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COMTESSE DE SOISSONS

À la lecturee cette lettre, Marie-Louise sentit toutes ses préventions $’'évanouir. Oh lui parlait au nom de sa mère; la comtesse était malheureuse, calomniée, peutêtre. Les soupçons de Madame n’épargnaient personne à la cour de France, elle n’aimait pas les Français. A moins que d’être Allemand, on ne trouvait pas grâce à ses yeux. Elle avait particulièrement en horreur les femmes soupçonnées de galanterie, et de galanterie avec le roi. La comtesse de Soissons était dans ce cas. Il fallait de l’indulgence, surtout pour ceux qui ont souffert. Et puis la reine parlerait de la France el de la cour avec une personne qui y avait joué un grand rôle ; depuis si longtemps, elle en était privée!

Le résultat de ces réflexions fut de supplier ie roi qu’il l’autorisât à recevoir la comtesse. Il n'avait plus de prétexte à donner, puisque celle-ci se contentait des particuliers. D'ailleurs, Marie-Louise ne savait-elle pas la manière de tout obtenir de lui? n’était-elle pas

maintenant la première dans son affection depuis la retraite de la reine mère. Elle se promit donc d’essayer d’abord, de réussir ensuite, et, dès qu'elle vit le roi, elle l’attaqua sur ce chapitre-là. |

A sa grande surprise, elle le trouva cuirassé contre ses prières, contre son désir exprimé très-vivement. Il lui résista en face, ajoutant méme qu’elle n’eût plus à l’entretenir à ce sujet, parce que son parti était, pris irrévocablement. Ce qui l’étonna davantage, c'est que Nada, ordinairement si désireux de lui complaire, insista fortement pour nue la reine renonçât à une insistance si naturelle.

— Toi aussi, Nada, tu veux me contrarier !

— Ah! madame, madame, si le roi consentait à ce . que vous me demandez, je me jetterais à ses genoux pour qu’il ne le fit point.

— Et quel danger, quel péril y a-t-il donc pour moi à recevoir la comtesse de Soissons? Arrive-t-elle donc ici avec un arsenal? Ne verra-t-on pas ses pistolets, ses canons et ses poignards? D'ailleurs, la recevrais-je seule? n’aurais-je personne pour me défendre?

— ]l est d’autres armes que le poignard, madame,

— Le poison! on craint qu’elle ne m’empoisonne? Fermez donc mes cuisines, empéchez-la d’y pénétrer. En me parlant de ma mère, en me remettant ce

qu'elle a conservé d'elle, va-t-elle me donner la mort

— Madame Henriette est-elle morte après un repas, madame?

— Nada, Nada, tu es un mauvais prophète, un prophète de malheur. C’est toi qui as mis dans la tête du roi cette fantaisie de crainte. Sire, je vous en prie, ne le croyez pas. Ge sont des folies. Mempoisonner, moi ! Pour quoi faire? On m'a écrit vingt fois pour m'en menacer, je n’aj pas même lu ces belles épîtres.

. La reine passa plus d’une heure à supplier Charles IT, qui, après bien des difficultés, se laissa vaincre, toujours avec la condition expresse qu’elle ne boirait nine mangerait quoi que ce fût, sans qu'il y eût goûté avant elle. * — Ah! sire, s’écria le nain, ce n’est pas une sûreté encore : dans mon pays, on empoisonne avec des gants, avec des senteurs, avec mille et mille objets; vous n'êtes pas suffisamment à l'abri, il faudrait ne pas quitier la reine d’une minute; me le permettez-vous?

Marie-Louise fut touchée de l'attachement de ce pauvre nain ; elle lui permit de rester près d’elle quand la comtesse serait là, même en présence du roi. Il jura qu'il ne la perdrait pas de vue et que, lui présent, elle ne toucherait pas un seul objet appartenant à la reine.

— Je la tuerai plutôt! sjouta-t-il en brandissantson petit sabre. |

Le roi s’en moqua; la reine sentit qu'elle allait

‘pleurer; elle était gi peu accoutymée maintenant à l'affection !

| Le lendemain, la comtesse de Soissons parut : elle n’était plus jeune, elle n'avait jamais été belle, et cependant, elle avait eu mille charmes et mille amants. Grande, assez maigre, avec des yeux noirs, la peau brune, elle avait un feu voilé dans le regard qui semblait la foudre derrière un nuage. Ses bras et ses mains étaient restés beaux, elle les montrait aveo prétention; ella avait de l'esprit, du plus fin, du plus amusant et du meilleur ; elle tenait beaucoup de son frère le duc de Nevers, sous ce ranpart. Elle avait de plus que lui un esprit de çonduite et d'intrigue qui manqua à toutes les Mancini. Passionnée, sans être falle à la manière de madame Colanng et de madame de Mazarin, elle avait, comme elles, le goût des aventures, | et la vie da toutes ces nièces de Mazarin ne ressemble à aucune autre,

Elle arriva sans emharras, avec une parfaite mesure, ni comblée ni honteyse, comme ai elle eût occupé ga place dans l’hôtel de Soissons et qu’elle fût faite pour aller de pair avec toutes les couronnes, Le roi et la reine étaient ensemble, avec la camarera-mayor, le duc d’Astorga et toute la maison de la reine: le roi n'avait

avec lui que son majordome-mayor. Nada, dans ses . plus beaux habits, se tenait près de sa maîtresse, tandis que Romulus s'était jeté aux pieds de son maître comme un chien favori.

— Enfin, madame ! il m'est permis de vous offrir tous mes respects et tous mes dévouements.

Elle baisa la main de la reine, qui ne la laissa pas s'agenouiller, bien qu’elle en fit le geste.

— C'est pour moi une joie, répondit la princesse, une joie véritable que de vous voir, madame, croyez-le bien.

Madame de Soissons la regarda avec une familiarité respectueuse et continua d’un ton attendri :

— Vous êtes bien belle, madame! plus belle que la belle madame Henriette, que j'aimais tant, et vous êtes tout aussi charmante. | ne: paraît que c'était vrai, et il n'y a qu’une voix làdessus parmi ceux qui l’ont connue.

La comtesse savait son monde, elle ne se laissait pas déconcerter facilement, et ne fit pas semblant de re- . marquer la froideur de Charles IL Elle dirigea la conversation, la mit sur les sujets dont le roi devait être le plus occupé et parvint en quelques instants à captiver son attention; la persuasion découla de ses lèvres, les préventions s’effacèrent, et tout le monde fut sé-

duit, excepté Nada et le duc d’Astorga, néanmoins.

Celui-ci crut remarquer un signe imperceptible d'in-

telligence entre la comtesse et le père Sulpicio ; soit que l'un des deux se fût aperçu de son attention ou par - tout autre motif, ce signe ne se renouvela plus. . L’audience fut assez longue, elle eût durédavantage si l'heure du dîner ne fûtarrivée. Le roi engagea madame de Soissons à revenir dans les cabinets et lui témoigna quelques regrets de ne pouvoir la recevoir à la cour.

— Ah! sire,ne m'en parlez pas, je suis trop heu reuse de voir Vos Majestés chez elles, et d’être débarrassée de la cérémonie et de l'étiquette. Pardonnezmoi d'en parler ainsi, mais la cour d’Espagne est connue pour la sévérité et la dignité de ses manières J'ai perdu l'habitude des cercles et de la représentation J'y serais bien empéchée.

— Cependant, madame, s’il faut en croire la renommée, le duc de Parme tenait une brillante cour à Bruxelles, el vous en étiez la reine.

La comtesse ne put retenir un sourire.

— À mon âge, sire, on n’est plus reine que lorsqu'on porte une couronne. Il est vrai que le prince de Parme a montré quelque bienveillance à une exilée; mais le reste n'est qu'une folie dont on s’est amusé à s’armer contre moi, comme si une vieille femme pouvait séduire un puissant prince.

