‹ Les deux reines:Chapitre 12 sur 12 · XX VI · texte numérisé non relu

XX VI

Cependant, les visions continuaient, et l'humeur du roi était de plus en plus sombre. Il s’enfermait des heures entières dans son cabinet pour voir sa Louise, disait-il, pour l'entendre, pour la retrouver. La reine venaiten vain frapper à sa porte, il la renvoyait comme les autres, ne voulant pas être dérangé. Un jour, il

sortit au moment où on s’y attendait le moins, en criant qu'il voulait partir pour l’Escurial, qu’elle l’attendait là, qu'il la reverrait mieux encore et qu'il fallait se hâter de s’y rendre.

La reine Île suivit ; il ne l’en empécha pas, mais il ne l’y engagea pas non plus, et il répétait souvent :

— Elle n’est pas morte! elle n’est pas mortel je le saurai bien tout à l’heure.

On arriva à l’Escurial la nuït, par une nuit bien sombre d’automne. Le roi, au lieu de descendre au palais, s’en alla directement à ce petit appartement de Philippe II dont une fenêtre donnait sur l’église. Il ordonna assez brusquement à la reine de le suivre.

—…— Il faut que vous voyiez'par vos yeux ce qui est, afin de ne pas croire qu’on vous a trompée et de ne plus réclamer ce qui n’est pas à vous.

Anne ne comprit pas ses paroles; elle les attribua à sa folie, et le suivit résignée, heureuse de ce qu’il la désirait près de lui. Depuis longtemps, il la renvoyait presque toujours. Yousouf voulut entrer avec Leurs Majestés, ainsi que la camarera-mayor et quelques femmes de la reine. |

— Non! dit brusquement le roi, la reine seule; et, à minuit, le supérieur des Hyéronimites avec trois de ses moines, viendra frapper à ma porte; je ne veux,

ce soir, nulle autre personne qu'eux, entendez-vous !

On obéit : que le roi soit fou ou qu’il soit sage, on lui obéit toujours; ce n'est pas un homme, il repré: sente la royauté, la plus auguste chose de ce monde, après la religion.

Charles II entra le premier dans ces petites chambres ressemblant à des cellules, Anne le suivait. On obtint à grand'peine que Yousouf et deux ou trois serviteurs entreraient dans une antichambre borgne, qui les précédait. Il alla tout droit à l'oratoire, et ouvrit les fenêtres de la tribune, L'église était déserte à cette heure ; une magnifique lampe d’or, présent du roi Philippe IT, éclaireit l'autel, etl’on distinguait dans l'ombre l'entrée du cayeau. Charles s’agenouilla :

— Priez, madame, priez! dit-il à la reine, qu’il ne tutoyait presque jamais, en dépit de l'usage. Nous avons besoin, cette nuit, de la force de Dieu. | . — Seigneur! pensa la reiné, que médite-t-il, et que va-t-il se passer ici! |

Le roi pria tout haut, se frappant la poitrine à comps redoublés, demandant pardon de ses offenses, appelant à grands cris 8a Louise adorée, qui avait promis de venir et qui ne paraissait pas.

— Allons! ajoutait-il d’un ton résigné, elle reviendra, il faut attendre, il n’est pas l’heure,

Il n’y avait aucune lumière dans cet oratoire; la reine avait une frayeur dont elle n’était pas maîtresse, ses dents claquaient, ses tempes battaient, elle en entendait le bruit. Seule avec un fou, dans ce lieu terrible, entourée de prodiges et d’apparitions, le cœur le plus ferme eût été ébranlé. |

— Ah! murmura-t-elle, je me meurs!

— Non, vous ne mourrez pas, Anne! Louise non plus n’est pas morte : vous allez la voir, et vous l’aimerez, et elle vous aimera parce que vous êtes bonne. Un peu de patience encore, l’heure sonnera bientôt.

La reine ne pouvait deviner ce qui devait arriver à cette heure terrible: mais elle en frissonnait d'avance, ce devait être quelque chose d’épouvantable.

