II
cliaslc puisse s'alarnior. (îel (icri vainmodèle , c'est Waller Scoll , à la i»loirc duquel le poète des Méditations a rendu cet tioininage qui a trouvé un éclio dans tous les cœurs :
u Cette (gloire sans tache et ces jours sans nuage N'ont point pour ta mémoire à déchirer de page. La main du tendre enfant peut t'ouvrir au hasard Sans qu'un mot corrupteur étonne son regard , Sans que de tes tableaux la suave décence Fasse rougir un front couronné d'innocence. Sur la table du soir, dans la veillée admis , La famille te compte au nombre des amis, Se fie à ton honneur et laisse , sans scrupule , Passer de main en main le livre qui circule. La vierge, en te lisant , qui ralentit son pas , Si sa mère survient , ne te dérobe pas , Mais relit au grand jour le passage qu'elle aime , Comme en face du ciel tu l'écrivis toi-même , Et s'endort aussi pure , après t' avoir fermé , Mais de grâce et d'amour le cœur plus paifumé. »
Cet essai ne mérite en rien l'honneur d'être placé sous la protection d'un grand nom comme celui de FFalter Scott : aussi n'avons-nous d'autre prétention , en citant ici ce nom vénéré , que de témoigner de notre profond respect pour une classe de lecteurs à laquelle nous voudrions dédier ce faible ouvrage.
Nous avons cherché à y développer deux vérités morales faciles à saisir , à les personnifier, en quelque sorte , dans des types empruntés à la vie réelle , pour les rendre plus frappantes. Si notre but n'est pas atteint, nos intentions, du moins , se justifient d'elles-mêmes.
A quelques lieues de Calais , s'élève une vénérable tour dont les antiquaires font remonter l'origine au onzième siècle. Appuyée sur une masse de rochers, inébranlable comme sa base , elle a résisté aux efforts des hommes et aux outrages du temps.
LA BAGLK
Rien iriiispirc aiitaiil le n\sj)('Cl , rien n'imprime autant au cœur de l'homme la religion du passé, (|ue ce témoin formidable de la puissance de nos aïeux. Pareil aux donjons fabuleux de la chevalerie, le colosse, exhaussé sur son immense piédestal , jette dans lame une mystérieuse terreur. On se demande de quels éléments surnaturels il est formé pour avoir bravé impunément l'action du temps et l'inclémence des airs, pour être demeuré surtout invulnérable aux meurtrières blessures de l'artillerie. Et que d'innombrables blessures depuis les premiers canons dont le terrible Edouard d'Angleterre épouvanta la France à Crécy, jusqu'à ceux que braquait la main dévorante d'un souverain non moins terrible , le peuple de 93 !
Au pied du rocher, abrité par la tour, un
château de date plus récente, mais d'âge respectable aussi , déployait encore , il y a environ douze ans, ses magnifiques broderies de pierres. Une tradition de famille en attribuait la construction à deux célèbres artistes du quinzième siècle, ce que ne démentaient nullement le système général de l'architecture, ni le fini et la richesse des ornements extérieurs. De la masse puissante et sévère de la tour, l'œil aimait à descendre et à se reposer sur les détails gracieux , les minces colonnettes et les délicates sculptures de ce léger édifice, comme après avoir gravi le long des flancs arides jusqu'à la tête entièrement nue de ces pics gigantesques qui se perdent dans les cieux, le regard du voyageur se reporte avec plaisir sur la robe aux mille frangesetaux mille couleurs do la plaine.
De ce manoir naguère encore intact , que
nous reste-t-il aujourd'hui ? Hélas! rien. I^a bande noire, ce monstre aux cent bras, qui a déjà déraciné tant de précieux monuments, entassé les unes sur les autres les ruines de tant de chefs-d'œuvre, vient encore d'abattre celui-ci. Elle s'est posée effrontément devant l'élégante façade, et de sa hache impitoyable elle a haché les rosaces et les guirlandes de fleurs écloses sous le ciseau d'un grand maître, et de son marteau sacrilège elle a frappé au visage et brisé en mille pièces les merveilleuses statuettes qu'avait animées le souffle d'un grand artiste.
Seule la majestueuse tour est demeurée debout, grâce à l'épaisseur indestructible de ses murs. Vainement le monstre a rugi et grincé des dents à l'entour, vainement il a mis en jeu toutes ses machines , pratiqué toutes ses mines dans le roc , épuisé toutes
ses inventions infernales, ses tentatives ont échoué contre ces remparts de granit, et il s'est retiré honteusement , sans même qu'il soit parvenu à entamer l'armure du vieil athlète qui ne pouvait plus se défendre 1
En 1806, le château que nous avoHS décrit bien imparfaitement était encore habité par une héritière de l'ancienne famille des Lussan, dernier rejeton de cette noble race. Marie avait conservé le manoir de ses aïeux ; mais plus d'un membre de cette lignée or-
LA BAGUK Di: DIAMAWT.
gueilleusc, s'il (îii fût resté un, lui aurait sans doute demandé ce qu'elle avait fait de leur nom. Et pourtant jamais elle n'aurait pu le placer en des mains plus dignes. Dans un autre temps, celui qu'elle avait pris pour époux eût été le vassal de sa maison ; mais c'était chez lui qu'elle avait trouvé un asile aux jours de la détresse et du malheur ; c'é^ tait lui qui l'avait sauvée du couteau révolutionnaire , et qui , au prix des plus grands efforts, était parvenu à lui rendre le domaine paternel. Le choix de Marie de Lussan, qu'avait amené la force des choses , se trouvait d'ailleurs justifié par son cœur et par les belles qualités de son mari.