Il n'en était pas moins vrai que le prince de Parme, gouverneur des Pays-Bas, s’était beaucoup occupéd'’elle et qu’en Yraie Mäticini, célle ne l'avait pas repoussé.

Lorsque 14 tomtessé fut pattié, Charles II dit à la reine :

—= Tu ävais raison, Marie-Lotise, ce sont des calomnies, La comtesse de Soissons ne ne paraît pas capable des erimes dont on l’ätcuse, et je n’y crois point. Cependant, comme il ne faut jamais négliger les avis, tu te rappelleras la pr'omésse que tü m'as faite et tu te défieras de ses dragées. Elle a trop connu la Voisin.

La reine se mit à rite; elle n'avait eu contre la Mancini que des préventions d'enfance et elles s’étaient promptement effacées devant l’adresse et le savoir-faire d’une pareille femme.

La comtesse lui aÿait remis, en effet, le portrait de madame Henriette et quelques lettres assez importantes de cette princesse au comte de Guiche et au marquis de Vardes, qui, tous les deux, #’il faut en croire les vieux courtisans, avaient eu part à ses bonnes grâces. Madame de Soissons, dont la passion pour le marquis de Vardes n'était ignorée de personne, n'avait jamais pardonné à Madame les attentions et les soins de te seigneur pour elle. De là mille intrigues qui ne sont pas de mon sujet, de là sa mort horrible et prématurée.

la reine ne savait tout cela que très-imparfaitement. Son àgé ne lui avait pas perrtiis d’enétre instruite par élle-même et persbnhe ne s'était chargé de le lui raconter, si ce n’est la seconde Madame : encore lui avait-elle laissé, on l’a vu, plus que des doutes à cet égard.

La comtesse de Soissotis avait promis de revenir bientôt et l’on se disposa à la bien recevoir.

Elle tovint, en effet, et promptement. Le roi était à l'Escurial, Elle demanda à être introduite chez la reine, et celle-ci s'empressa de lui faire dire qu’elle l'attendait. Nada s'était établi à son poste, au grand déplaisir de la comtesse, qui voulait causer seule avec la reine et s’insinuer dans sa confiance: elle essaya de s’en débarrasser par des compliments d’abord, par des garcasmes ensuite.

La reine riait de tout cela. Mais Nada ne riait pas et n'eût pas lâché d’une semelle.

—— Ce nain est toujours près de vous, madame ?

— Toujours!

…— Prenez garde! La reine Marie-Thérèse, votre auguste tante, à eu une vilaine histoire pout un nain.

— La reine Marie-Thérèse, madame, une sainte!

— Ceci n’attaque point sa sainteté. Elle n’a jamais été effleurée, même par la calomnie. Seulement, ces avortons ne sont point tant à regarder pour une jeune reine. Marie-Thérèse en avait amené un d’Espagne, elle l’aimait fort et le tenait près d’elle assidûment, ce pain était More. Elle est accouchée d’une Moresque que j'ai vue à Moret, dans la forêt de Fontainebleau; on la tient religieuse dans ce couvent, où l’on paye pour elle une grosse pension.

— Cela ne m’arrivera point, dit la reine en soupirant.

Madame de Soissons s’engageaitsur un terrain brûlant ; elle ne voulut pas laisser échapper cette occasion et se décida à passer outre, malgré la présence du nain, qui représentait pour elle un chien hargneux prêt à défendre sa maïtresse. Elle n'avait d'autre but que d'obtenirune confiance entière, et, pour cela, il fallait entrer dans les idées de la reine, il fallait plaindre ses douleurs, et, pour la plaindre, elle devait d’abord la bien ‘connaître.

— Ah! oui, dit-elle, Votre Majesté n’a point d'enfants.

— Non, madame, je n'ai pas d’enfants, et c’est là le malheur de ma vie.

. — À votre âge, madame, à celui du roi, faut-il done désespérer ?

— Lorsqu'elle a pour mari le dernier prince d'une graüde et illustre race, madame, le premier devoir d’une princesse est de lui donner des héritiers. Si Dieu le lui refuse, elle n’est plus bonne à rien en ce monde. elle doit disparaître, et la mort est pour elle un bienfait. ;

— La mort à vingt-cinq ans! Votre Majesté a de tris- | . tes idées.

— Peut-on en avoir de gaies dans ce payset dans ce palais? Vous ne connaissez pas la cour d'Espagne. La jeunesse, la gaieté, les espérances, tout s’épuise vite ici. L’ennui est le premier souverain dece pays si vanté. Lorsqu'une reine d’Espagne n’est pas mère, il faut qu'elle soit dévote; Dieu ou La maternité, il n’y a pas un troisième parti. | |

— Peut-être, répliqua madame de Soissons en souriant. :

— Et lequel ?

— L'Espagne fourmille de beaux et élégants cavaliers, chevaleresques et magnifiques, et la galanterie…

— Madame, interrompit Marie-Louise, vous ne conaaissez ni moi ni l'Espagne, on le voit. Brisons là, je vous prie, et faites vous instruire de nos habitudes, si vous tenez à vous bien trouver chez nous.

Madame de Soissons ne s'attendait pas à une pareille

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réponse. Élle comprit qu'elle avait fait fausse route, qu'ellè avait attaqué trop tôt un cœur défendu par uhé grandé inriotence et aussi peut-être par une véritable passion. Ces deux conditions, cependant, ne lui semblaient pas dévoir s’allier. Elle n’était point faite pour comprendre l’amour sublime et chaste que la reine et d’Astorga éprouvaient l'ün poût l'äütré. Bien qu’elle en eût entendu parler, elle n’y croyait pas. Pour ellé, le duc était üh adroit séducteur, et la reine une de ces Agnës instruites qui pèchent volontiers en feighant d’ignorét la faute. *

Cet atnout servait les projets de l’Autriche. Si la reine eût étE moins vertueuse, peut-être ne serait-efle point morte si jeune; c'est dû müidé ma conviction et celle de toutes les personnes à qui cesintrigues ont été connues.

Madame de Soissons trouva bien vite une excuse. Elle détourna le discours par une transition adroité sur la France, sur Monseigneur, sur le désit dé madäme Henriette, lotsqti’ilé étaient enfants tous kes deux, de les marier, et sur ce que le roi aurait bien mieux fait, certainement, de suivre ce projet de famille.

— Une telle alliance eût été bien plus goûtée. Madame la dauphine, malgré sés admirables qualités, ne connaît pas la France comme une princesse de notre illustre maison de Bourbon, née chez nous ; je dis chez

nous, madame, parce que je suis devenue Française: je name connais pas d'autre pays que celuj'où j'ai . passé mes plus beaux jours. C’est le seul que j'aime, le seul que je regretterai toute ma vie. Oh! la France! la France! quand on l’a quittée, madame, pn ne se console jamais.

La reine, pour toute réponse, leva les yeux vers le ciel; ils étaient haignés de larmes. Gependant elle aimait l'Espagne depuis qu'elle aimait d’Astorga. Cette passion, devenue le premier sentiment de son cœur, lui avait fait oublier ses regrets et trouver une patrie dans la patrie de l’homme qu’elle adorait. Il fallait cette évocation de son pays par une exilée comme elle, pour le lui rappeler et pour faire repasser devant * ses yeux les images fugitives de son enfance, de ses premiers sentiments, |

Elle revit en une seconde, devant elle, leg beaux lieux qu'elle ne devait. plus revoir jamais. Elle se rappela son père, ses sœurs, son jeune frère, Monse]gneur, qui l'avait si vite abandonnée parce qu'il n'avait pas eu le coprage de défendre sa parole, et son cœur se brisa devant ces souvenirs,

— Ah! madame. s'écria-t-elle, vous y pouvez retourner; mol, je n’y retournerai plus.

— Non, madame, je n’y retournerai pas; je suis,

comme vous, bannie; nous avons toutes deux notre exil à subir : vous sur le trône, moi dans ma condition, que beaucoup envient et que bien peu connaissent. Ah! je suis bien malheureuse!

