DEVOUEMENT
Des ordres sapérienrs avdient obligé le capitaine Léonce à quitter Yzanos ponr aller s'établir avec les troupes qu'il commandait an village de Monréal. Le moment du départ avait été crnel : on ne renonce pas facilement au bonheur de vivre près de la femme qu'on aime II en
coûte d'autant plus, qu'il faut rompre brusquement des habitudes prises sans le savoir, et qui ont acquis une grande force par des transitions insensibles. D*ailleui^, cette séparation n'avait pas dé terme probable: 1e$ communications dans le pays devenaient de jour en jour plus difficiles, et quoique Léonce fût à peine éloigné de deux lieues de son ancien cantonnement, il lui était cependant aussi impossible de voir Ulpiana que s'il s'en fût trouvé séparé par un espace immense. Aucun supplice, on en conviendra, ne ressemble mieux à celui de Tantale que le martyre d'un amant retenu par le devoir à peu de distance de celle qui lui est chère, et sans pouvoir s'en approcher jamais. S'il ne fallait qu'exposer sa vie, Léonce ne balancerait pas une minute; mais il s'agit d'obéir aux lois de l'honneur et de ne pas compromettre le salut des hommes qui lui sont confiés: rien au monde pourrait-il
l'emporter sur de semblables considérations !
Pourtant nulle consolation pour lui ! point de ces dons précieux qui rassurent la tendresse in«
quiète; point de ces gages de souvenir qui trompent la marche du temps: il lui est même interdit de faire connaître les tourments de son coeur et de donner des preuves écrites de sa constance; celui qui consentirait à être porteur du plus innocent message paierait cette démarche de sa vie. LesNavarraisont créé, dans toute rétendue de la province, une sorte d'inquisition à laquelle personne ne saurait se soustraite. Ils observent jour et nuit ce qui se passe autour d'eux, arrêtent les voyageurs, questionnent les passants, fouillent attentivement ceux quils soupçonnent, et malheur à qui serait accusé d'intelli* gence avec les Français ! Sans écouter son excuse, on le livrerait aussitôt à la vengeance du peuple: son sexe, son âge même, ne le sauverait pas de sa fureur.
Un soir, plus triste, plus abattu encore que de coutume , Léonce était resté long-temps à la fenêtre de sa chambre. La chaleur était étouffante ; rien ne tempérait Fardeur de l'atmosphère; pas le moindre mouvement ne se faisait remar-
(|uer dans le feuillage. D'immenses nuages noirs s'amonceIail*nt à riiorizori; leâ oisëaiix ToUigcaient çà et là , indécis sur lé choit d'un dsile; rbirondelle rasait la surface du sol pouf stirlirendre le faible insecte en quête d'tine retraite plus sûre; tout, en un mot, atinonçait uti orage jircchaiti fet Tiolent. A peine te soleil s'était cottôhé, pâle coiiime à rapproche de la tempêté, qu'une nuit obscure dvaît éntelbppé la ikttk. Un bruit sourd né tarda pas h se fiiire entendre; et bientôt ce grondement Ibidiain, répété nlillë fois, se succéda sans intérrupiiou, mais en ië rapprochant s«ns cessé , et sans cfesë eri augmentant dé force.
Léonce, debout, immobile, suivait attènllvériierit les phases de Ce srpectacîc gi'attdiWe. Ott aurait dit que son âme , en proie au désoltlre des passions, se trouvait en harmonie avec cette nature agitée. Enfin la foudre éclate, et uti déluge d'eau oblige le capitaine à quitter là place qu'il occupait.
