LA NUIT DES NOCES
Le jour où le duc de Lerma s'était rendu à l'hôtel d'Altamira, le jour où, bien malgré elle, Aïxa s'était engagée à épouser le duc de Santarem, Carmen, désespérée du malheur de son amie, s'était hâtée de le raconter à celui à qui elle disait tout. Elle avait écrit tous les détails de cet événement à Fernand d'Albayda, son fiancé, alors à Lisbonne, lui demandant s'il connaissait quelque moyen de sauver Aïxa.
A la lecture de cette lettre, à la nouvelle de ce mariage, Fernand d'Albayda avait pâli, le papier s'était échappé de ses mains; puis à sa stupeur avait succédé un accès de rage contre le ministre et contre Santarem, (ju'il regrettait maintenant d'avoir envoyé à Madrid et de n'avoir pas fait fusiller sur-le-champ à Lisbonne. Les preuves de ses complots étaient évidentes, il les avait adressées au ministre, et celni-<i, au lieu de punir, récompensait. Le duc de Lerma, qui avait été sans pitié pour des gens imprutlents ou égarés, faisait
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PIQUILLO ALLIAGA,
grâce à un des chef?, devenait sou protecteur et lui donnait pour femme la plus aimaljle, la pluajolie tille d'Espagne! C'était, selon Feruand, une injustice et une tyrannie intolérables à laquelle il était de son devoir de s'opposer ; car il allait épouser Carmen, qui était presque la sœur d'Aïxa. Donc, Aïxa était de sa famille ! donc, il devait la défendre, et, à force de se le répéter, il avait fini par se le persuader. La seule chose qu'il ne s'avouât pas, c'est qu'il était jaloux, c'est qu'il voulait bien, par devoir, renoncer à Aïxa, mais non la voir au pouvoir d'un autre.
Pendant qu'il changeait à chaque instant de résolution, hésitant et ne sachant quel parti prendre, le duc de Lerma, qui avait les siens bien arrêtés, pressait la conclusion d'an mariage auquel se rattachaient toutes ses espérances. Il aurait désiré que cette cérémonie ne lit aucun éclat et n'excitât point l'attention publique, ce qui était impossible à Madrid : les parents et les amis du duc de Santarem, c'est-à-dire une partie de la cour, s'empresseraient d'assister à ce mariage. Ou ne manquerait point d'examiner la tenue des deux époux et d'en tirer mille commentaires dont plusieurs mettraient peut-être sur les traces de la vérité, surtout lorsqu'on verrait, quelques jours après, la duchesse de Santarem présentée à la cour.
Le duc de Lerma prit alors ane de ces résolutions hardies qu'emploient toujours les ministres qui ont peur : ce fut de se cacher et de traiter cette affaire en secret d'État. Il fit venir Santarem.
— N'avez-vous pas, lui dit-il, une fort belle terre aux environs de Tolède ?
— Oui, monseigneur.
— C'est là que se célébrera votre mariage.
— Pour quelle raison?
— Pour raison d'État, répondit gravement le duc.
— C'est que je n'y suis jamais allé; mû n'est averti et rien ne sera préparé.
— C'est ce que je veux. Vous n'inviterez personne de Madrid ; la cérémonie aura lieu seulement au milieu de vos vassaux. Vous donnerez des ordres en conséquence dès demain ; vous partirez deux jours après, et dans six jours tout sera terminé, à la condition, par vous, de n'eu parler d'ici là à qui que ce soit.
— Et pourquoi cela, monseigneur'?
■r- Je croyais vous avoir fait comprendre, répondit gravement le duc, que c'était pour des raisons...
— D'Etat... J'entends bien; je nie conformerai aux intentions de monseigneur.
Le duc de Santarem ne demanda plus rien et ohéit. Tous les préparatifs se firent en secret et dans le plus profond silence.
Quelques jours après cet incident, d'Albérique et Yéîid se promenaient à Valence dans les jardins du Valparaiso et combinaient ensemble les moyens de délivrer Piquillo, alors prisonnier de l'archevêque. Yézid devait partir le lendemain pour cette expédition, qu'il voulait diriger lui-même. En ce moment on appoila à d'Albérique un billet qui ne contenait que ces mots :
« On veut marier en secret Aïxa au duc de Santarem. « Si c'est sans votre aveu et à votre insu, Initez-vous, « vous n'avez pas de temps à 2>erdre. »
— D'où vient un tel avis? s'écria Albérique effrayé, en remettant vivement la lettre à son fils.
Yézid la lut de nouveau; elle ne portait point de signature : il regarda le cachet et vit en caractères arabes le mot toujours ! ce mot gra\é sur la turquois? que Margueiits avait acceptée de lui... Il se mit alors à trembler d'émotion et de crainte, et dit au vieillard à voix basse :
— 11 faut croire à cet avis. Il est certain.
— Pourquoi ?
— Il vient de la reine, mon père.
— Il faut partir alors, partir à l'instant, dit le vieillard.
Yézid a\ ait remis à Pedralvi le soin de délivrer Piquillo et était parti pour secourir sa sieur bien-aimée.
Mais déjà, et d'après les ordres du ministre, le duc de Santarem avait écrit à son intendant de tout disposer pour sou mariage. Lui-même était arrivé à sa terre un samedi soir pour se marier le lundi suivant. Aïxa avait refusé l'olfre de la comtesse d'Altamira, qui lui avait proposé de la conduire à l'autel. Ce mariage s'annonçait déjà sous des auspices assez tristes sans y joindre celui-là. Elle avait prié Carmen et Juanita de partir avec elle et de ne point la quitter. Quoique résignée et forte de son courage, elle se trouvait bien malheureuse, et loin de tous les siens, loin de Yézid, de Piquillo et de son père, à qui elle ne pouvait dire le sacrifice qu'elle acceptait pour eux, Aïxa éprouvait quelque douceur à avoir auprès d'elle Carmen et Juanita, ses amies et presque ses sœurs, l'une par l'amitié, l'autre par la reconnaissance.
Le jour même de leur départ, le duc de Lerma, qui avait entouré de ses alMdés Ihùtel d'Altamira et l'h'Mel de Santarem, reçut l'avisqu'uneavalie!r,que l'oncroyail être dou Fernand d'Albayda, était arrivé secrètement à Madrid ; sans descendre à sou hôtel, ni faire part à personne de son retour, il s'était rendu directement chez le duc de Santarem et l'avait fait demander. On lui avait répondu que le duc n'était pas visible, ce qui avait paru le contrarier beaucoup, et après l'avoir attendu plusieurs heures avec les signes de la plus vive impatience, il s'était rendu chez la comtesse d'Altamira, avec laquelle il avait causé ; à la suite de cet entretien, il était remonté à cheval, était sorti de Madrid, et avait pris la route qui conduisait à Tolède.
Qui pouvait amener don Fernand à Matjrid, secrètement et sans permission? Pourquoi avoir ^litté. Lisbonne sans eu prévenir le ministre?
Cette nouvelle avait inquiété le duc, et une heure après, il i-eçut un nouvel avis qui ne l'intrigua pas moins. Un second cavalier, que les aliidés n'avaient pu reconnaître, et qui d'ordinaire n'habitait pas Madrid, était également arrivé, mais beaucoup plus fard, à l'hùtel de Santareiii. Ses habits poudreux et son cheval fatigué indiquaient assez qu'il venait de loin et qu'il avait hâté sa marche. Il avait demandé à parler au duc de Santarem; le majordome avait fait la même réponse qu'à don Fernand d'Albayda : son maiti-e n'était pas visible. «Il faut {Murtant bien que je le voie, » avait répondu d'un ton menaçant l'étranger, qui se trouvait seul avec le majordome, dans une salle basse. Le majordome, peu brave de sa nature, et qui.
riQUILLO ALLIAGA,
d'ailleurs, dans l'emploi qu'il roinplissait, n'était pas payé pour l'être, avait avoué quo son maître n'était réellement pas à Madrid, et qu'il était parti depuis le matin.
— Tu vas alors me dire où il est allé ! s'était écrié l'étranger en tirant un poignard.
Peu habitué à celte manière d'interroger, le majordonie s"élait hâté de donner tous les renseignements désirables, et à l'instant même, l'étranger remontant à clieval, était sorti de Madrid et avait pris la route ([ui conduisait à Tolède.
Cette coïncidence d'événements, ces arrivées successives de voyageurs et surtout celte manie qu'ils avaient tous de se diriger vers Tolède, avaient lait craindre au nnnistre quelques obstacles pour le mariage auquel il tenait tant et duquel dépendait pour lui la faveur du maitre. Il avait écrit à l'instant même au duc de Santarem que, toujours pour des raisons d'État, le roi désirait que le mariage l'ût avancé d'un jour : qu'ainsi donc, au reçu de la présente, il se rendit sur-le-champ à l'autel pour y être marié par frey Gaspard de Cordova, confesseur de Sa Majesté, qui avait reçu les instructions du ministre et qui lui remettrait la présente missive. Il ajoutait en forme de poslscriptum que, faute par le duc de Santarem de se conformer aux intentions de Sa Majesté, des ordres avaient été donnés aux corrégidors et oliiciers de justice de la province de Tolède, pour s'emparer de lui, dès le soir même, et le réintégrer dans sa prison, attendu les nouvelles preuves de culpabilité qui à chaque instant arrivaient de Lisbonne.
En même temps le ministre écrivait à un homme dont le dévouement devait lui être acquis, au corrégidor de Tolède, Josué Calzado, d'avoir à se rendre à la terre du duc : d'abord, pour être bien sûr que le mariage serait célébré, et pour en donner sur-le-champ avis au ministre ; secondement, il lui était ordonné de veiller sur le duc de Santarem, lequel lui était expressément recommandé, et dont il répondait sur sa tête; l'engageant par là à prendre, lui et ses gens, les précautions nécessaires pour empêcher toute embûche, guet-^pens ou même toute provocation, duel ou combat qui mettraient en danger la personne du mari qu'il était tenu d(! protéger et de représenter plus tard corps pour corps.
Le duc, arrivé de la veille, avait passé dans son château une très-bonne nuit. Ne comprenant que fort peu de chose à la conduite du ministre à son égai'd, il soupçonnait toujours quelque piège et avait réj)été durant toute la route son refrain ordinaire : Pourquoi ai-je été nie mettre à la tête d'une conspiration ! Cependant Aïxa était arrivée au château, et depuis que le duc avait passé la soirée avec elle, ses idées avaient pris un autre cours; il trouvait Aïxa charmante : c'était une des plus jolies femmes qu'il eut jamais vues. Son air froid et glacé lui avilit paru de la réserve et de la dignité. Il commençait à trouver qu'il n'avait peutêtre pas eu si grand tort de se mettre à Ta tète d'une conspiration; qu'après tout, la conduite du ministre avait un côté raisonnable et satisfaisant ; que si elle était obscure, c'était le propre de la politique, et qui; la plupart des hommes d'État étaient souvent incompris.
Le duc de Santarem était donc livré à toutes ces ré' llexions (jui n'avaient |)our lui rien de pénible, lorS' qu'il avait reçu un message qui était venu mettre le | comble à sa satisfaction. Aïxa le priait de vouloir bien passer chez elle. Il acheva à la hâte et avec les plus llatleuses espérances sa toilette déjà commencée. Si sa prétendue lui avait paru charmante la veille, elle lui sembla délicieuse en négligé du matin, et au premier coup d'œil jeté sur elle, il se sentit définitivement réconcilié avec la politique du duc de Lerma.
— Monsieur le duc, lui dit Aïxa gravement, j'ai cru cette entrevue nécessaire.
— Nécessaire... je l'ignore, agréable, j'en suis sûr, répondit le duc d'un air galant.
— Il m'a semblé que nous devions, avant tout, nous expliquer avec franchise, et dut la mieune vous déplaire, je la regarde comme un devoir.
Un air d'inquiétude remplaça le sourire qui errait sur les lèvres du duc.
— Je vous ai vu hier pour la première fois, et demain je vous épouse, c'est vous dire, monsieur, que ne pouvons pas nous aimer.
— Vous me permettrez, s'écria le duc, d'abord, de ne pas être de votre avis, et ensuite, d'espérer que vous-même ne serez pas toujours du vôtre.
— Au contraire, monsieur, je vous déclare que je n'en changerai jamais.
— "Voilà, vous l'avouerez, dit le duc en s'efforçant de sourire, une constance bien terrible et bien fâcheuse pour moi. Puis-jc savoir au moins sur quoi elle est fondée t
— Je vais vous l'expliquer, monsieur, car je vous ai promis toute la vérité, et la voici : c'est malgré moi, c'est contre mon gré que je vous épouse.
Le duc se mordit les lèvres, et dit d'un air dégagé :
— Pourquoi alors, senora, m'épousez-vous?
— Parce qu'en i-efusant, monsieur, j'exposais les jours de mon père et de tous ceux qui me sont chers.
— Ah! c'est là le motif, senora... dit le duc en ricanant; vous n'en avez pas d'autres?
— Il me semble, monsieur le duc, qu'ils sont assez puissants. Mais si le refus venait de vous, ce ne serait point la même chose, le ministre alors ne pourrait plus me contraindre, je serais libre et vous aussi. Voilà, monsieur, ce que je voulais vous apprendre.
— Je vous remercie intiniment, senora, et ma franchise égalera la votre. Je vous dirai donc que moi aussi c'est malgré moi et contre mon gré quôje vous épousft.
— Eu vérité ! s'écria Aïxa ave*' une expression de joie; eh bien, alors, pourquoi ne pas renoncer à Cd mariage? pourquoi y consentir?
— Parce que j'y suis foivé et contraint par le mi* nistre... parce que si je refuse... il y va pour moi delà prison et de mes jours peut-être...
— Ah! dit Aïxa avec mépris, c'est là le motif?
— Il me semble assez puissant, s'écria le duc; et vons voyez, senora, que je ne suis pas plus maitre lie vous rendre la liberté que de reprendre la mi^'une.
A'ixa garda quelques instants le silence, et reprit :
— Il y a là, monsieur le duc, un mystère que j« ne puis comprendre et que peut-être vous avez pénétré.
— Lu aucmie façon, je vous le jure.
iSi
PIQUILLO ALLIAGA.
— J'aime à le croire, répondit Aixa, mais daignez, monsieur le duc, m'écouter encore un instant, plus qu'un instant, et vous pourrez vous retirer.
Le regardant alors dun air ferme et assuré, elle lui dit :
— Je pensais en vous épousant sauver les jours de mon père; je vois que je fais plus encore...
— Et quoi donc, senora?
— Je préserve les vôtres, monsieur le duc. Vous devez être content de ce sacrifice; n'en demandez pas d'autre. Je me réserve la liberté de mes sentiments, et je saurais ladéfendre même au priide ma vie à moi!
— Ne craignez rien, senora, dit leduc en s'inclinant; je la respecterai, je vous le jure.
— J'y compte, monsieur le duc, et maintenant, quand vous le voudrez, je suis prête à obéir aux ordres du ministre.
Avec la majesté d'une reine, elle lui fit un signe de la main de se retirer, et le duc honteux, humilié, furieux, remonta chez lui en répétant entre ses dents :
— Pourquoi, diable, ai-je été me mettre à la tète d'une conspiration !
Il cherchait en lui-même s'il n'y aurait pas quelque moyen de rompre ou du moins dajourner un mariage qui s'annonçait aussi mal, lorsqu'était arrivé de Madrid frey Gaspard de Cordova, confesseur du roi, apportant la lettre du ministre. Cette lettre, comme nous l'avons dit, enjoignait au futur époux de hâter la cérémonie et de se marier le jour même. Pour le coup, la colère de Santarem fut au comhle, mais devant les menaces que contenait le dernier paragraphe il n'y avait point à hésiter.
— J'obéirai, mon père, dit-il au moine, j'obéirai ! Veuillez prévenir la senora Aixa, ma fiancée, et fixer avec elle, pour aujourd'hui même, l'heure qui vous conviendra le mieux, toutes me sont indifi'érentes. Il reprit la lettre et la relut; il était clair qu'il fallait que le jour même il fût marié ou qu'il retournât en prison; on y tenait, et il murmurait avec rage :
— Pourquoi se mettre à la tète d'une conspiration 1 Son valet de chambre entra et lui annonça la visite
d'un cavalier qui arrivait de Madrid.
— Son nom?
— Don Fernand d'Albayda.
— Celui qui m'a fait arrêter en Portugal, et qui vient sans doute de la part du ministre pour presser et surveUlerce mariage ! Allons, allons, dit-il entre ses dents, le duc de Lerma avait raison, c'est une affaire d'État.
Don Fernand entra, et pendant qu'il saluait, Santarem s'écria avec impatience :
— Je sais ce qui vous amène, seigneur cavalier; il était inutile de vous déranger et de venir de Madrid pour cela; je consens à tout !
— En vérité ! répondit Fernand, qui n'espérait pas réussir aussi complètement ni surtout aussi vite.
— Oui, monsieur, reprit Santarem, vous serez satisfait, et puisqu'il le faut, dans quelques heures ce mariage sera célébré.
— De quel mariage parlez-vous, monsieur le duc? demanda Fernand en pâlissant.
— Du mien avec la senora Aïxa.
— Quoi ! vous y persistez?
— Eh ! par saint Jacques ! le moyen de faire autrement? Tout le monde le veut, à commencer par vous.
— Je veux au contraire qu'il n'ait pas lieu ! s'écria Fernand, et je viens, monsieur le duc, pour m'y opposer.
— Vous !
— Moi-même.
Santarem resta stupéfait, et Fernand continua gravement :
— La personne que vous prétendez épouser est l'amie, la sœur de ma fiancée ; elle est presque de ma famiUe et n'a que moi pour défenseur. Or, comme j'ai quelque raison de croire que ce mariage se fait contre son gré...
— J'ai mieux que des soupçons, seigneur cavalier, j'en ai la certitude. Elle me l'a avoué elle-même.
— Et vous passez outre ? s'écria Fernand avec colère.
— J'ai mes raisons, répondit froidement Santarem.
— Et moi, je n'ai qu'un mot à vous dire, si vous faites ce mariage, vous aurez ma vie ou j'aurai la vôtre !
— A merveille! et si je ne le fais pas, s'écria Santarem furieux, ce sera exactement la même chose.
— Qu'est-ce que cela signifie ?
— Que c'est une fatalité qui me poursuit, un labyrinthe inextricable, dont je ne puis sortir, continua Santarem, dont la colère allait toujours en augmentant.
— Expliquez-vous, de grâce, continua Fernand.
— Je n'ai point d'explication à vous donner.
— Voulez-vous vous marier ?