La comtesse pleura! Le nain ouvraitses petits yeux et les écarquillait sans pouvoir se rendre compte de cette singulière conversation. Il se demandait à son tour s’il n’avait pas méconnu cette femme si sensible. Un mot qui lui échappa, un regard, un éclair, rendit à Nada tous ses doutes. |

— Louis XIV est un ingrat, il oublie tout ; mais je n'oublie pas. | L

La vengeance respirait dans ce peu de mots. Ét, si le roi eût vu en ce moment la mère du prince Rugène, il se fût mieux expliqué peut-être la haine précoce que celui-ci lui avait toujours portée.

La glace fut rompue depuis ce moment et une sorte de particulier intime s’établit entre la reine et madame de Soissons. Elles restérént ce jour-là plus de deux heures ensemble, et Marie-Louise fut entourée de mille replis auxquels une plus habile qu'elle aurait été prise. La comtesse se montra tour à tour bonne mère, tendre amie, sœur dévouée, sujette fidèle, épouse pleine de regrets. Elle se montra surtout femme d’esprit, femme d’une haute finesse et dont la connaissance

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des choses humaines étaient achetées par Pexpérience.

Elle sut flatter la reine par le cœur, sans retomber dans la faute de porter une main profane sur un amour qui était pour Marie-Louise l'arche sainte. Lorsqu'elles se quittèrent, le dernier mot de madame de Soissons fut celui-ci :

— En parlant à Votre Majesté, madame, il me semble que je vois, que j'entends votre tant regrettée mère ; vous me la rappelez de plus en plus.

Quand le roi revint, il n’entendit que le nom de la comtesse répété de tous les côtés. Les ministres, stimulés par M. de Mansfeld, lui vantèrent son crédit sur l'empereur, dont son fils conduisait les armées. La reine lui jura qu'elle était en même temps la meilleure et la plus aimable des femmes. Nada ajouta que, si cela n'était pas vrai, c'était assurément la femme la plus horrible et la plus scélérate.

La duchessed’Albuquerque vanta sa parfaite connaissance des usages de toutes les cours etla mesureparfaite avec laquelle elle rendait à chacun ce qui lui était dû.

Le duc d’Astorga, seul, garda le silence. Un instinct qu’il ne pouvait dominer l'éloigna de cette étrangère qui rappelait à la reine ce pays de son enfance, dont son amour avait triomphé. Il était jaloux de ses regrets, il eût voulu lui créer sa nouvelle patrie

assez belle pour qu’elle oubliât ga à patrie et qu'elle ne s'en souvint jamais.

Charles IT répondit à ces éloges qu’il reverrait madame de Soissons, qu'il allait emmener là reine pour quelques jours à l’Escurial, où il avait youé une neuveine dans le but d’avoir des enfants, et que, pendant ce séjour, la nièca de Mazarin pourrait ss présenter à ses particuliers avec plus de facilité encore qu'à Madrid, où Leurs Majestés étaiant bien moins libres.

En deux visites seulement, cette femme avait triomphé des impressions défavorables. Elle ayait conquis la position.

— Eh bien, dit-elle à M. de Mansfeld, ai-je bier réussi ? Avez-vous confiance en moi ? |

— C'est affaire à vous, madame !

Depuis cette dernière conversation, depuis que la comtesse l'avait intéressée à ses afflictions de cœur, la reine avait oublié ses préventions et ses craintes. Elle parvint à faire partager au roi seè impressions et à lui persuader qu'on les avait trompés sur le compta d’Olvmpe de Mancini.

— Elle était certainement l’amie de ma mère ; elle m'a raconté des choses d'intimité avec elle qui me l'ont bien montré at qui ne me laissent pas de doute. Elle m'aime parce qu'elle a aimé ma mère. N'est-ce pag naturel ? Non, elle n’est pas capable da nous tromper,

Nada secouait la tête, an asgurant que son regard faux ne lui disait rien de bon. | - Peu à peu, la comtesse s’insinua dans le particulier le plus intime de la reine, qui ne parlait qua d’elle, ne voyait que par elle et ne faisait rien sans la consulter. Le roi était moins géduit. Souvent, lorsqu'il trouvait madame de Soissons chez Marie-Louise, il lui échappait un mouvement de contrariété,

— Encore cette femme, toujours estta femme! disait-il. |

Son humeur devenait de plus en plus farouche, T1 8e plaignait de tous ceux qui l’entouraient, restait quelquefoia des journées entières enfermé sans admettre personne, pas même la reine, Sa santé, au lieu de s'améliorer, dépérissait chaque jour de plus en plus. Les médecins s’en inquiétaient, et, un matin, madame de Soissons arriva chez la reine avec l’air sombre, le regard enflammé , comme une personne enchantée de porter une mauvaise nouvelle et qui veut çacher sa joie sous une tristesse.

Marie-Louise ne pouvait manquer de s’en apercevoir. Elle l’interrogea vivement.

— Ce que j'ai, madame, vous me le demandez! je désirerais pourtant ne point vous le dire, car l’idée de vous affliger est affreuse.

— C'est moi qui cause votre souci, madame? Ne vous en épouvantez point. Depuis neuf ans que je souffre, j'y suis accoutumée, et je puis tout supporter. Qu'y a-t-il?

— Vous exigez que je vous l’apprenne ?

— Je l'exige absolument.

— C'est que. |

— J'écoute, parlez.

— ]1 s'agit du roi, madame.

— Qu'’a-t-il fait?

— Il est bien malade, plus malade qu'on ne pense.

— Qui vous l’a dit?

— Le comte de Mansfeld, prévenu par les médecins.

— Sa vie serait-elle en danger?

— Non pas en danger pressant, je suppose; mais.

— Mais? Achevez donc!

— Sa raison.

— Quoil il est menacé de devenir fou ?

— Votre Majesté est-elle donc la seule à s'en aper- | cevoir?

— Ah! mon Dieu! que deviendrai-je? Que deviendra l'Espagne! s’écria Louise d'Orléans en levant les bras au ciel.

— Ab! oui, que deviendra Espagne? Le roi fou, c’est bien pis que le roi mort; et celui-ci n’a pas d'héritiers, et sa succession magnifique sera le point de mire de tous les princes de l’Europe; on se la disputera, on s’en arrachera les lambeaux. Pauvre Espagne! qui la défendra contre ces loups dévorants?

— Moi, madame, si Dieu me prête vie et santé, s’écria la jeune reine; moi, la reine, moi, la femme de ce pauvre jeune souverain que personne n'aimerait si je ne l’aimais pas! Je ferai, je saurai faire ce qu'il aurait fait lui-même. Je porterai haut et ferme le pennon royal et je montrerai à l’Europe qu’une fille de la maison de Bourbon sait tenir sa place dans l’équilibre du monde. |

— Quoi! madame, vous défendriez l'Espagne contre votre pays? Vous soutiendriez la guerre contre votre illustre oncle?

La reine changea de visage, mais elle reprit avec fermeté :

— Oui, madame, je le ferais. J'aime ma patrie, ma belle France, je la regretterai jusqu’à mon dernier jour ; j'aime ma famille; mais j'ai accepté un grand

ETS LES DEUX REINBS.

devoir et je veux le remplir ; je ne suis plus Française, je suis Espagnole: je ne suis plus Marie-Louise d'Orléans, je suis la femme de Charles II malade, incapable de soutenir cette couronne que je partage avec lui. Je la soutiendrai seule, puisqu’il le faut.

Hélas ! en parlant ainsi, la pauvre reine pensait cer tainement au duc d’Astorga, bien plus encore qu'à Charles IL. Elle adoptait l'Espagne parce qu'il était Espagnol, elle voulait étra grande à ses yeux avant tout pour être plus aimée, L'amour est toujours .le maître et le dominateur de notre vie, et l’on doit s'en prendre à lui de nos fautes, de nos crimes, quelquefois, comme de nos grandes actions. Lorsqu'il est éteint, lorsqu'il ne reste d’autre mobile que des passions basses ou dangereuses, où nous conduisent-elles et que devenons-nous ?

