazils avec colère, recevoir ainsi des gens delà suite et de l'escorte de monseigneur l'archevêque de Valence; c'est une indignité!
L'hôtelier, son bonnet à la main, s'e.xcusait de son mieux, et plus il déployait d'humilité, plus ses interlocuteurs élevaient la voix et montraient d'insolence; si bien que la discussion devenant des plus vives, Pedralvi, qui avait écouté de la fenêtre et qui était au fait de la ({uestion, s'empressade descendre et de s'interposer.
— Qu'est-ce? seigneur hôtelier, s'écria.-t-il ; laisser à la porttrdes gens de la suite de monseigneur l'archevêque de Valeuce? Ne pas donner à souper à l'escorte de monseigneur l'archevêque, de ce saint prélat, la lumière de la chrétienté ! Ce n'est pas possible et je ne le souffrirai pas.
Tous les alguazils saluèrent.
— Je ne suis qu'un pauvre bohémien vivant de ma guitare et de mes chansons; mais j'aimerais mieux passer la nuit en plein air, au aiilieu de la montagne, et ne souper de ma vie, que de voir faire an tel afl'ront à dos personnes de cette importance.
— Alors! s"i'oria l'hôtelier, vous consentez donc a leur céder votre chambre?
— Non, dit Pedralvi, mais à la partager avec eux. Ils sont six et nous sommes cinq. Lâcha mbre est grande, on peut y tenir onze. Il y a des dortoirs de couvent où l'ouest moins à l'aise.
— C'est juste! s'écrièrent les ardiers delà Sainte- Ileruuuidad.
— (^'.es messieurs d'un côté, nous de l'aulre, conlinua
Pedralvi. Tout le monde par terre; mais à tout seigneur tout honneur; vous leur donnerez tous les matelas et tous les draps de la posada, s'il y en a six!
— 11 y en a huit! répondit l'hôtelier avec orgueil, y compris ceux de ma femme et les miens.
— A merveille, dit Pedralvi, et à nous, vous nous donnerez quelques bottes de paille de la ])lus fraîche; nous ne sommes pas difliciles.
L(!s chambres à coucher furent donc ainsi réglées. Quant au souper, c'était plus dillicile. Les nouveaux venus n'avaient avec eux aucune provision, l'hôte pas davantage. Mais Pedralvi elles bohémiens avaient tous leur bissac bien garni. Us offrirent à souper aux archei-s, qui n'eurent garde diî refuser, et à l'hôtelier lui-même, qui ne se lit aucun scrupule d'accepter, attendu qu'après tout c'était toujours chez lui que l'on soupait, et qu'il n'abdiquait ainsi ni son titre, ni sa dignité de maître de maison.
Le repas fut copieux ^t délicat. On y vit même circuler le vin de Valdepenas, imprudence dont ne s'aperçurent ni l'hôte ni les archers, qui n'en avaient pas l'habitude; mais le bon vin, et surtout les bons procédés, avaient rendu les convives expansifs et communicatifs, et, au bout de quelques minutes, Pedralvi savait déjà que le corrégidor mayor Josué Càlzado avait donné au chef des alguazils l'ordre par écrit d'attendre à Madriîejos l'archevêque de Valence et de se tenir à sa disposition; que, de plus, l'archevêque leur avait ordonné de le conduire au haat de la montagn(;, au petit village d'Aigador, et d'y retourner le lendemain matin pour y prendre et conduire à Valence les prisonniers qu'on devait leur confier.
Cette dernière phrase frappa Pedralvi; de tout le récit des archers ce fut la seule qui lui parut mériter quelque intérêt. Il avait fait circuler plusieurs fgis l'outre qui renfermait le vin de Valdepenas, de sorte que les archers, après la fatigue de la journée, après un bon souper et d'abondantes libations, furent enchantés de se retirer dans la chambre à coucher commune, où ils ne tardèrent point ;i ronfler sur tous les tons.
Pedralvi, placé à l'autre côté de la chambre, expliqua alors à voix basse aux bohémiens ses amis ce qu'il comptait faire; ils avaient promis k d'Albérique et à sonlils Yézid de rendre leur jeune maître à la liberté. Ils pouvaient y réussir par celle ruse, et si ce moyeu échouait, ils étaient tous gens de cœur et bien armés, valant chacun deux archers, et il sérail toujours temps d'employer la force quand on n'aurait plus d'autre ressource.