M. Bonneval, ancien avocat retiré des affaires , était un de ces hommes d'une probité religieuse , qui se conservent purs au milieu de toutes les souillures où leur
L\ KAGUK
|>i'()tV'Ssi()ii les contraiiil de (Icscendri'. Ses principes et son excellent natuiel , comme un lil salutaire, lui avaient servi à retrouver sa route dans ce dédale de ruses qui semble avoir été tracé tout exprés par le démon de la chicane , pour égarer parmi ses détours les plus justes et les plus droits. La loyauté qui caractérisait les Bonneval, et qui se perpétuait comme un héritage inaliénable chez eux, avait garanti celui-ci. Aussi, quoique sa fortune fût considérable, il n'avait jamais eu à se reprocher la dépouille de la veuve et de l'orphelin ; il la devait à un concours de circonstances favorables et à trente années d'un laborieux travail. Ses traits ouverts indiquaient assez la sérénité de son ame, et personne, en le regardant, n'eût gardé de doute sur son intégrité. Tout en lui respirait non seulement la conscience satisfaite, mais aussi le bonheur.
En effet, il avait joui d'une félicité qui est le partage de peu de mortels. Passionné dans sa jeunesse , il avait rencontré une de ces âmes d'élite dont le dévouement est sublime.
Qui voyait madame Bonneval pour la première fois ne pouvait se défendre d'un mouvement de surprise.
On se trouve parfois en face d'une de ces femmes encore belles, mais étranges , frêles et pâles , figures enchanteresses , mais graves , où se peignent l'amour et la foi , et qui , dans notre monde égoïste et impie , semblent de gracieuses apparitions d'autres siècles. Telle était Marie de Lussan. A cinquante ans, son visage calme et reposé n'avait point de rides. C'était, dans le langage poétique d'un barde anglais , comme une
[O LA IJA(;UE l)K DIAMAM.
|)a{;c blanche où \v temps scml)lail éviter d'imprimer l'âge. On y lisait, pour ainsi dire, toute la vie chaste et sainte de cette femme admirable. Souvent le père Bonneval, quand il était a table avec quelques intimes , la racontait à sa manière et en peu de mots, en y mêlant sa propre histoire.
La demeure des Bonneval étant la plus proche du château, ils avaient passé toute leur enfance ensemble. C'avait été un jour de grande tristesse que celui où mademoiselle de Lussan était partie pour la capitale^ « Mais, /j,,çiisait.}p narrateur en se repor-
1 2 LA BAGUK
tant, non sans un peu d or{>ueil, à ses premiers succès, (( je quittai l)ientùl moi- » même le village, et j'entrai au lycée de la » ville voisine. Là , je me mis à étudier avec » ardeur, en pensant au plaisir que j'aurais » de lui montrer mes couronnes aux va- » cances. Pourtant , ce fut en vain que pen- » dant cinq années consécutives je remportai » les premiers prix de ma classe ; elle ne re- » parut plus au château. »
Enfin , un jour on avait appris que la comtesse était morte à Paris , et que la fortune de son mari se trouvait fort dérangée. Quelque temps après, Marie était de retour avec le vieux gentilhomme.
Le lycéen courut sur-le-champ au château ; mais à l'aspect de l'ancienne compagne de ses jeux, il demeura muet d'étonnement.
C'était une élégante Parisienne, de qui les manières lui parurent si distinguées, que le pauvre jeune homme la crut d'une nature supérieure à la sienne et n'osa plus lui parler. Peu à peu , cependant , elle ne lui imposa plus autant, et , comme elle unissait à une charmante douceur la plus adorable simplicité , il se laissa insensiblement aller à un violent amour , sans songer aux obstacles qui les séparaient. Le comte découvrit le secret : indigné qu'un Bonneval eût osé seulement aspirer jusqu'à la noble héritière des Lussan, il rappela au roturier, en termes ironiques et pleins de mépris, à quelle distance il devait se tenir, et il le chassa honteusement. « D'abord terrassé , » écrasé, » s'écriait Bonneval, « je tom- )) bai dans le désespoir , puis je me re- » levai de toute ma hauteur; je voulus, » moi aussi, me faire un nom et con-
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w quérir ma femme par ma valeur person- » nelle. »
Pour cela , il s'ëtait rendu à Paris. Reçu avocat , il avait bientôt rempli les gazettes du bruit de ses triomphes. Que ne peut une ferme volonté soutenue , excitée par une vive passion ! Et pourtant le fier gentilhomme demeurait inflexible.
Pendant tout ce temps, Marie resta solitaire, paraissant complètement résignée à la volonté paternelle. Elle se consacrait exclusivement à la vieillesse du comte et au soulagement des infortunes. Encore les malheureux des environs ne jouissaient-ils pas de l'aspect de leur bienfaitrice. Ses dons allaient les chercher par des intermédiaires discrets , mais elle se tenait à l'écart. Pourtanton l'avait entrevue bien souvent à travers
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le feuillage qui masquait la façade du château, accoudée à une fenêtre, pensive et immobile ; et plus d'une fois appuyés sur leur bêche , les travailleurs des champs s'étaient dit : La fée blanche ! Tel était le nom que le cœur de ces bonnes gens avait inventé pour elle.
Maintes fois le jeune avocat put vérifier par lui-même combien il était difficile de parvenir jusqu'à mademoiselle de Lussan.
Il arrivait palpitant d'espoir, croyant enfin le moment venu où il serait tendrement accueilli; mais, après d'inutiles tentatives, il repartait affligé de tant de froideur. Une semblable conduite l'alarma : il réfléchit sérieusement et crut s'être mépris sur les véritables sentiments de Marie. Il savait, du reste, qu'elle ne désobéirait pas à son père ; mais, en outre, il était forcé de s'avouer.
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avec un secret dépil , (jircll»' ik* lui avail jamais tëmoi.gué que l'aflection d'une sœur. Le doute commençait donc à l'assaillir, lui qui avait montré une si ferme constance et déployé de si vigoureux efforts; il allait se décourager, quand un immense événement, destiné à changer toute la face du pays, vint réaliser ses désirs d'une manière complète , mais avec des circonstances terribles.
Le comte de Lussan fut tellement surpris parla révolution, que ses facultés morales et physiques en parurent profondément atteintes ; il ne se remit jamais de ce coup; et quand le torrent révolutionnaire, rompant toutes les digues , précipita son cours dévastateur, il tomba gravement malade. Au bout de quelques jours , il n'était plus. Si le cœur dévoué de Marie fut navré de dou-
DE DIAMANT. in
leur, elle éprouva du moins une grande consolation en pensant que cette mort arrivait juste à temps pour épargner à son vénérable père l'horreur de l'échafaud.
