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bataille qu’on appelle la première représentation d’un ouvrage en quatre actes, en vers. Puis, enlever à un table'au du moyen âge le cortège des petites malices populaires, c’est lui ôter la vérité; et, quant à mon drame lui-mème, il y perdrait un de ses éléments de succès, la lumière et la gaieté.
« Ajouterai-je que, si j’étais un grand pouvoir, je serais, ce me semble, un peu blessé de celte sollicitude, qui , me croyant menacé par le moindre souffle d’air, voit un péril pour moi dans un éclat de rire, et je prierais ces timorés d'êire un peu moins modestes pour mon compte.
« Qu’il me soit permis de finir par un fait assez singulier. En 1808, mon père écrivit un ouvrage dramatique intitulé la Mort d’Henri. IV. La censure, le ministre de l’intérieur, le ministre de la police opposèrent un veto absolu à la représentation de la pièce. Ils y voyaient mille dangers. C’était donner carrière aux démonstrations les plus regrettables, à l’explosion des sentiments les plus hostiles.
<r Le bruit de ce petit conflit arriva jusqu’à l’Empereur. Il se fit rendre compte de l’affaire. Deux jours après, le veto était levé ; seulement, il demanda un changement à l’auteur. Henri IV, dans une scène avec Sully, disait : J’ai peur. « Monsieur, » dit l’Empereur à mon père, « il faut ôter ce « mot-là. — Pourquoi, sire? Les craintes d’Henri IV à ce « moment sont historiques. — Soit I Un souverain peut « avoir peur, mais il ne doit jamais le dire. » Le mot fut ôté, ce fut le seul ; l’ouvrage, représenté avec le plus grand succès, n’excita aucun désordre. L’acte de libéralisme de
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l’Empereur avait été un acte de bon sens. — Si c’était vrai en 1808 , comment cela ne le serait-il pas en 186 o ?
« Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de tout mon respect.
« E. LEGOUVH ».
La réponse à cette lettre fut le maintien du veto, fondé, je dois le dire, non sur l’ouvrage lui-même, mais sur l'exigence tout exceptionnelle des circonstances présentes, et accompagné d’honorables témoignages de regret. Mais je ne puis pourtant rester sous le coup de cet interdit. Je soumets mon ouvrage au public, avec le vif et profond chagrin de ne pouvoir lui en donner la partie la plus digne de lui, la musique de l’auteur de Faust.
Cet ouvrage se trouvera peut-être en désaccord avec plus d’une idée reçue. Le grand rôle de Philippe-Auguste comme roi, sa place éminente parmi les fondateurs de l’unité française, dissimulent à quelques esprits sérieux les autres côtés de ce caractère si complexe; ils voient en lui le politique, ils ne voient pas l’homme. Pour d’autres, Philippe n’est que le vainqueur de Bouvines-, il leur apparaît toujours debout près d’un autel, y déposant sa couronne, et disant: Je la cède au plus digne-, de là, dans leur pensée une certaine image poétique de roi-chevalier, auquel
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ce nom d’Auguste ajoute encore une grandeur idéale, et que, selon moi, exprime très-imparfaitement ce rude souverain du xii* siècle. Le héros leur cache l’homme.
C’est l’homme que j’ai essayé de peindre.
Je l’ai montré tel que l’étude des chroniques et de ses actes me l'a représenté, mélange singulier des sentiments les plus contradictoires, rusé et violent, superstitieux et railleur, diplomate et conquérant, passionné et calculateur, cruel et héroïque. Nous, hommes modernes, qui ne passons d’un sentiment à
un autre que par une succession de nuances insensibles, nous avons peine à nous figurer ces esprits violents du moyen âge, qui sautent brusquement d’une passion à une autre. Chez eux, pas de transitions, ils s'irritent et ils s’attendrissent ; ils haïssent et ils aiment, ils tuent et ils sauvent, ils sont impitoyables et généreux, tout cela, presque au même moment; ce sont, les hommes de la sensation présente; elle les gouverne, elle les domine, et sans s’inquiéter de relier entre elles toutes les contradictions de leur âme, ils vivent à la merci de chaque transport de cœur qui les agite. Tels sont tous les héros des chansons de geste ; tel fut Philippe-Auguste, surtout dans le fait que j’ai essayé de traduire sur la scène. Car, qu’on ne l’oublie
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pas, je n’ai jamais en pour dessein de peindre l’ensemble de la vie de ce roi, mais une circonstance particulière, un fait spécial ; l’on n’a donc le droit d’exiger de moi que la représentation fidèle de cet épisode, et si j’y ai fait rentrer les traits généraux de la figure de Philippe-Auguste, cela n’a pu être que sur le second plan, et pour compléter le portrait.
Quant aux actions même que je lui impute, je de-
mande aux lecteurs qui seraient tentés de me taxer d’exagération , de lire d’abord le beau travail de M. Hercule -Géraud sur Ingeburge, dans la bibliothèque de l’école des Chartes (avril 1860), ils m’accuseront peut-être d’indulgence après m’avoir accusé d’injustice.
Je crains un autre reproche : on est habitué à voir, dans cette lutte entre Philippe et Innocent, la rivalité de deux puissances temporelles; aux yeux de beaucoup de lecteurs, l’interdit n’est, dans la main du pape, qu’une arme politique, un instrument de domination. Philippe représente l’indépendance de la France, Innocent l’ambition papale. Son seul but est l’abaissement de la couronne devant la tiare. La lecture attentive des lettres d’innocent m’a convaincu de
l’inexactitude de cette opinion. Cette longue correspondance est un monument d’équité, d’humanité, de
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patience, de douceur; le pape défend évangéliquement la plus évangélique des causes; ce n’est qu’après de longues années de supplications et de remontrances paternelles, qu’il se décide à lancer l’excommunication ; et si le moyen qu’il emploie est excessif, et même, selon moi, inique, il ne combat pas du moins pour le pouvoir, il combat pour le droit.