‹ Les deux reines:Chapitre 11 sur 12 · T. LL · texte numérisé non relu

T. LL

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sortfr du ‘quartier des femmes pendant da nuit... le tremble, je peux à peine parier. (Cette nécessité de se vacher est tetrible, — Mon Dieu! avez pitié de moi! Mon Dieu! si je réussis, dit-elle après de départ de h gouvermante, je ferai un pèlerinage à Notre-Damedel-Pir.

Pour le coup, la Berlips se crut bien sûre de :son fait, et ne-dowla pas qu'elle n'oût servi la reine suivant so désir. Elle se crat très-ebre aussi de sa fortane et se serait volontiers frottée les mains de joie.

Elle trouva le prince à derni mort de 508 émotion : tte te pria de a swivre et hui raconts des excellontes dispositions où Ha reine 8e trouvait pour lui.

= Cela ‘déparse mes espérantes, Monigaesr: à foot que % pauvre primoesse ait bien souffert, qu'elle suit an bout de ses forces, pour lime faire un pareil aveu ‘et se montrer ‘ainéi que’elle wient de le faire, Souvenez-vous que je vous l'ai appris ‘et que c’est ‘hsoï qui ai tout préparé. |

Le prince avait bien antre chose &'se souvenir! {vre de joie, dcourot phutôt qu'il ne mercha jnsæmtà la bien heureuse chambre où l’attendaït lebotheur. Le Bertips, qui Te comdtisait, lui semblait bien lente! Rlle s'écarta pour he laisserpasser, et, d’wh.geite, lui montre le poène cesse, assise et accoudéeprès d’une table. Il s'xpprocha

LES DEUX RBEINES. 25

en tremblant. Elle le nit et bai fit un signe plein de bienveillance, comme pour l’encourager.

T1 restait à la même place, étourdi par les hattements de son cœur, bruicsant à ses oneilies,

— Mon cousin, dit {a reine, avancer.

Le prince n’alla pas plus loin et s'agenonilés.

— Madame, madame! murmura-t-il

f n’en put dire davantage. Ce moment tant attendu, tant désiré était enfin venu ; le bonheur mous annihile souvent et nous écrase.

— Madame, reprît-f, auraise pu croire...

— Mon cousin, relevez-vous ; vous ne parlez pas à la reine, vous parlez à une parente, à uneramie, qui veut vous être utile, soulager votre cœur. Vous êtes triste, malheureux ; qu’avez-vous ? que puis-je pour vous?

Une expression de bonté et intérêt trés-tendre brillait dans les traits de la reine; Darmstadt y lat 0e qu'il y voulait lire. M-prêt un peu de hardiese , vint auprès d'elle et baïsa sa maïîn, qu'elle Îui laissa prendre. En Espagne, c’est une faveur si banale, de la part de Ja reine surtout, qu’on n'y voit pas, comme.cher nous et ailleurs, une espèce d’engagement.

— Eh bien, mon cousin, cherchez un stége, asseyezvous et causons. Vous désirez me parler; moi, j'ai aussi besoin de vous: lorsque je vous aurai entendu, vous

m'entendrez à votre tour, et j'espère vous renvoyer satisfait.

Ges paroles si claires devenaient presque hardies dans la situation. Darmstadt eût voulu plus d'embarras. 11 lui sembla voir tomber une des auréoles du front de sa divinité. C’est une chose digne de remarque que les hommes nous veulent sévères : il faut que notre conquête soit difficile pour les flatter; encore ne nous regardent-ils plus du même œil lorsqu'elle est accomplie. Il y a toujours les deux tiers de vanité dans le sentiment d'un homme pour la femme qu’il aimele plus. | __ La reine ne se doutait pas de cela. Elle continuait en prodiguant ses encouragements. Lorsque le prince fut assis :

— Je vous écoute, mon cousin, poursuivit-elle ; soyez sûr que ce que vous direz vous est accordé d'avance, si c’est en mon pouvoir.

La reine parlait toujours, non pas la femme; mais l'amoureux les confondait ensemble. Elle lui avait dit en commençant qu'elle n’était pas reine pour lui, il rejeta cette impression qui le génait, et, tout palpitant d'amour, il murmura, en baisant encore cette belle main tendue vers lui :

— Ce que je veux, madame, ne le savez-vous pes?

‘ Oscrais-je vous le redire quand mes lettres vous l'ont tant répété?

— Vos lettres! s'écria la princesse surprise ; vous m'avez écrit?

— Mon Dieu, madame, ne les avez-vous pas reçues ? N'est-ce pas par votre ordre que je suis ici?

— C'est par mon ordre que vous êtes ici, sans doute ; mais, quant à vos lettres, je n’en ai pas vu une seule.

— Ah! malheureux que je suis! je me suis trompé!

— Expliquez-vous, mon cousin, je ne vous comprends pas; je veux et je dois vous comprendre. Je tremble à ce que je soupçonne. Il y a dans tout ceci uneintrigue épouvantable; j’entrevois un abîme où l’on nous précipite tous les deux. Parlez, je l'exige, entendez-vous! et parlez franchement. S'il y a un remède à appliquer au mal, il n’est que dans la franchise. Que venez-vous faire ici?

Le prince aurait voulu étre à cent pieds sous terre. Cette voix assurée, ce regard pur et chaste n'étaient pas d’une femme, d’une reine qui reçoit son amant pour là première fois et qui va lui déclarer qu’elle l'aime. Lui aussi, il voyait un piége infernal; lui aussi, il sentait que le seul moyen de l’éviter était une explication franche; mais, en même temps, ses espérances chéries s’envolaient, comme une troupe de blanches

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cofombes, vers les pays qu'il avxit révés et Sont elles ne devaient plus revenir. Il les suivit de l’æil, en soupirant : |

— Ah! madame, que Votre Majesté me pardonne! je

souffre trop, je suis incapable de parler.

__ — Vous me répondref ax moïns, mn cousin. Que votliez-vous de moi?

— Votis voir, made.

— Pourquoi? Vous fre voye tôtis les jours, il n’était pas besoin de éhoisir cette hétre.

— Vous voir. seule,

— Ahf et dans quet but?

es Madame, si vous re le savez pas, je n'oserai jamais vous le dire.

— Mon Dieu, est-il possible! Vous, mon éousie, vous avef osé, vous avez cru... ?

— Pardon, madame! ma reine, pardon!

— Voyons, répondez-moi, il faut que je sache tout. Poursuivons ce terrible examen qui nous déehire tous les deux. Vous m'avez écrit souvent?

— Oui, madame, presque tous les jours depuis six mois. |

…— Ah! sainte Vierge! Ce qu’il y avait dans ces lettres, je le devine... À qui les avez-vous remises?

—…— À la comtesse de Berlips.

LES DEUX REINES. se

— La malheureuset elle ne m'eB a jamais parlé. Elle vous rendait des réponsesŸ

-— Verbales.

— Et comment avez-vous eu la bardiesse de proposer ce rôle à ma gouvernante ? comment vous y 2-t-ells encouragé ?

Ge n'est ni elle ni moi, c'est te comte de Mansfeld.

— Quoi! le comte de Mansfeld? un autre pergonnage dans ce roman ? C'est infernal! La comte de Mansfeld‘ Bt qu'avait-il à faire avec vous, avea madame de Bertips? Ma tête ae perd, c'est un chaos.

— Madame, oserai-je tout vous avouer? Je auia bien coupable. Je le suis moins cependant que je pa semble l'être. J'ai lutté, j'ai rafusé, j'ai été conduit insensiblement jusqu'ici, pour ainsi dire, sans savair où j'allais. Pourtant mon amaur m'éclairait; oa matin encare, lors qu'on est venu m'apprendre que vous m'ettendiez, æ rondez-vous apporté par un homma comme celui-là m'a semblé suspect. J'ai eu peur, sans pouvoir exprimer de quai; j'ai refusé, j'ai menacé mémeal!Il m'e rassuré en s’engageant d'honneur à voua protéger, à vous sauver de taus les dangers, à vous soutepir en vers et contre taus, ai vous étiez attaquée. je suis venu. |

On veut ma perte, rien de plus sûr, at vous en

êtes l'instrument. Le roi va paraître, je serai coupable à ses yeux, on amènera une séparation entre nous, on m'arrachera à lui, on en mettra une autre à ma place, une autre plus docile, plus dévouée aux intrigues, et je serai accusée, convaincue d’un crime si Join de mon cœur et de ma volonté. Ah! je deviendrai folle! Où est cette misérable Berlips? Qu'elle vienne! qu’elle s’explique! on saura peut-être.

Elle se leva vivement, ouvrit la porte qui communiquait chez la gouvernante et l’appela d’une voix £tranglée; la comtesse courut tout effrdyée et lut sur le visage bouleversé de la reine une catastrophe inattendue. Il fallait qu’elle fût bien aveuglée par son intérêt et par l'amour de l'argent pour ne rien craindre. La reine ne pouvait pas lui pardonner les lettres reçues, les réponses rendues; elle se trouvait compromise, et ce qui est grave pour une femmedans tous les états de la société est pour une reine souvent une question de vie ou de mort. Une passion vive pour le prince eût pu seule la rendre indulgente, et, cette passion, la pauvre Berlips y avait cru, elle avait agi en conséquence. Un seul regard jeté sur Anne et sur Darmstadt lui révéla son erreur.

— Réponds-moi, Berlips, toiqui m'as élevée, toi qui me traitais comme ton enfant, que prétendais-tu ? qu’astu fait? dans quel gouffre m’as-tu jetée? Réponds ! que je

le sache au moins et que je puisse m'arréter, s’il en est temps encore,

— Moi, madame! vous jeter dans un gouffre ? Je m'y jetterais plutôt moi-même avant vous et je vous en sauverais au péril de ma vie. J'ai cru... j’ai cru seulement que.

— Eh bien?

— J'ai cru que vous aïniez le prince votre cousin, que vous n'’osiez ni le dire ni le laisser voir ; j'ai cru que vous en étiez malheureuse, et j'ai voulu vous servir malgré vous.

— Ah! Berlips! vous!.….

— Madame, pardonnez-moi si j'ai mal fait, c’est mon dévouement...

— Et le comte de Mansfeld, que faisait-il dans tout cela?

— Le comte de Mansfeld, madame?

— Oui, le comte de Mansfeld. Que lui avez-vous dit? que disait-il? que-voulait-il? Parlez, répondezvite, éclairons ce chaos, si c’est possible.

— Madame, le comte de Mansfeld a pour vous le dévouement le plus respectueux; il voulait, comme moi, vous voir heureuse ; il est entré dans mes vues, voilà tout.