— Je ne le veux pas ! cria Santarem avec rage, et pourtant je me .marierai.
— Votre intention n'est pas de vous jouer d'un gentilhomme tel que moi !
— Parbleu! seigneur cavalier, il y a d'autres gentilshommes qui vous valent bien et dont chacun se fait un jeu.
— Ils ont tort de le soufi'rir.
— Eh ! je ne le souffrirai plus, répliqua Santarem avec hauteur; je me marierai ou ne me marierai pas, selon mon bon plaisir. Je n'en dois compte à personne, et n'ai rien de plus à vous dire.
— Que le lieu et l'heure où il me sera permis de vous rencontrer, répondit Fernand en s'inclinant.
— Un défi? s'écria Santarem enchanté de pouvoir faire enfin tomber sa colère sur quelqu'un. Un défi ! c'est le premier bonheur qui m'arrive d'aujourd'hui. Choisissez vous-même, seigneur Fernand, tout me va, tout me convient.
— Votre mariage est, je crois, fixé à demain?
— Aujourd'hui, demain, peu importe! s'écria Santarem en pensant à la conversation qu'il ^ enait d'avoir avec AJxa ; il n'y aura pas au monde de mari moins occupé que moi !
— A ce soir donc.
— Soit, à ce soir, huit heures... au dehors du parc, sous les murs de la tourelle..- du coté de la forêt.
— Je m'y trouverai, monsieur le duc.
— Je vous'y précéderai, seigneur cavalier. Tous les deux se séparèrent.
— Par saint Jacques ! se dit leduc, la belle idée que j'ai eue de me mettre à la tête d'une conspiration ! Il y en a une ici contre moi, c'est é\ident, et je com-
PIQUILLO ALLIAGA.
[liber, et les rayons de la lime l'clairèrenl un TÏsage pSIe el lîvMe.
mence enfin à y voir clair. Lu seigneur Fernaiid est l'amant, de ma femme. II l'aime, il est aimé, et moi !.. Allons, poursuivit-il avec rage, je permets au duc de Lerma de se moquer de moi, il est ministre. Mais, à d'autres, non pas; et nous verrons l
C'est sous la préoccupation de cette idée qu'il s'était rendu à l'églisi', et le mariage avait eu lieu, comme nous l'avons vu, en présence seulement de frey Cordova, de Carmen, de Juanita, et de tous les vassaux du duc. Puis, comme il sortait de la chapelle, était arrivé le corrégidor Josué Cakado, qui, d'après la dépêche ministérielle, se hâtait d'accourir, suivi du jeune Pacheco, son neveu et son grellier.
Le corrégidor apprit avec satisfaction que le mariage venait d'être céléhré.
C'était un point important de ses instructions; il se hâta d'en écrire au ministre et d'expédier la lettre le jour même à Madrid. Il s'occupa ensuite des autres dispositions qui lui étaient expressément recommandées pour la sûreté du duc de Santarem. Il lit d'abord
demander au duc, par son neveu Pacheco, la permission de présenter à Sa Seigneurie ses respects, et ses compliments. Le nouveau marié tenait peu aux respects du corrégidor, et toute espèce de compliments lui étaient insupportables; il reçut donc assez mal Pacheco, le regarda à peine et lit réiiondre au digne magistrat que, tout entier aux devoirs que ce jour lui imposait, il lui était impossible de le voir, mais que le lendemain il aurait ce plaisir.
Josué Galzado n'insista pas et ne songea qu'à remplir avec adresse, lidélité et discrétion la mission qui lui était conliée. Au lieu de retourner à Tolède, il s'établit pour toute la soirée et toute la nuit dans la seule hôtellerie qui existât au village et qui touchait pri'sque les murs du parc! II avait ordonné à une escouade de ses allidés les plus intelligents de venir plus tard le rejoindre, et dès que la nuit commença;! paraître, plusieurs rondes organisées par lui exercèrent autour du château la police la plus active.
Ses instructions étaient remplies, Santarem était
PIQUII.LO ALLIAGA.
marié, aucun danger ne le menaçait ; d'ailleurs on veillait sur lui.
Le corrégidor alla se coucher, ainsi que son neveu Pacbeco, ordonnant qu'on l'éveiilAt au moindre incident, et il s'eadonnit en rêvant aux récompenses honoriliques et au\ gratifications qu'il aurait droit de demander an duc de Lerma.
Cependant, et dès qu'il avait vu la nuit venir. Fernand s'étiut dirigé vers le lieu du rendez-vous. Il s'était tenu caché toute la journée à quelques lieues de ]à,et quoique Carmen fût au château, il n'avait point voulu s'y présenter. Il aurait fallu expliquer le motil de son arrivée, et, si le ciel le secondait, s'il sortait vainqueur de ce combat, il désirait que personne, pas même Aixa, ne sût ce qu'il avait tenté pour elle; il lui sulfisait, à lui, de l'avoir arrachée au danger qui la menaçait, et quant à sa récompense, il n'en voulait... il n'en espérait même aiK:uue;il est vrai que le sort pouvait lui être fatal, qu'il pouvait succomber dans ce duel, mais c'était pour Aixa ! et jamais, il faut le dire, il n'avait moins tenu à la vie que dans ce moment. 11 cherchait à se rappeler le lieu du combat ; Santarem a^ait dit : «Sous les mui's de la tourelle, en dehors du parc, du côté de la forêt. « 11 traversait donc ce parc solitaire, et s'avançait dans nue allée qui devait le conduire à la forêt, sans songer à l'adversaire et au péril qui l'attendaient : ses pensées n'étaient pas là; elles erraient près de Carmen et d'Aîxa; il rêvait à l'une, si dévouée, si tendre, si digne d'èlre aimée, et à l'autre, qu'il aimait tant ! H trouvait dans .son cœur tant de trouble et d'hésitation, son bonheur lui semblait désormais tellmnent impossible qu'il désirait presque la mort, et peut-être, grâce au ciel, allait-il la rencontrer! En proie à ces idées, il s'arrêta au milieu du bois. 11 avait quitté l'allée sans s'en apercevoir et s'était égaré. Il entendit marcher et vit passer auprès de lui un homme envelopi* dans un manteau.
— Seigneur cavalier, lui dit-il, ète*-vous du château?
— Oui, certes!.. Je suis invité, je suis de la noce; je m'y rends en ce moment.
— Pourriez-vons m'indiquerde quel côté est la tourelle du parc?
— Très-aisément, dit l'inconnu en rabattant son chapeau sur ses yeux.
— Et le plus court chemin pour m'y rendre?
— Celui-ci, répondit l'homme au manteau en désignant de la main une allée à laquelle il tom'uait le dos, et qui devait promptement éloigner de lui don Fernand.
Mais au moment où ce dernier se préparait à suivre cette indication, la lune sortit radieuse des nuages et lui lit vuir à cent pas de lui. dans une direction tout opposée, la tourelle qu'il cherchait.
— Que me dites-vous donc, seigneur cavalier ! s'écria-t-il avec impatience, en se tournant vers son prétendu guide. Mais celui-ci venait de s'éloigner à toutes jambes, et Feruand ne put distinguer de loin que son manteau noir et la plume rougi^qui flottait sur son feutre gris. Sans chercher à deviner quelle pouvait être l'intention de cet homme, Fernand s'avança vers la tourelle.
Il était le premier au rendez-\ ons. Personne n'était
encore arrivé. Il attendit en se proaicnint. Aucun bruit ne frappait son oreille. Aucun cavalier ne s'a- \ançait vers lui, et cependant la lune, qui continuait à briller dans tout son éclat, lui permettait d'apiTcevoir au loin tous les objets qui l'nnfouraient. Depuis longtein]is, la grande horloge du château avait sonné huit heures, et la cloche du village lui avait répondu en sonnant VAngetus: I-jitin, et après une heure d'attente, il se leva, ne pouvant s'expliquer un pareil retard. Décidé à en connaître le motif, il rentra dans le parc et se dirigea comme il le put et à peu près au hasai'd du côté du château. Il avait à peine fait deux cents p<is dans les allées, qu'il vit un honune étendu à terre. U courut à lui, il était sans mouvement; le salile de l'allée, foulé récemment par plusieurs pieds, indiquait que cet endr .it avait été le théâtre d'une lutte ou d'un combat acharné ; il releva le malheureux qui venait de succomber, et les rayons de la lune, éclairant un visage jKlIe et livide, Fernaod poussa un cri de teneur; il venait de reconnaître le duc de Santarem. Il essaya vainement de le secourir ; il ne respirait plus. Un coup dépée lui avait traversé la poitrine! Fernand, saisi d'eflVoi et livré à toutes les conjectures que lui inspirait cet horrible spectacle, ne savait à quelle idée s'arrêter.
Le duc avait-il succombé en duel? Quel adversaire a\ait pu le précéder, lui, Fernand, et prendre ainsi sa place? Le duc avait-il été victime d'un nKHirtrc? U se rappetaalors l'homme au manteau noir et aufeutregris qu'il avait rencontré une heure auparavant. U venait, il est vrai, et autant qu'il pouvait se le rappeler, d'un côté tout opposé à celui où il se trouvait alors. Et d'ailleurs comment le poursuivre maintenant?., comment même transporter le corps au château? Impossible ! Fernand était seul, au milieu d'un parc immense dont il ne connaissait ni les sentiers ui les issues, et quand la lune cessait de l'éclairer, il marchait au hasard et ne pouvait se reconnaître au milieu de ces arbres séculaires et de ces épiiis massifs. Après s'être sans doute beaucoup éloigné de l'endroit où il avait laissé le pauvre Santarem, Feruand arriva enfin à une des grilles du parc qui donnait sur le village. Il frappa vainement â plusieurs portes, personne ne répondit.
Tous les habitants, hommes, femmes, et surtout jeunes tilles, étaient à danser dans la grande salle du château, où nu bal champêtre à grand orchestre avait été organisé par les soins du majordome; s'il faut même l'avouer, une grande partie des gens du corrégidor, de ses allidés les plus fidèles, voyant que tout était tranquille, avaient pris part aux réjomssances généi-ales. Ils buv;iieut, ils mangeaient avec les gens du château, et plusiem's même dansaient aussi bien et aussi gaiement que peuvent danser des alguaîiils. Cela explique comment le village était désert; il était au château, et Fernand n'ajiercevait de lumière à aucune fenêtre, excepté à une seule, celle d'une hôtellerie.
Il se mit à frapper à grands coups, et l'hôtelier ouvrit sa cix)isée en lui criant :
— Silence donc, vous qui frappez ainsi, vous allez réveiller le corrégidor et son neveu, qui m'ont fait l'honueur de loger chez moi et d'y dormir.
— "Vous avez chez vous un corrégidor?
PIQUILLO AUIAGA.
— Celui de Tolède, rien que cela! Le corrégidor
niaydr.
— C'est justement ce qu'il me fuut. Frévenez-le.
— Mois i) dort.
— On ne dortpasquand ou eslcovrégidor. UéveilleZ' le. Il faut absolumeut que je lui parle, moi, don Ferlyudd'iMbayda.
Lliùtelier ordonna à ses garçons d'aller ouvrir à don Fernand et se rendit de sa personne dans la chambre du corrégidor.
Celui-ci rêvait en ce moment que le duc de Lerma, enchanté de sa conduite, en avait parlé au roi, qu'on le faisait venir à Madrid, qu'on le nommait conseiller à l'audience de Castille, qu'on lui donnait le choix entre une pension de trois mille ducats et le titre de chevalier dans l'ordre d'Alcantara, et il s'écriait :
— Les deux, sire !.. les deux!
En ce moment, on ouvrit brusquement la porte; ITiotelierentra, suivi riustautd'aprèsdedon Fernand.
— Qu'est-ce? s'écria le corrégidor, en portant machinalement la main à sou cou, pour y sentir le ruban et la croix de l'ordre; qu'y a-t-il?
— Il y a, seigneur corrégidor, que le duc de Santarem, le maitre de ce château, n'est plus; il vient d'être tué dun coup d'épée.
Le corrégidor poussa un cri perçant, un cri de douleur ! Ce coup d'épée venait de tuer le conseiller à l'audience de Castille et le chevalier d'Alcantara.
— Ce n'est pas possible, continua-t-il, c'est une erreur; vous vous trompez, seigneur cavalier.
— Je le désire autant que vous... mais je l'ai vu.
— Où?
— Dans le parc.
— A quel endroit?
— Je n'en sais rien... car ce parc... je ne le connais pas... mais nous allons le parcourir ensemble.
— Il a trois cents arpents, dit le corrégidor désolé, en sejelant à bas du lit et en appelant Pacheco, son neveu. Et tous mes gens qui devaient être, sur pied, où sont-ils ?
— Ce qu'il y a de plus important, s'écria Fernand, est de poursuivre et de saisir le meurtrier.
— Le meurtrier! répondit le corrégidor avec désespoir, vous êtes donc sûr que le duc n'est plus?
— Mais oui, monsieur, je vous l'ai déjà attesté.
— Et moi je ne puis le croire 1 Si vous saviez combien j'y tenais! Je répondais de lui et de ses jours sur ma tête. C'était l'ordre exprès du duc de Lerma... et s'il st! trouve qu'il est mort...
— C'est terrible.
— Pour moi, seigneur cavalier, pour moi !
— Du reste, dit vivement Fernand, je vous répète qu'il est facile de saisir son meurtriec; il y a à peine une heure que le crime a été coumiis, el eu envoyant tout votre monde battre les environs...
— C'est juste, cria le corrégidor à son neveu, cela te regarde. Va vite.
— Et pourquoi ne pascoiu'ir vous-même? demanda Fernand.
— Je voudrais avant tout m'occuper ilu duc et lui diiiiui'r mes soins.
— .Mais puisqu'il n'est plus.
— Cela ne m'est pas prouvé, et tant que je n'en serai pas matériellement sur... Du reste, soyez tranquille, i'aclii'co, mon neveu, est intelligent et courageux, c'est un autre moi-même... N'est-ce pas, mon garçon, tu me réponds de tout?
Pacheco, malgré l'intelligence que lui soupçonnait son oncle, le regarda d'un air hébété et effrayé, à l'idée de parcourir la nuit la forêt et ses envinjns. Pacheco était brave, mais surtout le jour, et il eût préféré dormir. Il sortit cependant et courut rassembler les alguazils disponibles, ceux qui n'étaient pas au bal.
Le corrégidor cependant <était habillé, il était prêt à suivre don Fernand. 11 fut diVidé qu'on se remlrait d'abord au château où le bal et les réjouissances continuaient toujours. Avant de semer l'alarme et d'ébruiter cette nouvelle, il était convenable de l'annoncer à madame la duchesse de Santarem; c'est elle qu'il fallait prévenir la première, ne fût-ce que pour demander son avis et ses ordres.
Précédés par quelques gens du château, ils étaient arrivés à la porte d'.\ïxa. De là provenait le bruit qu'elle venait d'entendre et qui l'avait effrayée pour Piquillo. Elle attendit que celui-ci eut disparu, et quand elle eut calculé qu'il devait avoir descendu l'escalier et se trouver maintenant dans le parc, elle ouvrit à ceux qui frappaient.
i\ >iiT DES xocEs (suite).
Eu apercevant don Fernand d'Albayda et le corrégidor, la surprise d'Aïxa fut grande, plus grande encore à la nouvelle qu'on venait luiapprendre; et Josué Calzado, soit qu'il se crût obligé de donner des consolations à cette jeune marié déjà veuve, soit qu'il voulut lui faire partager une conviction qu'il cherchait à se donner à lui-même, ne cessait de répéter :
— Ne vous désolez pas, senora, il est possible qne ce ne soit pas; rien n'est encore prouvé, le seigneur don Fernand a pu se tromper.
— Je l'espère encore, monsieur, mais votre position et la mienne, lui répondit gravement Aïxa, nous imposent des devoirs qu'à tout événement nous devons remplir. Ils nous prescrivent les recherches les plus actives et les plus sévères; s'il existe un coupable, il doit être pnni. Je le veux, je le demandi;; c'est à moi de le poursuivre, et je le ferai rigoureusement.
— Comme une noble dame que vous êtes, dit Fernand, et je suis prêt à vous seconder de mou crédit et de mon pouvoir.
Eu ce moment ou vit entrer Pacheco, qui semblait avoir couru vivement, tant il était essoufflé.
— Qu'y a-t-il? s'écria le corrégidor; as-tu vu le noble duc? existerait-il encore?
— Je n'en sais rien, mon oncle, dit le jeune homme on reprenant haleine.
— Que venez-vous donc nous annoncer? dit Fernand, avez-vous trouvé le coupable?
— Jiî ne sais pas si c'est celui-là, i-épondit Pacheco, mais je crois que j'en ai mi.
PIQUILLO ALLIAGA.
— Qui vous le fait croire 1
— Voici les faits, continua le jeune greffier, comme s'il posait déjà en qualité de témoin devant quelque cour de justice : moi, Inigo Pacheco, âgé de vingt-trois ans, greffier du corrégidor de Tolède, j'étais sorti par l'ordre de mon oncle, ledit corrégidor, pour courir à la recherche de ses gens, lesquels étaient dans la grande salle du château à boire et à danser, ce que je certifie véritable, l'ayant vu de mesyeux. Maisavant d'entrer au château, je rencontrai un paysan, un charron, nommé Antonio, avec un paquet de linge et de charpie, lequel, interrogé par moi, répondit qu'il rentrait à sou logis avec ces objets pour panser un blessé qui, perdant tout son sang, lui avait demandé l'hospitalité à lui et à sa femme, il y avait près de deux heures.
Fernand tressaillit et se dit :
— Ce doit être lui !
— J'ai pensé alors, continua Pacheco, que ledit individu pouvait être pour quelque chose dans la cause dont ils'agit,nefùt-cequ'à titre de renseignement et de témoin. Je suis entré dans la salle du bal où j'ai trouvé nos gens, les gens de mon oncle, qui dansaient unbolero. J'ai dit tout bas à quatre d'entre eux de descendre dans le village chez Antonio, le charron, d'y saisir un prétendu blessé ou qualifié tel, et de l'amener ici.
— Très bien ! dit tristement le corrégidor.
— Et si vous voulez, mon oucle, dit Pacheco, vous pouvez dresser du tout un procès-verbal.
— Comme tu voudras, répondit Cal zado accablé, toi, pendant ce temps, tu iras avec nos gens et des flambeaux parcourir le parc dans toutes les directions pour tâcher de découvrir le corps du pauvre duc, si toutefois c'estbienlui; et si décidément il n'est plus, s'écria-t-il avec un mouvement de rage, nous nous en vengerons surses meurtriers, àcomraencer par celui qu'on amène et que rien ne pourra soustraire à notre justice.