Bonne val , qui était accouru en toute hâte de Paris, afin de disputer aux bourreaux la vie du comte , ne trouva plus que la jeune fille éplorée.
Cependant les jours volaient rapides , gros d'événements. Chaque heure amenait une terreur nouvelle, une poignante émotion» Le bruit se répandit tout à coup que le domaine des Lussan venait d'être confisqué. Le jeune avocat , tremblant pour Marie , lui procura d'abord un asile sûr, puis , grâce à la considération dont il jouissait, à des protections ignobles, mais toutes puissantes alors, il obtint la permission de don-
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lUîr son nom à la pauvre orpheline, seul moyen de la soustraire à la mort. On eût immolé sans pitié l'aristocrate Lussan, on respecta la citoyenne Bonneval.
Après cette phase pénible et douloureuse, Texistence de Marie ne fut plus que douce et facile. Tout semblait aller au devant de ses vœux; elle vit son mari occuper la première place au barreau; une fortune inespérée lui donna à elle-même les moyens de briller au premier rang parmi les femmes riches de la capitale» Mais qu'étaient ces vains avantages pour cette ame simple et candide? Au milieu des plaisirs bruyants de la cité , elle soupirait après le bonheur paisible de la campagne. Un sentiment plein d'une tendre mélancolie la reportait sans cesse vers les souvenirs de son jeune âge.
DE DIAMANT. ig
« Quoiqn'eHe se dit parfaitement heu- » lieuse, » ajoutait M. lk>nneval en terminant, «je voyais bien qu'il lui manquait » quelque chose. Enfin, après beaucoup de » démarches, je parvins à racheter le do^ » maiiine de ses pères. J'avais conduit toute » cette affaire secrètement, pour lui ménager » une douce surprise. Quand mon droitdepro- » priété fut légalement constaté , nous par^ » tîttiesy elle ne se doutant guère du but de » notre voyage, et moi, ravi au fond de » l'ame d'avoir pu réussir. Jamais cette » circonstance ne s'effacera de ma mé- » moire. Plus nous allions et plus son trou- » ble et son émotion croissaient. Mais à » l'aspect de la haute tour qu'elle découvrit » la première de bien loin, bien loin, desruis- » seaux de pleurs inondèrent ses joues ; elle » me regardait silencieuse et frémissante , » puis elle devina la vérité , et alors elle se
)) jeta sur ma poitrine en sanglotant. Ce- » pendant les hal)itants du village venaient » à notre rencontre : quand nous les eûmes » atteints, ce fut une scène non moins at- » tendrissante. Ces bonnes gens ne criaient » point; quelques uns seulement agitaient )) leurs chapeaux en l'air , les autres es- » suyaient leurs larmes en voyant couler » celles de leur chère Marie. Rien ne m'a ja- » mais autant touché dans ma vie, si ce » n'est la naissance de notre Léon. »
Léon , le seul eufant de ces excellents époux, était, on le croira sans peine, idolâtré par eux. Madame Bonneval surtout lui avait voué une de ces affections que les
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mères seules peuvent coinpiendie. Là étaient désormais toute son ambition, tous ses plaisirs et toute sa gloire. Jamais la tendresse maternelle, ee sentiment extrême et si sacré, n'alla plus loin et ne fut plus touchante. Marie s*était habituée à lire dans les traits de son enfant ses moindres désirs. Tant qu'il était resté sous sa garde , elle avait , pour ainsi dire, compté chacun de ses pas; et, quand il avait fallu s'en séparer, elle n'avait point cessé, pour cela, de veiller sur une tête si chère. Le cœur de cette tendre mère était toujours prés de son Léon, malgré la distance. Elle croyait le voir , l'entendre encore. Une lettre de lui la comblait de joie ou plutôt d'ivresse. Jamais amant ne dévora avec plus d'avidité les signes tracés par la main de sa maîtresse. Puis elle demeurait des heures entières à contempler ces signes;
DE DlAMAiNT. ' tiS
elle cherchait à y découvrir les pensées les plus intimes de son fils, et alors elle ^e livrait à de longues méditations sur les dangers qui Tentouraient , calculant avec inquiétude toutes les chances de son avenir. Quoiqu'il pût être considéré comme un modèle de conduite , elle concevait des craintes dont elle osait à peine se rendre compte ; car , lui sachant un cœur sensible , et devinant par instinct la signification de son œil de feu, elle attendait, avec une espèce d'engoisse, le moment fatal d'où dépendrait* sa destinée. Elle en était presque réduite à regretter que ce moment ne fût pas arrivé plus tôt , prévoyant d'avance les profonds ravages qu'une passion sérieuse devait faire sur Léon. Une vérité devenue triviale lui rappelait sans cesse que le torrent , pour avoir été long-temps retenu , n'en serait que plus
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lapidf. Celle iin|KissihiliU'' appareille de Léon louiinentait le père Boiineval lui-mêiue , mais d'une manière bien différente. Chez sa femme, c'étaient de vagues terreurs qu'elle comprimait en silence, tandis que lui, avec sa franchise et sa liberté de langage, disait : (( Diable! diable! pas une seule petite maî- » tresse ! » — Soyez tranquille , mon bon » père,» avait répondu Léon, lors de sa dernière et courte visite à ses parents , « vous
» saurez bientôt » Il n'acheva point , car
sa pauvre mère avait tressailli ; mais lui saisissant la main, il ajouta : f( Oh! ne crai- » gnez rien, elle est digne de vous; » et il l'avait embrassée, les larmes aux yeux.
Ces mots éveillèrent chez M. et madame Bonneval un vif sentiment de curiosité.
Bientôt leur esprit en fut tellement occupé ,
qu'il en résulta un dérangement complet dans leurs habitudes.
Le récit qui va suivre fera comprendre les paroles échappées à Léon .
