TOUS
EDe ne lui donna point un bonheur bien grand; au contraire, car son humeur devint acariâtre, désagréable, surtout lorsqu'on lui eut défendu de jouer à la reine et de se faire appeler majesté.
Pour rendre la solitude plus complète et plus triste, Victor^Amédée, détaché de tous, empêché de tous les eotés, se jeta dans une dévotion outrée; il en prit les pratiques minutieuses et les exigea de sa compagne, laquelle ne s*y soumit qu'en maugréant. Un abbé, qui n'était pas mon petit Michon, fît de ce grand génie une manière de frère, lui marmottant des prières du matin au soir, et, en quelques mois, le rendit Pombre de lui-môme.
A propos de mon petit Michon, j'ai négligé de dire qu*à la àuite de sa grande aventure, il avait eu une maladie étrange, dont il a failli mourir, et dent il n'est pas encore guéri.
Il enfla et devint rouge comme une écrevisse cuite; son sang se tourna presque en eau, de la frayeur qu'il avait eue. 11 m'écrivait encore, il y a huit jours, qu'il ne se rétablissait pas ; cependant, il y a trois ans de cela.
Yictor-Âmédée ne revit plus son fils, et ne voulut môme plus revoir nos enfants, fruits d'une erreur qu'il déplorait. Ma fille y a perdu gros, et surtout en considération dans les cours et en appuis dans ce pays-ci. La Spino y contribua au moins autant que le confesseur.
Enfin, il y faut arriver, . le roi Victor-Amédée, ce héros, ce grand monarque, est mort Taunée dernière le 31 octobre 1732, à l'âge de soixante-six ans. n était devenu silencieux et résigné, ne sortait plus qu'en' chaise à porteurs, et s'éteignit ainsi peu à peu ; il ne demanda pas le roi Charles-Emmanuel, qui lui avait fait dire pourtant qu'il attendait ses ordres.
— Je n'ai rien à dire à mon fils, répondit-il. Je souhaite seulement que son règne finisse mieux qu'il n*a commencé...
Avant de rendre le dernier soupir, il fit cependant recommander la marquise Spino, à laquelle on a laissé tout ce que le feu roi lui avait donné; seulement, on a exigé qu'elle se retirât au couvent de la Visitation
de Pignerol; ce qui a été pour elle un grand chagrin. £lle n'a pas recueilli grand'chose de sa royauté de hasard; et, tout calculé, j'aime mieux ma place que la sienne, bien que je me sois souvent surprise à rentier.
J^ai promis de continuer ces mémoires si je m'en sentais le courage el je me suis décidée à le faire après avoii* causé longuement hier avec M. de Voltaire et M. Duclos.
Je me plaignais de Tennui insupportable qui me dévore, moi, la dame de volupté, moi qui ai Qssayé de tout en ma vie et qui croyais Ta voir entourée des derniers raffinements de la jouissance ; j'ai ajouté :
— Cet ennui ne vient-il pas de ce que je suis vieille? ou bien de ce que ces temps-ci ressemblent si peu à ma jeunesse?
— Je ne le crois pas, m'a répondu Duclos ; vous avez trop d'esprit pour ne pas remplacer par cet esprit môme la perte d'un joli visage.
— Vous ennuyiez-vous ainsi lorsque vous racontiez
m LES DEUX REINBS.
à Yotrè papier i'bistoire dB cette jeunesse que vo«B regri^iitez ea «e naoïft^t t <o(mtiaua M. de Voltaire, ^hbieu., non, il faut être fraucke, je ne m^fEt»- '^ nnjm ^s, je me U'ouvais jeune rnoor®, j'aimais à parler de ce temps-là.
— Suivez mon conseil alors, et continuez.
— - Y pensez-vous ?
— Certainement, j'y penae, et j'insistp. Vous savez tanti de choses que le monde ignore! Pourquoi les cacher? C'est un crime. Pourquoi ne pas porter le flambeau sur des obscurités dont Thistoire s^embarrassera plus tard. Àilonis, essayez, madame ; ditesnouB les intrigues de la cour d'Espagne soûs Char^ les H; utilisez les lettres, les récits de votre ami M. de Darmstadt, les confidences de la reine de îîcfle, les conversations de Victor-Amédée et les indiscrétioîis des ministres. Vous avez on portefeuille et une mémoire pleins de faits; ouvrez-les, nous écoutons. Vous ne vous ennuierez plus ensuite, je vous en réponds.
Ils m'ont ainsi tourmentée tout en soupant, et bien longtemps encore après ; moi, j'ai cédé et me voici à l'ouvrage.
J'ai, en effet, des caisses de papiers dont le claa- Eement m6 âerait très-difficile, si M. Duclos ne m'avait
LBS DEUX RBrNE», 95
offert son secours. Depuis hait joufê) il cherche, compile, il entasse.
-^ Ge sont des trésors! dit-il.
11 m'a débrouillé toutes les letltres de madame la dncbesse de Savoie, depuis reine de Biôile et enfin ^e Sardaigne ; moi, je me souviens de tbnt oe cpi*ëlle m'a raconté et je vais le dire.
. Les filles de Monsieur n^avaieait quMne idée, surloat mademoiselle d^QrléanS) plus &gée de sept UM que mademoiselle de Yaloid : c'était d'éponser Monseigneur. Mademoiselle de Valois n'avait eu qu'un «notir de petite fille, M^BSei^^yt s'étant marié bieli avant elle.
i>our madeiboiselle d'Orlétiâs, fl 7 enrt tout autre ehose, et, si le roi elit eu adoirs ien dispositions (jull eoX plus tard, ou plutôt s'il n'eût pas eu Pintime volonté de dominer son fils jusque dans les moindres choses, le mariage se fût positivement accompli entre les deux cousins.
Mademoiselle d'Orléans était belle et cliarmante; elle avait infiniment d'écrit; elle tenait de sa mère, feue madame Henriette, une grâce et une manière incomparables de danser. Elle avait un goût parfait dans les n^ustements et personne ne se coiffait de meilleur air.
Quant à Monseigneur, tout le monde sait quel
beau visage était le sien; sa tournure, un peu lourde, ne manquait pas d'une certaine majesté. Il avait un sourire et un regard qui rappelaient, sinon Pair de Jupiter Olympien de Louis XIV, du moins Toeil et les lèvres espagnoles de la reine Marie-Thérèse, sa mère.
Son esprit timide, et agréable cependant, n'était pas celui d'un prince appelé à de si hautes destinées. Il eût fait un triste sire; ce qui nePempéchait pas d'être un homme agréable. U avait de la bonté, une grande envie de plaire et une facilité d'abord très-précieuse pour ceux qui le servaient.
Le roi ne voulait pas qu'il fût quelque chose; malgré M. Bossuet et M. de Montausier, il n'eut qu'une éducation manquée. Chaque fois qu'il montrait une initiative ou une envie quelconque de se produire, il était arrêté par un ordre de Sa Majesté. Le dauphin, même lorsqu'il eut cessé d'être jeune, ne pouvait être rien sous un tel père.
Le choix d'une épouse, d'une future reine de France était une chose trop grave, pour que le roi s'en rapportât à son fils, et pour qu'il ne lui imposât pas tout d'abord sa volonté. La pensée du jeune prince n'osait donc pas aller au delà, et, sans l'amour, le plus malin des dieux, il n'eût jamais osé songer à une rébellion aussi flagrante.
Monsdgnenr avait huit mois de plus que sa cousine, pas davantage. Il la voyait, depuis son enfance, presque chaque jour, et ne la regardait pas autrement qu'une autre, Thabitude rendant tous les visages égaux. La princesse le regardait, elle; elle le regardait si bien, qu'il finit par s'en apercevoir et par la regarder à son tour.
Madame, la seconde femme de Monsieur, passait très-volontiers le plus de temps possible à Saint-Cloud, où elle se trouvait plus libre de ses volontés. Elle y fit un voyage par un beau mois de mai, où tout était embaumé de lilas et de jonquilles. Le roi n^aimait pas qu'on le quittât longtemps; cependant, pour cette fois, il avait donné liberté à Madame de demeurer quelques jours chez elle et d'emmener les jeunes priDcesses, qui s'en faisaient fête d'ordinaire.
Monseigneur, depuis huit jours environ, avait parlé plus souvent à mademoiselle d'Orléans; ils avaient rougi et baissé les yeux l'un devant l'autre, dans un des bosquets de Versailles ; ils étaient restés interdits, et, depuis ce moinent, ils avaient mille choses à se dire, lorsqu'ils ne se voyaient pas, sans trouver un mot quand ils se voyaient.
L'amom- vrai, lorsqu'il est en jeu, est toujours muet et niais.
9é LtS DËtX MtNMi
Le voyage de madame à Baint-Glottd Tînt interrompre ces Bounres, ces regards et tous ces préliminaii^s cbarmants qui ne se retrouYent plus loreqn^on les laisse perdre.
Madame d'Orléans essaya de rester sous an prétexte assez bien imaginé; elle s^attacha à madame de Montespan, dont toute la faveur était revenue, et qui venait de mettre au monde M. le comte de Toulouse. Lorsqu'il fut question de départ, elle supplia madame de Montespan d'obtenir qu'on ne l'emmenât pas : elle ne pouvait se séparer du roi, se séparer d'elle un seul Jour, elle en pleurait de désespoir.
La mar(iuise le dit au t^oi et tous les deux rirent beaucoup, sans se douter du dessous de cartes ; ils ne cédèrent cependant pas au caprice, il fallut s'en aller.
On juge si notre îettné l;)rincesse pleura dé plus telle.
Le lendemain, elle se promenait seule devant le ch&^ teau, sur le tapis vert, n'osant aller plus loin et regardant dans le del les nuages qui venaient du côté de Versailles et que peut-être il avait regardés aussi. Tout à coup un bruit de chevaux se fit du côté de la grillé, des postillons et des piqueurs précédaient un carrosse et la princesse reconnut la livrée de Monseigneur.
— Ah ! le voilà, dit-elle.
LIS BBUX REINES. ^
Et elle se mit à rougir toute seule comme si on la voyait.
Son cœur battait bien fort; elle pouvait h peine bouger de sa place ; il lui semblait, d'ailleurs, qu*elle devait attendre qu'on la prévint.
Elle attendit longtemps, personne ne venait; madame, toute heureuse de voir son neveu qu'elle aimait fort, ne songea pas à la faire quérir ; M. le Prince, avec la timidité d'un jeune amour, n'osa pas la demander ; ce qui était pourtant bien simple, d'autant plus qu'il n'était pas venu pour autre chose.
La visite se serait passée ainsi, . sans « le dieu de Gythère, » ainsi que disent les poètes. 11 envoya à point nommé un courrier de Télectrice de Hanovre, tante de Madame, qui réclamait une réponse suMe-' champ. Madame n'avait rien de si cher ni de si précieux au monde que sa correspondanoe, ainsi qu'il y parait bien pour ceux qui s'y connaissent. Elle se trouva fort embarrassée; Monseigneur l'en tira bien vite,
1 voyait, de la fenêtre, la princesse sur le tapis vert et brûlait de la rejoindre. Il se leva et fit à Madame un compliment fort bien tourné pour lui rendre la liberté de son écriture, n'ignorant pas qu'elle en profiterait; puis il se retourna vers MM. d'O, de Ghevemy et de Grignan, qui l'avaient accompagné, et
iOO LES DEUX REINES.
leur dit avec ce grand air qu'il savait prendre et qu'il tenait de son père :
— Messieurs, Madame va écrire, et moi, je l'attendrai ici en lisant. Vous pouvez vous retirer, nous ue retoumeronts que ce soir à Versailles.
Gela signifiait: «Je soupe avec Monsieur et Madame; allez chercher les officiers de leur maison, trouvez votre vie près d'eux; d'ici là, je veux être seul. »
Les princes sont compris d'un geste et d'un mot. Ces messieurs firent la révérence et s'en allèrent. Aussitôt qu'ils furent partis. Monseigneur ouvrit la porte du perron, se montra sur le seuil, ôta son chapeau en regardant sa cousine, et resta debout, sans oser faire un pas. 11 avait appelé le moment de tous ses vœux et n'en profitait point lorsqu'il était venu.
Mademoiselle d'Orléans était femme, c'est-à-dire plus hardie, plus fine, plus spirituelle ; elle s'impatienta de cette réserve et s'ingénia à la faire cesser. Pourtant le beau plaisir qu'un entretien sur ce tapis vert, où tous les yeux la verraient, où l'on pouvait les déranger à chaque instant! 11 fallait aller ailleurs, il fallait y conduire le honteux, et tout cela à distance, sans parler et sans avoir l'air de l'appeler. Ce n'était pas facile; elle en vint à bout néanmoins.
Mademoiselle rendit d'abord sa révérence à M. le
dauphin, puis elle se mit à marcber négligemmeut vers une charmille du labyrinthe, le lieu du monde le plus propice à un entretien amoureux: on peut sV dérober à toutes les recherches, on peut voir et entendre ceux qui vous poursuivent, sans qu'ils s'en doutent, on peut se cacher à Volonté et se montrer comme par un coup de théâtre.
Elle avait deviné tout cela, avec ses quinze à seize ans; Monseigneur était bien loin de cette science. Cependant, en la voyant disparaître, il fut si marri, qu'il songea à la rejoindre, tout en craignant fort de l'offenser. C'était une témérité soudaine venue avec la douleur.
Il descendit les marches, arriva dans le jardin et se ' dirigea du môme côté que sa cousine, déjà disparue sous les arbres. 11 tremblait qu'elle ne se cachât. Les détours du labyrinthe lui étaient familiers, il y cuvait joué souvent dans son enfance avec les jeunes princesses; il était donc sûr de retrouver la belle fugitive si elle prenait la route ordinaire. Le suivrait elle? 11 Fespérait, en se rappelant leurs derniers regards, leurs derniers sourires.
Oh! bohheur! elle était assise sous un bosquet en fleurs, elle effeuillait une pâquerette, ses longs cils baissés voilaient ses regards, mais la rougeur de es joues, mais sa main qui tremblait, mais les dentelles
de son corsage qui s'agitaient, disaient son émotion et trahissaient le secret de sa fuite.
M. le dauphin s^approcha ; enhardi par le silence et par le trouble de Mademoiselle. Elle feignit de ne pas le voir en continuant son occupation. Les feuilles tombaient une à une Sur sa robe rose ; elle resta avec la petite corolle à la main, comme plongée dans la rè*- Terie par la réponse de l'oracle. Le bruit des pas de son cousin la fit tressaillir ; elle ne put imposer davantage à ses yeux l'obligation de rester baissés, elle Taperçut enfin et quitta son banc, avec tout le respect qu'elle devait à Son Altesse.
— Mademoiselle !... dit-il.
— Monseigneur..., répoiïdit-eDe.
Et ils en dem»^.urèrènt là. Puis, tout à coup, comme s'il eût trouvé la plus belle chose du monde, le prince ajouta ;
— Je puis bien me promener quelques instants dans ce labyrinthe, n'est-il pas vrai?
— A votre aise, monseigneur.
Elle ne bougeait point, il fallait passer. Ils restaient
en face l'un de l'autre, la jeune fille s'impatientait, le
' prince s'embarrassait davantage ; l'une voyait devant
elle une couronne, Ja plus belle couronne de l'univers,
offerte par un charmant enchanteur, par celui qui
LES DEUX REINES. i03
semblait le plus aimable entre tous ; l'autre voyait une délicieuse créature qui le recevait de bonne volonté, il ressentait pour k première fois le pouvoir de la beauté et il avait dix-sept ans! A côté de cette belle personne, il entrevoyait toujours le roi, son terrible père, son oncle, toute la famille, les séparant peut-être de par la raison d'État en leur interdisant de s'aimer si la politique ne le trouvait pas bon.
Comment ftiire? La princesse, comme la plus résolue, rompit bravement la glace.
— Je conduirai Votre Altesse royale, dit-elle, si elle le permet.
—Oh ! je connais bien le chemin ! nous avons couru dans ces. allées, quand nous étions enfants.
— Depuis longtemps nous n'y courons plus, ajouta t-elle, avec un long soupir, en donnant le signal de la marche.
— Ceux de notre condition cessent d'être enflants de 'bonne heure, mademoiselle.
— Ah! oui; l'on nous envie et nous sommes souvent bien malheureux.
— Je le trouve aussi. Il me semble que les autres pères ne sont pas comme le roi.
— Encore, vous, monseigneur, vous serez le maître un jour ; vous épouserez qui vous voudrez, tandis que, moi. . .
104 LES DEUX REI!<fES.
-T- J'épouserai qui je voudrai, mademoiselle! Et le roi?
— Sans doute, le roi ! interrompit-elle avec impa* tience; mais le roi n'est pas intraitable, et, si vous ne faites pas un. choix indigne de vous, peut-être...
— Quelque choix que je fasse , mademoiselle, si le roi n'a pas choisi avant moi, il ne m'approuvera point, je le sais.
— Ah ! monseigneur, si j'étais le dauphin de France!
— Que feriez-vous?
— Ce que je ferais? Je ne me soumettrais pas à la tyrannie, monseigneur; j'aurais ma volonté et je la soutiendrais.
— Gela n'est pas aussi facile que vous le croyez, mademoiselle; et l'on voit bien que vous n'y êtes pas.
— Plut à Dieu que j'y fusse en effet!
— Vous ne connaissez pas le roi.
— Je le connais.
.— Et vous lui tiendriez tête?
-^ Je tiendrais tête à tous les rois du monde, si je devais être le roi de ce pays, le premier de l'univers.
Le dauphin eut un petit frisson de crainte, lui qui avait si grand'peur, et que l'ombre de Louis XIV irrité eût fait évanouir.
— Mademoiselle, pour trouver ce courage, il fan-
drait être soutenu reprit-il avec plus de présence d'esprit qu'on n'eût pu l'attendre de sa frayeur. Eh ! qui nous aime assez, nous autres princes, pour s'associer à une rébellion et en braver les conséquences ?
— Qui nous aime assez, nous autres princesses, poursuivit-elle, sur le même ton, pour deviner nos sentiments et nous mettre à même de les produire?
— Vos sentiments, mademoiselle! Est-il permis à une personne de notre rang d'avoir des sentiments, si ce n'est pour son malheur et le malheur des autres? .
— Oui, quand on a le courage de les avouer et de s'en servir.
Le prince leva les yeux sur elle, et le feu qu'il puisa dans les siens lui mit au cœur une résolution qu'il ignorait jusque-là.
— Le croyez-vous ?
— Si je le crois! essayez plutôt.
— Hélas! avec le i*oi, ces essais-là sont bien dangereux, bien inutiles môme!
— Si vous avez peur! un dauphin \
— Peur, mademoiselle, peur de mon père, peur (!e Louis XïV? Songez que ce n'est pas avoir peur.
— Gomment ceb s'appelle-t-il? serait-ce du con-* rage, par hasard?
— C'est... c'est de la prudence.
— Ah ! monseigneur, vous êtes bien prudent pour un prince de votre âge.
Ces jeunes filles ont dés hardiesses I
— Je ne demanderais pas mieux que de Fétre moins si... si j'avais quelqu*un pour me soutenir
— Qui cela?
fille le regardait en dessous. — Mais... quelqu'un qui m'aimerait... quelqu'un qui me promettrait une récompense de ma valeur.
— Une récompense?...
— Oui, ma cousine, une récompense. '
— Et laquelle? serait-ce bien difficile?
Ils restèrent muets l'un et l'autre ; en ce moment, il fallait s'expliquer, et là était le difficile, pour deux amoureux aussi inexpérimentés. La jeune fille devinait bien; monseigneur pressentait; mais comment dire?
Après un moment de réflexion, de trouble charmant,
voyant que Fentretien languissait. Mademoiselle le ra-
mena d'un bond où on Pavait laissé.
— Enfin tant y a que, si j'étais le dauphin, si j'étais le futur roi de France, je ne me laisserais pas marier malgré moi.
— C'est facile à dire.
— C'est aussi facile à faire,
— Et comment?
LUS DEUX RBINES. 107
•^ le choisirais ma iéaime et je déclareraie que je veux épouser cdle-là, nao. pas uneautret
— Ou ne m'écouterait point.
— On vous écouterait, si votre choix ^tiit digne de vous ; si on n'avait rien à voas refffocher que la raison d'État un peu froissée, on vous pardonnerait «près.
— Mais, ma cousine, le mi? ie roi?
-^ Ëh ! le roi... après tout, il fiit Men ce q«*il veut, lui! Voyez plutôt madame deMontespan, madame de la Yallière, madame...
— C'est vrai pour cette fois.
— Si vous alliez à lui, si tous lui disiez...
— Que feudrait-il lui dire, ma cousine?
Il se rapprocha d'elle, et passa le hras de Mademoiselle -sous le Bien, ce qui ëtait une graiide témérité; la pauvre enfant rottgit, p&lit alt^natitemeut, sentit sem iSœuf battit, ee troubla; toute toû assuranee tomba devant cette caresse. Le prince répéta de nouveau sa question avec un accent plus tendre, et en s'approchant de plus près encore.
— Mon cousin... il faut tui diUd...
— Quoi?
— U faut lui dire : « Taime... j'aime... » Qui «imeivons, mon cousin?...
— J'aime...
106 l'Es DEUX REIJNËS.
— « J'aime..., et je n'épouserai jamais qu'elle! » Mettez le nom, vous!... vous devez le savoir.
— J'aime... ma cousine...
— Votre... cousine!... Laquelle?
— Mettez le nom; vous devez le savoir aussi bien (jue moi.
— Non... je ne le sais pas- Ces mots entrecoupés se prononçaient si bas, qu'à
peine ils 'entendaient eux-mêmes; ils se devinaient.
— Eh bien, s'écria Monseigneur prenant mq. grand parti, je lui dirai: « Sire, j'aime ma. cousine, mademoiselle d'OrJéans, et je n'épouserai jamais qu'elle ! »
— Ah ! monseigneur, murmura-t-elle, je ne vous ai pas dit cela.
— C'est moi qui le dis, ma cousine, et vous ne m'empêcherez pas de le répéter, je l'espère ?
— Je n'ai pas le droit de rien empêcher, monseigneur : les pauvres princeses de notre maison doivent obéissance à la loi saliquef.
— Ainsi, vous m'approuvez :
— Le moyen de faire autrement?
— Ah ! ma cousine, nous serons bien heureux, car oii ne nous refusera pas. ^Que pourrait-on objecter contre nous i
— Rien.
rv
— Absolumeat rien ! L'alliance est brillante sous tous les rapports.
— De la même maison...
— Elevés ensemble...
— Nous nous connaissons bien.
— Bt nous nous aimons ! car nous nous aimons, n'estil pas vrai ?
— Je le crois, du moins.
— Du moins?
— Du moins... Mon Dieu! mon cousin, vous avez peu de mémoire ; il me semble que je n'ai pas be« soin de répéter...
— Ah! ma cousine!...
Ils ne parlèrent plus, ils se promenèrent longtemps en silence, bien émus, se tenant par le bras, et pensant comme on pense à cet ftge, au moment du premier amour.
Ce sont ces beaux rêves de la jeunesse, ces douces chimères, ces espérances divines qui ne se réaliseront jamais et qui deviennent des regrets, pour le reste de la vie. Lorsque l'on sait^ Ton ne rêve plus; on voit le vrai des choses, et le vrai ne ressemble pas aux illusions chéries.
Par cette bonne Régence, qui s'est écoulée si follement, on a supprimé toul cela : les seuls amoureux
fN
du royaume sont le roi Louis XY et la reine Marie Lekzinska, pourvu que cela dure ! .
La voix de Madame, dout la lettre était finie et qui se promenait avec ses femmes, sans croire à jsnal et sans se douter de leur présence, les rappela sur cette terre et les sépara. Grâce au bienheureux labyrinthe, ils échappèrent; mais, avant de quitter Mademoiselle, monseigneur le dauphin eut le temps de lui gUssèr dans l'oreill^ une promesse et un adieu.
-^ Demain, je parlerai au roi, et je reviendrai vous tout raconter ici.
Elle le crut.
J'ai lu tout cela dans une lettre de mademoiselle d'Orléans, la plus jolie du monde, et je ne {e raconte pas si bien qu'elle, il s*en faut!
Ce fut grande fête dans le cœur de la princesse; elle parut toute là journée d'une humeur adorable. Eiic joua avec ses sœurs, avec son jeune frère; elle fut aimable pour tous ceux qui parurent, depuis le bailli de Saint-Cloud, qui vint apporter des fleurs,
Lfi& DBUX REIMBS. 111
jusqu'à Madame, ipi'elle craignait commfi le fea et qui se plaignait or4iQairement de sa maussaderie.
Demain! demain! ah! quel mot pour les apioureux, pour les ambitieux, pour les malheureux aussi! quel voie il joue dans la vie ! nous le prononçons souvent les. lèvres chargées d-espéranee, et le lendemain si plein de promesses n'est plus qu^une douleur lorsqu'il devient aujourd'hui, lorsqu'il deviendra hier surtout. Ainsi se passent nos jours : souhaiter et regretter; ces deux mots écrivent notre histoire!
Le lendemain, monseigneur ne parut pas. La matinée, la soirée s'écoulèrent sans apporter même un message de sa part! Sa nuit fut bien triste; elle ne dormit pas, elle se leva les yeux gros de larmes pour aller, revoir les lieux témoins de cet entretien si tendre, où les serments s'étaient échangés. Bile en crut retrouver les traces dans ces belles allées parfumées, au milieu de ces fleurs, en présence de ces oiseaux qui les avaient çntendus. L'amour prête une âme à tout ce qui l'entoure.
L'espérance revint ; elle créa des explications à ce retard, des excuses à la négligence. Le roi n'aurait pas reçu son fils, la conversation aurait fini trop tard ; il fallait peut-être aussi réfléchir avant de répondre ; les ministres, le conseil, les gouverneurs s'en étaient mêlés
lia LES DEUX REINES.
sans aoute, et c'était autant d'obstacles à tourner.
— Aujourd'hui, il viendra; aujourd'hui, je saurai tout! Et puis je dois raisonnablement l'attendre.
Combien on se dit cela à soi-même, pour se prouver qu'en effet on a raison, pour se ménager, pour se garder d'une souffrance! et combien on se trompe sciemment dans la crainte de la vérité!
Un bruit de chevaux et de carrosses répondit à ses pensées. C'était lui! elle voulut courir, elle n'en eut pas la force et fut obligée de s'asseoir. La joie la brisait, la pauvre enfant ! Et puis sans doute il viendrait la rejoindre; pouvait-il la chercher ailleurs? Elle écoutait le vent dans le feuillage, l'insecte sous les brins d'herbe, les passereaux sur les rameaux parfumés^ elle écoutait même le silence, et tout cela n'était pas le bien-aimé!
Elle resta longtemps ainsi, seule; rien ne parut. La patience lui échappant, elle voulut savoir; elle se rendit au château, pâle et chancelante, regarda dans la cour, par une fenêtre; les équipages avaient disparu. 11 était donc parti sans la voir! Son cœur se serra, elle se rendit chez Madame, sans songer qu'elle allait être grondée; les promenades solitaires lui étaient interdites. Bien que l'étiquette fût moins sévère à Saint-Cloud, cependant une princesse ne pou-
ITN
vait courir seule par les jarçlins, sans une gouvernante ou une dame. Mademoiselle d'Orléans s'échappait souvent en se résignant à la mercuriale d'usage lorsqu'elle était découverte. A Versailles, sous les yeux du roi, qui savait tout, une semblable incartade eût été tout bonnement impossible; aussi la princesse en abusait-elle à Saint-Gloud. Que de fois elle les a pleurées, ses chères mais courtes folies, dans sa royale prison de Madrid !
Ce jour-là, elle oublia qu'elle n'était pas dans son droit, elle ne se cacha pas; elle arriva près de sa belle-mère le visage tout bouleversé par l'inquiétude; ses regards firent le tour de la chambre : une sorte de conseil y était assemblé. Monsieur, Madame, Mademoiselle, la grande Mademoiselle tenaient sur la sellette la maréchale de Glérambault, gouvernante des enfants de Leurs Altesses royales, et lui faisaient subir un interrogatoire dont elle paraissait très-ébouriffée.
— La voilà justement! dit Madame.
Il était donc question d'elle.
— Approchez, mademoiselle, continua la Palatine ; nous vous faisions quérir de tous côtés; d'où venezvous, s'il vous plaît?
Le ton ne présageait rien de bon ; au contraire, il . laissait tout craindre.
îiè LES DEUX REINE».
- Madatne, Je Vîetia dtf labyrinthe, oii yéîm ailée prendre Fair*
-- Vous savez cependant, mademoiselle, qiie vous ne devei pag sortir seule { faudra-t-il donc vous le répéter sans cesse?
— » Madame de Clérambault eût dû y assister de plus prés, interrompit Monsieur, qui ne pouvait souffrir ïa marôôhale, et qui né négligeait p^ und occasion de lui être désagréable.
^ Mademoiselle a dés façons de s'échapper... Ceci est peu de chose en comparaison du reste, dont il faut nous occuper premiéremetlt. Mademoiselle vient de la part du roi, et je ne puis revenir encore de ce qu*ellé nous a appris.
Madame, eu envoyant là parole à sa favorite, l'empêchait de répondre à Monsieur et d'augmenter ses mauvaises suppositions contre elle. Bailleurs, le moment était trop grave pour s'arrêter aux détails. Où aborda la question directement et d'ilû seul trait.
— Vous avez vu hier monseigneur le dauphin datis le labyrinthe?
— Ouï, madame.
— Vous avez eu avec lui une conversation ; votïé avez osé disposer de Vous-mêmes, tous les deux,
. sans les ordres du roi, — du moins, Monseigneur l'a
rv
LES DBU% RBIB9E8. Ifft
dit ainsi, et je île suppose pas que tous le démetitiez.
Ici, la princesse commenta à comprendre que les choses n'allaient pas aussi facilemeïït qu'elle Fayait espéré; elle héfiita k répondre^
•^ Dites-nous la Térité^ mftdemoineUe) recommença AkHlsieur^ quoique plus doqcement.
Mademoiselle de Montpensier se taisait.
-^ Il est yni que Monseigneur m'aime; noud nous sommes promis le mariage ; je ne vois pas où est le mal*
— Vraiment! répliqua la graude Mademâis^e^ dâs^ poser de vous sans rautorisation du roi, à TOtré ^e!
^ Mademoiselle) répliqua vivement la jeune pria>cefise, il en est d'autres qui éu font autant ^ seulement) elles Bfj prennent plus tard et elles regardent plus bas.
Mademoiselle n'avait rien à répondre & cela.
Monsieur et Madame ne s'offensèrent pas de la repartie; ils aimaient asse^ cette Hardiesse, an contraire, la mésalliance de Mademoiselle avec M. de Lauzun leur ayant causé une profonde horreur^
«^ Mademoiselle, reprit Madame, éomme si elle n'»^ vait pas étendu, le roi est très-mécontent dé ûë que vous avez osé faire, et il a envoyé ici ma cousine pour nous le dire et nous dicter sa volonté.
La princesse s'inclina d'un air résolu, qui n'an n* cait pas une obéissance passive.
rv
— Sa Majesté a défenda à Monsieur de penser à vous; son alliance est décidée et la vôtre aussi.
— La mienne?
—Oui, mademoiselle, la yôtre. Les princesses ne s'appartiennent pas, elles appartiennent à leur pays ou à leur souverain. Elles sont le gage de la paix des États et du bonheur des peuples; Dieu les a créées pour cela.
—Madame, je ne suis plus libre, j*ai engagé ma foi à monseigneur le dauphin, répliqua la belle enfant avec une fermeté au-dessus de son &ge.
-*- M. le dauphin a r^ris ses serments, mademoiselle ; le roi ne les approuve pas, et dès lors ils sont comme non avenus. Quant à vous, remerciez Sa Majesté, qui vous destine une des plus belles couronnes de TËurope; vous épouserez le roi d'Espagne.
— Jamais, madame.
— U le faut! on vous y contraindra,
— On ne m'y contraindra pas! A-t-on contraint mademoiselle de Montpensier, ma cousine, qui m'écoute, à épouser le roi d'Angleterre, le roi de Portugal, l'em pereur, lorsqu'ils l'ont demandée en mariage, et n'at-ellepas suivi son penchant?
Cette jeune fille avait des arguments I Monsieur, qui habituellement n'osait guère se fâcher, osa néanmoins cette fois.
—Mademoiselle, il ne s'agit pas ici d'impertinences ; il s'agit d'obéir à Sa Majesté, et c'est ce que vous aurez la bonté de faire, s'il vous plaît.
' —Monsieur, je suis la sujette du roi, je ne suis p- s son esclave.
— Parbleu! il veut faire de vous une reine*
— Je ne serai pas reine d'Espagne , je vous en réponds, monsieur.
— Et que serez-vous donc?
— Reine de France, ou abbesse de Ghelles ; Dieu, ou monseigneur le dauphin, il n'y a pas pour moi de troisième parti.
— Mais puisque monseigneur le dauphin y a renoncé!
— Cela ne peut être. \
— Mademoiselle de Montpensier vous le vient dire do la part du roi.
— Je ne le crois pas.
— Prenez garde! ceci devient une nouvelle impertinence pour ma cousine.
— Que je l'entende de la bouche de Monseigneur, ou que je le voie écrit de sa main, alors je le croirai ; sans cela, non.
-•Mademoiselle!...
— Laissez, madame, interrompît mademoiselle de
118 LES DËttX ItetNÏS.
Montpensier, priée d*un bon mouTement, et Toyant de grosses larmes près de tomber sur les Joues de la pauvre enfant; laissez! elle a besoin d'une leçon pour la guérir et lui faire voir son intérêt Téritable. Si on me Feût donnée à son âge, j'en serais reconnaissante. Maintenant, je la lui donnerai. Demain, je reviendrai avec Monseigneur, ou avec une lettre de lui. Je comptais coucher ici ce soir; je m'en retourne à Versailles. Cette jeune créature m'intéresse fort, malgré se» épigrammes; je veux lui apprendre son métier de princesse ; elle m'en remerciera plus tard si elle me maudit à présent.
Monsieur et Madame s'étendirent sur la bonté de leur cousine et essayèrent de toutes les façons d'obtenir un mot de politesse de cette impertinente amoureuse; mais la jeune princesse è'en tint aux révérences; ce fût tout ce qu'ils en eurent, et, jusqu'au lendemain, elle se renferma dans sa chambre sans que prières ni menaces pussent l'en feire sortir.
Lorsqu'elle entendit les chevaux de Mademoiselle, lorsqu'elle vit ses équipages dans la cour, le cœur lui battit bien fort. Cachée çlerrière un rideau, elle aperçut la princesse seule dans son carrosse avec madame de la Fayette, qui ne se montra même pas pendant l'en, trevue.
— Ah! 88 dit-elle joyeuBement, il a reftisé de venir, et il aura bien plus sûrement encore refusé là lettre. Il tient bon; nous sommes sauvés, on cédera.
La maréohale de Glérambault vint l'appeler d'Un air solennel.
^ Je descends^ madame^ répondit^Ue trioùiphante. Nous allons bien voir!
-* Oui, mademoiselle, vous vôrrez, en effet.
Cette manière de répondre laissa quelques doutes à mademoiselle d'Orléans; mais elle se défendit de le montrer, et marcha devant sa gouvernante, aussi tranquille en apparence que si elle eût été bien sûre de son fait*
Bile trouva le même aréopage que la veille, plus grave encore si c'est possible. On lui fit donner 'un fauteuil, ce qui la fi^ppa tout d'abord, car Madame ne lui en souffrait pas ordinairement devant elle. Elle en conçut une espérance folle, selon l'habitude de la jeunesse et des amoureux.
^ Mademoiselle, dit mademoiselle de Montpensier, Monseigneur n'a pas pu venir, le roi s'y est prii* denmient opposé.
— J'en étais certaine.