— Et vous avez dit au comte que j'aimais mon

208 LES DEUX RRINES.

cousin? vous lui avez dit cela, malheureuse femme?

— Oui, madame.

… Et il sait que M, de Darmstadt est ici, chez moi, seul, à cette heure? Un homme tel que l'ambassadeur de l'empire n'entre pag dans des folies d'amour ; il a une autre idée; c’est une trame odieuse, il veut me perdre, vous dis-je ! il m’a devinée peut-être! Que faire maintenant? que faire ?

ss jo vais me retirer, madame, dit le prince.

« Pour que des gens apustés, le roi lui-même, peutêtre, vous attendent en bas du degré, vous voient sortir en vous cachant, et soient bien sûrs que vous étiez chez moi? Non, cela ne vaut rien.

— Cependant, si le roi revient, madamel si l'on entre ches vous! si l’on m’y trouve !.… Oh! Mansféld me payera cher.

— Je vous en supplié, madums, point d'inquiétudes, dit la Berlips. Rien de malheureux pour vous ne peui nâîtré de tout ceci, jen ai la certitude. Le roi ne sait rien, il ne saura rien; il est à l'Escurial et y roste deux jours encore. Il ést arrivé tout à l’heure un courrier avec uné lettre de Sa Majesté pour le cardinal et deux mots pour vous : les voici. Vous connaissez le roi, vous savez qu'on n’oserait pas lui proposer une perfidie, qu’il est incapable d’y entrer en rien ; il vous étrit, fl ne vient

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pas: il prie, il pleure la feue reine ; n'est-ce pas là sa vie et la vôtre?-Et quand je vois semblable chose, ne m'est-il pas permis de croire que vous ne le supporterez pas et que vous désirez voir tout cela changer.

La reine l’écoutait avec distraction; elle avait pris vivement la lettre du roi, qui contenait deux lignes ; elle l'avait lue et maintenant elle réfléchissait. Ges deux lignes était sèches, insignifiantes : Charles disait qu'il ne reviendrait pas le lendemain, rien de plus. Le cœur de la reine en devint froid, comme celui de cet homme, qui ne lui rendrait jamais ce qu'elle lui donnait de tendresse et de bonheur. Elle oubliait le danger, l'embarras si grand pour elle tout à l'heure, et ne songeait qu'à cette lettre. Il en est toujours ainsi quand on aime, tout disparaît devant l'amour. Darmstadt la réveilla.

— Madame, dit-il, quels sont les ordres de Votre Majesté?

— Monsieur de Darmstadt.…, mon cousin..., je ne sais. Nous eausions, nous eherchions ensemble le nœud de l'intrigue qui nous environne. Madame de Berlips a été bien coupable; cependant le motif ne l’est pas autant que l'action, et je ne saurais lui en vouloir, si ce n’est d’avoir donné à M. de Mansfeld une idée aussi fausse que monstrueuse. Moi, aimer un autre que le roi, moi! |

— Madame, me pardonnerez-vous? reprit la Berlips en pleurant et en lui baïisant la main.

— Te pardonner, Berlips! comment ne te pardonnerais-je pas? Tu es ici ma seule amie ; si je te perdais, que me resterait-il ?

— Madame...

. — Vous, mon cousin! Oui, vous avez raison, je suis injuste, je le suis parce que je souffre... Tenez, je ne sais plus ce que je dis ; je ne sens plus comme tout à l'heure les périls qui m’entourent, l’insulte qu’on m'a faite ; je ne sens rien qu'une triste douleur.

Le prince comprit en ce moment combien il avait été trompé, et combien la reine aimait réellement et passionnément le roi; ce qu’il n’eût pas supposé sans l'avoir vu. Ses espérances étaient bien mortes. Il sentit que cette jeune victime avait besoin de lui, qu’elle était livrée sans défense à ceux qui voulaient, ou la perdre, ou se servir d'elle pour leurs projets. Il prit avec lui-même l'engagement de lui consacrer sa vie, de changer en respect, en dévouement inaltérable le sentiment qui l'avait égaré, d’être pour elle un frère: et un ami. Cette résolution porta sur sa physionomie une expression de volonté et d'attendrissement qui - frappa la reine elle-même. Son regard l’interrogea.

— Disposez de moi, madame, lui dit-il: me voici à

vos pieds. Quoique vous désiriez, cela sera fait, fallûtil sacrifier ma vie pour l'obtenir !

— Merci, monsieur, ce que je désire, ce que je demande, nul ne peut me le donner que Dieu. Cependant il est un adoucissement à mes maux, et je l’attends de vous; je voulais vous en parler ce soir, mais j'ai la tête trop bourrelée et cela m'est impossible aujourd'hui. Vous reviendrez.

— À vos ordres, madame.

— Vous reviendrez demain ; d’ici là, je vous demande seulement un service. Nous sommes entourés de ruses, il nous faut user de ruse. Vous verrez demain njiatin le comte de Mansfeld: la première personne qui pa- , raîtra chez vous, c’est lui, j’en suis certaine. Ne lui dites rien de ce qui s’est passé, trompez-le, faites-le parler, à votre tour; il nous éclairera peut-être. Alors, Dieu sera pour nous et nous rendra forts contre nos ennemis. Le ferez-vous, mon cousin ? ,

— Je vous le jure, madame.

— Allez maintenant chez madame de Berlips, à laquelle je dirai plus tard ce que je pense de sa façon de m'aimer et de me servir. Vous en sortirez aussitôt que les portes seront ouvertes. Il vous est arrivé souvent de venir le matin prendre de mes nouvelles, ou apporter à ma gouvernante quelque message d'Allemagne; vous

Le

n'êtes pas déguisé, ne vous caches pas. Aïlez, mon cousin; priez Dieu et les saints de nous protéger: nos intentions sont pures, je n'ai pas eu une seule pensée coupable et je mots toute ma confiance dans celui qui pout tout, qui fait tout, qui sait tout!

Le prince sortit; madame de Berlips l'enferma dans son arrière-cabinet, Lorsqu'elle revint lui ouvrir Île matin, elle avait les yeux rouges et gros d’une personne qui à beaucoup pleuré. Elle venait de quitter la reine, dont elle lui réitéra la recommandation.

Tout s'exécuta comme an l'avait prévu: il sortit du palais sans attirer l'attention de personne.

. - AXI

Sur Je midi, le comte de Mansfeld arriva chex M. de Darmstadt; celui-ci l'attendait et s'était composé un visage pour le recevoir. L'ambassadeur entra comme un homme enchanté, fier de sa réussite et s'attendant à des remerciments, Il salua le prince avec un redouble. ment de cordislité, et son premier mot fut pour l'in. terroger . sur la manière dont s'était passé l'entretien de la veille.

. — Vous aves dû être satisfait, mon cher prince: ear

vous êtes rentré bien tard, ou plutôt de bien bonne heure.

— Vous savez...?

— Je vous ai vu, moi-même, sortir du palais à neuf heures du matin. C'était, du reste, de bonne guerre; on voit que vous connaissez les usages de la galanterie,

— Vous m'avez vu?

…— Je vous ai vu entrer, je vous ai vu sortir. Croyesvous que je confie à quelqu'un un pareil emploi ? Dans une chose aussi grave et aussi secrète, il faut tout voir et tout savoir par soi-même. Enfin, que s'est-il passé?

= Ce que l'on pouvait prévoir, 08 qui devait étre. .

— Vous étes content?

—— Enchanté!

— À merveille! Et vous y retourneres... quand ?

— Ce soir.

— De mieux en miehx!

—- Monsieur le comte, j'ai répondu à vos questions sans me faire prier; j'espère que vous aurez ls même bonté pour moi; d'autant plus que je ne serai pas exigeant, je ne Vous en ferai qu’une.

— Parlez, parlez, mon cher prince, et comptez sur moi en toute chose.

— Pour quelle raison vous intéressez-vous tant à mes amours? pourquoi m’avez-vous imposé de faire

ma cour à la reine? Enfin, que voulez-vous faire de moi dans cette aventure, où je semble un véritable pantin dont les fils sont tirés par vous?

Le comte sourit.

— Vous ne le devinez pas?

— Sur mon honneur, non. Vous m'avez juré que vous ne vouliez pas perdre la reine, vous m'avez, au contraire, promis pour elle l’intérèt fraternel de votre souveraine. Vous êtes chargé spécialement de veiller sur ses jours et de la préserver de tout danger, si elle en courait quelqu'un.

— Rien de plus vrai, et je vous réitère cette assurance.

— Alors, pourquoi... ?

— Vous êtes bien peu avancé en politique, mon prince, et les intérêts de l’Europe ne vous occupent guère, à ce qu’il paraît. |

— Je ne sais pas en quoi la bienveillance dont peut m'honorer la reine importe aux intérêts de l'Europe, je l'avoue.

— Mon prince, Charles IT n'aura jamais d’héritiers, et il faut un héritier à la couronne d'Espagne

— Mon Dieu!

Le prince ne put retenir cette exclamation, un éclair venait de frapper ses yeux, il voyait toute la trame. Î n’en fit pas semblant néanmoins et reprit :

— Vous avez raison, monsieur le comte.

— Nous avions à choisir, ou de courir les chances d’un testament, ou de placer nous-mêmes un successeur sur ce trône si envié des Espagnes et des Indes. Je sais bien que les inclinations du roi sont toutes autrichiennes; il aurait probablement choisi un des archiducs, et la monarchie espagnole ne sortait pas de la descendance de Charles-Quint. Pourtant les événements sont nos maîtres. Certainement, si la reine Louise eût vécu, elle aurait obtenu de son époux une donation aux enfants du dauphin; elle l’eût obtenue d'autant plus facilement que leurs droïts sont positifs; ceci bien entre nous, mon prince : nous avons consulté les casuistes à Rome et à Leyde, et tous sont unanimes.:La reine Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV, aïeule du jeune prince, était la fille aïinée de Philippe IV, avant l'électrice de Bavière, avant l’empereur surtout, qui vient de plus loin. Louis XIV a renoncé à réunir jamais sur la même tête les deux couronnes de France et d’Espagne: mais il n’a pas renoncé à transporter à ses petits-enfants la succession de leur grand’mère. M. le duc de Bourgogne doit être roi de France, et M. le duc d'Anjou doit être roi d’Espagne, si Charles II pe laisse pas d’enfants et s’il suit la justice et le droit dans ses dispositions.

ve | LES DEUX REIXES

— Je comprends,

— Vous devez comprendre anssi qua l'erapereur mon maître ne le souffrira jamais, dét-il faire tuer jusqu'à san dernier soldat, Voilà pourquoi on vous a apneké en Espagne, moR princa; vailà pourquoi d'abord on à choisi une princesse de Neubourg, sœur de Pimpéretrice; voilà pourquoi vetre serviteur passe des nuits entières à se promener dotant le palais déguisé en aiguaxil, pout faire bonne garde et pour voir de. ses yeux le succès de votre entrée.