En ce moment tous les yeux se levèrent sur un jeune homme qui marchait avec peine et que soutenaient quatre alguazils. Des linges tachés de sang indiquaient que sa blessure étaitentre la poitrine et l'épaule gauche.
il leva avec tierté son front pâle et calme, et que devint Fernand, que devint surtout Aïxa, quand ils reconnurent, l'un son ami, l'autre son frère : c'était Yézid!
Un alguazil remit à son chef les papiers saisis sur le prisonnier, et le corrégidor dit brusquement :
— Approchez et répondez.
— Répondre, s'écria Aïxa toute tremblante, il ne le peut... Il n'est pas eu état... c'est évident!
— Eh oui, sans doute, ajouta Fernand, la marche qu'il vient de faire l'a épuisé... vous le voyez bien!
— Il va se trouver mal, dit Aïxa eu lui approchant un fauteuil.
— Et s'il perd connaissance, vous ne pourrez rien en tirer.
— C'est juste, pensa le corrégidor, et cela nous retarderait encore.
11 fit signe à Pacheco d'aller exécuter les ordres qu'il lui avait donnés. Pacheco, à qui cette commission convenait peu, sortit lentement.
— Monsieur le corrégidor, reprit Fernand, faites mettre deux de vos gens dehors, à cette porte, pour
veiller sur le prisonnier. C'est plus qu'il n'en faut, sans compter que je reste ici et que je réponds de lui.
— Et moi, dit Aïxa, qui venait de prendre un flacon et le faisait respirer au blessé, je vous préviendrai quand il pourra subir votre intetrogatoire.
— Très-bien, murmura le corrégidor en parcourant les papiers qu'on venait de lui remettre... Je vois déjà par la suscription de ces lettres qu'on nomme l'accusé Yézid d'Albérique, et qu'il demeure à Valence.
Aïxa tressaillit d'eifroi, et Fernand s'écria avec impatience :
— Dans un instant, monsieur le corrégidor, nous examinerons tout ceJa ensemble.
— Comme vous voudrez, monseigneur; enattendanl, je puis toujours, ainsi que le proposait mon neveu, commencer mon procès-verbal; auriez-vous pour cela une pièce où je ne dérangerais point madame la duchesse?
— Ici, monsieur, ici..., dit vivement Aïxa, en ouvrant un petit salon attenant à sa chambre à coucher et dont les croisées donnaient sur le parc. Vous trouverez là tout ce qu'il faut pour écrire.
Le corrégidor et deux ou trois de ses gens entrèrent dans le petit salon où ils s'établirent, et enfin Yézid se trouva seul avec Fernand et Aïxa, et celle-ci s'écria avec désespoir :
— Toi ! Yézid ! toi ! mon frère !
A ce nom de frère, Fernand fit un geste de surprise.
— Oui, mon ami, lui répondit Yézid en le regardant et en serrant la main d'Aïxa; ma sœur bienaimée, que je n'ai pas voulu laisser immoler, et que je venais défendre.
— Toi aussi ! s'écria Fernand.
— Ah! dit Aïxa en rougissant... c'est donc pour cela, seigneur Fernand, que vous avez quitté Lisbonne ?
— Oui... oui... sem.ira, j'ignorais alors que vous, eussiez un frère, et je pensais que le mari de Carmen pouvait vous en servir...
— Je comprends, dit Yézid en parlant avec peine; je comprends maintenant. J'arrivais de Madrid où je n'avais pas trouvé ce duc de Santarem... Il était près de sept heures, je voulais lui parler. .. Une jeune fille m'a répondu : « Monseigneur ne reçoit personne, il n'a pas même voulu voir le corrégidor... mais voilà monseigneur qui sort du château et qui va sans doute faire sa promenade du soir dans le parc ; » alors j'ai doublé le pas et j'ai rejoint le duc. Nous nous trouvions tous deux dans une allée solitaire.
— Pour épouser une jeune fille, monseigneur, il faut avoir le consentement de ses parents, et vous ne m'avez pas demandé le mien.
— Qui êtes-vous ?
— Le frère d'Aïxa.
— Que m'importe !
— Il importe que vous ne ferez point ce mariage.
— Il est fait devant Dieu et devant les hommes !
— Eh bien ! ce que Dieu et les hommes ont laissé faire, moi je le déferai. Et je tirai mon épée.
— Vous venez trop tard, m'a-t-il répondu ; un autre vous a devancé, il m'attend près de la tourelle, hors des murs du parc, et je lui dois la préférence. Vous après !
PIQUFLLO ALLIAGA.
Je me mis devant lui et lui barrai le passage.
— Moi d'abord, lui dis-je.
— Impossible! ou m'attend.
— Je vous empècLerai bien de faire un pas de plus. Et je le frappai au visage. Furieux, il tira son épée; il m'attaqua avec vigueur, et le combat dura longtemps. Je me sentis blessé, et mes forces m'abandonnaient... mais j'ai pensé à toi, ma sœur, j'ai pensé à mon père qui m'avait dit : délivre la sœur... Alors je me suis élancé sur mon adversaire, je l'ai frappé, je l'ai tué... J'ai rempli ma promesse... tu es libre, ma sœur.
— Et tu es perdu! s'écria la jeune fille en sanglotant; tu t'es battu en duel, et ce corrégidor connaît ton nom... Yézid, tilsdu Maure d'Albérique.
— Et les Maures, dit Fernand, ne pi-uvent ni porter d'armes ni se battre en duel; les lois de Philippe II le leur défondent.
— Je le sais bien, dit Yézid; je le savais quand je l'ai défié... Il y a peine de mort pour celui de nous qui tue un chrétien ! Et nos ennemis, le duc de Lerma et le grand inquisiteur, ne manqueront pas de faire valoir... la loi!
— Mais nous aurons aussi des protecteurs ! s'écria Fernand.
— Peut-être, répliqua Yézid en secouant la tète d'un air de doute.
— iSIoi, j'en suis sûre, dit Aïxa; nous obtiendrons ta grâce, pourvu que tu ne tombes pas entre leurs mains et que tu ne sois pas livré cà l'inquisition ; sans cela, tout est perdu.
— Elle a raison, s'écria Fernand; si nous pouvions le dérober aux premières recherches, le tenir caché dans quelque endroit impénétrable !
— J'en connais bien un, murmura Yézid.
— Où donc?
— Chez mou père ! Je défierais l'inquisition de m'y trouver.
Et il pensait au souterrain qui renfermait leurs richesses.
— Mais pour cela, répondit Aïxa, il faudrait sortir d'ici... Et te voilà prisonnier du corrégidor.
— Il faudrait qu'il pût se rendre à Valence, ajouta Fernand ! et dans l'état où il est, comment fuir assez vite pour échapper aux poursuites'?
— Si nous avions seulement vingt-quatre heures d'avance...
— Et nous n'en avons pas une, pas même quelques minutes! ma sœur, contnina Yézid en souriant. Il faut donc nous résigner. Le corrégidor va revenir. Je lui avouerai tout.
— Non, non, je t'en conjure, mon frère, n'avoue rien encore ?
— Et à quoi bon?.. Je voudrais en vain cacher la vérité, on la saura toujours.
— Silence! s'écria Fernand, ou revient.
C'était Pacheco, pâle, tremblant. Si's dents se choquaient les unes contre les autres, et cependant au milieu de sa frayeur perçait un air de satisfaction.
— Mon oncle ! mon oncle ! dit-il en entrant.
— Qu'est-ce? demanda Fernand, que venez-vous annoncer au corrégidor ?
— Qu'il avait raison! monseigneur le duc de Santarein n'est pas mort.
— A cette nouvelle, A'ixa pâlit, Fernand porta la main à son épée, Yézid si; souleva sur son fauteuil !
— Vous l'avez trouvé dans le parc, dit Fernand en cberchantàcacher son trouble,ilétait revenu àla vie...
— Non... je viensdele voir descendre le grand escalier! Il marchait.si vite qu'il a manqué me renverser.
— Ce n'était pas lui.
— C'était lui ! je ne l'ai vu qu'un instant ce matin, mais je l'ai bien reconnu, je ne me suis pas trompé. La preuve, c'est que je l'ai arrêté par son manteau en lui disant : Monsieur le duc! et il m'a répondu avec impatience: Qu'est-ce? que me voulez-vous?
— Il vous a répondu ! s'écria Fernand avec émotion,
— Oui, il m'a dit brusquement : J'ai à sortir, je reviens... laissez-moi. Eten effet, il se dirigeait vers la grande porte du château, et je me suis écrié : Ce n'est pas possible, monseigneur, il faut que mon oncle le corrégidor vous voie et vous parle en ce moment...
— Le corrégidor, a-t-il repris eu tressaillant, je n'ai pas affaire à lui.
— Mais lui a affaire à vous... à cause de son procèsverbal. Il neme panlonnerait pasde vouslaisser sorlir, et comme il insistait encore, j'ai fait signe à deux
j de nosgens, en demandant bien pardon à monseigneur
I de la liberté que je prenais, et malgré sa résistance
; on l'amène ici devant madatne la duchesse et devant
i mon oncle... où est-il mon oncle?
! — Là, dans cette pièce, dit Aïxa en montrant le
I petit salon.
i Pacheco s'y élança, et au même monuînt parut à la porte principale de la chambre à couchi'r un homme traîné par deux alguazils ; il était enveloppé d'un manteau noir, et sa tète était cachée par un feutre gris où se balançait une plume rouge.
— C'est l'homme du parc, dit Fernand, ma rencontre de tout à l'heure, j'en suis certain.
A ce mot, l'inconnu fît un brusque mouvement pour échapper à ses deux gardes. Dans ce moment son chapeau tomba, et à l'instant partit un cri d'étonnement et de terreur poussé à la fois par Aixa, par Yézid et par Fernand.
C'était le duc de Santarém?
C'étaient du moins la taille, les traits, la physionomie deSautarem.
Pour quelqu'un moins préoccupé ou moins ému, il était facile de voir que le duc actuel était plus âgé, plus fort, plus carré que l'aacien ; que dans les traits du nouveau venu il y avait quelque chose d'ignoble et de commun, au lieu" de l'afielerie et de la fatuiti' que l'on remarquait dans l'autre, et qui donnaient à sa physionomie un air de distinction et d'homme comme il faut.
Toutes ces remarques, qui avaient échappé au greflier Pacheco, don Fernand les avait faites eu un inslant. Il fit signe aux deux alguazils de s'éloigner, s'approcha rapidement de l'inconnu, et lui metlant dans la main une bourse pleine d'or, il lui dit vivement :
— Ce soir et jusqu'à demain soutenez hardiment au corrégidor que vous êtes le duc de Sanlarem, et voire fortune est laite.
Avant qiii> rinconnu eût pu répondre, la porte du petit salon s'ouvrit. Le corrégidor, rayonnant de joie, sortit, suivi de son neveu et de ses trois alfidés...
— Pacheco ne m'a-t-il pas trompé? s'écria-t-il ; estil vrai (jue M. le duc de Santarem nous soit rendu?
— Oui, monsieur le corrégidor, dit l'inconnu, sans se déconcerter. Et il tendit avec une certaine dignité sa main au magistrat, qui s'empressa de la serrer dans les siennes, comme pour s'assurer encore mieux de la présence réelle de monseigneur.
— Vous seul aviez raison, monsieur le corrégidor, dit Fernand en souriant, et je prie monsieur le due de vouloir bien, ainsi que vous, me" pardonner mon erreur.
— Erreur d'autant plus fatale, s'écria le corrégidor, qu'elle pouvait causer à madame la duchesse le saisissement le plus dangereux.
— Je n'en suis pas encore remise, dit Aïxa, pâle et tremblante.
— Et, continua le magistrat, il n'a pas fallu moins que la présence de votre mari pour vous rassurer entièrement.
— Comme vous dites, monsieur le corrégidor.
— Et maintenant, s'écria celui-ci, que la reconnaissance a eu lieu, que M. le duc est réellement vivant et bien vivant, et que nous voilà tous revenus de nos terreurs, à commencer par moi, expliquons-nous, car la justice veut des explications; elle ne vit que de cela, et je suis obligé, pour monseigneur le duc de Lerma, de consigner la vérité sur mon procès-verbal.
Et le digne magistrat, qui avait déjà repris tonte sa belle humeur, et qui rêvait de nouveau la place de conseiller et l'ordre d'Alcantara, ajouta en riant :
— Si la vérité était exilée de la terre, c'est dans les procès-verbaux qu'il faudrait l'aller chercher. Vous d'abord, seigneur don Fernand, comment avez-vous pu croire que M. le duc de Santarem était mort? et comment le seigneur Yézid d'Albérique, qui est blessé...
Au nom de Yézid d'Albérique, l'inconnu leva la tète et regarda le jeune homme avec attention. Le corrégidor, qui avait remarqué ce geste, se mit à rire, et s'adressaut à l'étranger :
— Oui, monseigneur, on accusait ce jeune homme de vous avoir tué, et il se trouve au contraire que, grâce au ciel, vous vous portez à merveille, et que c'est lui qui est blessé. . . Comment m'expliquera-t-on tout cela?
— Très-aisément, monsieur le corrégidor, dit Fernand avec un aplomb qui effraya Yézid et Aïxa et qui intrigua beaucoup l'inconnu.
Chacun redoubla d'attention.
— Ce soir, monsieur le corrégidor, je suis arrivé assez tard de Madrid pour parler à M. de Santarem de la part du duc de Lerma...
— Je comprends, dit le corrégidor.
— En essayant de rejoindre dans le parc le maître du château, qui faisait, m'a-l-on dit, sa promenade du soir, j'ai heurté la nuit sous mes pas un homme étendu à terre et sans connaissance; j'ai cru tout naturellement que c'était le duc de Santarem que je cherchais... vous l'auriez cru comme moi.
— C'est très-juste, dit le corrégidor.
— J'ai essayé vainement de le rappeler à la vie. Et alors, je l'ai cru mort.
— C'est tout simple, dit le com-gidor.
— En voulant appeler et chercher du secours, je me suis égaré dans le parc, et c'est après deux heures de marche que je suis entiu arrivé à l'hôtellerie, où V us dormiez...
— Je me le rappelle parfaitement.
— Pendant ce temps, qu'avaient fait les deux combattants? car c'était un duel, monsieur le corrégidor, nous sommes obligés de vous l'avouer... Des doux adversaires, l'un... M. le duc de Santarem, qui était vainqueur, rentrait tranquillement chez lui, dnns son château, l'autre, le seigneur Yézid, qui enfin était revenu à lui, s'était traîné, quoique dangereusement blessé, chez le charron Antonio, où vos gens l'ont saisi. Voilà toute la vérité.
— La vérité tout entière, répéta l'inconnu avec noblesse.
— C'est en effet bien simple, dit le corrégidor, et je ne l'aurais jamais deviné. *
— Je dois cependant, continua le faux Santarem, ajouter un mot au récit de Fernand d'Albayda, mon ami : c'est que j'étais rentré chez moi pour envoyerdes secours à mon noble et vaillant adversaire, et pour ne pas le compromettre, je m'étais décidé à les lui porter moi-même. C'est un devoir que j'allais remplir... quand vos gens m'ont empêché de sortir de chez moi...
— Ah ! monseigneur ! fit Pacheco en s'inclinant.
— Insolence que je comptais châtier, et dont maintenant je rends grâce au ciel ! Quant au sujet de notre combat, ajouta-t-il en regardant le corrégidor, j'espère que personne ne m'en demandera compte. Il est des secrets qu'il n'est pas permis de trahir, même quand on le voudrait; celui-ci est de ce nombre...
— Je ne demande rien de plus, s'écria le corrégidor avec respect.
— Le plus imiiorfant dans ce moment, dit Aixa en montrant Yézid, est di' donner des soins à ce jeune gentilhomme.
— J'espère, répliqua l'inconnu avec un accent chevaleresque, qu'il daignera accepter un appartement dans mon château. Ce serait m'offenser que de loger ailleurs.
Yézid s'inclina en signe d'assentiment. Fernand proposa de lui donner le bras.
— Et moi, messeigneurs, dit Aïxa, si M. le duc daigne me le permettre, et elle regarda l'incounu, je vais vous indiquer l'appartement qui vous est destiné.
L'inconnu approuva de la main et du regard, adriissa un salut gracieux à don Fernand et à Yézid, puis se jetant dans un excellent fauteuil près de la cheminée, il contempla, d'un air d'aisance et de protection, Josué Calzado.
— Eh bien! corrégidor, que je ne vous gène pas; achevez votre procès-verbal.
Pendant ce temps, le cœur oppressé par la joie et respirant à peine, les trois amis sortaient de l'appartement; mais au lieu de monter le grand escalier qui
PIQUILLO ALLIAGA.
contUiisait aux chanibrfis d'iionncur, ils se ilicL'iT.ut vers la cour.
— Ks-tu eu état do marcher quoliiiies miiiutis'.' deiiKUiila Fernaad à Yéziil.
— Je ue soutire plus, dit Cfliii ci.
— Kh bieu! la voiture qui uia aiui'iié di' .Madiid doit m'attendre depuis lon,L'teinpsà ciuquauie pas sur la route... Elle est douc#, excellente et faite ex])rès ]ioar un blessé. Nous roulerons toute la nuit sur la idute de Valence.
— Maintenant, ma sœur, dit Yézid, nous avons devant nous les vingt-quatre heures qui' tu demandais.
— Oui, tu seras en sûreté quand la vérité se dt'couvrira; et grâce à l'audace et à l'esprit de cet aventurier, elle ne se découvrira pas de longtemps.
— Qu'il soit Sautarem jusqu'à demain, c'est tout ce (jii'on exige de lui, dit Feruand.
— Et demain, reprit A'ixa, fidèle à vos promesses, je lui paierai généreusement l'imposture qui nous sauve... Adieu, frère! adieu! que le ciel et l'amitié te conduisent !
Elle se jeta dans les bras d'Yézid, et, avec un regard de reconnaissance, elle tendit la main à Fernand.
Celui-ci se crut payé de toutes ses peines. Quelques miuuti's après, les deux amis roulaient sur la grande loute, Aixa rentrait au château, et au moment où elle arrivait au haut du grand escalier, elle rencontra Pacheco le grellier, qui lui dit :
— M. le duc de Sautarem fait demander madame la duchesse.
A'ixa tressaillit, sou frère n'était pas encore eu sûreté, et, craignant que quelque incident fâcheux ne lût survenu de la part du corrégidor, elle se hâta de se rendre dans sa chambre à coucher.
