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Elle ne s'était point prétée à leurs vues. Bien loin de profiter de son crédit pour diriger le roi dans le sens où ils désiraient le voir marcher, elle avait employé son pouvoir sur lui pour le ramener peu à peu à des idées moins excessives, pour lui faire voir la religion et la politique sous de nouveaux aspects, pour l’entraîner vers la France, en un mot. On ne tarda pas à s’en apercevoir, et, dès ce moment, on ne peut 8e le dissimuler, sa perte fut résolue.
Si le roi mourait sans héritiers, à qui laisserait-il ses couronnes ? A qui appartiendrait ce joyau magnifique°? La maison d'Autriche ne voulait à aucun prix le laisser échapper, et Louis XIV n’abandonnait pas les droits que Monseigneur tenait de la reine Marie-Thérèse ga mère et de la reine Anne son #ïeule.
Tous les yeux de l'Europe étaient fixés sur cette cour de Madrid, où uñe jeune reine vivait et souffrait. Son cœur ne combattait plus l'attrait qu’ellé ressentait pour le duc d’Astorga; elle l’äimait, mais d’ün amout aussi noble, aussi pur que celui qu’il ressentait luimême. Pénétrée de ses devoirs dé reine et de femme, elle veillait sur ses regards, sur ses paroles. Peutêtre le duc savait-il qu'il était aimé; mais, assutéttient, ni un mot ni un geste de la reine ne l’en avaient pu convaincre.
1 avait gardé la méme place et la même situation. Remplissant exactement sa charge, voyant la teîte chaque jour, à chaque instant, il se contentait de te bonheur, et ne se permettait point d’en réver d'autre. Ni les supplications de sa famille, ni même les ordres du roi ne le décidèrent à se marier. Sa race ne devait point finir puisqu'il avait des cousins de son nom, et il ne se croyait pas Obligé à autre chose envers là postérité. La reine elle-même lui dit un jour, avec le cœur brisé peut-être :
— Duc d’Astorga, le roi veut que vous vous mariiez, et, moi, je vous le demande.
— Madame, ma vie appartient à Votre Majesté et au roi son époux; mais mon cœur et mon bonheur sont à moi seul et je ne les engagerai point. Daignez me pardonner,
Depuis lors, elle ne lui en parla plus et ne se souci probablement pas de lui en parler.
Il existe à Madrid une église célébre par les pèlerinages qu'on y fait, où le roi et la reine vont quelquefois en grande pompe, soit pour rendre des actions de grâce, soit pour demander quelque faveur et faire des vœux magnifiques. CGette église est Notre-Dame d’Atocha.
Au moment où nous allons retrouver Marie-Louise, elle se disposait à partir avec le roi pour une de ces
pieuses visites. On avait persuadé à Charles II qu’une neuvaine pour supplier le Ciel d'envoyer un héritier de sa couronne, serait d’un bon effet dans le peuple. Il n'avait eu garde de refuser. Sa dévotion peu éclairée se rattachait à toutes ces pratiques.
La reine s’y soumettait sans espoir ; elle ne pouvait croire à un miracle, et il fallait un miracle, selon elle, pour que cette union, stérile, cessât de l’être. Sa tristesse était grande; rien ne pouvait la distraire ; elle vivait comme une machine; ses seuls moments de joie étaient les moments de solitude où elle pensait à la France et aussi à cet homme qui remplissait son cœur en dépit de tous ses efforts pour l’en chasser.
Elle priait de toute son âme, elle demandait à Dieu de la sauver d'elle-même, de lui continuer sa grâce et de lui envoyer la force; car ses épreuves étaicnt grandes et lourdes.
Ce jour où elle allait à Notre-Dame d’Atocha, la duchesse d’Albuquerque, qui était restée sa camareramayor, lui dit en entrant dans son cabinet :
— Madame, Votre Majesté va être bien heureuse! il nous arrive une illustre Française qu'elle a connue sans doute à la cour : la comtesse de Soissons.
— Ah! s’écria la reine, sans doute je l'ai connue, quoique fort peu ; elle ne venait guère su Palais-Royal ;
Madame ne l’aimait pas. Je crois, cependant, qu’elle a été des amies de ma mère. Madame lui attribuait de grandes fautes et même des crimes, j'espère qu'elle s’est trompée. Que vient-elle faire ici ?
— Voir sa sœur, madame la connétable, retirée du couvent depuis la mort de son mari, et dont la vocation s’est vite envolée.
— La recevra-t-on à la cour? Elle a été chassée de France, l’année même que je vins ici, à cause de cette histoire de poisons et du procès de la Voisin.