Le jour commençait à peine à poindre, que Pedralvi songcaà exécuter son projet. C'était une idée que Juau- Bajitista lui avait donnée; mais il lui était bien permis de \ nier une idée à l'ennemi (pii lui avait volé sou or; c'était d'ailleurs faire retomber sur le capitaine la responsabilité de l'expédition et se sauver peut-être en le faisant pendre. Il n'y avait pas à hésiter, c'était double avantage.
Les Maures, étendus sur la paille, furent bien vite levés et sur pied. Leurs compagnons de chambre, qu'on avait gratifiés de matelas et de draps, s'étaient mis plus à leur aise : tous s'étaient complètement déshabillés et continuaient à dormir comme dort le juste ou le
PIQUILLO ALLIAGA.
guet à pied, deux professions où il y a plus de fatigue que de profit cà acquérir.
Chacun des bohémiens, s'avançant avec précaution, s'empavadu manteau, du pourpoint, du costume complet de son voisin, sans oublier le chapeau à plume noire et la rapière.
Ils sortirent sans bruit, fermèrent la porte de la chambrée à double tour. Personne n'était réveillé dans la maison, pas même l'hôte, qui se levait toujours le dernier. Ils eurent donc tout le loisir de faire leur toilette à la cuisine, et quand ils se virent complètement équipés en archers, ils s'élancèrent hors de la maison, et commencèrent àgravirlamontagiied'un pas rapide.
Malgré leur marche forcée, il était grand jour quand ils arrivèrent au pied des tourelles. Pedralvi se hâta de frapper à la poterne. •
— Qui va là? demanda le frère portier.
— Archersde la suite de monseigneur l'archevêque.
— Ce sont eux, cria le curé Romero, qui iipparut en ce moment dans la cour; ouvrez, frère Balthazar, ouvrez!
Pedralvi et les siens se trouvèrent dans la cour. C'était un premier retranchement d'emporté. Inutile de dire que le bohémien qui, fe veille, chantait sur la plate-forme du presbytère, n'avait ni le même teint, ni les mêmes cheveiu', ni la même voix que le grave archer qui s'adressait dans ce moment au curé.
— Nous venons, mon père, vous demander les prisonniers que vous devez nous remettre pour les conduire à Valence.
— Nos âmes rachetées, nos nouveaux convertis, dit le curé; entrez, entrez, seigneurs archers.
Et il leur ouvrit l'intérieur du bâtiment, le corps de logis du milieu.
— Attendez-moi ici, continua-t-il, ce ne sera pas loHg, le temps de les délivrer. J'ai cinq néophytes tout disposés à vous suivre. Cinq i'sraélites qui ne le sont plus... au contraire... tous bons chrétiens!
— Des Israélites, dit à part lui Pedralvi; ce n'est pas là ce que nous venions chercher. N'y a-t-il donc que ceux-là, mon père? poursuivit-il tout haut.
— 11 y en a bien encore un autre, mais il ne peut pas vous suivre, celui-là, c'est un Maure.
— Un Maure ! dit vivement Pedialvi.
— Un obstiné hérétique auquel on n'a pu faire entendre raison, et qui restera ici.
— C'est lui, se dit Pedralvi, qui, voyant encore une fois tous ses projets renversés, ajouta : tout est perdu !
Puis s'adressant encore au curé :
— N'y a-t-il donc, mon père, aucune espérance de l'amener à la bonne voie ?
— Bien peu, dit le curé en secouant la tète; on a employé tous les moyens possibles, les plus doux comme les plus rigoureux, il a résisté.
Pedralvi avait pidne à retenir son émotion.
— Ah! il a résisté? dit-il; c'est qu'on ne s'y est pas bien pris.
— Pas bien pris! répuuditlecuré, qui avait cru voir un reproche dans ce mot; imaginez- vous, dit-il à voix basse, que tous les jours, mon l'rère, on l'a déchiré jusqu'au sang ! Que voulez-vous faire de mieux ? Et malgré cela, il a résisté, l'enragé hérétique !