Environ quinze jours avant cette entrevue, il avait été invité à une brillante soirée chez la comtesse de Saint - Géran. Cette dame , liée jadis avec les Lussan, ne croyait pas tout à fait indigne de figurer dans ses salons un jeune homme dont la mère appar-
tenait à cette ancienne maison. Madame de Saint-Géran risqua cette première invitation^ sauf à ne plus la renouveler si le sujet lui paraissait au dessous d'une telle faveur. Elle s'attendait à voir un provincial bien gauche, bien empesé, et gêné au milieu du monde élégant et aristocratique, admis seul à ses fêtes. Mais quand Léon, avec le meilleur ton et la plus exquise politesse , vint lui présenter les salutations d'usage et lui décliner son nom , elle resta presque muette de surprise. La grande dame avait peine à croire qu'un homme d'une aussi vulgaire origine du côté mâle eût cette grâce et cette distinction de manières qu'elle regardait comme un privilège de la naissance. A la tin , se présenta à son es[)rit une pensée qui la lit sourire : a Le ventre anoblit! » Elle toisait Léon avec cette liberté impertinente et pourtant naturelle chez ces femmes hautaines, mais qui sérail
dëplacée el intolérable dans toute autre. Cette inspection tourna encore à l'avantage du nouveau venu; et, quand, par une phrase sans recherche et pleine de goût, il lui exprima combien il était sensible à l'honneur d'être accueilli dans une maison dont sa mère avait toujours conservé le plus agréable souvenir , et où elle voulait renouer une amitié précieuse, madame de Saint-Géran ne put retenir un geste et un regard qui indignèrent presque le fier jeune homme , mais qui étaient la plus flatteuse approbation qu'elle pût donner.
Aucun homme, en effet, n'était capable de produire d'abord une plus vive impression dans un cercle de femmes. Léon Bonneval venait d'atteindre sa vingt-huitième année. Ce n'était point un fat, un dandy, et pourtant aucun des fashionables qui se
pavanaient dans les cercles on an balcon de l'Opéra n'avait une figure plus remarquable, une taille plus parfaite et une mise plus élégante. Malgré la coupe dénuée de poésie de nos vêtemens modernes, toutes les parties de son corps se développaient avec un ensemble et une concordance rares ; et la sérénité empreinte en tous ses traits rehaussait encore l'éclat d'une physionomie régulière, ouverte, mais grave. Cette beauté masculine , calme , dont la Grèce antique offre le type, et qui consiste dans Ja pureté des formes , leurs justes proportions et leur élégance continue, où la vigueur n'exclut pas l'agilité ni l'agilité la vigueur, beauté qui ne se rencontre plus guère au milieu de notre génération adultérée, le jeune Bonneval en réunissait, dans sa personne, presque toutes les conditions : et l'on sait la valeur de ces avantages physiques près de l'autre sexe. C'est
5o LA BAGUK
VU vain (|n(' quelques unes de ces (tanies-là nient et parlent avec affectation des qualilés morales. Le bon La Fontaine l'a dit :
Et pour une qu'il prend par l'aine , H en prend mille par les yeux.
Du reste , Léon joignait à ces avantages ce qui distingue le plus l'esprit et le cœur. Il avait des sentiments élevés et pleins de poésie, de la finesse sans fadeur, un caractère digne et fier sans méchanceté. Et nul homme ne fut jamais moins prévenu en faveur d« sa personne. C'est au point que dans un bal, lorsqu'il voyait de jeunes filles baisser les yeux en rougissant à son approche, il regardait à côté de lui, comme si ce compliment muet se fût adressé à un autre.
Mais l'attrait le plus puissant , et qui ne
saurait échapper à la prescience féminine, c'était cette fleur d'adolescence que n'avaient point encore fait disparaître les fruits de rage mûr , et qui promettait un amour épuré. C'était un cœur libre encore. Nul autre que lui pourta nt ne s'était formé une idée plus touchante de la femme. Souvent, dans le silence des nuits, il avait rêvé des ivresses inconnues. Son imagination avait évoqué un doux fantôme , une image blanche et rose , parée des mille attraits que les âmes vraiment poétiques prodiguent à la beauté idéale, création de leurs premiers désirs. Quelle nature supérieure, à l'âge où les impressions sont neuves, n'a point eu de ces fugitives apparitions, n'a pas vu lui sourire une de ces liouris mystérieuses qui suipassent de bien loin les filles des hommes , et à qui l'on voue en secret un culte digne des anges. Léon avait la sienne depuis long-temps. La
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(lésilliisiori, si natiirclk^ à l'approche de la trentaine, n'avait point chassé l'enchanteresse ; elle le visitait souvent aux heures de la méditation solitaire; et, pendant qu'on l'accusait d'indifférence, lui se livrait aux étranges jouissances de cette contemplation surnaturelle dont il eût rougi d'avouer l'objet. C'était peut-être là ce qui l'avait sauvé du vice, et ce qui avait conservé à sa physionomie ce calme et cette sérénité d'un autre âge.
Quoi qu'il en soit , l'inconnu était visiblement le sujet de bien des observations faites à voix basse dans les salons de la comtesse. Madame de Saint-Géran elle-même daignait lui accorder une attention peu ordinaire. Ses yeux semblaient prendre plaisir à le suivre dans les quadrilles, où il déployait sans peine et à son insu une remarquable aisance. Deux
DK DIAMAM. j^
fois il crut la voir le désigner à une dame âgée, assise auprès d'elle.
Une se trompait point. Autant cette femme orgueilleuse avait de préjugés contre lui une heure auparavant , autant elle était maintenant prévenue en sa faveur. Elle se rappelait avec complaisance les liens de longue amitié qui l'unissaient à Marie de Lussan , son ancienne camarade de pension; elle devait à cette chère Marie , se disait-elle intérieurement, de faire quelque chose pour son lils unique. Elle ne pensait plus qu'à l'antique noblesse des Lussan ; et si le nom de Bonneval lui revenait à la mémoire , cette idée désagréable était considérablement adoucie par une autre , la fortune du roturier.
JNe comprenant point de chose [)lus dési-
S/f I-A BAGUE
ral)l(' |)oiir un jeune homme (pie d'être produit dans le (jraiid monde, elle formait le projet de mettre celui-ci à la mode. Peutêtre ausiîi concevait-elle dëjà certaines espérances encore vagues et enveloppées dans un profond mystère.