—— Il resto encore un point abecur dans mon es prit, monsieur le comte. et je vous en demande l'échaircissement. Vous m'aves choisi pour jouer un rôle dans cette comédie, et vous avies d'autres actours ausei dignes que moi d'y tenir leur place. Vous aves éloigné l'amirante, le comte de Gifuentès, d'autres encore.

— Un Espagnol dans 1à faveur de ls reine? interrompt vivament le comte? Jamais ! Mettre le loup dans la bergerie, accueillir un de ces fièrs Castitlans! Que deviendrait notre maître ! y pensez-vous?

— Je vous ai paru plus docile, je conçois.

— À présent, je n'ai rien de caché pour vous, nous devons agir de concert, sous peine de ne pas réussir, ét nous le ferons. L'empereur saura votre conduite | dans tout ceci. Il avait envoyé ici ce comte d'Üiden-

bourg, un brouillon, infatué de lui-même, incapsble d'arriver à quoi que ce soit. Ils l’ont bien vu, et ce cher Freudstein nous en a débarrassés fort à pro= pos. Je lui revaudrai cela, à Freudstein, je n’oublicrai

— I n'a pas besoin de vous, je crois, Les biens de la Boccnegre sont immenses, æ& ils font grande figure en Angleterre, où lon assure qu'ils sont passés maintenant.

— Autre naïveté, mon prince! Freudstein est ambitieux autant que moi, peut-être davantage, et un ambitioux a toujours besoin d'un autre ambitieux ; il vient un instant où ils doivent s’entr'aïder.

Ainsi désormais, la reine et moi, nous sorfrhes destinés à vous obéir sans nous en douter? Votre volonté nous séparera le jour où un autre intérêt polttique nous inspirera des idées nouvelles ?

… Et pourquoi noté séparer? Où trouverons-nous ün homme dont nous soyons aussi sûrs que vous? Voilà bien les amoureux ! Dans cette combinaison politique immense, vous ne voyez qu’un seul point, le iotns important, le moyen, la cause de cet événement $i grave qui changera sans doute la face de l’Europe. Rassurez-vous, mon cher prince, et soyez heureux ; servez-vous pour votre fortune de la situation qui vous

est faite, et reposez-vous sur moi du soin de vous la conserver.

Le reste de la visite se passa en remerciments et en explications nouvelles.

— Vous voilà instruit et rassuré; maintenant, j'espère, ajouta l'ambassadeur, que je n'ai plus besoin de m'occuper de vous ni de vous suivre. Excepté le prince, la princesse et les deux confidents indispensables, nul n’a le moindre soupçon de ce qui se passe ; nous sommes dans les règles du théâtre. Vous me tiendrez au courant des incidents, s’il s’en présente, et, moi, je vais écrire à Vienne qu'on peut être tranquille, que nos projets ont réussi et que le sort de l'Espagne est assuré,

Leprince, resté seul, réfléchit longtemps sur ce qu’il venait d'entendre. La reine devait être prévenue ; elle avait été heureusement servie par le hasard. Sans ce qui venait de se passer la veille,elle donnait tête baissée dans un piége. Les élans de son cœur, si elle avait aimé, fussent devenus une amorce pour l’ambition de la maison d'Autriche. Maintenant, grâce au ciel, elle n'avait plus rien à craindre. Elle se défendrait, puisqu'elle était princesse. Quant à lui, il risquait sa fortune en la servant : le jour où sa trahison serait découverte à Vienne, non-seulement il n’avait plus rien à espérer, maïs il avait tout à craindre. S'il n'était

plus un instrument et un complice, il devenait un ennemi.

— Qu'importe! se dit-il, je lui donnerai ma vie de bon cœur. Je ne puis lui donner davantage, mais elle est à elle, trop heureux encore si elle daigne l’accepter.

Le soir, il fit le même chemin que la veille, à la même heure. Il ne put retenir un soupir de regret en songeant combien ses dispositions étaient différentes, et quelles illusions l'accompagnaient qu’il avait perdues. Le prince avait pris le déguisement de bachelier conseillé par la reine, et il était impossible de le reconnaitre. 11 entra par la porte dérobée, monta seul les degrés, et fut introduit chez la Berlips. Celle-ci le reçut comme une femme qui craint d’en trop dire, et l'emmena sur-le-champ dans le cabinet de la reine. Son émotion fut plus vive encore que la veille; il crut qu’il en étoufferait, car il ne voulut la laisser voir à aucun prix.

— Votre Majesté est obèie, dit-il en entrant et en galuant la reine avec un froid respect.

— Ah! vous savez, mon cousin...?

— Je sais tout, madame.

— Et qu'est-ce que c’est? Dites vite!

—Je ne sais, madame, $i j'oserai répéter à Votre Majesté ce que j'ai appris du comte de Mansfeld.

gt LES PEUX REINES.

— Le le veux, je l'exige.

Après quelques phrases d’excuses que la reine abrégea, le prince rapporta presque mot pour mot à la reise l'explication qu'ii avait chtepue le matin.

Elle devint pile comme sa collerette de point de France, et s'éeria en cachant sa tête dans ses mains :

— RE} il o8e avouer eelaf Mon Dieu ! que c'estaffreux, L polittque ! Monsieur de Darmetadt, jamais vous n'eussiez accepté un pareïl marché”? Ditos-le-moi, j'ai besoin de Le savoir avant de vous confier mes projetset de faire de vous mon fondé de pouvoirs. Vous ne nous eussiez pas vendus tous les deux, vous n'eussiez pas livré Les plus purs sentiments de nos cœurs pour quelques cor. dons, «quelques honneurs, pour ée l'argent, surtomt?

— Je n'ai pas de réponse à vous faire, madame: mais, si toutautre que Votre Majesté osaët me supposer capable d'ene. telle bassesse… |

— Il suffit, vos yeux parlent plus énergiquement eRcore‘que vos paroles... Asseyez-vous, nous allons causer sérieusement. Gette puispaner terrible, qui disposait de vous et de:moi, nous a%lons la combattre tous les deux, et, seuls, si Dieu est juste, nous la vaincrons. |

— Puisse-t-A vous entendre, madame!

— Monsieur de Darmstadt, oubliez des pensées folles,

des espérances impossibles soyez mon ami, mon frére, ansi que je vous l' dEjà demandé: je me fe à votre honneur, à votre loyauté, et je remettre dans vos muins mme vie et'mon avenir. Avant @e m'écoater, consuitez votre cer : êles-vons sûr de vous-même ? avez-vous renvnvé à toutes les chimbres?

— Oui, madame, je vous ‘en donne ma parote de gentilhomme et de prince.

— J'y compte, <t je vous parle avec la franchise la pas entière «et a plas absoïue. Vous savez puurqæoi en m'a ere à ce trône que j'eébhorre. Vous sæves comment s'est passée notre ‘enfance, -#t comment nous

Vivions duns veite Allemagne que je ne dois plus revoir. Vous voyez ve sombre palais, vous savez de quels ‘courtisans je sms entourée. Compurez ce palais, cothparez ces visages avec les bords de notre fleuve, avec ces bonnes figures franches et épanoties de nos compatriotes, et jugez ! Je suis arrivée îci tristement, très-convaincue que j’y serais malheureuse : j'y suis verrue par obéïssante et parce que mes parents Font exigé. Je me suis mariée avec des farmes dans îles yeux ; j'ai juré à l'autel d’ainrer toujours un homme que je ne conmaissais que par ‘tes récits les plus étranges, an homme dont j'avais pear et qui pleurait à oûte de avi celle qui m'avait précédée.

— Hélas ! madame, nul ne vous a tenu compte de cette obéissance; on vous a sacrifiée comme on veut vous sacrifier encore.

— Vous serez bien étonné, mon cousin, en apprenant que je ne suis point sacrifiée, et que, si le roi le voulait, je serais la plus heureuse femme de l'univers, car je l’aime. Je l’aime, non pas par pitié, per compassion, mais par choix, par... amour, puisqu'il faut tout dire; je l’aime pour tout ce qu’il aurait dù être, sison corps eût eu la force de renfermer son âme. Elle était trop vaste, trop grande ; le vase, trop faible et trop petit : il a éclaté. Nul le connaît que moi sur la terre. Louise d'Orléans, qu’il a tant aimée, l’a pris, comme les autres, pour un pauvre fou, pour un enfant à qui la raison ne viendrait jamais. Ah! prince, si vous l’entendiez dans ses moments de souffrance, c'est-à-dire dans 8ses lucidités, vous comprendriez que je ne me trompe pas sur lui, vous comprendriez que je l'aime!

M. de Darmstadt écoutait avec anxiété ; cette confidence d’une reine, d’une femme adorée, à celui dont elle était l’idole, lui brisait le cœur, tout en l’intéressant au dernier degré. Il eût tout donné au monde pour qu’elle fût heureuse, pour calmer ces tourments qu’elle exprimait en termes si touchants et si vrais.

Elle essuya les larmes qu’elle ne cherchait pas à retenir, et elle reprit :

— Eh! bien, jugez de mon supplice! Cet amour que | j'éprouve, le roi ne peut ni le comprendre ni le connaître. Ü a pour moi la tendresse d’un enfant pour celle qui le soigne et le console, lorsque sa mère l’a abandonné. Il me dit tout, il répand son cœur dans le mien, il ne me parle que de la feue reine, et je m'’associe à ses regrets, à sa douleur, pour avoir au moins un sentiment qui nous soit commun. Je veux aimer ceux qu'il aime, afin que mon cœur rencontre au moins le sien près d’eux. C’est mon seul bonheur.

Darmstadt baisa en silence la main de la reine.

— Vous me plaignez! Oh! je suis bien à plaindre, allez! et Jui, l’est plus que moi encore peut-être. Le roi et la reine des Espagnes et des Indes sont plus malheureux que le dernier de leurs sujets, couché sur la paille et manquant de pain. Je l'aime, et il ne m'aime pas, et il est impuissant à m'’aimer, comme il a été impuisgant à aimer sa première femme, dont il n'avait pas même la force d’être jaloux, alors qu'il en avait la volonté ! Je suis donc vouée à la solitude, à l’abandon, à la douleur. Il me reste une seule consolation, celle de faire un peu de bien, et le sort de cette belle mo-

narchie m'occupe presque autant que le mien propre. | 46:

278 LES DEUX REUNES.

L'Espagne perdra son rof et les ambitions rivales se a disputeront, car le vieil arbre d'Isabelle fa Catholique a poussé son Gernier et mourant rejeton.