— On a reconnu qu’elle n’était pas coupable, et, si elle ne rentre pas, c’est à cause des exploits de monsieur son fils, le prince Eugène, devenu un grand ennemi du roi votre oncle, ainsi que Votre Majesté le sait bien.
— Nous verrons donc cette comtesse de Soïssons. Je ne sais pourquoi je ne suis pas portée vers elle; c’est une prévention injuste, peut être; mais je me souviens toujours des conseils de Madame, nous répétant, dès qu'on prononçait son nom, que noûs devions surtout l'éviter.
La cérémonie fut fort longue et fort belle ; le roi resta agenouillé plus d’une heure, les mains jointes, marmottant des patenôtres et répétant en latin des oraisons qu'il ne comprenait pas. La reine priait en
français et du fond du çœur, Au moment où elle sortait de l’église, reconduite en grande nampe par le clergé, suivant l'usage, alle nagsa près d’une femme assez grande, à l'air majestueux, avec des yeux magnifiques, une haute mine, des cheveux presque blancs, des dents superbes, vétue de noir, avec un grand vaile de veuve.
Cette femme, placée sur son passage, comme pour attirer son attention, lg sajua profondément, et d’une façon toute différente de celles qui l’entouraient. La reine la remarque ; ella tressaillit et ne put retenir un mouvement de répulsion, lorsque ses habits la frôlèrent au passage. Jllui semble qu'elle l'avait déjà vue, quaique dans un temps éloigné,
Cette dame salua aussi le roi, en personne qui se croit le droit d’êtra bien reçue. Lorsque l’on fut dans les carrosses, la duchesse d'Albuquerque demanda à Marie- Louise si elle avait reconnu la comtesse de Soissons,
. r C'était donc elle ?
+ Qui, madame,
— Elle est bien changée, il me semble.
Elle a beaucoup souffert, madame; on n'est pas ateuséo de pareilles infamies saps être mortellement atteinte. | | | | — Elle ne me plaît pas, ajouta le roi. .
— Vos Majestés la recevrant-elles? Elle a réclamé. cet honneur, et M. le comte de Mansfeld, ambassadeur d'Autriche, ingiste fort pour qu’il ne lui soit pas refusé, ‘
— Mais sans doute, nous la recevrons; c’est la mère du prince Eugène; elle habite ordinairement la ville de Bruxelles, où je n’ai pas entendu dire qu'elle ait causé de troubles. C'est, d’ailleurs, une dame de haute qualité et de grand mérite; çe qui ne m’'empéchera pas de répéter qu’elle ne me plaît paint.
— Parce qu’elle est à moitié Française, continua Nada. F1 me semble qu’elle a racheté cette qualité et que le prince Eugène est en train de la lui faire pardonner, :
— Enfin, nous la recevrons, et la reine en sera bien aise. Elles parlerant leur jargon maudit, et elles se souviendront ensemble de leurs amis et de leurs fêtes. |
La reine, depuis longtemps, ne répondait rien à de pareils discours, elle s’était résignée à les entendre.
Le lendemain, la comtesse de Soissons fit prendre les ordres de Leurs Majestés sur le moment où elles daigneraient l’admettre à leur baise-main. Elle arriverait conduite par le comte de Mansfeld, qui voulait la recommander d’une façon toute particulière à leurs
bontés comme une des meilleures amies de son maître.
Le roi répondit qu'il la verrait le matin, et la reine avant ou après lui, et puis ensemble.
— Madame la comtesse aura l'entrée des cabinets lorsqu'il lui plaira d'y venir, ajouta Charles II, nous ne pouvons pas moins faire pour l’amie du chefillustre de notre maison.
La reine était en même temps contente et fâcie; elle avait si rarement l’occasion de parler de la France comme elle le voulait! Cependant, la comtesse de Soissons n’était pas la personne qu’elle eût choisie pour se rappeler son pays et sa famille. La connétable, qui valait mieux que sa sœur, n’avait pourtant point excité en elle de sentiments bienveillants; elle avait peur de ces Mancini.
Une heure avant celle qui avait été fixée pour recevoir la comtesse, le roi entra chez la reine, assez pâle et suivi de Nada, le visage bouleversé. Les nains vivent peu; ils ne sont point faits comme nous et la caducité leur vient de bonne heure. Romulus et lui ne semblaient pas devoir arriver à l’âge ordinaire des hommes. Ils se ridaient et se cassaient fort, surtout Romulus, plus vieux et plus difforme.
Cette petite figure émue et blafarde frappa la reine, qui, tout de suite, lui demanda ce qu'il avait.
— Quelque folie avec Romulus, comme à l'ordinaire, répondit le roi. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, ma reine. Je viens te prévenir que nous ne recevrons pas la comtesse de Soissons. |
— Etpourquoi?