Bien que la reine n’eût fait aucune confidense à sa nouvelle amie, celle-ci avait trop d'intérêt à tout savoir, elle était trop rusée pour ne pas avoir vu et deviné. Elle connaissait la passion du duc pour Marie» Louise; l’Europe entière la connaissait comme elle ; le mérite extraordinaire de ce seigneur, ses avantages, le malheur même de cette pauvre exilée jetée aux bras d'un moribond, d’un insensé, sans protecteur et sans amis, tout indiquait à cette personne fine et

usagée que la reine n’avait pas dû rester insensible à tant de raisons de plaire.

Elle avait essayé souvent d'arracher un aveu que toute son adresse n'avait pas obtenu, hon que Marie- Louise se défiât d'elle; mais ce sentiment chaste et pur était dans sûn cœur comme darts un sanctuaire, où nul œil humain ne devait pénétrer; nul regard . profane ne devait souiller cette noble affection, connue seulement de Dieu, des anges et de lui.

En te moment, madame de Soissons ne doutait plus, . si elle avait pu douter encore. Elle avait placé la conversation sur un terrain qu'elle voulait exploiter jusqu’au bout. Les réponses de la reine étaient pour elle d’une grande importance; ses explications, ses vues politiques allaient sans doute décider de son sort. Madame de Soissons poursuivit donc, sans #arréter à ce qui l’eût si vivement intéressée en tout autre circonstance : |

— (Ces sentiments sont bien d’une souveraine, madamië ; ils vous honorent et ne m'étonnent pas; je recohais votre grande race. Cependant, je ne vous croyais pas aussi détachée de vos souvenirs et des liens de votre enfance. C'est très-beau, très-généreur j'en ferai part à des gens qui ne le croient pas. Et cela vous servira plus que vous nc le pensez.

— Ah! madame, il ne s’agit pas de mon intérêt, il . s’agit de mon devoir. | |

— Yuand l'un et l'autre se concilient, c'est bien meilleur encore, madame. Puisque nous sommes sur ce chapitre-là, permettez-moi de le poursuivre; il m'intéresse au plus haut degré, car il vous touche. L'Espagne n’aura bientôt plus de roi, ou du moins il ne lui restera plus qu’un fantôme de roi. Et c’est un grand événement pour l’Europe, pour le monde. Ces vastes domaines ont besoin d’un maître, et il faut songer à lui en trouver un. Charles Il est encore capable de dicter ses volontés à cet égard. Quelles sontelles? Les connaissez-vous?

— Non, madame, et je ne crois pas qu'il y ait encore sérieusement pensé. Il n’approfondit pas sa situation. Il espère avoir des enfants, et il compte leur laisser après lui ses royaumes.

— Le roi n’aura point d'enfants, madame.

— Qui le sait? Les miracles arrivent, et ce ne serait pas un miracle que de voir un homme de vingt-sept ans et une femme de vingt-cinq avoir des enfants après huit ans de mariage.

— Ne vous abusez pas, madame, ce miracle ne se fera pas; lors même que vous multiplieriez les pêlerinages à Notre-dame d’Atocha. :

— C'est entre les mains de Dieu, madame.

— Il faut donc penser à une autre hypothèse. Il faut donc commencer votre rôle de tutrice et de gouvernante, madame, en disant la vérité au roi.

— Ce serait une cruauté.

— En politique, il n’y a pas de cruauté, ou plutôt la cruauté 8 ’appelle la nécessité, et on ne l’écarte point suivant la fantaisie. Le temps presse, et vous devez prendre un parti.

— Hélas! madame, que me proposez-vous?

— Ge que vous avez accepté vous-même, une lourde tâche, c'est vrai, mais non pas au-dessus de vos forces, j'en suis convaincue. Croyez-moi, madame, il vous reste de longues années à vivre et un beau rôle à jouer. C’est une amie qui vous parle. Écoutez mon conseil. Prenez en main les rênes du gouvernement, jouez franc jeu avec l'Autriche. Le comte de Mansfeld-est un habile homme, tout à vos ordres et disposé à vous servir. C'est à vous de prononcer. Votre sort dépend de vous seule. Vous vous rappellerez un jour ce que je vous dis en ce moment.

— Que dois-je faire ? que voulez-vous? Aussi bien, je le vois, vous avez une mission près de moi, et il faut s'expliquer franchement.

— C'est ainsi que j'aime à vous voir! Gomme vous le

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dites, madame, jouons cartes sur table, et vous me répondrez ensuite. 1 importeque le roi fasseun testament.

— À son âge!

— Un homme qui ne peut vivre n'a pas d’ège, ma dame. Le roi a cent ans. Personne, exoeptlé vous, ne peut le lui dire. Le lui direz-vous?

— C'est une bien cruelle mission que vous m'imposez, madame; cependañt, si c'est pour le bien @ l'Espagne, je le lui dirai.

— Quand?

— Après l'avoir préparé quelques jours, si je ne veux pas le tuer, madame.

— £t pour qui te roi fere-t-il un testament? qui sera son héritier?

— li ya plusieurs prétendants, madame, vous ne l’ignorez pas.

Parmi lesqueis deux principaux, ajouta ia comtesse de Soissons en regardant fixement la reine. Un archiduc, tils de Sa Majesté l'empereur, et un des fils de Monseigneur, votre auguste cousin.

— Oui, madame.

— Pour lequel penche votre Majesté?

— Pour celui qui a le plus de droits,

— Et quel est-il?

— Je ne sais. Je n'ai pas étudié la question; elle est

| LES DEUX REINES. 839 difficile. J'ai besoin des lumières des autres pour la résoudre.

— La maïson d'Autriche gouverne l'Espagne depuis | longtemps, c’est un droit acquis. |

— Oui, madame; mais la maîson dé France a pris des reines en Espagne, Ma grand-mère Anne était Espagnole: ma tante Marie-Thérèse était Espagnole. Les héritiers directs, par les femmes, sont aussi bien les Bourbons de France que les empereurs d'Allemagne, Ge droit est le même à mes yeux.

— Vous le croyez, madame? |

— Maïntenant, il reste à examiner Îles raisons de : convenances, les liaisons, les tendances politiques Cest là une grave question, ainsi que nous le disions tout à l'heure, et je ne me charge pas de la résoudre sans l’étudier,

æ— Vous ne parlez pas de la renonciation de Louis XIV ; c’est pourtant un fait concluant.

— Louis XIII n’a pas renoncé, il me semble?

— Qu'importe la renonciation en ce moment?

C’est la raison d’État qu'il faut consulter, et la raison d’État est pour la maison d’Autriche. |

— Je ne me prononcerai pas si promptement. |

— Prenez garde, madame, prenez garde, je vous en conjure.

Cd

La reine regarda madame de Soissons d’un air étonné. Ces mots contenaient en même temps une menace et un avertissement. Elle ne se rendit pas compte de l'impression qu'elle ressentait, mais un froid mortel passa dans ses veines. Elle pâlit et resta quelques instants sans parler.

— Madame, continua la comtesse, vous savez mon attachement pour vous. Vous savez combien j'aimais votre pauvre mère, combien j'ai pleuré sa mort. Elle fut enlevée à l'amour d'une cour idolâtre. Elle périt en quelques heures, parce qu’elle avait auprès de son mari des ennemis mortels, parce qu’elle génait la maison de Lorraine et les favoris. Rappelez-vous cette. mort, elle fut bien frappante et bien malheureuse. IL est si cruel de mourir à vingt-sept ans !

Marie-Louise trembla jusqu’à la moelle des os. Le regard de madame de Soissons, ce souvcnir évoqué de sa mère portérent le trouble dans son cœur. Elle sentit comme un danger qu’elle ne voyait pas et dont elle était entourée. Il lui semblait que tout craquait sous ses pas, que l’air lui manquait. Ce fut une sensation horrible. J'ai vu une lettre d'elle à la reine de Sardaigne où elle racontait cette scène avec un pinceau qui faisait frémir. Elle pressentait son tros. Elle se réveillait la nuit, disait-elle, et se

voyait dans son tombeau. C'était quelque chose d’effroyable. |

Une circonstance épouvantable et qui demande à être racontée plus longuement vint ajouter à ses terreurs.