— Ne trouve? -vous pas qu'il danse à ravir? dit-elle à la vieille marquise , dont nous avons parlé.
— Merveilleusement, répondit celle-ci.
— Quelle admirable tournure !
— En vérité, je n'ai jamais vu de plus joli homme, reprit la marquise en dardant sur lui un regard fauve; de mon temps, mignonne..., ajouta- t-elle, avec un sourire cynique—
En ce moment, Léon, qui venait de saluer sa danseuse , passait devant elles. Ma-
dame de Saint-Géran l'arrêta avec un geste plein de grâce , et le fit asseoir à ses côtés.
Là , il entendit mille choses flatteuses ayant trait à sa mère.
— Cette chère Marie , dit en finissant la comtesse, combien j'aurais de plaisir à la revoir! Je vous en supplie, pressez-la bien fort de venir le plus tôt possible.
— Assurément, madame, balbutia le jeune homme, que commençait à captiver cette bienveillance toute particulière.
— J'espère que d'ici là, monsieur Léon, reprit-elle avec un sourire et une familiarité tout engageante , vous viendrez souvent chez nous. M. de Saint-Géran et moi nous y comptons bien. Puis il y a quelqu'un ici pour qui vous n'êtes pas un étranger, et que je désire vous faire connaître — Ma chère Clé-
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nience , dif-elU» vivement à une jeune personne placée derrière elle, et dont il eflleurait la robe sans le savoir , monsieur est le fils de Marie de Lussan...
Léon s'était retourné.... Il fut tellement étourdi de ce qu'il voyait, qu'il n'entendit pas le reste de la phrase... Tout ce qu'il put en saisir, c'est le nom de Clémence que madame de Saint-Géran prononçait pour la seconde fois. Il se sentit frissonner. La jeune fille inclina légèrement la tète, et rougit.
Depuis quelques minutes, Us deux jeunes gens causaient avec une apparence de plaisir, lorsqu'un cavalier se présenta devant Clémence, lui saisit la main , et l'enleva en quelque sorte de son siège, en jetant sur Léon comme un regard de triomphe. Celui-ci se
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inordil les lèvres, et suivit de l'œil le couple qui s'éloignait, pendant (jue son cœur était agité d'une sensation toute nouvelle. C'était quelque chose de semblable à une mortification mêlée d'un vague désir de vengeance.
— Quel est donc cet homme ? demandat-il avec un trouble qui n'échappa point à la rusée comtesse.
— Le duc de Frias Vous le verrez
souvent chez nous, car il ne se passe guère de jour qu'il n'y vienne.
Ces mots accrurent encore l'agitation du jeune Bonneval... 11 se leva machinalement, laissant la comtesse assez étonnée de cette brusquerie. 11 froissait, sans s'en apercevoir, les plis de sa chemise de batiste.
DE DIAMANT. Sq
— Mais qu'ai -je donc? pensa-l-il en s'arrêtant devant une glace. Dois-je me formaliser de ce qu'un jeune fat.... D'ailleurs, je ne la connais pas — Puis il l'avait priée pour la contre-danse.
Il se retira dans un angle sombre; mais il ne put détacher ses regards de l'objet qui l'avait tant frappé. Jamais femme ne lui avait produit un pareil effet. Il en avait vu déplus belles, mais aucune n'avait cette ligure radieuse où respiraient une innocence enfantine, une candeur adorable. Une chevelure blonde, épaisse, tressée avec goût, vers le haut de laquelle s'épanouissait une fleur délicate, une robe blanche sans aucun ornement, composaient toute sa parure; mais ces cheveux couronnaient si bien ce frais visage, dontla blancheur était colorée d'un vermillon pur qu'on ne trouve que sur la peau transpa-
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rente d'un bel enfant; mais ils allaient si bien avec de grands yenx biens, d'une expression angélique; mais cette robe posait avec une telle justesse sur un buste plein de grâces, laissant voir des épaules satinées, un bras rond, une petite main potelée et de jolis doigts eflilés, un pied mignon ; tout cela parut si ravissant à Léon , que ce fut comme un voile qui tombait tout à coup devant lui. 11 comprit des séductions qu'il n'avait jamais devinées. Lui, qui était resté froid devant le luxe des toilettes et la science parfaite des manières , se sentait entraîné, en quelque sorte, vers cette nature simple qui dédaignait l'art et Sfes pièges. Tel il avait rêvé l'être choisi qui devait devenir sa compagne. Chose étrange! il lui semblait que cette suave figure ne lui était pas inconnue, quoiqu'elle ne se fût jamais présentée à ses regards; et ce qu il y avait de plus étonnant, c'est que la jeune
DE DIAMANT. /, i
fille paraissait avoir reçu une impression semblable. Quoiqu'elle affectât de détourner ses regards, ils étaient, à chaque instant et comme malgré elle, ramenés sur Léon ; mais à peine les y avait-elle arrêtés un instant , qu'elle les baissait aussitôt avec un embarras tout plein d'une charmante modestie, et un vif incarnat s'étendait sur ses joues, comme les teintes roses de l'aurore sur l'azur du ciel.
vu
— Ceux qui traitent cela de folie de jeune homme, se disait Bonneval , et qui nient la sympathie des âmes, n'ont jamais rien senti de pareil. Comment se fait-il que l'œil de cette jeune personne m'en a plus dit en un instant que celui de mille autres ? Pour-
quoi mon ame semble-t-elle vouloir s'envoler vers la sienne , comme vers une sœur ?
Puis , effrayé lui-même de cet entraînement j — mais je suis fou, pensa-t-il.
En ce moment, il crut saisir la pensée timide de la jeune vierge dans la transparence de ses yeux . Un dernier regard le pénétra d'un ineffable bonheur. — Suis -je donc le jouet d'une hallucination ? poursuivit-il ; et il se rapprocha involontairement du quadrille où elle était.