Pedralvi manqua de sauter au cou du curé et de l'étrangler.
— Enfin, croiriez-vous, poursuivit le curé d'un air d'admiration, croiriez-vous que, dans ce moment, monseigneur lui-même est là, à l'exhorter!
Et il lui montraifune porte adroite qui donnait sur la tourelle.
— Je crains bien, continua-t-il, que Sa Seigneurie n'y perde ses peines, et que ni raisonnement ni torture ne puisse réussir; mais du moins, dit monseigneur, nous n'aurions rien à nous reprocher. Je vais toujours vous chercher les autres, ceux dont les yeux se sont ouverts à la lumière. Asseyez-vous, seigneurs archers; je vous demande à peine un quart d'heure.
A peine avait-il disparu, que Pedralvi, ne pouvant contenir son impatience, s'était élancé vers la porte que le curé lui avait désignée, et qui conduisait à la tourelle. Ses compagnons le suivirent. Le spectacle qui s'offrit à eux fut celui du pauvre Alliaga bâillonné et agenouillé devant l'archevêque, qui achevait de l'exhorter ! Le prélat, irrité d'avoir perdu ses frais d'éloquence, venait de se lever au moment où la porte s'ouvrit. Et voyant les habits noirs des archers, il s'écria :
— Que justice se fasse, et que le ciel soit vengé !
— Vous serez obéi, monseigneur, répondit Pedralvi en courant à Piquillo, dont il défaisait le bâillon.
— Qu'est-ce à dire ! s'écria le prélat avec surprise.
Mais sans lui donner le temps de s'étonner davantage ou d'appeler, à son aide, Pedralvi arrêta le cri qu'il allait proférer en fermant sa bouche entr'ouverte avec le bâillon qu'il venait d'ôter à Piquillo. Libre de parler, celui-ci indiqua le ressort du prie-Dieu qu'il fallait toucher pour le délivrer.
— Vite, s'écria Pedralvi, il n'y a pas de temps à perdre !
Et on lui jeta la défroque du sixième alguazil, dont les bohémiens s'étaient emparés et qu'ils s'étaient partagée entre eux par prévision et par ordre de leur chef.
— Aidez-le dans sa toilette, et hâtons-nous, car on peut venir.
— Etcelui-ci, ditun bohémien en montrant Ribeira, qu'en faire? où le mettre?
— A la place de Piquillo!.. Dépêchez.
Cet ordre était à peine donné, que deux des compagnons de Pedralvi s'étaient chargés de l'exécuter. Le prélat était loin d'inspirer à des Maures le même respect qu'à des Espagnols. Au contraire, ceux-ci ne voyaient en lui, comme dans le grand inquisiteur, que les chefs de leurs bourreaux, leurs persécuteurs les plus acharnes; c'était servir Dieu et leur religion que de venger leurs frères torturés ou immolés par milliers, et l'on ne peut se figurer avec quel plaisir, avec quelle rapidité, ils eurent, en quelques minutes, dépouillé Ribeira de ses vêlements. Ne pouvant proférer une parole ni pousser un cri, celui-ci, forcé de s'agenouiller devant le prie-Dieu, se vit en un instant renversé, garrotté, agenouillé en touchant la terre de son front renversé.
— Bien, dit Pedralvi, advienne maintenant que pourra ! sortons !
Emmenant Piquillo habillé comme eux et confondu
PIQUILLÔ ALLIAGA.
dans leurs rangs, ils repassèrent par la pièce où le curé les avait laissés et qui occupait le bâtiment du milieu. Ils s'élancèrent de là dans la cour, et au moment où ils entraient, ils aperçurent le curé arrivant avec ses néophytes, les cinq juifs convertis malgré eux et chrétiens de fraîche date.
— Les voici, dit le curé d'un air triomphant, je vous les livre.
— Bien, dit Pedralvi, qui avait hâte de sortir, et qui'gagnait à grands pas la poterne.
— Où allez-vous? dit le curé.
— Rejoindre monseigneur qui nous attend.
— 11 n'est donc plus dans la tourelle?