Elle écrivait à la reine de Sardaigne ; elle écrivait à Madame, à Monsieur; elle écrivait au feu roi ; ses lettres étaient pleines de ses craintes et des émotions que lui donnaient les conversations de la comtesse et l’état de santé du roi. Elle leur répétait sans cesse :

« J'ai peur, secourez-moi! »

Dans une de ses lettres à Louis XIV, elle parle du testament et lui demande ce qu’elle doit faire. Le roi lui répondit qu'il n'avait pas de conseils à lui donner; qu’elle suivit la conscience de son affection pour la France et celle de son devoir.

Ce fut dans ces dispositions, dans cette perplexité, que la reine partit pour l’Escurial, où Charles Il voulait passer une quinzaine de jours et où elle avait promis à la comtesse de Soissons de commencer sa pénible tâche. | *

La cour partit donc pour l'Escurial. La comtesse, n’y étant point reçue ostensiblement, ne pouvait la suivre; on irmagina un biais; à la prière de la reine, le supérieur des Hiéronymites lui offrit un appartement à l'abbatiale. Elles avaient besoin de se voir pour que Marie-Louise pût accomplir ce qu'elle avait promis.

Le roi était dans ses humeurs sombres, et, par canséquent, très-difficile à aborder. La reine le voyait fort peu et toujours en présence de son confesseur, qui ne. la quittait pas. Au lieu de rester dans le palais des rois d’Espagne, attenant au couvent et à l’église, il s'était installé dans un petit appartement construit pour Philippe II, où ce prince se retirait dans Les jours de pénitence. Une fenêtre grillée ouvrait sur le chœur de la chapelle et il assistait de là, jour et nuit, à tous les officea des moines. Ces rois d'Espagne ont de singulières manies. :

La reine venait deux ou trois heures, le matin, auprès de lui ; elle passait le reste de son temps avec madame de Soissons, et celle-ci ne cessait de la pousser à commencer son œuvre. Les devoirs de cour étaient

LES DEUX RRINES. &

tuls à PEscurial, surtout avec La façon adoptée par le roi. Chacun restait chez soi; une tristesse marne plè nait sur cette superbe demeure, il y avait de quoi y mourir de chagrin. La pauvre reine n’en pouvait plus ; sa jeunesse se flétrisssit dans cette atmosphère de dégolation, elle semblait une fleur arrachée de sa tige.

Un dimanche, la messe avait été fort longue; Marie- Louise l’avait entendue de la tribune, auprès du roi, et ils rentraient ensemble dans la petite chambre tendue de noir qu'’affectionnait Charles IL. Les naïes seuls les avaient suivis; les majordonres-mayors et autrés personnes de leur maison demetrèrent dans une salle en silence ; car le roi ne voulait éptendre aucun bruit. - Les nains babillaient comme à l'ordinaire et s'attsquaient de propos pour divertir Leurs Majestés, suivent leur emploi. Charles IL les mterrempit par un coup de pied administré à Romulvs, qui se tenait près de lui.

— Allez et laissez-nous, marauds | vous êtes insipides et vous vous querelles bétement.

Bs ne se le firent pas dire deux fois et disparurent.

Le silence ne fut plus interrompu que par les soupirs du roi et quelques mots de la reine, cherchant à changer ses idées. |

— Enfin, qu'avez-vous? lui dit-elle; pourquoi cette retraite et cette tristesse?

— Savez-vous ce que j'ai rêvé, cette nuit, madame ? lui demanda-t-il.

— Non, sire, et vous pouvez me l’apprendre si vous voulez.

— J'ai rêvé que vous étiez morte.

— Cela m'arrivera.

— J'ai rêvé que je vous voyais toute noire et toute defigurée.

La reine frissonna.

— J'ai rêvé que j'allais mourir aussi.

— C'est là un vilain rêve, sire.

— Je n’en fais pas d’autres, depuis quelque temps. Vous me demandez d’où vient ma tristesse. Je ne songe qu’à ma mort, et à la vôtre, Maria-Luisa, et cependant nous n’ayons trente ans ni l’un ni l’autre.

—La vie et la mort sont entre les mains de Dieu, sire.

— Vous n'êtes point effrayée?

— Non, sire ; je sais que je dois mourir un jour; je sais que, lorsqu'il me prendra, je m'en irai en paix avec lui. Il ne m'en faut pas davantage, mes dispositions sont prises, je ne laisserai rien derrière moi? Que le ciel soit le maître!

— Vous croyez donc mourir jeune!

— Oui, sire, j'en ai la conviction.

— Et croyez-vous que je mourrai jeune aussi ?

Marie-Louise frémit à cette question. L'occasion de remplir sa promesse s’offrait d'elle-même; elle n’osait pas la saisir, et néanmoins il le fallait. Le roi, voyant qu'elle ne répondait pas, répéta sa question.

— Sire…

— Parlez donc, ne craignez rien, je puis tout entendre. Vous le croyez, n’est-ce pas? |

— Eh bien, oui, oui, je le crois, nos destinées sont pareilles. |

— (C'est vrai; nous avons été réunis bien jeunes : nous nous sommes aimés, nous nous aimons; du moins, je vous aime.…, et vous m’aimez, peut-être ; nous ne pouvons pas nous séparer pour longtemps. Lequel partira le premier ?

— Dieu veuille que ce soit moi, sire!

— Vous m'aimez, Louise ? reprit le pauvre prince d'une voix faible.

— Qui, sire, je vous aime et de toute mon âme.

— Savez-vous ce que l’on m'a dit de vous ? |

— La méchanceté est capable de bien des choses,

— On m'a dit que vous ne m'’aimiez plus, que vous en aimiez un autre.

— Et qui donc, sire?

— Le duc d’Astorga.

46 __ LES BEUX REINSS.

La reine fut assez maîtresse d'elle-même pour ‘trouver un sourire. |

— Cela est-il vrai?

— Bire, je vous aime, je ne puis répandre autre chose.’

— On dit bien plus encore : on dit que le due d’Astorga est votre amant.

— Sire, reprit la reine offensée, et se levant, la main étendue sur le crucifix, sire, cela est eux, je ” vous le jure.

Le roi jeta sur elle en regard étincelant e$ lui dit en s’agenouillant presque devant elle :

—…— Je vous remercie, Louise, ce mat me fait du bien, ïk m’entre dans le cœur commeun baume; et pourtant... — Que voulez-vous de plus, sire? que puis-je faire pour vousrassurer? Ordonnes et j'abéirai sur-le-champ.

…— Vous avez juré sur le Christ; mais le Christ n’est point votre grande dévotion; vous aves été élevée dans un pays où les jésuites ont de singulières maximes, et peut-être avez-vous fait quelques restrictions. Le ciel est en feu; le tonnerre semble vouloir écraser ces voûtes, vous ne vous parjurerez pas devant cette Vierge que vous pries chaque matin et qui est votre patronne. Venez dans l’église, venez à cet autel que vous avez doté d’une si belle châsse, et, si vous mentez, la foudre vous écrasera devant moi.

H faisait un de ces orages du Midi qui paraissent le bouleversement das éléments et qui portent la terreur dans les âmes les plus fortes et les plus incrédules. La reine sentit un frisson dans tout son corps; elle était appelée à renier son amour, le plus beau sentiment de son âme, celui qui la faisait vivre; il fallait jurer qu’elle n'aimait que le roi, il fallait le tromper devant Dieu qu’elle ne tromperait pas, ou bien déchirer le cœut de ce pauvre être souffrant et appeler sur fa tôte du duc d’Astorga d’effroyables malheurs : elle

n'hésita pas.