— 11 n'est pas venu; mais il a écrit, ce qui revient à pea près au même.
Mademoiselle d'Orléaas sourit du haut de son amour et de sa confiance.
— Il est facile de dicter une lettre!
— Lisez, mademoiselle; tous jugerez si elle a été dictée.
La princesse prit la lettre, d'une main qu'elle voulait rendre assurée et qui tremblait bien fort
« Mademoiselle, malgré tout le déplaisir que j'en éprouve, je suis obligé de vous dire que, la volonté du roi n'étant pas conforme à nos projets, il nous faut y renoncer* Sa Majesté m'ordonne d'épouser la princesse de Bavière, et je lui obéis avec la même ardeur que je mets à suivre tous ses commandements. n veut aussi vous voir donner votre main an roi d'Espagne, et je compte que, comme moi, vous vous soumettrez à ses ordres, considérant que le devoir des personnes de notre condition est de donner l'exempie aux autres et de se montrer les plus dévouées entre tous pour le service de Sa Majesté.
» Croyez-moi toujours, ma chère cousine, le plus passionné de vos serviteurs.
» Louis. »
Mademoiselle d'Orléans lut ^tont bas cette lettre ; elle la recommença deux fois, puis elle la recommença
fV
encore. Le plus grand silence se fusait autour d'elle ; ses bras retombèrent à ses côtés, elle baissa la tête» devint très-p&le, réfléchit quelques minutes, retint ses larmes près de couler ; puis, relevant les yeux, elle regarda fixement, mademoiselle de Montpensier, placée en face d'elle, ensuite Monsieur, ensuite Madame, qui tous attendaient sa décision.
— Ma cousine, dit-elle avec une dignité qui révélait de grands efforts sur elle-même, veuillez me mettre aux pieds de Sa Majesté; je suis prête à partir pour Madrid, aussitôt qu'il lui conviendra. Les petites-filles de France ne sont pas faites pour être abandonnées, vous le savez bien, elles ont toujours le courage de leur état.
— fiien, bien! répliqua Monsieur les larmes aux yeux ; vous êtes une sage et honnête fille, je n'attendais pas moins de vous.
— Madame, vous serez reine d'Espagne, continua Madame, orgueilleuse avant tout ; c'est une belle consolation!
— Je n'ai pas besoin d'être consolée, madame. Cette 'suprême fierté lui prêtait des forces ; elle
était rayonnante de beauté; elle crut avoir assez fait pour sa gloire et demanda la permission de se retirer, sans daigner ramasser la lettre, qu'elle avait
m LBS DEUX tlËtNES.
laisser tomber auprès d'elle. Tous la SBlvirent des yeux jusqu'à la porte; mademoiselle deMontpensierseleva môme et fît quelques pas pour la reconduire.
*- Voilà une taillante enfant! s*écria-t-elle ; j'eu rendrai compte au roi.
Rentrée chez elle, mademoiselle d'Orléatls ^e trouva mal. Elle n'appela personne et ne souffrit pas qu'on la soignât; en vain ses femmes Fen supplièrentelles.
— Ce n'est rien, répétait la noble fllle, à tous ceux qui s'en informaient ; j'étais fatiguée, voilà tout.
Elle parut le soir, elle parut le lendemain, elle* ne cessa pas de rendre ses devoirs à son père, à Madame, et se montra irréprochable pendant les premiers jours, où les traces de ses souffrances se voyaient sur son visage néanmoins, où son sourire était plus triste que des sanglots.
Le samedi suivant, elle fut prévenue qu*on allait à Versailles. Le roi voulait la voir, il voulait qu'elle reçût l'ambassadeur d'Espagne dans ses cabinets et que le mariage fût définitivement conclu.
Elle ne répliqua pas seulement un mot, se laissa conduire; avant la messe, au moment où Louis XIV avait coutume de donner ses audiences, elle quitta sa place, s'avança au-devant de lui et lui demanda quel-
LES DBÙX RBlNEBi 1S3
ques instants d'entretien. La noiirelle du mariage était connue; le bruit circulait (pi'on le déclarerait ce jourlà, et, comme la princesse était fort parée^ on n'en avait plus douté en la voyant paraître^ Cet incident dérouta toutes les conjectures.
Les portés se refermèreîit stir l'oncle et la nièce. Dès qu'ils furent seuls, la jeune fille se jeta aux genoux du roi en pleurant, en criant, en le suppliant d'avoir pitié d'elle.
*— Qu'avez-vous, mademoiselle? que signifient ces cris et ces pleurs? Il me semble que vous n'avez rien à réclamer de moi.
•^ Sire, sire, ne soyez pas cruel, je vous en conjure !
-**• Cruel? Je m'attendais à des remercîments de votre part. Je croyaig vous avoir magnifiquement traitée. Je vous fais reine d'Espagne, je ne pourrais rien de plus pour ma fille.
— Non, sire; mais vous pouviez fiaîre davantage pour votre nièce.
Le roi fit un haut-le-corps.
— Ab! oui, j'entends : Monseigneur! Mademoiselle, c'est une billevesée. J'ai besoin, pour ma politique, d'une autre alliance; d'ailleurs, remerciez-moi; Monseigneur ne fera pas un bon mari.
12i LES DEUX REINES.
— Ati ! sire, nous nous aimions!
— C'est-à-dire vous Faimiez... Quant à lui, aimet-ii quelque chose? Je le connais bien, et je fais sur lui le fonds que je dois faire. Son peuple sera bien malheureux de l'avoir ; félicitez-vous d'en être sauvée.
— Sire, Monseigneur est bon.
— Sans doute, il est bon; cependant, il vaudrait mieux qu'il fût mauvais; que fait-il de cette bonté? à quoi lui sert-elle?
La vertu de {Mademoiselle n'allait pas jusqu'à défendre davantage son infidèle amant. Elle recommença les supplications pour son compte, sans répondre aux attaques qu'elle dédaignait ou qu'elle eût volontiers partagées, le roi resta inflexible. Ce fut même beaucoup qu'il daignât l^ntendre, lui qui n'écoutait personne lorsqu'il s'agissait de sa volonté.
— Assez, mademoiselle! dit-il enfin, pour couper court à tout. Vous avez donné votre parole; j'ai donné la mienne, c'est fini; rien ne peut plus déranger mes projets. Laissez-moi passer maintenant. Ce serait une belle chose que la reine catholique empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe.
Tout fut dit ainsi : on vint dans le cabinet et on signa le contrat ; à dater de ce moment, mademoiselle
rv
LES DEUX REINES. ItS
d'Orléans fut traitée et reconnue comme reine d'Espagne par tout le monde à la cour.
À dater de ce moment aussi, les yeux ne lui séchèrent pas; elle courut comme une désespérée à Versailles, à Paris, à Saint-Gloud. Elle se plaignit à tous les échos, elle éleva obstacle sur obstacle pour retarder son départ. Elle se fit malade, elle prétendit que ses habits n'étaient pas préts^ elle prétexta des formalités; elle gagna ainsi presque deux mois.
Les gens du peuple de Paris, la voyant ainsi éplorée, s'intéressèrent à elle. Un jour qu'elle passait dans la rue Saint-Honoré, les yeux gros et rouges de larmes, ils disaient en lui envoyant des bénédictions et des consolations à leur manière :
— Monsieur est trop bon, il ne la laissera point aller, elle est trop affligée.
Monsieur la laissa fort bien aller, et il eût même été très-fàché qu'elle n'y allât pas ; il la trouvait fort bien placée. Au fait, le parti était bon.
Le jour fatal arriva ; la princesse vint, très-parée, et en grande pompe, faire ses adieux au roi et à sa famille ; elle devait, de là, monter en carrosse et se mettre en route pour Madrid. Mon Dieu ! la source continua, elle était devenue fontaine, et ne put dire nu mot au roi, qui l'embrassa fort tendrement.
m Les DEUX KBINH9*
—^Madame, ajouta- t-il, je souhaite de vous dire adieu pour jamais; le plus grand malheur qui pût yous arriver serait de revenir.
— Âh! Bire, je ne puis penser comme vou9«
-^ Gela viendra plus tard, vous verrez.
Après le roii la reine d'Espagne embrassa Madame, puis successivement toutes les princesses, auxquelles elle fit cet honneur sans distinction^ sans égard pour l'étiquette, à Tétonnement profond du roi et au grand scandale des Espagnols.
Elle salua tous les princes, évitant Monseigneur, qui se tenait à la fenêtre, avec ses messieurs, et qui, depuis la rupture de leurs chimères, ne lui avait pas adressé la parole une seule fois. Il fallut cependant bien la complimenter comme les autres, il s'avança vers elle, au moment où elle se détournait pour partir.
Tous les yeux étaient sur eux^ La pauvre reine perdit contenance et pleura à chaudes larmes. Monseigneur le dauphin était ému presque autant qu'elle ; mais fl voulut se poser en rodomont et fit une bêtise.
^ Madame, dit-il d'un ton dégagé, je me réjouis de votre mariage ; quand vous serez en Espagne, vous m'enverrez du tourou; je l'aime fort!
Mademoiselle d'Orléans éclata par un grand san-
^ LES DEUX REINES. iVl
glot ; puis elle lui tourna le dos sans répondre et s'enfuit vers la porte. Jamais on ne vit pareille sortie dans ces circonstances d'apparat. Elle se jeta dans son carrosse ; Monsieur avait peine à la suivre, il se cassa presque le nez à la portière. Elle ne le vit pas, elle avait.le visage dans son m(NiohQirj qu'elle trempait de larmes^ Monsieur^ voyant cela, leva les épaules et cria au cocher :
— Touche à Madrid !
Le cortège se mit en route, tout était finû
La princesse était accompagnée du prince et de la princesse d'Harcourt, de la maréchale de Glérambault, de la comtesse de Grancey, maîtresse dé Monsieur, sœur de la comtesse de Marci; on les appelait les anges, elles étaient nièces de YiUaroeaux, l'ancien amant de madame de Maintenon, si l'on en croit les rieurs.
Toute œtte troupe s'en allait contente^ excepté la princesse, qui ne jeta qu'un cri depuis Versailles jusqu'à la firontiôre) où elle se mit à crier encore plus fort, 00 dont les Espagnols se montrèrent fort scandalisés. Ils ne comprenaient pas qu'on pût aimer son pays plus que le leoTi surtout lorsqu'on est leur reine.
Aussitôt la frontière dépassée, on rencontra beaucoup de grands d'Espagne, envoyés par le roi, lequel, ayant reçu le portrait de la reine, était transporté d'amour pour elle.
On fit à Sa Majesté des compliments de toute sorte ; elle trouva là sa maison espagnole, sa camarera mayor la duchesse de Terranova, terrible geôlier, et, avec elle, les étiquettes absurdes de la cour d'Espagne, dans lesquelles la princesse s'efforçait, depuis trois mois, de s'instruire sans en avoir retenu un traître mot.
La première chose qu'on fit fut de lui essayer des vêtements à l'espagnole, qu'elle devait prendre à l'arrivée du roi. Malgré la magnificence des présents, elle ne les goûta pas et s'en moqua même avec ses femmes françaises. On regardait d'un œil si peu gracieux les dames qui l'accompagnaient, qu'elles parlaient déjà de s'en aller, à quoi la reine jetait les hauts cris.
On n'aimait pas les Français en ce temps-là dans le
beau pays d'Espagne; je ne sais pas orop si on les y aime davantage aujourd'hui.
Le roi devait attendre la reine à Burgos, et l'épouser en cette ville; mais il lui prit tout à coup la fantaisie de pousser jusqu'à Yittoria et peut-être môme jusqu'à la frontière pour la voir plus tôt 11 voulait emmener l'archevêque, pour que celui-ci les mariât où ils se rencontreraient; on eut mille peines à lui persuade]^ que tout était préparé à fiurgos, qu'il pouvait voir la reine auparavant, mais qu'il fallait attendre jusquelà pour qu'elle fut unie à lui. Le roi avait dix-huit ans, il était amoureux, il eut bien de la peine à consentir.
Quelques mots sur le prince ne sont pas inutiles à dire pour la suite de ce récit.
11 perdit son père à quatre ans, et monta sur le trône à cet âge, où le trône ne peut être qu'un jouet de plus. Sa mère Marie-Ânne d'Autriche, seconde femme de Philippe lY^ signa sous son nom et fut régente.
C'était une femme pleine de mauvaises passions et qui n'entendait rien qu'à ses emportements de toute sorte. Elle haïssait la France et les Français, peutêtre à cause du premier mariage du roi avec une princesse fille de notre Henri IV, dont il avait eu la reine Marie-Thérèse, femme de Louis XIV ; de sorte
130 LES DBUX REIN80.
que nos princes viennent du sang de Henri IV parles deux côtés. Le roi d'Espagne regrettait fort cette première épeuse et en pariait sauvent. De là peut-être la haine de Marie-Anne eontre notre nation, haine que sa pauvre èm paya èlen cher, eomme on le verra. ^
Lorsque eette reine mèr^ était régente d^s États de son fils, elle prit des favoris les uns après les autres et s-établit en lutte continuelle avec don Juan d'Autriche, bâtard de son mari, qui les lui arrachait de force.
La reine s'en vengea par un redoublement d'humeur et de méchanceté, dont tous les grands eurent h souffrir, et le peuple tout autant qu'eux.
Pendant ce temps, le petit roi grandissait sans se mêler de rien, bien entendu. 11 n^était pas de caractère à s'inquiéter des affaires publiques; ce qui ne faisait qu'à demi le compte de son oncle ; l'ambitieux bâtard voulait régner sous son nom; mais, pour cela, il fallait chasser la reine mère et inspirer à l'enfant un peu de résolution indispensable à l'exécution de ce dessein,
11 commença donc par s'immiscer dans sa confiance, à l'insu de la reine mère ; il vint le voir souvent, lui apporta des présents, des babioles de prix et qui ne
LES DEUX BEINE£. 131
âtiipl^laieat rien, aiia de ne pas donner Téveil. Il insinua petit à petit à son royal pupille des défiances contre son père ; il lui suggéra le désir de connaître des choses ignorées, et, lorsqu'il le vit au point où il le désirait, il l'emmena un beau soir courir par la ville, déguisé; il lui fit entendre les malédictions du peuple contre le gouvernement de la régente ; le jeune prince se convainquit qu'on Paimait beaucoup, mais qu'on ne pouvait supporter plus longtemps Les caprices d'une femme hautaine, les exactions de ses favoris.
Le roi, de petoor au palais, eut soin de ne rien laisser paraître et se décida à écouter son oncle. Il n'avait pas encore quinze ans, il était majeur depuis douze, selon la coutu](ae des rois en Espagne. Il ne voulut cependant rien faire, avant d'avoir quinze ans révolus; il s'en fallait de quelques semaines, juste le temps nécessaire pour bien combiner le coup.
Don Juan ne négligea aucune circonstance; il s'assura des soldats, des gens du roi et surtout du ciei^é ; tout cela si adroitement, que les espions ne se doutèrent de rien.
On célébra avec pompe l'anniversaire de Charles H ; il fit mille caresses à sa mère ; je crois que les souve-
ii'i LES DEUX REINES.
raiûs dissimulent par intérêt et qu'ils sont trompeurs de naissance, comme les aveugles.
La régente rentra dans son appartement, après avoir reconduit son fds dans le sien et s'être assurée qu'il y restait seul. Fière de son tripmphe, elle dit à sa femme de confiance et aux secrétaires qui l'attendaient :
— Mes ennemis sont vaincus; je suis sûre du roi; il n'a pas même regardé don Juan pendant la fête ; il a écouté mes insinuations contre lui et m'a dit en me serrant le bout des doigts : « Demain, madame, vous saurez ce que je pense de don Juan, et vous n'aurez plus de doute à cet égard, soyez tranquille... » Ainsi nous le chasserons.
Pendant ce temps, don Juan rentrait chez le roi par une porte dérobée ; il le faisait habiller, l'étourdissait à force de promesses et de discours, puis le conduisait à Buen-Hetiro , un de ses palais , qui jouera un trop grand rôle dans cette histoire pour que je n'en parle pas un peu en détail
C'est un beau lieu, qui rappelle par ses jardins et ses fontaines le Luxembourg de Paris. Le parc est admirable; les arbres sont superbes; mais les gazons sont brûlés et les eaux peu abondantes, comme partout en Espagne. Les terrasses, les parterres, les sta-
tues sont magnifiques; une Espagnole s'y trouve eu paradis, une Française n'y oubliera jamais Versailles, Saint-Gloud et Fontainebleau.
Charles II s'y jeta pourtant comme dans un exil* Il y arriva tout joyeux d'être libre, et dit à son oncle qu'il voulait, avant de se coucher, écrire à sa mère, afin de dormir en repos et de n'y plus penser. La lettre était laconique.
« Madame, ne voulant pas abuser plus longtemps de vos bons soins pour moi» et me trouvant en âge de gouverner moi-môme , j'ai résolu de vous décharger du fardeau de mes Ëtats et de vous prier de vous reposer désormais, ainsi que vos grandes fatigues le commandent. Les besoins de votre santé vous appellent au couvent de l'Annonciade, où mon bien-aimé don Juan d'Autriche se fera un honneur de vous conduire sur-le-champ.
» Je m'empresserai de vous y visiter aussitôt que les loisirs de mon règne me le permettront; d'ici là, vous n'avez pas à quitter ces saintes murailles, où vous prierez Dieu pour moi et pour l'Espagne, selon les habitudes de votre haute piété.
» Votre fils affectionné,
» Charles. > g
134 L68 DEUX asiNies,
11 remit la lettre à don Juan, qui n'eût pas mieux fait s'il rayait dictée. Celui-ci se hâta de l'emporter, avec un brevet de premier ministre; partit pour Madrid, donna ses premiers ordres et se présenta chez la reine mère, à six heures du matin.
Elle dormait encore lorsqu'on le lui annonça de la part du roi.
— De la part du roi? s'écria-t-elle. Cela est impossible! Dites au seigneur don Juan que je ne suis point levée, que je le recevrai plus tard; je veux voir mon fils auparavant.
La camériste revint tout effarée
— Madame, le prince insiste; il ajoute que Votre Majesté doit quitter son lit immédiatement et qu'il entrera dans la chambré puisqu'il vient de la part du
roi.
— Une pareille insolence ? Cela est impossible! tous
vous trompez ; jei vais chea le roi et nous allons voir. Vite mes jupes et nia niante.
— Madame, c'est <pie...
— Eh bien?
— Sa Majesté le roi n'est pas au palais. Il est parti cette nuit pour Buen-Retiro,
— Mon fils? s'écria-t-elle stupéfaite.
— Hélas! oui, madame.
LÉÈ ht\3X REINËSé 135
-^ ÂlorS) tout est perdu! Faites entrer cet homme, qu'il vienne sur-le-champ.
Le bâtard royal parut; il salua la reine avec un respect menteur, et se tint debout, attendant qu'elle rinterrogeât. Elle était si fort en colère^ qu'elle ne pouvait parler.
•^ Que signifie tout ceci, monsieur? d'où vous vient tant d'audace? oublies^vous dcrvaut (foâ vous êtes et à qui Vous parlez ?
— Ce n'est pas moi (pA suis ici, té n'est pas moi qui (larlerai tout à l'heure'; c'est la roi, votre maître et le mien.
*- Le roi? mon flls?
— Oui, madame ; il m'a chargé de cette lettre pouf Votre Majesté.
Il lui tendit le papier fatal ^ elle le lui arracha d'un mouvement bi*usqu6, et, ft mesure qu'elle le lisait, sa p&leur deven^t livide. Elle alla jusqu'à la fin, continuant, comme pour se donner le temps de recueillir Ses forces; puis, congédiant le priiice avec un geste oû toute l'orgueilleuse puissance de leurs aïeux se retrouvait:
— Sortez, monsietu* ! je vous suis dans un instant ; attendez-moi.
Oon Juan salua jusqu'à terre et entra dans le ca-
i36 LES DEUX REINES.
binet de la reine, dont les rideaux se refermèrent sur lui.
— Ah ! s'écria Marie- Anne en lui montrant le poing, serpent de bâtard ! tu fais Toffice de laquais et d'alguazil; je te traiterai en laquais et en alguazil.
Elle le fit attendre trois heures. Il trépignait d'impatience; mais il n'avait rien dit, et, après la première heure écoulée, il lui vint bien une autre imagination.
Il manda tous les gens à qui il devait parler ; il fit venir ses secrétaires, les grands, qu'il comptait employer à leur donner ses ordres comme s'il eût été chez lui, mettant dans tout cela une malice de bonne humeur, une vengeance spirituelle qui rangea les rieurs de àon côté.
La reine, entendant du bruit, en fit demander la signification.
— Dites à Sa Majesté que je suis fait pour obéir à ses ordres et pour attendre son bon plaisir, mais qu'un premier ministre n'a pas de temps à perdre. J'expédie les affaires ici, afin que le service du roi ne souffre pas. Que Sa Majesté veuille bien ne se gêner en rien ; j'attendrai tant qu'il lui plaira.
Cette réponse, reportée à Marie-Anne, la mit en si belle colère, qu'elle en pensa étouffer et qu'il fallut lui jeter de l'eau au visage. Voyant qu'il la nar-
guait ainsi, elle se décida, lui fit dire qu'elle était prête et monta dans son carrosse, dont elle fit fermer la portière au moment où don Juan se disposait à y monter avec elle.
— Ici, je suis chez moi, lui dit-elle, et je ne veux pas vous y recevoir. Suivez-moi par derrière ; vous êtes fait pour cela.
Don Juan s& soumit à tout, sans perdre un instant sa bonne humeur; il avait la puissance, que lui faisait le reste?
La reine entra au couvent de TAntlondade comme si elle y allait de sa propre volonté. Elle fut aussi fière, aussi dédaigneuse qu'aux jours où elle commandait. Don Juan voulut la suivre, elle se retourna vers la supérieure et lui jeta, avec un geste impérieux, ces mots :
— Fermez la grille.
La religieuse resta stupéfaite, ne sachant que faire en présence du bâtard, qui lui montrait un ordre du roi.
— Fermez donc ! répéta brutalement Marie- Anne.
— Mais, madame,., le roi...
— Le roi est mon fils, reprit-elle avec beaucoup de dignité. Lorsqu'une reine d'Espagne, lorsqu'une fille de la maison d'Autriche n'a plus pour domaine qu'un
13S LES DEUX AÈINGS.
couvent, elle y reste au moins la maîtresse; nul ne peut y entrer sans son ordre : le roi le âait et ne peut avoir donné des ordres contraire^ aux miens; vous le savez bien aussi, vous, madame l'abbesse, vous, une Medina-Cœli ! apprenez-le à ce bâtard , qui n'est pas obligé de le savoir; on n'apprend pas ces sortes de choses à de pareils mendiants.
Cette fois, elle avait trouvé le défaut de la cuirasse; don Juan fut sur le point d'éclater, lui gui avait jusque-là usurpé les prérogatives des infants, lui qui se faisait traiter d'altesse royale et qui traitait presque d'égal à égal, avec les têtes couronnées.
Ainsi il reçut une leçon un peu rude de M. le Prince (le grand Condé), alors réfugié à Bruxelles, pendant la Fronde, et il eut bien de la peine à la digérer.
C'était à propos du roi Charles 11 d'Angleterre, exilé de ses Élats, par la rébellion de ses sujets, et tout petit compagnon; Don Juan en usait avec lui comme avec un inférieur; il prenait des airs de protection doublement ridicules en face d'un monarque malheureux. M. le Prince s'en impatienta et voulut le remettre à sa place. Il invita le roi d'Angleterre à dîner, ainsi que don Juan, alors gouverneur des Pays-Bas, et, lorsqu'on passa dans la salle du repas, chacun fut fort surpris en ne voyant sur la table qu'un seul couvert
LÇg DËUt RBINËS. i39
à cadenas avec un fauteuil et pas un autre fiiége. Charles II fut plus surpris gue personne, il n'était pas accoutumé aux honneurs royaux. Il insista pour faire asseoir M. le Prince et sa compagnie; celui-ci répondit que, quand le roi aurait dîné, lui, don Juan, et les autres seigneurs trouveraient un dîner tout prêt dans une autre pièce, mais qu'ils ne se permettraient certainement pas de s'asseoir à côté de Sa Majestés
Et, là*dessus, de prendre une serviette, de donner à laver au roi et de se disposer à le servir. Celui-ci s'en défendit de toutes ses forces, déclarant positivement qu'il ne mangerait pas seul, et qu'il sortirait du logis sans rien prendre si les princes ne se plaçaient auprès de lui.
— C'est donc l'ordre positif de Votre Majesté?
— Oui, monsieur, c'est mon ordre et ma prière en même temps ; vous me désobligeriez tout à Mt, si vous faisiez autrement.
— C'est pour vous obéir, sire ; notts n'avons pas le droit de vous refuser.
L&-des8us, on apporta des tabourets, on posa des couverts sans cadenas, et M. le Prince se mit à la droite du roi, don Juan à la gauche, enrageant, lui qui se croyait tout permis, et qui, chez lui , prenait, devant Charles Stuart, toute sorte de liceuces.
i^O LES DEUX REINES.
On juge donc de la furie d*un pareil orgueilleux, en se voyant humilié ainsi, devant tant de gens, au couvent de TAnnonciade. 11 se retira sans rien dire, mais la rage dans le cœur. La reine mère en ressentit les effets, elle reçut le soir même Tordre de partir pour ValladoUd.
Don Juan une fois le maître, régna sans partage et sans conteste. Le roi ne demanda qu'à conserver sa place dans les cérémonies, à satisfaire ses caprices et à porter les joyaux de la couronne. Gela dura ainsi deux ans ; après quoi, il fut question du mariage du roi.
Le bâtard s'opposa de tout son pouvoir à Talliance de Charles II avec Louis XIV ; imbu de l'esprit héréditaire de la maison d'Autriche, il détestait la France et la maison de Bourbon.
Mais une autre intrigue s'élevait à la cour; elle tendait à renverser le premier ministre, et à prendre le parti tout opposé à ses vues. La paix de Niraégue se négociait , le roi de France y dictait ses conditions, l'union de Charles II et de mademoiselle d'Orléans était résolue, et, après la remise du portrait de la princesse, le roi devint tellement amoureux d'elle, qu'il jura de mourir si un obstacle survenait entre elle et lui.
Dès lors, don Juan fut en disgrâce et abreuvé de
rs
LES DEUX REINES. i41
dégoûts. Le premier fut le retour de la reine mère, qui reparut triomphante, pour tenir sa place au mariage de son fils. Elle ne ménagea pas son ennemi. Pour mieux l'accabler, elle flatta la passion du roi de tout son pouvoir, elle se montra bonne et indulgente pour les folies du jeune homme, et assura qu'elle aimerait sa bru de toute son âme, qu'elle Taimait déjà, qu'elle s'étudierait à la rendre heureuse.
Don Juan, retiré dans son palais, n'avait plus aucun pouvoir, n tomba malade, la cour ne fit même pas prendre de ses nouvelles. On partit pour aller audevant de la reine et on ne daigna pas l'en prévenir ; aussi mourut-il de furie un peu avant l'arrivée de Louise d'Orléans à Madrid.
A quoi les plaisants de la cour prétendireni qu'il était mort pour ne pas la voir.
Ainsi finit ce règne, car c'en était un ; et le second don Juan, le second bâtard d'Espagne, sans atteindre à la gloire du premier, fut plus favorisé de la fortune. C'est une déesse aveugle comme l'amour, et souvent un de ces aveugles coudoie l'autre! qu'on ne s'étonne donc plus s'ils s'égarent.
Ainsi que je l'ai dit, le roi courut au-devant de sa fiancée, escorté de l'archevêque de Burgos et de tous sps courtisans. Il la rencontra dans un petit village, à
quelques lieues de Burgos. Dès qu'il aperçut les carrosses, il ne laissa pas à la princesse le temps de descendre ainsi qu'elle le devait; il se précipita à bas de sa litière pour la voir plus vite, et se mit à la regarder de tous ses yeux.
Elle était fort belle, habillée à la française avec une quantité surprenante de pierreries. Le roi la trouva admirable et sur-le-champ l'enlmena dans son grand carrosse, sans glaces, suivant la mode du paye, mode très-incommode et très-fatale au teint , d'autant plus qu'on ne mettait pas de loup.
—Madame, dit-il d'une ardeur sans seconde, Comme les héros de Corneille^ nous allons nous marier in<» continent; j'attendais impatiemment avant de voua avoir vue; à présent, je ne saurais attendre du tout
La reine n'était pas si pressée; mais elle ne put faire auctine objection et se contenta de baisser les yeux eu rougissant.
On représenta au roi qu'il était bien tard pour faire la cérémonie ce jour-ià ; que rien n'était prêt , que monseigneur l'archevêque ne pourrait dire la messe^ n'étant pas à jeun.
—Eh bien, répliqua- t-il, que, d'ici à minuit, on dispose tout dans l'église de ce village; Parchevôque pourra dire la messe après, je suppose.
rv
Toutes les objections, toutes les prières furent inutiles; la reine mère y perdit sou temps.
Voilà donc toute la cour installée dans* la haumière d'une m»iyaise bourgade, étalant des velours et des brocarts sur des immondices; car les bourgades espagnoles ressemblent plus à des cloaques qa*à des habitations. Il fallut trouver des tentures pour les vieilles murailles de l'église; heureusement, Farchevéque avait amené avec lui sa chapelle. On fit du mieux qu'on pût; mais on n'arriva pas au luxe, à la magaiiicence que demandait pareille cérémonie, et jamais il ne se vit rien de semblable dans cette monarctiie espagnole, si roide et si compassée. Les vieux en levaient les yeux au ciel et assuraient que tout était perdu.
Le roi ne voulait pas quitter la princese; il fallut des agiats pour obtenir qu'il la laissât s'habiller. Elle avait une robe comme le soleil, à la mode d'Espagne, et toutes les Françaises de la suite revêtirent le même costume. Une d'elles; la sous-gouvernante, nommée mademoiselle Vaurelon, mourut justement ce jour-là, dans sa litière, n'ayant voulu à aucun prix s'arrêter, quelque malade qu'elle fût et quelque prière qu'on lui fit. Cette mort avait attristé mademoiselle d'Orléans; elle aimait cette vieille femme, et puis c'étaient les
iU LES DEUX UEINES.
souvenirs* de soq enfance qui s'en allaient avec elle. Elle fut pleurée par toute la bande française, surtout par la maîtresse.
Pendant qu'on habillait la reine , la duchesse de Terranova commençait Texercice de sa charge dans le bouge, non sans de grands hélas^ et elle Fexerça dans toute sa rigueur. On entendit à côté un bruit de voix et un cliquetis d'armes, la reine se récria et commença d'avoir peur. Elle demanda ce que c'était ; la camarera mayor lui fit observer qu'il était audessous de sa dignité de s'informer de ces choses-là. Une des femmes françaises montra un grand émoi.
— Ah! madame, que Votre Majesté sorte à l'instant! voilà deux seigneurs qui vont s'égorger si elle ne les empêche pas.
Or, voici ce que c'était que cette querelle.
Le duc d'Ossone, gouverneur du Milanais, conseiller d'État, président du conseil des ordres et grand écuyer de la reine, était planté à la porte de la chambre avec une de ces façons de piquet dont on ne peut se faire d'idée ailleurs qu'en Espagne.
LB8 DEUX RBINBS. U^
Le duc d'Astorga, jeune et, beau cavalier, avait pris, en même temps que le roi, et sur la vue du portrait, une de ces passions romanesques et chevaleresques qu'on ne voit non plus en aucun autre pays. C'était un de ces dévouements à aller décrocher la lune, si on la lui eût demandée, et pour un seul regard des beaux yeux de la princesse.
11 se tenait aussi à la porte en qualité de majordomemayor : on lui avait confié ce poste, malgré sa jeunesse et en dépit de toutes les vieilles têtes de la cour, parce qu'il était fort aimé de la reine mère, dont son père avait été Tun des favoris. Il était également aimé du roi et de tous ceux qui le voyaient. C'était un de ces charmants caractères qui se font chérir partout, et aussi de ces charmants visages qui préviennent en leur faveur.
Le duc d'Ossone commença de débiter quelques sentences sur le danger qu'il y avait à placer auprès d'une jeune reine des têtes sans cervelle, qui lui feraient aire des sottises. Le duc d'Astorga se récria contre cette coutume d'entourer de vieux visages une personne de dix-sept ans ; c'était pour la faire mourir d'ennui!
La discussion s'échauffa au point de devenir tout à faitpei*sonnelle; bien plus! elle finit par dégénérer en attaques contre la reine.
-—Et si nous n'étions pas là, s'écria d'Qssone en furie,
146 LfiS 1>BtJX RBINBd.
jttsqu'oiftttUr&ient paî. rétourderie et le laisser-aller d'UDe Française ûccoatumée, dans son pays de perdition, à ne respecter ni Dieu, ni rÉgllse, ni les cottvenanfees !
A ces mots,<iui attaqnai^t directement son idole, le duc d^Âstorga ne ftit plus mattre de Ini ; i! se Jeta comme un fou sur son adversaire, Tépée presque hors du fourreau; heureusement, madame de Gremeey, qui allait monter chez la reîne, la lui fit reûgattier presque de force, fin ce moment, la femme de chanière 'française intervint aussi, comme on Ta v*. . ^ La reine, à moitié coiffée, se leva et se précipita vers •la poi'te ] la duchesse de Terra-Nova lui barra le che- 'ihiû et mit son bras en travers.
— N^aiteK pas plus loin, madame.
•^ Eh! madame^ s'écria la jeimé priftceëi^, $1 fâ^t empêcher le sang de couler.
— On l'empêchera bien sans vous, madanie; letteroir de ma ^îharge e^t de n^pas souffrir qUè Ybl^e Mtijéisté fie compromette avec ses inférieurs ; laissez faife mes gardes et mes prévôts. J'espère Seulement que cette maison ne sera insultée par personne, àjouta-t-elle en élevant la voix. Je rends le majordome-mayor personnellement responsable de ce qui pourrait aïtiver, et je ferai mon rapport à Sa Majesté le roi.
- Mon Dieu? n^ a-t-ii point de blessés? demanda
mademoiselle d'Orléanâ, ka tomble de Tinquiêttide.
— S'il y en a, j'espère qu*ils seitont eiti^ôrtèà sur-lechamp ; on ne doit pas se permettre de niourii' dans Tantichambre de Votre Majesté. Perfliefs les jîOrtfes, messieurs !
La reine se laissa retomber Sur ôon siège, et dit eA français à la princesse d*Harcourt que, s'il lui fallait être Pesclave de cette harpie, elle préJêrerait se jeter dans un couvent.
— Ah ! mon cher pays, où êtes vous? poursuiVit-elte les larmes aux yeux. Mesdames, vous direz au roi ce que vous voyez ici et dans quel supplice je dois vivre.
On s'occupa de cet incident jusqu'à la fin de la toilette ; tous les torts retombèrent sur le duc d'Ossone, et, après l'arrivée à Madrid, sa change lui fut ôtée ; on la donna au marquis de Las Balbaî^.u. Les collets montés furent indignés et prédirent tous les malheurs possibles à une monarchie qui proscrivait ainsi les vieux seigneurs et accueillait le^ écervelés. L'amoUr du duc d'Astorga n*était ignoré de personne. Le roi vint, plein d'impatience et d'ardeur. Il était vêtu d'habillements magnifiques; mais rien ne peut rendre la beauté de la reine et la splendeur de ses pierreries ; elle éblouissait.
La cour était fort grosse et superbe. La maréchale de Clérambault, la princesse d'Harcourt et madame de
148 LES DEUX UËINES^
Greincey parui'ent vétuQS à l'espagnole, fort richement mises. Les senoras de honor sont, à proprement parler, comme les filles de la reine en France ; on les choisit parmi les personnes de la plus haute qualité. Elles défilaient deux à deux et elles étaient fort jolies.