Elle n'osait interroger le roi, elle n’osaif même regarder autour d'elle; son imagination ne lui présentait que des images horribles, elle fermait les yeux pour ue rien voir. Il la tint plus de deux heures dans cette position, dont rien ne peut exprimer l'horreur. Une grande horloge, placée devant ses yeux dans 11 chapelle, sonnait les heures avec un fracas à remuer toute l’église; lorsqu'elle frappa les douze coups de minuit, le roi se leva comme un automate poussé par un ressort.

— Voici le moment! s’écria-t-il.

Et il s’en alla jusqu'à l’antichambre appeler le prieur et les moines qu’il avait demandés et qui l’altendaient.

Pour comprendre l'incroyable scène qui va suivre, quelques mots d’explication sont nécessaires; il faut raconter comment est organisée la sépulture des rois catholiques ;, sans quoi, l’on ne me comprendrait pas.

L’Escurial, on le sait, est en même temps un palais et un couvent où se trouvent des moines institués pour veiller sur les tombeaux de la famille royale. Gela ne ressemble point à notre Saint-Denis, et c’est organisé tout autrement.

Les rois sont dans des caveaux. IL n’y en avait pas encore beaucoup alors, puisque cela n'existe que depuis Philippe IV. On descend à ce Panthéon par un escalier assez beau, au milieu duquel se trouve unc porte, après cinq ou six marches qu'il faut monter, depuis l’autre degré qui-va à ces tombeaux. Là se trouve une chambre assez longue, avec une grande fenêtre en face de la porte. Le seul meuble de cette pièce est une grande et longue table, placée au milieu.

Après cette pièce s’en trouve une autre, qui ressemble à une bibliothèque avec des rayons tout autour ; mais, au lieu de livres, ce sont des cercueils posés sur des tablettes, recouverts de velours et de damas, avec des

clous d or. Ces cercueils sont ceux des reines qui n'ont pas eu d'enfants, et des infants. Les reines ayant donné des héritiers à la couronne sont descendues comme les rois dans le Panthéon en bas, où l’on voit de magnifiques tombes, Mais les uns et les autres passent d’abord par cette première chambre, dont j'ai parlé et qui s’appelle le pourrissoir. Là, on les mét, pendant un certain temps, dans des niches creusées dans la muraïlle, que l’on recrépit par-dessus, de sorte qu'il n’y paraît rien. Ils y restent jusqu'à ce qu’on juge les os dépouillés de leur chair ; après quoi, on les porte dans ces petits cercueils à rayons, où ne sont plus que les squelettes. Un moine et les médecins ‘attachés à . l'établissement jugent, à la vue du corps, à l’état où il est, combien de mois, combien d’années il doit rester dans cette sorte de purgatoire, et, lorsque le temps est venu, ils procèdent à le translation, sans aucune cérémonie.

C'est dans ce géjour funèbre que nous devons descendre, et c'est là que va 8e dénouer cette grande tragédie qui disposa du sort de tant de peuples.

Aussitôt que Gharles IL aperçut le supérieur et les moines, il leur fit signe de le suivre et les emmena aveo lui près de la reine, dans l’oratoire. Ils étaient aussi étonnés et intrigués qu'elle.

— Fermez les portes ! leur disait-il, fermez-les bien, que nul ne nous entende.

Îls obéissaient, tout en se demandant où ils allaient et ce qu'ils allaient faire. Arrivé à la tribane, Charles montra la fenêtre ouverte sur l’église et dit :

— Nous allons descendre, mon père.

— Où cela, sire ?

— Vous le saurez tout à l’heure ; suivez-moi d'abord. Et toi aussi, Anne ; c’est ls moment que jé lai promis.

ll paraissait calme, presque souriant, et marc \ait d’un pas ferme. La reine n'avait pas une goutte :< sang dans les veines ; il lui prit la main et l’entraina vers un petit escalier conduisant de cette tribune : °rrière le chœur. Hs arrivèrent en bas, le prieur demanda alors ce qu’il fallait faire.

— Aller dans Îles caveaux, mon pêre.

— Et pourquoi, sire, à cette heure”?

— Parce que je le veux et parce que j'y ai affaire.

Montrez-moi le chemin.