— Pardonnez-moi, mon Dieu! Ce malheureux insensé est peut-être convaincu; d’ailleurs, vous savez bien que je ne suis pas coupable, vous savez que j'ai combattu, que je combats chaque jour, à chaque heure; pardon her-moi et envoyez-moi votre grâce.

Le roi la prit par la main et lui fit descendre les degrés qui conduisaient à l’église, où il ne se trouvait personne en ce moment. Les moines étaient au réfectoire. La tempête faisait rage; les vitraux tremblaient dans leurs carreaux de plomb, la lampe de l’autel vacillait et la petite flamme semblait près de s’éteindre à chaque instant.

Ils s’avancérent dans ces ténèbres, coupées par des éclairs éblouissants, c'était une scène pleine de terreur

et de solennité. Le roi traînait après lui la reine, qui, tremblante, éperdue, avait peine à le suivre, tant il marchait vite. Il passa devant le maître-autel et s’agenouilla; la reine resta debout. 11 marmotta une prière inintelligible et continua sa route jusqu’à la chapelle de Notre-Dame, située à une des extrémités, près de l'escalier des caveaux.

— Nous suivrons cette route, dit-il.

La statue de la sainte Vierge était dans un reliquaire garni de pierreries, et entouré de reliques. On avait jeté sur elle un long voile noir en signe du deuil que portait le roi; en ce moment, elle avait sur la tête une couronne de diamants et, à la main, un chapelet de rubis, présents inestimables de la reine, qui venait souvent prier à cette chapelle. Le roi s’agenouilla sur la marche; Marie-Louise à côté de lui. Il joignit les mains et répéta trois fois le Salve Regina. Un coup de tonnerre épouvantable ébranla les voûtes de l’église.

— C'est notre dernière heure, dit Charles Il; nous paraîtrons devant Dieu ensemble et il nous jugera. Répondez-moi donc maintenant, comme si vous alliez paraître devant lui. Vous croyez queje dois mourir jeune ?

— Sire….

— Répondez donc! vous avez dit que vous ne me tromperies pas ici, et tout le monde me trompe ailleurs,

vous comme les autres... Je suis condamné, je dois mourir ?

— Un jour, assurément.

— Bientôt?

La reine se tut.

— Bientôt ? répéta-t-il d’une voix de tonnerre. Vous me l’avez dit, répétez- le ici; autrement, je croirai que

c’est une intrigue, que vous vous entendez avec le roi de France pour me faire faire mon testament.

— Je ne sais, je ne comprends pas, sire... Ge n’est pas là ce que vous vouliez.

— Et que pouvais-je vouloir autre chose que la vérité? C'est la vérité qu'il me faut. Je vous la demande, devant cette mère de Dieu qui vous voit et vous entend. Vous connaissez mon sort, on ne vous l’a pas caché, à vous, et je veux le connaître aussi; car j’ai une rude tâche à accomplir, car j'ai charge d’âmes, car je ne veux pas qu'après moi, ce beau royaume catholique devienne la proie de vos Français impies et hérétiques. Dites-le-moi donc, vous, ma femme, vous, la . reine d’Espagne, ainsi que J'en suis le roi, dites-le, combien me reste-t-il à vivre, afin que je me prépare?

— ]l vous reste des années, sire.

— Des années, non ; des mois, ou des semaines, ou des jours, peut-être.

w LES DEUX REINES.

Le danger n'est pas si pressant, je vous le jure. |

— Ah! j'ai le temps! — Et il respira avec force. — J'ai le temps de mettre ordre à mes affaires pour ce monde et pour l’autre. Je puis écarter les prétentions et accueillir les droits justes. D'ailleurs, si je ne meurs pas ecore, madame, je puis avoir des enfants. J'aurai des enfants, 'jé veux avoir des enfants, et moi, Le roi, Je puis tout ce que je veux. |

— Calmez-vous, sire, calmez-vous, je vous en conjure. Vous souffrez déjà. Revenez dans votre appartement. Retournons à Madrid, reprenes les rénes des affaires, Redevenez roi au lieu d’être moine. Vous n'êtes pas un Hiéronymite, vous étes le roi.

Le foi éthit toujours âgenouillé, et, en ce moment, son faible esprit était ailleurs. Il n'’écoutait déjà plus. Il avait oublié son testament, sa crainte dé la mort, comme ft avait d’abord oublié d’Astorga. 1] ne pensait qu'à cet enfant qu’il voulait maintenant avec la ténacité des fous. |

…—— Priez cette Vierge de vous faire avoir un fils, madame; demander-lui un fils, elle vous l'accordera; elle est mère et vous avez aussi le droit d’être mère Comme elle. |

— Âh! que ne suis-je mère, en effet, sire!

LES DBUX RABINES. 1

— Si vous n'avez pas d'enfant, vous mourrez, entendez-vous? Dieu vous fera mourir, et j'aurai une autre femme qui m'en dongera; car, si vous n’en ayez pas, c’est parce que vous voulez donner l'Espagne aux enfants de Monseigneur, que vous aimiez aussi ; Cest. parc ‘que votre faille vous est plus chère que moi. Mais rappeler-vous mon serment : jamais, jamais Louis XIV eu. ses descendants ne recevront de moi la couronne de mes pères...

Ce serment prononcé d'une voix sonore retentit sous oes voûtes presque aussi haut que letonnerre. La reine baissa la tête sous cette menàce , et le roi, épuisé par l'effort qu'il venait de faire, appüya la tête sur son épaule et perdit connaissance.

La reine, effrayée, appela au secours. Mais fs étaient bien seuls; personne ne les avait auivis. Elle n ’osait le laisser pour querir son médecin et ses domestiques. Elle reëta plus d’une demi-heure ainsi, le soutenant pâle ot inanimé dans ses bras, tremblant de le voir passer à chaque instant. Enfin, un des frères vint prier, Elle lappela, et bientôt les gens de 8a à Majesté la transportèront, dans 50n lit,

Cette scène montra jusqu’à l'évidence, à la reine et à ceux qui approchaient Charles IL qu'il n'y avait plus à s'appuyer sur sa raison, et qu'elle était désormais tout à fait perdue. Trop heureux si on pouvait en rattraper quelques lueurs et les utiliser pour le bien de l'Espagne. Le confesseur du roi, debout près de son. chevet, jura qu'il ne l’abandonnerait pas, qu'il resterait à ses côtés, nuit et jour, afin d’éloigner les manvaises influences et d’en détourner les suites.

Tout se déclarait contre la France, et contre la reine, par conséquent. Elle était de nouveau isolée. La comtesse de Soissons soutenait seule son courage et sa patience. Elle l’exhortait à seconder les vues de l'Autriche, à la servir, à faire cause commune avec elle et répondait alors de lui conserver la puissance et le bonheur. Rien de plus perfide que ses conseils; rien de plus séditieux que ses paroles. L'éloquence découlait de ses lèvres en phrases dorées, et la pauvre jeune femme n'avait aucun appui pour se défendre.

— Pourquoi résister? ajoutait la comtesse ; qui vous

LES DEUX REINES. ss

‘en saura gré, madame ? Vous n'êtes plus Française, vous avez abandonné votre famille pour votre nouvelle patrie. Dieu vous en a fait une loi, et le roi lui-même, lorsque vous l’avez quitté, vous l’a recommandé instamment. Louis XIV, le plus ingrat des hommes et des souverains, vous en tiendra-t-il compte? Monseigneur, qui n’a pas eu le courage de son amour, aurat-il celui de vous devoir un royaume et d’en être reconnaissant? Les princes sont des enfants ! D'ailleurs, est: ce un bonheur pour eux et pour la France que la possession de l’Espagne ? Croient-ils entrer à Madrid sans coup férir, et l’empereur se verra-t-il dépouiller sansse défendre? De là des guerres, la misère, des malheurs de toute sorte. Votre nom sera maudit, peut-être dans ‘ les deux pays, pour les avoir provoqués.