Le duc d^! Sautarem avait jeté sur un meuble son manteau et son feutre; il s'était, comme nous l'avons vu, étendu dans un bon fauteuil, les pieds au fe:i, à son aise, et comme chez lui. Le corrégidor, assis devant une petite table, terminait sou procès-verbal.
— Par saint Jacques, mou cher Galzado, vous faites là un état que je n'aimerais guère.
— \'ùns avez raison, monseigneur, il vaut mieux être duc que corrégidor. .. surtout quand on a, comme vous, une femme charmante.
— (Jni... elle n'est pas mal, n'est-ce pas? Vous n'êtes ]ias nuiri(', monsieur le corrégidor "f
— Heiu'eusement! toujours absent de chez moi, le jour et souvent la nuit, vous le voyez...
— Vous êtes donc bien occupé?
— ; C'est inouï!.. A Pampeluue, où j'exerçais, il y a quelques années, ce n'était rien, c'était un métier de chanoine; mais depuis que j'ai été uonnué à Tolède, je n'ai pas un moment à moi. Je suis accablé d'honneurs et de fatigues. D'abord voici le prenuer ministre qui m'ordonne... de veiller sur vous, monsieur le duc, j'ignore pourquoi, mais vous le sa\ez sans doute ?
— Pas plus que vous, corrégidor.
— C'est étonnant... car il m'a expressément recommandé de ne point vous quitter et de vous protéger envers et contre tous. <
— Missiou que vous avez remplie d'une manière extraordinaire, j'en suis témoin.
— N'est-ce pas? Et au moment où il me prescrit de ne |ias V lUs jn-i-dre de vue, monseigneur de Uibeira, anlii'\è((ne de Tolède, m'ordonne de poursuivre jour et niit, et à oulrauce, un infâme bandit nommé Juanliaptista.
— En vérité? dit le duc en rianl.
— Qui n'a pas craint d'emprunter l'habit honorable de l'un des miens pour porter une main sacrilège sur le saint prélat.
— Parbleu, dit le duc avec impatience, voilà ce que je ue comprends pas... expliquez-moi cette affaire.
— Elle est inexi)licable... et l'onn'en parlequ'àvoix basse. Il parainail <ine l'archevêque aurait reçu luimême quelques coups de discipline sur les épaules...
— C'est original, dit le duc.
— De la main de ce Juau-Daptista, déguisé en alguazil, et qui voulait convertir monseigneur.
— C'est absurde ! s'écria le duc avec colère.
— Voilà du moins ce que m'ont appris les rapports les plus véridiques et les plus détaillé-s qui m'aient été laits sur cette affaire. 11 y a aussi un Maure, un nommé Piquillo, qui est mêlé à tout nda. Il s'est enfui, le misérable, au moment où il allait être converti, et j'ai ordre de le poursuivre.
— Vous ferez bien, dit le duc, je vous le recommande spécialement.
— Il me sullirait de votre recommandation, monseigneur, pour redouliler de zèle, mais il m'est déjà ordonné de l'arrêter, partout où je le trouverai, et de le renvoyer à monseigneur l'archevêque Ribeira, cai' il faut qu'il soit chrétien, mort ou vif; ce sont les expressions du saint prélat.
— Ce n'est pas moi qui m'y opposerai !.. au contraire! mais dites-moi, corrégidor, est-ce que vous n'auriez pas une id('e que j'ai î
— La'juelle, monseigneur?
— Celle de souper !
— C'est trop d'honneur pour moi, monseigneur. Aïxa rentra dans ce moment, et le duc s'écria :
— Voici, madame la duchesse, ce pauvre corrégidor qui meurt de faim, et moi aussi; n'y aurait-il pas moyen de souper ici au coin du feu?., si toutefois il n'y a pas d'indiscrétion? dit-il en se levant.
— Restez, monsieur, restez, de grâce, répondit-elle vivement en le retenant, car il lui semblait entendre encore le bruit des roues de la voiture.
— Je resterai certainement, et tant que vous le voudrez, madame la duchesse... mais daignez alors vous occuper de ces détails... car moi je ne peux pas...
— C'est juste, dit Aïxa, qui aimait autant que les gens de la maison ne vissent point le nouveau duc.
— Je prie monseigneur, dit le corrégidor, de ne jjoint se gêner pour moi... il reste là eu uniforme... et en bottes, quand j'ai vu dans la chambre à côté où j'étais tout à l'heure, sa roln' de chambre de brocart brodée eu or et ses pantoufles fourrées en bon cuir de Cordoue.. .
— Je n'oserai jamais, dit le duc en s'inclinant.
— Dev;uit votre lenune el chez vous, ce serait trop extraordinaire, s'écria en riant le corrégidor.
Et Aïxa effrayée se hâta de répondre :
— Il me semble, en etl'et, que monsieur le duc est le maître.
li)-3
PIQUILLO ALLIAGA.
i el de l'apparition et de t'dnud qui le nienaeèrent.
Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois. Il prit une bou^'ie et passa dans la pièce voisine, qu'il examina soigneusement et en détail. Aixa profita de son absence pour foire servir quelques viandes froides, et renvoya les domestiques. Le corrégidor, à qui l'exercice et l'heure avancée de la nuit avaient donné un vif appétit, attendit cependant avec respect la rentrée de M. le duc; il ne tarda pas à paraître... en pantoufles, eu robe de chambre élégante, et le défunt lui-même serait revenu en personne dans ce moment qu'il l'aurait pris pour le vrai duc, à plus forte raison le corrégidor.
Le véritable amphitryon ,
Est l'amphitryon où l'on soupe I
a dit Plante, et depuis lui Molière; et Josué Calzado soiipait d'un si bon appétit qu'il en aurait donné à quel(|u'un qui n'en aurait pas eu. Grâce au ciel, ce n'était pas là ce qui manquait au noble châtelain. Tous
deux à l'envi sablaient le porto et l'alicanfe. Le temps s'écoulait vite pour eux, et Aïxa, se promenant dans la chambre, les yeux fixés sur la pendule, comptait les minutes, et se disait :
— Une heure ! une heure d'avance I Voilà une heure qu'ils sont partis !
Elle était tellement préoccupée de l'idée unique qui dans ce moment l'absorbait tout entière, qn'ellejit à peine attention au corrégidor. Celui-ci se levait et disait au duc :
— Je crains, monseigneur, d'être indiscret... mais à cette heure-ci il me sera bien dillicile de retourner à l'hôtellerie du village...
— Aussi j'espère bien que vous logerez au château. Le duc prit un flambeau qu'il mit dans la maiu de
Josué Calzado, et s'approchant de la porte, il cria au dehors :
»— Conduisez M. le corrégidor à son appartement.
— Qu'est-ce? dit Aïxa en sortant de la rêverie où elle était plongée.
— Rien, madame, ne laites pas attention, dit le duc en fermant la porte principale, dont il retira la clé, c'est M. le corrégidor qui se rend chez lui.
Aixa jeta autour d'elle un regard d'effroi. Elle se trouvait seule, la nuit, avec cet homme qu'elle ne connaissait pas. Elle n'avait, il est vrai, aucune raisoli de se délier de lui; au contraire, il venait de la servir avec zèle, dévouement et surtout intelligence.
Et cependant Aïxa tremblait.
Elle se rassura peu à peu en le voyant revenir près de la cheminée et s'asseoir tranquillement. D'ailleurs on entendait encore dans le château le bruit des domestiques qui montaient, descendaient et traversaient les corridors, le bruit des portes qui se fermaient, enfin tout le mouvement qui, même après l'heure du repos, règne longtemps encore dans une vaste et nombreuse maison. Aïxa se hasarda à adresser la pai-ole à l'étranger :
— Vous venez, monsieur, de nous aider bien généreusement.
ivait ai radié les longs et soliiles riiieauxde damli.
— Oui, la scène a été chaude.
— Et didicile.
— -Surtout quand on n'est pas prévenu et qu'on est obligé d'improviser...
— Je ne vous, demanderai pas, monsieur, comment vous vous êtes trouvé là... si à propos pour nous rendre ce service...
— Franchement, madame, je l'aime autant.
— Et pourquoi?
— Parce que je vous demanderais comment il s'est trouvé que vous ayez besoin qu'on vous rendit service... et ce serait peut-être indiscret.
— Non pas... mais trop long à vous raconter.
— Vous avez raison, madame. 11 est tard... vous
avez sans doute besoin de dormir et moi aussi !..
surtout quaud on a bien soupe.
— Oui, monsieur... mais permettez-moi de vous dire...
— Ne faites pas attention à moi... je suis très-bien dans ce fauteuil.
LAGNY linilrinierio de Vlltlt ot >
PIQUILLO ALLIAGA.
— Vous siîriez eucare mieux: (l;ius cette pièce, dit Aïxa en lui montrant la cliauibre à côté.
Mais déjà riucouna paraissait ne plus l'entendre. Il s'était enfoncé dans le fauteuil . sa tète était tombée sur sa [loitvine, et un ronflement d'abord léger, puis plus fortement accentué, prouva qu'il serait sourd aux observations et explicationsd'Aïxa, et qu'il n'était nullement disposé à y faire droit.
La jeune femme se serait bien retirée elle-même dans l'appartement qu'elle désignait au faux duc de Santarem, mais le fauteuil occupé par lui était devant la porte et fermait le passage. Elle s'arrêta. Elle n'osait l'éveiller. D'ailleurs, tant qu'il dormirait ainsi, elle n'aurait rien à craindre, lille alla donc s'a.sseoir à Textrémité de la cbambre, le plus loin de lui possible, et ne le quittant point des ymix. Il lui sembla ([ue de temps en temps l'inconnu entr'onvrait les siens.
Il ne dormait donc pas!., elle commença à avoir peur.
Une heure et plus se passa ainsi ; le bruit qui n'giiait dans le château avait ])eu à peu diminué, puis il s'était entièrement éteint. Partout le plus profond silence ; chacun dormait. Il étaitprobable que rinconiiii avait attendu ce moment pour s'éveiller, car il leva la tète, ouvrit les yeux, et aperçnt en lace de lui ceux d'A'ixa, qui, brillants et flamboyants, ne perdaient pas un seul de ses gestes.
— Eh quoi, madame, vous ne dormez pas !
— Non, seigneur cavalier, j'attendais votre réveil pour vous^prier de vouloir bien passer dans l'appartement voisin et me laisser celui-ci, qui est le mien.
— Ah ! dit l'inconnu avec un sourire moqueur, vous oubliez que, ce soir, quand je voulais sortir de ce château, on nv'a retenu, que vous-même tout à l'iieure encore m'avez dit : « Hestez... restez, de grâce. » .Je l'ai promis, et je tiens ma parole.
— .Je ne vous empêche pas île la tenir, dit A'ixa, pourvu que ce soif, non pas ici.... mais là-bas.
I^.t du doigt elle lui nwntraif la porte de l'autre chambre.
— A merveille! on n'a plus besoin de moi et l'on me renvoie. Voilà la reconnaissance des grands seigneurs et des grandes dames !
— Je ne suis point ingrate, dit A'ixa. Le noble cavalier Fernand d'Albayda vous a promis de faire votre fortune. Je me chargerai d'acquitter sa promesse. Que voulez-vous ?
— Ce que je veux ! dit-il en la regardant. Et il fit un pas vers elle.
Dès le premier moment où l'inconnu était entré dans cette chambre, il était resté connue ébloui et fasciné devant cette belle jeune fille dont les yeux noirs lançaient des éclairs. Par un triomphe d mt elle ei'it été peu flattée, sa vue avait produit sur le bandit le même efl'el que sur les nobles seigneurs. Ce n'était pas de l'amour, c'était plus, car il l'eiU préférée à l'argent, à l'or, aux diamants, se^sseules amours à lui. Et quand il se trouva tout à coup être son uwri, quand tout le monde lui donna ce titre, qu'elle-même acceptait l'I ue repoussait point; qii;iad il se vit seul, dans sa chambre à elle, et avec elle, il éprouva un frisson de joie qui parcourut tout son être et effleura presque
son cœur, mouvement inconimet involontaire qui lit Itientùt place à une frénésie passionnée et furieuse. Il s'était donc approché d'elle et répéta :
— Ce que je \eu.\! je veux ce qui m'est dû, ce qui m'appartient !
— Rien ici ne vous appartient.
— Ne suis-je pas le due de Santarem, votre mari !.. Je suis ici chez moi, et tout est à inoi, à commencer par vous !
Aixa voulut s'élancer vers la sonnette. Il l'arrêta.et lui dit :
— Qu'allez-vous fiiire? appeler vos gens ! ils ne vieidront pas! mais ils viendraient, qu'ils s'arrêteraient à cette porte. Vos cris mêmes ne leur donneraient pas le droit de la franchir. Je suis votre mari, vous-même l'avez ivconnu ; ils le savent, et ils s'éloigneront à ma voix, car vous êtes ma femme... vous l'avez dit !
— Plutôt la mort ! répondit A'ixa en regardant avec angoisse autour d'elle. Elle ne vil aucune arme, aucun moyen de se défondre, ni même di; mourir.
— A moi!., à mon aide! seigneur Jusué! seigneur eorrégidor ! cria-t-elle en réunissant toutes ses forces.
— lit si ce eorrégidor venait, vous perdriez celui que vous aimez... ce Yézid, ce Maure qui est votre amant et que j'ai sauvé ! On irait le saisir là-hanf dans sa chambre, le traîner blessé et sanglant...
— PlAt au ciel qu'il fut là pour me défendre et pour te châtier, toi qui n'es ((u'un infâme!
— Un infâme ! soif ! un inlàuie qui t'aime ! qui liravera pour foi la mort et les bourreaux !
Il voulut l'envelopper dans sesbras. Elle lui échappa, et, plus rapide qu'une llèche, elle, s'élança à l'autre extrémité de la chambre, ouvrit une fenêtre et se pré,ci])ifa. Le brigand poussa un cri d'effroi; il l'avait suivie, il était près d'elle. D'une main vigoureuse il la saisit à moitii' penchée au-dessus de l'abime où elle allait rouler; comme un rival furieux et jaloux, ill'enleva au trépas qu'elle lui préférait, et serra c^jntre son cœur sa victime pâle, brisée, à moitié évanouie.
— Dieu de mes iières, secourez-moi! dit-elle.
— Dieu n'est pas ici, dit le bandit en riant, il demeure trop haut pour nous entendre.
En ce moment, et comme pour répondre à son blasphème, une explosion terrible retentit. Le brigand poussa un cri de rage et de douleur. Son bras gauche était fracassé. Il se retourna, et, à la lueur des tlamhpnx qui brûlaient encore dans l'appartement, il vit Piquillo, pâle et les cheveux hérissés, lui présentant à la poitrine un second pistolet. Il recula, épouvanté à la fois, et de l'apparition, et de l'arme qui le menaçaient.
— Dieu, que tu déflais, m'envoie à toi, capitaine Juan-Baptista ! car j'avaisd'anciennes dettes à fe payer.
Aïxa. cependant, s'était jetée au cordon de la sonnette. Au COU]) de feu qui avait retenti dans le château, au bruit de cette sonnette d'alarme, les domestiques, le eorrégidor et ses gens avaient été réveillés et descendaient en tumulte le grand escalier. Aïxa, prenant la clé que le capitaine avait placée sur la cheminée, avait couru ouvrir la porte. Le eorrégidor s'était précipité le premier dans l'appartement, et, apercevant Juan-Baptisfa dont le sang coulait, il s'écria avec désespoir :
PIQUILLO ALLIAflA.
— M. le duc do Santa rem blessé! et moi qui devais \o. protéger !
— Épargnez -vous ce soin, lui dit froidement Aixa; ce n'est point le duc de Santarcni.
— A d'autres, senora! où serait donc alors le véritable duc?
— Dans le parc, dit iMquillo. Envoyez vos gens près le troisième massif de la grande allée; vous le Irouver<v. m irt... mort depuis hier soir !
— Ce n'est pas possible ! dit le corrégidor en pAlissauf. Allez, Pacheco, allez voir. Que serait donc alors relui-ci (et ii montrait Juaa-Baptista), celui-ci que mon neveu, que madame la duchesse, que tout le monde a reconnu 't
— Celui-ci, poui-suivit Piquillo, est un fourbe, un imposteur, le capitaine Juan-Baptista.
— Juan-Baptista! cria le corrégidor en le regardant avec étonnement; lui que l'archevêque de Valence ma ordonné d'arrêter !
— Lui-même, continua Piquillo; lui qui, sachant qu'il y avait ici une noce, une fête, ne s'est introduit (laus ce château qu'avec des idées de vol on d'assassinat! lui, dans ce munient, capitaine d'infanterie et (l('rnièrement alguazil.
— Alguazil ! s'écria le corrégidor, ainsi que tous les alguazils véritables qui l'environnaient. C'est bien cela ! c'est lui qui a osé se jouer de ce qu'il y a de plus respectable au monde, des archevêques !
— Et des alguazils! s'écrièrent ses compagnons.
Juan-Baptista vit qu'il était perdu, que ce dernier crime-là surtout serait sans rémission. Mais il n'était pas homme à abandonner la partie sans ven- .Licance.
— Eh bien oui, s'écria-t-il, puisqu'il ne me reste iju'un br;is disponible et que je ne peux vous étrangler tous, damné corrégidor, vous et vos acolytes, c'est luiii, Baptista! qui suis encore assez généreux pour rendre un service, car si je ne prenais pas de temps en temps la peine de faire votre état, vous ne pourriez jamais vous en tirer. Celui qui est mort et bien mort est 11' duc de Santarem; son meurtrier, qui dort là-haut tranquillement, est Yézid d'Albérique, et celui-ci (il montrait Piquillo), je v;us vous apprendre qui il est. Nous jouons dans ce moment une partie
ensemble une partie dont il a gagné la première
manche, dit-il en regardant celle de son habit qui était ensanglantée, maisje le retrouverai et je compte bien gagner la seconde, l'onr couunencer, apprenez, corrégidor stupide, que c'est le Maure Piquillo.
— Lui, dit'Calzado, dont l'étunnement redoublait à chaque instant.
— Lui! qui s'est enfui au nromcnt d'èlre converti, reprit eu riant le capitaine; lui, dont votre incompréhensible archt;vêque veut faire un chrétien, mort ou vif. ^
— Ce n'est pas vrai ! dit Aiva, l'Ilrayee du danger auquel Piquillo s'était e\pos(; pour elle... ce n'est pas vrai, monsieur le corrégidor, cet hunuue vons trompe encore; c'est un imposteur qui veut vous compromettre par de fausses démarches.