Le mariage se fit. Jamais église de village ne vit pareille pompe.. Les officiers et les tapissiers de Leurs Majestés avaient tendu et décoré, en quelques heures, la plus grande des chaumières. Le lit royal fut dressé dans une pièce, ]e festin dans l'autre. Mais, en sortant de réglise, le roi déclara qu'il se coucherait sur-le-champ. La cour seule se mit à table, et on n'y resta pas longtemps, dans la crainte d'incommoder Leurs Majestés.
Le lendemain, Charles 11, radieux et charmé, et la jeune reine, assez triste, remontèrent dans leur carrosse ouvert, avec la reine mère et la camarera-mayor, et se dirigèrent vers Burgos ; on devait y arriver le soir et y rester trois jours.
La reme était peu gaie. On gavait déjà parlé de renvoyer immédiatement tous ceux qui l'avaient accompagnée; et cette menace devait s'exécuter à Burgos. A grand'pcine, elle avait obtenu qu'on lui laissât ses deux nourrices et deux filles de service; encore ne les lui accorda-t-on que provisoirement : elles devaient la quitter plus tard.
LES DEUX REINES. i49
Le prince et la princesse d'Harcourt eurent un présent de trois mille pistoles de pierreries; la maréchale de Glérambault en reçat un de deux mille pistoles seulement; mais cette dernière eut, en outre, mille louis et deux mille écus de pension. La faveur de Monsieur lui valut cela. Elle eut, il est vrai, beaucoup de peine à se faire payer, elle en vint à bout cependant; elle était fort intrigante.
Le prince et la princesse d'Harcourt avaient soigneusement soutenu Thonneur de la France par leur table ouverte et la grande dépense qu'ils avaient faite. Leur entrée à Burgos fut magnifique. La reine les demanda sans cesse, ainsi que les autres Français, pendant le séjour qu'on fit en celte ville; on ne se sépara pas d'eux sans beaucoup de lanmes.
Après le départ de Sa Majesté, ils reçurent mille pistoles qu'ils lui avaient gagnées au jeu pendant le voyage. Us en étaient un peu inquiets, craignant que la reine n'osât pas faire l'aveu de cette perte; elle le dit au roi très-ouvertement, comme une femme sûre de son pouvoir, et ne rencontra ni remontrances ni opposition.
Elle arriva bientôt au Buen-Retiro, où elle fut enfermée, la pauvre princesse 1 Sa première idée fut de faire demander madame de Villars, ambassadrice de
laO LES DBUX RBINES,
France ; elle avait soif de roir des Français et de parler de la'patrie, de ses soutènirs peut-être.
La marquise envoya au Buen^Retiro, savoir le jour et ITieuré de l'audience. On l'adressa à la camareramayor; selon l'ordonnance, celle-ci répondit qu'elle n'avait rien entendu dire à ce sujet; et, comme on la priait de s'en informer, elle répondit qu'elle n'en ferait rien, que ni homme ni femme ne verraient la reine jusque ce qu'elle eût fait son entrée.
L'ambassadrice fit prévenir la reine de cette réponse^ et celle-ci ne l'apprît pas. Elle resta à languir, attendatît sans cesse, toujours en présence du roi, qui ne la quittait pas plus que son ombre et qui en devenait de plus en plus amoureux. Cet état aurait duré longtemps, si la marquise de Villars n'eût été saluer la reine mère, fort empressée alors de plaire à sa belle-fille. Elle sSmforma si elles s'étaient vues, la marquise raconta ce qui s'était passé.
— S'il en est ainsi, madame, vous verrez la reine ici demain, si cela vous plaît.
Madame de Villars répondit qu'elle en serait comblée ; et, en effet, c'était une grande faveur.
On va voir à quel point la princesse était renfermée. La marquise de Las Balbazu ayant été chez la duchesse de Terra-Hova pour parler à la reine, dés que
(^Ue-QÎ çii' ftfr informée, elle ^ccomïM ç^eft. ï» dnchesse; leur^ikpi^s^il^iaents se touchalen^t* . .
UapijB^JiQUÎaç^ f 'av^aça vers madame de l4.a$ Bs^Ibazu ; vçimf aussitôt, la du^hQ^ la prit par H^ lueae eit la fit rentrer dans sa cliamIiri^.^awQô un^ petite fille. Voua juges com})ian ellâ fnHtooj^ ^ii^ pareil traitement! Gpmmq ^le pasgîitQfiWpjpi^r^e plus vite (n;i:§i}Q ne l'eûtj voulttt. elte'S^. ^wva.daa» un p^etit çQrridoç noirci plaoé entfo $on ^]^^imm% çt celui 40 \^ eamarer^ me^yor; ei^pasaanty ^h eutQodit un. soupiv etv.vit le duc d'Âstorga, agenouillé^ les mains étendues, qui^ pBi proïKAçapas un mot, mai3 qui «^ml)lait implorer une ^r&ce. ' '.■ , > y
ElIe.étaU ^eul?;.^daiis: pa <x)lôi!eyla duchesse av^f fermé la pwte s«r ^\% et, w tim, d*uu^ euib^eyii^ avee une vieille marquise, luji w ii^mourait uue avec m jeune duc.
La reine s'acjpôta et deiQiWMla ik son m^jordoptiemayor ce qu'il attendait,
^ Un mot de Voti^ Ma^est^» ps^dan^e. . . ;
-Lequel?'
— Je vaia mourir poitiôtr^. *t, ja^pi^ravant, je voij^-r drais que la, reiue daignât me dire si elle a> été coih tente de mes 8«ryices et de mou dévouement pei^at le peu de jours qu'il m'a été permis de les lui pIMr^
f5f LES DEUX REINES.
— Mourir, monsieur! Pourquoi mourir? qu'avezvous? demanda Marie-Louise tout effrayée.
— Madame, le duc d'Ossone m'a fait appeler en duel ; il manque rarement son adversaire, c'est une forte lame, il me tuera sans doute.
— Mais, monsieur, je vous défends de vous battre ! Ce duel n'aura pas lieu ; je parlerai au roi, s'il le faut. Célébrer mon mariage, mon arrivée par du sang répandu! encore une fois, monsieur, je ne le veux pas.
— Que Votre Majesté me pardonne, mais il faut que cela soit.
— Quoi ! malgré ma volonté, malgré celle du roi?
— Oui, madame ; deux nobles Espagnols qui se sont rencontrés comme le duc et moi ne peuvent vivre sans une vengeance, ou ils sont dé^norés. Le roi et vous, madame, vous avez tout pouvoir sur notre vie, aucun sur notre honneur.
La reine se sentit émue. Le duc restait toujours à genoux ; éclairé d'en haut par une lucarne, sa tête seule et le bout de ses mains ressoitaient dans l'ombre. 11 était fort beau, le duc d'Astorga; je l'ai connu ici, où il était venu, il y a quelques années-, vieux, il en gardait de beaux restes. Il m'a souvent raconté cela et toutes ses aventures avec la reine, dont on a bien parlé, mon Dieu !
La princesse allait répondre et je ne sais ce qu'elle aurait répondu, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit et la voix du roi se fit entendre, parlant à un de ses nains, lequel nain parut en même temps.
— Oui, sire, Sa Majesté la reine est chez la camareramayor ; mais je vais, si vous me le permettez, lui dire que le roi est impatient de la voir, et elle s'empressera de venir près de Votre Majesté....
L'œil pénétrant du nain avait aperçu le duc à genoux, la reine embarrassée; il s'arrêta tout court, espérant que sa maîtresse lui ferait un signe, ou lui dirait un mot qui pût le guider. Voyant qu'elle se taisait, il prit tout sur lui. Ge sont de fines créatures que ces nains de Pologne! le roi en avait deux. On raconte mille choses singulières sur ces petits êtres en leur pays; il paraît qu'ils y ont des villages dans les parcs des seigneurs.
Celui-ci, qu'on avait appelé Nada (ce qui signifie rien en espagnol), était des plus délurés et des plus malins qui se puissent imaginer. Il épargna certainenement de grands désagrémeats à la reine dans cette circonstance, et sauva probablement la tète d'Astorga; lui seul eut de la présence d'esprit.
— Ah! sire, fît-il avec un petit cri, comme de surprise, voici Sa Majesté la reine elle-même; elle avait
154 LES DEUX RBINES.
deVfne vos volontés et elle avait laissé là cette marquise de Las BalbaxQ^ dont le gardinfante me servirait de bercean.
Et, là-dessus, il se mît à gambader de façon à em^ pécher le roi d'approcher de la porte; pendant ce temps, la reine arriva, tremblante ; le nain referma la portière ^ le duo s*édtiappa par les corridors, et tout fut dit, du moins pour ce jour-là.
La reine demeura rêveuse ; elle aurait voulu entretenir le roi de ce qu'elle venait d'apprendre, elle hésitait. Le roi lui demanderait certainement qui le lui avait dit^ et elle ne jugeait pas nécessaire de raconter la petite scène du corridor*. Nous avons toutes une voix secrète qui nous détourne de la franchise en pareil cas : c'est ce que j'appelle l'intérêt de la conservation.
Le duel eut lieu une heure après. Leduc d'Ossone fut blessé^ contre son habitude, et le duc d^Astoiiga sortit de là sans une égratlgnure, à son avantage de fotiteâles façons. Il réparut le soir au coucher du roi et répfît lés devoirs de sa charge près de la reine.
En l^âpércevant, celle-ci pâlit légèrement; elle savait à quoi s'en tenir. On avait raconté le doitibat au vci devant elle. La reine mère lotia fort «on protégé ; quant à Marie-Louise, elle ne dit rieii du tout, ce qne
UIS DBUX RKINRS. f»
te jttdieiauK nain remarqua parfaitement : il en augus^ 4u^Ue avait in^pide diûaes à dipe. . /
Le ksidemaui, VambaBaadrice de Frasce fut admise h se préeelitçF au BueuiRetirp, ai aévèra et si retiré, hs^ reiuedésir^t passipimémeoil lavoir, ûX elle pria la foî é}ètie pour elle aussi bau^' auam |h^ venant cpi^il la pouvait être; il se garda de la refuser.
Madame ée Villara a^laissé, daaa Ééè fiapiei», des détails circonstaiieiéftsm'Qeitiiç eBtPçirae.LatOJttf d'figh pagne ressemble, si pen à la ndtre, qu'o^, est cutJeus de camialtre oaa détails.
Le f oi et lea deux reines attendaient la mar^ . è dan8i;iine.gateiâe tapissée de velours et de damas ern^ n^oiai^ ohamar-ré fprt pràs à pi^ de passementerie» d'or très4ajDgea« Des tapis de.pisd admâraldea, les tar blés, les cabinets, Iq$. brasaiôfe» lout àl^avenant. C'est une gra&dejmpgnifiycenee partout4ans les palais, eace psrfs, oit arHiV<Nkt tes ttléscNrsdes Indes* >
Sn^'les labtos se trèuviitènt qu^ntitô de liambeaox d'aîgôntvatreodes'boagies de cire, et, lorscpill' fallait les moucber, des names^-tfêS'^^arées,' vendent, avec de gmndes* révéreneesv ^ changer et les emporter dans mie a«ftre pièee; eela formait une proce^on font agréable à voir. » -^
Led reines d^pagne sont eutourées de très-jennes
personnes, ou bien de Tieilles femmes, ordinairement veuves, portant le costume obligé de cet état, lequel ressemble beaucoup à celui des religieuses. GeJa n'est pas gai; mais rien n'est gai en Espagne; il y a de quoi y mourir d'ennui, pour nos princesses surtout, accoutumées à un autre ton et auxquelles la magnificence ne sufût.pa8.
Madame de Yillars fut parfaitement reçue; la jeune reikie eut beaucoup de peine à retenir ses larmes; le roi s'en aperçut, et tout de suite demanda les dames et la collation, qui fut servie à genoux. Gela fit une diversion heureuse. On apporta à l'ambassadrice des almohada^ c'est<À-dire des coussinets dont les dames se sei^ent pour s'asseoir en ce pay»*là, comme un reste de coutume des Mores leurs vainqueurs, et nonpas leurs ancêtres, quoi qu'ils en disent.
La reine était ravissante : vôtue à refq[)agnole, mais avec des étoffes françaises. Bile parla peu pendant l'audience officielle, qui dura longteoqps néanmoins, et sa joie fiit gra;nde lorsque le roi se leva pour partir et que la. reine mère se disposa à le suivre.
Aussitôt qu'elle fut libre et débarrassée de cette suite interminable qui l'obsédait, elle letouma vers madame de Yillars et lui dit en français :
•<- Ail ! madame, que je suis aise de vous voir, et que
LES DEUX USINBS* 157
je voudrais pleurer en liberté avec vous mes chers parents, mon beau pays^ cette cour de France que je nereverrai plus!
— Nous ne sommes pas seules, madame; votre respectable duègne, là-bas, en disant son diapelet, nous observe probablement, et nous écoute peut-être; aussi» j'engage Votre Majesté à modérer ses éclats. Quant à M. de Yiilars et à moi, nous avons l'ordre précis de ne vous rappeler en rien un passé qui ne peut revenir; nous devQUs vous rattacher à votre nouvelle patrie, et éloigner de vous, par nos conseils, jusqu'à Tombre d*un regret inutile.
— Âhl que cela est dur!
— Oui, madame, et je prie Votre Majesté de me pardonner ce langage; oe n'est pas par ma volonté qœ je lui parle ainsi.
— Je le sais, je le sais... Vous ne pouvez donc rien me dire de Versailles, rien de Saint-Cloud, rien de oe qui se passe dans ma fiimilie, dans mon pays?
-— Votre Majesté n'a d^autre famille, d'autre pays que l'Espagne à présent.
— Madame de Villars, on voit bien que vous retournerei en France; vous paries à votre aise de cette ennuyeuse Bspagne.
— Ennuyeuse, madame? Rien est*il plus magni-
188 LB8'9IUX REINBS.
ûqae^ ayona-*QQ«ia ea France do» galions chargéB d'or^ des trêsoni^ des splendeim dignes dea sultans et de9 princes arabes?
>^ Qu'est-ce cfue toui eda, loir^qu'an y yoil des figures comme ceile de cette comtesse de San' Yç^gOy làbas, nuyeloppée dans sea ci?^.a?Qvi'08t-«€^que.ce9 smoroê dé hanor avec leura gaidinltote^ qui lesi empêchent de 86 remuer et qai so portaient m Bspagn^ du temps de ma grandteère la mne Anne? Qu'est-ce que ces seigneurs qui n'osent leyer 1^ yeu^ d^YWt mol? Qa'6fit<^ qm cette. camarûra-mftfQrt plus jmh tresse que moi et qui me régente? Qu!^t*QQ' 9^ ces sombres palais auxquels je suis oondsmiQi^i i9t tout ce qui m^àttend plus tard et q^o voijusi T«rrez comme moi ^ Ah ! madame^ qu^ net ^«isiie un^ sîmpte payasmnQ de Chantilly, de Fontainebleau, ou dç^ Gopip^figniQ,. Titant ctanquille i FalHi de oea grands, arbx^s^ au bord deœs fleuves ohéfis qui sont fraQ^aiSt qui portent des noms firançais^ qui ontautottr d'eus: 4es Frt^nofas! Ma ehère marquée, comment ne con^jfeitea^ifous pas cela et comment ne voulez-vous pas que j'aje ^tîq de pleurer eu ces tristes lieux?
Madame de Villars le comprenait ;dei rest^) mai* elle ne devait pas Favouer; elle avait reçu les ordres de son maître^ et puis^ pour le bonheur de la reine.
LB9 DBUX REINBS. 159
il failait qu^alle oubliât. La marquise reprit donc son tbème de magnificence, de plaisirs bruyants, dlionneurs rendus ; elle vanta le roi, sa jeunesse, sa bonté, la passion qu'il avait pour sa jeune épouse; elle exalta les vertus et la tendresse de la reine mère ; elle s'élen^ * dit sur les enfants à venir, sur les beaux jours qui s'écouleraient au milieu de cette jeune famille. La reine secoua tristement la tôte.
— Je n'aurai pas d'enfants, madame, dit-élle. Une defvineresse m'a prédit, Tannée dernière, que je serais reine d'un grand pays, que je ne lui donnerais pas d'héritiers et que je thourrais jeune.
— Oe sont des fblies, madame.
-^ €le sont des véiités, madame de Villars *, vous le verrez bien ; la devineresse a ajouté que je mourrais de la mort de ma mère éf presque de la même inain. Or, vou^ savez comment ma mère est morte et qui est'>. ce qui l'a tuésô ? Est-ce que je lui ressemble, h ma mèi^?
Là tête du nain parut eh ée moment derrière une xportière qu'il souleva.
Ce nain était pour la reine une providence en mt^ uiature; il s'était pris d'un attachement sérieux pour
160 LES OECX REINES.
cette pauvre Française exilée de son pays, lui, exilé de de son pays comme elle. Bn cette occasion, il le lui prouva de nouveau. La reine mère approchait ; la ca* marera-mayor revint comme un lion dévorant autour de la galerie; les paroles de la princesse arrivaient par intervalles jusqu'à ses oreilles malveillantes. Le petit homme voulut faire cesser ce danger et se jeta dans la paierie en criant de sa voix grêle :
— Sa Majesté la reine mère !
Madame de Villars, qui comprenait mieux que la reine l'importance de la chose, fit une caresse à cet empressé et l'aurait embrassé de bon cœur.
— Vous le voyez, madame, dit-elle à voix basse, jusqu'à ce malheureux embryon qui vous conseille indirectement le silence.
^e nain comprenait et parlait très-bien le français. Depuis la tentative du prince de Gonti sur la Polç^gijf notre langue est à la mode en ce pays, et parl&o parmi les grands seigneurs. Les nains vivent cheic eux, avec eux, et ils en prennent une teinte d'insiruction et de manières qu'ils ne perdent pas, bien entendu, dans les différentes cours où on les envoie.
La reine mère , en effe : , approchait, et, d'un air bénin, plein d'hypocr.ole, elle demanda à Marie-Louise si elle avait causé avec madame de YiUars de ce beam
rv
pays dé France, qu'on ne pouvait oublier et qu'on ne se
consolait pas d'avoir perdu.
. La reine sentit le piège et répondit promptement :
— Nous n'avons guère parlé de la France, madame; mais nous avons parlé de l'Espagne, de mon désir d'y être heureuse autant que je le suis maintenant, et de ma résolution de tout mettre en œuvre pour plaire au roi et à vous, madame.
La reioe mère fit un de ces sourires passés au vi* naigre, qui ressemblent plus à une grimace qu'à une approbation ; elle y était sujette. Lé nain gambada; c'était sa ressource dans tes eîrccHtetances embarrassantés.
Marie-Ànne d'Autriche passa ; mais l'ambassadrice prît congé et la camarera-mayor entra par une autre porte. Derrière elle marchait un page, chargé de trèsgros livres d'église; c'était le moment des vêpres, ta cour d'Espagne y assistait presque tous les jours.
Le duc d'Âstorga marchait à sa place, suivant les devoirs de sa charge; il s'inclina profondément devant sa souveraine, plus profondément encore devant la maîtresse de son cœur. 11 y a toujours quelque chose de chevaleresque et de romanesque aussi dans ces amours espagnoles ; elles ne finissent pas comme les autres.
1« I^BS QBUXvi^BiJïBa.
Après v({xre9v les r^nea s^l^ont à la com^e espagnole, et c'est la manière la plis abominable de passer son ten^) car c'est oroyalement ennuyeux! Charles II détestait la Francse et les Français plus que personne 4àtis ses États ; aussi u^ fiallalt-il lui parler d'aucuua établissements da noftpe natioa, U était Espa^ol daus rftme et jusqu'à la poijite des obeveux.
Ce jour-là, Marie-Louise était parée d'émeraudw admirablesy aTee d«s diamants. Bile eu avait mille pomgôns dans ses ctoveux bruns« et oela allait à mar^ veille à sa peau de satin btamc
Cette comédie n^ qft^une ohofie particailiéyre et divertissante, dont elle s'amusa, bien plus que des gea^ tillesses des comédiens.
Lee amants s'y envoient des ceillades passionnées et causent ensemble de loin avec leurs ddgts, tellemeut vite, qu'on ne peut les suivre; il faut une grande habitude. La première fois que la jeune reine vit ce manège, il la fiuppa d'étonnement et eUe demanda, au roi ce que o^était; il le lui expliqua,
— Quoi! dit-elle, ils se parlent aussi oaverteaienti devant tiaut le monde?
— Et où est le mal? repartit le roL
Âinsi^ en cette cour dévote, l'amour a droit de cit^ on ne s'en effarouche pas, on femt d^étre persuadé
LES DEUX REINES. tdS
qu'il Q9t i^ocent et qu'U se borne à cea prôyenaûfies extérieures. A cela près, tout 1^ monde est gourmé, composé au poiut de n'oser retourner la tète sous peine d'être taxé de légèreté ^ ce qui est la plus gr^ve reproche que Voa pui?^^ faire m ce pays i une f#mme et surtout à un homme.
Le duc d'Astorga avait une belle maîtresse, avant Tarrivée de la reine, ou plutôt de son portrait, car sa passion datait de là. U lui avoua tout net sû& changement, afin de la laisser libre et lui en dit la raison, sans aucune feinte. Cette dame eu fut d'abord blessée ; ensuite, elle convint qu'une grande reine était une espèce de déesse, avec laquelle on ne pou-*' vait entrer en rivalité et se tint pour battue^
La reine ne voulait point aimer le duc et ne l'aimait pas; cependant, il devint insenaiUement la distraction unique d'une vie si différente et si odieuse pour elle» en la comparant à la cour de France et aux charmes de Versailles, encore fort grands en ce temps-là : le roi n'était pas envahi par la dévotioui nipar madame de Maintenon et sa séquelle.
Harie^Louise s'aoooutuma à voir à chaque instant ce jeune seigneur; elle le cherchait de l'œif lorsquWe entrait et rencontrait toujours son regard iixé sur ellei Us ne se parlaient pas une fois en huit joura^ si ce
164 LES DUUX REINES.
n'est pour les exigences du service. L'intelligent Nada ramenait souvent Tattention sur lui, il le prônait, il faisait valoir sa bonne mine; lorsque le roi, la reine mère et la Terra-Nova étaient absents, il vantait le dé vouement et la passion du duc, il le représentait comme tout prêt à mourir pour la princesse, comme son esclave le plus soumis et le plus obéissant. La reine récoutaitsans Tinterrompre; c'était beaucoup, et quel qnefois elle soupirait en pensant à celui qu'elle croyait aussi son esclave et qui s'était si vite libéré de ses fers.
Le roi avait deux nains : on les eût pris pour son bon et son mauvais génie. Nada, on le connaît. Quant àRomulus (ainsi s'appelait son camarade et son rival), sa vie se passait à faire non pas des espiègleries, mais des méchancetés. Il aimait à voir sou^r, il tourmentait avec délices ; il avait infiniment d'esprit, il ne s'en servait que pour nuire, et, par opposition à Nada, il prit sur-le-champ la reine en aversion.
Beaucoup pius grand et plus difforme que son compagnon, il était jaloux jusqu'à la rage des compliments adressés à celui-ci. Plusieurs fois, il le menaça de le tuer, et on avait été forcé de lui ôter ses couteaux , ses poignards et ses petits sabres, dans la crainte qu'il ne fit un malheur.
Il détestait tout ce qu'aimait Nada, même le roi,
LES DEUX RBIHES. «65
bien que, par crainte, il ne le montrât pas; on lisait la haine dans ses yeux. 11 prit donc à tâche de tourmenter la reine autant que son rival la servait, et il joua un véritable rôle dans tout ce qui arriva par la suite.
Madame de Yillars,' la femme de l'ambassadeur, la mère du fameux maréchal de Villars par qui la France fut sauvée, le seul qui ait su battre mon illustre ami le prince Eugène, madame de Villars, dis-je, était bonne mais faible et craintive. Elle redoutait sur toutes choses d'être blâmée de sa cour, et ne voulait pour rien au monde rappeler à la reine ce premier amour dont elle ne devait plus se souvenir ; ce qui n'empé chait pas la jeune princesse de l'interroger sans cesse sur monseigneur le dauphin.
L'ambassadrice recevait des visites et racontait fort gaiement le cérémonial employé en pareil cas. U fallait d'abord faire avertir toutes les dames que ma dame de Villars tiendrait cercle tels et tels jours. On envoyait un page avec des billets appelés nerdillas^ parce qu'ils étaient noués avec une petite faveur. Une grande dame espagnole devait faire les honneurs de son salon, et ce fût la marquise d'Œssera, veuve du duc de Lerme.
On comptait les pas, selon les dignités ; pour les unes, on allait à la première estrade ; pour d'autres, à
M tÉé 0EU3t REINES.
lÈi flecoMe ou à la troisième. Les révérences étèdëtit ftttësi numérotées, on en perdait le compte. Quel métier pour une Ftençaise et nnâ feiïime d'esprit!
Ils n'ont poitit de cheminées, d^iis ce pays-tà ; c*est un grand brasiei» d'fergtle placé an milieu de la chambre et où brûlent #éé noyaux d'olives. Les femmes se tnettéflt à Tentour et partent tottteS à la fois, comme deftpiéi dénichées; elles ôont trés^pàrées, couverte^ de .pierreries de toutes les espèces, à mbinô tjtte léttrs maris ne •soient en voyage ou en ambassade. Pendant ces absences, elles se vbufeiit à un saint quelconque, elles restent vêtues de grts ôh de blanc, et portent une ceinture de cuir oii de corde.
Madame de Villars ajoutait qu'elles n'en étaient pas plus sages pour cela.
Elles restent donc assises sur Un tapiâ, autour de ce brasier et mangent en quantité des marrons glacés, dès ôbnfitures sèches, du chocolat et de la glace, môme en hiver.
Eiles ne lisent jamais, peut-être ne le savent-elles point faire; elles ne s'occupent, du matin au soir, qu'à dire des patenôtres, se confesser, faire l'amour, se parer, et bavarder de leur prochain. Elles ont beaucoup de feu, de vivacité., une beauté très-agrèable; elles sont fort séduisantes pour les hommes; mais une
Frao^iig6) habituée à la société que non» yof Dn0> ne peut â^aecoutufoier arec eed pbnpées.
La reine le comprit sur-le-cbamp^
Les quelques semaines qii*elle passa au Baen*Redro, avant son entrée à Madrid, lui servirent é'édfaaatillon ei <i*apppenlîddiaLg8^ elle dut se préparer à eette fameuse entrée, qui joue- un si grand rôle dans la vie dline reine d'Espagne. En attendani, eile œ couchait tous les jou]^'à huit heured et dezniel Pauvre princesse! quelle e^ifitenee, et cotmne on devait lui pardonna? de Tégayer im peuî Hélas! ses âistradâonB étaient des offices interminables dans la ohapéUe du château^ les soins du roi qu'elle n'aimait guère^ les conversations de Nada et l'amour du duô d'Âstorgu^ lequel était muet et ne se laissai connatire que par ses regards.
Nada la traitait à l'espagnole et lui parlait de te galant ; il ne voyait pas que œla tirât à conséquetu^e. Bn ^a qualité d'étranger, il ne comprenait pas l'inviolaèHîté de la reine d'Espagne, qu*ondtit laisser mourir plDLtOt que de la touclier du bout du doigt, et à laquelle il n'est Jamais permis d'être féâime.
La jeune priiicos^ Têcoutait en baissant la tête et ne répondait pas ; c'était beaucoup. Il avait seul le droit de pfénétrer cbez elle et d'y rester seul, sans l'as^stanee de la camarera-mayor . oe petit ^ire ne ^mptait pas.
rs
tes LES DEUX REINES.
Qudqfues jours avaat son entrée, la reine avait été en cavalcade avec le roi. Les nains avaient suivi sur des montures proportionnées à leur taille. Le duc d^Âstoi^ fit autour de Leurs Majestés des voltes et des passes dont elles furent charmées et que Nada ne laissa pas tomber, il les loua fort. Romulus immédiatement se prit à les critiquer, assurant que ce n'était point là un exercice et des façons de grand seigneur et qu'en tout autre pays, on les trouverait fort ridicules.
La discussion s^échauffa d'autant plus que le roi en riait et qu'i] voulait se rendre juge. Le duc d'Âstoi^a revint à sa place, près de la reine; en sa qualité de majordome-major, il primait, dans un cas pareil, le grand écuyer lui-même. Il entendit les glapissements des nains et demanda. au roi la permission de châtier Romulus, qui se permettait des plaisanteries déplacées, qu'il ne pouvait souffrir.
— le ne me mêle jamais des combats de ces valeureux personnages, répondit Charles en riant, autant que sa dignité de roi et d'Espagnol pouvait le lui permettre ; pourvu qu'ils n'^aillent pas jusqu'à jouer des couteaux, je leur permets de jouer de la langue. Tu le sais bien, duc.
— Oui, sire; mais que cet avorton ose s'attaquer à - moi, c'est ce que je ne lui permets pas et ce que je
LES 0fiUX REINES . ie^,
n'endurerai jamais , à moins d^un ordre exprès de Votre Majesté.
— Qu'il se taise donc alors; je serais fâché de te contrarier, Âstorga.
On en resta là; pourtant, le regard de Romulus porta au duc Pexpression de sa colère et des promesses de vengeance.
* Aussitôt qu'il fût rentré et que la reine fût seule, Nada courut à sa chambre.
— Ah! madame, lui dit-il, vous avez entendu ce méchant Romulus... Il nous jouera quelque tour, allez! Le duc, qui prépare de si belles choses pour votre entrée, vous verrez qu'il viendra à bout de les faire manquer et que les frais seront pour ce cher duc.
— Les frais?
— Oui, madame ; ce n'est pas de l'argent que je parle, il ne s'en soucie guère, vous le savez ; c'est de sa peine et de ses espérances perdues. Il comptait si bien être le plus beau et le plus triomphant partout et attirer les regards de Votre Majesté !
— Qui veux-tu qui l'en empêche? Qu'est-ce que Romulus pourra faire à cela?
— Àh! madame, ce méchaut Romulus, un sorcier, il jettera quelque mauvais sort sur les chevaux et sur
fV
170 LBS DECX REINES.
lui-même, et mon duc ne triomphera pas ta €(«ibaf de taureaux.
— Je n*y puis rien faire, moft pauvre Nada^ et je ne regarderais pas cela, je l'avoue^ comme un grand malheur.
— Quoi ! madame, ce ne serait pas un grand malheur que le duc fût tué?
— Mon Dieu, tué! Nada, guë dis*to là?
— Oui, madame, vous ne vous en doutes pas, tous ignorez ce que c^edt qU'uù cdmbat de taureaux ; ces vilains Espagnofe sont ai barbares I
— ^ Oh! tais-tôi, Nadia! S'écria la reine en p&lisBant; si Tôh t^entendait, tu serais fouetté, et Ton te diasse* rait. TU dis qu'on pourrait tnw 1% duc d'Astorga au combat de taureaux? Si je priais le roi de le défendre?
— Hélas! madame, le roi ne le défendrait pa&^ v^us ne connaissez pas ce pays^cî, irt vous croyez que le roi puisse quelque chose. Vous en verrez bien d'autres pour Tauto-da-fé, où Ton brttl^a devant vous les juiffe et les hérétiques.
— Je n'irai pas.
— Vous irez, madame; on vous y portera plutôt, et, si vous n'avez pas l'air d'être «nefaantôe, on vous brû^ iera vous*méme, ou, du moins, on aura grande envie de le faire.
LGB OBUX REINBS» 171
— Tais-toi, Nada, teig^toi! quand j'entends des choses pareilles, je Youdrais avoir des ailes et retourner dans mon cher pays*
— J'en comptais parler aussi, de votre pays, ce soir, madame, et yoUà que tous m'y ramenez. Mais c'est un grand secret. Pourvu que madame de Terra-Nova ne le soupçonne pas!
Le nain se leva et s'en alla voir à toutes le& portes. La reine grillait de curiositéi elle eût volontiers couru après lui ; il revint un doigt sur sa bouche.
— Enfin, qu'y a-t-il?
— Madame, c'est une dam^ qui demande i, vous voir, qm vient implorer vo^e appui; une dame française, ou à peu près; une dame que vous connaissez hien sans ravoir jamais vue, une amie du roi d^ France...
— Nomme-la donc; tu m'impatientes!
^ Bh! madame, c'est madame la connétable de Côloniia.
— Mademoiselle de Mancini?
-- BUe-méme! Elle est ici et on lui a fait toutes les misères du monde : M. de Las Balbazu, votre premier ècuyer, son beau-frère surtout! ou ne veut pas même la laisser dans uti couvent, on n'a d'autre idée que de là renvoyer à son mari^ et ^e en a peur; les vengeances italiennes né sont pas doùcea*
— La pauvre Vemme ! je la {dains; cepondant je dc sais trop en quoi je puis la servir. Si le roi n'a pas de pouvoir, j'en ai bien moins encore.
— Voyez-la d'abord.
— Gomment? Je ne vois personne ici ; après mon cQtrée, je le veçx bien.
— C'est à présent, c'est tout de suite, elle n'a pas io temps d'attendre.
— Et où la voir? Un rat n'entrerait pas ici sans la permission de cette Terra-Nova, ce cerbère qui espionne jusqu'à ma pensée.
— Consentez, madame, je me charge du reste.
— Toi, mon pauvre Nada? Tu as des ennemis, ne fût-ce que ce Romulus; on découvrirait ce que tu aurais fait et je te perdrais; non, non.
— Pourtant, madame, elle est bien malheureuse!
— Bile attendra jusqu'à mon arrivée à Madrid; là, je lui promets tout ce qui sera possible. Ne m'en parle plus.
— Madame, elle sait la chiromancie, elle vous dira votre avenir.
— On ne me l'a que trop dit, mon cher enfant, ^t je ne désire pas en savoir davantage. Je ne crains en ce moment qu'une chose, c'est qu'on ne te chasse, toi, mon cher ami, et, pour l'empêcher, je ne te laisserai pas
LES DBUX REINES. 173
l'avancer pour les autres. Voici l'heure du souper, ils vont venir. Allons, je vais prendre mon luth, ils doivent nous croire occupés à ces jeux. Tu n'es qu'un jouet, un bouffon à leurs yeux, et Dieu veuille qu'ils ne te regardent jamais autrement !
Le nain n'osa pas répliquer ; il alla chercher le luth, le remit à sa maîtresse et commença à danserdevant elle. La duchesse de Terra-Nova les trouva ainsi lorsqu'elle parut. Elle fit sa grande révérence i)i la reine et attendit; c'était la manière de l'avertir.
La reine soupa à huit heures et demie, comme à l'ordinaire ; le silence régnait dans la chambre royale. Charles U, déjà souffrant et rachitique, s'endormait après son repas. La jeune reine devait se coucher auprès de lui, et, si elle ne formait pas, elle devait en avoir l'air ; l'étiquette la poursuivait jusque-là.
Pendant les quelques 'jours qui précédèrent son entrée, elle essaya plusieurs fois, indirectement, de faire nommer la connétable par la camarera-mayor ou ses autres dames; dles les trouva muettes et comprit dès lors que c'était un parti pris; elle n'en eut que plus grande envie de la connaître et se promit bien de ne pas attendre une heure de plus que la nécessité ne l'y obligerait.
iO
174 LES DBCX RBINB8.
fN
xui
Enfin ce jour arriva! D^s Taube, le Boen-Retiro fut en motlvement ; depuis le roi jusqu'au dernier marmiton, touô avaient leurs fonctions marquées, et tous devaient s'y préparer. Leurs Majestés restaient d*Ofdinaire douze heures au lit* cematin-lâ, elles seiirent éveiller, les toilettes étaient lo&gued.
— Je veux que mon peuple me trouve belle, disait là reitie ; j'ai tant envie de lui plaire et d'en être aimée!
