‹ Les deux Mina: Chronique Espagnole du siècle, Volume 1Chapitre 16 sur 45 · L'EMBUSCADE · texte numérisé non relu

L'EMBUSCADE

Morales, sans montrer aucun trouble, suit nonchalamment le sous* officier commis à sa garde; de temps à autre, il jette à la dérobée un regard oblique à droite et à gauche , mais rien sur sa ftgure ne donne lieu de soupçonner que la vérité ne soit pas sortie de sa bouche. Pourtant, il

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i)1gnorepasqu*il va courir les mêmes chances que ceux qu'il accompagne, et que par conséquent il marche avec eux à une mort presque ceitaine.

En effet , quelques minutes se sont à peine écou^ lées, qu'au commandement de fuego! (feu) deux cents fusils sont déchargés à bout portant sur les Français.

Laurence, Franz, le sergent, les trois quarts des soldats de Tescorte du convoi, tombent moits à rinstant même; les autres sont tous blessés plus ou moins grièvement : immobiles encoi^ de surprise , ils se voient entourés et assaillis avec fureur. Sans espoir de sauver leur existence, ils songent enfin à la faire acheter chèrement. Mais que pourraient ces infortunés contre le nombre

qui les accable! Cependant, un moment la

lutte devient acharnée : l'on se prend corps à corps; le désespoir donne des forces nouvelles à ceux que le fer avait abattus ; quand les armes manquent, on se frappe, on se mord, on se déchire. Le capitaine , ancien militaire que le sort avait épargné dans vingt batailles, les jambes fra-

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cassées par une balle, se traîne avec effort vers un vieux chêne : adossé à cet arbre, il semble qu'il ait trouvé un asile protecteur : ses traits expriment la menace, et ses lèvres se crispent d'un sourire dédaigneux lorsqu'il voit ses ennemis craindre de l'approcher ou reculer d'effroi devant son sabre. Ce ne sont pas ses jours qu'il cherche à défendre; pourrait-il survivre aux braves gens que son trop de confiance a perdus! Ce qu'il veut, tant qu'une goutte de sang circulera dans ses veines, c'est d'empêcher ceux qu'il regarde comme de lâches assassins, de souiller de leurs mains impures un uniforme consacré par l'honneur. Mais tandis qu'il oppose à la trahison le courage d'un soldat , un pistolet tiré derrière sa tête lui brise le crâne et disperse au loin sa cervelle. ,

La mort du capitaine devient le signal d'une véritable boucherie. Fidèles aux ordres de leur chef, les satellites de Mina n'accordent de quartier à qui que ce soit. Les blessés et les malades couchés dans les charrettes, les paysans Navarraîs

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fftti lei) conduisent, tons tont égorgés de même que les combattants, et tous, après aToir été massacrés sans pitié, sont de nouveau percés de coups, autant pour assouvir une rage implacable que pour satisfaire à une prudence barbare. Un homme, un homme seul est épai^né au milieu de cet épouvantable fcamage : atteint morteltement, il respire encore, quoique avec peine; porté sur un tertre qui domine le iieu du combat, il promène son œlt à moitié fermé, mais où se lit une vsçue expression de joie, sur les nombreux cadavres qui gisent pêle-mêle à ses pieds : cet homme ^ c*est Morales. Deux de ses compatriotes lui prodiguent des soins et cherchent à ranimer ses esprits défaillants; vains eflTorts! sa dernière heure a sonné : il expire tranquillement , au milieu de cette scène terrible, murmurant d'une voix éteinte ces mots, devenus le cri de guerre de toute la nation espagnole : Religion et venffeance.

Quand le tumulte a cessé, quand le calme a succédé aux cris plaintifs et aux gémissements,

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quand en nu mot aucune voix m se fait plus entendre , excepté celle du vainqueur , la troupe de Mina , semblable à des oiseaux carnassiers qui se disputent d'horribles lambeaux^ se précipite sur les corps de ses ennemis, et s'en arrache les débris sanglants. Les morts sont dépouillés, let^ armes mises en tas, les munitions recueillies aved soin , et après avoir jeté hors d'une charrette les restes mutilés des maHieureux qui s'y trouvaient, tout le butin y est entassé, et on atteUe à cette voiture les deux seules mules qui aient échappé à la destruction générale.

Cependant, en recueillant les misérables trophées de cette facile victoire, on s'aperçoit que deux individus appartenant à la guérilla ont payé de leur vie le succès de la journée. Mina, lorsqu'il est instruit de cette circonstance, comprend qu'elle peut lui être utile pour relever aux yeux des siens et la valeur du sacrifice, et le prix du triomphe. Il appelle aussitôt le chapelain qui toujours l'accompagne, et il prescrit de précéder immédiatement à l'inhumation A des braves,

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tombés glorieusement au champ d'honneur^ eu combattant pour la foi, pour Ferdinand, et pour la patrie. »

Tandis que le capeUan se prépare à exécuter cet ordre, les deux corps sont transportés dans une fosse destinée à clore un champ Toisin; on y place aussi celui de Morales, et toute la troupç Tient se ranger devant cette tombe ouverte par le hasard, que le hasard ferme sur des victimes humaines, et où se trouvent réunis à la fois tant de dévouement et tant de passions.

C'était un spectacle extraordinaire et imposant que ces hommes aux figures sombres et ru* des, naguère animées d'une furie aveugle, et qui maintenant, les mains jointes, dans un morne silence , inclinent humblement leurs fronts ; qui foulent aux pieds des cadavres , et rendent de pieux devoirs à de mortelles dépouilles; qui, dans une campagne sauvage, où tout rappelle la guerre et ses horreurs, sont groupés, couverts de sang, autour du ministre d*un dieu de paix, revêtu d'une aube éclalaute de pureté et de blancheur.

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Bientôt une voix sonore et grave fait entendre ce verset :

Mors in nobis operatur, etc.

Puis, tandis que l'on recouvre de terre ceux qui pour jamais'ont disparu de ce monde :

Qui dormiunt in terrœ pulvere , etc.

Enfin, quand est achevée cette courte cérémonie funèbre :

Requiem œtemam dona eis Domine et lux perpétua luceat.eis. Amen,

Et tous les assistants, après avoir répété amen, se séparent pour reprendre entre eux le récit de leurs hauts faits, et se préparer à se remettre bientôt en marche.

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