— C'est ce que nous verrous, dit le corrégidor, qui dans ce moment ne savait plus ce qu'il devait croire.
Son trouble redoubla encore, quand il vit entrer son neveu en désordre et les traits bouleversés.
— Eh bien ! qu'y a-t-il encore !.. parle, parle donc !
— Cette fois ce n'est que trop vrai, dit le jeune greffier avec une horreur indé'finissable; j'ai constaté moimême le fait. Ils étaient deux. ..deux ducs de Santarem existant, dont un est mort...
— (Ju'e,<t-ce que je vous disais? s'écria Juan-Ba;!tista. Par saint Thomas, votre patron, me croirez-vouenfin, incrédule corrégidor?
— Je ne croirai plus rien que mes yeux et mesoreilles, et encore !.. Venez avec moi, dit-il aux alguazils et à son neveu. Allons d'abord voi»et interroger ce jeune homme d'hier, ce Yézid.... Mais avant tout... je ne laisserai point ces deux hommes ensemble. Celui-ci, qui est blessé (et il montrait Juan-Baptista), conduisezle dans la pièce voisine de celle-ci.... Bien. Fermez la porte à double tour, et donnez-moi la clé... à moi... elle ne me quittera pas. Quant à vons, senora, daignez me conduire vous-même à l'appartement occupé par le seigneur Yézid d'Albérique.
— Je suis à vos ordres, monsieur le corrégidor, dit Ai.xa en cherchant à cacher son inquiétude et ses craintes, non pour Yezid, qui ne risquait plus rien, mais pour Piquillo; je suis prête à vous conduire, mais j'espère qu'avant tout vous allez rendre à la liberté ce jeune homme, qui est un ami. un protégé de donPeruand d'Albayda.
— Madame la duchesse, dit le corrégidor,'nous allons d'abord en causer avec le seigneur don Fernand, puis j'en écrirai au duc de Lerma eu lui envoyant dès ce matin ce jeune jirisonnier.
Aixa tressaillit. Piquillo était perdu.
— D'ici là, poursuivit le magistrat, je prierai le jeune cavalier de vouloir bien, avec votre permission, madame la duchesse, nonsattendredanscette chambre, dont nousallons, par précaution, fermerla porte sur lui.
Aïxa respira, Piquillo était sauvé.
— Je n'ai rien à répondre, dit la jeune tille; partons, monsieur le corrégidor.
Avant de sortir, elle tourna les yeux vers Piquillo, et ensuite vers la boiserie à l'endroit où était la porte secrète, puis elle adressa à son frère, à celui qui venait de la sauver, un regard d'éternelle amitié. C'était le seul remerciment qui lui fût possible.
Piquillo entendit se fermer la porte principale.
Tout le monde était parti. Il était seul. Il regarda autour de lui et contempla pendant quelques instants la chambre d'Aï.va, ce lieu où il avait éprouvé un bonheur si grand et une si horrible douleur. Le bonheur avait passé comme un éclair, et la douleur devait durer toute sa vie. Mais il ne se plaignait plus de son sort; il bénissait le ciel, qui lui avait permis, dans ce lieu même, de sauver de la honte et du déshonneur son amie, sa sœur... oh! plus encore peut-être!.. Mais il ne voulut point s'arrêter à cette idée, et se rappelant le dernier regard, le dernierordre d'Aixa, il tit glisser le panneau de la boiserie, descendit l'escalier, ouvrit la porte qui donnait sur le parc, et s'élança à grands pas dans la campagiu' aux premiers rayons du jour qui connnençait à paraître.
Nous dirons plus tard ce qui l'avait forcé à revenir
PIQUILLO ALLIAGA.
sur ses pas et l'avait ramené ainsi au secours J'Aïxa. Nous ue pouvous quitter le château de Sanfarem sans avoir le résultat des recherches du corrégidor.
Il était monté avec Aïxa à un des appartements d'honneur du second étage; il entra dans la chambre où devait reposer le seigneur Yézid. Il ne l'y trouva pas; l'appartement de don Fernand était également désert, et au grand étonnement du corrégidor, il fut impossible de trouver dans tout le château la moindre trace de leur séjour ou de leur passage. Privé ainsi d"un prisonnier sur lequel il comptait, le désappointé Josué Calzado redescendit à la chambre à coucher d'Aïxa pour s'emparei^au moins de Piquillo et l'appréhender au corps ; mais celui - ci avait également disparu. Alors, et dans le dernier degré de la fureur, le magistrat ordonna à son neveu Pacheco, le greffier, et à ses gens de traîner devant lui sa seule capture, son seul dédommagement, le capitaine Juan-Baptista, sur lequel allait retomber tout le poids de sa colère et de sa justice. Au bout de quelques minutes, le jeune grether rentra avec l'air hébété et étonné qui lui était habituel.
— Eh bien, mon neveu? dit le corrégidor en se dressant devant lui comme un point d'interrogation.
— Eh bien, mon oncle, personne !
— Personne i répéta le magistrat anéanti et comme frappé d'un coup au-dessus de ses forces. Soudain il regarda son neveu. Un rayon d'espoir brilla dans ses yeux. Oq l'entendit murmurer le mot : Imbécile ! puis s'écrier : Si on ne voyait pas tout par soi-même ! et il s'élança dans l'appartement voisin.
La chambre où l'on avait emprisonné momentanément le capitaine avait deux croisées donnant sur le parc. Malgré la douleur horrible que devait lui causer sa blessure, il avait arraché les longs et solides rideaux de damas qui décoraient cet appartement ; avec son bras droit et avec ses dents, il les avait attachés au balcon de fer, qui n'était pas très-éloigné du sol, et s'était ainsi laissé glisser jusqu'à terre, en s'aidant d'un seul bras; mais auparavant, et pour établir sans doute un lest convenable, il avait eu soin de décrocher la montre, les bagues, les bijoux, tout ce qui se trouvait dans l'appartement qu'il abandonnait. Il y a une comédie de Calderon intitulée : De trois choses en feresvous une? Josué Calzado, qui vivait de son temps, la lui a peut-être inspirée. Des trois prisonniers qu'il espérait (Juan-Baptista, Piquillo et Yézid), le corrégidor n'avait pu en réaliser aucun; en revanche, le jeune duc, le nouveau marié sur lequel il devait veiller, était bien décidément mort. C'est ainsi que le corrégidor niayor de Tolède exécuta la mission extraordinaire et importante pour laquelle le ministre l'avait envoyé exprès au château de Sanlarem.
LE COCVENT.
On a vu, dans le chapitre précédent, que la nuit était déjà avancée quand don Fernand et le corrégidor, frappant à l'appartement d'Aïxa, avaient forcé Piquillo à
s'éloigner. Celui-ci, muni de la clé que sa sœur lui avait remise, s'était trouvé au milieu du parc, et avait naturellement suivi l'allée principale qui s'oifrait à lui. Elle était fort longue et il s'avançait en regardant avec précaution autour de lui, quand il découvrit près d'un massif l'horrible spectacle qui avait déjà frappé les yeux de don Fernand d'Albayda.
C'était un homme baigné dans son sang, et les rayons de la lune lui montrèrent des traits qu'il connaissait trop bien.
D'abord, le matin, à l'église, au moment de ce fatal mariage, il avait vu le duc, et puis sa ressemblance si grande et si frappante avec Juan-Baptista ue pouvait lui laisser aucun doute. Sans s'expliquer les causes d'un pareil événement, il comprenait de quelle importance il était d'en informer d'abord et avant tout sa sœur Aïxa. Et malgré les dangers qui le menaçaient luimême, il revint sur ses pas. Une des fenêtres de l'appartement de la nouvelle duchesse donnait sur le parc ; il vit cet appartement éclairé et distingua à travers les rideaux les ombres de plusieurs personnes. 11 n'osa pas alors se servir de la clé qu'il avait gardée ni pénétrer par le petit escalier de la chambre d'Aïxa. Il attendit, errant dans le parc, se cachant dans les massifs épais, revenant de temps en temps regarder à la fenêtresileslumièresétaientéteintes, si Aïxa était seule, s'il pouvait sans bruit arriver jusqu'à elle.
Tout à coup il vit cette fenêtre s'ouvrir, et une femme, pâle et échevelée, s'élancer pour se précipiter. C'était Aïxa! Et derrière elle il vit Juan-Baptista! Piquillo gravit le petit escalier, ouvrit le panneau dans la boiserie, et se trouva en un instant près de sa sœur pour la défendre, pour la sauver. On sait le reste.
Maintenaut il se trouvait seul, rêvant aux événements de la nuit, se demandant ce qu'il allait devenir. Quels seraient désormais son but et sa vie? Son but jusqu'alors avait été l'amour d'Aïxa. Sou existence, c'était elle! il ne lui restait rien, pas même l'espoir! Le même jour avait vu la jeune fille esclave et libre ; ce mariage, formé par la contrainte, était brisé. Elle était de nouveau maîtresse d'elle-même !
— Maisqu'importe! s'écriaitPiquilloensanglotant... perdue à jamais... perdue pour moi ! Et alors il voulait de lui-même se livrer à ses ennemis et aux bourreaux qui le poursuivaient. Il voulait mourir! et puis il rougissait de sa lâcheté et de sa faiblesse, il se disait que ses jours, inutiles à lui-même, pouvaient être utiles à Aïxa, à Yézid, à d'Albérique, à tous les siens. Eu ce moment même Yézid n'était-il pas en danger?.. Si, comme l'avait dit devant lui Juan-Ba'ptista (et tout lui prouvait que c'était la vérité), si Yézid s'était battu avec le duc de Santarêm et l'avait tué, il n'y avait point pour lui de grâce à espérer, il y allait de sa vie, et Piquillo jurait de la défendre, oubliant que ses jours à lui-même et sa liberté étaient menacés. — Oui, se disait-il, c'est pour Yézid, c'est pour mon frère que je dois me dévouer... c'est pour le sauverqu'il faut vivre. Et il rêvait qu'il lui serait facile d'arriver à Madrid, de s'y cacher... où?., dans quel lieu? dans quel asile? Cetasile, il pensa qu'il pourrait pendantquelques jours le trouver chez la seiiora Urraca,sa grand-mère ; qu'il attendrait là, eu secret et en sûreté, le retour d'Aïxa
PIQUFLLO ALLIAGA.
ou (le Fi'ni.-iiiil (l'Allhiyda, et qu'il irait leur diuiKuider alors .-Quel jirril laut-il braver pour sauver Yézid?.. me voici ! envoyez-moi !
Tout entier à ces idées, il marcha d'un bon pas une partie de la journée. Il ne craignait plus de rencontrer Juan-Baptista, qu'il savait prisonnier du corrégidor ef dont il se croyait délivré. Il s'était cependant prudemment défait de sa robe de pèlerin qu'il avait jetée dans un fossé, car il était probable que Josué Calzado, en exécution des ordres rigoureux de l'implacable archevêque, lancerait à sa poursuite toute son armée d'alguazils. Pour cette raison il évita d'entrer dans Tolède, ce qui l'aurait conduit plus directement à Madrid. Il préléra faire un détour, prit sur la droite par Ocana et Aranjuez, qu'il traversa le lendemain, puis se dirigea sur un gros bourg nommé Pérolès.
Il lui avait semblé que depuis quelque temps on l'épiait. Deux ou trois voyageurs, des espèces de marchands forains qui avaient cherché à entrer avec lui en conversation, suivaient la même route et s'arrêtaient aux mêmes endroits que lui. Ces compagnons de voyage lui paraissaient suspects. Il s'élait établi dans une hôtellerie à Pérolès et avait commandé son diner, quand, dans la salle à côté de la sienne, il entendit arriver des voyageurs. Il regarda par une fenle delà cloison. C'étaient les trois marchands, fatigui's de la chaleur du jour et de la marche qu'ils venaient de faire ; ils déposèrent les ballots qu'ils portaient sur leurs épaules, ouvrirent les surlouts de camelot jaune qui recouvraient leurs poitrines, et Piquillo vit briller l'uniforme noir qu'il connaissait si bien, celui dalguazil. Il sut alors à quoi s'en tenir, et, pour qu'il ne lui restât pas le moindre doute :
— Es-tu sûr que ce soit luil' dit l'un d'eux.
— Ma foi, non.
— On disait qu'il avait un habit de pèlerin, il ne l'a plus.
— L'habit ne fait pas le moine, dit le troisième. Le reste du signalement est conforme.
— C'est juste... aussi mon avis est de l'arrêter.
— Arrêtons toujours.
— Et si ce n'est pas ce lui que nous cherchons ?
— C'est sa faute! pourquoi lui ressemble-t-il?.. ça lui apprendra !
— Est-il ici ?
— Il vient d'arriver et de commander son repas.
— Très-bien... Pendant qu'il dinera... c'est le bon moment. On ne se délie de rien quand ou diue.
Piqmllo n'en entendit point davantage. Il n'attendit point son diner, desceudit doucement l'escalier, ne sortit point par la grande porte de riiotellerie, mais par un petit jardin dont il franchit la haie, disparut derrière un bouquet de bois, gagna la cauipague, et après avoir longtemps marché à travers champs, aperçut enfin le clocher d'une ville importante. Ou hirditq'ue c'était Alcala de Hénarès. ,
Il était encore à quatre ou cinq lieues de Madrid, mais la nuit était venue, il était harassé de fatigue, et de plus il n'avait pas diné. Il s'arrêta à l'hôtellerie (le Saint-Pacôme, se lit servir un bon soujjcr, puis demanda une chambre, un lit, et s'endormit, après avoir, par précaution, fermé sa porte eu dedans aux verrous.
Il se réveilla en pensant que l'oncle de Juauita, le barbier Gongarello, qu'il avait sauvé- du bûcher de l'inquisition, avait été relégué à Alcala de Hénarès, (ju'il y avait transporté ses pénates et ses rasoirs, et que c'était lui qui faisait la barbe à la population de cette ville. Je suis sauve! se dit-il; me voici un anii, une protection! Je serai mieux chez lui que dar.s une hôtellerie, où l'on est exposé à toutes sortes de rencontres, et puis il me donnera les moyens de me rendre sûrement et directement à Madrid. Il se leva, ouvrit sa fenêtre, qui donnait sur la grande place, huma quelques instants l'air du matin, puis se retira vivement. Un café était voisin de l'hôtellerie, et devant la porte de ce café, au milieu d'uu groupe de bourgeois qui parlaient des variations de l'atmosphère et de la polilique, Piquillo avait vu deux yeux se lever sur lui. Ces yeux étaient ceux d'un militaire qui avait le bras gauche en écharpe et qui s'appuyait de la main droite sur une canne. Toujours préoccupé du souvenir de Juan-Baptista, Piquillo avait cru voir encore ses traits dans ceux du vieux militaire, supposition qu'aavait fait naître sans doute le rapprochement de ce bras en écharpe avec la blessure que lui-même avait faite l'avant-veille au bandit. Mais il lui paraissait impossible que Juan-Baptista, qui avait été saisi par le corrégidor et jeté probablement par lui dans les prisons de Tolède, fût, deux jours après, à fumer tranquillement sa pipe sur la grande place d'Alcala de Hénarès. Pour mieux s'eu assurer, et tout en riant de sa vaine frayeur, il s'avança de nouveau à son balcon et regarda. Le groupe avait disparu.
11 fit appeler son hôte et lui demanda s'il connaissait dans la ville le barbier Gongarello.
— Tout le monde le connaît... tous ceux du moins qui ont de labarbeaumentou. Votre Seigneurie veutelle qu'on le fasse avertir? ce n'est pas loin...
— J'irai chez lui. Voulez-vous ra'indiquer sa boutique?
— Je vais vous donner un de mes garçous pour vous conduire.
— Très-bien.
Piquillo paya son hôte, acheva de s'habiller et vit entrer un petit marmiton qui, sous son bonnet de coton, portait un air sournois qui lui déplut.
— Qui es-tu ?
— Troisième marmiton del'hôtellerie Saint-Pàcome.
— Tu veux pour boire ?
— Je ne venais pas pour cela, mais c'est égal.
Il tendit la main, Piquillo y jeta quelques maravédis ; l'enfant remercia en disant :
— Le patron donne si peu ! jamais de bénéfices; ce qui fait qu'on on trouve où l'on peut. Je suis prêt à vous conduire, seigueur cavalier.
Piquillo suivit l'enfant, qui marchait devant lui en s'accompagnant d'un air de fandango avec deux castagnettes faites aux dépens de la vaisselle de l'hôtellerie. Us traversèrent plusieurs rues tortueuses, et Piquillo s'arrêta en disant :
— Ou prétendait que ce n'était pas loin. Est-ce que nous n'arrivons pas?
— Patience, dit le marmiton avec un sourire mauvais, ça ue peut pas tarder.
PIQUILLO ALLIAGA.
Ils s'arrêtèrent entin devaut une maison de sombre apparence.
— C'est ici, (lit l'enfant, montez.
— Je ne vois ni l'enseigne du barbier, ni ses palettes, ni sa boutiqne, qui est toujours peinte en bleu.
— La couleur n'y l'ait rien... ra ne vous empècbera pas d'être rasé. Montez toujours.
— Gongarello n'est donc plus en boutique... il est eu chambre?
— Vous l'avez dit... Montez donc.
Au haut d'un petit escalier, l'enfant s'arrêta comme par respect et laissa passer Piquillo devant lui. Celuici entra dans une chambre nue et sans meuble; mais à peine y eut-il mis le pied qu'il entendit la porte et la serrure se fermer sur lui.
— Il est pris, s'écria le marmiton au dehors, et il ne se. doute pas que je l'ai conduit dans un corps-degarde d'alguazils! Donnez-moi, monsieur le militaire, le réal que vous m'avez promis.
— En voici deux, reprit joyeusement une voix que Piquillo reconnut pour celle du capitaine Jnan-Baptista, et la même voix cria du haut de l'escalier :
— Seigneur (jarambo délia Spada, vous commandez le poste, prenez quatre de vos plus braves, montez saisir le prisonnier, et n'oubliez pas de partager avec moi les cent ducats que monseigneur l'archevêque a promis à qui s'emparerait du Maure Piquillo.
— Me voici, cria du rez-de-chaussée le seigneur Garambo délia Spada; au lieu de quatre hommes, j'en prends huit.
— Très-bien, dit Juan-Baplista, je me joindrais à vous, si ce n'était la blessure que j'ai reçue à l'armée des Pays-Bas, et qui n'est pas encore cicatrisée ; mais hàtez-vous, je garde la porte.
— Nous montons.