— Cette belle terne d'Espagne est un gâteau que voudront prendre tous ceux qui y ont un droit quelconque, même Eloigné, et des guerres, des désastres en seront ta suite inévitable. Pourtant que faire à cela, madame? Yous ne pouvez aMer contre la velonté de Dieu.

— Je puis, avec votre aide, mon cousin, éviter, je le croîs, ces calammités à TEspagne. Avec un ank sér “et le plus grand secret, je viendrai à bout de cette grande œuvre; Dieu me bémira, j'en suis sûre.

— Moi! je puis vous aider, madame?

— Vous Île pouvez, et voici comment. Rien ne vous : empêche de quitter Madrid ?

— Je puis partir dès demain.

— Pas encore! tout n’est pas prét, fl s'en faut; nous devons, d’ailleurs, éviter les soupçons du comte de Mansfeld ; s’il avait la moïnüre idée de ce que je prépare, tout serait perdu. Entretenez-le soigneusement dans son erreur. Le ciel nous pardonnera cette tromperie, sans laquelle l’Espagne est sacrifiée. Vous connaissez le prince électoral de Bavière, Île fits du chef de ma maison ? |

LES DEUX RBINES. 279

Oui, madame, ua eufant de sept ans, qui promet de grandes choses.

— Et qui les tiendra. Eh bien, prince, c’est lui qui sera, avec l’aide de Die, l'héritier de la couronne d'Espagne. C’est à lui qu’elle doit appartenir, car sa mère, qui est morte, était la cousine de Charles II, car il est petit-fils de Philippe IV, comme les enfants du dauphin ; mais ceux-ci y ont renoncé, et, d’ailleurs, la France est un assez beau royaume pour satisfaire les désirs d’un horme, il n’y ea a pas de pareil, c'est le plus beau diamant de la couronne de Dieu.

IE est à rexbarquer que tous les étrangers, même ceux qui nous détostent, tiemnent le même langage. lis -envient notre pays, et me peuvent s’ermpécher de convertir qui n'y en à pas de pareil au monde.

— Vous voulez donc, madame, faire ce jeune prince héritier, et vous avez compté sur moi...

— Pour eh prévenir SON père avant que personne puisse set douter.

…— Le jour où Votre Majesté le voudra, je partirai, madame.

… Cet enfant est jeune, il est destiné à étre souveréin d’un pays secondaire, il doit recevoir l'éducation qui cotivient à son avenir, ox ne saurait s'y prendre trop tôt. Et puis la santé du roi est si triste! Voila, mon

cousin, ce que j'avais à vous dire; voilà pourquoi je compte sur vous. Me suis-je trompée?

Le prince répondit par de nouvelles protestations de dévouement, dont la sincérité ne pouvait être mise en doute, il avait fait ses preuves.

Depuis ce jour, ils se virent chaque fois que cela fut possible, etle comte de Mansfeld ne douta pasuninstant de leur intelligence. Madame de Berlips, sévèrement tancée, se garda de l’éclairer sur ce qu’elle ne savait pas précisément; car la reine se défiait d'elle et ne lui avait confié de ses projets que l'indispensable. Elle préparait le roi, souffrant de plus en plus, à ce testament si convoité par tant de gens, et elle avait sur lui assez de pouvoir pour l’engager au secret, méme envers le cardinal de Porto-Carrero. 11 ne confia à qui que ce fût de son conseil les tentatives de la reine et les résolutions qu’ils avaient prises ensemble.

Lorsqu'elle eut sa parole positive, et elle savait qu’il n’y manquerait pas, elle en prévint M. de Darmstadt, en le priant de faire ses préparatifs de voyage dans le plus grand silence.

Il prit le prétexte d’aller à Vienne saluer l'empereur, d'aller aussi pour quelques mois chez ses parents, et dit à M. de Mansfeld que ce voyage était nécessaire pour donner le change à quelques personnes secondaires du palais ayant, l'œil ouvert sur ses visites secrètes. L'ambassadeur, si parfaitement joué qu’il ne s’en consola jamais, fut le premier à l’encourager au départ. 11 lui offrit même ses services, pour lui faire passer sans que cela fût su, des nouvelles de la reine. Le prince le remercia, sous prétexte que la reine ne lui écrirait pas, et qu'il serait imprudent de donner peut-être des armes à la délation. |

fe prince partit. Il passa ostensiblement par le Suisse pour ne pas entrer en France, et traversa Munich à grand bruit de coups de fouet pour ne pas s’y arrêter; mais son valet de chambre continua la route sous son nom, tandis que, caché dans une auberge borgne, au milieu du plus sale faubourg de la ville, il avait une entrevue avec l'électeur, déguisé comme lui. Tout fut convenu entre eux ; l'électeur, on le pense bien, accepta avec enthousiasme et remercia la reine du beau présent qu’elle faisait à sa maison.

On devait envoyer le prince électoral à Madrid afin qu’il apprit la langue et qu'il se format aux mœurs

espagnoles. était un prince de la plus belle espé-

se LES DEUX REINES,

rance, très-bien fait, très-intelligent, dont on citait dans toute l'Europe les reparties pleines de sagacité.

Darmstadt ft savoir à la reine que tout était prêt, par le moyen convenu, c’est-à-dire par le résident de Bavière, qui reçut l’ordre de son maitre de porter à la reine, de sa part, un fort beau présent de cristal de roche, dont il se trouve quantité en Bohême et dans ses États. Les deux branches de la maison palatine s'étaient querellées pour le Bohôme, il y avait longtemps déjà ; elles se rétablissaient fort bien ensemble et ceci devait en être la preuve,

Le jour où le roi, décidé par la reine, voulut faire sori testament, il sken alla à Aranjues sans en prévenir les ambässadceurs, emmenant avec lui, néanmoins, son conseil, et surtout le cardinal Porto-Carrero, son président, Dès le même soir, il les prévint de se trouver réunis dans leur salle, qu'ilirait les trouver pour une communication importante. Ils n’y manquèrent pas, sans sé douter de rien, car rien n’avait transpiré. L'idée du testament était en ce moment bien loin de l'esprit de toué, |

— Messieurs, dit Charles lorsqu'ils furent en séance, c’est aujourd'hui un jour mémorable pour l'Espagne, car je vais décider de son sort. Voici mon testament, fait dans toute ma liberté d'esprit ; je vous prie de le

LES DEUX RÉSINKS. 383

lireetd’y mettreles formalités nécessaires pour lerendre inatfaquable. Ma volonté étant, expressément, qu'il ne puisse être attaqué, ni de mon vivant, ni après ma mort.

Les conseillers se regardèrent dans l’étonnement le plus profond. Le cardinal seul ne changea pas de visage, il voulut avoir l'air aux yeux des autres qu’on l’eût prévenu. À la cour, la faveur ne suffit pas, il faut encore en avoir l'apparence.

Le plus surpris de tous fut le confesseur, 11 fit des reproches amers à son pénitent, qui lui répondit avec plus d'esprit qu’il ne lui appartenait d'habitude :

— Mon père, mon testament n'est point un péqhé ; ; je

n'étais donc pas obligé de vous le dire.

Le premier cri fut :

— C'est la reine qui a fait cela! | Ge cri en quelques heures retentit jusqu'à Madrid et arriva aux oreilles du comte de Mansfeld : il en fut atterté, refusa d'y croire, et envoya sur-le-champ un secrétaire à Aranjues près du cardinal, qui assura que rien n'était plus vrai, et que le testament était entre ges mains signé, parafé, et aussi certain que si tous

les tabellions de l’Europe y avaient passé.

Le comte crut en devenir fou, il ne voyait pas encore clairement le tour qu’on lui avait joué ; mais il en eut .uh amer soupçon, lorsque le secrétaire ajouta :

— C'est la reine qui a fait cela.

Son idée première fut que Darmstadt était joué comme lui, qu’elle l’avait éloigné sous de vains prétextes, pour agir plus à son aise. Mais, chez un homme aussi rusé que celui-là, le fil d’une première trahison devait évidemment le conduire à la seconde. 11 se rappela ce souterrain de la Berlips, et la façon dont elle l'éconduisait, depuis justement que M. de Darmstadt avait été pour la première fois chez la reine. Il ne pouvait d’un coup percer ce mystère aussi rare que curieux; mais il en soupçonnait l'existence, c'était beaucoup. 11 devait, avec cette lumière, aller jusqu’au bout; il y arriva, mais trop tard pour lui.

Le bruit de cet événement se répandit dans toute l’Europe; je me rappelle l'effet qu'il produisit et ce que l'on en disait partout. M. de Savoie en loua le roi d'Espagne ; c'était, à son avis, un coup d’une grande politique. Il écartait en même temps la France et l'empire : selon lui, rien de plus dangereux que les grands États pour ceux qui le sont moins, ils doivent les dévorer tôt ou tard.

La reine se sentit heureuse et fière : elle ne résista pas au plaisir de braver le comte de Mansfeld et de lui montrer qu’elle était instruite de ses intrigues. Il vint au palais, aussitôt que l’on fut de retour à Madrid.

LES DEUX REINES. es

Elle le reçut dans la chambre du roi, un peu indisposé, et qui ne quittait pas son lit.

— Monsieur l’ambassadeur, lui dit-elle, vous venez nous faire votre compliment, nous le recevons volontiers. Le roi est tranquille et l'Espagne sera heureuse. J'ai écrit à ma sœur et à l’empereur, pour leur annoncer moi-même cette décision, à laquelle je ne pas cache que j'ai eu une grande part. J’en reçois volontiers des compliments particuliers.

— Vous me permettrez de vous les adresser, madame. Votre Majesté a fait preuve d’une habileté extraordinaire; elle a su conduire les choses de façon à dérouter toutes les conjectures. M. de Darmstadt lui-même y eût été trompé, ajouta-t-il avec intention.

—M. de Darmstadt est mon cousin, mon meilleur ami, monsieur. J'ai reçu ce matin de ses nouvelles ; il s'est embarqué à Gênes et débarquera incessamment à Barcelone. De nouvelles faveurs du roi l’attendent ici. Il est grand de première classe et vice-roi de Catalogne, vous pouvez annoncer à mon auguste frère ce que nous faisons pour son protégé.

— Mais, madame, ce testament, fait en secret, alors que mon maître.