Marie-Louise écoutait ces fallacieuses raisons, sans les accepter, néanmoins, et ce n'était pas encore la corde sensible. La comtesse ne l’ignorait pas; aussi elle reprit :

— Au lieu de cela, dirigez l’esprit du roi vers le but où il se porte de lui-même. Ne le contre-carrez pas; on ne vous en demande pas davantage. Ne profitez pas de ses moments lucides pour lui prêcher l'alliance avec votre auguste parent et le détacher de la ligue qui se forme contre la France. Alors vous régnez, vous

54 LES DEUX REINRES.

êtes souveraine maîtresse. Alors vous rendez l'Espagne grande et libre et vous y étes adorée. Le roi ne peut plus être considéré comme un époux; qui vous blâmerait, madame, de chercher dans une moble amitié un dédommagement à votre solitude? Il existe ici des hommes dont tous les pays. seraient orgueilleux et dont le dévouement vous est connu. Vous pouvez vous en entourer, vous pouvez couler des jours d’or et de soie, entre. Ia puissance, la gloire et l'amour. Vous avez vingt-cinq ans, vous êtes belle, vous êtes aimée, et vous hésitez!

Ge discours répété à chaque instant, l'indifférence de ga famille, la contenance triste et fière de d’Astorga, et, plus que cela, son propre cœur qui parlait si haut, entratnaient la jeune fasmme vers ce que son honnéteté appelait une trahison ; servir la maison d’Autriche, catte éternelle ennemie des siens, élever cette rivala aux dépens de la France, jeter le peuple espagnol sous le joug de cette puissance inflexible, et augmenter ainsi les misères qui pesaient sur fui ; c'était une mauvaise ection, c'était un crime, elle ne le commettrait pas. | |

— Non, disait-elle quelquefois tout heut en se promenant la nuit, qui était son seul instant de liberté complète, lorsque le roi trop malade ne partageait pas

‘LBS DEUX REINES. 55

sa chambre, non, je ne serai pas parjure et traîtresse. Il arrivera ce qu’il plaira à Dieu, il est Le maître. D’Astorga ne m'aimerait plus ai mon amour me faisait oublier mon devoir. |

Plusieurs mois se passèrent dans ces hésitations et ces perploxités. L'hiver arrivait etla comtesse pressait de plus ea plus, . La santé du roi se raffermissait, et sa raison également. Il avait maintenant de si longs intervalles lucides, que l’on pouvait presque espérer une guérison, sinon complète, au moins très-satisfaisante. La reine en profitait pour l’exciter à se. dé” cider au moins à la neutralité. Elle l'entourait de sa tendrease, elle prenait un empire plus étendu sur son esprit, dapuis qu’elle l'avait soigné, depuis qu’il l'avait vue si soumise et si dévouée, Il ne perdait rien de sa haine contre la France, eependant; elle lui répétait si souvent qu'elle serait malheureuse de devoir choisir entre sa patrie et son pays d'adoption, qu’elle fit naître dans son oœur une hésitation dont elle : profita. È

Un jour, et ce jour décida probeblement de 8a vie, elle rentre dèns son cabinet, brisée de la luite qu’elle avait soufferte. Elle venait, après deux heures de supplications, d'obtenir dû roi sa parole qu'il n’entrerait pas dans la coalition contre Louis XIV, et qu’il stten-

s6 LES DEUX REINES.

drait au moins pour se décider que les premiers événements de la guerre eussent éclairé la fortune.

Madame de Soissons l’attendait. Sa contenance était plus grave et plus sérieuse que de coutume. Elle regarda la reine longtemps sans rien dire, attendant que celle-ci lui parlât, ce qu’elle ne fit point. Elle s'était jetée sur un siége, jouant d’une manière distraite avec ses petits chiens, pendant que Nada, accroupi à ses pieds, baïsait le bas de sa robe.

— Madame, dit madame de Soissons, puis-je demander à Votre Majesté d'où vient son agitation ?

— Vous ne le saurez que trop tôt, madame ; car vous ne serez pas contente de moi : j’ai fait le contraire de ce que vous vouliez; le sort en est jeté, j'ai la parole du roi. Il n’entrera point dans la ligue contre la France.

Madame de Soissons jeta un cri.

— Ah! madame, qu'avez-vous fait!

— Mon devoir, madame : il n’est point dans l'intérêt de l'Espagne d’abattre la puissance de Louis XIV. L’alliance française est la plus naturelle, la plus profitable pour elle, et, si le roi n’était pas malade, il le verrait assez bien pour qu’on n’eût pas besoin de le lu rappeler.

La comtesse de Soissons sembla fort affectée de cette nouvelle ; mais, après s'être assurée que le mal était

rremédiable, que l'intention bien arrétée de la reine était de servir les intérêts de la France, elle n’ajouta plus un mot et changea de discours.

Ge fut, le lendemain, la nouvelle de la cour. Le conseil tout entier y était contraire et les rumeurs ne tarissaient pas. On accusait la reine: on faisait des suppositions d'avenir, des prédictions de malheur pour l'Espagne sous le gouvernement de la Française, désormais toute puissante. Nada, ses femmes, la camarera- mayor, le duc d’Astorga lui-même, ne purent retenir l'expression de leurs craintes. On murmurait tout haut. . — Et le pis, madame, ajouta Louison, c’est que notre ambassadeur, M. de Ribenac, est amoureux de Votre Majesté, qu'il ne s’en cache pas, et que cela donne à parler aux mauvaises gens.

— M. de Ribenac! On en cause ?

— Oui, madame, et j'en pourrais dire plus qu'une autre, car il m'en a entretenu sans fin. Il m’a suppliée de l’introduire chez Votre Majesté par le petit degré qui mène aux cuisines, afin de ne pas être vu. Il m’a offert de grosses sommes, et j'ai tout refusé, sans même vous en rien dire. C'eût été le servir, et je ne le voulais point. A présent, il faut bien que vous le sachiez, puisque tout le monde en cause et que vous l’apprendriez certainement.

La reine ne répondit pas qu'efle n’avait rien à apprendre depuis longtemps: que, dans leurs entretiens particuliers, l’ambessadeur avait souvent essayé de lui révéler ses sentiments 8ans qu'elle lui permit d'aller plus loin. C'était même pour cette raison qu'elle avait laissé au roi le sofa de lui apprendre la décision prise, ae voulant point l’honorer d’une communication diroecte qu'il aurait prise pour une faveur. Elle croyait cet amour, dont # prétendait mourir, caché à tous les “veux, excopté aux siens, et maintenant tout Madrid en avait connaissance. C'était un nouveau grief, il donacrait lieu à de nouvelles calomnées ; d’Astorga n'y croirait pas, puurtant il les entendraæit, et c'était top.

Madame de Soissons vint à l’accoutumée. Elle avait l'esprit plus libre et plus gai, et, lorsque la reine reparla de la politique, elle lui demanda en riant la permission de s'occuper d'autre chose.