En entendant ces paroles et les pas des alguazils qui retentissaient sur les marches de l'escalier de bois, Pi(luillo regarda autour de lui avec etfroi. Une chambre nue et sans meubles, les quatre murailles crayonnées an charbon par les pensées en vers ou en prose et surtout par les noms de tous les prisonniers qui y avaient précédé Piquillo. C'était une salle d'attente où l'on déposait provisoirement ceux que ramassaient les patrouilles de jour et de nuit, jusqu'au moment où on les transportait dans les prisons de la ville ou de l'inquisition. Une seule porte, celle par laquelle on allait entrer. Une seule fenêtre, donnant sur une rue populeuse et marchande, dont presque tous les bourgeois étaient assis dans leur boutique ou debout sur le pas de leur porte. Aucun espoir de salut, de tous côtés il serait immanquablement arrêté, et cependant, par un instinct de conservation qui nous porte à nous défendre jusqu'au dernier moment, en entendant la clé tourner dans la serrure, Piquillo s'élança par la fenêtre, qui était à une quinzaine de pieds du sol, et tomba sans se faire de mal au beau milieu de la rue. Il avait déjà pris sa course, et le seigneur Garambo délia Spada criait de la fenêtre :
— Arrêtez ! arrêtez !
A ce cri, les marchands sortirent de leur boutique, et ceux qui étaient sur le pas de leur porte, montrant du doigt Piquillo qui s'enfuyait, répétaient de loin :
— Arrêtez ! arrêtez !
Mais Piquillo venait brusquement de tourner par une petite rue à droite, puis par une autre à gauche, et il avait déjà gagné une avance d'une cinquantaine de pas lorsque les bourgeois et les alguazils se décidèrent à le poursuivre. Jeune, alejte et animé par la crainte, qui donne des ailes, il leur eût peut-être échappé; par malheur il ne connaissait pas la ville, et après quelques minutes d'une course rapide, il s'était dirigé vers une vaste rue, la plus belle sans doute de la ville d'Alcala; poursuivi alors seulement par les bourgeois, il se croyait sauvé, lorsque du bout de cette rue il vit arriver l'escouade des alguazils, qui, mieux au fait des localités, avaient pris une rue de traverse pour lui fermer la retraite. Alors, et comme le cerf aux abois que des chasseurs impitoyables et une meute furieuse viennent de forcer et d'acculer dans ses derniers retranchements, le pauvre Piquillo regarda avec désespoir autour de lui. Aucune rue transversale par laquelle il pùl échapper. Seulement en face de lui, une vaste cour dont la grille en fer était entr'ouvertc, au fond de cette cour un long et magnifique bâtiment qui ressemblait à un palais j au fronton étaient écrits en lettres d'or sur une tablette de marbre noir ces mots :
COUVENT DES RÉVïillENDS PÈRES DE LA FOI.
Sans réfléchir, sans se demander s'il n'allait pas de lui-même si- livrer à ses ennemis et tomber peut-être de Charybde en Scylla, Piquillo se précipita dans la cour du couvent, dont il referma sur lui la grille à moitié ouverte, et cria à plusieurs moines qui sortaient du réfectoire :
— Asile ! asile !.. Sauvez-moi !
— Ne craignez rien, dit l'un d'eux, qui, sous un air de bonhomie, cachait un œil tin et un sourire narquois ; ce couvent a droit d'asile, et le frère Escobar ne laissera point violer les privilèges de son ordre.
Dans ce moment, les bourgeois et les alguazils arrivaient essoufflés et s'arrêlèreirt de l'autre côté de la grille.
— Livrez-nous le prisonnier ! s'écria-t-on de tontes parts.
— Qu'a-t-il fait, mes frères? dit Escobar aux bourgeois.
Ceux-ci se regardèrent et répondirent :
— Nous n'en savons rien, mais ce doit être un voleur ou un meurtrier !
— C'est mieux que cela, mes pères, dit le chef des alguazils, c'est un hérétique ! c'est un Maure !
— Qui invoque le droit d'asile, dit Escobar.
— Mais il est réclamé par monseigneur Ribeira, patriarche d'Antioche, archevêque de Valence, qui a promis cent ducats à celui qui le livrerait mort ou vif.
— Et qu'en veut faire monseigneur de Valence? dit Escobar.
— Le convertir à la toi catholique,
— Et nous aussi, dit Escobar avec une orgueilleuse humilité, nous pouvons, grâce au ciel, nous vanter de quelques conversions, et celle-ci peut-être ne serait pas au-dessus de nos forces.
— Non pas, dit vivement l'alguazil, comme un
PIQUILLO ALLIAGA.
homme qui craint qu'on ne lui dérobe son bien, celuici appartient à monseigneur! c'est une conversion à lui... 11 l'a commencée !
— Dans ce cas-là, mon frère, commencer n'est rien, le tout est (le finir, et il paraît (jue monseigneur n'en est pas venu à ses fins.
— Parce que cet hérétique et ce mécréant s'es enfui.
— Pour me soustraire à la torture et aux mauvais traitements qu'on me faisait subir! s'écria Piquillo.
— Vous l'entendez, mes frères, dit Escobar d'une voix paterne; je ne m'étonne plus du nombre des conversions qu'on enregistre tous les ans à Valence, si pour les obtenir on emploie des moyens pareils. Ce n'est point par la violence, s'écria-t-il à voix haute et regardant le peuple, que nous forçons les brebis d'entrer au bercail. L'enfant égaré est venu à nous de luimême, et nous lui ouvrons nos bras et nos portes, mais nous ne prétendons pas le retenir malgré lui. Nous le laissons libre de retourner à Valence ou de rester parmi nous.
Piquillo, à qui aucun des deux partis ne convenait, hésitait, en proie à de mortelles angoisses, et il gardait le silence.
— Frère, dit Escobar au portier du couvent, ouvrez les grilles et que le captif choisisse.
— Je reste, mes pères ! je reste ! s'écria Piquillo. Un murmure d'étonnement circula dans la foule.
— Vous le voyez, s'écria le moine triomphant... Nous ne le forçons point, nous ne forçons personne de venir à nous... Emmenez-le, mes frères, dit-il aux autres moine^, en leur montrant Piquillo.
— Un instant, reprit Garambo délia Spada, vous allez me donner acte de la remise de mon prisonnier et comme quoi vous en répondez, car il ne peut sortir de votre couvent que pour être livré à monseigneur l'archevêque de Valence ou à la sainte inquisition.
— C'est trop juste, seigneur algiiazil, répondit Escobar en regardant Piquillo, nous nous y engageons. Veuillez entrer au parloir, où je vais vous donner un reçu en bonne forme d'un hérétique appartenant à monseigneur de Valence , et que vous nous laissez en vertu de notre droit d'asile, déclarant de notre côté que nous en répondons, et nous nous portons forts de le représenter en temps et lieu à qui de droit.
— C'est cela même, dit l'alguazil, et nous allons dresser du tout un petit procès-verbal que nous signerons, vous et moi, mon père.
— Et le révérend frère Jérôme, supérieur de ce couvent, dit Escobar.
L'alguazil entra au parloir, les bourgeois i'(;tournèrent à leurs boutiques, le marmiton à ses fourneaux, et Pi(juillo fut conduit par les bons pères dan^ une cellule propre, riante, bien éclairée et approvisionnée de tout ce qui peut rendre la vie commode et agréable.
— C'est bien, se dit-il en regardant autour de lui avec inquiétude, mais avec tout cela me voilà encore prisonnier, et même, si je l'ai bien entendu, je ne pourrai sortir d'ici que pou-r être livré à l'archevêque ou à l'inquisition. Je ne me soucie pourtant pa^ de rester éternellement dans ce couvent, encore moins de me laisser convertir et baptiser, car c'est leur espoir, je le vois. Mais moi, qui ai résisté à Hibeira et à ses bour-
reaux, je saurai bien déjouer les projets des révérends pères; moi, qui me suis échappé des tourelles d'Aïgador, je saurai bien franchir les grilles et les murailles de ce couvent.
Et il oublia sa position, ses peines, ses dangers, pour penser à ceux de Yézid, pour rêver à sa sœur Aïxa et aux moyens de lui faire connaître ce que lui, Piquillo, était devenu.
Escobar, cependant, avait rendu compte de tout ce qui venait d'arriver à son supérieur, le père Jérôme. Celui-ci était enchanté d'engager cette lutte avec l'archevêque de Valence, et s'ils triom[)haient où Ribcira avait échoué, quel échec pour la réputation du saint prélat ! quelle gloire pour les bons pères ! mais il fallait réussir !
— Nous réussirons, dit Escobar en souriant.
— Cela ne parait pas facile; il a résisté aux menaces, aux tortures; c'est un héréti(iue obstiné et inattaquable.
— Bah ! il a bien quelque côté faible.
— Lequel?
— Je n'en sais rien encore... nous verrons ! je l'étudierai. Tous les hommes ont au loiid du conir une pensée dominante qui tinit par devenir w.v passion, à commencer par vous et par moi.
— Et ([uelle est la mienne'? dit le père Jérôme.
— D'être cardinal !
— C'est vrai, dit le supérieur.
— Voyez-vous, mon révérend, continua Escobar, la raison et la foi peuvent être impuissantes, les passions nelesont jamais... les mauvaises surtout, et c'est pour nous livrer les hommes que Dieu, dans sa prévoj'ance intinie, a inventé les péchés capitaux; ce sont nos plus utiles auxiliaires !
— Par malheur, murmura le père Jérôme avec un soupir, il n'y en a que sept.
— C'est bien peu, dit Escobar, mais l'adresse peut suppléer au nombre.
Dès les premiers mots qu'I-^cobar avait échangés avec Piquillo, avec ce jeune homme qu'il croyait sans expérience, ce Maure qu'il sui)j)(isait sans instruction, il avait été étonné du nombre et di' la \arii'té de ses connaissances.
— Ce n'est pas un homme ordinaire, se dit-il; et désormais il le traita en conséquence.
Piquillo, placé sous sa surveillance, occupait une cellule qui communi([uait avec la sienne. Comme il ne |)Ouvait rester dans l'intérieur du couvent avec l'habit laïque, on exigea de lui qu'il juMt l'haliit de iinvice et qu'il fit couper ses cheveux.
Piquillo accepta la première proposition et refusa la seconde. On n'insista pas, on ne le contraignit point. Au contraire, toutes les attentions, tous les égards lui étaient prodigués, tous les livres du couvent liaient mis à sa disposition; il passait des matinées enlieres dans la bibliothèque des bons pères, bibliothèque riche et curieuse. C'était pour le jeune homme la plus agréable et la plus douce des prisons, mais c'était une prison ! Ce mot seul le rendait insensible à toutes les prévenances d'Escobar et sourd à toutes ses insinuations. Quand le moine hasardait queljues alta([ues détournées, Piquillo souriait, h) regardait d'un air railleur et gardait le silence.
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— Il a de l'esprit, se dit Escol)ar, il se défiera de toutes nos ruses : il a du cœuv, on ne le trompera que par la franchise.
— Vous n'avez qu'une pensée, lui dit-il un jour, c'est d'échapper à notre surveillance et de vous évader.
— C'est vrai, dit le jeune homme.
^— Et moi. répondit Escobar, je vous l'avouerai, je n'ai qu'un but, c'est de vous convertir à la foi catholique. Je le désire ardemment, autant pour vous sauver que pour humilier l'archevêque de Valence.
— Je le sais, dit Piquillo; je l'ai bien vu.
— Oui, nous voulons vous convaincre, non pas, comme lui, par la violen(;e ou les tortures, mais par la seule force de la raison, et je ne consentirais à vous donner le baptême qu'autant que vous viendriez vousmême me supplier devons l'accorder... Voilà où je veux vous amener... et vous y viendrez.
— Jamais, mon père!
— Vous y viendrez, je vous le jure !
— Qui peut vous le faire croire?
— La rectitude de votre esprit et la justesse de votre intelligence, qui vous empêcheront d'imiter ce que vous blâmiez dans Kibeira.
— Comment cela! dit Piquillo étonné.
— S'il était absurde en voulant vous imposer une religion que vous ignoriez, ne le seriez-vous pas autant que lui en repoussant une vérité que vous ne connaissez pas?
— Que voulez-vous dire, mon père?
— Quenousvousdemandons nonpointde suivrenos préceptes, mais de les discuter; non pas d'embrasser notre sainte loi, mais de l'écouter. Si vous me parliez ainsi, mou fils, si vous me vantiez votre croyance...
— Vous m'écouteriez, mon père?
— J'examinerais, du moins, et j'accepterais si elle me paraissait la meilleure. Juger sans voir est d'un insensé, condamner après avoir vu est d'un sage. Je ne vous demande pas autre chose.
Piquillo, obligé de reconnaître qu'Escobar n'était pas si déraisonnable, répondit :
— Eh bien ! soit, je verrai.
C'était un premier pas.
Les ouvrages d'Escobar attestent un profond savoir, une érudition immense et surtout de prodigieuses ressources dans l'esprit. Ces ressources, qu'il n'a presque jamais déployées que pour la défense de l'erreur ou du sophisme, il les employa alors pour faire luire aux yeux de Piquillo d'éternelles et sublimes vérités que, mieux que personne, il devait connaître, car il avait passé sa vie à les combattre.
Quant à Piquillo, qui n'était ni chrétien ni musulman, il n'avait jamais lu l'Évangile ni le Coran, à peine en savait-il quelques versets de routine et par cœur. Jamais ses études ne s'étaient tournées de ce côté. Ce fut Escobar qui lui fit connaître les deuxtextes. 11 les lisait, les analysait, les discutait avec lui. Le jeune Maure, qui à un sens droit joignait une vive et rare intelligence, luttait vainement contre l'habile théologien et surtout contre la cause qu'il défendait. Pour convaincre Piquillo, les pensées qui venaient du cœur étaient les meilleurs arguments. Malgré lui, il se sentait ému aux saintes croyances du christianisme,
et quand il comparait les prescriptions puériles et minutieuses du Coran à la morale de l'Évangile, l'amour du prochain, le pardon des injures, comment nier des vérités qu'il sentait innées en lui' Comment ne pas croire à des préceptes qu'il pratiquait déjà?
— Oui, oui, se disait-il tout bas, leur croyance peut être la véritable, mais l'autre est celle d'Aïxa, l'autre est celle de mes pères, et plus que mon jugement, mon . cœur m'ordonne d'y rester fidèle.
— Eh bien, répétait Escobar en le voyant hésiter, qu'avez-vous à répondre?
— Que toutes ces vertus sont trop grandes pour être renfermées dans une cellule ou dans une prison ; que c'est en plein air et sous la voûte des cieux qu'ellesdoivent éclater, etsij'étaislibre,maîtredemoncorpsetde mon âme, peut-être fiuirais-je par les adopter, mais tant que je serai prisonnier, je ne puis que les repousser.
— Et tant que vous les repousserez vous serez prisonnier. . . à moins que cet te prison où vous êtes si libre, ne vous semble intolérable, et que vous ne vouliez absolument voir ces portes s'ouvrir. Vous n'avez qu'à parler, je vous l'ai dit. Mais alors, nous l'avons signé, nous nous y sommes engagés, nous sommes obligés de vous livrer à l'archevêque de Valence et à l'inquisition!..
— Jamais! jamais! s'écriait Piquillo.
Et Escobar, qui le voyait ébranlé, saisissait ce moment avec adresse pour lui montrer le sort brillant qui l'attendait dans le monde avec ses talents, son esprit, son instruction...
Mais Piquillo était inaccessible à la vanité.
Son tentateur avait beau lui parler" de la fortune qu'il pouvait faire, des honneurs et des dignités auxquels lui, chrétien, aurait droit d'aspirer, Piquillo n'était ni avide ni ambitieux. Escobar déployait alors à ses yeux les jouissances légitimes, permises, et cependant si douces, qui pouvaient embellir sa vie... un heureux intérieur... une compagne jeune et charmante; Piquillo restait impassible, nul amour ne pouvait plus lui sourire... il avait perdu Aïxa !
— Quoi ! si jeune encore et pas une seule passion ! s'écriait Escobar, dont le ystème se trouvait en défaut; pas une mauvaise pensée, disait-il au père Jérôme, dont on puisse tirer parti pour achever sa défaite !
— S'il en est ainsi, lui demandait le révérend, que ferez-vous?
— Eh bien ! nous agirons en seas contraire, nous nous adresserons, pour nous en servir contre lui, à quelque vertu, à quelques généreux instincts; cette fois, du moins, nous n'aurons que l'embarras du choix, et nous sommes sûrs de réussir.
— Vous espérez donc encore réussir?
— Toujours, mon révérend. Il ne me faut pour cela que deux choses.
— Lesquelles ?
— Du temps et une occasion, et le Maure converti viendra se jeter dans nos bras.
— De lui-même ?
— De lui-même! pour le triomphe de la foi, et pour la confusion de l'orgueilleux archevêque de Valence !
— Si vous faites cela, Escobar, vous serez le ilambeau et la gloire de notre ordre.
PFQUILÎ.O AIXIAGA.
— C'est ma pensée à moi, mon révérend, comme la vôtre d'être cardinal !
Convaincu, mais non persuadé, Piquillo reprit ses lectures. Coninic il ne suivait aucun des offices, et qu'il n'était astreint à aucune des règles du couvent, il avait du temps à lui pour étudier et pour rêver. C'était son unique occupatiou durant les longues promenades qu'on lui permettait de faire dans le cloître du couvent. Ce cloître était ombragé d'arbres et environné de hautes nuu-aiiles. 11 y rêvait à la liberté et à Aïxa, sa pensée errante s'élançait au delà du possible, et pour être heureux, pour être réuni à elle, il se créait des miracles.
Un jour, tout à coup, il s'arrêta en pâlissant et en portant la main à son cœur. Si Escobar eût pu le dovmer, il aurait été content, car une mauvaise pensée venait presque de s'y glisser. — Sicopemlaut, se disaitil, si AlbéricpieDelascarn'étaitpoint mou père, si j'étais (ils du duc d'Uzède ! Aïxa ne serait pas ma sœur; or, c'est au duc d'Uzède que d'abord ma mère m'avait
adressé. Qui peut savoir, excepté Dieu, quel sang coule dans mes veines? Parce que le duc m'a repoussé et chassé de son hôtel, ce n'est pas une raison pour que je ne lui appartienne pas. Moi, qui me rappelle ses traits, je sais bien qu'à la première vue, j'ai été frappé de la ressemblance qui existait entre nous... et dans le doute, cett* ressemblance est beaucoup... c'est une présomption... c'est une preuve! Oui, oui, se disait-il avec chaleur et en cherchant à rassembler ses souvenirs, il me semble le voir encore.