— Avait d’autres vues, je le sais. Je ne me soumets point à ce que l’on m'impose, et la seule chose que je

m6 LES DEUX REINRES.

ne pordomefmais, c'estqu'on puise me croire capable d’une bassesse. J’espére que xotS tie vous perdrens pas, malgré cela, monsieur le cémte. On n'est pas iéujours heureux ot les armes sont journalières.

Et pois elle ui tourna ke dos.

Mansfelà rentra chez lui furieux, presqué désespéré; à se voyait perdu Ses dépéches étaient parties: il avait hien fallu annoncer som échec: mais, depuie moment, il n’avah 1 Aawgô Hi dormi. Lui, si habile, joué per une jéune fase sens expérience et sans detuice. D veusait son imagination pour y éheréher le tnoyek de réparer 4 faute, Îl erut l'avoir trouvé et fit péntèr exprès so secrétaire de confiance avec se . instructions ,; pobr là coë dé Vicone:; D es des choses qu'on n'éérit pas.

__ Gela fait, if fat un peu plus tranquille, Après quel-

ques jours &6 rotraîte, il reparut à l'ordinaire, fat récu aihisi qu'il éh avait l'habitude et etit même assez de pouvoir sur lti pour acéueillir le prince de Darmestadt, sims montrer lé moindre ressentiment, ni la moindre curiosité, I} ft même semblant de rire et de plaisañter de fort boine grace.

— Bien joué, mon prince! Je ne sais pas si vous en éties, mais c’est admirablement conduit. Cette petite reine a l'astuce et Paplomb d'un vieux cçourtisan.

- Nous voïlà @ehors. Elle a levé te masque. Elle œurait un fils, elle deviendrait régente, que cela ne nous arrangerait pas davantage ; nous la connaïssons à présent, Il n’y a plus qu'à baisser pavillon, T’'Espagne est perdue pour nous. |

Pendant ce temps, la Bavitre était en féte, elle se réjouissaït du bonheur de ses princes. Le jeune héritier, demandé par son cousin, arriva à Madrid et reçut les félicitations de tout le monde. 1 fut accueilti comme Île messie. Porto-Carrero voyait en lui sa vengeance ; elle lui arrivait toute seule, sans qu'on pût s’en prendre à lui, sans qu'il l’eût provoquée m aidée ; ;

c'était un coup de fortune.

La reine accueillit son jeune cousin avec une grande joie. Elle 1e présenta elle-même au roi, qui dit en l'apercevant :.

— Jl ressemble à don Carlos.

— En effet, un portrait de cet infortuné prince était dans la chambre, on put en faire la comparaison tout de suite.

— Ah! répliqua la reine, tant pis! c’est un mauvais présage. |

Le jeune prince se fit aimer de tous ceux qui T'ap. prochaient ; en quelques mois, ilapprit la langue espagnole de façon à répondre en cette langue aux com-

ess LES DEUX REINES

pliments de jour de l’an qu'il reçut cette année de la cour et de toutes les compagnies de l’État, le conseil en tête. Il dit des choses incroyables pour son jeune âge, et montra surtout la bonté de son cœur, par les mots | qu'il sut trouver pour le roi, pour la reine, ses bienfaiteurs. C'était à tirer les larmes des yeux.

La reine changeait beaucoup, ses belles couleurs se fanaient ; la douleur qui la rongeait, à quoi son triomphe avait un peu fait trêve, reprenait le dessus. Elle se sentait malade et n’en parlait pas. Son désir était de ne pas survivre au roi, qui s’en allait fort vite.’

— Mais, madame, lui disait une fois le prince de Darmstadt, en se promenant sous les beaux ombrages vous devez souffrir.

— Non, je suis triste, et mon cœur est blessé. Il ne faut pas s'occuper de cela, c’est dans ma destinée. D’ailleurs, je ne sais trop ce que ferait une reine d'Espagne, si elle ne se rongeait pas le cœur. Voyez la reine Élisabeth, voyez la reine Henriette, voyez la feue reine! je n’ai pas le droit de me plaindre plus qu'elles; laissons aller le temps.

À ce 1e janvier le jeune prince de Bavière reçut de singulières étrennes. Il s'était attaché à Romulus; n'ayant jamais vu de nain, il le prit d’abord pour un enfant de son âge, et demanda pourquoi il

avait des rides et pourquoi il était si laid. Depuis lors, il voulait toujours jouer avec lui. Romulus se cachait en rechignant dans les jambes de son maître, comme un chien. Afin de satisfaire le jeune prince, et de lui ôter l’envie de recevoir des rebuffades de cet ours mal léché, la reine lui fit venir de Pologne deux nains, Les plus jolis du monde, qui parlaient allemand et qui devaient l’amuser infiniment. Il eut peur que cette jeunesse ne fàchât Romulus, et qu’il ne se crût hors de faveur par leur arrivée; ce qui était bien d’un excellent cœur. Il demanda au roi la permission de nommer Romulus capitaine de ses nains, et les fit habiller tous les trois de la même manière, et d’une façon tout à fait galante. Le roi, qui aimait Romulus, et qui ne connaissait pas cette bête malfaisante, y consentit. Rosnulus n’en grogna pas moins et ne remercia même pas son jeune protecteur.

Dans les premiers jours de carnaval, au mois de février, le prince eut l’idée de donner une collation à quelques enfants de grands qui avaient l'honneur de faire sa partie de billes et de jouer avec lui au colinmaillard. On fit de grands préparatifs dans son appartement pour cette petite fête ; les nains furent chargés de servir les convives. Le prince mangeait seul, à une

petite table, plus élevée que les autres ; Romulus était T. 1h 17

Chargé prés de lui du rôle &'écuyer tranchant et de celui d'échanson, tandis que les deux autres s’occupaient des enfants étrangers.

La reine vint, qui fit le tour de la salle du banquet. Klle but avec ces joyeux conviés; le prince héritier lui fit raison. Il avait les mêmes vins, les mêmes mets que les autres: cependant, Romylus prenait sûr une con. sole particulière les bouteilles et les plats qu'il devait jui offrir. Tout cela fut recherché par la suite.

Après le diner, il y eut comédie: tous y assistèrent. Le endemain, combat de taureaux où le jeune prince paaigsait pour la première fois. Il ne put supporter ce spectacle, poussa des cris déchirants, disant qu'il souffrait beaucoup et que s'était à cause de tout ve sang et des chevaux morts qu'il ne voulait plus regarder. On Femporta. I} dut se mettre au lit, Le soir, it fut beaucoup plus malade; le lendemain, beaucoup plus encore. Les médeëins prêtendireat que c'était a frayeur: mais Yousouf, dés qu'il leût vu, regarda tristemant la reine.

— Mon Dieu! qu'y a-t-t? demanda-t-elle en ke prenant à part.

— Hélas ! madame, il a le mel autrichien ; je le connais malheureusement trop pour m'y tromper, quelqué forme nouvelle qu’il puisse prendre.

— Quel est le mal autrichien ?

— Celui dont est morte la feue reine Louise, dont est mort Nada, le pauvre nain, dont va mourir ce charmant enfant.

— Il va mourir ?..

— Oui, madame, et bientôt, malheureusement! Je ne puis le sauver. Ne témoignesz rien ; mais prenez garde à vous, madame! Promettez-moi de prendre chaque matin une des pilules que je vous ai remises et qui vous préserveront ; sans cela, ils vous tueront aussi ; et que deviendra le roi, si vous n’êtes plus là?

— Je prendrai ces pilules. Hélas! pourquoi n’en astu pas donné à ce malheureux enfant? pourquoi lui ai-je fait donner cette succession, qui le tue? Je ne m'en consolerai pas. |

— Le roi, madame} songez au roi, ne songez qu’à lui; vous vous devez à sa vie, elle tient à la vôtre. Maintenant qu’elle va perdre ses espérances, l'Espagne attend que vous lui en présentiez d’autres.

— Oh! jamais plus! je ne veux pas faire mourir ceux que j'aime; je suis maudite, je ne puis toucher à rien.

Le petit prince mourut le lendemain, avec des symptômesextraordinaires, maisneressemblant point aux empoisonnments connus. Aussi ceux qui eurent des soupçons lesgardèrent pour eux ; Carrien ne prouvalecrime,

que l'assurance d’Ydusouf à la reine, laquelle ne se répandit pas. Ils crurent que Romulus avait versé ce poison le jour de la fête, soit à dessein, soit innocemment, plutôt l’un que l’autre; car cette méchante créature ne pardonpaït pas à l'enfant royal de s'être joué de lui. Ce qui confirma dans cette idée ceux qui examinaient le fond des choses, c'est que Romulus lui-même mourut peu de temps après, d’une maladie inconnue. Le comte de Mansfeld et le cabinet autrichien n'étaient pas gens à laisser vivre un complice qui pouvait parler. Cette mort de son jeune parent plongea la reine dans une tristesse que rien ne peut rendre. Elle ne quittait plus sa chambre ou celle du roi, refusait toutes les promenades, dépérissait à vue d’œil, et ne s’occupait qu’à prier Dieu, à soigner le roi et à travailler pour les pauvres. M. de Darmstadt, l'amirante, qu'elle avait fait revenir, lui faisaient leur cour à l’accoutumée. Ils ne parvenaient plus à lui arracher un sourire; elle semblait une morte, oubliée devant son tombeau.

Le malheureux état du roi s’aggravait. Yousouf ne cachait ui au conseil, ni surtout à la reine, qu’il était

à bout de ses moyens; que peut-être il prolongerait sa vie quelques courtes années encore, mais qu’on ne lui verrait plus que de faibles intervalles de raison. Il fallait donc ne pas tarder à décider encore une fois du sort de l'Espagne et à donner cette couronne que Dieu ne voulait point apparemment ôter à ceux qui la convoitaient, puisqu'il dérangeait les plans les mieux ourdis.

Le comte de Mansfeld triomphait. Bien que le séjour de l'Espagne lui fût devenu insupportable depuis sa déconvenue, il ne voulait cependant pas la quitter sans avoir accompli son œuvre, et revenir près de son maître, s'il n’avait en mains le testament réparateur. Il mit donc tout en mouvement pour réussir.

Une circonstance, indifférente en elle-même, lui prouva que son pouvoir avait baissé. La duchesse de Vil- Jlafranca mourut. Il voulut donner pour camarera-mayor à la reine la duchesse d'Ossone, une des âmes damnées de l'Autriche ; il en parla avec un ton presque de menace à Porto-Carrero, et, malgré tout cela, l'influente de la reine prima la sienne. Elle obtint la duchesse de Linarès, qui ne devait plus la quitter et qui fut pour elle une véritable amie. Mansfeld eut beaucoup de peine à en prendre son parti.