Peut-être n'était-ce point une erreur
Le trouble de Clémence augmenta. Il aperçut même sur les traits de son cavalier une expression de déplaisir. M. de Frias avait suivi la direction des yeux de sa danseuse et rencontré ceux de Léon. Ce dernier fut sur le point de se livrer à un mouvement de joie
h la vue du (l(';saj)|)oin(emcnt (|uc trahissait In figure hautaine du duc.
La contre-danse finie, Léon voulut reprendre le siège que lui avait ménagé la comtesse; mais il était occupé par M. de Frias. Il fit son invitation... La jeune fille lui montra une longue liste de noms sur ses tablettes ; il resta désappointé, et le jeune duc triompha de nouveau.
Comme l'heure était assez avancée, Bonneval se retira, le cœur gonflé de dépit, ou plutôt d'une rage dont il ne pouvait se rendre compte.
La fraîcheur de la nuit rendit un peu de calme à ses sens; mais, rentré chez lui, il ne put contenir sa mauvaise humeur. La vieille femme de charge de la maison où ses parents avaient obtenu d'un ancien ami un lo-
gement pour leur (ils , laquelle avait pris le jeune homme en affection à cause de son aménité et de la régularité de sa conduite , resta tout interdite, lorsqu'il lui arracha son bougeoir des mains avec brusquerie , sinon avec rudesse, et elle dit en pleurant qu'elle n'aurait jamais cru cela de M. Léon. Parvenu à sa chambre à coucher, il jeta successivement sur un fauteuil, et avec colère, chacune des parties de son habillement, puis il s'élança sur son lit , et s'y enfonça la tête, comme s'il avait voulu cacher l'extrême émotion dont il était saisi.
Dès les premières lueurs du jour, il fut debout , rougissant de ce qui s'était passé la veille. Il se parlait à lui-même.
— Combien j'ai dû lui paraître ridicule! , . . Non; peut-être qu'elle ne se sera aperçue de
LA BAGUE DE DIAMANT. z}.?
lien... Si naïve!.... Mais ce fat... il lui aura fait remarquer mon trouble ; il m'aura perdu dans son esprit.... Il faut si peu de chose. Rien n'est mortel comme le ridicule auprès des femmes.... Puis elle Taime peut-être; que sais-je? Ce serait folie à moi de retourner chez madame de Saint-Géran; j'y commettrai quelque nouvelle gaucherie, et il sera là pour en rire.... avec elle.... Parbleu! je ne leur donnerai pas ce plaisir !
Telles étaient les pénibles réflexions qui l'agitaient pendant la longue promenade qu'il fit dans cette matinée. Il protestait , pour la vingtième fois, qu'il s'abstiendrait d'aller chez la comtesse , quand , s'arrêtant tout à coup au milieu d'une rue, il vit, en face de lui, l'hôtel de Saint-Géran. Il regarda à sa montre ; elle marquait midi.... Il
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iViinchit la cour v\ les (lc(>ri;s du péristyle avec précipitation , et se fit annoncer.
Un lacpiais l'introduisit au salon. Clémence y était seule. Elle quitta son piano , répondit avec un embarras évident aux salutations de l'étranger, et demeura interdite devant lui.
— C'est sans doute à ma tante que monsieur désire parler? dit-elle enfin; elle se repose des fatigues d'hier. Cependant je vais....
— Ne la troublez point , mademoiselle, je vous en supplie; je serai heureux de l'attendre ici.
La jeune fille rougit, et laissa errer machinalement ses doigts sur les touches de son instrument.
— De grâce , mademoiselle , que je ne vous interrompe point
— Vous aimez la musique, monsieur?
— Beaucoup.
- — Vous en faites?
— Un peu
— Vous connaissez sans doute ce morceau?
Léon se rapprocha d'elle.
— De Beethoven? oui, mademoiselle. Je serais bien flatté de l'entendre exécuter par vous.
Clémence n'était point une de ces petites précieuses qui se font prier long-temps avant de céder à un désir qu'elles brûlent de satisfaire. Il lui paraissait tout simple qu'on prit du plaisir à ce qui lui en procurait tant à
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cllc-inrinc ; rllc se mil donc :mi |)iîm<>, cl chaula sans pivlcnlioii , mais avec {];oùl, des paroles ajustccs à la musique de la syniplionie qu'elle avait sous les yeux.
Chose inexplicable, pensait Léon, pendaiil un inlervalle de silence, cette voix ne m'était pas inconnue ; j'aurais juré qu'elle avait ce timbre et cet accent qui va à l'ame.
Cependant, quoiqu'elle eût chanté d'une manière qui approchait de la perfection , ce que Léon était à même d'apprécier mieux que personne, étant lui-même un musicien consommé , il demeura muet , l'œil fixe et arrêté sur une bague de forme antique qu'elle portait à l'index de la main gauche.
Clémence s'en aperçut.
— Pardon de mon indiscrétion, made-
JI
moi sel le, dit-il; mais cette bague, ees diamants en croix —
— C'est un héritage qui se transmet de la mère à la fille dans ma famille , répondit Clémence; sa forme est curieuse, son histoire l'est plus encore.
— En vérité, mademoiselle, et plus je la regarde et plus j'ai de peine à en croire mes yeux. Si je n'étais sûr que vous n'êtes point allée la chercher au fond de la province , je jurerais que c'est celle de ma mère.
— Mais je pense, monsieur, qu'il en existe deux semblables. C'est, dit-on, un double cadeau du grand roi.
— En effet , je me souviens de cette anecdote. L'aïeule de ma mère et une sœur jumelle, de qui la tradition atteste l'incomparable beauté, reçurent ce présent de la main
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(le Louis XIV hii-memo, à l'nno doses fefos (le deiUelhîS et de fleurs, dont elles (''taient le plus beau bouquet.
— Précisi';nient, de la main de Louis XIV lui-même, et c'est un bien trop précieux pour qu'on l'aliène. Aussi je suis sûre que la pareille n'a pas cessé d'appartenir à son possesseur légitime, à riiéritière des Lussan, à ma chère et noble cousine Marie.