— Madame, répondit la Terra-Nova, vous aures beaucoup à faire pour cela; les Espagnols û'aimerit pas les Français.
— 11 fallait donc me laisser en France, je ne demandais pas mieux.
On lui jetait sans cesse de ces amabilités-là* Hors le roi, d'Astorga et le nain, elle trouvait partout du respect, mais des regards hostiles. On lui faisait des révérences jusqu'à terre, et on semblait avoir envie . de la mordre. Elle eh avait pris son parti, elle riait même avec ceux qui l'aimaient et ajoutait d'un air résolu qu'elle forcerait bien ces fiers Espagnols à ehanger d'avis.
LES DEUX RGINBS. 175
Loî^ctu'elie fut pi^ête, on vittt la cherohei* en grande cérémonie. Son cottége l'attendait dans la cour du palais. Elle avait nâ: habit indeseriptibU-^ ce n^étaient que diamants, pierreHèB, perles et dentelles d'or; sous les rayons du soleil, on né la pouvait pas regarder. Elle portait un chapeau à l'espagnole^ garni de plumes, et, par-dessous, c'est-à'-dire autour, un diadème de diamants.
Elle moMa mt une hàcfUenée blanche^ capai?açonnée presque aussi richement que la reine était vêtue. Quatre sefwtas de honor* portaient sur sa tôte un dais do velours, doublé de drap d'or et bfodé de perles. Devant elle marchaient une dôutaine de grands dans le plus magnifique costume, et, de charpie côté, la duchesse deTerra^NoVa et le duc d'Astofga, bmu comme Déiphdbe, étincelant de pierreries, Msant oavalcader un genêt incomparable, qu'ilsêmblail mener avec tm fil et qui cependant couvrait son frein et sa housse d*une écume blanche.
Derrière la reine et les gt^nd^ marchaient quantité de livrées sttperbes, mais m'ai entendues erélM la mode de ce pays, où ils ont beaucoup de richesses sans nulle élégance. On ne put s'empêcher d'admirer la grâoe et la majesté dé la princesse; elle saluait à droite et à gauche, mohtt^nt son sourire de perles et jetant son
beau regard sur cette foule empressée ; elle semblait quêter Tamour de ses sujets, il lui vint dès ce jour.
On entendait dire dans tous les groupes :
— Après tout, elle a du sang espagnol dans les veines; sa grand'mère, la reine Anne, était la fillè et la sœur de nos rois..
Ils prirent cette méthode et la conservèrent tant qu'elle vécut, de lui attribuer ses charmes en vertu de son sang espagnol et de la reine Anne, bien Espagnole, en effet.
Elle arriva au palais; il y eut un baise-main de plus de quatre heures.
Après une pareille journée, c'était trop.
Elle ne recula pas ce soir-là devant son lit et y dormit promptement... Ses rêves, éveillée, s'envolèrent.
Son appartement au palais de Madrid était splendidement beau. Il y avait, entre autres meubles, une tapisserie dont le renom est venu jusqu'ici. Le roi Philippe V, lorsqu'il monta sur le trône, en envoya un morceau à madame la duchesse de Bourgogne, dont on fit un écran que tout le monde allait voir et qui est encore dans le cabinet de la reine à l'heure qu'il est.
Le fond est en perles fines; ce ne sont pas des personnages, ce sont des fleurs arrangées par comparti-
LES DEUX REINBS. ITï
ments. Elles sont brodées et garnies d*(^r, non pas à profusion, mais juste ce qu'il faut; Tor est entremêlé de coraux, de mille autres branchages de mer, rattachés avec des nœuds de pierreries; il ne se peut rien voir de plus singulier ni de plus beau. Le reste des appartements ne répond pas à cela.
Le lendemain de l'entrée, il y eut une singulière cavalcade. Le roi et les grands coururent dans une lice deux à deux, avec un flambeau à la main. Le roi était avec son grand écuyer ; ils avaient des habits étranges et d'une forme particulière,, où ils faisaient assaut de richesse. La reine les vit de son balcon, avec la reine mère. Ce qui fit rire tout le monde, ce fut la fin de la cavalcade, terminée par les deux nains, à cheval sur deux immenses haridelles, dignes de don Ouichottii, Nada passait fort bien; mais Romulus semblait un singe sur un chameau.
Âstorga attirait tous les regards. Il était d'une beauté splendide, et il triomphait sur tous les autres. Les regards de la reine ne le quittaient presque pas, voilés sous leurs longues paupières. Elle ne disait mot, car elle savait se défier de tout ce qui était autour d'elle ; la reine mère et la camarera-mayor épiaient jusqu'à ses gestes. Lorsqu'elle se retourna pour rentrer chez elle, elle se sentit glacée à la vue de deux moines domi-
178 LBS OBUS RBINES.
nieains, dont la longue rob^ blanche et le scapulaire noir migmimtaient encore la p&leur.
Tous les deux s'écartèrent pour la laisser passer, mais ils sidelinèrent. V\m était le confesseur du roi, et l'autre celui qu'on lui destinait, à elle, depuis qu'on avait chassé un tbéatin qui s'était^ 4i8ait*on, montré trop indulgente Son notiveau confesseur s'arrêta devant elle et lui dit d'un ton presque dur :
-^ Madame, plaît«il à Votre Majesté de me recevoir demain matin dans son oratoire?
-* Demain, il y a fête, mon père.
— Avant k fête, madame.
— Soit, avant la fête.
Et elle se Mta de passer; cet homme lui figeait le sang dans les veines.
— Ah! pensa-t-elle, je ne saurai rien dire à ce prêtre-là. Où est mon bon petit pôrè de Trévoux, qui riait de mes jeux, dans mon cher parc de Saint-Gloud, ou môme ce pauvre théatin..* Ont-ils donc su qu'il m'avait dit que je n'étais pas en état de péché pour ne pas aimer le roi, si je n'en aimais pas un autre?
Le lendemain, en effet, de très-bonne heure, la Terra-Nova vint éveiller la reine, et lui dit que le révérend père Sulpicio attendait son bon plaisir.
— Va, ma belle reine, répliqua le roi sans lui laisser
le temps de répondre, va! ce saint homme t'apprendra à devenir tout à fait Bspagnole et à oublier ton misé» rable pays de damnationé
Le roi et la reine se tutoient m Bspagne. Le tatdeM ment est de bel air. Les grands et les grandes se tiv» toient entre etls ôon»â« des savetiere', le roi et la reine les tutoient toud.
La pauvre princesse se leva et s'en alla en robe de chambre dans son oratoire^ où elle se trouva bientôt seule avec ce moine terrible) qui devint le bourreau de sa vie. Dès qu*il la vit, il étendit la main sur sa tète en la bénissant; mais, en réalité, il voulait qu'elle baissât devant lui cette tête couronnée» Elle s'inclina d'abord, et puis la fierté de son sang, de aa race royale remonta à son cdeur^ elle se releva et le regarda en JTace. Ses yeuic ne se baissèrent point devant le comimandement altier du confesseur. Hélas! ce regard fut son arrêt et il ne Poublia plus.
— Que me voulez-yous, mon père? demanda-t-elle*
— Vous donner les instructioné ilécessaires à votre position en ce moment, madame; je suis prés de vous pour vous dire la vérité, et je ne vous la cacherai pas.
— Vous pourriez attendre au moihs qu^elle vous fût demandée, mon père, reprit la reine en relevant la tête d'un geste souvorain.
ru
180 LES DEUX BEINES»
— - Âh! ma fille^ ces airs et ces façoas sont acceptés en France, où les confesseurs des rois sont des jésuites souples et rampants, qui se contentent de régner à la sourdine et à qui tous les moyens son<t bons, pourvu qu'ils réussisent. Nous ne plions jamais, nous, en Espagne. Nous voyons dan» le roiiet la reine des pénitents ordinaires. Nous ne nous mêlons que de leur conscience; mais nous prétendons la diriger entièrement, sans partage. Retenez ceci, je vous prie; ne me parlez pas comme à un de vos valets, je ne le soufûirais pas; lorsque nous avons passé le seuil de cette porte, je commande et vous obéissez; le roi même n'a pas le droit de vous en dispenser, car je parle au nom de la Majesté suprême, au nom du Roi des rois.
La reine écoutait cet homme en tremblant comme une fleur sous le vent de Torage. Elle ne baissa pas les yeux néanmoins et ne s'humilia pas devant lui.
— Mon père, je ne suis point accoutumée à entendre parler ainsi ; je suis la reine...
Le moine ouvrit la porte d'un cabinet où se trouvaient plusieurs portraits de reines d'Espagne, entre autres celui de la belle Elisabeth de France, fille de âenri U et de Catherine de Médicis, femme de Philippe 11, la même qui causa la mort de don Carlos, fils de ce prince. Elle mourut elle-même fort jeune
en couches et empoisonnée, dit-on. On avait prodigué partout le portrait de cette infortunée princesse dans les appartements de la reine, en tous ses palais. Peutêtre était-ce un enseignement ou une menace. Le confesseur en usa ainsi du moins. Montrant ce tableau à Marie-Louise, il lui jeta ces paroles, qu'elle se rappela toujours :
— Gelle-ià ^ussi était la reine, celle-là aussi était Française, celle-là aussi voulut résister; vous savez ce qu'elle est devenue.
La princesse sentit le froid de la mort pénétrer dans
ses veines ; elle tomba affaissée sur un fauteuil, et ne répondit rien. Son esprit, son cœur, n'étaient pas soumis, mais ses forces la trahissaient. Le moine jouit de sa victoire en silence, sans que rien sur son visage trahit l'orgueil du succès.
Il s'assit à côté de la reine et commença une série de questions, auxquelles elle répondit d'une voix étranglée; ses réponses ne le satisfaisaient point, sans doute; cependant il s'en contenta. C'était beauœup pour une première fois.
L'heure avançait, la reine devait faire sa toilette, pour paraître ^xijuegode canas^ sorte de divertissement qui consiste à jeter des cannes en Fair et à les rattraper; ce qui est très-favorable à l'adresse et aux T. I. a
18S LBS DEUX REINES.
belles tailles; aussi, d'Astorga y brillait fort. Le moine n'avait pas prononcé son nom ; pourtant il Pavait dé signé d'une façon positive ; la reine lit semblant de n( pas comprendre; seulement, elle se promit de con tenir ses regards, de cacher ses pensées. Elle allai désormais avoir un espion de plus ; car le confesseui de la reine ne la quitte que dans les divertissementf où t^a robe ne peut absolument paraître, et, lorsqu'il la quitte, il laisse derrière lui des agents qui le remplacent. La sainte inquisition voit tout et sait tout. A peine Leurs Majestés sont-elles à Fabri de ses foudret^ dans la chambre royale et surroreillér de leur couche Je ne voudrais pas régner en ce pays, lors môme qu'il y aurait mille gallions de plus par an à ma disposition.
Le soir, il y eut feu d'artifice comme la veille. La reine fut partout, bien entendu. Partout elle fut gaie et gracieuse, excepté lorsque Tœil du père Sulplcio tombait sur elle comme un rayon glacé. Ceci a l'air d'une phrase impropre, mais un mot ne peut rendre cette impression. Je la connais, je Tai éprouvée, dans ma jeunesse, avec ma belle-mère et surtout avec mon oncle l'abbé de la Scaglia.
Le grand jour des fêtes fut le combat de taureaux, La veille au soir, on vantait devant la reine le
LES DBUX RBINES« §83
beau spectacle cpi'elle aurait le lendemain. Elle fris* sonna malgré elle; le roi s'en aperçut et lui demanda si elle avait froid.
— Non, répliqua-t-elle, j'ai peur.
— Tu as peur, et de quoi, je te prie?
— J*ai peur de ce que je verrai demain.
— Allons donc! c'est une faiblesse de Française ; tu es reine d'Espagne, à présent : il faut t'accoutumer aux moeurs et aux dlvertissemens d'Espagne. Ne va pas faire mauvaise mine au moins, ni te trouver mal ; on ne te le pardonnerait point.
— Ma fille s'y accoutumera, continua la reine mère; lorsque je suis arrivée, j'étais comme elle ; à présent, le combat de taureaux est mon divertissement favori.
— Quant à moi, poursuivit Nada, qui se mêlait de tout, je ne comprends pas un amusement qui consiste à faire un boucher d'un grand seigneur. Ma place est déjà marquée sous le manteau de ma maîtresse; je me boucherai les yeux et les oreilles, pour ne rien voir et ne rien entendre.
On rit de la bravoure du vaillant nain, et Romulus, par opposition, fit blanc de son épée, assura que ces combats l'amusaient beaucoup et qu'il voudrait bien être de taille à s'en mêler.
— Je le crois! riposta son ennemi; toi qui préfé-
rerais même être bourreau ; ce ne serait pas assez d'être boucher, tu voudrais tuer des hommes et non des bêtes. La querelle s'engageait de façon à aller loin, si la reine n'y eût mis-bon ordre, fille leur imposa silence et parla d'autre chose. Le roi lui.annonça qu'après le combat de taureaux, il commencerait à lui faire visiter les couvents de Madrid; ce qui, suivant lui, était un des grands divertissements des reines d'Espagne!
— Je ne connais pas de personnes plus gaies et plus aimables que les religieuses ; tu verras combien elles te plairont; seulement, il faut apprendre un peu mieux l'espagnol et ne plus te servir d'expressions françaises.
— Mon Dieu» sire, je ne puis pas renier mon pays pour le bon plaisir des vieilles abbesses de Madrid, convenez-en. Ah! si vous le connaissiez, mon pays!
— Que Dieu m'en préserve et en préserve tous les bons chrétiens ! n'en parlez plus au nom du ciel ! voilà déjà ces dames qui se signent et qui disent une prière pour se délivrer du tentateur.
En effet, les duègnes se signèrent; quant aux jeunes senoras de lionor, elles écoutaient de toutes leurs oreilles, espérant attraper à la volée quelques mots sur ce paradis terrestre qu'on appelle Versailles ou Sâint-Gloud.
Elles furent trompées dans leur attente; la reine se tut, et le père Sulpicio se pencha vers elle, en lui disant tout bas qu'elle ferait mieux de songer à son salut qu'à ces sornettes françaises.
Le lendemain, le palais s'éveilla au son des instruments annonçant la solennité tant promise. La rein 3 fut habillée d'une robe de drap d'argent, avec des fleurs et des feuillages d'un velouté bleu de bluet; elle avait des saphirs en quantité si prodigieuse, qu'on ne pouvait les compter.
Aussi le peuple fut-il ravi en voyant la reine paraître dans sa loge à côté du roi.
On n'avait rien négligé pour rendre ce combat lo plus beau qui eût été donné depuis plusieurs siècle^:. Le cirque était magnifiquement orné, les animai x étaient de premier choix , et six grands, ou fils de grands, remplissaient l'office de toréadors.
C'est là que se déploie toute la richesse et toute la splendeur des seigneurs espagnols. Chacun d'eux porte un costume brodé en pierreries ; les boutons ou boules sont des joyaux, les étoffes sont des plus prô-
cieuses, les chevaux sont des barbes, dressés exprès et qui combattent et s'animent comme leurs maîtres , ces chevaux n'ont pas de prix, ils valent ce que Ton en veut donner. Les nobles toréadors ont chacun cent hommes revêtus de leur livrée, ceux-ci ne doivent que les suivre et n'ont pas la permission de les aider, encore moins celle de les secourir.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que le duc d'Âstorga était parmi les six grands qui lat^tcidaim^; j'ajouterai encore moins qu'il y tenait la première place, qu'il fut le plus applaudi^ et celui pour lequel on forma le plus de vœux dans l'enceinte. Avant de combattre, les champions défilèrent devant Leurs Majestés, avec leur train et les saluèrent. D'Astorga avait un habit bleu et argent. Ses cent hommes portaient les mêmes couleurs : c'étaient, ce jour-là, les couleurs de la reine. Les banderoles de ses flèches étaient d'azur. Ici, on eût critiqué cette galanterie ; là-bas^ elle fut applaudie de tout le monde, du roi lui-même^ malgré sa jalousie d'impuissance. Il est tout à fait permis à un seigneur d'adorer la reine comme une étoile;. Gela Q*empêcha pas Marier-Louise de rougir beaucoup, lorsque la bannière du duc s'inclina devant elle et qu'elle y lut sa devise, toute pleine d'une respectueuse passion.
Nada, qui se trouvait près d'elle et qui suivait de
rv
LES HWX RBINES* 487
rœil les mouyemeats de son cher duc, lui fit remarquer tout bas que son cheval n'obéissait guère au mors; ce qui, dans ces occasions, est un immense désavantage; on a vu des chevaux intelligents sauver la vie à leur maître eu pareil cas.
— Je ne sais pourquoi j'ai peur, ajouta-t-il; les menaces de ce Komulus ne me sortent pas de la tête. C'est ici le cas de les exécuter ou jamais. 11 aura jeté quelque sqrt ou donné quelque drogue à ce noble animal, dont j'ai tant entendu venter la docilité mej* veilleuse. Je m'en vais prier Dieu dans ma cachette; car, pour voir, je ne verrai rien, je vous le jure.
La reine était assez calme^ assez amusée même de la nouveauté du spectacle; elle ne s'attendait pas à ce qui allait suivre. Lorsqu'elle vit cet effroyable combat, le sang versé, les taureaux furieux, les chevaux éventrès; lorsqu'elle entendit les cris inhumains que poussent ces sauvages Espagnols au milieu de leur divertissement &vori, elle ae crut possédée d'un épouvantable cauchemar, elle devint pâle et voulut se lever, s'enfuir; il lui sembla qu'en restant sur ce balcon, elle mourrait
Le roi ne la regardait pas. Tout à ce spectacle qu'il adorait, il ne songeait plus à elle. La camarera-mayor, plus vigilante, et dont les yeux ne quittaient pas la
188 LES DEUX RBlIfBS.
reine, s'aperçut de cette défaillance et posa la main sur le bras de sa souveraine.
— Il faut rester là, madame; il faut être ravie, enchantée.
— Duchesse, je me trouve mal.
— Non, madame, vous ne vous trouverez point mal, ou je serais perdue de réputation ; c'est moi qui réponds de vous.
— Je ne puis voir cette boucherie; c'est barbare! c'est infâme! Ah! mon Dieu! qu'est cela? Protégeznous ! protégez-le !
C'était le cheval de d'Âstorga qui l'emportait et qui lui préparait ainsi une honte pire que la mort, li fuyait le combat, il refusait d'y prendre part; saisi d'un incompréhensible effroi, il jetait le feu par les yeux et par les naseaux, il se tenait droit sur ses jarrets, essayant de jeter loin de lui son cavalier, qui semblait rivé sur ses reins. Ce fut une péripétie sanglante qui fît oublier même le combat. Le duc comprit qu'il lutterait en vain et qu'il allait être déshonoré aux yeux de son idole. Il fallait à tout prix prouver qu'il n'était point le complice de cette bête couarde. 11 prit donc ses niesures avec une habileté prodigieuse, choisi i son moment, abandonna les rênes, s'élança à terre», retomba sur ses pieds, se releva sans un instant d'hé-
LES DELîX REINES. 189
sitation, saisit son poignard, arracha quelques banderoles des mains de ses gens épouvantés, et se jeta dans la mêlée en lançant aux échos du cirque le cii de guerre de ses armés.
Un tonnerre d*applaudissements frénétiques, des hurlements de joie répondirent à cette action téméraire. Quant à la reine, elle ne comprit que le danger et ferma les yeux pour ne pas voir mettre en pièces le seul ami qu'elle eût dans ce pays de malheur.
-— Nada, dit-elle tout bas au nain, tapi dans les plis de son manteau, je fen conjure, regarde! vit-il encore?
— Regardez vous-même, madame, reprit la voix inflexible de la Terra-Nova; ayez donc du courage si vous voulez être digne de votre couronne!
— Ah! je me meurs! murmura Marie-Louise, qui sentait réellement ses forces s'épuiser.
Le roi Fentendit enfin.
— Marie-Louise, reprit-il, tu ne songes point à me plaire aujourd'hui. Jamais il ne se vit rien de si beau ! D'Âstorga est un vaillant homme, un digne descendant du Gid. Tu le couronneras de ta main.
— Lui! il n'est donc pas mort?
— Il combat comme un lion, comme un noble Espagnol; c'est bien lui, je le reconnais toujours à ses banderoles. Le voilà oui vient de tuer un taureau qui
s'est pourtant bien défendu. Bravo, taureau! Bravo, d*Astorga!
Le duc en tua quatre de sa main. Par un hasard providentiel, il ne reçut aucune blessure; mais cette abominable boucherie dura la journée entière. On apportait dans les intervalles des confitures, du chocolat et des sucreries, et la malheureuse reine dut y faire honneur, lorsque son cœur se soulevait.
Enfin on leva la séance. Le duc vint, tout couvert de 6ang, recevoir des mains de la reine le prix du combat, qu'elle lui décerna d'une main tremblante, en détournant la tête. Il baisa cette main qui le couronnait, et lès applaudissements recommencèrent.
Au moment où la i'eine quittait le cirqUë, ^le trouva sur son passage un seigneur d'une cinquantaine d'années, de fort haute mine, vêtu à la française, qui la salua profondément. Près de lui était un autre seigneur avec le costume espagnol; Tun et l'autre ne lui semblaient pas inconnus. Elle leS regarda avec distraction; son émotion durait encore; cependant, elle les remarqua assez pour demander leurs noms, lorsqu'elle fut rentrée au palais,
^ L'un, celui qui a eu le bon espritrde prendre des vêtements espagnols, est le maixjuis de Flamareas.
LES 98 &X RBINBS. 191
U montre son savoii^viYre en adoptant les usages et les modes des gens qu'il est yenu visiter.
— fit l'autre?
— L'autre, e'fest bien différent, on n'en dira pas autant de lui. U habite TËspagne depuis nombre d'années et il a consenré la marque et les manières de son pays. Gelui-^là, c'est un de vos parents, madame.
-** Un de mes parents, ici! et je ne l'ai pas vu, et je ne le sais pointi qui donc peut-il être?
— C'est un bâtard de feu Monsieur, frère du roi Louis Xfll, le comte de Gharny.
— Le fils de Louison?
— Lui-môme.
--^ Ah! je veux le voir. •
— Madame, il ne va point à la cour. *
-*- U ne va point à la cour, et pourquoi cela? Les bâtards de la 'maison de France peuvent marcher les égaux des plus puissants princes.
C'était le marquis de Las Balbazu qui lui donnait ces détails. 11 n'osa pas la contrt'dire ; il ajouta seulement :
■^ Madame, 'le comte de Gharny est pauvre.
— Mademoiselle de Montpensier n'a-t-elle donc pas soin de son frère ? et madame de Guise et madame de Modône?
— 11 doit tout, je crois, aux bontés de Mademoiselle.
— Il ne lui doit apparemment pas grand'chose, puisqu'elle ne lui donne pas de quoi soutenir son rang à la cour. Marquis, je veux recevoir demain matin le comte de Chamy; qu'on le prévienne.
— Madame, j'en instruirai la camarera-mayor.
La reine rougit; on lui rappelait ainsi qu'elle n'était pas sa maîtresse, qu'elle dépendait, dans son propre royaume, de cette femme insolente qui s'adjugeait le droit de la contredire et de la dominer.
— Et moi, j'en parlerai au roi, répliqua-t-elle en soupirant.
Elle craignait que le roi ne fût pas, ou ne voulût pas être le plus puissant en cette circonstance.
Le comte de Gharny était, en effet, le fils bien reconnu de Monsieur, Gaston, et d'une jolie fille nommée Louison, qui fut sa maîtresse pendant plusieurs années.
Elle était d'abord fille d'bonneur de Madame: ce fut là qu'il la connut. Elle lui résista pendant fort longtemps et il en fut très-amoureux, à cause de cette résistance même. Elle l'aimait cependant, mais elle était honnête et s'enfuit à Tours, pour se mettre à l'abri des tentations.
Monsieur Ty suivit peu après, sous prétexte de
mission d'abord, et en exil, je crois, ensuite. Elle fut tout effrayée de se retrouver avec lui et sentit qu'elle céderait bientôt, surtout parce qu'il était malheureux. Louison était belle et charmante. Elle était Jbonne, elle avait de Tesprit. Monsieur Taima plus qu'aucune autre femme, excepté la seconde Madame, qu'il enleva, et encore, j'ai ouï dire à mon père que c'était plutôt par esprit de contradiction.
De ce commerce, 11 naquit un fils qui fut connu toute son enfance sous le nom de fils de Leuison. Monsieur était un grand égoïste, il ne prit aucun soin de cet enfant et l'eût abandonné sans Mademoiselle, tout aussi pourvue que monsieur son père de l'esprit de contradiction. Lorsqu'elle fut brouillée avec lui, pour lui faire niche, elle prit chez elle son frère^ le reconnut pour tel, lui acheta la terre de Gharny, lui en fit porter le nom, avec le titre de chevalier, puis celui de comte. Bile l'éleva à ses frais et lui acheta un régiment.
Cette bonté dura tant qu'elle fut en querelle^ avec Monsieur; elle se ralentit après leur raccommodement, et cessa presque tout à fait à la mort de M. le duc d'Orléans. Mademoiselle prit pour prétexte quelques folies de jeunesse et abandonna à peu près le pauvre bâtard. Las de solliciter en France, où on le repous-
sait de partout, il s'en alla en Espagne, tenter la fortune; elle ne lui fut pas plus prospère.
Il ne faisait littéralement que végéter à l'époque où la reine l'aperçut, et, dès le soir môme, elle en parla au roi.
Celui-ci l'écouta avec une indifférence marquée^ et, lorsqu'elle lui fît part de son désir de recevoir le comte, il lui en témoigna son étonnement, et lui défendit d'en rien faire.
-— Gomment, dit-elle, tu me défends de voir le cousin germain de mon père?
-*-* C'est un bâtard, c'est un homme imbu des idées flrançaises et qui ne pourrait que les fortifier en toi^
~- Il est pauvre, sire, et c'est une honte pour moi et pour les mieus.
*- Pour les skns^ c'est possible ; quant à toi^ tu n'as plus d'autres tient que ceux qui m'appartiennent. ' -*^ Âhl sire, pour être reine d'Espagne, il faut donc fouler aux pieds les droits de la nature?
^ Je ne t'empôfche pas Récrire en France, d'en recevoir des lettres ; ta belle-mère, j'espôre, ne t'en laisse pas chômer. Cette princesse palatine, cette Madame, n'est pas la belle^sœur d'un grand roi, c'est un scribe. .
Gbaqus fois qu'il trouvait un mot à lancer contre les
Français, ou tout ce qai venait de France, il n'y manquait point. La reine le laissa dire, mais elle insista encore pourvoir le coïntede Gharny; elle fut refusée, elle en pleura de colète et de chagrin.
— Au moins, il me sera permis de lui envoyer cfuelque secours? tu ne seras pas assez barbare pour mè le défendre?
11 fallut prier fort longtemps; elle obtint enfin ce qu'elle demandait et, dès le lendemain matin, son premier soin fut dé dépêcher Nada au cotnte, avec une bonne somme et une lettre. Le naih était chargé de vive voix de mille détails et de mille regrets pour le pauvre exilé; la reine ne pouvait le voir, elle n'était pas libre, chacun le savait, et Charny le comprendrait bien.
Au moment où le nain allait partir avec soti message, la duchesse de Terra-Nova entrait d'un côté et le majordotne-^mayor se présentait d'un autre , tous lés deux suivant les prérogatives de leur charge. La camarera s'approcha vivement du t)etit homme et lui demanda ce qu'il emportait là et d'où venait cet or.
— Je vais remplir un ordre de Sa Majesté, répli- <tua*t-il.
— Est-il vrai, madame?
— Oui, cela est vrai.
rv
196 tES DEUX REINES.
— Et ne peut-on savoir où tous envoyez ce gentil messager?
— Je l'envoie au comte de Gharny, mon cousin, avec la permission du roi.
— Au comte de Gharny ! un hérétique, un homme qui va tout au plus à la messe le dimanche ; un homme qui passe sa vie à attaquer la sainte inquisition ! Pardonnez-moi, madame, mais Votre Majesté n'enverra pas cet argent, elle ne fera rien pour cet , homme-là, et, quant à le recevoir, je préférerais admettre ici le dernier frère lai du dernier des ordres mendiants.
— Qu'est-ce à dire, madame? ne suis-je pas la maitresse de ce qui m'appartient? ne puis-je en disposer comme il me plaît?
— Non, madame. Je suis la surintendante de la maison de Votre Majesté, je réponds de ce qui s'y trouve et de ce qui s'y passe. Je devrais compte de cette somme à votre seigneur le roi, et je ne veux pas être accusée d'en avoir fait un aussi maitvais usage. Nada, rends-moi ce portefeuille sur-le-champ !
— Faut-il le rendre? demanda le nain à la reine.
— Non, répliqua celie-cii Va-t'en exécuter mes ordres.
— Et moi, je te Je défends, s'ôcria impétueusement
la duègne; si tu me désobéis, je te fais fouetter et jeter au cachot.
— Hélas! madame, défendez-moi, dit le nain en pleurant; elle lé ferait comme elle le dit.
— Donne-moi cet argent, mon pauyre nain, et n'aie pas peur, je te défendrai, quoi qu'il arrive, toi, mon fidèle serviteur. Je choisirai un autre messager qui n'aura rien à craindre de cette mégère.
La reine parlait presque toujours français à Nada : la duchesse n'entendait pas notre langue; M. d'Astoi^a la parlait à merveille, tout en n'en faisant pas semblant devant ses ennemis. En cette circonstance, il se départit de sa réserve, et, s'inclinant profondément devant sa souveraine, il lui demanda ce qu'elle souhaitait envoyer au comte de Ghamy.
Elle le regarda, étonnée et embarrassée, et dit presque en balbutiant :
— 11 y avait dans C3 portefeuille cinquante mille écus.
— C'est bien, madame; que Votre Majesté n'en prenne aucun souci : le messager est trouvé et vos ordres seront exécutés dès ce soir.
La duchesse les regardait tous deux, l'un après l'autre; elle étouffait de colère, elle ne comprenait rien; elle vit seulement le duc d'Astorga sortir, la
IdS LBS DEUX REINB6.4
reine étonnée remettre le portefeuille dans sa poche, et Nada se cacher pour rire.
Elle commença par donner à célui*ci un coup de pied qui le fit chanter sur un autre air; puis elle dit à la reine d'un ton rogue :
-* Je vais m'informer si c'est le bon plaisir de Sa Majesté le roi que le majordome-mayor de la reine s'entretienne avec elle dans une langue qu'il a défendu de parler à sa cour, et si je dois servir de risée à un misérable avorton, autorisé par sa maltresse à me manquer de respect.
St, là^dessus, elle se retourna et sortit, sans donner à la reine même le plus petit témoignage de politesse.
— Suis*-je assez malheureuse, Nada? est-il une con* dition pire que la mienne?
— Madame, mon duc va envoyer de ses deniers les cinquante mille -écus au pauvre comte, et Votre Majesté sera obéie«
— Penses-tu que je ne les lui rendrai point, mon enfant? Tu vas lui aller remettre tout à l'heure ce portefeuille de ma part.
— Il ne le prendra pas, madame; car cette vieille fée devinerait que vous avez donné de l'argent malgré elle, et Dieu sait les persécutions!
■— Porte-le, je le veux.
LES DBUX RBINBS. 199
— J'obéirais à Votre Majesté, lors môme qu^elle ordonnerait ma*, mort; je m'en vais donc aller au palais d'Àstorga; cependant, je crains les suites...
Le nain remplit sa mission et remit le portefeuille au duc. Celui-ci Tacçeptat e'est-à-dire il accepta le contenant, qui était en satin couleur de bluet, brodé aux chiffres de la reinoi en disant qa^ïï en ferait la plus précieuse relique. Quant à l'argent, il le rendit à Nada, et le chargea de dire à Sa Majesté qu'il serait le plus malheureux des hommes si elle le contraignait à le reprendre.
— Je la bénirai chaque jour de m'avoir permis de lui être agréable pour cette bagatelle ; ce sera le plus beau moment de ma vie. D'ailleurs, la duchesse de Terra-Nova demandera cet or, et il faudra le lui présenter, ou bien le roi saura tout. Nous en serons victimes, la reine, moi et &i; qu'elle choisisse.
La reine eut beaucoup de peine à se laisser convaincre, et cependant qu'étaient cinquante mille écus pour le duc d'Àstorga? Ils sont cinq ou six seigneurs, en Espagne, plus riches que des rois ailleurs.
La reine fut trop surveillée les jours suivants pour qu'il fût possible de songer à la connétable, et pourtant, la pauvre femme séchait d'impatience et n'espérait qu'en elle ici-bas. Le roi fut assez vivement
tourmenté de l'incident relatif au comte de Charny, et, par contre-coup, la reine le fut davantage. La Terra- Nova se fit sa gardienne et ne lui permit de parler à personne, autrement qu'en sa présence; Nada lui même, et surtout lui, fut écarté.
Le hasard la servit mieux que toutes ses prévisions.
Ainsi que le roi Pavait annoncé, ils commencèren* ensemble la visite des couvents. Ce fut la grande réjouissance de cette malheureuse reine. Elle était avec le roi, chacun dans un fauteuil, les religieuses à leurs pieds et quantité de dames venant leur baiser les mains. On causait de toutes choses qui n'intéressaient guère la princesse, on lui apportait des agnus, on lui donnait des images et des broderies: ensuite elle demandait sa collation, consistant invariableme"^^ en un chapon rôti. Elle mangeait seule. Le roi ne prenait rien chez les nonnes, tout au plus quelques friandises; il regardait manger la reine et se plaignait qu'elle mange&t trop.
— Hélas! que veux-tu que je fasse? répliquait Marie-Louise en soupirant encore.
Elle soupirait toujours ; que pouvait-elle faire de mieux pour se consoler?
Un matin, tout était prêt, ils allaient partir pour le couvent de TAnnonciade ; Nada avait trouvé lo
LES DEUX REINES. 90i
moyen de glisser à la reine qu'elle y trouverait la connétable, enfermée dans ce cloître par ordre de son mari. Elle tenait donc beaucoup à s'y rendre. Il arrive un courrier, il s'agit d'une affaire pressée, le conseil s'assemble, le roi ne peut sortir. La reine fait demander si eUe ne peut aller seule avec ses dames à l'Annonciade; la terrible camarera-mayor était là.
11 fallut bien des discours^ bien des ambassades ; enfin la permission fut accordée; la reine en sauta presque de joie.
— Vous avez donc bien grande envie de sortir, madame? dit avec sa voix rogue la vieille femme.
— J'ai envie de quitter cette sombre chambre pour un sombre parloir de couvent; cela s'appelle changer de place et voilà tout; rassurez-vous, madame, la joie n'a rien à voir dans tout cela.
L'arrivée de la reine au couvent fut un événement, bien entendu; on ne l'y avait point vue encore. Elle fut reçue comme il est d'usage, conduite au parloir, où elle trouva son fauteuil et son chapon, des religieuses, des dames, enfin ce qu'elle trouvait ailleurs. ,Son regard errait avec distraction sur tout cela, sans rencontrer ce qu'elle cherchait. Elle ne voyait autour d'elle rien que de trop vulgaire pour pouvoir s'y trom|.>ei*.
â02 LBS BBUX REINES.
Tout à coup, une femme paraît; une femme de quarante ans et à laquelle on en eût donné trente à peine, avec des cheveux magnifiques, une taille et un port dignes d'une impératrice, un teint, des yeux d'Italienne, Têtue à l'espagnole, seulement tout autrement que les autres, en ôtant ce qui est de trop et en mettant ce qui manque. Aussitôt, la reine reconnut Marie de Mancini, et son cœur se mit à battre. Marie de Mancini, la première maîtresse de Louis XIV! Marie de ftlancini, l'amie de sa mère, Tamie de Monsieur! Marie de Mancini, à Madrid ! C'était presque retrouver la France.