1l intriguait de toute façon, mais la Berlips intriguait peut-être encore plus que lui, non pas pour le

même motif, mais pour se faire donner de l'argent et pour placer sa famille. Elle prenait de toutes mains. Elle eut le front de demander au roi, à qui elle plaisait parce qu'elle flattait ses manies, le bénéfice d’Archimandrite-le-Minime, qui vaut quatre-vingt-dix mille livres de rente, et, qui pis est, elle l'obtint. Elle faigait signer à la reine des pétitions qu'elle portait ensuite aux ministres. Ceux-ci croyaient obéir à la souveraine, qui, la plupart du temps, ne savait pas même le nom de ses protégés, et que la Berlips intéressait en lui demandant son secours pour les malheureux. C'était un scandale dont Anne ne sé doutait pas et ne se souciait guèêre.

Elle ne voulait plus intervenir pout lé testament; un découragement profond #’ermparait d'elle. On ne peut savoir comment tout cela aurait fini, si une autre intrigue, plus vaste et plus forte encore, he fût venue tout décider, pour le moment du moins; car cette malheureuse Espagne ne pouvait pas plus élever de roi que feu notre régent de Francs, M. le duc d'Orléans, ne pouvait élever de gouverneuts..

Le roi d'Angleterre, Guillaume, haïssait Louis XTV et n’était pas payé pour l'aimer, il lui avait fait passer assez de nuits blanches. fl no put croire, après la mort du prince de Bavière, que notre roi laissât déshé-

riter tranquillement ses petits-fils, et, pour ptrevehir les guerres terribles qu’il prévoyait, il imaginh dé Partager d'avance la monarchit espagnole et de faire à Chacun sa part, en s’en ménageant uné bonné. Les négociations s’ehigagérent, et ce qui patüt inbut:

c’ést que Louis XIV ne s’y opposa point ët sé montré disposé à prendre ce que l'on voudrait bien di dons heï. La difficulté vint de l'ethperéur, qüf, malgré deé aväntages magnifiqués, réfusa het. I lui fallait tout. ï parla très-haut, répondant aux propositions, rttérné aux menaces, car on he les lüi épargha point, que le roi d'Espagne était le chef de éa maison, son allié naturel, et qu il ne le laisserait pas dépouillet vivant, lors même que toute l’Europe sé touliseralt tontré Pui, ainsi qu’on le lui annonçait.

L fit plus, il fit prévenir le roi d'Espagne. Mansfeld arriva au paläis, ses dépêches à Îa inain, força presqué la porte du roi, qui était fort malade, et lui annoncé tout d’une pièce ce qui se tramait contre lui. I avait prévu d'avance l'effet de cette nouvelle, et il eût volontiers- payé le roi Guillaume pour en avoir eù l'idée.

Charles Ï, à moitié assoupi dans son fauteuil, se releva tout d’un saut.

— Répétez ceci, monsieur, répétez, je vous prie.

L'ambassadeur répéta avec de nouveaux commen taires.

— Et c'est ce roi de hasard, ce voleur de trônes, qui vient parler de me dépouiller ainsi! et mon cousin, mon frère, le roi de France y consent, et tous les souverains y consentent] l’empereur seul soutient la prérogative royale, et s'oppose à ce qu'on me fasse ce sanglant outrage! Ah! disposer sans moi de ce qui m'appartient! Ah! ils n’en sont pas où ils pensent, et ils n’en disposeront pas, je vous en réponds. Qu’on assemble le conseil, je le présiderai sur-le-champ.

- Un peu de vie revint à ce cadavre, à la grande joie de Mansfeld, qui se promettait bien d’en profiter.

. La reine craignit que cet emportement ne lui fit mal, et tâcha de le ramener à plus de calme; sa voix, pour la première fois, fut impuissante. Le roi entra au conseil sans le faire venir dans sa chambre, devant elle, comme il le faisait souvent.

— Ah! dit-elle à la duchesse de Linarëès en retournant chez elle, ma chère duchesse, ils vont l'emporter, et maintenant tous leurs crimes auront réussi.

Malgré sa parenté proche avec l’empereur, elle ne pouvait supporter l'idée de voir triompher le crime, et d'assister, sans essayer d'y mettre obstacle, à ce quelle regardait comme un malheur pour le roi et pour l’Es-

pagne. Gette circonstance inattendue brisait toutes les trames qu’elle s'était efforcée de nouer. Il fallait ‘maintenant attendre et se taire.

Deux heures après, le roi la fit appeler et lui annonça qu'il venait de faire l’archiduc, second fils de l’empereur, roi d'Espagne et des Indes.

— C'est maintenant une chose décidée, sans rémission et sans retour, l’archiduc est mon héritier. Je devais bien cela à l'empereur, qui seul m'a soutenu contre cette ligue de souverains, acharnée à me dépouiller. C’est, d'ailleurs, le rêve de ma vie, je vais brancher ma race, comme Charles-Quint, et la puissance de la maison d'Autriche est désormais inébranlable.

— Que ta volonté soit faite, sire! reprit tristement la reine; puisses-tu ne t'en repentir jamais! Ce que je veux, moi, ce que je demande, c’est que tu prennes plus de soïn de toi-même, c’est qu'après cette grande action accomplie, tu laisses le soin des affaires au conseil institué pour les connaître. 1l te faut le repos à présent, mon cher sire, le repos prés de moi, avec tes souvenirs.

— Ah! oui, le repos! Louise! et toi, ma pauvre Anne! toi qui souffres, toi qui m'aimes et qui as pris de moi et pour moi une si douloureuse vie!

298 LES DEUX RBINES.

La reine 1eva les yeux au ciel et joignit les mains dans une prière “muette. Charles IL venait d’avoir un de ces éclairs de sensibilité, qui laissaient entrevoir son âme, et qui avaient fait sa tendresse pour lui.

— Ne songe pas à moi, reprit-elle ; songe à toi seul. Je veux t’emmener bien loin dans quelque coin retiré où les bruits du monde et des affaires ne t’arrivent pas. Là, j'en suis sûre, par mes soins, Je te guérirai.

— Chère reine

Grois-moi.. Tu viens de donner ton royaume à l'héritier que tu as choisi. Livre-le dès ce mortient, abdique, retire-toi, comme ton glorieux ancêtre Gharles-Quint ; viens avec moi, nous trouverons bien un asile daus tes vastes États. Nous vivrons entourés du peu d’amis fidèles que nous laissera notre médiocrité; uou$ ne demanderons pas grand’those à ton sucoesseur, pour lui avoir tant donné, seulement Pin dispensable, pour de pas être malheureux. Ils reprendront ces joyaux, je me ferai fermière, tù marcheres au grand air, tu n’aufas plus de chégrins, de soucis, et ta redeviendrag toi-même. Le veux-tu ?

Le roi souriait en l’écoutant. Il avait réellement repris ses ésprits pour une rhinüte ; celg ne dusmit guôre davantage,

— Comment! tü tonsentirais À ne plus être reine! Ce

t'est dôric pab parce que je suis roi que tu in'almes, me chère AnneŸ td th'âfies pout moi, pout moi sëbl?

N6 plus être reine! ahf Charles, quel beau jour : due célui où je serai libre lé cette chaîne si pesänte | — Anne, Dieu m'a imposé un fardeau, reprit-il d'ütié voix gréve et imposante ; ce fardeau, je dois le porter, je le porterai jusqu’à la fin. Si tu m'aimes, si td és réellemetit mon aribe garden, tu ne peux penser à m'ôtet cette couronne brûlante dont mon front est endélôti. C'est mon devoir, et, le devoir, il faut l’accoriplir.

I y avait encore à du héros, dd descendant dé Chariés-Quitit ; tout dé suite la folie prit lé dessus.

— Enfin, quittet l'Ééctirial, qtittet ia Louise adorée, ne pas la voir, ne pas répüser auprès d'elle Ÿ Oh! fbre même que je devrais souffrir mille fois davantage, je n'y corisehtirais point. Un ennemi seul pourrait ie le conseîïller. Croië-td qué tt iné consoléraig d'elle Ÿ

Et il potissa de ces cris qui déchiraietit le cœut dé la reinë, que rien n'apaisait, qi dégénéraiénit souvent en convulsions. Ensuite, il tombait comme mort. Ces crises duraient deux ou trois jours, élles arrivaient d‘habitude aprés duélque impression forte, ét certes celle de cé partage ét de ce testament aufaît suffi. Il en fut comme à l’ordinäiré. La reihé, en ces occasions, ne Îé

300 LES DEUX RRINES.

quittait pas un instant. Elle ne permettait à personne de le soigner. Yousouf et elle se multipliaient. Les familiers du palais en étaient touchés jusqu'aux larmes, on y vénérait la reine comme une sainte ; c'était surtout une martyre.

Peu de temps après cette victoire remportée, Mansfeld demanda à quitter l'Espagne ; il pouvait se reposer, sa besogne était terminée. Il partit joyeux et léger, eomme si sa conscience n'était chargée de rien,

— J'ai fidèlement servi mon maître, dit-il à M. de Darmstadt ; j’ai tenu toutes les promesses de mon serment. L'empereur doit être content je m'en retourne à lui pur de tout reproche. J'ai accompli ma mission, le trône d'Espagne est assuré à la maison d’Autriche ; je pars content, je puis me reposer. Quant à vous, mon cher prince, vous voilà aussi haut que vous pouviez monter. Si vous n'êtes pas un ingrat, vous m'en saurez gré, et vous me revaudrez cela plus tard, si j’en ai besoin. Je ne sais pas bien au juste si vous ne vous êtes pas joué de moi. Il se peut que vous ayez quelquefois ri avec la reine de ce bon ambassadeur qui se croit rusé et que l’on trompe comme le Cassandre de la comédie italienne. Dans tous les cas, je vous le pardonne : j'ai réussi, le succès rend indulgent. J'ai réussi, non pas tout à fait comme je l’espérais ; mais enfin j'ai

réussi, c’est l'essentiel. Adieu donc! bonne chance pour le reste de vos jours.

R croyait avoir rendu de grands services, il se croyait nécessaire, indispensable à son maître : il fut promptement disgracié et exilé, sans pouvoir revenir. Peut-être eut-il quelques remordg dans sa retraite, peut-être les fantômes de Louise d'Orléans et du prince de Bavière vinrent-ils l'y chercher dans ses nuits d’insomnie. Je l’ignore, mais assurément, s’il fût resté au pouvoir, il ne les aurait même pas regardés

À propos de fantômes, je touche au terme que je me suis imposé pour celte histoire d'Espagne en déshabillé, et me voici obligée, pour amener le dénoûment, de faire intervenir un fantôme, comme dans les tragédies grecques. Ce n’est pas ma faute, je ne l'invente point, je raconte ce que je tiens d’un témoin digne de foi, qui a tout vu. En Espagne, les choses ne se passent pas comme ailleurs. Ce pays où les superstitions sont vivantes, où les miracles se font, où les spectres marchent, est pour moi plein de terreurs et de mystères. J'ai souvent dit à ce pauvre Darmstadt qu'il fallait un amour tel que le sien pour y demeurer seulement vingt-quatre heures.