— On n'entend que cela partout, madame; je vous supplie de m'en délivrer. Vous l'avez voulu; c'est fait. Qu'il n’en svît plus question. Nous avons bien mieux à faire et je vous assure que votre ambassadeur est curieux en ce moment. Je dis votre ambassadeur, en vous prenant pour une Française, comme vous avez bien prouvé que vous l'êtes. 11 triomphe et fait plus de ‘ poudre à lui seul que toutes les mouches de Muduid

LES DEUX AELNES. 39

réunies. 11 vous aime, madame, et je crois, Dieu me pardonne! qu'il prend le traité deneutralité pour une déclaration de votre part,

La reine ne put s'empêcher de sourire, bien que sen cœur ne fût pas gai. M, de Ribenac affichait des extravegances trop évidentes pour être vraies. Il semblait jouer an jeu pour compromettre La reine, stce fait, désormais sequis à l’histoire, jette ençors bien de l'obscurité sur des événements font obscurs par eux-mêmes, Qu'un homme grave, un ambassadeur, dont l'état est d'être . mesuré, de cacher non-seulement ses sentiments, mais æncore ses pensées, qu’un tel bomme laisse connaitse à toute une cour une passion falle pour la reine d’Rspagoe, alors qu'il représente son souverain prôs de l'époux de cette reine, ou il joue un jew, je le répète, ou il est bon à metéreaux petites-maisons. Si c'était là upe combinaison politique, alle était bien maladpaite æt arrivait fort à propos pour perdre la reine. Quoi qu'il en soit, cet amour crié à son de trompe fit beaucoup parler dans tous les pays. Chacun s’en occupa à sa . manigre et la pauvre Marie-Louise, qui n’en pouvait mais, en fut le plus blèmée. |

Madame de Soissons chahgea tout à fait de manidres avec ele ; bien loin d'amener un seul mot de politique dans leurs entretiens , alle l’écartait soigneusement et

ne répondait point là-dessus quand Ia reine s’en occupait. Elle avait repris des allures gaies, légères, évapo: rées; elle amusait beaucoup Marie-Louise, qui ne pouvait plus s’en passer et qui aurait volontiers laissé toutes les sociétés pour la sienne, — d’Astorga excepté, vous n’en doutez pas.

Elle parlait souvent de son départ. Elle voulait retourner à Bruxelles; elle ne pouvait durer en Espagne. La reine ne l'avait pas écoutée, elle ne pouvait lui être bonne à rien et n'avait pas besoin de rester davantage. Les soins de sa famille la réclamaient. Le prince Eugène, ce héros, n’était pas son seul enfant et les autres la demandaient, Marie-Louise la priait à mains jointes de rester encore, et la comtesse semblait lui faire un grand sacrifice.

Depuis quelque temps, pour se distraire, la reine avait organisé de petits goûters avec elle, où l’on parlait de la France et où l’on riait un peu. C’est si bon de rire, et le rire était si peu habituel dans ce palais! La camarera-mayor u’assistait pas à ces petites fêtes. Nada et quelques femmes de la reine en étaient seulement. On n'y admettait pas le duc d’Astorga, pour ne point faire de propos ou ne päs éveiller les jaloux. Cette collation se composait de plats inconnus, de souvenirs de Paris et de Versailles, de Bruxelles aussi, et méme

de Madrid. C'était des tourtes, des gâteaux, des crèmes : chacun montrait son savoir-faire, la comtesse, les femmes françaises, une Allemande, mademoiselle de Pernitz, des caméristes espagnoles , Zapata et Nina; le nain même essaya de se rappeler la cuisine de son pays, qui fut trouvée détestable, à l’unanimité. Il ne recommencça plus. La reine dirigeait tout. Les femmes mangeaient assises par terre, sur le tapis, lorsque la reine avait mangé avec la comtesse après les avoir servies, et on plaisantait beaucoup, les portes fermées aux

indiscrets.

Le roi savait cesfestins. Ilne cessait de répéter à Marie- Louise qu’elle avait tort, et qu'elle ne prenait pas assez garde à elle.Les haines étaient éveillées, le conseil tout entier et ses adhérents la blâmaient. Elle avait affaire à forte partie, et, en politique, tous les moyens sont bons pour renverser les obstacles. La lucidité de Charles IL se soutenait. Depuis plusieurs mois, il n’avait pas eu d'attaques; il présidait ses secrétaires d’Étal et ses ministres , beaucoup mieux que bien des souverains renommés par leurs lumières, et, comme il leur résistait assez énergiquement, comme le pouvoir de la reine sur lui était connu, on ne s’en prenait qu’à elle seule.

Déjà de nouveaux avertissements lui étaient parvenus; déjà plusieurs lettres sans signature, mais très-

62 LES DEUX REÉINES.

précises et pleines de menaces, lui avaient été remrises par différents moyens. On ne parlaît plus de la comtesse, tous étaient complètement rassurés de ce côté. On ne lui désignait pas l’assassin, mais on lui annoncait qu’elle devait mourir. Elle n’y fit d’abord aucune attention, puis elle eu rit. Depuis si longtemps ces avis arrivaient sans résultats, qu'elle n’y croyait plus. __ — Ce sont des épouvantails, disait-elle : on veut m'effrayer pour me faire changer de route.

Elle en toucha quelques mots à la comtesse , qui le prit de plus haut encore, et la dissuada tout à fait.

Un matin, la cour partait pour Aranjuez. C'était un beau jour de printemps, tout chantait dans la nature, et cette chanson se répétait dans le cœur dela reine. Elle avait obtenu de s’en aller à cheval. Le roi devait venir avec elle; mais d’Astorga y serait aussi et elle aurait un grand bonheur à courir avec lui par ce beau temps. Je connais ces impressions, c'était ainsi quand je venais à ma villa du PÔ avec M. de Verrue.

En l'abordant, le majordome-mayor lui sembla triste, son salut fut rempli de douleur. Ils se comprenaient sans parler. La reine devint triste sur-le-champ. Elle chercha les occasions de l'entretenir. Le duc, sans la fuir, ne la secondait pas, tandis que Nada, au-

LES DEUX RBINES, 63

contraire, tâchait de se rapprocher d’elle et de l'isoler . surtout du roi et de la cemarera-mayor.

Il gambadait sur son petit cheval, faisait les tours de passe-passe auquel on était habitué, mais il ne montrait plus la même légèreté d'autrefois. Nada vieillissait; ces petites personnes n’ont pas de jeunesse, ou la perdent bien vite. ll fit entendre à la reine qu’il lui voulait parler seul. Aussi, dès qu’elle arriva à Aranjuez, où la liberté était beaucoup plus grande, elle congédia tout

. le monde et rentra ches elle.

Nada la suivit, il se glissa dans sa chambre, elle lui commanda de fermer la porte et l’interrogea. ‘

— Qu'a-til, et que me veut-il? dit-elle.

— Îl vous a écrit, madame. |

Cette letire, ainsi que toutes les autres, fut envoyée, suivant la volonté de Marie-Louise, à la reine de Sardaigne, qui me l'a montrée et m'a permis d’en prendre copie. La voici :

« Madame,

» Que Votre Majesté pardonns sa hardiesse eu plus humble de ses serviteurs. Je n'ose vous dire ce qu'il est important que vous sachiez, et cette témérité que je prends de vous écrire, porte avec elle son excuse, dats l'importance du mesgage. J'ai reçu un

avertissement que je ne puis négliger, sachant la source d’où il vient. On en veut aux jours de Votre . Majesté, on cherche à l’empoisonner; qu'elle se tienne en garde contre tout le monde.

» Je fais exercer une surveillance minutieuse dans les cuisines; les écuyers tranchants et les maitres

d’hôtel ont ordre de faire goûter tous les mets

aux cuisiniers devant eux et de les goûter euxmêmes. J’assiste presque tous les jours à cette opération, ou, si le service de Votre Majesté me retient ailleurs, celui qui me remplace est aussi sûr que moi-

même. Je supplie, je conjure ma reine à deux ge- .

noux d'écouter ma voix, de ne rien manger qu'avec Sa Majesté le roi, de n’accepter pas une dragée de qui que ce soit , et de veiller eur une vie si précieuse pour nous.

» Get avis n’est point, comme les autres, un vague discours. C’est une vérité, c’est une certitude. L'ambassadeur de France l'a reçu . comme moi, mais d’une source différente, tout aussi sûre. On y peut, on y doit compter. Je n'existe pas, je voudrais me multiplier pour garantir ma reine de ce danger terrible et ne pas rester un instant loin d'elle, car il me semble que, moi seul, je puis la préserver. C'est mon devoir et c’est mon bonheur... Qu'elle com-

mande et j'obéira ; qu'elle me permette de veiller sur elle et d’écartér ses ennemis, je ne lui demande pas d’autre récompense que celle-là, si elle a pu croire qu’une passion telle que la mienne ait besoin d'être récompensée. . | » Le plus humble, le plus devoué, le plus passionné de vos serviteurs.

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