Elle fut si émue, qu'elle n'eut pas la force de lui parler; elle la reg-arda d'abord et ne lui rendit même pas une révérence fort respectueuse qu'elle lui fit. Les yeux de la Terra-Nova commencèrent à la poignarder.
— Voici, madame la connétable Golonna, dit l'aboesse, Votre Majesté la verra sans doute avec plaisir.
— Ah ! oui, répliqua Marie d'Orléans, oui, c'était une amie de ma mère.
La connétable se mit à genoux et lui baisa la main en pleurant.
— Madame, madame, dit-elle en français, que je suis heureuse de vous voir! que vous êtes belle, et que vous ressemblez à madame Henriette, que j'ai tant
imôd!
LES DEUX REINES. ftjo
Les choses 6e jugent différemment à distance et dans d'autres temps. Lorsqu'elles étaient jeunes toutes deux, madame Henriette et Marie de Mancini, fort bien en apparence , ne pouvaient se souffrir. Elles étaient jalouses Tune de l'autre, jalouses de leur beauté, de leur esprit, de leur grâce ; jalouses surtout de la faveur du roi, qu'elles partagèrent à différentes époques. Main tenant, tout cela s'effaçait ; il ne restait que les sou venirs des bons moments passés ensemble, souvenir? surtout de cette mort horrible de madame Henriette, à vingt-sept.ans et par un crime!
Le malheur de la connétable la rendait infînimea^ plus sensible; il attendrissait son cœur, qui, d'ordinaire, s'attendrissait moins que sa tête; elle était asse? folle en actions et en paroles, ainsi que sa vie l'a prouvé.
Ce jour-là, eUe fut véritablement émue; elle parla le langage d'une sensibilité profonde, et la joie qu'eUe exprimait était sincère comme ses regrets.
— Madame la connétable, dit la reine, asseyez- vous.
— Madame, reprit la camarera-mayor, je demaude pardon à Votre Majesté, madame la connétable ne peut avoir auprès d'eUe de place distinguée, elle n'y a point de droit.
— Je ne suis pas au palais, madame; je ne suis ai
à rSscurial ni à Udefonse; je suis chez madame Tabbesse de rAnnoaciade, et non pas à la cour.
— Partout où est Votre Majesté, elle est chez elle, et, par conséquent, elle y tient sa cour.
— Allons, madame la connétable, mettez-vous donc où vous pourrez, mais près de moi du moins.
C'est ici le lieu de raconter cette étrange existence. La nièce du cardinal Mazarin, qui fut bien près de devenir reine de France, ne peut passer inaperçue lorsqu'on la rencontre sous la plume. Je l'ai connue, j'en ai surtout beaucoup entendu parler, j'ai eu entrp les mains ses propres mémoires, ceux qu'elle avai^ écrits elle-même et ceux qu'on écrivit sous son nom ; tout cela est assez curieux pour qu'on en garde le souvenir.
Je ne m'amuserai point à répéter ce qui traîne partout, ce que tout le monde sait, c'est-à-dire la passion du roi pour elle et ce qui se passa en France à cause de cette belle, qui ne l'était point. C'était une fille plate, noire, maigre, bonne tout au plus pour les yeux d'un adolescent et sans aucun de ces attraits qui
attachent. Plus tard, tout cela lui vint ; il y a des femmes qui sont ainsi.
Elle ne put donc épouser le roi, qui l'aimait et auquel elle dit ce fameux mot, lorsqu'on les sépara :
— Sire, vous êtes roi, vous m'aimez, et je pars! Elle n'aimait pas passionnément l'homme chez.
Louis XIV; elle aimait le roi, la couronne; elle voulait dominer son oncle, et lui prouver qu'elle n'avait nul besoin de lui pour parvenir. Son vrai sentiment fut pour le duc Charles de Lorraine. Le roi le sut et jamais il ne lui pardonna.
À dater de ce moment, elle lui devint indifférente et il ne désira point la retenir près de lui. Lorsqu'il fut question de son mariage avec un prince romain, connétable de père en fils depuis plusieurs générations, le roi, bien loin de s'y opposer, y donna les mains de tout son pouvoir. En vain ^elle se jeta à ses genoux, pour lui demander de rester en France, il lui répondit que les volontés d'un mort devaient être respectées et qu'il ne ferait rien pour la retenir, puisque le cardinal en avait décidé autrement.
— Ah I sire, lui dit-elle, vous ne m'aimez plus, vous ne m'avez jamais aimée I
— Madame, répliqua- t-il, je sais à quoi m'en tenir là-dessus, et aussi sur votre amour, à vous, dont vous
â06 LES DEUX RUNES.
me voulez tant persuader. Brisons là! partes pour ritalie et soyez heureuse!
Marie de Manfinî pleura, mais il fallut obéir.
Elle quitta fièrement le roi et la cour, voulant mpn« trer le môme front serein à celui qui roubliail et la méconnaissait ainsi. Elle retrouva ses larmes pendant la route, et, jusqu'à Milan, les yeux ne lui séchèrent pas.
Là, elle rencontra le connétable et toute sa famille; là, elle fut mariée, au milieu d'un cérémonial brillant et magnifique. Le connétable était jeune, bien fait; cependant elle ne l'aima point; elle ne pouvait lui pardonner l'indifférence du roi, elle s'en prenait à lui de ce qu'on ne l'avait pas retenue en France, et, voyez quelle injustice, ce fut lui qui paya l'inconstance de son rival!
Il l'adora et lui rendit la vie bien douce, ne s'inquiétant point de ce qui tourmente tant d'ordinaire les maris italiens. Ils vivaient à Rome, menant un grand état. Le connétable n'avait point cru à l'innocence des amours de Marie avec le roi; lorsqu'il fut sûr de leur chasteté, il accorda à sa femme une confiance entière, ne voulant pour rien au monde lui retirer cette liberté dont elle usait si dignement, car elle était considérée comme la première dame de Rome.
LES DBUX RBINE6« Î07
Je YGus assure qu'elle en usa ensuite tout autre ment ! La nature Tavait créée folles il n'était pas pos Bible de la changer, surtout avec les chances que lui jeta la fortune. Elle ne put s'accoutumer à ce mari si bon, auquel elle donna plusieurs enfants néanmoins. Bile le domina d'abord, en fit un esclave; puis elle le rendit ridicule dans toute l'Europe, lui qui semblait si peu fait pour cela. Ge que peut une femme en ce genre n'a point de bornes.
La fortune du prince Golonna était immense; il avait des terres et des villas partout en Italie. Marie conduisait son mari de Tune à l'autre; elle aimait particulièrement la chasse ; cet exercice lui rappelait ses beaux jours de Fontainebleau et de Gompiègne. Les Golonna chassaient quinze jours durant sans sortir de leurs terres, et l'on abattait jusqu'à soixante sangliers, dans une de ces campagnes.
C'était bon pour tromper ses regrets ; œs magnificences princières ne la consolaient pas^ elle enviait cette cour de France, cette société charmante, spirituelle, éclairée, qu'on ne trouve point ailleurs; elle se mourait d'ennui. A la suite d'une couche, sa santé se dérangea ; elle en profita pour changer ses rapports avec le prince et pour lui interdire toute relation intiûie, sous prétexte de ses souffrances. Il en résulta
d'abord de l'humeur, des reproches, des sévices, des infidélités. Le connétable chercha hors de chez lui ce qu'il n'y rencontrait plus, et, ce qui arrive presque toujours en pareil cas, il devint jaloux, lui qui ignorait cette maladie.
Il chassa les pages de sa femme, prétendit qu'elle aimait trop le duc de Nevers, son frère, qui venait les voir tous les ans. Un jour, au Corso, le duc se jeta masqué sur le marchepied de leur voiture ; il se démasqua à temps : sans cela, le poignard du prince eût été se loger dans sa poitrine.
Les deux époux s'en allèrent ensemble passer l'hiver à Venise, et, là, ce fut le tour du mari de troubler la maison. Il avait en même temps deux maîtresses ; une certaine marquise vénitienne et la princesf-e Ghigi.
La première était fort aimée, disait-on ; elle était belle, mais sotte. Bien qu'elle en fût jalouse, la connétable , au fond , ne la craignait pas beaucoup; elle savait qu'elle en triompherait tôt on tard.
Quant à la Ghigi, c'était une autre question; on peut, sans médisance, lui mettre sur la conscience tout ce que fît depuis Marie de Mancini. Une lutte s'établit entre ces deux femmes; la Ghigi la brouilla définiti-
rv
LBS DEUX REINES. 209
vement avec son mari, et cela, par des moyens infâmes.
Ils étaient retournés à Rome, cette rivale les suivit jusque-là.
Elle avait juré de perdre la princesse, à laquelle elle portait une de ces haines de femme et dltalienue qui ne ménagent rien, à qui rien n'est sacré. La connétable avait eu le malheur de la blesser un jour dans son orgueil, par une réflexion sur sa manière de s*habiller et sur un habit jaune à bordure rouge, qui lui tirait l'œil d'une lieue.
— Regardez donc la Ghigi, ce soir, dit-elle à un beau marquis génois, auquel la Ghigi voulait plaire ; elle a l'air d'un suisse de la chapelle du pape ; il ne lui manque même pas la moustache.
Le propos fut répété et arriva à son adresse. La princesse était grande, forte, barbue ; c'était uue de ces beautés robustes que certains hommes prisent infiniment et que d'autres dédaignent. Elle avait l'âme ardente et haineuse ; elle s'attacha à la connétable pour la perdre, et elle y réussit.
Elle commença par la décrier de toutes parts, lui prêtant des aventures qu'elle n'avait pas, lui prêtant même des mots et des critiques auxquelles elle n'avait pas songé et qui lui suscitèrent une foule d'ennemis. Ce
âlO LES DEDX ftEINËS.
ne fut pas tout : elle entreprit la conquête du connô table et n'eut pas de peine à en venir à bout. 11 dévint fiôû adorateur déclaré.
Marie de Mancini ne le supporta pas, elle 8*en plaignit au coupable lui-môme.
— Puisqu'il vous fallait une nouvelle maîtresse, monsieur, n'en pouviez'-Vôus choisir une autre, et sera-t-il bien séant de vous Voir attaché à mon ennemie?
— C'est justement pour cela, lui répondit-il ; je ne l'aime pas, je ne m'en occupe que pour la faire taire. • Le lùôyen était singulièrement choisi, on va le voir.
Après les propos et les calomnies vinrent les actions. La Ghigi envoya des billets doux à sa rivale, billets on ne peut plus compromettants, qu'elle mettait dans les mains de son mari. Celui-ci, furieux, arrivait près de sa femme avec ces pièces de conviction; elle se justifiait à grand'peine, mais c'était une injure de plus, qu'elle ne pardonnait point.
Une nuit d'été, la Ghigi avait emmené son aînant à une de ses villas, où ils avaient fait un repas délicieux et s'étaient amusés avec quelques amis, des ûiuâiciens, des chanteurs, des virtuoses de toute soi*te; ils revenaient un peu avant le jour, par un de ces temps d'Italie dont on ne se doute pas en FfaUce.
LM deux RBÎNES. 911
*- Allons reconduire le connétable, dit la princesse avec un enthousiasme que toute la bande partagea.
■^ Non^ madame, je ne le souffrirai pas ; c'est à moi, au contraire...
-^ Du tout, du tout ; nous devons vous ramener au logis conjugal, près de cette belle et royale Marie, qui soupire de votre absence.
Un éclat de rire général accueillit ces paroleB< Le connétable se mordit les lèvres.
-*- Hein! fît-il^
Les carrosses s'arrêtèrent devant le palais Golonoa, et, là, chacun put voir, à la fenêtre de la connétable, une échelle de soie attachée au balcon. La Ghigi la montra au mari en ajoutant t
-^ Ne vous disais^je pas qu'on supportait impatiem^ ment votre absence?
Le connétable s'élança hors du carosse, se fit ouvrir les portes, en éveillant les suisses, qui tardaient à venir, se précipita dans le palais et monta chet sa femme, où il tomb^ comme un ouragan. Elle dormait d'un sommeil calme; pourtant, la croisée était ouverte et il entendit la Ghigi qui disait en riant :
— Q a tant tardé, que le galant est en fuite et la savante Marie endormie; les petits degrés ne sont faits que pour les filles de chambra.
fS
ài3 LES DEUX REINES.
C'était lui tracer sa conduite, il chercha partout le galant qu'il n'avait garde de trouver, puisqu'il n'existait point, n flt ensuite une scène horrible, après laquelle une réconciliation franche n^était plus possible. Il est des insultes qu'une femme de ce caractère ne pardonne jamais.
Le connétable ne voulut pas admettre qu'une rivale fût assez infâme pour jouer cette comédie de l'échelle et perdre une innocente, afin de se venger d'une légère injure. Il resta dans son aveuglement, devint dur, injuste, presque cruel, et prépara lui-même les malheurs qui suivirent.
Sur ces entrefaites, le chevalier de Lorraine arriva à Rome, exilé parle crédit de madame Henriette (mère de notre reine d'Espagne), qui ne pouvait le souffrir près de Monsieur, dont il conduisait la maison, ce qui le rendait sa victime.
Le chevalier de Lorraine, pour Marie de Mancini, était un ami; c'était un reflet du passé, c'était un homme auquel elle pourrait parler de sa jeunesse et de sa gloire, et cet homme était beau à miracle, spirituel comme un démon ; il avait le génie de la domination et de l'intrigue à bouleverser tQut un royaimie.
Il s'établit, pour ainsi dire, au palais Golonna, d'où il ne bougeait. Il fut de toutes les parties de la conné-
tabJe, qui, lasse de pleurer seule chez elle, et excitée d'ailleurs par sa sœur Hortense et le duc de Nevers, s'était lancée dans tous les plaisirs. Hortense de Mancini avait épousé M. de la Meilleraie ; le cardinal en fit son héritier et il créa pour lui le duché de Mazarin. C'était un insensé et un imbécile. La belle Hortense, plus folle encore que Marie, ne pouvait vivre avec un tel être; elle Tahandonna et se mit à courir les aventures. Chacun sait comment elle s'en acquitta.
Hortense n'était pas femme à retenir sa sœur; au contraire, elle l'entraîna de toutes ses forces, et Marie ne demandait pas mieux. Ce ne furent que festins, parties, réjouissances de toute sorte, dans lesquels le chevalier de Lorrsône fut le cavalier assidu de Marie. Cette bande joyeuse ne se quittait point; ils rendirent au connétable et à la Ghigi la monnaie de leurs plaisanteries et de leurs divertissements; on ne parlait d'autre chose dans Rome.
Ils prenaient des bains dans le Tibre: ces dames en naïades, vêtues de longues robes de gaze, drapées à l'antique; ces messieurs en tritons. On avait conste'uit sur le fleuve une galerie de joncs, de feuilles, de roseaux et de fleurs marines, qui attiraient les regards et faisait l'admiration de tout le monde. La connétable, une fois, faillit se noyer; elle fut sauvé par son frère.
On Compreûd ce que pôurait être une union aussi bien assortie.
Les sévices succédaient aux féteô, et Ton s'empreô- ^ait dé ôe èéparer, las de se quereller et d'être
Sbie.
^me, rien n'eàt secret, dans les maisons des surtout. Pasquin s'empara de ces désordres, et ôtt àïûusa la ville entière; les épigrammes pleuvaient chaque matin ; ce qui acheva d'exaspérer le connétable. On alla jusqu'à prétendre que le chevalier de Lorraine avait fait peindre Marie de Mancini en naïade.
Le duc de Nevérs excitait encore les craintes de sa sœur, en lui répétant que son mari se fâcherait tout & fait et l'enfermerait dans* une de ses forteresses, d'où il n'y aurait pas moyen de la tirer.
— Qu'y puis-je ftiire? répondait-elle.
— Ma sœur, reprenait Hortense, je vous ai donné l'exemple; suivear-le, allons-nous-en!
— Où irons-nous? En France? Lé roi ne nous y souffrira point ; il nous rendra à nos maris; j'ai trop compris qu^il ne voulait pas s'embarrasser de moi. En Italie? M. le Connétable me reprendra à tous les buissons ; il n'est pas un état qui lui refuse main-forte. Quant aux autres pays, excepté l'Angleterre, on n'y saurait vivre : ce sont des esprits chagrins et sérieux
qui nous rendraient bientôt aussi tristes qu'euxmêmes. 11 vaut mieu^s: rester.
— Bt la prison?
— Je m'y résignerai et Ton me rendrn justice.
— Bah! bah! ma sœur, si vous vous abandonnez vous-même, qui donc vous soutiendra? Suivez le conseil d'Hortense, c'est le bon.
Ces conseils, ces obsessions la décidèrent enfin. Un beau soir, elle s'échappa de Rome avec la duchesse de Maïarin, toutes deux vêtues en cavaliers. Elles s'en allaient par une manière de coche qui ne finissait point d'arriver, très-persuadées qu'on les chercherait partout, excepté là;. ce qui fut vrai. Elles virent les officiers du saint-père, les agents du connétable, parcourant la route en tout sens, arrêtant les carrosses, interrogeant les femmes, molestant les dames de qualité^ et ne daignant pas jeter un coup d'œil sur le modeste chariot où elles étaient côte à côte avec des fillettes et des frères quêteurs. On n'eût jamais reconnu ces brillantes dames dans les modestes étudiants, à l'air timide et simple, qui s'en allaient le long de la route le nez dans leurs livres et ne parlant que de leurs degrés qu'ils allaient prendre à Padoue, après avoir vu leur famille à Civita-Vecchia.
Elles échappèrent ainsi, et elles s'amusèrent fort ;
ce qui pour elles passait avant tout. Eu quittant le coche, elles allùrent droit au port, où elles clierchèrent une petite felouque tout aussi obscure que leur premier équipage. Elles étaient braves et ne craignaient au monde que d'être renvoyées à leurs maris. La felouque ne leur manqua point; elles la montèrent en compagnie de quelques matelots, et, toujours sous leurs costumes d'écoliers, se livrèrent aux vagues et aux tempêtes.
Le connétable envoya ses galères à leur poursuite* Elles les rencontrèrent et reconnurent le pavillon. Une d'elles même, aborda ]a felouque. Celui qui la commandait montra un ordi^e du saint-père, lui permettant de visiter tous les bâtiments. Les matelots n'eurent garde de s'y refuser; et les deux Mancini, le visage noirci par le soleil, les mains durcies par la manœuvre, dont elles avaient voulu absolument se mêler pour rendre leur déguisement plus complet, les conduisirent elles-mêmes jusque dans la fosse de la cale. Les officiers du connétable les quittèrent, enchantés de leur politesse, et leur laissèrent un certificat de visite, qui les exempta des autres et qui leur permit de débarquer à Marseille sans avoir été inquiétées, par ce danger-là du moins, car elles en coururent un autre, auquel elles n'échappèrent que par miracle.
Un vaisseau des corsaires d'Alger leur donna la chasse. La pauvre petite felouque était incapable de résister, et on parlait de se rendre , ce qui effrayait mortellement les coureuses d'aventures. Biles en auraient eu pour cette fois plus qu'elles n'en voulaient, et se voyaient déjà au sérail, où certainement elles eussent vouvé moyen de faire une révolution, n se peut qu'en ce moment le connétable eût été accueilli comme un sauveur; je n'en répondrais pas néanmoins : avec de semblables têtes, un voyage en Barbarie avait peut-être des chances qu'elles n'eussent point avouées à d'autres, tout en se les avouant à ellesmêmes.
Elles furent sauvées par l'arrivée d'une frégate du roi, qui fit disparaître l'ennemi.
En mettant le pied en France, elles ne se cachèrent plus. Madame de Mazarin avait communiqué à sa sœur un peu de sa confiance et de sa hardiesse. Leur équipée fit un grand scandale. Elles écrivirent à leur famille, comptant être appuyées par elle et se donner une bonne revanche de leurs ennuis; la connétable même écrivit au roi; puis elles attendirent les reproches comme des reines, se faisant faire la cour par tous les badauds, et se montrant au peuple, dans leurs moments perdus.
rifi LES DEUX REINES»
Les répoiues tardèrent; mais, comme ces dames ne fie cachaient point, les ag^ts du connétable et de M. de Masarin lef rattrapèrent. Elles en forent prévenues et n'eurent que le temps de décamper en reprenant les habits d'étudiant. Seulement, elles ne décampèrent pas seules et trouvèrent facilement des écuyers ne demandant pour récompense que l'honneur de les servir.*.
On ios arrêta à Aix ; ce qui mit toute la ville en rumeur. Elles furent retenues dans un couvent d'où elles refusaient de sortir avant d'avoir reçu les réponses de la cour. Bien leur en prit. Contre toute attente, ie roi s'était souvenu de Marie de Mancini; il ne ia soutint nullement, mais il donna ordre de la rel&cher.
C'était beaucoup pour la connétable, ce n'était rien pour madame de Mazarin que de retomber au pouvoir de son mari ; aussi elles se séparèrent, afin . de mieux fuir leurs seigneurs et maîtres.
Hortense repassa la frontière et s'en retourna en Italie; IMlarie partit pour Paris, où, après son premier succès, elle espérait tout.
11 lui fallut bien décompter. La duchesse de Bouillon, sa sœur, la comtesse de Boissons, l'aînée des Mancini, et ses autres parentes refusèrent de la recevoir. Elle écrivit au roi et lui demanda aie voir; elle
reçut pour toute réponse Tordre de s'en aller îi Tabbaye du Lys.
Là, elle resta quelques mois en retraite ; ses sœurs et ses beaux- frères la vinrent visiter; la comtesse de Sojssons lui envoya môme un magnifique lit et quelques beaux présents, D'un autre côté, le connétable redemandait sa femme, et celle-ci, mortellement effrayée, suppliait qu'on la laissât en France, tandis que sa femille, au contraire, enchantée de s'en débarrasser, la tourmentait pour qu'elle rejoignît son mari.
— Il me tuera I répondait-elle.
— Oh! que non! Et puis, d'ailleurs, il faut bien mourir, un jour ou l'autre, lui répliquait, avec son grand sang-froid d'imbécile, le duc de Mazarin. Moi, ^i Hortense revenait, je ne la tuerais pas.
Marie ne voulait qu'une chose, voir le roi, Elle so croyait sûre de tout obtenir, si elle lui parlait. Aussi écrivit-elle lettres sur lettres à M. Colbert pour obtenir cette faveur. Le roi ne l'accorda point. Il trouvait le scandale trop éclatant pour le soutenir envers et contre tous. La connétable, désolée, écrivit de nouveau, en annonçant qu'elle s'en irait, dans la galerie de Versailles, se jeter aux genoux de Sa Majesté et lui demander sa protection.
Si elle avait réellement envie de le faire, elle eut
2i0 LES DEUX REINES.
tort de le dire d'avauce ; il fallait aller droit au but. Elle n'y gagna qu'un ordre d'exil à cinquante lieues de la cour. Cet ordre arriva comme un coup de foudre; elle en fut d'abord atterrée, puis elle montra un front serein. Son orgueil lui prêta des forces.
— Dites à cet ingrat, reprit-elle, que je m'en vais, non pas à cinquante, mais à cent lieues; je ne saurais jamais être assez loin de lui.
Elle partit pour Lyon, où elle séjourna quelques semaines, espérant peut-être qu'on la rappellerait. Il n'en fut rien. Madame Coïonna s'en fut alors en Savoie retrouver Hortense, qui bouleversait la cour de Turin. Elle y fut bien reçue en commençant; mais le duc n'était pas homme à voir de si près une intrigue sans s'en mêler un peu. Il lui conseilla de retourner à Rome, lui donnant l'assurance que le connétable ne la tourmenterait plus et qu'elle n'aurait rien à craindre de lui.
— Il me l'a écrit, madame; je vous réponds de son repentir et de son indulgence.
— S'il vous l'a écrit, monsieur, s'il vous en répond, c'est une raison de plus pour que je n'y aille point. Je sais ce que valent toutes les promesses de monsieur mon mari.
Le duc insista tellement, qu'un beau jour, Marie
LES DEUX REINES. ttl
demanda dés chevaux, repassa le Saint-Bernard et s'en alla parla Suisse jusqu'à Bâle. Elle rencontra dans cette ville un marquis d'aventures fort brillant, qui débuta par aflicher une passion extravagante. Il courait après elle depuis six mois, poussé par un désir insensé de lui plaire ; enfin, il osait avouer son amour, en la trouvant abandonnée; il osait espérer qu'elle accepterait ses très-humbles services; elle se garda de les refuser, et la malheureuse ne savait guère où cette démarche allait la conduire.
Le marquis, après lui avoir dépeint sa flamme, après lui avoir prodigué les compliments et les adorations, en vint au chapitre sérieux; il parla d'affaires et lui demanda où elle comptait se fixer. Marie avoua de bonne foi qu'elle n'en savait rien.
— Rentrez- vous en France? Nous en sommes à deux pas.
— Jamais! jamais je ne reverrai ce pays inhospitalier, où le roi est sans cœur et sans vergogne.
— Me permettez-vous alors de vous donner un conseil?
— J'écoute, monsieur le marquis; je suis trèsheureuse de vous avoir rencontrée dans ma détresse.
— Eh bien, madame, croyez-moi, gagnez les Pays- Bas espagnols. Vous y trouverez tout ce qui vous .
PV
manque, vous y serez accueillie comme vous méritez de Fêtre. Bruxelles est plein d'agrômeats, les étrangers y abondent, la cour y est polie et agréable. Si vous ne vous plaisez point en cette ville, vous avez Anvers, où Ton est mieux encore peut-être, et d'où Ton peut j)as8er en Angleterre au premier caprice.
— C'est vrai.
— Croyez-moi, partez. Que ferez-vous ici? Messieurs des oantons suisses ne vous protégeront pas : ils nç veulent se faire de querelle avec personne. Si M. le connétable vous réclame, ils vous rendronti ou bien ils vous cbasseronti Tun des deux.
— Je m'en irai auparavant ; je ne me consolerais pas d'être cbassée par ces bourgeois.
Le marquis revint à la charge et la persuada*, elle se laissa conduire par lui à Bruxelles -, tout le long du chemin, il redoubla de protestations de dévouement et sema les pistoles, pour satisfaire ses fantaisies, {ilie le goûtait fort, acceptait ses conseils et s'en reposait sur lui de toute manière.
Au moment d'entrer dans la capitale du Brabant, elle s'arrêta à une assez belle auberge. Le marquis voulut aller en avant, prendre langue et s'informer. Il revint le même soir tout effaré, fît préparer les carrosses et ordonna de tourner la ville sans y entrer. Madame Golonna
LES DEUX RETNES. 2:3
s'informa avec anxiété des raisons de ce changement,
-r- Madame, vous n'êtes pas en sûreté ici; il faut, déguerpir et nous embarquer pour l'Angleterre. M. le connétable a déjà tout tourné contre vous. Nous allons à Anvers, chez un de mes amis, un homme sûr. Nous y arriverons demain avant le jour, en faisant diligence, et, la nuit suivante, nous monterons sur le premier bâtiment venu; nul ne saura rien, nul ne vous verra, si nous sommes habiles et 0i nous nous pressons.
Madame Colonna eut une peur épouvantable , elle trouva \q plan admirable et y donna son approbation, fls voyagèrent toute la nuit. Elle finit par s'endormir de fatigue et ne s'éveilla qu'au moment où le carrosse traversait un pont-levis ; le bruit des chaînes la tira de son sommeil.
^ Où sommes-nous? demanda-t-elle,
^ Noua arrivons chez mon ami; sa maison est uii château fort, vous le voyez ; nous n'y craindrons personne.
La connétable se frotta les yeux, elle dormait encore a moitié; cependant il lui sembla voir des soldats qui la regardaient passer. Elle en acquit la certitude lorsqu'elle fut saluée, en descendant, par trois officiers, porteurs d'un ordre de l'archiduchesse gouvernante, qui enjoignait de la garder prisonnière dans la citadelle
224 LES DEUX REIXES.
d'Anvers, sur la demande du connétable prince Colonna et jusqu'à ce que celui-ci eût décidé de son sort.
Elle retourna la tête pour chercher son conseiller en ce moment critique, elle ne l'aperçut plus. Le traître avait disparu, une fois sa mission accomplie.
— Ah! dit-elle, c'est avec l'argent de mon mari que i'ai été si bien régalée!
Elle était vaincue et il fallait céder; ce qu'elle fit, à son grand déplaisir. Cet orgueil de Satan ne voulait pas plier. Elle fut enfermée strictement sous les verrous, et, de là, elle parlementa. Le connétable ne voulait rien entendre, il fallait revenir et revenir sans condition ou bien rester sons clef.
Elle y resta, et sans trop se plaindre. Cependant Tennui la gagnait, elle ne. voyait personne que ses femmes, on l'avait mise au secret. Une des filles de service lui raconta un jour le mariage de mademoiselle d'Orléans avec le roi d'Espagne et ajouta qu'elle devrait aller à Madrid, où elle serait bien protégée. Monsieur ayant gardé de très-bons souvenirs du feu cardinal de Mazarin et de tout ce qui lui appartenait.
— Hélas! je ne demande pas mieux; mais comment faire?
— Autorisez-moi seulement, madame; je réponds de tout.
— J'ai déjà été bien trompée, ma pauvre fille; mais je me fie à toi ; si tu abuses de ma confiance, que Dieu te punisse! Je n'ai pas la force de me défendre.
La bonne fille n'en abusa point, elle était dévouée. Elle arrangea tout, en effet, et obtint un ordre de transférer la recluse à Saint-Sébastien, pour la diriger ensuite sur Madrid. On était partout ravi de ne la point conserver cbez soi, chacun se défiait de ces Mandni; nous verrons plus tard qu'on n'avait pas twt, quant aux autres du moins.
La connétable fut embarquée à Ostende, sur une galère frétée exprès aux frais de son mari. Bile arriva en Espagne et fut reçue sans aucune pompe ; ce qui lui parut de mauvais augure, puisqu'elle était annoncée.
Je veux en finir tout de suite avec Marie de Hancini, pour ne pas en embarrasser mon récit, même dans ce qui regarde la reine d'Espagne et les circonstances où elle se trouva mêlée.
Bn arrivant à Madrid, Marie espérait être reçue chez
le marqois de Las Balbasu, soa beaa-frère ; au lieu de cela, elle fut installée dans le couvent où nous Tavona trouvée. Elle en sortaitquelquefois par fraude, et restait plusieurs jours dehors. Elle alla même demander a^ile àM« et madame de Yillars, qui se trouvèrent fort embarrassés; ils n'osaient la recueillir sansTautorisation du roi, et ils ne voulaient pas la mettre sur le pavé, lis prirent un troisième parti qui était de la faire entrer chez madame de Las Balbazu et d'obtaiir qu'elle y fût bien traitée. Son esprit inquiet ne put durer ainsi. Elle s^en retourna k rAnnonciade, où nous l'avons vue.
La reine ne résista pas au désir de l'interroger et de causer avec elle en français, h la barbe de la duchesse. Puisqu'elle avait commencé, elle ne s'en gêna plus et resta avec elle une bonne heure; la connétable eut le temps d'exposer ses raisons et Marie d'Orléans de les entendre. Celle-ci lui promit défaire ce qu'elle pourrait et ne lui cacha pas que c'était peu de chose.
— J'aimerais mieux vous voir protégée par cette vieille mégère, mon tyran; cela serait plus efficace. En Espagne, ma chère connétable, le roi, et surtout la reine, sont deux idoles aux pieds d'or. On les adore, mais elles sont trop lourdes pour changer de place, fit réduites à l'impuissance par leur puissance môme.
La dernière femme du peuple de Madrid commande dans sa maison, et, moi, je ne puis môme garder dans la mienne qui il me plaît d'y avoir. Je n'ai d'autre désir en ce monde, je le dis souvent, que d'être un« paysanne.de Fontainebleau ou de Gompiègne.
La reine fut enfin obligée de se retirer, en assurant à la connétable qu'elle aurait de ses nouvelles et qu'elle tâcherait de les lui donner bonnes. Elle promit d'écrire elle-même au connétable et d'obtenir de bonnes conditions, puisqu'elle était entre ses mains et qu'il fallait de force retourner avec lui.
Madame Golonna acquit toujours un soulagement h sa position; la marquise de Las Balbazu sachant que la reiuQ la protégeait, consentit à ce qu'elle vînt de temps en temps chez elle, à ce qu'elle y vît du monde et qu'elle en r^çût même dans son couvent, ce qui lui donna quelque répit; elle ne pouvait supporter la solitude.
La connétable n'était point capable de renoncer à l'amour, avant d'être bien certaine que l'amour renonçait à elle. Elle connut chez sa belle-sœur un comte de Vicente, cousin de celui que nous avons vu ambassadeur près du roi; il était jeune, mais il était laid à miracle et ne trouvait auc^ne dame qui daignât s'accommoder de cette laideur.
228 LES DEUX REINEo.
La connétable était coquette par habitude et par besoin. Elle fit à ce Vicente une foule de bienyenues et de bonnes grâces qui l'enchantaient et qu'il accepta pour la conversation. Marie de Mancini y fut bientôt prise, ce n'était pas là Louis XIV, ni le chevalier de Lorraine; mais elle avait plus de quarante ans, elle était proscrite et misérable; c'est la fable de la Fontaine, il vient un moment dans la vie où l'on s'occupe des vermisseaux après avoir refusé des aigles. Elle en était là.
Son esprit et le tour qu'elle savait donner aux choses rendaient sa conversation des plus recherchées; elle prit cette admiration, pour de l'amour, elle prit Tamourpropre satisfait du quidam pour ude passion et s'empressa d'y répondre. Ce qui l'étonnait, c'est qu'il ne se déclarât point, c'est qu'il restât dans les lieux communs et les phrases banales.
La connétable prit madame de Yillars pour sa confidente, lui vanta le mérite de ce nouveau Paris, à quoi la bonne ambassadrice ne se rendait point.
— Voyez, madame, comme il a quelque chose de tin et de fripon dans les yeux.
— Je ne trouve pas cela ; il est horrible.
— C'est que vous le voyez mal. Ah! je suis bien heureuse!
LES DEUX REINES. 2âO
— Heureuse de quoi?
— Heureuse de l'aimer.
— n vous aime sans doute?
— Je ne sais; mais je Paime, moi, et cela me suffît.
— Gomment, il ne vous aime pas?
— Il m'aime peut-être, il n'en dit rien, il est timide, il a peur de moi, il a peur du connétable, il craint de s'embarquer dans une aventure; je l'excuse de tout, puisqu'il me plaît.
Ce fut encore pour elle quelques bons moments. Son imagination et son cœur faisaient les frais de cette intrigue, puisque le héros ne s'y prêtait pas ; au contraire, il fuyait les occasions de la voir, depuis qu'il avait découvert l'amour qu'elle avait pour lui. Bien loin de s'en affliger, ou de le blâmer, elle le loua et se félicita elle-même.
— S'il n'était pas ainsi, ce serait três-malheureux : je courrais de grands risques, je serais bientôt tout à fait perdue et sans rémission.
C'est là ce qui s'appelle une grâce d'état.
La reine revint plusieurs fois à ce couvent, et, chaque fois, elle fut plus enchantée de la connétable. Madame ' deViUarsdans une lettre à madame de Goulanges, que cette aimable vieille femme m'a donnée à copier, — madame de Yillars dépeint ainsi Marie de Mancini, un
jour qu'elle arriva chez elle et qu'elle vint implorer sa pitié :
« Sa taille est des plus belles; un corps à l'espagnole, qui ne lui couvre ni trop ni trop peu les épaules : ce qu'elle en montre est très-bien fait; deux grosses tresses de cheveux noirs, renouées par le haut d'un beau ruban couleur de feu, le reste de ses cheveux en désordre; de très-belles perles à son cou ; un air agité qui ne siérait pas à une autre et qui, pour lui être naturel, ne gâte rien ; de bellQgt dents... Elle s'habille à l'espagnole, d'un air beaucoup plus agréable que ne le font toutes les femmes de notre cour. »
Ne trouvez-vous pas le quidam bien dégoûté, et n'était-ce pas un beau museau pour faire le ren-^ chéri avec une pareille femme !