Ma fille, qui a toujours été une positive personne, | ajoutait : |

302 LES DEUX RBINES.

= É$ puis, madame, it fallait aussi étre grand d'Espagne de première classe, colonel du tégiment allemand de la reine, maître de Madrid par ia favéur de la souveraine, et vice-roi de la Catalogne !

Elle avait peut-être raison ; moi, je voulais que ce fôt l'amour. Les jeunes d'aujourd'hui en savent plus long que nous sur les secrets de la vie,

Ravenons aù fantôme. Quand je pense à ce qui va suivre, je regarde autour de fmoï, dans ma chambre, . et, si je suis seule, je sonne un domestique, auquel je dirais volontiers que je suis charmée de le voir, tant j'ai peur. M. de Voltaire se moque de moi, et M. Duclos me disait hier que je manquaïs de philosophie, Gest une nouvelle vertu qu'ils ont inventée, ne pouvent avoir leë autres, qui les géneraient ; celle-là n’est qu’un mot élastique, qu’ils arrangent suivant leur caprice. Je n’en veux point.

Lä pauvre reine Anne avait grand besoin de philosophie dans la tristebse où elle vivait; elle ne la pratiquait guère, tédnmoins. Un matin, le roi dormait, après une nuüit ägitéo: elle venait de rentrer chez elle, lorsque la duchesse de Linarès, à qui elle avait demandé quelques instants de solitude, reparut sans étre appelée.

… Le roi est éveillé ? demanda Anne de Neubourg, qui ne pensait qu’à lui.

LES DÉUX RÉIKES. 308

— Non, Madäre; t'est Yousouf, qui insiste pour voir Votre Majesté : il a, dit-il, absolument besoin de lui parler pour une chose importante.

…— Qu'il vienne! qu’il vienne!

Elle pensait à quelque révélation sur l'état dù roi, et l’éttendit avec anxiété: peut-être était-ce sa mort prochaine telle allait apprendre!

Le médecin etitré, ferma la porté ét s'approth4 dé la reine, qui ne lui laissa pas le temps de parler et qui l'intetrogea sur là santé de Charles.

— ]l repose, mâdätne; rien de nouveati, aïctm äccident à craindre pour le moment. Je viehs de le voir en rentrant ou palais. Ce ñ'est pas de lui queje désire vous entretenir, c’est d'un fait bien étrange, prébqtie incroyable, auquel ma raison se refuse ét qu’Îl me faut accepter, néanmoins.

—— Qu'est-ce donc?

= Getté nuit, vers déux heurés, 16 inajordome du duc d’Astorga eët venu mie réveiller de sa part. Votre . Majesté m'avait renvoyé, le roi étant très-calme et ne devant pas avoir besoin de mon secours, sûivant toute apparence. Je courus chez mon maître, qui sans doute ne m’appelait pas pour une bagatelle à pareille heute. Je le trouvai dans sa chapellé, d'où il ne sort presque pas ; il n’est plus que l’ombre de lui-même ; sa dou-

leur a attaqué son cerveau, et elle est devenue maintenant de la folie.

— Le malheureux!

— (Cette chapelle étincelait de lumières ; la statue de la reine.en était entourée comme dans une chapelle ardente. M. le duc était assis en face d'elle, seul, et la regardait. Quand j’entrai, il ne détourna pas les | yeux et s’informa seulement si c’était moi. Quand j'eus répondu que oui :

« — Yousouf, dit-il, je t'ai fait appelær, parce que je ne veux plus retourner au palais, et que, cependant, je dois obéir à l’ordre que j'ai recu.

» — Comme il plaira à Votre Excellence, monseigneur. |

» — Yousouf, elle m'est apparue.

» — Qui cela, monseigneur ? -

» — Elle! fit-il avec un mouvement d’impatience, et en me montrant le tombeau, comme s’il ne pouvait parler que d'elle au monde. Elle m'est apparue plusieurs fois. Cette nuit encore, elle s’est levée, et elle m'a parlé. »

— Je crus que sa folie devenait plus grande, et je voulus lui tâter le pouls; il me repoussa.

« =— Je ne suis pas fou, Yousouf, je te dis la vérité, et tu vas en convenir tout à l'heure. Elle m'a parlé,

te dis-je, et de choses graves pour l’Espagne. Retiens bien ce que tu vas entendre, afin d'aller le répéter à celle qu'ils ont faite reine, car il faut qu’elle obéisse. »

— Alors, madame, pour preuve de la vérité de ce qu'il allait dire, il m'a raconté mot pour. mot nos entretiens, à vous et à moi, lorsque nous veillons la nuit le roi, lorsque nous sommes seuls, et que nul ne peut nous entendre. Il m’a raconté vos larmes et votre désespoir, les douleurs que vous m'avez confiées, à moi, et qui sont ensevelies dans mon cœur. Bien plus : il m’a parlé du prince de Darms:adt, du prince de Bavière, de ce malheureux enfant, mort comme elle ; de l’essai fait par moi, connu de moi seul, pour le sauver, car, vous-même, vous l’ignoriez. J'ai composé, dans cet espoir suprême une potion où j'ai réuni les substances les plus opposées. Je nai pas réussi, je n'en ai pas parlé, et il Le sait, lui qui jamais n’a oui prononcer le nom de ces substances! Me voyant étonné et convaincu, iLa repris :

« — Tu me croiras, maintenant, n'est-ce pas? Va trouver Anne de Neubourg. Dis-lui que le testament du roi doit être cassé; dis-lui que Dieu ne veut plus de la maison d'Autriche en Espagne, ses crimes ont comblé la mesure. Les enfants du dauphin sont les héritiers légitimes ; il faut que justice soit faite.

306 LES DEUX REIRES.

Qu’Anne de Neubourg travaille dans ce sens-là, si elite veut avoir un instant de repos en ce monde et dans l'autre. »

— Voilà, madame, ce qu'il m'a chargé de vous répéter, en ajoutant que vous seriez aidée d'une façon que vous n’espérier point ; qu'il ne fallait pas vous décourager s'il survenait des obstacles; que, peutêtre, vous seriez repoussée et méconnue, mais que, pourtant, vous parviendriet à votre but. Si vous refu- 86z de m'entendre, vous serez tourmentée à votre tour jusqu'à ce que vous ayez cédé.

La reine n’en pouvait croire ses oreilles. Bille connoissait Yousouf, sa parfaite intégrité et sa grande science; dans une autre bouche, elle n’eût ajouté aucune foi à ces paroles. Mais lui! I ne lui était pas permis de douter.

— Hélas! répliquast-elle, que puis-je faire? Je le rai, je vous le jtire; mais serai-je écoutéet? Je haïs la maison d'Autriche; depuis la mort de mon pauvre cousif, depuis la tentative faite contre mon honneur du sujet du prince de Darmstadt , je désire tourner les idées du roi vers la France, car c’est juste. Louise d'Orléans, si réellement elle est apparue à d’Astorga, y sera plus puissante que moi par soû souvenir. Qu'elle m'aide ; aü moins, j'éssayerai.

Le reine, après Cet entretien, pensa beaucoup à ce qu'elle devait faire pour la réussite de ses projets. Elle connaissait les dispositions du roi. Tous les jours, s’applaudissait de son œuvre et 8e félicitait de l’avoir accomplie. M. d’'Harrach, le nouvel ambassadeur dé l'empire, ue le quittait presque point et 8e mélait déjà de tout, comme s’il eût été le maître. I! comblait le roi de soins et de présents de la part de son maître. La manie des coquilles avait passé, pour faire place à celle des pierres grévées. L'empereur faisait fouiller l'Italie dans tous les sené, pour lai en envoyer de nouvelles. Charles II ne parlait que de soh bon cousin, que de l’archidue, son héritier, lorsqu'il n'entrait pas dans ses accès, dans ses humeurs noires et dans 8es regrets passionnés pour Louise d'Orléans.

Anne de Neubourg était, au milieu de tout cela, comme une martyre, comme une suppliciée; elle faisait pitié à tous ceux qui la voyaient. il échappe à une de ses 8 femmes de dire :

— Pour vingt couronnes, je ne voudrais pas être à la place de cette malheureuse reine-là !

Elle ne sortait qu'avec le roi, dans un carrosse fermé de rideaux de cuir, ne parlant qu'aux personnes de sa maison, et voyant seulement ses deux amis, M. de Darmstadt et l’amirante, sans cependant leur raconter ses chagrins, qu’elle renfermait tout en ellemême, comme son plus précieux trésor ; car ses douleurs, c'était son amour. |

Le lendemain même de cette nuit mémorable, la reine envoya chercher l’amirante. Elle avait bien réfléchi ; quoiqu’elle fût moins sûre de lui que de Darmstadt, il était Espagnol, ce n'était pas à un étranger d'intervenir dans les affaires d’Espagne. L'amirante était connu pour ses inclinations autrichiennes; néanmoins, elle essaya de se servir de lui, sauf à prendre un autre ambassadeur, si celui-ci ne réussissait pas.

L’amirante vint à l'heure convenue. La reine lui parla d’abord de choses indifférentes, elle hésitait encore. Enfin, comme il s'étonnait de son message pressant, se traduisant par des lieux communs, elle reprit le courage de s'expliquer. |

— Je vais vous donner une mission, monsieur l’amirante, et je vous prie de la remplir aujourd’hui même, quelque surprise qu’elle puisse vons causer. Vous connaissez peu le prince d'Harcourt, je crois.

— J'ai, en effet, très-peu de relations avec l’ambas-

sadeur de France; il sait que je ne suis point Français, et nous ne nous recherchons guère. |

— C'est pourtant chez lui que je vous envoie aujourd'hui, après que vous m'’aurez donné votre parole de ne révéler à qui que ce soit ce que vous irez lui dire de ma part.

— À l’ambassade de France? C’est étonnant! je ne comprends pas ce que Votre Majesté a de commun avec ce nid d’intrigues et de déloyauté. Néanmoins, je lui donne ma parole de ne jamais révéler à qui que ce soit ce qu’elle daignera me confier.

— Monsieur l’amirante, il faut que le testament du : roi soit cassé et refait en faveur du duc d'Anjou.