— Le conseil s’y oppose; les princes étrangers n’ont aucun rang en Espagne; elle voudra élever des prétentions que nous n’admettons point; cela donnerait lieu à des difficultés. Il est préférable de ne la point recevoir.
La reine employait tout son pouvoir sur l’esprit de son mari pour le détacher de la ligue formée contre la France; par moments, elle réussissait à dominer cet ‘esprit hostile, elle espérait l'emporter sur les mauvaises influences dont le comte de Mansfeld était la principale; elle ne put cacher sa joie en voyant son influence méconnue et sa protégée réduite à vivre loin de la cour.
La raison que donnait Charles II n'était pas plaugible, cependant; ce ne fut qu'un prétexte.
Depuis plusieurs mois, il lui arrivait des avis continuels, par des lettres sans signature, qu’on voulait empoisonner la reine. Il n’en avait tenu compte, les regardant comme des mensonges et des calomnies inventées pour jeter le trouble dans le palais et faire accuser des innocents. Ge matin-là, comme Nada sortait pour faire sa ronde habituelle chez les pauvres pro-
10 LES DAUX AGINRS.
tégéa de sa maîtresse, à qui il distribueit des secours de 8a part, il rencontre une vieille femme française qui semblait Je gnetter et à qui il avait remis plusieurs fois des secours. Elle s’appracha aussi vite qua son état d’infirmité le lui permettait.
Dieu soit loué qui amène, mon hon petit protectour! ja veux aujourd'hui te rendra, ainsi qu’à ta maitresse, le bien que vous m'avez fait, Voici une lettre pour le roi d'Espagne ; remets-la-lui incontinent, toi qui le voig à toutes les heures, car cela presse. J’ignore de que contient ce billet. Il m'a été confié par une inconnu qui m'a seulement dit, en me Je donnant avec une pistole pour payer la commission :
s - Bonne femme, je remets entre tes mains la vie de la reine { que le roi ait se papier à l'instant, je le répète; il est peul-être déjà trop tard. »
La nain ne s'amusa pas à questionner la messagère, il savait où la rejoindre, et monta bien vite jusqu'à le chambre du roi, qu’il trouva seul avec son majordomemayor, et auquel il raconja ce qui venait de lui arriver. Le roi prit la lettre avec plus d’empressement que de prudence, et y trouva ces mots &
« Sire,
» Celui qui écrit ces lignes est un humble ami,
un devoué serviteur; il trahif, en ce moment, un secret qui lui coûtera la vie, peut-être; mais il ne peut laisser accomplir un crime épouvantable sans essayer de l’empécher. Votre Majesté va recevoir aujourd’hui une femme qui a empoisonné son mari, qui a empoisonné la mère de Sa Majesté la reine, et qui ne yient en Espagne que pour faire subir le méme sort à la reine elle-même. fi elle met le pied au palais, votre auguste épouse est perdue. Vous pouvez m'en croire, je le sais; car j'ai vu le poison entre les mains de ceux qui doivent s’en servir.
» Que Votre Majesté me pardonne; qu’elle ne cherche point à me conpaître, ai elle ne veut me créer des ennemis trop forts pour le peu que je suis et qui me feraient expier mon indiscrétion en m'immolant à leur sûreté, Surtout que cette lettre ne soit pas lue par ceux qui vous entourent et vous servent le mieux en apparence. Le fidèle nain et le duc. d’Astorga sont les seuls amis dévoués à Pinfortunée princesse condamnée à mourir et qui mourra; çar je ne serai pas toujours là pour vous avertir. »
Bien que le billet ne portât pas de signature, il était d'un style à inspirer la confiance. Les ayentures de madame de Soissons étaient connues dans toute l’Europe. Son départ de France, la façon dont Louis XIV
l'avait chassée pour la sauver, peut-être, du dernier supplice, ne laissaient aucun doute sur une accusation aussi vraisemblable. Le roi n'hésita point : il aimait la reine et la seule pensée de la perdre le mettait au désespoir. . a
— Cette femme n’entrera pas ici, dit-il, et, quant à la reine, je la sauverai bien malgré eux; je la prierai de ne manger ni boire quoi que ce soit, à moins que je n’y aie goûté; ils ne veulent pas me faire mourir, et, quand ils connaîtront cette précaution, ils y regarderont à deux fois. :
Le prétexte pour ne pas recevoir madame de Soissons fut d’autant plus promptement trouvé, qu'il-avait été agité Îe matin même dans le conseil. Le roi ne perdit pas de temps pour le faire signifier au comte de Mansfeld ; après quoi, il se rendit chez la reine, ainsi qu’on l'a vu:
Charles IL croyait cette affaire terminée et le danger évité. Le lendemain, comme il sortait de l'office et se disposait à s’en aller avec la reine au couvent des Ursulines, le comte de Mansfeld se présenta; malgré le refus du roi, il insista pour être reçu, et cela de telle : sorte, que le faible monarque ne trouva plus l'énergie nécessaire pour résister.