Le connétable arriva tout à coup à Madrid, au moment où on l'attendait le moins, et, comme il apprit que la reine protégait sa femme, il lui demanda une audience, pour lui exposer ses griefs, afin qu'elle ne le condamn&t pas trop. La reine la lui accorda et resta stupéfaite en apercevant un homme très-bien fait, de haute mine, du même ftge que sa femme, s'exprimant à merveille et tout à fait digne d'un |autre sort^ lui semblait-il.
Elle comprit très-bien pourquoi on lui avait permis
IfV
de le recevoir, afin de la détourner de madame Golonna. Il se plaignit amèrement, prêta tous les torts à la connétable, exagéra ses défauts, nia ses qualités, au point d'ébranler la bonne volonté de la reine et de lui retirer Tenvie de se mêler des affaires de cette fugitive.
Elle lui fit dire par madame de Villars qu'elle l'engageait de tout son pouvoir à revenir près de son mari et à ne le plus quitter, parée qu'elle n'aurait jamais raison avec personne aussitôt qu'on l'aurait vu.
Madame Golonna reçut ce message avec contrition et prit le grand parti que lui conseillait la reine. Elle revint dans la maison que son mari possédait à Madrid, et où il s'était rendu la veille pour l'attendre. Ce fut un cruel moment pour elle, on le concevra.
Le marquis et la marquise de Las Balbazu étaient présents, ainsi que plusieurs seigneurs alliés ou parents des Golonna. Sa la recevant, le connétable lui dit :
— Nous voici encore une fois réunis; Dieu veuille que ce soft la dernière! Je le désire et ce ne sera pas ma faute s'il en est autrement. Vous êtes chez vous, recevez vos conviés.
Ge fut tout l'accueil qu'il lui fit. Elle trouva un immense changement autour d'elle et dans la tenue de sa maison. Le prince était devenu avare, la grande profusion d'autrefois était remplacée par la lésinerie,
â33 LES DEUX REINES.
et la connétable n'était pas accoutumée à ces airs-là.
Elle voulut remettre les choses sur Uancionpied;
il ne le lui permit point et la reprit assez sévèrement
sur deux ou trois parures qu'elle s'était commandées.
— Vous êtes donc ruiné, monsieur?... lui dit-elle. Dans tous les cas, je ne le suis point, moi, et, avec ce que je vous ai apporté en dot, j'ai de quoi m'acheter les atours qui me manquent.
— Je ne suis pas ruiné, madame, je suis raisonnable. Nous avons fait, vous et moi, des folies qu'il s'agit de réparer, afin de laisser à nos enfants la fortune que j'ai reçue de mes pères.
— C'est juste, monsieur... Moi, je n'ai rien reçu de mon père, je n'ai pas eu de père ; mais j'ai eu un oncle qui valait bien tous vos pères ensemble, ne l'oubliez pas.
Le prince n'était pas d'humeur à recevoir des leçons; il trouva Marie un peu outrecuidante d'oser élever la voix devant lui et ne lui passa point cette hardiesse. Une querelle s'ensuivit ; après celle-là, une autre, et ainsi de suite tous les jours... La vie redevint pour eux plus insupportable que jamais. Madame Golonna la compliquait encore de sa passion platonique et malheureuse. Elle invitait sans cesse Vicente, Vicente était de tout chez elle, et ne se gênait pas pour montra qu'elle
avait pour lui un amour qu'il accueillait fort mal. Il alla jusqu'à en plaisanter dans Tantichambre de la reine et les propos furent répétés; ' la connétable eut des amis charitables qui le lui redirent. Elle en fut au désespoir.
au lieu de se taire, elle cria. Elle donna lieu à de nouveaux discours, à de nouvelles épigrammes ; elle imagina de se trouver mal un jour d'une certaine pro cession qui se fait dans ce qu'on appelle les cloîtres du palais. Le roi et la reine y marchent ensemble ; celle-ci est parée, ce jour-là, d'un habit particulier dont les manches tombent jusqu'à terre, et sa longue queue est portée par la camarera-mayor.
La croix, le patriarche, les évêques marchent devant Leurs Majestés. Les dames ont aussi des habits extraordinaires pour ce jour-là. On les appelle la guardamayor^ et c'est la seule cérémonie dans l'année où les amants aient le droit d'entretenir leur maîtresse. 11 ne s'est rien vu nulle part de si extraordinaire. Les amants marchent à côté de ces dames, et ils causent comme s'ils étaient dans leur chambre, sans plus s'inquiéter des témoins que s'il n'y en avait pas. L'étrange pays ! on peut appeler cette procession une galante fête, bien que la croix y soit portée.
Les infidélités, les brouilles, les raccommodements,
38f LKS DEUX REINES.
les rigueurs, tout cela est en évidence ce jour-là; il suffit d'ouvrir les yeux en celte occasion pour connaître la carte, amoureuse de la cour. Madame Golonna avait compté que Vicente viendrait se déclarer son esclave; il s'en alla vers une des senoras de honor qui portait, pour ornement un beau pistolet d'arçon pendu il son écharpe; elle n'en était pas peu fière, et c^était un vœu probablement.
Lorsque la connétable se vit ainsi délaissée, elle ne pat cacher son désespoir et tomba évanouie ; il fallut remporter. Gomme la reine demandait ce que c'était que ce bruit inaccoutumé au milieu des conversations amoureuses, on lui répondit que c'était cette folle de Mancini et qu'elle n'avait pas besoin de s'en inquiéter.
Le lendemain, la connétable fut conduite à l'alcazar de Ségovie, une des plus fortes prisons de toute l'Espagne.
3Ue eut beau dire, beau résister, il fallut psfftir, et sans môme regarder derrière soi. Cette prison fut la plus dure qu'elle eût faite« Elle écrivit à la reine et la supplia de l'en tirer. Celle-ci demanda au connétable de lui pardonner encore ; elle n'avait plus la même camarera-mayor, comme on le verra tout à l'heure, et elle était bien plus libre.
Le connétable répondit à Sa Majesté qu'il la refusait
irv
avec chagrin, mais qu'il n'était plus possible de vivre avec cette extravagante.
— Cependant, ajouta-t-il, je lui permets de quitter Ségovie, à condition qu'elle entrera au couvent et qu'elle prononcera des vœux pour n'en point sortir.
— Et vous, monsieur?
— Moi, j'ai'des dispenses de notre saint-p^re.
La reine fit écrire à madame Golonna ces simples mots ;
« Promette74 toujours; vous tiendrez^ après, ce que vous pourrez. L'essentiel est d'être hors de là. »
Madame Golonna promit tout ce qu'on voulut; on la tira de son cachot, on la remit dans un autre; les cloîtres ne sont-Us pas aussi des prisons? Gela dura jusqu'à la mort du connétable, arrivée en 1689. Alors, on la laissa libre.
Peu de temps avant la mort du feu roi, j'étais à Paris ; on me parla d'une vieille madame Golonna, qui vivait très^retirée dans un coin du Marais, recevant une société de dévotes et disant ]ia bonne fortune. J'ai toujours été curieuse des devins ^t je me fis conduire chez cette dame par le chevalier de Pingry, un de ses habitués.
Je trouvai une vieille femme sèche et noire, avec de beaux yeux, un grand air, quelque chose en elle
â36 LES DEUX REINES.
qui rappelait des temps meilleurs. Nous causâmes un peu ; M. de Pingry m'avait nommée, elle me parla de Turin et de Victôr-Amédée. Je lui demandai si c'était qu'elle l'eût connu.
— J'ai bien connu son père aussi, répondit-elle. Vous ignorez donc qui je suis? on ne vous a donc pas prévenue?
— Madame^ je ne savais pas si c'était votre intention, répliqua le chevalier.
— Je n'aurais point consenti à voir madame, ai j'avais désiré me cacher d'elle. Madame, je suis Marie de Mancini, la connétable Golonna.
— Mon Dieu, m'écriai-je, cela est-il possible!
— Oui, je vous semble bien déchue! Monsieur votre père vous avait parlé de moi autrement. J'ai voulu me faire oublier, j'y ai réussi; mes parents et mes amis sont des ingrats, je ne veux plus en entendre parler. Je vis en Dieu et aussi pour cette science de l'avenir dont j'ai toujours été affolée. Grâce au ciel, j'ai un beau douaire, je pourrais encore paraître, si cela me plaisait; je n'en ai nulle envie. Ne dites point que je suis ici, ou bien je me repentirais de vous avoir accueillie.
Cette singulière créature ne voulait rien faire comme Itts autres. Une fois revenue de mon étonnement, je
rs
tâchai de la faire causer; elle ne s'en défendit pas trop et me raconta bien des chosesdont j'ai fait mon profit.
Je Tai vue assez souvent jusqu'à sa mort, arrivée en 1715; elle mourut la même année que Louis XIV quelques jours après lui. Cette vie qui avait com mencé avec tant d'éclat, finit dans une obscurité complète. Dès qu'elle eut rendu son àme à Dieu, la défense me parut levée et j'en parlai à quelques personnes.
—Marie de Mandni? la connétable? Il y a longtemps qu'elle est morte ; on se moque de vous, madame.
On ne s'était pas moqué de moi ; c'était bien elle, si ignorée, qu'on la croyait hors de ce monde depuis des années.
Quel enseignement pour les ambitieux!
xvn
La reine d'Espagne fut donc obligée de se faire à ce silence, à cette torpeur, à cet ennui mortel, son unique vie désormais. Elle était encore assez jeune, pour que sa jeunesse la consolât, et pour n'être pas
238 LGS DEUX REINES.
obsédée par les souvenirs. Elle s'y accoutuma donc, c'est-à-dire son corps s'y accoutuma, mais son âme ae put se ployer à ce joug.
Elle n'aimait le toi que comme son seul compagnon, comme Tépoux imposé par sa famille ; toutes les aspirations de son cœur s'élançaient vers la France, yerô celui qu'elle avait aimé, en qui ses espérances étaient mortes. Son imagination se nourrissait à Madrid de cette passion romanesque du duc d'Astorga; elle s'iur téressait à lui, elle l'aimait; elle l'eût aimé plus tendrement encore si les souvenirs né l'eussent emporté, chez elle, sur ce besoin d'attachement dont les jeunes âmes sont possédées.
Nada ne la quittait point ; le roi le lui avait donné, il était désormais à elle ; elle l'envoyait où il lui plaisait et le roi, par extraordinaire, ne lui en demandait point compte.
Un matin, elle était seule avec lui dans son oratoire, lorsqu'on frappa à la porte. Elle lui ordonna de voir qui venait ainsi, le roi et la camarera-mayor entrant de droit; il ouvrit. C'était le père Sulpicio, plus froid, plus sombre que jamais.
U s'inclina légèrement en montrant au nain la porte ouverte ; celui-ci s'empressa de la fermer.
— Renvoyez ce nain , madame , reprit le moino
voyant qu'on ne voulait pas le comprendre. 3 -ai besoin d'être seul avec Votre Majesté.
La reine était toujours tentée de faire chasser ce* homme, et il lui fallait une grande puissance sur elle même pour se dominer.
— Va, Nada! dit-elle doucement. Je te rappellerai bientôt.
U fallut obéir.
— Qu'y a-t-il, mon père?... demanda Marie-Louise. Hâtez-vous de le dire, je suis pressée.
— Madame, vous avez commis des fautes ; vous avez beaucoup à expier, et la miséricorde de Dieu est im mense si elle vous pardonne.
— Hélas! mon père, je ne me croyais pas si cou
pable.
— Vous êtes coupable, et Dieu est bon, Dieu est indulgent; H vous envoie une grande grâce, vous la recevrez, j'espère, ainsi que vous le devez, avec une reconnaissance infinie.
— Laquelle, mon père?
— Le grand auto-da-fé vient d'être décidé ; il aura lieu d'aujourd'hui en un mois, à Madrid, et vous y assisterez avec le roi notre sire, selon les prérogatives qui vous sont accordées. Ce jour-là seul vous remettra tous vos péchôs.
240 LBS DEUX REINES.
-- Moi, mon père, j'assisterai à cet horrible spectacle? Ne Tespérez pas.
— Je comptais sur cette résistance ; aussi, j'ai voulu yous accoutumer à cette idée, pour que vous ne vous montriez point rebelle... Vous devez être présente à Fauto-da-fé, et vous irez; c'est bien une autre obligation que le combat de taureaux! vous seriez passible ^ du saint-offîce si vous cherchiez à éviter ce grand acte de foi et de justice, et, songez-y, le saint-offîce est plus puissant que vous.
La reine ne trouva pas une parole, pas un mouvement : elle resta atterrée; la pensée d'une si horrible obligation ne s'était pas encore présentée à elle, et son expérience lui montrait trop qu'elle ne pourrait pas l'éviter, qu'on l'y traînerait plutôt mourante.
Elle ne put retenir une exclamation de douleur, et, joignant les mains, elle demanda à Dieu, en français, d'écarter d'elle ce calice ou de lui donner la force de le boire.
•— Ne parlez pas cette langue maudite, madame !
— Je priais Dieu, mon père.
— Dieu ne vous entend pas en cette langue; il n'y prête point son oreille.
— Dieu a bien entendu mon aïeul saint Louis lorsqu'il alla mourir pour lui en Palestine; il a bien eu-
tendu le père de mon père, Louis XIII, lorsqu'il voua son beau royaume à la vierge Marie. Il m'entendra bien, lorsque je lui demande le courage de vivre de cette vie qu'on m'a faite et que je ne connaissais pas.
— Vous êtes la fille des saints, c'est très-vrai, ma fille; vous êtes d'un sang qui a donné de vrais vengeurs à l'Église; mais c'était avant que l'hérésie se mélangeât à ce sang des rois ; avant que ce relaps, ce maudit eût usurpé le trône, pour lequel il n'était point né.
La reine ne s'emporta point à cette diatribe contre Henri IV: la gaieté de son âge prit le dessus; elle se mit à rire en disant :
— Mon père, on ne vous apprend pas l'histoire de France dans votre couvent, je le vois bien.
Le dominicain resta interdit; mais sa colère n'en fut que plus violente; il avait manqué son coup : au lieu de l'effrayer, il la faisait rire. Elle avait quelquefois de ces retours d'enfantillage qui déconcertaient toutes les gravités; il lui arrivait même de jouer avec la fureur de son redoutable confesseur, ainsi qu'elle le faisait en ce moment. Elle mit le comble à son irrévérence en ajoutant :
— Si j'étais le roi d'Espagne, je refjverrais tous les moines dans leurs cloîtres el leur ordonnerais de prier
Dieu et de s'instruire, sans se mêler de mes affaires, et tout irait bien mieux ; on ne s'ennuierait pas tant à
Madrid.
Le moine lui lança un regard qui l'eût foudroyé^
s'il en avait eu la puissance.
— Comment voulez- vous que l'Espagne vous adopte, madame, comment voulez-vous être considérée comme la reine choisie de Dieu, si vous débitez de pareilles maximes? Prenez garde ! vous jouez avec le feu. Je vous ai avertie ; vous savez maintenant ce que vous devez à la bonté du ciel. Je me retire, je vous laisse en compagnie de vos nains, de vos baladins, de tous ceg mécréants qui ne devraient point approcher d'une femme chrétienne; veillez sur vous, c'est le conseil d'un homme qui est plus votre ami que vous ne le
croyez. \
Il sortit comme à l'ordinaire, après s'être à peine incliné. Aussitôt qu'il fut parti, la reine fondit en larmes. Nada ne s'était pas écarté ; il revint et la trouva dans cet état. La camarera-mayor et les senoras se tenaient, suivant l'usage, dans le grand cabinet à côté; elles entrèrent au cri que jeta le pauvre nain, et le duc d'Astorga avec elles.
— Au nom du ciel, madame, qu'y a- t-il? demanda le petit homme.
— Qu est-ce continua la Terra-Nova.
— J'ai laissé la reine en compagnie de ce vilain père Sulpicio, et il Taura effrayée.
— ' Hélas ! reprit Marie-Louise ^ il est venu m'annoncer ce terrible auto-da-fé, auquel il faut que j'assiste; je crois bien que je mourrai d'ici là.
— Oui, reprit le duc, on va brûler^ au nom de Dieu, des créatures de Dieu, parce qu'elles ne l'adorent pas comme on le leur ordonne. Ce sont des horreurs que sa bonté tolère et qu'il devrait punir.
On se regarda à cette réponse téméraire. La duchesse de Terra-Nova se signa en baissant la tête; les senoras eurent peur et se détournèrent* Nada dit tout bas à l'oreille de la reine qui tremblait :
— Mon Dieu, madame, s'il y a des espions ici, M. e duc est perdu.
Quant à lui, il regardait avec assurance, l'œil fixe, comme un homme courageux qui porte un défi à plus fort que lui et qui brave son pouvoir injuste. 11 vit les paupières de la reine mouillées de larmes, et, s'agenouillant devant elle :
— Pardonnez-moi, madame, dit-il^ je vous ai effrayée, je suis un insensé ; je n'ai pensé qu'à votre douleur, et j'ai oublié tout le reste. Pardonnez-moi!
— Tu oublies beaucoup de choses! lui répliqua, les
lèvres pincées, madame de Terra-Nova ; beaucoup de choses dont tu devrais te souvenir et dont les autres se souviennent.
D'Astôrga ouvrait la bouche pour répondre à cette méchante duègne^ la reine fit un geste et lui imposa silence.
— Assez, duc ! tu en as peut-être trop dit.
Lorsqu'elle lui pariait, ce tutoiement banal paraissait pour ainsi dire Taccent d'une caresse. Il l'écoutait avec délices, et recueilli en lui-même, afin de n'en pas perdre un mot.
11 était l'heure d'aile^ à Téglise pour la cinquième ou sixième fois de la journée.
Nada prit le livre de la reine et marcha devant elle. On se rendit chez le roi, afin d'arriver ensemble à la chapelle ; l'incident qui précède ne fut point rappelé; mais il avait jeté sur tout ce petit monde une teinte de tristesse et de crainte. Les uns regardaient le duc avec pitié, les autres presque avec horreur, selon le degré de fanatisme. Il est inutile de dire que la duchesse de Terra-Nova était de ces derniers.
Après l'office, le roi et la reine parurent à cette ennuyeuse comédie espagnole, où la jeune princesse n'avait d'autre distraction que de regarder les amants se parler avec leurs doigts ; car un autre langage ne
leur est pas permis en ce lieu ; c'est bon pour la procession. Comprenez-vous quelque chose de plus absurde, et que pouvait faire, au milieu de ces brutes, une charmante princesse élevée à Versailles et au Palais-Royal ?
Après la comédie et ses joies, vint le souper : des fricassées sans nom, auxquelles les Français ne s'accoutumaient pas et qu'il fallait avaler cependant. La vie de cette reine n'était qu'un supplice en grandes comme en petites actions. A huit heures et demie, selon la formule^ on rentra chez soi et les rideaux furent tirés.
— Qu'a donc fait ou dit ce fou de d'Astorga, à propos de l'inquisition? demanda le roi d'un air indifférent.
— Quelques paroles inconsidérées, sire'; voilà tout; cela ne vaut pas la peine qu'on le relève. Quoi ! tu sais cela?
— Et je ne suis pas seul à le savoir sans doute.
— Bon Dieu! lui arrivera- t-il quelque malheur? a-t-on eu l'infamie de le dénoncer?
— Ma reine, tout chrétien qui entend mal parler de l'inquisition est obligé de le dire à son confesseur, sous peine de damnation étemelle.
— Ah ! malheureux ! Romulus était là et la Terra* Nova aussi.
tv
La reine ne dormit pas de la nnit. Le lendemain, lorsqu'elle alla à la messe, ses regards cherchèrent d'abord son majordome-mayor; elle Paperçut à son poste et respira. 11 ne s'approcha point d'elle, excepté pour son service, et, lorsqu'elle s'en retourna au palais, il se contenta de la saluer profondément sans la suivre. Nada lui fit tous les signes possibles, il n'eut pas Tair de les voir et se retira.
Dans la journée, le roi et la reine firent une pf ome«> nade en carrosse; ils s'en allèrent vers ce fleuve du Mançanarès, où il n'y a pas une goutte d'eau et où la poussière vous aveugle*, on arrose le lit de la rivière k cause des sables qui s'en élèvent. Voilà encore une des particularités de l'Espagne dont la reine ne pouvait pas rire; elle se serait fait lapider. Pour achever la peinture, un fastueux roi^ je ne sais lequel, a fait construire, sur cette rivière qu'on arrose, un pont deux fois aussi long et aussi large que le pont Neuf à Paris. Gela fit dire à un plaisant qui n'était assurément pas un Espagnol :
-^ Je conseille au roi de vendre son pont ou d'acheter une rivière.
Cette promenade du Mançanarès a donc l'agrément que je vous dis. La. reine y fut préoccupée; elle ne voyait pas d'Aslorga. En vain les deux nains, placés
LBS DEUX RBINIS. 947
dans le carrosse , firent de leur mieux pour la dis- ' traire. Ils étaient d'accord, ce jour-là, chose rare, el Romulus jubilait. C'était une gaieté singulière, une gaieté dont on souffrait sans en pouvoir dire la raison.
•^ Tu as bien de l'esprit, aujourd'hui, Romulus ! dit le roi.
-** C'est qu'il fait beau temps et (jue je suis près de Votre Majesté, sire.
La reine ne disait rien; l'inquiétude la dévorait; elle se penchait & la portière, comme si elle eût voulu regarder le paysage; elle cherchait d'Àstorga, et elle eût voulu le voir venir ; il ne paraissait point.
Au moment du dîner, où il assistait ordinairement et où son devoir était de faire servir la reine, il ne vint pas, et Marie-Louise trouva, à sa place, debout près de sa chaise, le silencieux et sombre Sulpicio. Bile ne put s'empêcher de demander le duc, ce qui était de sa part une grande imprudence. En Espagne, ou doit ne s'apercevoir de rien. Tout a une raison d'être.
— M. le duc d'Astorga est incommodé, madame, et gardera probablement la chambre pendant longtemps, répliqua la duchesse comme si eUe prononçait un arrêt ; on lui domera un remplaçant, et Votre Majesté n'en sera pas moins bien servie.
La reine se sentit défaillir ; elle laissa tomber son couteau, qu'elle tenait à la main; et, depuis ce moment, il lui fut impossible de manger. Elle se leva promptement, rentra dans son cabinet sans écouter les récriminations de la duchesse et n'emmena avec elle que son nain, aussi troublé que sa maîtresse elle-même.
— Va, lui dit-elle tout bas, va chez lui et informetoi de ses nouvelles. Ils mentent; on l'a arrêté, mais il faut le savoir.
^ On ne me laissera pas sortir, peut-être, madame.
— Essaye, emploie tous les moyens, mon pauvre Nada. Tu es adroit ; tu es si petit ! ils ne te verront pas.
— Eh! madame, on nous observe tous les deux.
N'importe, reposez vous sur moi. Si je ne réussis pas, nul ne réussira.
A cet instant, le roi entra; il avait l'air plus grave que de coutume; il fit signe qu'il voulait être seul avec la reine. Tout le monde sortit, il s'approcha4'elle et l'embrassa tendrement.
— Ma bonne Louise, lui dit-il avec une grande affliction, je t'aime de toute mon âme et je n'ai qu'un cha-
grin, c'est que tu appartiennes à une race pour laquelle tu n'es pas faite et qui est justement maudite. Mon peuple t'aime aussi, il t'aime comme moi, malgré
LES DEUX PtEINES. $49
ton origine, qu'il a grand'peine à te pardonner. Fais donc attention à tes paroles, à tes démarches ; tu es entourée d'ennemis, de gens qui t'épient et cherchent à te faire tomber dans un piège. Je crains que tu ne t'occupes trop de ce que tu ne comprends pas; tu te compromets pour un autre; veille sur toi davantage. Sois gracieuse et soumise avec ton confesseur; ne l'irrite pas; je tr^emble en songeant aux dangers qui t'entourent et dont mon amour ne te garantirait pas, ma chère reine. Je ne puis t'en dire davantage, mais veille sur toi.
La reine le regarda avec étonnement et frayeur ; ces deux sentiments la dominaient à tour de rôle dans son existence.
— Qu'y a-t-il? demanda-t-elle vivement ; où est le duc d'Astorga?
— Le duc d'Astorga est malade ; il ne s'agit point de lui, ma Louise; il s'agit de toi, je te conjure d'y songer. Ne t'occupe que de toi, de toi seule. Nous allons aller coucher à FEscurial, ce soir, et nous y passerons deux jours. C'est un moment de retraite, pour nous préparer à l'auto-da-fé ; nous irons beaucoup dans les couvents et plus du tout à la comédie. Ce grand acte doit seul nous occuper maintenant ; prépare-toi, donne tes ordres, nous partons dans une demi-heure.
La reine ne pensa qu'à une chose, c'est que Nada n'aurait pas le temps de sortir et qu'il lui faudrait quitter Madrid sans rien savoir; elle se sentait à bout de patience et "de courage, et mille fois eUe faillit laisser échapper les plaintes amères que ce supplice continuel lui inspirait.
Le roi la quitta ; ses dames revinrent, la duchesse en tête. Nada n'était pas avec elles. Sans doute il était parti; reviendrait-il? ne l'arrêterait-an point? reyerrait-elle le pauvre petit? Elle eut une demi-heure d'angoisses que rien ne peut rendre, d'autant plus qu'elle devait les cacher avec soin pour ne pas inspirer de soupçons. Les préparatifs du départ se faisaient autour d'elle. La Terra-nova et Sulpicio ne la quittaient pas; ils devaient être du voyage, hien entendu, une reine d'Espagne ne marche pas sans ces deux bourreaux.
Us descendirent donc dans la cour, où attendaient les carrosses, et la reine trouva avec une joie extrême son pauvre nain debout à côté du marchepied. Il avait l'air triste; ses yeux se niouillaient de larmes; elli^ devina son malheur, et son cœur se serra. D'Astor^a était entre les mains de l'inquisition, c'est-à-dire qu'il courait un danger épouvantable, dont un miracle seul le pouvait tirer.
11 n'y avait pas moyen d'échanger un mot. On entra
dans le carrosse; on s'y plaça; on ferma les mantelets, car il en est toujours ainsi lorsque les rois et reines d'Espagne se promènent, c'est l'usage ; à peine peuton — dans la campagne — écarter ce mortel rideau pour voir et respirer un peu. Il fallut aller jusqu'à l'Escurial, manger en carrosse, écouter les discours des confesseurs, car celui du roi était de la fête, et prendre part à tout cela, comme si on y était de bonne
volonté.
L'Escurial est un magnifique monument, mais c'est une triste demeure. Les rois y sont inhumés dans une sorte de Panthéon où des moines camaldules leur servent de garde d'honneur. 11 s'y trouve huit demeures magnifiques, y compris celle de ces morts, à qui, dès son arrivée, Charles II voulut rendre visite. Il aimait à se trouver parmi eux , la reine fut obligée de le suivre, et ce fut avec la répugnance que l'on peut imaginer. Après s'être agenouillé devant l'autel , le roi se fît ouvrir les caveaux où reposaient ses ancêtres"; il s'en alla de tombe en tombe, s'arrôtant devant chacune d'elles.
— Voici Charles-Quint, ma reine, le grand Chai*les- Quint, le plus puissant monarque du monde; il est là, nous irons aussi !
La reine eut pi\ sqiie envie de répondre « Plût à DUm
252 LES DEUX REINESa
que ce fût tout de suite! autant ce sépulcre que celui où je vis; on y est plus tranquille.
Il passa ensuite à la tombe de Philippe 11^ puis à celle de Philippe 111,
— C'est ton aïeul, Louise, le père de la reine Anne. C'est par là que je t'aime; salue-le.
Lorsqu'il fut devant le monument de Philippe IV, son père, il s'arrêta plus longtemps et débita tout un discours; puis. il voulut baiser la pierre.
— Quand on pense que ce roi qui fut mon père, ce roi d'Espagne et des Indes, est là et que les vers le rongent !
Ces idées étaient d'une gaieté à faire rire les trépassés dans leur cimetière. C'étaient là les folâtreries de ce bon monarque !
Quant aux reines, ce furent d'autres façons ; il n'en passa pas une, surtout les Françaises et s'attendrit beaucoup sur leur chapitre; l'infortunée Elisabeth lui en fournit un bien long qui se termina par ces mots:
—N'oublie pas ce que je t'ai recommandé, ce matin, et que ce marbre te le rappelle sans cesse.
11 arriva devant la fille de notre Henri IV, et dit ce simple mot :
— Française aussi, celle-là !
C'était comme une i usai le jcteu ù cil te loiiibe.
rv
' Loirsqu'il eut visité les places occupées, il s'arrêta tout droit devaat celles qui restaient vides, attendant leur proie, et, les montrant à la princesse :
— C'est là que nous serons tous deux, près Fun de Tautre pour l'éternité. J'irai avant toi, car je suis bien malade, je ne vivrai pas. En moi finira ma race : on me Ta prédit, et je le crois, je le sens ; tu ne me quitteras pas, ma Louise, jamais, jamais!.
11 tomba roide, comme cela lui arrivait souvent; il fallut l'emporter et le soigner pendant plusieurs heures. On écarta la reine de ce lieu où il souffrait sans recon- . naître personne. Elle rentra tristement chez elle. Ce qu'elle avait vu et entendu n'était pas propre à l'égayer, et l'attaque du roi l'effrayait. S'il mourait, quel serait son sort? Ce n'est pas l'usage dans cette cour de renvoyer les reines veuves dans leur famille; on les place dans quelque couvent, loin de Madrid; on les y enferme, et on tâche qu'elles y prennent le voile pour être plus sûr qu'elles n'en sortiront point. C'est une suite des gentillesses de ce bon pays.
La reine ne put être seule un instant avec Nada, ni savoir, par conséquent, ce qu'il avait appris; la tristesse du nai:: ne lui promettait que trop une mauvaise nouvelle, tandis que Roroulus ne semblait triste que de commande, pour se conformer aux dispositions
de tous; une loie maligne perçait dans ses regards La journée entière ae passa ainsi; yers le soir, le roi se leva, il se sentait mieux et il revint chez la reine. Toute trace de ses idées du matin avait disparu. 11 s'occupa de tout autre chose, voulut faire un règlement pour la semaine sainte, qui s'approchait et qui s'observe en Espagne avec une extrême rigueur, sous le rapport des pratiques extérieures; mais (felâ n'empêche pas les amours d'aller leur train. Les stations du jeudi saint ne sont que des prétextes à rendez-vous, et il arrive fort souvent qu'on s'eti tient à la première église, si le hasard vous y fait trouver l'entretien que vous y êtes venu chercher. '
Enfin , après cette mortelle jourilêe , en vint une autre où la reine eut un peu plus de liberté. Nada se glissa chez elle et parvint à la rencontrer seule, ou du moins sans la duègne, les senoras de honor se tenant dans le premier salon.
— Madame, j'ai été chez lui, j'ai vu sa nourrice et elle m'a tout dit.
— Eh bien, où est-il? que fait-il?
— Madame, il a été emmené par la sainte Hermaildàd, une heure après avoir quitté ce palais ; il savait qu'on l'arrêterait et n'en a pas voulu donner le spectacle à Votre Majesté; voilà pourquoi il est parti si vite.
LES DEUX REINES. f55
— Puisqu'il le savait, il aurait dû se cacher, mon Dieu !
— - On ne se cache pas ^e l'inquisition, madame.
— Et que va-t-il arriver?
— Dieu et le grand inquisiteur le savent ! . . . Peut-être le brûlera-t-on au fameux auto-da-fé. Nous n'en saurons rien auparavant, et nous ne le saurons pas même ce jour-là, s'ils lui mettent un san-benito à masque et à capuchon, et s'ils n'écrivent pas son nom sur sa tête,
— Oseraient-ils brûler un grand d'Espagne, le majordome de ma maison ?
— Madame, ils oseraient vous brûler vous-même, si leur intérêt était que vous fussiez brûlée; n'oût-ils pas des espions jusque chez vous, et ces espions n*ont-ils pas livré le noble d'Astorga au supplice ?
— Et qui sont ces infâmes?
— Dabord, madame la duchesse de Terra-Nova, n'en doutez pas! et puis ce monstre de Romulus. L'une a été la tête et l'autre Tinstrument.
— Eh bien, Nada, retiens bien ce que je te dis, la Terra-Nova sortira de chez moi; je la chasserai, je t'ea donne ma parole royale.
— Madame, vous n'en serez pas la maîtresse.
— Je suis la reine et je le montrerai; tu ne me connais pas encore, Nada. Je me souviens du sang dont je
iSô LES UEUX REINES.
sors. J'appartiens à une race de rois, la première , la plus ancienne et la plus illustre de l'univers; mon père, un Bourbon, ma mère, une Stuart; je suis, par l'un et l'autre, petite-fille d'Henri IV. Je prouverai au monde que je n'ai pas dégénéré, tu verras !
— Ah! madame, madame, ma chère et noble reine, prenez garde à vous ! ,
Le nain se jeta à ses pieds, qu'il baisa, et la supplia de modérer sa colère, de ne point se laisser emporter par le ressentiment d'uae offense impardonnable, il est vrai, et dont les suites seraient terribles.
— Une offense ! tu appelles cela une offense? Tu ne songes pas au malheur et à la vie du plus généreux, du plus noble seigneur des Espagnes, mis à la question par ces misérables ! Je parlerai ; je serais coupable aux yeux de Dieu si je me taisais.
Le fcoir, au moment où le roi se trouvait seul avec la reine dans sa chambre, avant le souper, Marie-Louise se leva et alla vers ia porte; puis elle appela ellemême la camarera-mayor. Leurs Majestés avaient une bonne heure à rester ensemble.
Le roi ne devinait point pourquoi Marie-Louise voulait mettre entre eux cette duègne, qu'elle écartait d'ordinaire avec tant de soiif. La gravité de son maintien et de sa physionomie Pavaient déjà étonné et il ne put s'empêcher de le lui dire.
— Laisse-moi, répliqua- t-elle; j'ai besoin de 'cette
Tfirra-Nova, je veux lui parler en ta présence.
La duchesse entra avec ce maintien composé, cet air de furie hypocrite qui ne la quittait pas. Elle fit trois révérences au roi et à la reine, et attendit debout leur bon plaisir. Son regard altier parlait seul et se révoltait contre cette soumission.
— Duchesse, dit enfin Marie-Louise , j'ai voulu m'expliquer avec vous devant le roi, afin que nous nous entendions bien et que mes paroles ne lui soient point rapportées autrement que je ne les aurai prononcées. Ce que je vais faire est hardi pour une reine d'Espagne; dans tout autre pays, ce serait mon droit; ici, c'est un coup d'État. Quoi qu'il en soit, mon parti est pris, je ne reculerai point.
— J'attends les ordres de Votre Majesté, répliqua la la camarera-mayor.
— Sire, continua la reine, je viens demander justice à Votre Majesté.
— Justice, madame! et qui donc vous a offen-
S58 LES DISUX REINES.
sée? Je juro ma foi de roi qu'il le payera de sa vie!
-^ Sire, il faut que cette femme, cette espionne sorte de cbea moi et n'y revienne jamais, ou ce sera moi qui quitterai l'Espagne ; je ne reculerai devant .rien, si la satisfaction que je réclame ne m'est accordée,
La' duchesse de Terra-Nova devint très-pâle , et cependant elle ne prononça pas un mot pour sa dé^ fense. Le roi se chargea de ce soin.
r— La duchesse, modèle des camarera-mayor ! la plus fidèle, la plus honnête des femmes de ma cour!