‘Quand il allait prier sur ce qu’il croyait. la tombe de la feue reine, il s’arrétait à l'entrée du caveau et s’agenouillait, baïsait la terre, cherchait à l'embrasser, faisait enfin les extravagances que j'ai décrites plus haut ; mais, en cette oceasion, avec son projet, il lui faHait davantage. |

— Où est lu feue reine? demanda-t-il

— Mon Dieu! que veut-il faire? pensa la reine. Ayez pitié de nous! |

— Sire, la feue reine "st où . & doit étre suivant nos usages, et suivant les lois de l'Église, vous n’en doutez pas.

— Où est-elle? Dites-le-moi, dites-le-moi sur-lechamp. Je veux le savoir.

— Mais, sire…

— Dites-le moi, je le veux!

— Sire, elle est dans le pourrissoir.

— Où est ce pourrissoir ? Conduisez-moi là.

D'ordinaire, les rois ne visitent guère les lieux funèbres de leur vivant. Celui-ci, qui adorait les tombeaux, qui y eût volontiers passé sa vie, n’en connaïssait pas encore tous les mystères. Il ne s’en doutait même pas. Le prieur hésita à obéir, la raison de son maître ne lui semblait pas saine en ce moment, et la présence de la reine ne le rassurait pas.

— Mon père, répéta le roi en frappant du pied, je le veux!

Le prieur s’inclina en signe de soumission et s’en alla vers cet escalier, où le roi le suivit, entraînant Anne avec lui. Ils descendirent les quelques marches, remontèrent les autres, et entrèrent enfin dans ce pourrissoir, que la lune éclairait cominc en plein jour; ils

n'avaient pas d'autre lumière; les lampes de l'église et des montées leur avaient suffi. Charles II, à l'aspect de ces murailles nues et luisantes, se récria :

— Vous me trompez, elle n'est pas là!

—"Pardonnez-moi, sire, elle est ici. |

Et il touchait un endroit de cette muraille assez près de la fenêtre.

— Je veux la voir, reprit tranquillement le roi.

— La voir, sire? Votre Majesté n’a pas réfléchi, sans doute.

— J'ai réfléchi, et je veux la voir à l'instant. Ouvrez ce mur, vous devez en avoir les moyens, ouvrez sa tombe, et montrez-la-moi.

— Horreur et profanation! s’écria la reiné en se détournant.

— Mais, sire.. c’est impossible, vous n'y songez pas! violer une tombe, c’est un sacrilége.

— Elle m’aordonné de le faire, et je le ferai. Obéissez ; si vous me résistez, votre robe ne garantira pas

votre cou, je vous en jure ma foi royale.

! Après une fongue résistance encore, le supérieur,

obligé, contraint de se soumettre, envoya ses moines

prendre, dans le lieu où on les déposait, les instruments

nécessaires, et l'acte de profanation commença. Le

roi les surveillait lui-même, il les aidait au besoin. La T. IL 19

reine et le prieur étaient agenouillés et priaient avec ferveur, Je l'ai dit, la lune seule éclairait cette scène.

Lé cercueil fut bientôt à découvert ; le roi le voulut tirer lui-même de cette niche ; mais ses forces le trabirent, il fut obligé de laisser ce soin aux moines. On le posa sur la table, et puis les religieux s'arrétèrent.

- Déclouez-le, reprit Charles.

Le prieur intervint encore, espérant empôcher cette œuvre de dévastation: la reine, demi-morte, était incapable de prononcer une parole. Le roi répéta son ordre, les frères obéirent. Une odeur horrible sa répandit dans le caveau, et un cadavre, dans un état de décomposition très-avancée, se montra aux yeux des spectateurs épouvantés. Les religieux tombérent à genoux la face contre terre. Le roi poussa un cri de joie,

— Ah! ja voilà, c'est elle! c'est bien ellal je la reconnais ; je reconnais sa beauté. Louise, ma Louise chérie! |

Et, se jetant sur ces lambeaux infects, il ehercha des lèvres pourries pour les couvrir de ses baisers. Il appela sa femme, sa bien-aimée femme, lui donna les noms les plus tendres, essaya de soulever ces débris humains pour les serrer dans ses bras. Ils lui échappèrent et retombèrent avec un bruit sans nom dans le cercueil, qui ne voulait pas les rendre.