— Ma mère votre cousine ! s'écria Léon transporté de joie; et il se rappela les paroles de madame de Saint-Géran, lorsqu'elle lui avait présenté sa nièce, et il comprit le sens malicieux du sourire qui errait sur les lèvres de celle-ci pendant et après ce petit dialogue.
En cet instant, le duc de Frias s'arrêta comme frappé de stupeur à l'entrée du salon.
La jeune fille murmura quelques mots pour expliquer la présence de Léon , et sa confusion augmentait d'une manière trop manifeste, quand, fort heureusement pour elle, il lui arriva un secours devenu presque indispensable.
— M. Léon, s'écria madame de Saiiit- Géran , entrant par une porte latérale , ah î c'est fort aimable à vous d'avoir tenu votre
promesse Monsieur le duc, dit-elle en se
tournant vers M. de Frias, avec la plus grande
LA BAGUE DE DIAMANT. 5f)
aisance, j'ai l'avantage de vous présenter M. Léon de Lussan....
— Léon Bonneval, interrompit naïvement celui qui portait ce nom.
M. de Frias sourit d'un air impertinent.
— Eh ! mais vous connaissez sa mère ? poursuivit la comtesse , malgré cette interruption qu'elle fit semblant de n'avoir pas entendue. Vous devez vous souvenir de l'avoir vue autrefois avec le vieux comte de Lussan , qui racontait de si bonnes histoires ?
— Je me rappelle elfectivement cet aimable vieillard, madame, quoique le temps dont vous me parlez îemonteà mon enfance; je m(? rappelle aussi sa charmante fille, douco et bienveillante pour tou( le monde... On la nomme, je crois , Marie ...
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— C'est cela, dit la comtesse.
— Quant au père de monsieur , ajoula M. de Frias, je ne crois pas l'avoir jamais vu.
— Mon père, monsieur le duc, dit Léon avec fierté, est un brave et digne homme, de ([ui la vie a été pleine d'utiles travaux. Ceux cpii le voient le respectent. Si vous y tenez , j'espère avoir l'honneur de vous le présenter.
Le duc se mordit les lèvres. . .
— Monsieur Léon , reprit la comtesse avec vivacité, M. de Saint-Géran a un vif désir de s'entretenir avec vous. Vous nous resterez à dîner, j'espère ^
Léon regarda Clémence. Sa réponse fui alHrmative.
DE DIAMAMT. Sy
— Monsieur le duc , nous serions heu-
reux
— Mille grâces, madame, dit M. de Frias avec dépit... Un rendez-vous! Cela m'est impossible.
Sa mauvaise humeur devenait visible.
Léon sentait instinctivement un rival. Mais, comme cela arrive toujours, son aisance et sa joie intérieure croissaient en proportion de l'embarras et du désappointement de ce rival. Quant à ce dernier , il commençait, dés ce moment, contre Bonneval, une de ces haines mortelles que certains esprits étroits ou méchants vouent au premier abord à celui qu'ils se voient préféré.
M. de Frias sortit, le cœur en proie à un affreux tourment. Ce n'était pourtant point de la jalousie. Quoiqu'il eût souvent songé à
faire sa feinmcdcCIcincncf, parce (juil trouva il réunis chez elle la fortune, les talents et les agréments physiques qu'exigeaient son amhition et sa vanité, il ne Tainiait point ; il était incapahle d'apprécier les célestes qualités de cette nature d'élite. 11 n'y a qu'une ame neuve encore qui puisse être envahie par les séductions, et la grâce inapprétée d'une jeune vierge : celle de M. de Frias était depuis long-temps hlasée , et d'ailleurs elle n'avait jamais étéassez sympathique pour pouvoir s'harmonier avec celle d'un ange comme Clémence. La jeune fille semblait avoir le secret de cette âpre organisation. Quelque chose lui disait que cet homme avait un cœur stérile, sans émotions et sans amour, comme ces terrains ingrats qui restent toujours nus et pauvres au milieu de l'abondance et des richesses de la nature. Elle sentait là un dur acier, sur lequel glissaient, sans y pénétrer.
les charmes les plus puissanls de; la femme. Rien n'est plus sur quelquefois que les jugements d'une jeune tille sans expérience. Il y a chez elle un tact exquis, comme une révélation d'en haut, qui lui fait voir clair dans les consciences ténéhreuses des hommes , et lui donne tout d'un coup la mesure de leur valeur réelle. Si M. de Frias , qui traitait celle-ci d'enfant, avait pu lire dans sa pensée intime, il eût été effrayé de se voir condamné, sans retour, à ce tribunal de l'innocence; il l'eût été surtout de voir de quels sentiments de dégoût et de terreur son juge était pénétré. C'est qu'en effet , sous ces pompeux entourages que constituent un nom illustre , une immense fortune , l'élégance des manières et du langage, Clémence avait instinctivement deviné un monstre.
Le duc pressentit le succès de Léon aupi es
Go LA BAGUE DE DIAMANT.
de la jeune héritière. Son amonr-propro était profondément blessé ; il se sentait piqué au vif, et cherchait le moyen d'écarler cet intrus. Bah! se dit-il tout à coup, je connais madame de Saint-Géran, elle ne pourra longtemps supporter ce provincial de bas étage ; attendons, un ridicule le perdra.
A huit jours de là , un cercle brillant se trouvait réuni chez la comtesse. Si M. de Frias avait pu conserver quelques doutes sur la préférence que Clémence accordait à Léon, il les aurait vus dissipés sans retour dans cette soirée. Il y a quelque chose de si ex-
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pansif dans le prcniicr amour <1 une jciine lillc, inal{;ré loiis les efforts (jnelle l'ait pour le cacher , qu'un œil tant soit peu exercé n'en saurait être dupe. M. de Frias devinait sans peine , dans chaque re(5ard , dans chaque mouvement de (Clémence, l'état de son cœur; mais ce qui lui causait le plus de dépit, c'était la complaisance avec laquelle madame de Saint-Géran encourageait ce petit manège. Elleétait hien certainement engouée du nouveau venu ; elle écoutait avec une attention toute hienveillante ses moindres paroles, lui adressait sans cesse des choses obligeantes, s'occupait de lui d'une manière évidemment partiale, sinon exclusive; enfin, elle paraissait, contre son ordinaire, tellement distraite , que le duc en conclut sur-lechamp qu'elle avait jeté son dévolu sur ce Bonne val , ( t qu'elle avait déjà décidé qu'il serait son neveu.