— Non, dit Pedralvi, à qui tout était indifférent, pourvu qu'il fût dehors. Monseigneur vient de se rendre au presbytère, vous abandonnant le prisonnier, pour que vous ayez sur-le-champ à en faire bonne et prompte justice.
— Bien, fit le curé, je vais avec vous prendre les ordres de monseigneur.
— Ses ordres sont que vous vous occupiez d'abord du prisonnier, et que vous veniez après lui rendre compte de ce qui se sera passé.
— J'obéis, dit le curé, et ferai de mon mieux... Puis il cria à un des frères qui traversait la cQur : Dites au frère rédempteur Acalpuco de descendre surle-champ, nous avons besoin de lui. Seigneur archer, dit-il à Pedralvi en faisant signe d'ouvrir la poterne, je vous rejoins dans l'instant au presbytère, vous et monseigneur... le temps d'exécuter ses ordres... Nous forons coups doubles, s'il le faut, pour le satisfaire et lui être agréable.
La poterne s'était ouverte : Pedralvi, ses compagnons et les néophyles défilaient un par un, feignant de se diriger vers le presbytère et prêts à descendre la montagne dès qu'ils seraient hors de vue. En ce moment le curé, en se retournant, aperçut Acalpuco qui venait à lui.
— Ah! c'est toi, s'écria-t-il, viens, suis-moi.
— Où allons-nous, monsieur le curé?
— A la tourelle, où le prisonnier nous attend.
— Pauvre jeune homme ! dit le frère en lui-même.
— As-tu ta discipline?
— Toujours, monsieur le curé.
— Où en étions-nous hier?.... à la| quarantaine, je crois?
— Oui... oui... monsieur le curé, dit le frère en hésitant.
— Alors, et puisque monseigneur l'exige, nous ferons mieux que cela aujourd'hui.
— Ociel!
— Dix de plus!
— Permettez, monsieur le curé...
— Paresseux!., tu réclames...
^- Pas pour moi?
— Qu'est-ce que c'est ? dit le curé, en le regardant d'un air sévère ; ne t'ai-je pas dit que monseigneur l'ordonnait et le voulait?
— C'est difl'érent, dit le frère effrayé.
C'est dans cette disposition d'esprit que le frère et le curé se rendirent dans la tourelle.
Quelques jours après, des bruits sourds et dont on
ne jjonvait au juste apprécier la valeur, circulaient à Tolède, à Vabuice et même à Madrid.
Le patriarche d'Antioche, l'archevêque de Valence, le saint et révéré Ribeira, retenu par une grave indisposition, était malade au milieu des montagnes, dans un misérable village, où quelque bonne œuvre sans doute l'avait conduit. Il n'y avait pas le moindre doute là-dessus ; mais ce qui en offrait beaucoup, c'était la nature de sa maladie. Le curé Romero, dans le presbytère duquel le saint prélat était alité, avait raconté aux médecins accourus en toute hâte, que Sa Seigneurie avait glissé le long d'un précipice, où des pointes de rochers l'avaient cruellement déchirée; heureux encore que le pieux archi'vèque en fût quitte à ce prix; et malgré la défense du prélat, le chapitre de Valence avait absolument voulu célébrer un Te Deum en actions de grâce de cette heureuse aventure. D'un autre côté, les ordres les plus sévères avaient été donnés au corrégidor mayor de la province de Tolède, Josué Calzado, de poursuivre dans toutes les directions une escouade de faux alguazils qui parcourait les grands chemins. Le corrégidor avait d'abord repoussé avec mépris une pareille assertion, tant il était sur de la manière dont se faisait la police, mais il fut bientôt forcé de croire à celte nouvelle, lorsqu'on eut saisi plusieurs soldats de la Sainte-Hermandad complètement étrangers à cette milice, et qui n'étaient autres que les compagnons du capitaine Juan-Baptista.
Arrêtés, ainsi que leur, chef, dans une posada, au moment où ils arrêtaient eux-mêmes l'hôtelier, en commençant par saisir les clés de sa cave, ils furent dirigés vers Madrid; l'ordre avait été donné de les livrer à l'inquisition comme coupables et complices d'attentat impie sur la personne d'un archevêque.