rbdrldge du village yeîiait dé solder ibinluit;
mais, peii àispose à ke livriBr au sonlméil, il se
laisse tomber sur une des chaises raiigéèè aùlout
de rappariéniënt, et 11 s'àtiàndobne ainsi, danâ
l*5BscuHtë et le silericé, à tous les écarts de soh
imagination tiialaâé. Cependant, peu à peil ses
paupièrfes s'appesantissent; bientôt elles se
fËrhient itiàigbé lui , et il va céder â la fatigue
qui Faccable, quand il est tiré de son assoupis-
i^emént par un bruit qui lui semble veiflr du dë-
liôrs. D'abord il attribue cette circonstance àti
dilflement d'un vent impétueux; mais, réveillé
toiit- à-fait j il écoute avec uiie attention nouvelle,
et pour cette fois il lie se trompe pas; Toti jette
avec précaution dé petites pierres coiiti'e ses
volets. Dans celle dispositîoii d'esprit qtiî porte
à désirer tout événement extraordinaire ; il s'é-
lâhce à là croisée, Foùvle, regâl de kvec ahxîélë
daiis là cahipàgilè ; et à un faible ràyoti de l£i
lune, qui répand un instant une lumière douce
et biëu&tre , il croit distinguer au milieu dès
ténèbres une jeune fille lui faisant des signes qu'il
ne peut côÎDprendit. Comme il cherche â s'assu
1&8 LES DEUX WML.
rer s*il n'est point le jouet d'une erreur, une voix mystérieuse lui adresse précipitanunent ces mots : « Prends garde! hftte-toi! il y va de tes jours. > Puis, cette vision disparaît, ainsi que s'évanouit un songe, et laisse Léonce douter encore si ses sens ne l'ont pas abusé , ou s'il se trouve sous le charme d'une hallucination fantastique.
Un moment il se persuade que ce qu'il a vu n'est en effet qu'une illusion produite par l'exaltation de ses idées. Comment ne se méfierait-il pas de sa raison ! l'être aérien qui vient de s'offrir à ses yeux lui a rappelé des formes sans cesse présentes à son imagination, et des accents qu'il croit toujours entendre. Mais il marche sur un des cailloux lancés dans son appartement, et ce témoignage matériel d'un fait maintenant avéré, change subitement le coui^de ses réflexions.
Puisque, véritablement, une femme a bravé pour le servir et la violence des éléments et la colère des hommes, ce ne peut être qu'Ulpiana.
Quelle autre s'intéresserait à son sort? quelle autre exposerait ses jours pour yeuir lui donner un
avis salutaire? Dans cette supposition , bien
des choses, il est yrai, sont inexplicables; néanmoins cette croyance rend Léonce trop heureux pour que les difficultés l'arrêtent. L'absence aura attendri Tihilexible Navarraise : instruite par le hasard d'une entreprise projetée contre sa personne, elle se sera échappée à la faveur de la nuit: quant à l'orage, à la distance, tout cela n'est compté pour rien lorsqu'on aime ; il le sait bien , lui ! est-il en pareil cas des obstacles qui Tauraient retenu?
Ce dont il ne se rend pas compte aussi aisément, c'est du danger dont on le menace. Plusieurs rapports lui ont assuré que l'ennemi était fort loin de Monréal : l'aurait-on trompé, ou se
seraît-il rapproché à lîmproviste? Avec les
deux compagnies sous ses ordres, il ne craint ni Mina ni toutes les bandes de TEsp^^ne ; cependant pour cela, il ne faut pas être surpris : une attaque inopinée le livrerait pour ainsi dire sans
4éfejRSfi, eMm eXl^ m99 p^aiiraîppt: a^ç^^^ pbapcfi de 9^ut.
Qqoî qW'il f p çoit, îî s-fiBlpresse d'aller réveil; l^r Ifls ordopqaopep q$û ppuclieqt flans uoe pi^c^ y mm • ^#l!5 JanibpHr» qu^ îi arxpsj^ spn so\\p^ d'fixçpllfiijt l%alia (i), a }a t^le tplleipent lro«Wéfi, qplillui ^t f (||pp9?ii^|^ de reqoqç(^îJr!Ç soppapîteipp, et )^ ^^^\ çpl^^» ses parpaj-^^lps, ne ront ppa (l^qs }a ip^lspii ; |puis )its, spign^H- MmieQt reçQuygcte, propTept éyMemfngp^ qu'ils m QPt trouyp d'^qtres plus à ^euf coqvoijapçQ. hfpv^f qui étgit lp|q de i|'a||Qn(|re à c^ poptretemps , se saisit à la bâte de sop ép^e, et court cbev pelul de fes oQiciers le plus voi^a de sa ^eipeure.
