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Les deux reines de France

Mon drame des Deux Reines, dont la presse avait bien voulu s’occuper, est interdit.

La commission d’examen s’en étant référée à l’administration supérieure, M. le ministre, avec sa bienveillance habituelle, me permit de plaider ma cause devant lui par une lettre.

Voici cette lettre :

« Monsieur le Ministre,

« Menacé de perdre le fruit d’un long travail, et surtout de le faire perdre au compositeur éminent qui a bien voulu s’associer à moi, je demande à Votre Excellence la permis-

PRÉFACE

sion de lui dire , pour ma défense , ce que je crois la vérité. Si je ne m’abuse, un des premiers soins du ministère des beaux-arts doit être de prêter appui aux œuvres sérieuses, difficiles, et qui ont l’art pour principal objet.

« A ce titre, il me semble qu’un écrivain dramatique qui consacre trois années à écrire une pièce en vers, qui s’efforce de reproduire fidèlement un des faits de notro histoire les plus importants au point de vue moral, qui essaye pour cet ouvrage une forme de drame demi-lyrique, encore nouvelle en France et à laquelle se rattachent en Allemagne les noms réunis de Gœthe et de Beethoven, qui a le bonheur d’avoir pour collaborateur dans ce travail l’auteur de Faust, qui obtient le concours d’une artiste tragique dont la gloire est européenne, niadame Rislori, et qui enfin a l’heureuse chance d’entendre MM. les examinateurs eux-mèmes louer la valeur littéraire de son ouvrage, il me semble, dis-je, que cet écrivain a quelque droit d’attendre de la part du ministère des beaux-arts un encouragement et un soutien.

« Quels motifs peuvent donc s’opposer à la représentation de ma pièce ?

« MM. les examinateurs en allèguent deux : le premier, et le plus grave , est que je touche à une question brûlante, et par conséquent dangereuse, le pouvoir pontifical.

a Je pourrais répondre que je no mets en scène qu’un passé très-lointain; que, dans ce passé même, je no peins que cette puissance morale et moralisatrice de la papauté, devant laquelle tous les partis s’inclinant , et que, par conséquent , la situation présente n’a rien à faire avec mon

PREFACE

drame. Je serai plus sincère : oui, les circonstances donnent à ce tableau du moyen âge une sorte d’actualité; oui, la représentation de l’ouvrage leur devra , je le crois, je l’espère , un degré de plus d’émotion et de vivacité de sentiments.

« Mais où est le mal? Cette émotion sera-t-elle fâcheuse? Cette vivacité de sentiments sera-t-elle un danger? Voilà le point à établir. Que les écrivains dramatiques s’emparent des questions actuelles, vivantes, c’est leur droit, je dirai même leur devoir, et l’administration des beaux-arts doit les y encourager, pourvu qu’en touchant aux passions présentes, ils aient pour objet d’animer les esprits sans les troubler, c’est-à-dire de no les exciter qu’en faveur d’une cause juste, et reconnue juste par tout le monde.

« Or, quel est le point fondamental de mon drame , le pivot autour duquel tout tourne, sur -lequel tout s’appuie? La destruction dans le monde d’un droit monstrueux que nous avaient légué les païens et les barbares, le droit de répudiation.

« Quand la papauté défend cette cause, elle défend la civilisation et la famille; la louer sur ce point, ce n’est que dire ce qui est dans le cœur de tous, et, puisque l’on m’oppose la question d’opportunité, je répondrai que rien n’est plus opportun que de reconnaître hautement un des bienfaits du pouvoir pontifical au moment même où il nous accuse d’ingratitude , et de glorifier sa mission morale et évangélique, quand il nous reproche notre impiété.

« Pour moi, dévoué de cœur à toutes, les idées du xix' siècle, j’ai été heureux de saluer l’Église comme notre

prédécesseur a tous dans celte grande lutte pour la défense du mariage et des femmes : elle y a acquis une gloire qui dure encore, parce qu’alors elle représentait le progrès; et c’est partir du môme principe que rendre hommage en elle à ce qui ne peut pas périr, et repousser ce qui ne peut pas renaître.

« On m’oppose encore la lutte forcément établie, dans mon drame , entre le pape et le roi. Mais Philippe est-il abaissé devant le légat comme roi?... Jamais. L’interdit môme, est-ce un légat romain qui le lance?... Non; c’est un ancien compagnon d’armes de Philippe; c’est au nom de la France!... Quand le roi cède, est-ce à la voix du légat? Non : c'est aux prières de son peuple, c’est au cri de sa propre conscience. Il lè\e les mains aux ciel et s’écrie : Je suis vaincu. Seigneur !... El quel est le dernier mol de l’ouvrage, celui qui le résume?

Roi, tu n’es pas vaincu! l’Evangile est vainqueur!

« Je le demande, quel péril peut offrir la représentation d’un fait historique mettant en lumière cette idée morale, et placé à sept cents ans de distance?

« Je crois donc pouvoir, en toute sûreté de conscience, prier Votre Excellence de laisser mon drame se produire devant le public, mais se produire tel qu’il est.

« MAI. les examinateurs s’alarment de quelques railleries toutes générales, applicables à tous les temps, et demandent qu’on me les ôte; je demande qu’on nu les laisse. D’abord, on n’a pas trop de toutes ses armes [tour livrer cette rude

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