Alors, ce qui se passa ne peut être décrit : cetinsensé se livra aux délires les plus effrayants ; il y eut comme une lutte entre la vie.et la mort, entre ce cadavre à demi putréfié et cet autre cadavre qui marchait, qui parlait, et qui ne vivait pas de la vie des hommes héanmoins, car son esprit n'existait plus, et son corps s’en allait mourir bientôt. Au milieu de ces transports, de ces cris, de ces baisers frénétiques, le roi, qui, dans son égarement, croyait revoir sa Louise bienaimée aussi belle, aussi jeune qu'au temps de son mariage, le roi, qui lui parlait, qui croyait l’entendre, lui jura'solennellement qu’il obéirait à ses vœux et qu'il donnerait sa couronne à celui qu'elle lui avait désigné.

Il avait bien oublié la pauvre femme étendue à ses pieds, sans connaissance, hors d'état de supporter cette scène. On ne peut dire le temps que tout cela dura ; la lune s’était voilée, comme pour ne pas assister à ce sacrilége. Un de ses rayons tomba sur le cercueil ouvert et en fouilla le terrible désordre. En ce moment, soit qu’un éclair de raison revint au malheureux toi, soit que ses forces fussent à bout après l’abominable scène qu'il venait de jouer, il poussa un grand cri, ét tomba comme foudroyé à côté de la reine, entraînant avec lui le cercueil, dont les débris s’échappèrent et se répandirent autour d'eux.

Il ne faut pas croire que j’exagère; ce que je dis là est une vérité historique, connue de bien des gens et dont les témoins existent encore; mais je ne crois pas que rien de plus horrible se soit vu dans les siècles passés.

La reine en ent la fièvre chaude et le délire pendant plus de quinze jours.

Le roi ne mourut pas de ce coup, il vécut encore quelques semaines. Mais, avant de mourir, il fit son testament en faveur du duc d’Anjou, que Sa Sainteté lux déclara étre son héritier légitime et que nous avons vu régner sous le nom de Philippe V.

Charles II, depuis ce moment, ne reprit pas sa raison et ne reconnut pas la reine, ou, du moins, si peu d’instants, qu’à peine eut-elle le temps de s’en apercevoir. Le testament fut fait lorsqu'elle était elle-même incapable de rien voir et de rien entendre.

Après la mort du roi, sa douleur fut aussi grande que son amour; ce sont de cés sentiments qu’il faut voiler, on ne Ies exprime pas.

Elle se retira à Bayonne, où elle vécut longtemps, entourée de quelques serviteurs, avec une bien petite cour, dans une retraite profonde et une tristesse que rien ne consola. A peine lui donnait-on de quoi vivre. M. de Saint-Simon, qui l’a vue en passant lors de son

ambassade de Madrid, m'a dit qu’elle était encore belle, mais qu’elle manquait de tout. Sa maison n'avait que deux fenêtres de front!

On ne voulut jamais croire à sa sincérité envers la France, et on l'en punit. Justice des hommes!

. Cette femme n'’aima qu’un homme, son mari! I] était fou, et il la laissa mourir aussi pure, aussi imma- culée que le jour où sa mère la présenta au baptême.

Quelle destinée!

Le pauvre d’Astorga est mort il n’y a pas longtemps, soigné par Yousouf, et sans vouloir quitter sa chapelle.

Le pauvre Darmstadt a été tué au Mont-Jouy, dens la guerre de la succession, voulant lutter contre Philippe V, qui ne traitait pas ea reine adorée comme elle devait l'être. Deux victimes de l’amourimpossible!

Voilà ce que j'ai promis de raconter; maintenant, j'ai fini et je m'arrête. Je voudrais avoir amusé ceux qui me liront. Qu'ils sachent bien, du moins, que j'ai fait de l’histoire, et de l’histoire vraie ; j'ai tâché d’être impartiale, J'aime mieux l'indulgence que la rigueur, et j'espère qu'on ne me refusera pas ce que j'accorde aux autres.

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