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Pourtant, dans le cours de cette soirée même , M. de Fr ias crut enfin le moment arrivé, où tout cet échafaudage de bonne opinion que le provincial était parvenu à construire allait s'écrouler tout d'un coup. Ce fut presque avec un cri de joie qu'il le vit s'approcher du piano, à la sollicitation de madame de Saint-Géran, pour chanter avec Clémence un air d'une des partitions les plus difliciles. Le duc comptait des yeux quelques jeunes et jolies femmes qui, habituées et formées aux accords ravissants de perfection des chanteurs italiens, se montraient impitoyables pour les médiocrités. Il voyait déjà un sourire significatif se dcvSsiner sur leurs lèvres, et plus d'un regard mahn rapidement échangé. Lui-même glissa une demi-phrase moqueuse dans l'oreille de sa voisine : celle-ci laissa échapper un rire presque bruyant qui fit retourne!' Léon. Le duc lui lança un de
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ces coups (l\i'il nicprisanfs (jni |)r(''sa{j<'nt une honteuse défaite, et se dit intérieurement : Pour cette fois , il ne s'en rehîvera pas î
Le prélude commença au milieu de chuchotements de sinistre augure. On sait quelle rude expérience ont toujours à faire les amateurs qui se hasardent à chanter dans un salon distingué de la capitale. Il faut avoir la conscience d'un talent souvent éprouvé pour ne pas faillir devant cette terrible tâche. Ce ne fut pas sans une vive émotion que Léon l'entreprit. 11 se sentait sous l'influence envahissante de vertiges semblables à ceux qui glacent d'effroi le voyageur, lorsque, parvenu à une incommensurable hauteur, il regarde sous ses pieds et découvre l'abîme.
Cependant Clémence lui présentait un visage si calme , si candidement rassuré; elle
le regardait d'un œil si encourageant qui semblait dire qu'avec lui elle était sûre du succès, qu'il y puisa une force salutaire. Il oublia les censeurs qui l'entouraient, ne vit plus que la charmante fille dont il voulait aider le triomphe , et, se rappelant avec quelle aisance ils avaient répété ensemble, l'inspiration lui vint, et le mit au niveau des difficultés qui lui étaient imposées.
Quand ces deux voix s'élevèrent pures et mélodieuses , un changement soudain se fit sur toutes les figures. On n'y apercevait plus que Tétonnement mêlé de cette émotion, indicible effet de la musique. Le silence était si profond, que, dans l'intervalle d'une phrase
de charit à une autre , les jeunes virtuoses n'entendirent que le souffle de leur respiration. Ils reprirent. Leurs voix, également bien timbrées et s'unissant dans un parfait accord , vibraient si agréablement à l'oreille et attaquaient si intimement la sensibilité des auditeurs, que tous restaient plongés dans une délicieuse extase.
Un duo chanté par Rubiniet Malibran, ou Sontag, nous a fait comprendre depuis tout ce qu'une exécution de ce genre offre de charme. Là, rien de brusque, rien de heurté; ces organes sonores se combinent avec une telle mesure, s'abaissent ou s'élèvent avec une telle justesse , qu'il en résulte pour les âmes délicates un plaisir inoui , une volupté immatérielle, inconnue au vulgaire.
Léon et Clémence, élevés à l'école italienne,
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(loues d'ailleurs (le merveilleuscîs dispositions, joignaient à ces qualités si précieuses Je sentiment qui leur est, pour ainsi dire, ce que le parfum est à la Heur. Puis il semblait que ces deux voix sympathiques eussent entre elles une mystérieuse aflinité. Si elles alternaient, l'une semblait appeler et l'autre répondre avec le même accent, la même tendresse, la même inspiration. S'unissaient-elles, c'était pour se fondre dans un accord délicieux. On eût dit que ces deux jeunes gens avaient , durant longues années , travaillé les sons , étudié, chanté ensemble. Leur ennemi, qui savait le contraire, était pourtant forcé de reconnaître intérieurement qu'ils avaient dû répéter plusieurs fois. Ensuite il demeurait étonné de la verve , de l'ame que déployait tout à coup cette enfant ; il se rappelait avec amertume qu'à plusieurs reprises elle avait essayé ce même morceau avec lui sans pou-
voir réussir, comme une corde harmonieuse qui a été long-temps tourmentée par une main maladroite, et qui soudain vibre amoureusement sous des doigts habiles.
Une difficulté extrême qu'il fallait surmonter à la fin de leur tâche n'arrêta point les courageux virtuoses , auxquels on accordait maintenant un vif intérêt. Elle fut vaincue avec bonheur, sans effort, par l'effet seul de leur croissante inspiration et de leur secrète intelligence.
Quand ils se turent, ce fut un concert d'éloges flatteurs dans tout le salon. Clémence n'était sensible qu'à un seul, et celuilà n'avait été proféré par aucune bouche ; elle l'avait lu dans un regard de Léon. Les femmes l'entourèrent, la complimentant avec effusion et lui adressant vingt questions à la
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fois sur Itî jeune homme qui l'avait si bien secondée. La pauvre enfant commençait à devenir fort embarrassée, lorsque madame de Saint-Géran appela l'attention de ces dames en leur montrant plusieurs albums étalés sur une table.
A l'époque de cette histoire, la mode des albums avait déjà été introduite en France.
Madame de Saint -Gréran et Clémence avaient chacune le sien où se trouvaient, comme c'est Tordinaire, beaucoup plus de mauvais vers que de bons. La jeune fille rou-
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git(|uaii(l elle vit sa tante désigner, avec un clignement d'yeux significatif et des paroles prononcées à mi-voix, une page remplie par quelques stances signées Léon. Un jeune poète qui se trouvait présent voulut en donner lecture tout haut. Il commença cette lecture d'un ton légèrement ironique, puis la finit avec un grand sérieux. Voici quelles étaient ces stances :