— Non, sire, je sais l^ien ce que je fais et ce que je dis. Que Votre Majesté m'écoute et m'exauce; qu'elle oublie un iustant une loi injuste et insensée de ce royaume, pour ne se rappeler que celles de l'honneur. Je .Buis votre épouse, mon roi, je vous aime; aucun dévouement n'est pareil à celui que je vous porte ; croyez-moi donc, et, lorsque j'implore de vous justice et vengeance, ne me refusez pas.
Jamais pareil langage n'était parvenu à l'oreille d'un roi d'Espagne ; la reine s'était mise à ses genoux; elle parlait en français et jetait de côté ce ridicule tutoiement auquel elle ne pouvait s'accoutumer et qu'une émotion véritable repoussait. Charles la releva, l'embrassa, la fit asseoir à ses côtés.
-^ Parle^moi espagnol et ne me traita) pas comme
ton oucle, ma belle Louise! Je t'écoute, Je t'aime, et , tout ee que je pourrai faire, je le ferai. De quoi accu^ ses-tu la duchesse de Terra-No vq?
— Sire, le duc d'Astorga est mou msQordome-mayor ; vous lui avez donné cette charge parce que youa i'eu jugiez digne^ moi, je ne le connaissais point, je ne l'ai pas choiBi; maia, depuis que je suis à Madrid, depuis que j'ai pu apprécier ceux qui m'entourent, j'ai ratifié ce choix de Votre M^u'esté ; j'ai reconnu, dans ce seigneur, le mérite et les qualités que je lui souhaitais; il est mon fidèle serviteur, et je le regarde comme un ami.
Un sourire plein de méchanceté rida les livres de la duchesse ; le roi le vit et l'interpréta.
— Ensuite? demanda-t-il avec un ton impératif.
- Sire, le duo d'Astoiiga est dans les cachots de llnquisition; c'est h vous et à moi de le réclamer, et, si vous êtes le roi, il faudra bien qu'on vous le rende.
Charles 111 lit un seul mouvement de la main dont la signiGcation n'était pas positive.
-*- Mon majordomermayoF a été arrêté, conduit dans les prisons du saint-ofUce ; il sera jugé, condamné peut-être, pour un simple mot dit chez moi, provoqué par moi. Ce mot a été prononcé chez moi, je le répète» devant mon service intime seulement, devant les dames
260 LGS DEUX REINES.
de ma maison, et ce mot a été répété le même jour Dès lors, je ne suis plus en sûreté, je suis livrée à la délation, à la calomnie, et c'est ce que je ne souffrirai pas. Madame de Terra-Nova est la seule personne que je puisse accuser, et je; l'accuse; il ne se trouvait dans ma chambre en ce moment que de très-jeunes tilles, deux ou trois à peine, dont je suis sûre : elles ne me trahiraient pas; la haine de la camarera-mayor pour ma nation, pour tout ce que j'aime, m'est connue ; c'est elle qui a déshonoré ma maison par son infamie ; je la^ chasse donc avec la permission de Votre Majesté.
La reine parlait espagnol; elle s'y était contrainte pour être entendue de la duchesse, bien qu'elle eût beaucoup de peine à s'exprimer clairement dans cette langue. La Terra-Nova ne fît pas un mouvement, ne donna pas la moindre marque d'émotion ; elle se retourna vers le roi, lorsque la reine eut fini de parler.
— Quelle est la volonté de Votre Majesté ? dit-elle.
Pour la première fois de sa vie, le roi se trouvait appelé à décider seul et sur-le-champ une grande question, 11 recula comme tous les caractères faibles, et balbutia quelques mots inintelligibles. La reine, impatientée, l'interrompit pour lui poser directement la question.
LES DEUX REINKS. 361
— Votre Majesté me permet-elle de chasser ma camarera-mayor?
— Hum! c'est très-sérieux, cela... Il faudra voir, il faudra peser. Nous consulterons ma mère; elle décidera.
— Êtes- vous le maître?
— Certainement, je suis le maître; qui en doute?
— Vous-même, ce me semble.
— Je n'en doute pas, je sais que je puis tout ce que je veux... Mais tu es trop impatiente, tu juges mal... La duchesse -n'est pas capable...
— Une espionne! une dénonciatrice ! ce qu'il y a de plus vil sur la terre !
— Encore les idées françaises ! Ici, c'est tout autre chose ; la religion nous commande de tout dire, de tout révéler ; nous serions coupables si nous étions tièdes et indulgents.
— La religion catholique et romaine est universelle, elle est une. Ce qui est ordonné ici, ne saurait être défendu ailleurs. Dieu nous ordonna de nous aimer et de nous aider les uns les autres. Vous calomniez Dieu ici !
— Tais-toi, malheureuse enfant! tu ne sais pas que, moi-même, je serais répréhensible si je manquais aux lois de la sainte inquisition ; moi-même, je dois ré-
véier ce que j^entends dire contre TËglise et contre ses préceptes.
— Âh ! ne parle pas ainsi ; je tremblerais devant toi, je n'oserais plus élever sur toi mes regards et je te mépriserais, Charles.
Un mouvement de la duchesse trahit une sorte d'indignation respectueuse.
— Il faut Pexcuser, duchesse, entends-tu? interrompit le roi avec bouté ; elle n'a pas été élevée comme nous; elle répète ce qu'elle a entendu, ce qu'elle a appris ; elle est à plaindre et non à blâmer.
Cette commisération du roi, cette façon de s'excuser devant ses domestiques exaspéra la reine; elle devint rouge jusqu'à la racine des cheveux.
— Finissons, sire, et hâtez- vous ; ou la duchesse sortira, ou, je vous le jure, je ne sortirai plus de ma chambre, dans laquelle je lui défends de pénétrer,
— Sire, je vais me retirer, poursuivit la Terra-Nova d'un air hypocrite; la reine est indisposée contre moi» Ainsi que le dit Votre Majesté, je dois n'en point prendre de scandale et laisser au temps le soin de la ramener à de vrais sentiments de chrétienne et de reine.
— Oui, duchesse, oui, vp-t'en; je parlerai à lareiae, tu as raison, toujours raison ; c'est un moment d'em-
rN
I^BS DBUl REINBS. S63
portement, elle reviendra, elle est si bonne ! Une faut pas la mal juger, je t'en prie; nous causerons ayeo ma mère.
La camarera-mayor répondit par son inévitable rôvérence, et sortit d'un pas aussi tranquille que si elle n'eût point été dévoilée. La reine fut obligée de rappeler à elle sa raison et sa dignité pour ne pas la battre. Elle tremblait de colère.
— Ah ! sire, dit-elle, vous n'êtes pas un roi, vous n'êtes pas un homme ; vous êtes une poupée que ces misérables font marcher comme il leur plaît. Si j'étais à votre place!...
Charles 11 n'était pas méchant ; il n'était pas bon non plus; il ne faisait le mal que par accès, et rarement le bien; ses instincts |ne l'y portaient pas. Lorsque ce caractère s'unit à une grande faiblesse, il n'en est pas de plus dangereux; il devient puissant pour le mal, dans la crainte que le bien ne lui nuise. A cette époque, il était fort jeune encore, sous la domination de sa mère et de son confesseur. D'une intelligence bornée, d'une santé détestable, il trouvait commode de s'en rapporter à eux et de se contenter d'une ombre de pouvoir.
Son amour pour la reine était peut-être le seul bon sentiment de son cœur; cet amour, où les sens avaient plus do part que Fftme, n'était pas assez fort pour
changer sa nature et pour lui donner les forces qui lui manquaient. 11 cédait plus volontiers à sa mère qu*à M^i'i^'Louise , bien qu'il Paim&t moins , mais parce qu'il la craignait. En cette circonstance, il n'eût rien décidé sans elle. Chasser une camarera-mayor, et une camarera-mayor telle, que la Terra-Nova, n'était pas une action indifférente pour se tant presser !
En présence de la colère de la reine, son premier mouvement fut de céder. Mais il pensa à la reine mère, dont la colère était encore plus terrible, et ce souvenir lui tint lieu de courage. Il se leva sans répondre, n'appela point pour qu'on lui ouvrît la porte, et disparut, disant seulement qu'il allait chez sa mère, où il se rendit en effet, et où il entra comme le tonnerre au moment où on l'attendait le moins.
La reine ouvrit la bouche pour lui demander la cause de cette agitation ; il ne lui laissa pas le temps de parler et lui raconta lui-même ce qui se passait; la douairière l'écouta avec attention et sans emportement.
— C'est bien, dit-elle, il faut calmer Marie-Louise. -— Vous seule en êtes capable, madame; «lie n'écoutera que VOUS;
— Je n'approuve point madame de Terra-Nova, continua-t-elle ; l'inquisition n'est que trop portée à Mre des rois ses serviteurs, sans que nos domestiques la
tv
secondent en nous trahissant pour elle; mais, je t^cn prie, mon fils, laisse-moi conduire cette affaire, laissemoi tout diriger, et j'en viendrai à bout ; je vais trouver la jeune reine chez elle.
Elle n'en eut pas besoin, Marie-Louise parut; sa colère était trop grande pour s'exhaler dans la solitude ; elle revenait près de son mari, près de sa mère, décidée à l'emporter, quoi qu'il arrivât, irritée, désespérée, et retenant à grand'peine les larmes que la douleur autant que la colère lui faisait répandre.
— Madame, dit-elle en entrant, je viens à vous...
— Et vous avez raison, ma fille; vous me trouverez disposée à vous rendre justice. Je blâme absolument la duchesse de Term-Nova... si elle est coupable.
— Je vous remercie, madame, et, quant à ses torts je n'en puis douter; c'est un espion domestique que nous avons tous, moi, surtout. Combien de fois vous ai-je vue vous étonner avec juste raison de ce que les moines appi^naient aussitôt que nous les secrets du gouvernement et ceux de notre intime particulier • Nous connaissons maintenant la délatrice, nous savons de qui il faut nous défier, et jè vous l'atteste, elle sortira.
— Pas de violence, ma fille; de la ruse, plutôt.
id
-^ Je ne suis pas rusée, m^ame; je n'ai point appris la dissimulation.
— C'est un tort; les gens de notre condition doivent savoir cacher leur pensée.
* — Je ne le pourrai jamais.
— - Aussi, l'iaquisitiou place auprès de vous la du* chesse de Terra-Nova, qu'on ne sait comment renvoyer, dans la crainte de blesser ce tribunal terrible, La môme çbose, à peu près, m'est arrivée à mon arrivée an Espagne ; mais je n'ai point fait comme vous; je suis parvenue tout doucement à mon but; on m'a donné une amie, parce que j'ai feint de ne la point vouloir.
^ Oh ! madame, répondit la princesse en éclatant en sanglots, que les reines sont malheureuses !
— Ce n'est pas moi qui le nierai, ma chère Louise; cependant, tout le monde nous envie.
L'adresse et la persuasion de la reme douairière éton* nèrent un peu Marie-*Louise, qui voulut bien attendre jusqu'au lendemain pour laisser le temps au roi de se consulter avec elle et le premier ministre duc de Medina-Cœli : mais elle assura que, passé ce délai, elle agirait elle-même, qu'elle ferait jeter la duchesse à la porte par les estafiers sans s'inquiéter des suites.
— En attendant, ajouta-t-elle, qu'elle ne se présente pas devant moi,non plus que votre avorton de Romulus.
Le roi la reconduisit chez elle. On soupa; la nuit se passa tranquille, et, le lendemain, après la messe, la reine mère vint chez su bru et lui annonça qu'elle allait être satisfaite,
— On vous ôte la Terra-Nova, et l'qn vous donne une personne dont vous avez toujours vanté Tesprit et la bonne grâce, la duchesse d'Albuquerque,
La reine se récria de joie.
— Il y a une condition cependant.
— Laquelle?
-^ Vous ferez une honnêteté k la duchesse de Terra- Nova ; vous lui direz que vous la regreUes&> et vous ne parlerez point du motif de son départ, la laissant libre de l'indiquer elle-même.
Marie-Louise ne répondit pas; elle sentit qu'elle ne pourrait s'y résoudre. Une espérance lui donna toutefois du courage.
•^ On réclamera mon majordome*mayor au saintoffice? continua*t-elle.
— Cette question n'a point été agitée, madame; les ministres ji'avaient point pouvoir pour cela»
— Vous n'êtes donc pas les maîtres, en ce triste pays? Oh ! si le roi mon oncle y régnait une fois, on verrait tout changer bien vite,
— Le roi votre onde n'y régnera pas, madame, ni
personne de sa race, je suppose; ce n'est pas à vingt ans qu'on désespère d'avoir des héritiers.
La discussion allait dégénérer en querelle aigredouce. Un incident la termina. Après la messe, la duchesse d'Albuquerque fut proclamée camareramayor ; elle fut présentée à la reine en cette qualité. La Terra-Nova se prétendit malade et ne reparut plus; tout fut donc arrangé pour le mieux.
Dès le même jour, les effets de ce changement se firent sentir. La reine obtint la permission de se coucher à dix heures ; elle obtint celle de monter à cheval toutes et quantes fois cela lui serait agréable ; enfin elle put regarder par les fenêtres tout à son aise.
C'était là un singulier plaisir; mais ce plaisir, dans la disette où elle en était, fut accueilli comme le plus séduisant du monde. Les fenêtres avaient vue sur le jardin d'un couvent de l'Incarnation attenant au palais. La reine connaissait les religieuses; elle les appelait quelquefois et causait avec elles! C'était pourtant là les plaisirs qu'on lui refusait!
Cependant, le sort de d'Astorga devenait un mystère : Nada se mettait inutilement en quête du duc; la reine en parlait sans cesse sans qu'on lui répondit; chacun détournait la tête ; elle osa même interroger le père Sulpicio et n'en reçut aucun éclaircissement.
— S'il est vrai qu'il habite là prison du saintoffice, madame, excepté les juges, tout le monde l'ignore.
Était-ce un des juges? Peut-être?
L'inquiétude de la reine croissait de plus en plus; à son réveil, sa première question était pour le duc, et la réponse ne variait point ; on ne savait rien. Le roi lui assura, un jour, que le duc était libre, mais que très-probablement un voyage ou sa santé le retenait loin de la cour.
Le duc de Medina-Gœli prétendit qu'on l'avait vu à Burgos.
Chacun apporta sa nouvelle; une singularité de cet étrange pays, c'est la facilité de mensonges qui appartient à tous les gens de cour. Ils savent parfaitement qu'ils ne trompent personne ; ils ne s'imaginent pas qu'on les croie, et cependant ils affirment hardiment, tant la peur de cette terrible inquisition domine les plus courageux.
La reine n'accueillit aucun de ces bruits.
La semaine sainte se passa dans le deuil, suirant l'usage. Marie-Louise revêtit dès le premier jour un habit de satin noir tout brodé de jais blanc et d'acier, et ne le quitta plus ; il ne pouvait servir que dans cette occasion. Les pierreries sont considérées comme de
370 I.6S DPnX RSI^ÏES.
deuil ; seulement, on les couvre de petits morceaux de gaze, c'est signe de douleur et de mortiflcation !...
Le pauvre d'Astorga faisait un grand vide : on parla de le remplacer daos la maison de la reine, elle ne le voulut point souffrir,
— Non, dit-elle au roi, il reviendra, il n'est pas mort, j'en suis sûre, je l'aurais vu. II me l'avait annoncé, un soir que Ton parlait de ces sortes de visites, et il n'y eût pas manque.
Cette excellente raisoA ûe pouvait manquer de réussir eu Espagne: elle se répéta à la oou 6t on la trouva parfaite.
Le moment de cet horrible auto^da-fë approchait ; la r^iine ne dormait plus, car l'idée de ce qu'elle devait mr l'obsédait comme un cauchemar. Le roi s'en alla sanselleà Araiyuez; elle devait^ suivant l'usage, se moïitrer triste et ne recevoir personne ; elle n'eut pas de peine à s'y résigner; les yeux ne lui séchèrent pas pendant ces jours de solitude.
Elle fît coucher dans sa chambre une des deux femmes françaises qu'on lui avait laissées , et ses nuits se passèrent à pleurer la France d*abord, à parler du duo ensuite. La fille de chambre, qui s'appelait Louison, dit à la reine que, si elle daignait l'y auto^ risep, elle saurait peut-être quelque chose du duo
d'Astorga; que, pour cela, il ne lui fallait que du courage, et qu'elle en aurait,
La curiosité de Marie-Louise fut, on le devine, fièrement exitée : elle accabla Louison de questions de toute sorte, et apprit par elle ce qu'elle, voulait savoir.
Un de laquais de la reine était familier de Tinquisition ; il aimait Louison et lui demandait de le prendre pour mari, ce à quoi elle ne voulait point consentir. Elle n'aimait en Espagne que la reine, et, n'y étan* venue que pour la suivre, elle ne voulait pas s'y former d'autres liens.
— Néanmoins, madame, ajouta-t^elle, je ne décourage pas cet homme, espérant en tirer quelques renseignements ou quelque protection ',^ on a besoin de tout dans ce maudit pays. Bien m'en a pris, car j'ai découvert ainsi beaucoup de choses, et je puis en découvrir en-* core davantage.
Elle raconta alors à sa maîtresse que les caveaux du palais correspondaient avec les cachots de l'inquisition, où son amoureux était souvent appelé par son service ; qu'il ignorait le nom des prisonniers, maie que, cependant, il croyait être sûr d'avoir aperçu le duc d'Astorga à l'un des derniers interrogatoires.
— Enfin, madame, il m'a promis, si je consentais à l'épouser, de me procurer une robe et un voile de fa-
milier et de m'emmener avec lui la première fois qu'il entrera dans les cachots ; je verrai moi-môme. Il faut que cet homme m'aime beaucoup, car il risque sa vie, madame.
— Tu m'aimes donc aussi, puisque tu risques la tienne, si tu mets ton projet à exécution ?
— Je voudrais l'y mettre dès ce soir, madame. Votre Majesté souffre, elle est inquiète, il me tarde de calmer cette inquiétude.
— Et si j'allais avec toi, Louise, que penserais- tu?
— Madame, je vous en conjure, n'en faites rien! s^ l'on vous découvrait! si le roi revenait plus tôt ! si la camarera-mayor entrait ici et ne vous y trouvait pas!
— Oui, je suis prisonnière, reprit tristement Marie- Louise. Dans ce misérable pays, la seule recluse, c'est la reine... mon beau Saint-Gloud, mes joyeuses courses, où ètes-vous?
Louison tâchait toujours de détourner la conversation lorsqu'elle s'engageait de ce côté; elle parla du duc, et l'imagination mobile de la reine passa du regret à la douleur.
— Iras-tu donc, Louison?
— J'irai, madame.
^ Il parait que ces prisons sont effroyables; autant vaudrait l'enfer. La duchesse d'Albuquerque en a en-
teadu raconter des détails qui font dresser les cheveux sur la tête; son père était alguazil-mayor.
— Qu'importe, madame! je serai forte, c'est pour vous. ^
Le lendemain, à la toilette, Louison trouva un instant pour dire à la reine qu'elle entrerait le soir au saint-office ; qu'à minuit, elle s'échapperait et qu'elle saurait bientôt à quoi s'en tenir.
— Ils interrogeront cette nuit les malheureux, madame ; je vais assister à la séance et je saurai tout. Le pauvre Philippe est très-inquiet, car, si on le découvre, nous sommes perdus tous les deux; il voulait retirer sa parole, je lui ai dit que je ne le reverrais de ma vie ; il m'a répondu qu'il aimait mieux mourir, et tout a été décidé. Priez pour moi, madame, et que jamais ce secret ne sorte de vos lèvres, au nom de votre salut éternel !
La reine n'avait pas besoin de jurer, elle eût étfe une infâme en perdant celte dévouée créature.
Elles se couchèrent à dix heures comme de coutume, et ne dormirent point. Lorsque onze heures et demie sonnèrent, Louise s'apprêta; elle avait gardé ses vêtements et vint s'agenouiller près du lit de sa maîtresse.
— Bénissez-moi, madame, dit-elle, et promettez-moi de ne point m'oubiler.
La reine fondait en larmes. x
— N'y va pas, ma fidèle servante, n'y va pas! n'expose point ta vie; ne te remets point entre les mains* de ces misérables sans vergogne ni pitié
— Tirai, madame, jlrai. Dieu est avec tnoi; je ne crains rien . îl s'agit de sauver un innocent, de satisfaire votre désir, est-ce que je puis reculer? Si je meurs martyre de ma bonne volonté, la sainte Vierge et vous vous souviendrez de moi. Adieu, madame! Votre main à baiser.
Elle baisa la main de la reine abimée de douleur, ouvrit la porte et disparut.
Un petit degré creusé dans la muraille conduisait de Tantichambre de la reine dans les. cuisines ; cette antichambre, précédant les cabinets, était déserte à cette heure; il s'y trouvait seulement un valet endormi. Louison passa sur la pointe du pied, trouva le degré, le descendit quatre à quatre et arriva dans le souterrain du château sans avoir rencontré personne. Elle savait qu'il en serait ainsi.
Une obscurité complète régnait partout, elle parvint à grand'peine jusqu'à l'endroit désigné par Philippe et qui était une sorte d'office derrière les magasins de la bouche du roi. Elle n'attendit pas longtemps et vit paraître. un homme vêtu de noir de la tête aux pieds,
rv
LES DfiUi RËINBS. 215
enveloppé d'une grande robe et la tête ceuverte d'Uii capuchon retombant comme un masque à barbe, avec deux trous pour les yeux seulement. Cet hommé*avait sur les bras un vêtement semblable aU sien. 11 s'arrêta à la porte et demanda à Louison d'une rôix tremblante si elle était toujours résolue.
— Toujours, répliqua la brave fille.
— Je vous fais donc le «acriflce de ma Yie; faites à là reine le sacrifice de la vôtre, recommandez vôtre àme à Dieu. Partons, et surtout ne me quittez pas.
Il jeta-6ur elle la grande robe noire, lui init la cein-
ture de corde, lui donna une torche pareille à la denne et lui recommanda de se tenir le plus possible dOTîère les autres, afin de n'être point remarquée. Us entrèrent dans un long couloir, puis dans un autre, et arrivèrent à une grille de fer par laquelle passait un vent très-froid et où ils entendirent dans le lointain de singuliers bruits.
Louison frissonna. 11 n'était plus temps de retourner eu arrière; deux ou trois hommes vêtus comme eux, arrivaient à la grille par le chemin qu'ils avaient pris; ils ne pouvaient plus reculer. Philippe frappa d'une façon particulière, prononça quelques mots dans une langue inconnue, et la grille tourna sur ses gonds.
Ils entrèrent dans un vaste souterrain où des pas
276 LBS DEUX REINES.
sonores retentissaient sous la voûte. Louison se serra contre son guide; leur torche éclairait seule ces ténèbres effrayantes.
— Suivez-moi bien attentivement, lui dit Philippe a voix basse ; ce chemin est rempli de pièges et de trappes pour défendre rentrée aux profanes ; si vous vous écartez d'un pas, vous, êtes perdue.
La pauvre fille n'avait pas une goutte de sang dans les veines; elle pria la sainte Vierge pour se donner du courage et marcha sur les traces de Philippe, jusqu'à ce qu'il la prévînt que le danger était passé.
— Maintenant, lui dit-il, avec des précautions infinies avant de nous rendre à la salle d'interrogation, nous allons marcher près de ce mur, où se trouvent ces portes alignées. Là sont les cachots; peut-être un heureux hasard nous apprendra-t-il ce que nous désirons savoir, et ce serait un coup de la Providence; ici, les dangers sont bien moindres pour nous, il n'y a que des geôliers et des subalternes; excepté le mot de passe, on ne nous demandera rien.
Ils entrèrent dans un long corridor où des bruits singuliers se faisaient entendre ; c'était comme des sanglots, des gémissements étouffés. Louison se soutenait à peine ; l'aspect de ce lieu de malheur était épouvan^
table; ils aperçurent deux hommes qui marchaiea^ doucement devant eux en^causant à demi-voix.
— Il ne sera point interrogé cette nuit, disait l'un ; j'ai ordre seulement d'entrer dans son cachot et de savoir sa dernière résolution ; selon ce qu'il répondra, on agira la haut.
— Vous accompagnerai-je?
— C'est inutile, continuez votre visite; le temps avance, il nous en reste très-peu pour tout préparer.
Ces deux hommes se séparèrent; celui qui venait de parler s'approcha d'une des portes, et mit la clef dans la serrure ; l'autre se perdit dans l'obscurité des corridors. On cessa bientôt d'entendre même le bruit de ses pas.
t; XIX
Un silence de mort, interrompu seulement par des gémissements étouffés, régnait autour d'eux. L'homme à la clef entra dans le cachot et en laissa, sans doute par mégarde, la porte ouverte. Philippe avait éteint sa torche ; il se tenait contre la muraille, où, très-probablement, il n'avait pas été vu. Une conversation s'engagea entre le geôlier et une des victimes; ils
s'approciierent davantage; la porte ouverte leur permettait de tout entendre. Après quelques mots, Louison serra le bras de son compagnon.
— C'est la voix du duc d'Astorga, murmura-t-elle: la Providence nous exauce ; nous allons tout savoir.
L'inquisiteur essayait d'arracher au noble jeune homme un aveu contre la reine ; il le menaçait de la torture et du supplice s'il continuait à se taire.
— Nous savons la vérité; nous voulons seuletaient l'entendre de votre bouche. N'a-t-ellp pas dit qu'en admettant le père Sulpicio comme confesseur, elle ûe lui avouerait jamais toute sa pensée et toutes ses actions?
— Je n'ai point connaissance de cela.
— Songez-y, duc d'Astorga, vous tenez en vos mains . votre vie ; l'aveu que l'on vous demande vous fera libre sur-le-champ; ou, si vous vous y refusez...
-^ Je ne puis dire un mensonge pour sauver ma vie, je ne puis accuser la reine alors qu'elle n'est pas coupable, et attirer sur sa tète les foudres de ce tribunal. Qu'on ne m'en parle plus.
— La reine n'a rien à craindre de nous, on vous l'a dit, on vous en a renouvelé la promesse solennelle ; parlez donc!
— Non.
— Eh bien» vous mourrez dans Timpénitence finale ; car vous mourrez avec un mensonge sur les lèvres. Nous savons que la reine a dit cela devant vous, devan* son nain et devant une autre personoe qui ne doit pas être nommée; sommes-nous bien instruits?
— Vous mentez !
Ce mot retentit jusqu'au cœur de Loùisou; elle trembla de voir le duc tiré à quatre quartiers, ainsi qu'on le faisait journellement, croyait-elle, dans ces cachots ténébreux *, elle n'entendit que quelques mots prononcés h voix basse par Vinquisiteur, puis il se retira, ferma la porte et s'éloigna dçins la même direction que celui qui le précédait.
— Mon Dieu, mon Dieu, ils vont le tuer! disait Louison. Est-il possible d'être aussi barbare 1 Us veulent qu'un serviteur trahisse sa maîtresse.
Elle pouvait à peine parler, tauw elle était tremiblante elle demanda à rentrer au palais.
^ Nous sommes plus heureux que sages, et von? avez raison. Je vais vous reconduire. Bénissons le ciol qui protège si visiblement notre entreprise.
Us retournèrent par où ils étaient venus et arrivèrent bientôt au caveau de l'offlce. Là, la brave filli' dépouilla la robe noire, dit adieu à Philippe, lui promit tout ce qu'il demanda pour s'en débarrasser, et
remonta près de la reine, qui Tattendait plus morte que vive ; son absence avait duré près d'une heure et demie. • Dèsqu'elleraperçut,lareine, qui s'était levée, courut au-devant d'elle et lui adressa dix questions à la fois.
— Eh bien, eh bien, sais-tu quelque chose?
— Je sais tout.
— Oh! dis, je t'en conjure! Mon Dieu! que j'ai souffert ! j'ai cru que tu ne reviendrais jamais.
Louison raconta ce qui s'était passé, ce qu'elle avait entendu . Marie-Louise l'écoutait avec épouvante, la sueur perlait sur son front en acquérant la certitude, de ce qu'elle avait soupçonné jusque-là; il lui sembla que tous les malheurs allaient fondre sur elle. Elle fit répéter deux ou trois fois, à Louison, les paroles de l'inquisiteur, et réfléchit quelques secondes.
— C'est une exagération d'honneur et de dévouement, dit-elle ; il faut qu'il avoue, il le faut, d'autant plus que c'est la vérité et que cela ne peut nous causer aucun dommage. Je n'ai pas deux partis à prendre, je le verrai, il le faut.
— Vous le verrez, madame! et où cela?
— Où tu l'as vu tout à l'heure; j'irai demain à ta place. Philippe ne t-a t'il pas dit que, si tu voulais retourner encore dans "ce lieu abominable, il t'y conduirait, puisque cela avait si bien réussi''
fN
— Sans doute, madame; mais vous! vous exposer ainsi ; c'est impossible ; je n'y consentirai jamais.
La reine pria, ordonna, pria encore. Louison fut inflexible ; -cette lutte dura le reste de la nuit; enfin, comme sa maîtresse la menaça de tout révéler au roi
et de s'en aller en plein jour près du grand inquisi-
teur, de s'avouer coupable et de donner ainsi à penser au monde qu'elle aimait le duc autrement que comme un ami, Louison consentit à lui obéir, pourvu qu'elle pût descendre avec elle et l'accompagner partout; sans cela, elle préférait subir les conséquences de son rafus.
Les choses s'arrangèrent mieux qu'on n'aurait pu le croire. Philippe, à son tour, se fit beaucoup prier; une forte somme, le désir de plaire à sa maîtresse et celui de sauver la vie du duc qu'il aimait fort, le décidèrent. Le rendez-vous fut pris pour le soir, au même lieu et de la même manière.
J'ai su ces détails de Louison elle-même. Madame la duchesse de Savoie la fit venir à Turin lorsqu'elle retourna en France, en quittant l'Espagne, et nous lu; fîmes raconter bien des fois les particularités et les mystères de ce.pays-là. La pauvre petite n'en parlait qu'en tremblant et faisait des signes de croix en envoyant des malédictions à ces horribles moines, qui
irv
28t LE3 DEUX REINEB*
gâtaient tout dans la plus belle contrée où Dieu ait permis aux hommes dliabiter.
Toute cette journée, la reine fut distraite, et si préoccupée, qu'elle n'entendit point ce qu'on Jui disait. La reine mère la croyait incommodée, elle répondit qu'elle 3'ennuyait de ne pas voir le roi. On la crut ou on feignit de la croire, ce qui se ressemble beaucoup en certains cas.
L'heure arriva; elle arriva lentement, comme toutes les heures attendues; la reine eut un moment de frayeur et d'Jiésitation ; elle faillit rester, mais elle pensa que ce noble seigneur allait mourir à cause d'elle et elle regarda comme son devoir de le sauver.
— Dieu m'a inspiré cette idée, c'est qu'il veut que je la mette à exécution, Il ne m'arrivera rien ; marchons!
Tout se passa comme la veille; Philippe attendait au môme endroit; il se jeta aux pieds de la reine et la conjura de rester, de ne point s'exposer aux vengeances du terrible tribunal. Elle ne voulut rien entendre ; il fallut la couvrir de la longue robe, la faire pénétrer dans cet antre de la superstition et de l'intrigue.
Lorsqu'ils furent introduits, Philippe conduisit luimême la reine à travers les détours du chemin; il la riade s'appuyer sur lut sans affectation, ainsi que I0
font les hommes qui marcbeut ensemble, et la couduisit à la galerie des cachots. Il connaissait maintenant celui du duc Chaque familier, à l'aide du mot d'ordre, pouvait se faire ouvrir. Les missions étant secrètes et connues seulement de celui qui les rece vait, le geôlier ne refusait point de donner la clef quand on prétextait d'un ordre supérieur.
— . Je risque beaucoup, ajouta Philippe; pourtant ji suis résolu à tout pour satisfaire Votre Majesté; j'ai fai< le sacrifice de ma vie , que Dieu la prenne, s'il le veut
Sur quelques mots prononcés tout bas h Toreille d'un gardien assis à l'autre extrémité de la galerie, la clei fut remise à Philippe. Le cœur de Marie-Louise battait à l'étouffer ; elle pénétra dans le cachot et aperçut, à la lueur d'une petite lanterne à peine visible, le malheureux d'Astorga assis auprèg d'une table de bois, n'efforçant de lire dans un livre de prières avant de se jeter sur le grabat où il devait dormir.
— Que me veut-on encore? demanda-t-il, J'ai dit mon dernier mot. Qu'on me laisse me préparer à la mort.
La reine était entrée seule. Philippe et Louison gardaient la porte, très-résolus tous les doux à la défendre au péril de leur vie, si on cherchait h la forcer, Marie^ Louise s'appuya contre la muraille à l'aspect de ce lieu épouvantable; un sanglot sortitide dessous sou capu<«
2H4 LES DEliX KEINES.
chon. Le duc se leva et courut à elle; il la soutint, elle allait tomber.
— Qui êtes-vous, demanda-t-il vivement, vous qui semblez avoir pitié de ma misère et de mon malheur? La pitié est étrangère à ce séjour; vous me trompez, sans doute, vous êtes un faux ami. C'est une nouvelle façon de me séduire; vous n'y réussirez pas. Vous ne ferez pas mentir un noble Castillan pour sauver sa vie.
— Homme généreux ! murmura la reine.
— Mon Dieu! cette voix, c'est un sortilège, c'est un piège du démon; laissez-moi prier, vous dis-je!
— D'Astorga, c'est moi! ne me reconnais-tu pas?
— Vous!... Elle!... Non, non, ce n'est pas elle, ce ne peut pas être elle.
— C'est moi, c'est bien moi, ne crains rien. Je suis venue te sauver, te délier de ta parole, te dire que tu dois avouer la vérité et que tu ne dois pas jouer ta vie pour une chimère d'honneur.
— Je ne sais pas si je dors, si je veille, si c'est vous, si c'est un songe! Mais, si c'est vous, au nom de Dieu, partez! ils peuvent venir, ils peuvent nous trouver ici, ensemble; alors, vous ne vous sauveriez pas; vous vous perdriez avec moi. Mais je suis un insensé ; ce ne peut pas être vous, c'est quelque effet de magie de ces misérables. Vade rétro /
LES DEUX REINES. t83
La reine comprit qu'elle ne le persuaderait \mx\l sans se découvrir tout à fait ; elle enleva d'un geste rapide son capuchon et son masque, et se montra à lui dans toute sa majestueuse beauté; il jeta un cri, étendit les bras et tomba à genoux devant elle, anéanti, sans force et sans mouvement.
— C'est moi, c'est bien moi, mon fidèle serviteur, je vous le répète, il n'y a dans ceci ni magie ni sacrilège; il y a une amie qui veut vous rendre au monde, à l'existence; il y a une femme reconnaissante de votre attachement et qui vous supplie de lui en donner une nouvelle preuve.
Le regard incertain du duc lui apprit qu'il doutait encore.
— Tenez, continua-t-eUe en ôtant de son cou une petite croix, tenez, voici le signe de notre rédemption, qui met les démons et les magiciens en ftiite ; cette croix vient de ma mère, je ne la quitte jamais; je Vous la donne, d'Astorga, pour qu'elle vous rappelle ce moment terrible et solennel, pour qu'elle vous encourage à m'obéir, à me rendre un fidèle serviteur, un ami; moi qui en ai si peu, et qui ai tant besoin d'en avoir, en ce pays qui n'est pas le mien, et qui ressemble si peu à ma France chérie !