El levant en ce moment ses yeux qu'il tenait baissés vers la terre, il aperçut, appuyé contre un des piliers du cloître, un seigneur richement vêtu qui, depuis quelques instants, le contemplait avec attention.
Il jeta un cri, et fit un pas vers lui en étendant les bras. Mais le cavalier le repoussa d'un geste de dédain, détourna la tête et s'éloigna.
C'était le duc d'Uzède qui se rendait chez le révérend père Jérôme ; dans quel but ? c'est ce dont nous parlerons plus tard.
PIQUILLO ALLIAGA.
Cepeiid:in1 Piquillo rtait resli' iiaiiiobili!, le front couvert de rongeur, et de la juaiii qu'il tenait cacliéiî dans sa poitrine, il froissait son cœur eu proie au remords :
— Ingrat, se disait-il en comparant le duc d'Uzède à Albérique, tu allais renier celui qui t'a reconnu et adopté! Quand In avais besoin de lui, quand il t'accablait de sa tendresse et de son or... tu le nommais ton père, tu étais heureux et fier de lui appartenir! et lorsque ton intérêt... l'intérêt de ton amour et de ton bonlieur exige que tu l'abandonnes, tu te persuades qu'il ne t'est plus rien, que vos liens sont rompus! tu n'es plus son fils!., tu lui préfères un infâme qui to méprise et qui te repousse!.. Ah! s'écria-t-il en se jetant à genoux, Albérique, mon père, Yézid, mou généreux frère, pardonnez-moi ! A'ixa est ma sœur ! elle doit l'être ; c'est comme telle qu'elle s'est jetée dans mes bras ! et vous fous, mes seuls amis, ma vraie famille, que je sois à vous par le sang ou par la reconnaissance, il ne m'est plus permis de vous abjurer.
Piquillo reiitra lentement dans sa cellule, s'y enferma, et, regardant autour de lui, s'aperçut alors avec désespoir qu'il était seul. H était si accablé, si malheureux, qu'il avait besoin d'épancher son cœur et de dire. ses peines. Si Escobar eût été là, il lui eût tout avoué, tout raconté; car chaque jour le moine gagnait peu à peu dans son estime et dans sa confiance. Piquillo était doue assis près de son prie-Uieu. Un livre était là sous sa main, c'était l'Évangile, ce livre qu'Iiscobar iui avait dit être le livn; de l'éternelle vérité. Le jeune novice l'ouvrit, et sur un morceau de papier il lut ces mots, écrits d'une main tremblante, et presque illisibles : « Dèfiez-vous ds bons pères cl surit tout d' Escobar! »
Qui donc lui envoyait ce conseil salutaire et mystérieux? On était donc, eu sou absence, entré dans sa cellule'? mais ou ne pouvait y pénétrer que par celle d'Escobar... C'était donc quel(ia'un de la maison, et dans tout le couvent il ne connaissait personne qui lui voulut du bien, excepté Escobar, dont on lui disait de se méfier. Il rêva toute la journée à cet incident, et ses soupçons s'arrêtèrent sur un frère coupe-choux, Ambrosio, espèce d'hébété qui nettoyait les réfectoires et les cellules, et qui parfois sortait pour la quête ou pour les provisions. Il n'était pas impossible que Pedralvi, averti par Aïxa ou par Juanita, n'eut suivi ses traces et découvert sa retraite. Piquillo connaissait le courage, le zèle, l'activité du jeune Maure. Celui-ci avait peut-être abordé et questionné le frère Ambrosio dans ses sorties du couvent, peut-être même l'avait-il déjà gagué, et c'était par là que lui était parvenu ce bon avis, dont il ne risquait rien de profiter. Il se tint sur la réserve avec Escobar et chercha à rencontrer le frère coupe-choux; mais celui-ci ne se trouvait pas sur le chemin de la bibliothèque, il n'y mettait jamais les pieds.
Piquillo se disait cependant que celui qui avait pénétré dans sa cellule y pouvait pénétrer encore, et qu'il irait d'abord visiter le livre qui avait servi déjà de messager; il mit alors au même endroit, à la même place, en guise de signet, un petit papier sur lequel il écrivit ces mots :
« Q'ii que vous soyez, doniwz-moi des nouvelles de « Yczid et d'Aïxa. »
Il sortit, se rendit à la bibliothèque, y resta quelques instants, puis, comme à l'ùïdmaire, se promena dans le cloître, excepté que ce'jour-là il trouva l'horloge du couvent d'une lenteur désespérante. Enfin, au bout d'une heure, il se glissa, le cœur plein d'espoir et de crainte, dans la cellule d'Escobar, qu'il fallait traverser pour entrer dans la sienne !.. Personne ! le révérend venait de s'habiller, il était à vêpres. Hieii dans la cellule de Piquillo n'avait été dérangé, mais on avait touché au livre saint. Il l'ouvrit et trouva ces mots :
« Yézid est arrêté et condamné, Aïxa est dans les « prisons de l'inquisition. Ne sonijez qu'à vot^s. Silence, « et attendez! n
Ce billet était écrit d'une main plus ferme que le premier. On voyait que celui qui l'avait tracé avait eu ou moins peur, ou plus de temps à lui, ce qui s'expliquait par l'absence d'Escobar.
— Attendre! dit Piquillo avec ragi'. Attendre ! rester sous les verrons d'une prison, quand tout ce que j'aime est en danger; ce n'est pas possible... Je m'évaderai à tout prix : ce qui peut m'arriver de plus terrible, c'est d'être pris et de partager leur sort, et c'est tout ce que je demande.
Il descendit dans la cour du couvent. Plusieurs frères se promenaient. Il ne les regarda pas; il regardait les murs, et de l'oiil calculait leur hauteur. Vingt-cinq à trente pieds pourlemoinsetaucun moyen d'arriver au chaperon. Il y avait bien d'un côté de la cour une fenêtre au troisième étage qui donnait sur un petit toit, et ce toit arrivait au bord du mur. Il y avait de quoi se briser les os, et puis, arrivé au haut de ce mur, il fallait redescendre les trente pieds du côté de la rue. .
Pi([uillo pensa à l'hôtellerie du Soleil-d'Or, à Pampelune ; et se rappelant cette première aventure de son enfance, il se disait :
— Si Pedralvi pouvait, comme alors, arriver cette nuit à mon aide avec une échelle !..
Vaine espérance ! ses yeux se reportèrent vers la terre avec découragement, et il aperçut dans un coin frey Ambrosio qui balayait la cour.
— Est-ce le ciel qui me l'envoie 'l
Il s'approcha de lui, et dit à voix basse :
— Voyez-vous, frey Ambrosio, l'endroit du mur sur lequel le toit s'appuie'?
— Oui, je le vois, seigneur novice.
— Dites à Pedralvi que c'est le seul endroit ])raticable.
— Praticable, à quoi"? demanda frey Ambrosio.
— Il vous comprendra, dit Piquillo ; ne connaissezvous pas Pedralvi '?
Frey Ambrosio le regarda d'un air tellement hébété qu'il devait être vrai.
— Me serais-je donc trompé? dit Piquillo avec inquiétude.
Eu Cl! moment un homme traversait la cour, sortait de chez le révérend père Jérôme, et se dirigeait vers
PIQUILLO ALLIAGA.
la loge du frère portier. Une petite veste de velours vert, ornée d'une profusion de boutons d'argent, serrait sa taille, et de chacune de ses poches sortait le coin d'un mouchoir blanc; ses culottes, de la même élufl'e que sa veste, avaient deux rangées de boutons depuis la hanche jusqu'aux genoux. Ses cheveux grisonnants étaient enveloppés dans une résille; il portait à la même main un jdat à barbe, où étaient couchés une serviette, une savonnette et une paire de rasoirs, et quoique seul, il parlait en marchant.
— C'est GoDgarello! se dit Piquillo, muet de joie et de surprise, et sans songer à ce qu'il faisait, il courut à lui. Gungarello venait de franchir la grille, mais en se retournant, il aperçut de l'autre côté des barreaux le novice qui lui tendait les bras. Le barbier efl'rayé lui lit un geste qui voulait dire : Silence 1 vous nous perdez !
El il s'enfuit.
— C'était lui ! plus de doute! s'écria Piquillo. Comment ne l'avais-je pas deviné !
Il apprit, en effet, du prenyer frère qu'il interrogea, que Gougarello, autrefois persécuté par les dominicains el par l'inquisition, avait eu pour cela même la pratique dn couvent ; que,pour distinguer les révérends pèresde la fui des dominicains et des autres ordres religieux, le père Jérôme, par une innovation hardie, avait décidé qu'ils auraient le menton uni et rasé. Et chaque frère se coiil'ormait par lui-même à la règle établie, excepté lesupérieuret leprieur,qui, valeurs nombreuses occupations, avaient le privilège de se faire faire la barbe. Aussi, tous les deux jours, le seigneur Gougarello, dont les matinées étaient consacréesaux pratiques de la ville, se rendait avant ou après vêpres dans la cellule d'Escobar et du père Jérôme. Tont élail expliqué })0ur Piquillo. Il n'avait pas encore vu Gougarello, parce que l'heure de sa visite était celle où lui, Piquillo, travaillait dans la bibliothèque; mais le barbier l'avait ap(;rçu, ou avait appris son aventure, laquelle devait s'être répandue daus la ville d'Alcala de Héuarès. Le barbier, avant d'accommoder Escobar ou après l'avoir rasé, s'était probablement trouvé seul un instant et en avait profité pour entrer dans la cellule de Piquillo et lui écrire à la hâte le peu de mots qu'il avait trouvés dans ce livre de prières. 11 était désolé de n'avoir pu parler à Gougarello, qui, vu ses habitudes et son dévouement, n'aurait pas demandé mieux, mais peut-être était-ce un bonheur; cet entretien en plein air et dans la cour du couvent eût fait naître des soupçons. D'un autre côté, et puisque le barbier ne venait que tous les deux jours, il devait encore attendre quarante-huit heures, lui qui n'avait pas de temps à perdre; force lui fut de ])rendre patience.
Le surlendemain il se garda bien d'aller à la biblio- 1hè(pie, et, en effet, il entendit le barbier entrer eu Iredunnant un alléluia dans la cellule d'Escobar; mais celui-ci, soit par détiance de voir Piquillo rester chez lui, ou soit seulement par décence et sentiment de l)udeur, ferma la j)ûrte de communication pendant tout le temps que dura sa toilette, el congédia le bar- -bier sans que ce dernier, malgré tous ses ed'orts, put tnnner un prétc^xte pour pénétrer dans la cellule du novice. Il voulait, avant de sorlir, y serrer les affaires
de barbe du révérend père ; mais Escobar l'arrêta, lui défendant de déranger le jeune frère, qui sans doute était resté pour travailler, puis(ju'il eu avait oublié sa visite ordinaire à la bibliothèque.
Piquillo, qui avait entendu cette conversation, en conclut que s'il restait encore le surlendemain dans sa cellule, il excitiu'ait infailliblement les soupçons du prieur, et cependant il ne pouvait attendre plus longtemps. Il fallait qu'il vit Gongarello et qu'il s'entendit avec lui i)ar mots, par regards ou par gestes. Il prit alois un grand parti.
— Mon frère, dit-il à Escobar, j'ai refusé, il y a une, quinzaine dejonrs,deme laissercouper iescheveux... Je crois que j'ai eu torl et je'change d'idée.
— A merveille, s'écria Escobar avec joie. Le bon grain commence donc enfin à germer... Vous avez là une lionne pensée pour nous !
— "Vous pourriez vous tromper...
— Non! je vois ce (pie cela vent dire.
— Cela veut dire que ces cheveux sont d'une longueur démesurée et me tiennent trop -chaud en tombant sur mes épaules.
— Ah ! dit Escobar d'un air triomphant, vous ne voulez point céder encore, et vous cherchez des prétextes. Très-bien... très-bien! Nous admettons les
restrictions et les capitulations Peu nous importe!
pourvu que vous vous rendiez, et vous vous rendrez, mon cher fils.
— Je ne le crois pas, mon révérend.
— 'Vous viendrez à nous, et comme je le désire... de vous-même!
— Ce ne sera pas de sitôt, du moins, et en attendant, je vous prie, veuillez avertir pour demain le barbier du couvent.
— Votre volonté sera faite, mon fils.
Piquillo ne dormit pas de la nuit, et la matinée du lendemain lui parut bien longue. Entin deux heures sonnèrent, et pour comble de bonheur, Elscobar avait quitté sa cellule. Piquillo se trouvait seul dans la sienne, il pourrait donc entretenir le barbier à loisir et sans témoin. Des pas retentirent dans le corridor. Il entendit ouvrir la porte de la chambre d'Escobar; dans son impatience, il courut ouvrir la sienne, et sa physionomie joyeuse s'allongea singulièrement, en voyant entrer Escobar, qui lui dit d'un air grave :
— Le révérend père Jérôme vous attend à deux heuresetdeiniedansson oratoire, il désire vous parler.
— Sur quel sujet, mon père '?
— Nous avons encore une demi-heure d'ici là, et dans votre intérêt, je vais vous prévenir eu confidence de ce dont il s'agit.
Pi([iiillo tressaillit d'impatience et de rage. Le révérend prit trau([uillem('ut un fauteuil en bois, et il allait s'assi'oir quand Gougarello entra. A la vue du prieur, il parut aussi contrarié que Piquillo.
— Ah! dit Escobar eu apercevant le barbier. Je l'avais oublié... Mais que je ne vous dérange pas, faites comme si je n'étais pas là.
11 s'assit et prit un livre, qu'il se mit à lire attentivement, s'interrompaiil seulement de tem])s en temps pour voir si l'ouvrage du barbier avançait.
Gongarello, qui s'était muni de tout ce qui était né
PIQUILLO ALLTAGA,
cessaire, avait enveloppé le corps et les bras du novice dans un peignoir, et tout en s "occupant de cette opération, il tournait le dos au prieur et regardait avec désolation Piquillo, dont les yeux lui disaient :
— Quel malheur qu"il soit là !
— Est-ce qu'il ne s'en ira pas? disaient les yeux du barbier.
— Non, répondaient ceux de Piquillo.
Le barbier, désolé, et toujours tournant le dos au prieur, montra lestement une petite lettre qu'il cachait dans sa main. Mais comment la prendre? Piquillo, embarrassé dans son peignoir, n'était plus maître de ses mouvements, et ses mains surtout n'étaient pas libres.
— Eh bien, dit Escobar en levant les yeux, nous hâtons-nous? le révérend père Jérôme va nousattendre.
— Nous voici à l'œuvre, répondit le barbier.
Les boucles de cheveux commencèrent à tomber sous ses ciseaux; elles roulaient sur les épaules de Piquillo et de là jusqu'à terre; mais la lettre restait toujours entre les mains de Gongarello, qui, placé derrière le novice, avait juste en face de lui Escobar. Celui-ci lisait, il est vrai, mais à chaque instant il levait les yeux, et il eût pu surprendre le moindre geste, ce qui déconcertait horriblement le barbier, lequel était peureux, comme ou sait, et quand il avait peur, il était maladroit. 11 comprit son insuffisance, il sentit qu'il n'aurait jamais la présence d'esprit, le sang-froid et l'agilité nécessaires pour glisser cette lettre en présence même et sous les yeux du prieur; et comme les généraux qui désespèrent d'enlever une position, il prit le parti de la tourner.
Il quitta brusquement Piquillo, qu'il tenait par les cheveux, et courut à une petite table placée dans un coin de la cellule, pour prendre son peigne qu'il y avait laissé. Sur cette table était une écritoire, des papiers épars et un large sablier qui marquait les heures. En feignant de bouleverser les papiers pour trouver l'arme qu'il cherchait, il leva d'une main le sablier, et de l'autre glissa dessous le billet qu'il tenait.
Piquillo, qui le suivait des yeux, ne perdit pas un seul de ses mouvements.
Escobar, enfoncé dans son fauteuil, lisait toujours.
Le barbier ravi revint à son ouvrage. Il avait retrouvé son peigne, qu'il tenait fièrement à la main et qu'il affectait de montrer.
Escobar leva les yeux, et les rebaissa tranquillement sur son livre.
Au bout de quelques minutes de silence, le barbier s'écria :
— C'est fini !
— Tant mieux, dit le prieur à Piquillo, venez vite, car le révérend père Jérôme nous attend.
— Vous croyez? dit Piquillo avec anxiété.
— J'en suis sur. La demi-heure est écoulée... voyez plutôt à ce sablier.
— Vous avez raison, s'écria Piquillo avec effroi, eu voyant le prieur avancer la main vers l'horloge de sable qui cachait son secret; et se levant vivement :
— Je suis prêt à vous suivre !
— Le prieur et le novice sortirent les premiers; le barbier les suivit et descendit avec eux l'escalier. Tous
les trois traversèrent la cour : Piquillo et sou guide pour se rendre chez le supérieiu- , Gongarello pour retourner à sa boutique ; mais avant de franchir la grille, il jeta sur son jeune ami nu dernier coup d'oeil qui lui recommandait de nouveau la: prudence et la discrétion.
Le père Jérôme, renfermé dans son oratoire, fit attendre assez longtemps Piquillo, dont rien n'égalait l'impatience; enfin on donna ordre de le faire entrer.
Le père Jérôme était de médiocre stature, de la même taille à peu près que Piquillo, mais l'habitude du commandement le grandissait. Sou front grave et sévère était ridé par la méditation. Il y avait dans ses yeux baissés une humilité orgueilleuse; dès qu'il les levait, l'orgueil dominait.
Il regarda quelque temps avec satisfaction la robe que portait Piquillo et surtout ses cheveux nouvellement coupés.
— C'est bien, mon frère, dit-il lentement, très-bien ! Pourquoi faut-il qu'à ces éloges je sois forcé d'ajouter un reproche... ou plutôt «n conseil?
— Lequel, mon père? dit vivement Piquillo, qui avait hâte d'en finir et de retourner chez lui.
— Vous avez hier tenté de détourner de son devoir un de nos frères qui, grâce au ciel, est incorruptible. Dieu, dans sa bonté, ne l'a doué d'imbécillité que pour le mettre à l'abri de toute captation,
— FreyAmbrosio,jevousle jure, m'a mal compris!
— Il n'a rien compris, mon fils. Il est venu seulement me raconter ce que vous lui avez dit. J'ai cru y voir de votre part un projet d'éva'^ion... je désire me tromper. Mais si telle est votre pensée, j'ai dû vous prévenir des dangers auxquels elle vous exposait.