— Par saint Jacques, se disait Juan-Baptista, ([ui n'y comprenait rien, c'est jouer de malheur! être arrêté pour le seul crime que, peut-être, je n'aie pas commis!
11 trouvait cette décision si injuste que, dès le second jour, il en avait appelé, en s'échappant des mains de ses gardes, regrettant, non pas ses compagnons qu'on allait brûler ou pendre, mais l'or qu'il avait volé comme alguazil àPiquilloet à Pedralvi, et qiK' d'autres alguazils venaient de lui reprendre. En attendant, rien ne peut donner une idée de la perturbation que cet événement avait jetée dans la police de Tolède et de la Nouvelle-Castille; c'était à ne plus s'y reconnaître. Impossible de distinguer les vrais des faux alguazils, et chaque jour, par exemple, on voyait en pleine rue deux de ces messieurs se mettre mutuellement la main sur le collet et s'arrêter réciproquement de par le roi. L'emploi n'était plus tenable ; aussi Baptista Balseiro s'était décidé à en changer ; il avait abandonné la police pour l'armée, et portait maintenant l'uniforme de capitaine dans l'infanterie espagnole.
Pedralvi cependant et ses compagnons, sans s'inquiéter (le la situation où ils laissaient l'archevêque, avaient évite le presbytère et descendaient de la montagne par un autre sentier que celui qu'ils avaient parcouru le matin ; ils ne se souciaient pas de rep;iiser devant l'hôtellerie d'Aïgador, quoiqu'ils reus^ent pu sans danger, car les archers qu'ils avaient laisses étaient hors d'état de les poursuivre, vu la brièveté, ou
pliitût l'absence totale de costume où ils se trouvaient.
Ils furent même oblij;és, iiciul:iiitdeii\ou trois jours, de garder l'hôtellerie, attendant les nouveaux vêtements qu'ils avaient fait demander à Tolède, et que Josué Calzado leur envoya, mais trop tard ; ils étaient tous enrhumés! nouvelle fatalité à ajouter à toutes celles qui accablaient en ce moment le corps respectable des alguazils.
Pedralvi avait pris un chemin plus difliciie, mais plus sûr, au milieu des rochers. Au bout d'une heure de marche, et à un endroit où deux ou trois routes praticables se présentaient, Pedralvi dit aux juifs qu'ils avaient jusque-là escortés en sileuce :
— Vous êtes libres, mes amis !
— Libres ! s'écrièrent ceux-ci ; libres !
— De ne pas être chrétiens, si cela vous convien]. Il ne tient qu'à vous d'aller à Valence, cette route y conduit; ces deux autres chemins conduisent ailleurs.
Les juifs prirent les deux autres chemins et disparurent.
Quand les Maures se trouvèrent seuls :
— Mes amis ! mes frères ! s'écria. Piquillo eu se jetant dans les bras de Pedralvi et de ses compagnons ; que ne vous dois-je pas !
— Tu ne nous dois rien, et nous ne sommes pas encore quittes envers toi, répondit Pedralvi. Ne nous astu pasdonné l'exemple? N'as-tu pas délivré Gongarello"? N'as-tu pas deux fois sauvé Juanita'? Quand nos ennemis s'unissent pour nous opprimer, unissons-nous, mes frères, pour nous défendre et nous aimer.
Tous se prirent les mains et se les serrèrent en signe d'alliance et d'amitié.
— Maintenant, dit Pedralvi, continuons notre marche, nous ne sommes pas en sûreté ici.
Ils descendirent encore pendant près de deux heures et arrivèrent au ïersant de la montagne, bien avant Madrilejos, à une plate-forme environnée d'arbres et de rochers. Devant eux, à leurs pieds, on découvrait un gros bourg, circonstance heureuse pour la caravane. Leurs provisions étaient épuisées et leur appétit se faisait vivement sentii», après une longue marche entreprise de grand matin et par l'air vif de la montagne. Pedralvi détacha un des siens, garçon alerte et intelligent, qui partit, chargé d'une large besace v ide, mais prudemment et avant son départ, il quitta le manteau noir, la rapière et tout son costume d'alguazil.
— 11 a raison, s'écria Pedralvi, imitons-le, mes amis, et de peur de poursuites, faisons disparaître d'abord toutes les traces de notre expédition.