Pa» la piofudrfi Ipeur ne guide sa marcbc; ipcertaine : }a plipe se précipite par flots cop^qus. Armé à la maison qu'il cfaerche depuis h>pgteipps, il fraise à differepts ipteryalles avapt qi^p personne lui répppde; epftn , il é))rap1p si viojleip-
' (i) Via de Nayatre extrêmement agréable. U âe rapproeke de o^ui de Xérès pour la couleur et le goût.
ment la ppir^ flu'pn^e 4pc|de à |ur Quyrjf : ma]>
mité (le Mcoréa];
Léoncp est au désesppir; toqt ç&mble ppiyuré coDtre Uii; le temps ^'épou^p avec unp j'4pi4HQ effrayante; chaque |pB^i)t pppt amener ^ perl^ pt cpUe de3 bpnmips qulji comqi^p^e; ^éjk \l ifoUson Qom mapdit et sa mémojre dp^bonorép.
Pans i|np pepplpxU^ affrppse, i) se déc|flp ^ $@; rpndre ?iu postp pbargé 4fi yeiljer à la sûrpt^ cqmniiine. 14 » a» mQÎP^? H !^ur9 ^us If^ main ffupiqueç troBRp» vmf m'^r ?u prejuîpr danger Epprtçot ce porte p8l fQrté|oigpp deTpadroit oif ij ^ tropvp , et pp l>fîjv^fre, d^ cprtaios yijlaçp? ^ \f» çopmuQipation^ intérippres wnt peu faciles , surtout pendant un orage : les rues devippqpnt otors des rivières; les cjq-refpurs, des éjaqçç pu ijp vastpç çlqaques.
i t<wl; qipix|e|it, Mpocq, daps Teau jusqu'à mi-jambe, b^^Ft^ cpptre uu pay^, pu trébuche daqp qupilqqp excavation. L'Unpatiencp le dévpre; les secondes lui sei^blent desi heures; une sueur
froide lui coule de tout le corps; une ombre qui se meut est à ses yeux Tennemi qui s'avance: il est exténué, accablé ; il succombe de fatigue. Les souffrances morales agissent si puissamment sur notre frêle machine! Enfin, au détour d'une ruelle étroite, Léonce aperçoit une vive clarté, et ce feu qu'il s'eJBTorce d'atteindre , lui rend tout aussitôt son énergie et sa vigueur. Jusque là rien n'a troublé le silence qui règne aux environs; il peut donc espérer d'arriver encore à temps. Il se précipite, il voie, et sa préoccupation est si grande qu'il ne songe pas à répondre au qui vive? de la sentinelle. Le soldat tire, la balle siffle, et Léonce , sans penser au danger qu'il a couru, se réjouit qu'au coup de feu on ait été si promptement sous les armes.
Cependant la détonation inattendue a donné l'éveil sur tous les points; les hommes en apparence les plus frivoles ne sont pas les derniers à se rappeler leurs devoirs. Le capitaine, ^ chef expérimenté, avait déterminé d'avance le lieu où chacun devait se rendre en cas d'alerte ; de sorte
qu'il n'y eut pour personne ni conrusion ni embarras : quelques minutes avaient suffi pour se préparer à la défensive.
Un militaire, seul, concevra le bonheur de Léonce en cet instant. On n*a jamais assez apprécié tout le mérite de la responsabilité immense qui pèse sur un officier, même d'un grade inférieur. Pour lui, il ne s's^t pas seulement de l'existence , il en a fait le sacrifice dès son entrée dans la carrière; mais il répond devant Dieu et devant son pays de ceux qui sont sous ses ordres : il combat pour son honneur; son honneur ! l'unique bien que souvent il possède. La guerre a ses hasards, ses chances incertaines, contre lesquelles lutteraient vainement la valeur, le talent, le génie; et bien des fois il n'a fallu qu'un léger échec pour détruire une réputation acquise par une vie entière de privations, de souffrances,
de périls et de victoires Celui que le sort
place à la tête des armées a plus que l'injustice de ses conleniporains à cralnidre; il doit redouter encore le jugement de la postérité ; car l'histoire
i5A LE^ pE\i% VISA.
proçlaiflç k Ijaiïtp y«M^ Ips ^ucpèç, mm pre^q^p tPHJPHr^ e)lç n'9 qufi l)u mépris à f^ccqrdcir aux plus glorieux revers.