— Je vous écoute, mon père, dit Piquillo, désolé de l'onction paternelle ou plutôt de la lenteur avec laquelle le révérend lui parlait. Celui-ci continua :
— Les membres du saint-ofiice, les dominicains, nos frères et nos ennemis en Dieu, ne se contentent point de la promesse que nous leur avons faite en vous donnant asile; ils ont tellement peur que nous ne vous laissions échapper, que ce couvent est constamment entouré par leurs affidés. Et tenez, dit-il en le menant à une fenêtre de son oratoire qui donnait sur la rue, ne voyez-vous pas cette escouade d'alguazils qui, même en plein jour, fait sa ronde autour de nos murs, à plus forte raison la nuit ?
Piquillo frémit, car le révérend disait vrai. Le révérend poursuivit :
— J'espère que le frère Escobar a rempli mes intentions ; il a dû vousdire, et je m'empresse de le répéter, que vous n'avez besoin de chercher à gagner ni frey Ambrosio, ni aucun de nos frères ; si la captivité où nous vous tenons vous paraît intolérable, si à la règle paisible et studieuse de notre couvent, si à nos soins paternels, vous préférez les tortures de l'inquisition, vous êtes libre, vous n'avez qu'un mot à dire, ces grilles vont s'ouvrir devant vous.
— Mon père, dit Piquillo, qui avait hâte de terminer l'entretien, je n'hésite point... je n'ai jamais hésité entre vous et mes persécuteurs, entre ceux qui voulaient me donner la mort et ceux qui m'ont donné asile. J'aurais trouvé peut-être plus généreux, plus
PIQUILLO ALLIAGA.
digne de vous, que cette hospitalité ne fût pasaclietée au prix de ma lil)ei'té et de ma croyance.
— Et telle n'est pas notre volonté, s'écria vivement le père Jérôme; nous avons dû, dans les ii]térèfs du ciel et dans les vôtres, chercher à vous attacher à nous; l'archevêque de Valence avait employé deux mois à vous torturer, nous avons demandé le même espace de temps pour vous éclairer et vous instruire. Nous voici à la moitié de ce terme; dès qu'il sera écoulé, si nous n'avons pas su par la persuasion vous amener à nous, aucune tentative, je vous le jure, ne sera faite pour ébranler votre foi et vous eu faire changer; si alors vous restez encore ici, ce sera comme notre hôte, notre ami, et autant qiie le soin de votre liberté vous rendra cet asile nécessaire.
lin achevant ces mots, il tendit la main au jeune homme, qui la saisit avec reconnaissance, la porta à ses lèvres, et lui dit avec émotion :
— Pardon, mon père, de vous avoir méconnu. Je vous remercie de vos généreuses proiuesses, et j'y compte.
Il s'empressa de regagner sa cellule, où par bonheur
Escobar n'était pas. Il s'enferma, souleva le sablier, y
vit la lettre que Gongarello avait cachée, la prit d'une
main tremblante, et respirant à peine, lut ce qui suit :
« MON fils! »
Ému et attendri, il se hâta de regarder la signature ; c'était celle de Delascar d'Albérique.
« Mon fils, voici la première fois que je vous écris, « et c'est pour vous associer à mes douleurs! Tout « m'accable à la fois. J'ai appris par Gonyarello, qui « vous remettra cette lettre, votre captivité au couvent « d'Alcala. Pour avoir tué en duel un chrétien, pour « avoir défendu sa sœur, Yézid, votre frère, est con- « damné; et Aïxa, plongée dans les prisons de l'in- « ([uisition comme complice de la mort du duc de « Santarem, suivra peut-être son frère au bûcher. Je « ne vous parle pas de moi, le sort de mes enfants sera « le mien ; mais pendant que je pleurais sur eux, est « venu à moi un prêtre des chrétiens, celui qui ciim- « mande dans notre province et qu'ils uoniment l'ai- « chevèque de Valence, ce Riheira que vous avez mor- « tellement offensé. « Je suis membre du saint-oflice, « m'a-t-il dit, je sauverai vos deux enfants, si en expia- « tion vous me livrez le troisième, c'est à lui de vous « racheter tous. Et voici à quelles conditions : Non- « seulement il recevra le bajitème qu'il a repoussé, « mais il se consacrera au Seigneur par des vœux « éternels. »
« Voilà ce qu'il a osé dire, mou fils, et je ne voulais « pas d'abord vous l'apprendre, mais j'ai pensé que « plus tard vous me maudiriez peut-être de vous l'a- « voir caché. On vous demande plus que vos jours; on « demande votre culte et votre foi ; on veut que vous « soyez coupable et parjure. Fidèle aux lois de ses an- M cètres, votre père n'a rien ù vousdire!.. il pleure et « il attend ! Mais dans le désespoir de son cœur, il de- « mande au Dieu de ses pères, comme au Dieu des « chrétiens, si celui dont le crime est de sauver tous « les siens n'est pas béni sur terre et pardonné dans « le ciel! « Delascar D'ALBÉRiyuE. »
Que devint Piquillo en lisant cette lettre! Pâle et inanimé, il tomba sur une chaise et y resta longtemps sans pouvoir même rétlérhir; il ne voyait rien, .tout était nuage et confusion à ses yeux et dans son ca;ur... Il n'avait plus d'idées... il ne pensait plus ! il ne souffrait même pas encore.., car il ne vivait pas. Enfin avec le senliment de la vie il retrouva celui de la douleur, il relut cette lettre et commença à comiH'cndre toute l'étendue de son malheur. Puis, peu à peu, toute sa raison lui revint, il sonda alors d'un coup d'œil effrayé la profondeur de l'abîme qu'il o'osait pas même contempler d'abord.
Lui qui, au prix de sa vie voulait délivrer Aïxa et Yézid, avait leur salut dans ses mains. Il n'avait qu'un mot à dire.,, mais ce mot qui les sauvait le perdait à jamais! Il voulait bien donner ses jours, mais donner .son âme et sa conscience à ses persécuteurs... parlager leurs principes, marcher dans leurs rangs, prononcer des vœux éternels, devenir le ministre du Dieu des chrétiens, de ce Dieu qui avait ordonné le massacre de ses frères, et qui dans ce moment le condamnait au malheur! Mais Yézid, à qui il devait tant! mais Aïxa qui était sa sœur!.. Ah! bien plus encore.., Aïxa allait donc marcher au bûcher?..
Succombant à ses douleurs, il cacha sa tète dans ses mains et se mit à sangloter. Puis, repassant dans sa pensée tous les maux (jui l'avaient assailli depuis son enfance; la honte et la misère auxquelles il avait été voué en naissant; les brigands qui l'avaient adojjté et élevé dans le crime; la fatalité qui partout semblait le poursuivre :
— Je suis donc maudit ! s'écria-t-il, maudit et abandonné de Dieu!..
A peine avait-il prononcé ce blasphème qu'il lui se;nbla entendre une voix qui murmurait ce mot : Ingrat !
Il tressaillit, et soit dans le trouble de ses sens, soit dans le délire que lui donnait la fièvre à laquelle il était en proie, il lui sembla' voir sa cellule s'éclairer d'une lumière ardente et soudaine. Il entendait le craquement du bois, le bruissement de la Hamme; il sentait sa poitrine oppressée par la fumée; il voyait le feu s'élever en tourbillonnant et envelopper un chêne immense, et sur ce chêne, sur ce bûcher un enfant éploré levant les bras et les yeux vers le ciel, et il entendait distinctement ces paroles qui retentissaient à son oreille : « .Mon Dieu! mon Dieu! si vous « me permettiez d'échapper à ce danger qui in'envi- . « ronne, si vous veniez m'arraclier à ces fiammes qui M déjà m'atteignent, je croirais en vous, ô mon Dieu, « et je vous servirais! Et ces jours que vous m'auriez « conservés, je les emploierais non pour moi, mais « pour mes amis et mes frères. Je ferais pour eux ce « que vous auriez fait pour moi. Je ne vivrais que « pour les sauver, je le jure ! »
— Oui, oui, s'écria Piquillo, ces paroles, je les ai dites; ce serment, je l'ai fait... et Dieu, qui alors m'a entendu, me trace aujourd'hui mon devoir. Ma vie n'est rien, elle ne m'appartient pas, elle appartient aux miens ! Yézid et .Vixa, vous vivrez!
A une secousse aussi forte, à une agitation aussi violente succédèrent le calme et l'accablement, et Pi-
PIQUILLO ALLIAGA.
iimllociuisidt^ra avec jiliis dn sang-iroiil'itsa situation aitiirll.' et le sacrilico qu'il acceptait. Aïxane pouvait plus être à lui; les liens du sang s'y opposaient. Que lui importaient alors les nouveaux obstacles que Uieu et les lioninies élevaient entre eux ! Par lui Aïxa vivrait ; par lui Yézid serait la gloire et la consolation de son père; il s'acquittait envers le vieillard qui lui avait ouvert les bras et l'avait adopté. Il donnait plus qu'il n'avait reçu, et puis cette religion qu'on lui imposait, il l'avait appréciée; son cœur et sa raison lui disaient qu'elle était sublime, charitable et consolante, qu'elle secourait le pauvre et protégeait l'opprimé. Si on persécutait, si on torturait en son nom, le crime était non pas à elle, mais à ses ministres, et il y avait pour lui encore un noble rôle à remplir, celui de lutter contre ses bourreaux et de leur arracher leurs victimes. Dieu même l'envoyait peut-être dans les rangs ennemis pour y porter des paroles de paix et de clémence et pour servir ses frères plus utilement encore que s'il fût resté parmi eux.
Soutenu par ces pensées et surtout par l'idée d'avoir fait son devoir, Piquillo s'endormit, *t dans ses rêves, il crut entendre la voix du vieillard qui le bénissait et lui disait : Merci, mon lilsl 11 crut voir Aïxa et Yézid se pencher vers lui et lui dii'e : Tu as racheté nos jours au prix de ton bonheur... et ce bonheur, notre affection te le rendra.
Le lendemain pâle, et défait, mais le cœur plein de courage et décidé à son sacrifice, il se rendit chez le père Jérôme, où Escobar se trouvait, et d'une voix ferme, il leur dit :
— Je veux être chrétien.
Les deux prêtres tressaillirent de joie.
— Ah ! je vous le disais bien, s'écria le prieur, la grâce vous a touché plus encore que mes soins, et vous voilà comme je le désirais, venant de vous-même vers nous pour nous demander le baptême !
— Je veux plus, je veux me consacrer au service des autels.
Escobar poussa un cri de joie, et lui sauta au cou en lui disant :
— Mon fils! mon fils! vous faites bien, et Dieu, qui vous inspire, vous en récompensera. La route qui s'ouvre devant vous est la seule par laipielle on arrive, et tous ceux chez qui brille rintelligeiice ou l'esprit se hâtent de la prendre. On verra peut-être luire un siècle privilégié qui est bien loin encore, où l'instruction et le. mérite permettront d'aspirer à tous les emplois et de parvenir à toutes les sommités; mais, de nos jours, le moine peut seul jouir de cet avantage, le moine est le seul qui n'ait pas besoin de naissance et puisse se passer d'aïeux. Le moine, fils du laboureur ou du muletier, voit tous les grands de la terre se prosterner à ses pieds. Le moine qui se distingue dans son couvent, devient prieur, devient abbé, devient général de son ordre. Dès lors, il est admis au conseil de Castille, il peut aspirer à tout. Ce sont les rois qui s'inclinent devant lui et qui le consultent. Cette carrière, cette destinée sera la vôtre !.. je vous le prédis, et vous verrez qu'Escobar ne se trompe point!
Piquillo, qui l'avait à peine écoutéj continua froidement :
— Je veux prononcerdes vœux... à une condition, c'est qu'aujourd'hui même et devant moi, vous allez annoncer cette résolution à monseigneur [{ibeira, archevêque de Valence.
— A l'instant, s'écria le père Jérôme, qui voyait se réaliser ainsi ses rêves les plus ardents, l'élévation de l'ordre, l'humiliation de l'archevêque, et une autre promesse encore qu'il avait à cœur de remplir.
En ce moment on annonça le duc d'Uzède; il lança sur le pauvre novice un regard de courroux et d'indignation : « Encore lui! » murnuira-t-il. Piquillo répondit à cette nouvelle insulte par un regard d'indifférence et d'oubli, et rentré dans sa cellule, il y resta plusieurs jours sans voir personne, seul avec luimême on plutôt avec Dieu, lui demandant maintenant la force d'accomplir son sacrifice.
Le duc d'Uzède, en le voyait sortir, se tourna vers les deux prêtres avec un air d'impatience et de dédain.
— Eh bien, mes pères, où en sommes-nous? en finissons-nous?
— Tout est fini, monseigneur, lui dit le supérieur en se frottant les mains d'un air de triomphe. Nous vous l'avions promis.
— Vous raillez, mon père... ce n'est pas possible 1
— C'est réel, monsieur le duc, vous voilà déliviV' d'une paternité douteuse ! Ce prétendu fils ne viendra plus par sa présence rappeler à Votre Seigneurie un j)assé pénible, et ne pourrait plus, même quand il le voudrait, faire le scandale que vous redoutiez. 11 ni' sortira plus de ce couvent où il va s'engager. Il pmnonce ses vœux.
— Allons donc ! dit le duc d'un air d'incrédulité ; lui qui avait résisté à toutes les séductions de l'arcln!vêque de Valence !
— Il cède à notre éloquence persuasive, et je m'empresse d'en prévenir le saint prélat, dit le père Jérôme en lui montrant la lettre qu'il venait de coininencrr pour Ribeira.
— Et qui a pu produire une pareille conversion... je veux dire un pareil prodige?
Le père Jérôme se retourna et désigna du doigt Escobar.
— Vous, mon père ? s'écria le duc avec étonnement et respect.
Escobar s'inclina avec humilité, et aux questions multipliées du duc il fallut bien répondre en déroulant le plan tracé, exécuté et suivi par le révérend père Escobar pour la plus grande gloire du ciel et surtout celle de l'ordre. Humilier Ribeira, l'emporter sur lui, amener ce Maure, cet hérétique, à se faire chrétien, c'était bien ; mais l'amener à se faire moine ! cela tenait du miracle. Voilà pourquoi l'habile prieur l'avait tenté. Outre le mérite de la difficulté vaincue, c'était gagner à leur ordre un sujet distingué, un homme d'instruction et de talent qui pourrait leur faire honneur (et d'S ce temps-là déjà, ils cherchaient à attirer à eux tous les genres de mérite ) ; et puis cela rendait service, par occasion, au duc d'Uzède, leur allié, qui, par fatuité, ne doutait point de sa paternité, mais qui, pour mille raisons de rang et de convenance.s, aimait mieux placer un bâtard à lui dans un couvent que dans le monde.
PIQUILLO ALLIAGA.
Un instant Escobar avait cru l'rliuucr dans ses jtrojets. PiquiUone lui otlVail aucunu prise et il ne savait plus par quel ci'ili' l'attarjULT. Le hasard, père des succès, lui était venu en aide. L'u jour que le barbier Gongarello traviTsait la cour du couvent pour aller raser les bons pères, il aperçut un jeuue novice, la tète baissée, les bras croisés, qui passait sans voir personne, et se dirigeait vers la bibliothèque. Dans sa surprise, Gongarello manqua de laisser tomber à terre .son plat à barbe en faïence, car dans ce novice si mélancolique et si rêveur, il avait cru recounaitre PJquillo. [1 s'était empressé de laire part de cette découverte à sa nièce Juanita, celle-ci à Pedralvi, et Pedralvi à son bon maître Delascar d'Albérique.
En attendant leur réponse, Gongirelio cherchait, sans en venir à bout, le moyen de prévenir Piquillo, qu'il n'apercevait jamais, et dont la cellule touchait cependant celle du prieur.
Lu matin que le barbier était occupé à raser Escobar, celui-ci sabsenta un instant et revint, mais en rentrant, il crut voir que le rasoir et la main du barliicr tremblaient. Il remarqua que la porte qui conduisait chezPiquilloétait entr'ouverte. Or, un moment avant, elle était fermée. Le barbier était donc entré chez le novice.
En étlet, Gongarello se voyant seul, n'avait pu résister au désir de jeter un coup d'œil dans la chambre de son jeune ami, il espérait l'y trouver et n'avait trouvé personne. Mais il avait voulu du moins, et sans se compromettre, tenir Piquillo en défiance contre les pii'ges du révérend père Escobar. Celui-ci, après avoir renvoyé le barbier, était entré dans la cellule du novice, avait tout examiné et n'avait pas en de peine à trouver dans le livrede prières cesmots tracés en tremblant par (lougarello :
« Vé/li'z-vous des bons pèretet surtout d' Escobar. »
Le premier mouvement du prieur avait été de déchirer cet écrit. Puis il avait pensé avec raison qu'en le laissant où il était, ce premier message, qui ne lui apprenait rien, en amènerait peut-être d'autres qui lui apprendraient beaucoup.
Il avait raisonné juste. Piquillo, plein de confiance, avait répondu par ces mots remis au même messager:
« Qui que vous soyez, donnez-moi des nonvetlei « d'Yezid et d'Aïjca. d
Escobar s'était emparé du message. Quel était donc ce Yézid, cette Aïxa auxquels Piquillo portait tant d'intérêt, et auxquels il pensait plus qu'à lui-même, plus qu'à sa liberté'.' Il avait questionné à ce sujet le duc d'Uzède. Gelui-ci, instruit par le ministre, son père, lui avait raconté que Yézid, lils du .Maure .\lbérique, était poursuivi eu ce uKjment par l'inquisition pour avoir tué en duel le duc de Saulareni, mais qu'il s'était soustrait à toutes les recherches et qu'on n'avait pu le découvrir. (Juant à Aîxa, le duc savait par la comtesse d'Altamira tout le dévoueniiuit que Piquillo lui portait; on ignorait, il est vrai, à quel titre. Mais n'importe ! on ne risquait rien d'ell'rayer le prisonnier et de le faire trembler pour les objets de son allection. C'est ce qu'avait fait Escobar, attendant les événements et de plus amples reiiseigueinents, que Gongarello n'avait pas manqué de lui fouruir.
Le jour où le digne barbier était venu couper les cheveux du novice, on se rappelle qu'Escobar était pri'seut à cette cérémonie. Ses yeu\, en apparence fixés sur un livre de pricrcs, suivaieut tous les mouvements du barbier; il lui avait vu montrer vivement une lettre, puis plus tard la placer sous un sablier. On se souvient qu'à rin<tant mèine il avait emmené Piquillo chez le père Jérôme, où il l'avait laissé; il était revenu précipitamment à la cellule, avait soulevé le sablier, et telle était la lettre qu'il y avait trouvée :