Il y avait derrière eux, au milieu des rochei's, un précipice dont on ne voyait pas le fond et où tombait un large torreut, formé par la réunion des eaux de la montague. C'est là que s'engouffrèrent toutes les dépouilles dos archers, et, vu que Pedralvi et ses compagnons avaient par-dessous leurs habits de bohémiens, la métamorphose fut bientôt complète. Piquillo ne s'était point débarrassé de sa noire défroque, et pour eause. il n'avait point d'autre vêtement. Mais un instant après, le pourvoyeur revint avec une besace bien garnie, et jiortant sous son bras un paquet destiné à Piquillo. C'était un habillement complet, et de plus, I une robe de pèlerin, le tout acheté chez un fripier du
village. Laloilellisiie fut jias longue, et tous, assis sur l'herbe, firent gaiement honneur au repas étalé devant eux. C'était un pâté de venaison, deux volailles rôties, du pain blanc et en outre de bon vin, qui fit plus d'une fois le tour du cercle.
Le repas terminé, la parole fut à Pedralvi, qui dit :
— Quelque plaisir que nous ayons à voyager ensemble, il faut nous séparer et retourner à Valence, chacun de notre côté; réunis,-nous pourrions exciter des soupçonsqu'ilimporte d'éloigner, sinon pour nous du moins i)our le seigneur d'Albérique notre maître, et sou fils Yézid, qui seraient perdus si l'on se doutait seulement qu'ils mit eu connaissance de notre expédition. Je conduis le seigneur Alliaga pendant quelques lieues encore, et je vous rejoindrai. .. Adieu donc, et à bienlôl .
Ils prirent tous des sentiers difféventset disparurent, se dirigeant vers Valence.
— Toi, frère, dit Pedralvi, quand il fut seul avec Piquillo, tu ne vas pas de ce côté, car on t'attend à Madrid .
— Qui donc? dit Piquillo avec émotion.
-^ La senora Aïxa !
— Aixa ! . . qui t'adit ! . . commeutconnais-tu ce nom ?
— Par la camariera de la reine... par Juanita.
— C'est vrai... tu as vu Juanita?
— Impossible... puisque depuis deux mois, frère, je n'ai été occupé que de toi; mais j'ai écrit à Juanita, je lui ai appris notre mésaventure et ta disparition ; elle en a parlé à la senora Aïxa et à sa sœur Carmen.
— Mes anges tutélaires.
— Tu as raison... car ces deux jeunes filles, surtout la senora Aïxa, ont été dans des inquiétudes, daus uni' douleur dont je ne te parle pas.
— Au contraire, s'écria Piquillo avec ivresse, dismoi tout.
— Ne pouvant découvrir ce que tu étais devenu, je te croyais à Madrid dans les prisons de l'inquisition : la senora Aïxa, par ses soins, par son crédit, a enfin acquis la certitude du contraire ; elle l'a appris à Juanita, qui m'en a prévenu, la suppliant de la tenir au courant de tout, offrant pour ta délivrance toutes les sommes nécessaires.
— Merci, merci! répétait en lui-même Piquillo attendri.
— Mais nous n'avions besoin de rieu, poursuivi \ Pedralvi avec fierté, et Yézid m'avait déjà dit : Il faut tout sacrifier pour retrouver mon frère; il faut le délivrer à tout prix; n'épargne ni l'or ni les recherches. Et pendant que je cherchais, c'est lui, c'est Yézid, qui a découvert ta prison. Il avait interrogé un de nos ouvriers que Ri beira avait autrefois baptisé par force ; il aappris de lui les détails de ces tortures, de ce cachot qu'ils appellent l'œuvre de la Rédemption. Il a soupçonné que c'était là qu'on t'avait renfermé. Il a organisé alors l'expédition, et s'il m'en a donné le commandement, c'est qu'un événement, un malhiuir qui nous menace tous, l'a forcé de partir pour Madrid.
— Quel événement? ipiel malheur? dit vivement Piquillo.