A peiqe le$ dpux compaguiips de I^éqpçQ $'émfipt:Clle$ rendues à Içuf poste , que; |ff gfierjUa dfi ]\|îna sfi mpDtraeffect^veqipqt dcvau^ Monréal. Ileureuîieiflent pftMc les Français, 3QU arriype 4yai^ ^0 retardée par le qiauvajs teioips» q| Iç coup 0^ fu$i| tiré pomme e|)|^ appropbspt du yil-: }î|g^ l'qvait pDçqre obligée de ^aleutir sa marçb^ et dps'ayapper ft^cQ p|ii^ de circop^pecUQn, P'aifr leur^i ^9W ^y^î^HPP9^9 d*après ceUp pirçon- ^taiicc; , que Tepu^l sfi tenait sur se$ gar^ps, et â^3 lors il ayait 4f^ rpopuc^r à sou eqtreprisQ. Toutefois, il ue pp^yait ^*^^pliqu«f ^ cau$^ de ppt îpqilpï^t îpïpréyu : les^ habitants eux-piêmq{| lui avaient fait connaître les points qui n'étaiei^l W SaFrtPSî î'S M ?Y#»t \vçQfm d'oQcuppr 1^ ptraugq*^ toi][tç la nuit par (les jeiix çt des plai- ^ip^ ; pejpïpïi^apt il trpiivaîtlpsi»ojodre$ passages i^ifr-yeiUés ayçc sq^u , pt tpp^ le mon^e préparé ^ une attaque. Fu][*|eu}|: d'éclwqpr dans un prqjet
LE$ DEUX MIlflA. 156
combiné d'avance par sa baine, il ne Ini restait d'autre parti qu'une retraite prompte, car il ne voulait pas s'exposer à être vivement poursuivi dès que paraîtrait le jour. Mina ordonna donc à sa guérilla de reprendre aussitôt le chemin de la monts^ne. Quant à lui, il ne songea à s'éloigner que lorsque tous ses hommes se furent remis en route : alors seulement il les suivit à quelque distance, absorbé dans ses méditations, maudissant la fortune , et rêvant aux moyens à employer pour savoir qui avait pu le trahir.
En voyant cette troupe gravir rapidement dans l'obscurité des sentiers escarpés et difficiles , on eût dit de ces hulottes, au noir plumage, qui ne fondent sur leur proie que lorsque l'ombre les protège, et qui se réfugient dans leurs repaires inaccessibles dès que l'oiseau matinal salue de son chant mélodieux le retour de la lumière.
L'EXEGUTIOH.
La scène est à Lumbier» sur la place d'un couvent de religieuses, sous rinyocatioo de la Madeleine.
Des femmes du peuple ^ vêtues misérablement^
sont assises par terre, et travaillent à différents ouvrages. Quelques-unes donnent des soins à leurs enfants; d'autres causent ou se divertissent. Une jeune fille chanle un de ces thèmes particuliers à la Navarre , qui ne se composent que de quatre ou cinq mesures, mais qui, sans commencement ni fin, se redisent à volonté. Des accords, tirés d'une mauvaise guitare , et les sons bruyants du pandero (tambour de basque) sont le complément de cette harmonie sauvage. Souvent même la voix n'est accQmpagnée que par ce dernier instrument. Rien de plus fatigant que ce rbytbme monotone, reproduit sans interruption, quelquefois pendant des heures entières. Les paroles sont presque tbnjôBrs ifoi^ro visées ; mais une rime suiBsante à l'oreille est la seule chose qui soit l'objet de quelque attention : quant à la mesure, on s'en inquiète peu; la demière note est sbuteiiue , au liiesoin , tout le teiiips nécessaire pour là compïé{èn
LES DEtjt MINA.