— Est-il bien possible, madame, que ce soit. vous qui parliez ainsi? |

— Oui, monsieur, et, comme vous êtes à moi, qu’on le sait, je ne puis envoyer personne mieux que vous porter, de ma part, à Louis XIV des paroles de conciliation.

— Je ne sais si je dors ou si je veille. Votre Majesté oublie donc que j'appartiens corps et âme à l'illustre maison d'Autriche ?

— Je sais que vous êtes mon ami et que vous ne refuserez pas de me servir.

— Madame, ce n’est pas vous servir, c’est vous

510 LES DEUX REBINES,

perdre. Vous ne réussirez point : le testament sera maintenu, et l’Autriche ne vous pardonnera pas éette tentative avortée. D'ailleurs, dans quel but? qu’y pouvez-vous gagner?

— Obéissez-mof, monsieur, sans vous inquiéter des suites ; j'ai mes raisons.

L'amirante employa tous les moyens pour décider la reine à changer d'avis, à ne pas se lancer dans une voie perfide, remplie de dangers, et où elle succomberait indubitablement. Étle s'en défendit avec tant de fermeté, qu’il chercha un motif secret sous cette volonté. !1 crut l'avoir trouvé dans une feinte, pour découvrir les desseins de Louis XIV, en ayant l'air de le servir. |

La reine ne le détrompa point, dans l'espérance qu’il y mettrait plus de rèle, et il en resta convaincu. Il s’en alla done chez M. d’Harcourt, lui fit la proposition, que celui-ci accueillit avec une vive joie, voyant sa fortune faite, s’il apportait à la France cette succession st ardemment convoïtée. Ï se confondit en remerciments pour la reine, qu’il n'osa pas aller voir, dans la crainte d'attirer l'attention, et se hâta d’envoyer à Marseille un courrier dont il attendit le retour avec une vive impatience.

A son grand regret, le courrier revint avec un refus.

LES DEUX RAINES. a14

Le roi avait eu la méme pensée que l’amirante; il voyait un piége dans cetta offre de la reine, et il préféra s’en tenir aux conditions du partage, reconnues par toute l'Europe, excepté par l’empereur.

La reine vit ainsi se réaliser la prédiction du fantôme : elle était, en effet, méconnue et repoussée. Son premier mouvement fut un découragement profond.

— Ah ! dit-elle à Yousouf, préviens ton maître que je ne ferai rien, que je ne puis rien ; tout ce que je touche sa gâte sous ma main, Je n’en veux plus entendre parler.

La réponse fut faite, at le duc répondit à son tour que la reine avait tort, qu’elle et le roi ne seraient \ plus tranquilles avant que cette œuvre ffñt terminée, et que le roi en souffrirait tout autant qu’elle.

En dépit de cette prophétie, Charles lI se trouva un peu mieux pendant plusieurs jours, et Anne n'éprouva rien de plus qu'à l'ordinaire.

J'ai besoin de m’appuyer de émoignages pour la fin de tout ceci, at je retrouve une nouvelle lettre de la duchesse da Linarès, à laquelle M. de Darmatadt avait écrit à ma prière, et qui confirme mon récit de point en point, Elle n’a pas quitté la reine dans ses dernier moments, et, depuis, elle est restée sa meilleure amie, et personne ne pouvait être mieux renseigné qu’elle.

Une semaine environ après cette tentative avortée, la reine était seule le soir, fort tard, dans ce même oratoire où le père Sulpicio venait torturer la pauvre Louise d'Orléans. Elle avait essayé de prier, la prière était restée sur ses lèvres; elle avait lu quelques pages d’un livre de piété allemand, il s'était échappé de ses mains; elle pensait à sa triste destinée et déplorait son sort. Son beau fleuve du Danube lui apparaissait comme dans un rêve, elle voyait ses parents, ses amies d’enfance, elle voyait cette vie joyeuse et douce qu'elle avait menée jusqu’au moment où on lui avait placé sur la tête cette couronne d’épines. Toutes ces pauvres reines d’Espagne se mouraient de chagrin.

Tout à coup, il lui sembla entendre un léger bruit, elle tourna vivement la tête et aperçut derrière elle une forme blanche, prenant de la consistance à mesure qu’elle la regardait. Malgré la fermeté de son cœur, elle sentit une sueur froide couler sur son front; mais elle ne pouvait détourner les yeux de ce spectre, qu’elle reconnut parfaitement pour la jeune reine.

Le fantôme ne lui parla pas; mais il lui montra d'un airirrité la porte conduisant à l'appartement du roi ; son geste était un ordre précis. Anne essaya de prononcer quelques mots; la frayeur glaçait ses sens, elle fit un signe de consentement. Le doigt resta toujours tendu,

comme pour lui enjoindre de ne pas tarder davantage. La reine, mue par un autre volonté que la sienne, qui la dominait, se leva et fit quelques pas vers la porte ; elle se sentait portée pour ainsi dire, et ces yeux de feu la suivaient toujours.

La duchesse de Linarès, la comtesse de Berlips et une autre dame étaient dans le cabinet à côté: elles virent entrer Anne, se soutenant à peine, très-pâle, et qui leur montra son oratoire, en leur disant :

— Allez, et dites-moi si vous ne voyez rien là.

La duchesse entra, regarda partout, et n’aperçut rien de plus qu’à l'ordinaire. L'autre dame l'avait suivie, pendant que la Berlips s’empressait autour de son élève. Cette autre dame avait été auprès de Louise d'Orléans, comme elle était près de celle-ci, pour s'occuper de ses atours; elle avait un goût merveilleux.

— Ah! dit-elle, tout en entrant et spontanément, comme cela sent la feue reine ici!

Marie-Louise se servait d'une senteur qu’elle faisait venir de France et que personne qu'elle n'avait en Espagne. Ses habits et sa peau en étaient imprégnés de façon à laisser comme une traînée après elle. C'étaient les carmélites de la rue du Bouloy à Paris qui la composaient. On ne pouvait la méconnaîitre, et rien de

T. Li.

plus frappant que lexclamation de cette dame, qui n'était point prévenue.

La reine, un peu remise, dit à ses dames de se retirer, qu’elle allait chez le roi. Elle ne leur fit point part autrement de sa vision ; le lendemain seulement, elle raconta tout à la duchesse. Ea reine fut tout étonnée et cruellement frappée de trouver Gharles IL assis sur son lit, les mains étendues, les yeux hagards, et murmurant des paroles incompréhensibles. N semblait eccupé d’une vision et répondait à des questions qu’on lui adressait. |

— Non! non! je ne le veux pas. La France, Dieu nous en préserve !.… Tu le veux ?.… Je t'en supplie, reste !.… Ohf reste F.. ;

D joiïgnaït les mains, il sembleït dans une extase: ses cris se faisaient entendre jusqu’h fond de ses appartements. :

— Marie-Louise ! reste! restef.. Je le ferai, je le ferai. Reste! oh! reviens.

Et bien d’autres phrases que lui seul pouvait comprendre, mais que la reine devinait, d'après ce qu'elle avait vu et entendu elle-même. Évidemment, cette vision devait les poursuivre tous les deux. La nuit tout

‘entière se passa pour le roi dans des crises horribles. H n'avait jamais été dans un pareil état, et, pendant trois

jours, Yousouf, malgré sa science, ne parvint pas à lui rendre le calme, à lui procurer même un instant de sommeil, Le spectre était là sans cesse, lui parlant, le menaçant, ou bien lui prodiguant des mots de tendresse, suivant qu’il se montrait plus ou moins docile. Yousouf croyait qu'il n’y résisterait pas; cependant, après ces deux ou trois jours, il revint non pas à la raison, mais à la vie.

Ce qu'il y eut de plus étrange encore, c’est qu’à la même époque, le cardinal Porto-Carrero fut obsédé aussi de la même vision et des mémes ordres. Tous ses rêves la lui représentaient et il entendait comme des voix qui lui criaient :

— fauve l'Espagne! sauve le roi!

Et, certes, le cardinal n'était point un esprit faible, ni facile à frapper. Il fit venir son confesseur, homme d'esprit, auquel il raconta ce qu’il appelait les humeurs sombres de son cerveau en lui recommandant de n’en rien laisser savoir à l’inquisition, attendu qu'on le brülerait comme sorcier, ou tout au moins comme hanté par les esprits.

Le confesseur lui répondit qu'il ne fallait pas traiter la chose légèrement, et que, si la vision se représentait, c'était par la volonté de Dieu; que, par conséquent, son devoir serait de travailler à ce qui lui était ordonné :

par la voix du spectre. Le cardinal avait peine à se rendre; il prétendit encore que c’était une vapeur de son cerveau, causée par des digestions difficiles, ou par un excès de travail. Le confesseur soutint son dire, et s’y employa si bien qu'il décida le président du conseil, surtout en lui racontant ce qui était arrivé à la reine, chose qu’il savait par la duchesse de Linarès.

Tout marchait donc vers ce but. Le cardinal apprit que le roi était fort mal, et il attendit .un éclair de mieux, pour tenter sa démarche. A peine eut-il prononcé quelques mots, que Charles II linterrompit.

— Vous aussi, lui dit-il, vous aussi, vous voulez que je dépouille ma maison pour enrichir mes ennemis ?

Le cardinal lui expliqua toutes ses raisons, dont la moindre fut la justice et le droit, toutes les autres étant puisées dans l'intérêt de l'État. Charles II, assez lucide en ce moment, lui répondit qu’il ne pouvait accepter cette nécessité comme un cas de conscience, à moins qu’on ne voulût consulter le pape; mais ce que Sa Sainteté dicterait, il le ferait sur-le-champ, ne voulant pas désobéir en même temps à Dieu et à son représentant sur la terre.

Porto-Carrero mettait d'autant plus de zèle à soutenir cette cause, qu'elle était celle de sa vengeance. La maison d'Autriche l’avait trop offensé pour qu'il lui

pardonnât jamais, et rien ne pouvait lui être plus agréable que de contribuer à lui enlever l'Espagne. La lettre au pape fut écrite immédiatement et partit le jour même.

La reine saisit cette occasion d’obéir aux commandements qu’elle avait reçus; elle parlait sans cesse au roi des propositions du cardinal, de ce qu'elle et lui avaient entendu, des ordres donnés par le spectre de Marie-Louise. |

— C'est la volonté du ciel, sire, obéissez ?

— C'est peut-être l'esprit des ténèbres qui revêt cette forme chérie pour m'égarer. Anne, il faut attendre la réponse de Sa Sainteté; elle nous guidera dans ce dédale où nous sommes , nous nous sourmmettrons à ses ordres en bons chréliens.

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