— Je l'ignore. U te l'apprendra sans doute. Mais il était hors de lui, et Albérique, son père, bien plus agité encore ; ses traits étaient tout bouleversés ; il s'écriait : Pars à l'instant, il le faut ! Et je l'ai entendu mur-
i'roi:iij/t ALi,[Ar,A.
iinirer à dnmi-voix : Si Pitiuillo était là pour te. si'ciniili'i'! Mes Ois! iiii's doiiv fils! ce ni; serait pas trup !
— Kt tu m'assiin-s (jlio Yi'zid est à .Maili'id'Mi'iiiaiida rii|uillo.
— Il doit y l'Ire niaiafiiiiant. Et au mounuit où je. liarlais nioi-uièuie j)Our tê di'li\ vnv, continua l'eilrah i, je recevais une lettre de Juanita, qui ufi'crivait : « .le lie sais ce ((ui arrive à la senora Aïxa ; elle est depuis quelques jours dans un désespoii- affreux. Carmen, qui pleure avec elle, essaie en vain de la consoler; et j'ai entendu lesdeux jeunes filles s'écwer :Si du moins l'iqiiillo était là pour nous aider et ucus sauver! »
— Tous ceux que j'aime avaient besoin de moi, et j'i'tais loin d'eux. Je pars, je pars! d t Pi([uillo, pâle (['('■iiiolion et pouvant respirec à peine. Adieu, frère, adieu! Retourne à Valence, où d'Albérique t'attend, car le voilà seul et privé de ses deux tils... Moi, je vais à Madrid retrouver mon frère Yezid.
— J^t la senora A'ixa, lit Pedralvi eu souriant.
— Oui... oui... je ne pourrais vivre sans elle!
— Comme moi sans Juanita, dit Pedralvi. Allez donc, et que le Dieu d'Ismaël vous conduise ; mais auparavant laissez-moi remplir les oidres d'Yézid.
Il donna alors à son jeune maître presque tout l'or qu'il avait sur lui, de plus des armes, et lui recommanda bien, quelque diligence qu'il eût envie de faire, de prendre des chemins détournés, d'éviter les villes et les villages. Nul doute qu'on ne le poui'suivit, que son signalement ne fût donné, et qu'il n'y eut ordre de l'arrêter. Son costume de pèlerin > tait une sauvegarde ; c'était, après la robe de moine, l'hahil le plus respecté eu I£spagae, et une fois à Madrid, ilou Fernand d'Albayda et les protections qu'il pouvait avoir assoupiraient cette affaire; le tout était d'arriver à Madrid sans encombre.
Eulin, après mille autres recoiuiuandations et bien des marques de tendresse, lesdeux amis se séparèrent.
Piquillo se dirigea vers Tolède, il en était à six ou sept lieues; de Tolède à Madrid il y eu a dix-huit ; il pouvait être arrivé le lendemain au soir, s'il ne lui survenait aucun accident, et il voyageaitavec prudence.
11 avait dépassé Consuegra et longeait un bois dont li's arbres touffus le préservaient de la chaleur du soli'il. Il entendit derrière lui les pas d'un cheval. Il tiiurna légèrement la tète. Il vit un cavalier, un militaire qui faisait la même route que lui. Piquillo ue liàta ni ne ralentit sa marche, pour ne donner aucun soupçon à sou compagnon de voyage.
Le cavalier qui était derrière lui semblait ne point vouloir fatiguer sa monture, et il n'allait qu'au pas. H eut cependant bien vite atteint Piquillo, mais il ne le iir'passa point, et se tint pendant quelque temps sur la n)ème ligne que lui. Piquillo, enveloppé de sa robe de pèlerin, le front couvert d'un chapeau à large bord, ne disait rien, ne levait pas la tête et marchait sans faire la moindre atteutiou au cavalier, qui, sans doute i Messe du silence ou du dédain du piéton, toussa d'un i air de supériorité, et laissa du haut de son cheval ' tomber ces paroles : i
— Ami... suis-je bien ici sur la roule de Tolède? ■ A Cette voix trop bien connue et dont la vibration le '
faisait toujours tressaillir, Piquillo leva les yeux.