En entrant, le comte lui demanda d’un ton qui fri-
sait la menace à travers mille révérences, d’où venait linjure faite à la recommandation de son souverain, et pourquoi la comtesse de Soissons n'avait pas été admise à l'honneur de saluer Leurs Majestés ainsi qu’elles l’avaient promis.
Le roi essaya son excuse; le comte ne l’interrompit point, mais il répondit ensuite qu'avec là meilleure volonté, il ne pouvait croire cette fable. Le mot était si hardi, que Charles IT ne le comprit pas tout d’abord. Il ne le releva que comme une dénégation et non comme un démenti. L'ambassadeur reprit qu’il savait à quoi s’en tenir, mais que les choses ne pouvaient en rester là et qu’il regardait ce manque d'égards comme une rupture.
— J'ai mes ordres, ajouta-t-il.
— Eh bien, monsieur, nous ferons la guerre ! dit le roi avec une énergie qu'on ne lui connaissait point. Une guerre déclarée est souvent moins dangereuse que la trahison. |
— Qu'est-ce à dire, sire ? reprit l'impétueux Allemand, dont le flegme national et diplomatique avait fait place à une exaltation orgueilleuse; faut-il prendre vos paroles au pied de la lettre?
— Monsieur l'ambassadeur, je suis le maître, au moins dans ma maison, j'y recevrai qui me plaira,
et je ne souffrirai pas qu’on m'y fasse la loi. Je le jure, et je vous prie de vous en souvenir.
Le comte n’en pouvait croire ses oreilles ; il ne SQupconnait pas la source de cette vaillance et la cherchait encore, lorsque le roi ajouta :
Madame la comtesse de Soissons peut rester à Madrid, en Espagne, où il lui plaira d’habiter, je n’y mets aucune opposition; mais je ne la verrai pas et surtout elle ne verra pas la reine, Je rendrai compte directement à l’empereur des raisons qui m'ont fait agir. À présent, monsieur, Jaissez-moi et ne forcez plus la norte de mon cahinet pour de pareils motifs.
J1 fallut sortir, mais dans quelle rage! mais comme la reine fut accusée d'une chose qui ne lui était pas même connue! Les griefs contre elle s’en ‘augmentèrent, Madame de Soissons ne s’en laissa pas abattre comme l’ambassadeur,
Ne vous inquiétez point, lui dit-elle, je réponds de tout; avant huit jours, je serai au palais de Madrid aussi mattresse que le roi lui-même,
— Comment... ? L
— (est mon secret; seulement, ne me contrariez point, monsieur le comte. Laissez-moi faire.
Madama de Soissons se connaissait en jntrigues. M.le comte de Mansfeld la laissa faire, en effet,
LES DEUX REINES. 15 Le lendemain, la reine reçut la lettre suivante :
« Madame,
» Il vient un âge, dans la vie, où l’on n'existe plus que par le passé, surtout quand le passé fut beau et que le présent est triste. J'ai quitté la France, victime de la calomnie, j'ai perdu tous mes amis avec lesquels je pourrais me souvenir. Je suis venue en Espagne uniquement pour voir Votre Majesté, la fille d'une grande princesse ayec qui ma jeunesse s’est passée, qui m'honorait de son amitié et que j'ai vye mourir, hélas! Peu de temps avant sa mort, j'ai reçu d’elle un dépôt que j'ai toujours conservé et que je ng puis remettre qu'à vous, Je connais la piété filiale de Votre Majesté et je suis sûre que son cœyr, si pareil à celui de son illustre mère, recevra avec hanheur ces derniers gages de sa sollicityde.
» Je supplie Votre Majesté de ne point mettre entre nous les embarras d'une vaine étiquette; je ne demande aucun honneur, je n’en veux pas, je na veux pas aller à la cour; le petit degré des filles de chambre est la meilleure entrée pour l'amitié, si Votre Majesté ne permet Ce mot.
x Ma famille doit tout à votre illustre maïson, dont mon oncle fut le plus fidèle serviteur; la reconnais-
sance et le dévouement me font un devoir de me mettre à vos pieds. J'attends vos ordres et je compterai au ‘nombre des beaux moments de ma vie celui où il me sera permis de vous présenter l’hommage de mon respect.