Ce militaire, ]iaré d'un b.il uniforme et portant les iiisign.wli.'capitaiui!, avait toute l'allure et les manières de .luau-Iîiptista; qu mt à la voix, c'était la même. Piquillo baissa vivement les yeux, et répondit à la demande du voyageur par un signe de tête aflirmatif.
— C'est donc biiu la route de Tolède?
— Oui, dit brièvement Piquillo.
Il parait qu'il y avait dans cette seule syllabe; ou dans la manière dont elle i^tait prononcée, une émotion qui n'était pas naturelle; car depuis ce moment le capitaine fit tous ses efforts pour aiiercevoir les traits de son compagnon de voyage. Le large chape;iu legènaitbeaucoup. 11 fit faire alors à son cheval ({iielque; pas en a\ant, se retournant et se baissant pour regarder. Plusieurs fois il renouvela cette manieuvre, (jui, à ci' qu'il parait, ne le satisfaisait qu'imparfaitement, et Piquillo impatienté se dit en lui-même :
— Je suis bien bon de me laisser espionner par ce misérable, qui doit avoir encore plus que moi la crainte d'être arrêté; ce nouveau déguisement même me le prouve.
Levant alors son chapeau, et tirant de sa poche un pistolet qu'il arma :
— Capitaine Juan-Baptjsta! s'écria-t-il. Celui-ci à son tour tressaillit.
— Gagnez le large ou je tire sur vous; il y aura dans un instant un bandit de moins en Espagne.
A l'air ferme du jeune homme, à sa voix menaçante, et surtout au pistolet dont sa main était armée, Juan- Biiptista n'eut plus de doutes. ,
— Au revoir! s'écria-t-il en regardant Piquillo d'un air moqueur.
Il piqua son cheval, et un instant après il disparut dans un nuage de poussière, .\lliaga eu était débarrassé; mais cette vue seule lui avait laissé dans le cœur une impression pénible, et dans l'esprit de fâcheux présages Jamaisle capilainene s'était otl'ert àses yeux, que cette rencontre ne fût pour lui comme l'annonce de quelque grand malheur; et cette fois ce n'était point un vain piesseiitiu'.ent, ni une crainte chimérique. Le capitaine était homme à le dénoncer au prochain village, à donner du moins son signalement, qui était bien reconnaissable.
Laprudeuce défendait à Piquillo de suivre le chemin qu'il avait pris. Il abandonna donc la graud'route et en suivit une de traverse qui s'oflVait à lui. Il marcha environ trois quarts d'heure au milieu d'un pays riche et bien cultivé, et arriva à une belle forêt, tra\ersée par cette route. 11 s'y engagea sans hésiter, persuadé que cela devait conduireàquelque habitation. En effet, il se trouva, au bout d'une demi-heure, en face d'un château d'architecture gothique, demeure seigneuriale s'il en fut, avi'c pont-levis, corps de logis principal, deux ailes, vastes jardins et une cour immense, alors remplie de inonde. C'étaient sans doute les habitants du joli village qu'on apercevait sur le coteau, et il y avait probablement quelque grande fête chez le seigneur de l'endroit. Les gens qui s'amusent sont peu dangereux, et ce rassemblement n'inspira nulle défiance à Piquillo. D'ailleurs il avait déjà été vu, et des jeunes tilles s'étaient levées à l'aspect du pèlerin, et courant aji-devaulde lui, l'avaient entraîné à une table
FIQUILLO ALLIAGA.
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Pi(]uillo accepta donc, pour délou. ner \c=i'
OÙ l'on traitait généreusement tous ceux qui se présentaient. Or^ les pèlerins ont toujours faim et soif; se montrer autrement aurait paru extraordinaire. Piquillo accepta donc, pour détourner les soupçons, le verre que lui offrait la jeune paysanne.
— A qui appartient ce château? demauda-t-il.
— A un seigneur portugais qui a des biens eu Espagne, mais qui les visite rarement, à preuve qu'il n'était jamais venu ici, et que c'est la première fois que je le vois, moi, qui suis la jardinière du château.
— Et pourquoi y vient-il aujourd'hui?
— Pour se marier. '
— C'est différent! dit Piquillo. Et quel est ce seigneur portugais?
— Le duc de Santarem.
upçons, lô verre que lui offrait la jeune paysanne.
XXXVUI.