Ainsi que cela arrivait toujours lorsqu'elle était
fS6 LES DEUX REINES. •
émue, la reine avait laissé la langue et les habitude? espagnoled; eUe parlait, comme Marie-Louise d'Orléans, le langage des jeunes années ; elle parlait avec son cœur, avec sa conviction. Le duc Técoutait dans une extase muette; il prit la croix qu'elle lui offrait, la baisa avec passion, la retint dans ses doigts crispés, et, fléchissant le genou devant la reine ;
— Madame, lui dit-il, au nom de votre honneur, de votre vie, quittez ces lieux. Tout est piège et danger autour de vous. Si vous êtes venue jusqu'ici, c'est que, par un motif que j'ignore, ils ont voulu que vous y vinssiez. Ils savent que vous y êtes, ils vous écoutent! quelque innoc^te que soit notre entrevue, ils vous en feront un crime, ils tourneront contre vous et contre moi les parples de bonté que vous avez dites. Je ne sais qui vous aura conduite dans ce cachot, car tout leur est instrument, car ils se seront servis du dévouement de ceux que vous aimez, pour vous entraîner, s'ils n'ont pas trouvé d'autre moyen. Ma vie entière ne suffira pas, si on me la laisse, pour payer ce moment que je dois à leur méchanceté et à votre généreuse sollicitude ; mais, si vous ne voulez pas que je meure, retournez au palais et ne le quittez plus; attendons le sort qu'on me destine, et, croyez-le bien, si je dois rendre aux hommBs la vie que Di^u m'a donnée,
son saint nom et le vôtre seront les deux derniers sur mes lèvres !
La reine pleurait en entendant ces paroles ; de belles larmes coulaient sur ses joues sans qu'elle songeât à les essuyer. Louison avança la tête par'la porte et la vit ainsi ; elle entra tout à fait.
— Il faut partir, madame ; Son Exellence a raison, nous ne sommes restés que trop longtemps. Philippe est transi de peur ; il dit que Ton va quitter la salle du jugement et que nous devrions déjà être loin ; il y va de sa vie et de la nôtre!
— Vous avez raison, dit Marie-Louise, et je m'oublie , j'oublie les périls auxquels je vous ai exposés, il faut partir. Allons ! adieu, duc, adieu ! que le ciel te garde et te protège. Jamais plus noble cœur n'a battu dans la poitrine d'un gentilhomme. Adieu ! nous nous reverrons, i*en ai la conviction, car Dieu est juste.
Louison lui jeta son capuchon sur la tête, pendant que le duc, agenouillé devant elle, baisait sa main. La fidèle servante l'entraîna, Philippe referma la porte et ils disparurent bientôt sous les ténèbres de la voûte.
Ils ne trouvèrent aucun obstacle sur leur passage, et même ne rencontrèrent personne. Ce silence et cette solitude dans un endroit ordinairement si habité à cette heure, où les familiers allaient et veûâleht pour
238 LES DBUX REINES.
les mteiTÔgatoires et les jugements, frappa Louison et la reiae. Philippe s'en montra tout aussi étonné qu'elles.
— Probablement, on juge quelque grand criminel dont la cause les intéresse et les retient, dit'-il.
— Vous n'avez donc aucun emploi particulier? dit Louison ; vous n'êtes donc obligé de vous montrer nulle part ?
— Tout à l'heure, je dois me montrer à la réunion, et là sera le danger si je n'y parais pas; hâtons-nous !
Une demi heure après, la reine était en sûreté dans son appartement.
Plus d'un mois s'écoula encore, avant le jour -fixé pour Tauto-da-fé. On ne parlait à la cour et dans Madrid que de cette magnifique cérémonie, qui devait être une des plus complètes que l'on eût vues depuis des siècles. On devait y brûler cinquante juifs, je ne sais combien d'hérétiques et de relaps ; on accourait de tous les coins de l'Espagne pour y assister; on ne trouvait plus à se loger, mcine à prix d'argent. Les fenêtres, les balcons, les gradins, même les toits et
ti
les cheminées, tout était loué et payé des sommes fabuleuses; on eût dit qu'une folie sanglante possédait ce peuple tout entier.
La reine n'entendit plus parler de son majordome. Malgré ses instances, le roi et la reine mère refusèrent d'en entretenir le grand inquisiteur. Marie-Louise fut plus hardie, elle reçut ce mystérieux et redoutable personnage et lui adressa des questions qui eussent coûté la vie à toute autre qu'elle.
11 lui répondit avec un profond respect, une grande déférence, mais sans dire un seul mot de ce qu'elle désirait tant savoir. Le sort du duc resta enveloppé dans les plus profondes ténèbres. Une circonstance vint augmenter les inquiétudes à cet égard : Philippe disparut deux jours après la visite de la reine au cachot, sans que personne s'en étonnât, sans qu'il fût possible de savoir ce qu'il était devenu.
Enfin, le soleil qui devait éclairer cette horrible journée se leva. La reine n'avait pas fermé les yeux de la nuit, et, lorsqu'elle se mit à sa toilette, elle demanda ses vêtements de deuil.
^ Madame, lui dit la dUchesse d'Âlbuquerque, je suis désolée de contrarier Votre Majesté; mais cela ne se peut pas. Le roi et la reine paraissent à l'auto-da-féen habit de gala; on vous en a préparé un que Votre
Majesté n'a pas encore porté et dont elle a choisi ellemême, l'autre jour, Tétoffe et les pierreries.
— Ah! s'écria-t-elle d'une voix brisée, c'était pour cela? Si je l'avais su!
Elle se laissa habiller sans résistance, mais sans y aider, sans jeter un coup d'oeil sur le miroir; elle pleurait doucement, comme une femme résignée à un grand malheur et qui ne peut l'empêcher, tout en en comprenant la gravité. Le roi vint la prendre; le brave Nada se colla à sa jupe et lui promit qu'il ne la quitterait pas. La camarera-mayor la soutint d'un autre côté, l'exhorta au courage et la consola un peu par de douces paroles. Elle se chargea, elle chargea les senoras de honor de tous les cordiaux, de tous les sels nécessaires, et le cortégQ se mit en marche, aux grands applaudissements de la foule ravie.
En descendant les degrés du palais, la reine aperçut, sur la dernière marche, le comte de Gharny, aussi pâle qu'elle. Elle le salua profondément, avec un air de désolation sur le visage.
— Ah! murmura-t-elle, il sait quelque chose; d'Astorga est son bienfaiteur, il vient le pleurer avec moi.
— Du courage, madame! lui souffla la camareramayor, du courage î voici le moment de l'épreuve.
Le lourd carmsse s'ébranla; on 'iiarciia au pas jus-
qu*à la place Mayor, où le bûcher était dressé et où les loges étaient préparées.
Quand la reine monta les degrés, il fallut la soutenir ; elle semblait elle-même la victime vouée au sacrifice, et elle entendit une femme du peuple qui la regardait, dire à sa compagne :
— Vois donc comme la Française est pâle î
— Je le crois bien, répliqua l'autre, on va brûler son galant, le duc d'Âstorga.
— C'est trop juste ! on devrait brûler tous les galants et tous les hérétiques.
Après cette sage sentence, elles reculèrent devant la hallebarde d'un garde wallon qui les repoussait.
Le roi prit place, la reine s'assît à son côté; elle salua machinalement cette foule qui poussait des hour ras frénétiques; elle n'agissait plus que comme une machine mue par des ressorts et par la volonté deî autres. Elle s'assit parce que le roi s'assit ; elle regarda sans voir ; cependant, lorsqu'elle aperçut les instru ments du supplice, elle poussa un gémissement sourd et baissa la tête.
L'horrible tragédie commença alors; les condamnés défilèrent sur deux rangs devant la cour, comme une armée que l'on passe en revue» tous vêtus d'une ma
nière de sac que l'on appelle un smirbenito. lis étaient
rv
-92 LES t)Ei:X REINES.
tout noirs avec des flammes et des diables rouges peints sur la poitrine et dans le dos. Ceux qui devaient être brûlés avaient les flammes en haut; ceux qui devaient être torturés et n'en point mourir, les avaient • en bas ; ceux qui n'étaient là que pour figurer n'avaient que les diables. Nul indice, nulle indication, pas de nom, impossible de savoir qui recouvrait ce cacpuchon couleur de feu, quel malheureux souffrait sous ce masque hideux. La reine eût voulu en détourner ses regards; une horrible fascination semblait les attacher sur eux. Elle eût voulu percer cette enveloppe et chercher les traits si nobles de son majordome parmi ces visages défigurés par la torture et par la crainte de la mort. Quelques-uns de ces malheureux se traînaient à peine; d'autres marchaient résolument et la tète haute; il y en avait d'incapables de se. traîner et que les confesseurs soutenaient ; enfin, rien de plus triste et de plus épouvantable que cette procession, qui, cependant, faisait battre des mains à la foule et éveillait l'intérêt de tous ces ignorants qui croyaient glorifier Dieu en détruisajit ses créatures !
Après la procession eut lieu la lecture des jugements, que personne n'entendit ; puis l'exécution commença.
Je ne vous ferai pas la description d'une horreur que je n'ai jamais vue, grâce à Dieu! et que l'imagination
peut se représenter. Ces détails me répugnent, ils navrent Fâme! Le supplice dura toute la journée, et pas un spectateur ne quitta la place. On riait, on mangeait, on buvait; on faisait des gorges chaudes des grimaces du patient ; on applaudissait ceux qui mouraient bien, on multipliait les signes de croix lorsque ces misérables blasphémaient. C'était une scène que le tableïiu du plus hardi et du plus savant peintre ne représentera jamais.
La reine voulut plusieurs fois se retirer ; elle succombait à l'inquiétude et à Thorreur; on la fit rester à sa place, presque de force, et, à la fin, elle ne vivait pour ainsi dire plus ; la tête baissée sur sa poitrine, elle ne parlait plus, elle ne sentait plus; chaque victime qui tombait lui arrachait seulement un cri d'angoisse ; elle s'appuyait sur la duchesse d'AlbUquerque, qui, en cette circonstance, se montra aussi bonne qu'in telligente. Si elle eût eu à son côté la duchesse 'de Terra-Nova, elle en serait certainement morte.
Tout finit cependant, et le soleil arriva à son déclin. La nuit descendit. On éteignit le bûcher. Tout était fini ; le roi et la reine purent remonter en carrosse et s'éloigner de cette place maudite. Marie-Louise se sentit renaître. Elle retrouva la faculté des larmes et en répandit d'abondantes. Le roi, qui l'aimait à sa ma-
nière, essaya de la consoler par des banalités religieuses.
— Quant à ce pauvre d'Astorga, disait-il, j'ai, malgré tout, bon espoir; je ne croirai jamais qu'ils aieat fait mourir un grand d'Espagne sans m'en avoir prévenu ; c'est déjà beaucoup de l'avoir emprisonné.
La reine ne se rattachait à aucune espérance; elle avait entendu un cri déchirant parmi tous ces cris, un cri qui retentissait à son oreille comme le glas funèbre, et ce cri, elle avait cru le reconnaître.
— Non ! non ! répétait-elle, il est mort !
En ce pays, * dont les singularités ne se peuvent compter, nul ne s'étonnait de voir la reine regretter tout haut un homme dont l'amour pour elle était connu. Ces amours chevaleresques étaient et sont encore fort communs en Espagne ; on les approuve, on les avoue, on s'en glorifie ; car rien n'est plus innocent, rien n'est plus noble et plus héroïque ; c'est digne du temps des paladins en France; et, par cette bonne régence surtout, nous en ririons bien, j'en réponds I
Lorsque la reine rentrait de la promenade ou d'une de ses courses dans les couvents,- son majordomemayor l'attendait en bas d'une montée et lui donnait la main, après que son premier écuyer l'avait aidée à descendre de carrosse . Ce jour - là, elle se sentit
PTs
tellement incapable de marcher seule, qu'elle s'appuya non-seulement sur le marquis de las Balbazu, mais encore sur la duchesse d'Albuquerque, qui continua son œuvre de charitév
Au moment où elle allait franchir le premier degré, elle sentit une main tremblante remplacer celle de son écuyer; elle entendit une voix émue lui demander ses ordres; elle leva les yeux et rencontra le regard du duc d'Astoi^, pâle, maigre, défait, mais toujours beau, toujours charmant. Elle resta frappée sous le coup, jeta un cri et se trouva mal; il fallut la transporter dans son appartement. La joie avait été trop soudaine; après les épreuves de cette journée, elle n'avait plus la force de la supporter.
Le bruit se répandit, dans le palais, du retour du majordome-mayor et de l'évanouissement de la reine. On en parla jusque dans les cuisines et avec diverses manières de voir les choses, bien entendu. Cependant la reine fut généralement plainte et le majordome félicité. En Espagne, les amoureux ont presque toujours raison.
D'Astorga avait tout deviné. La politique de l'inquisition et du vieux parti espagnol était de ménager la reine, tout en se réservant des armes contre elle. On voulait ressayer d'abord. Toute Française qu'elle était.
elle était si jeune, qu'on espérait la façonner selon les vues de cette intrigue ; et puis elle pouvait avoir des enfants; c'était un avenir à diriger et à faire.
Le roi l'aimait fort ; on le conduirait absolument par elle, si elle voulait s'allier avec cette respectable compagnie. Le plan fut donc arrêté de FefErayer premièrement, de lui montrer ce que l'on pouvait faire et de lui dire qu'on ne l'avait pas fait par considération pour elle, afin de ne pas se déclarer ses ennemis.
De là l'arrestation du duc d'Àstorga ; de là le renvoi de la camarera-mayor presque aussitôt qu'elle l'eut demandé et la nomination de la ducbésse d'Albuquerque, à laquelle on fit sa leçon de douceur.
Philippe était un agent; il fallait attirer la colombe dans le piège, il fallait avoir la preuve de sa présence dans le cachot du duc, le jour où l'on voudrait inventer une intelligence entre eux; on leur fit donc, ainsi qu'on l'a vu, le champ libre et la place facile; rien ne s'opposa à leur passage , préparé d'avance. L'amour du duc, son habitude delà cour et des intrigues de ces misérables, l'éclaira, ainsi qu'on Ta vu. Louison, de bonne foi trompée, conçut les mêmes soupçons que lui ; la disparition de Philippe acheva de l'éclairer.
L'émotion de la reine, émotion bien naturelle et que la surprise aurait pu causer seule, fut prise en note avec
LRS DEUX REINES. 297
le reste ; ceux qui ont la puissance pour le mal, savent en user bien mieux que les bons ne se servent du bien; aussi le mal triomphe-t-il presque toujours en ce monde.
Le lendemain, tout reprit dans le palais son ordre accoutumé. La reine dut reparaître à la messe, aux offices, au dîner du roi, aux couvents; elle eut les mêmes plaisirs^ elle eut la même existence. Quand on pense que leurs joies de carnaval consistaient à se jeter à lu tête des œufs argentés remplis d'eau de senteur ! Le pauvre peuple espagnol est si maigre, si abattu, si misérable, qu'il n'a pas même ]a force de s'amuser. Le roi avait la passion du jeu de joncbets, et la reine y jouait avec lui des journées entières, à perdre ou à gagner une pistole. Du reste, pas une fête, pas un baK pas un menuet, pas une cbanson! A dix-sept ans! Et cette perspective pour toute sa vie, avec un mari qu'on ne peut aimer!
La reine avait pris un peu de goût aux courses qu'elle faisait à Aranjuez, charmante résidence des rois d'Espagne, la seule qui pût lui rappeler un peu celle où elle skvait passé son enfance. C'est un joli lieu où se trouvent les deux choses qui manquent absolument en Espagne, c'est-à-dire des arbres et de l'eau. Le Tage et la Guadarana coulent à l'entour; mais ces rivlAres-là,
n'ont pas un verre d'eau à donner aux voyageurs ; encore cette eau est^Ue trouble.
L'été, on ne peut demeurer à ÀraQJuez ; il y vient des fièvres pestilentielles; à peine y peut-on passer quelques semaines au printemps et en automne. L'été, il n'y reste que les chameaux, dont il y a un baras, et les chameliers, qui n'y demeurent guère.
Ces voyages de la cour offraient, comme toutes les choses eu cette Espagne, des circonstances partions lières et bizarres. Ainsi, toutes les dames, excepté la reine, portent par-^dessus leurs habits uixe espèce de veste de velours, ou vert ou incarnat, brodées en or ou en argent ; elles appellent cela des mantilles et s'enve* loppent le visage à volonté, de manière à ne pas être re* connues. Leurs galants galopent à côté des carrosses; ils sont là incognito, avec des bonnets qui retombent sur leur figure, de sorte cpie tout le monde se connaît et que personne ne se voit; c'est là le bel air.
La reine, escortée de tous ces masques, s'en alla donc une fois à Aranjuez, où le roi et la reine mère étaient aussi. Les confesseurs n'y manquaient pas,. Mais, depuis quelque temps, le père Sulpicio se relftchait de sa rigueur et parlait à la reine un langage plus humain, ce dont elle ne se montrait point juchée.
On était dans we sallede verdure, au milieu des dix ou douze avenues qui précédaient la maison d^une lieue ; il s'y trouvait une de ces fontaines flamandes dont les statues jettent de l'eau et inondent ceux qui en approchent; on prenait du chocolat et des confitures et on causait. Mademoiselle de Villars était présente et louait beaucoup cette maison et ce jardin.
— Oui, dit étourdiment la reine, ils me rappellent un peu Saint-Gloud, où l'on donnait de si belles fêles.
— A Aranjuez, on n'en donne pas, poursuivit la reine mère en riant; n'est-ce pas ce que vous voulez dire, ma fille?
— Madame, c'était seulement un souvenir.
— £t vous voudriez bien voir une fête, n'est-ce pas?
— Si le roi voulait..., répliqua-t-elle avec hésitation.
— Le roi veut bien, répondit celui-ci ; mais il ne le peut pas ; la misère de mon peuple est trop grande. Mais je ne défende pas qu'on t'en offre; au contraire, je t'y accompagnerai volontiers,
— Sire, s'écria le duc d'Astorga prévenant plusieurs grands qui se disposaient à parler, Votre Majesté daignera*<t-6lle me permettre d'être le premier?
— J'y consens, Astorga ; tu as un beau palais à Madrid, et tu pew( donner une belle fête. La reine verra qu'en
soc LES DEOX REINES.
Espagne, nous savons, comme en France, être magnifiques et fastueux quand nous voulons.
— Ce n'est ni la magnificence ni le faste qui manquent en Espagne, répliqua la reine.
— Qu'est ce donc?
— C'est la gaieté, sire; Tun de nos paysans de l'Ilede-France est plus amusant que tous vos bouffons.
— Même Nada? ajouta le roi, qui était de bonne humeur et qui prit fort bien Fépigramme.
— Nada n'est pas Esp^nol.
— Non, Nada est Polonais, et il ne reverra jamais son pays, poursuivit le nain avec une petite mine triste qui fit rire l'assemblée.
— Pauvre Nada! je le plains bien, continua la reine. Elle avait tout à fait, ce jour-là, le mal du pays. Le
roi, heureusement pour elle, n'entendit pas ces derniers mots. Le duc et Nada ne les laissèrent pas tomber, et le premier l'en remercia en baisant le^bas de sa robe.
La fête du duc d'Astorga fut donc décidée ; il pria le roi et la reine d'en fixer le jour.
— 11 te faut le temps de faire lés préparatifs, dit le roi; nous t'accordons six semaines; mets à profit ce délai ; nous nous en rapportons à ton bon goût et à ta générosité.
Aussitôt, plusieurs autres grands implorèrent la fa-
LES DEUX REINES. 30t
veur accordée au duc d'Astorga, et la reine eut en un instant sept ou huit fêtes en perspective.
La cour quitta Aranjuez deux jours après, et tout Madrid fut bientôt en rameur en apprenant quelles magnificences allaient déployer les seigneurs pour fêter leur reine.
Les tailleirrs, les brodeuses, les joailliers n'eurent plus un instant de repos; le roi avait déclaré qu'il ne voulait rien voir que de neuf en cette circonstance ; lui et toute la courmettaient un amour-propre national à montrer à la reine de quoi ils étaient capables. Le palais d'Àstorga accaparait tous les ouvriers de la ville. L^entrée en était scrupuleusement interdite, et nul avant Sa Majesté ne devait pénétrer ce mystère.
Ce palais, un. des plus beaux de toute l'Espagne, contenait une quantité infinie de richesses et de curiosités. Des tableaux, des objets d'art, des meubles magnifiques. Les jardins étaient célèbres par leur étendue et par leur arrangement; Le Nôtre en avait envoyé le plan au père du duc actuel, et celui-ci les avait embellis d'une ménagerie plus complète que celle du roi et des fleurs les plus rares de tous les pays.
Avec beaucoup d'argent, un goût merveilleux, la volonté de- créer des prodiges et des ouvriers adroits
302 LES DEUX REIIIES.
pour exécuter ses yolontés, le duc d'Astorga devait réussir complètement. U créa une féerie. Lorsque les portes furent ouvertes, le jour de la fête, lorsque les premiers convives pénétrèrent dans ces lieux enchantés « des chs d'admiration éclatèrent de toutes parts.
Les salles du rez-de^haussée étincelatient de mille bougies; des tentures entièrement neuves en brocart d'or et d'argent, des meubles tout nouveaux assortis, des tableaux des premiers maîtres ; une prodigieuse vaisselle fabriquée exprès pour ce jour*là, et tout ce qui devait servir à la reine était en or massif marqué à ses armes. Des fleurs des tropiques, des fleurs de France surtout, garnissaient toutes les pièces. Des fontaines d'eaux de senteur, retombant en jets d'eau et en pluie, rafraîchissaient l'air du mois de mai, déjà brûlant en Espagne.
Ii6s jardins étaient illuminés à la manière des jar* dins de Venise, avec des lanternes de papier de couleur ; une prodigieuse quantité de fleurs, d'arbustes odorants embaumaient les bosquets et les charmilles. Des pièces d'eau improvisées réfléchissaient les lumières, et, sur la plus grande, un feu d'artifice devait être tiré.
Enfin, depuis le plus petit détail jusqu'au plus grand, tout avait été vu, prévu, soigné; le duc avait tout com*
posé, tout ordonné lui-même; il voulut que cette fête rappelât h la reine cette patrie qu'elle avait perdue et qu'elle aimait tant, au risque de mal faire sa cour au roi et à la reine mère.
Le portrait de Louis XIV, celui de Monsieur, des deux Madame, celui des sœurs, du frère de la princesse, tenaient la place d'honneur dans les salons.
Des vues de Saint-Gloud, de Yers^ailles, de Fontainebleau se trouvaient dans toutes les pièces; tous ces tableaux peints par les premiers artistes. Le duc les avait couverts d'or pour les acheter.
Dans une autre pièce, comme sur un autel, le portrait de la reine Marie^Louise était placé entre celui du roi et celui de la reine mère; un bouquet de pierreries d'un prix fabuleux, dans un vase d'or garnide perles, était sur cet autel au pied du tableau, et deux cassolettes d'or, semblables au vase, Brûlaient incessamment un encens précieux comme devant une madone.
Pour faire montre de tant d'idolâtrie, le duc méritait certainement le cachot d'où il était sorti, et dans toute autre occasion on n'eût pas manqué de le lui faire sentir.
A l'heure prescrite, Leurs Majestés arrivèrent, La reine jeta autour d'elle un coup d'oeil ravi; depuis si
304 LES DEUX KETNES.
longtemps elle n'avait respiré l'atmosphère d'une fûlc!
— Ah! que c'est beau! s'ècria-t-elle éblouie.
Elle était elle-même une merveille de beauté, et sa parure répondait aux splendeurs qui l'entouraient.
Sa robe de brocart d'argent avait des fleurs roses rebrodées et rebrochées d'or. Elle avait dans ses cheveux des roses de rubis et de brillants , et des lis en perles d'Ophir ; son collier, ses pendeloques composées de rubis, de perles et de diamants, étaient dignes de la souveraine de tant de royaumes. Elle portait au sommet de la tête une petite couronne royale, fermée, qu'on ne pouvait regarder. Son air, son port, sa démarche, toute sa personne répondait à cet éclat; la fête et la déesse étaient dignes l'une de Tautre.
En apercevant les portraits de sa famille, les vues de tous ces lieux chéris où elle ne devait plus retourner, ses yeux se remplirent de larmes; elle laissa tomber ses mains en signe de découragement et murmura :
— Merci, merci, oh! mon cher d'Astorga, de me les avoir rendus un instant!
Le roi et la reine mère froncèrent les sourcils; cependant ils ne donnèrent aucun signe de mécontentement.
Leurs Majestés ouvrirent le bal ensemble. La reine ne peut danser qu'avec les infants, et, comme il n'y
en avait aucun, lorsqu'elle eût fini ce passe-pied et qu'elle eut rendu un menuet au roi, elle ne dansa plus ; elle se promena longtemps ; elle voulut tout voir, entrer dans toutes les pièces, parcourir les jardins, admirer les fleurs, qu'elle aimait passionnément. En sa qualité d'hûte et de majordome-mayor, le duc d'Astorga la conduisit, recevant partout ses éloges, ses remercîments, et ne se permettant pas un mot que le respect le plus profond n'autorisât^
On servit le souper sous une tente magnifique, comme jetée dans de grands arbres et dont les plis se retenaient par des glands de perles fines. Rien ne peut égaler la somptuosité de ce repas; le service et les mets, les vins, tout était unique ; on avait fait venir des cuisiniers français, tout était disposé à la française ; on se fût cru à Versailles. Une musique délicieuse et cachée semblait descendre des nues ; le duc avait imaginé de placer un orchestre à la cime des grands marronniers, dissimulés par le feuillage; il était assez près pour qu'on n'en perdît rien, assez loin pom* ne pas gêner.
D'Astorga servit lui-même Leurs Majestés, qui soupèrent seules à leur table ; une infinité d'autres ' tables étaient disposées à l'entour, où les dames furent placées et où les seigneurs les servirent. Tout
irv
était à profusion; il ne se vit jamais rien de mieux réussi.
Lorsqu'on se leva de table, après un peu de repos dans un autre pavillon, le roi et la reine furent conduits à une tribune d'où ils devaient voir le feu d'artifice, qui répondait au reste.
A deux heures du matin, Leurs Majestés se retirèrent ; le duc les conduisit jusqu'à leur carrosse, suivi de ses gentilshommes, de ses officiers, de ses pages et de plus de deux cents laquais à livrée.
A peine la reine était-elle partie, que des huissiers vêtus de noir avec un chapeau à plumes, se répandirent dans les salles, dans les 'bosquets et dans les j^dins ; ils dirent à ceux qui restaient que le duc leur faisait ses très-humbles excuses, mais que la fête était donnée pour Sa Majesté la reine, et que. Sa Majesté la reine étant partie, nul ne devait rester après elle, que la fête n'existait plus. Ils firent ainsi partir tout le monde; le duc resta seul avec les gens de sa maison, qu'il fit appeler tous dans la galerie. Lorsque les majordomes lui eurent assuré que tous étaient réunis, qu'il n'en restait ni aux. cuisines, ni dans les communs, il leur ordonna à tous de quitter l'hôtel, et, quoiqu'il arrivât, de n'y point rentrer, à moins qu'il ne les appelât.
Le majordome lui fit observer que beaucoup de choses pourraient être perdues ou dérobées, et qu'il n'en répondait point, du moment qu'il leur défendait de les enlever.
Le maître ne voulut entendre aucune observation, disant qu'il n'était pas besoin de ranger, que tout se trouvait fort bien ainsi. Comme il trouva qu'ils ne s'en allaient pas assez vite, il les poussa dehors, leur ordonna de passer le lendemain chez son intendant pour y chercher une gratification, à la condition qu'ils se sauveraient promptement et que ceux qui resteraient en arrière n'en auraient point,
U n'eut pas besoin d'insister davantage; en un instant ils furent dehors; il les vit se presser, et, quand le dernier eut disparu, il donna ordre au suisse, le plus vieux de ses serviteurs, de fermer les portes et de venir lui parler; à quoi celui-ci obéit sur-lechamp.
— Nulfez, lui dit-il, tu as vu naître mon père, tu m'as porté dans tes bras; je sais que tu es un fidèle domestique et que l'on peut compter sur toi; tu n'ignores pas que je suis l'esclave passionné de la reine, que je lui ai déyoué ma vie et que je n'existe que pour la servir. Ëll^ a daigné accepter la fête que je lui ai offerte ; j'ai dû remplir ma maison d'objets qui
n'avaient été vus par aucune autre, qui n'avaient servi à aucune autre; par la même raison, ce qui lui a servi une fois, ne peut plus servir après elle. J'ai résolu que tout serait brûlé, et j'y vais mettre le feu moi-même.
— Est-il possible, monseigneur? s'écria le suisse épouvanté.
— Autrefois, un seigneur amoureux d'une reine d'Espagne, lui donna une fête et mit le feu à sa maison pendant qu'elle y était, afin d'avoir le droit de la sauver et de la serrer dans ses bras. C'était, selon moi, lui manquer de respect, et ce n'est point là ce que je veux faire. Un si grand bonheur est au-dessus de mes espérances; d'ailleurs, je le croirais acheté trop cher par la frayeur inspirée à la reine et par la violence que j'exercerais sur sa volonté.
— Monseigneur, monseigneur, ne détruisez pas le palais de vos pères, je vous le demande à genoux !
— Ce palais a reçu aujourd'hui le plus grand honneur auquel je puisse aspirer; il ne le recevra pas une seconde fois; il n'a donc plus besoin de rester debout; tu vas sortir comme les autres; tu vas me confier les clefs ; je sortirai ensuite et je fermerai les portes de façon que nul ne puisse donner de secours. Toute ma joie sera de voir les flammes de ce bûcher élevé à mon chaste amour, à ma belle idole. Allons, va !
rv
Sous prétexte qu'il avait besoin de toutes les pièces pour les préparatifs, le duc avait fait enlever tout ce qui ne lui appartenait pas, tous les effets de ses gens, et les avait l'ait transporter dans une autre maison à lui, à l'autre bout de la ville, avec les papiers de famille, les chartes et les joyaux. Le suisse n'avait donc rien de plus à perdre que les autres. 11 supplia encore le duc, mais en vain, et fut obligé de lui remettre les clefs qu'il demandait et de sortir suivant ses ordres.
Dès que le vieillard eut disparu, le duc prit une torche, il s'approcha des draperies et vit bientôt la flamme serpenter autour du plafond ; de là, il courut au jardin, mit le feu à la tente, au linge de table, aux arbres de jardin, puis à ceux de la cour pour former une barrière autour de la maison, isolée au milieu de ce vaste parc, qui fut bientôt tout en flammes.
Satisfait de son œuvre, il sortit doucement, regai'dant sans regrets ce palais de ses pères, ces richesses accumulées par tant de générations, et dont il ne resterait plus que des cendres. Il ferma les portes derrière lui, rejeta les clefs en l'air pour qu'elles retombassent au milieu du brasier qui se confondait encore avec Fillumination ; ensuite, il tira son épée et se plaça devant cette porto, pour en interdire l'entrée à tous secours.
I/incendie couva d'abord ou plutôt s'étouffa sous le feuillage et dans les appartements ; à cette heure, tout dormait ; le quartier, mis en rumeur par la fête, était dans son premier sommeil ; on ne s'aperçut des premiers ravages du fléau que lorsqu'il ne fut plus temps d'y remédier. Le duc avait bien compté là-dessus, et il espérait en cette ignorance; la foule n'en accourut pas moins en jetant des cris et déplorant cet horrible malheur et s'efforcant de le réparer.
— Merci, bonnes gens, dit le majordome-mayor aux premiers qni se présentèrent, merci, il n'est besoin de rien. C'est moi-même qui ai brûlé ma maison et je ne veux pas qu'on éteigne ce feu, allumé pour célébrer l'honneur que ma maison avait reçu. Allez, passez, et prévenez ceux qui vous suivent ; je suis en sentinelle, je ne souffrirai pas que mon seuil soit violé ; d^aîUeurs, il n'est déjà plus temps.
Ces étranges paroles se répétèrent, elles parvinrent jusqu'aux oreilles des alcades et des magistrats, réveillés en sursaut par cette affreuse nouvelle que le palais d'Astorga brûlait. Aucun n'y voulait croira; ils s'approchèrent à grand'peine, tout en donnant leurs ordres, que quelques-uns exécutaient. Enfin ils se trouvèrent en face du duc, dont la contenance les arrêta.
Aïême en entendant de sa bouche Parrèt inconcevable qu'il prononçait sur sa demeure, ils n'y pouvaient pas croire; ils essayèrent de le forcer, il mit ia pointe de son épée en avant et les menaça.
— Je défends mon bien, leur dit-il, et vous ne me violenterez pas.
Pendant ce temps-là, la maison brûlait*, elle brûlait si bien, que la toiture s'écroula avec un bruit épouvantable et que la flamme en monta jusqu'aux nuées.
Le jeune fou s'écarta alors et dit aux alcades :
— Entrez si vous voulez, maintenant.
Us firent jeter la porte en dehors, puisque Ja clef ne se trouvait point; on se vit en face d'un cordon de feu brûlant tout autour de la cour. Impossible de pénétrer plus avant. Le duc avait bien pris ses me3ures.
En quelques instants, tout fut consumé.
Ces richesses, ces trésors, ces magnificences, ces tableaux, tout ce qu'il avait rassemblé avec tant de peine et d'argent, il n'en restait pas vestige !
C'est d'un insensé, mais d'un insensé sublime, n'estiV pas vrai? Si un homme m'eût aimée ainsi, j'aurais eu, je l'avoue, grand'peine à lui résister.
En France, on n'eût point laissé brûler ce palais, même par la volonté du propriétaire ; on eût bel et bien enlevé de fore rinccndiairo Pt l'.»;i fût entré cJiez
Ma LES DEUX REINES.
lui; mais, en Espagne, et dans ce temps déjà recu^, qui aurait osé porter la main sur un grand et le contredire?
Tant il y a que le superbe palais d*Astorga disparut pour jamais.
Le même jour, tout Madrid retentit de cette splendide galanterie. La reine en fut instruite par Nada, qui n*eut garde de laisser perdre un pareil trait et qui s'en vint tout glorieux le raconter à Marie-Louise.
— Est-ce possible Nada? ne rôves-tu pas? quoi! ce palais de fée, ces magnificences, tout cela n'existe plus! il a tout brûlé!
— Tout bi*ûlé, lui-même, afin que ce qui avait servi à Votre Majesté ne servît plus à personne, madame.
— Je ne puis le croire, je ne le croirai pas.
— Vous le croirez quand toute l'Espagne vous le répétera en exaltant cet amour sans pareil.
— Noble d'Astorga!
— Comme il vous aime, madame!
La reine demeura songeuse et ne répondit pas. Cet amour qui se prouvait de toute manière, commençait
à toucher son cœur. Elle ne le partageait pas encori', mais elle était heureuse, mais elle était fière de Tinspirer. Elle rendait pleine justice à cet admirable caractère, à cette beauté, à cette bravoure, à cette intelligeance, àces qualités brillantes et solides, sans égales en Espagne, en Europe, peut-être.
Elle accueillit cette pensée si voisine de la faute :
— Ah 1 si je pouvais l'aimer, si cela m'était permis ! Le regret est déjà une souillure sur cette chose si
fragile qu'on appelle la vertu des femmes.
Lorqu'elle revit le duc, elle ne put s'empêcher de rougir beaucoup. Elle le regarda avec un angélique sourire et ne^iui parla point de ce qu'il avait fait; elle ne voulait pas le louer, bien entendu, et ne se sentit pas le couragô/d'exprimer un blâme.
Il seHint devant elle avec le même respect qu'à l'ordinaire et fit son service avec la même simplicité, la même bonhomie^ si ce mot nouveau peut s'appliquer à cette circonstance.
Le roietlareiue mère n'imitèrent pas Marie-Louiso. Le roi dit assez sèchement que le duc aspirait à la gloire de celui qui brûla le temple d'Éphèse.
— Vous avez fait une grande perte, ajouta la reine mère.
— Je n'ai rien perdu, madame; tout ce qui était
dans ma maison appartenait désormais à Vos Majestés qui avaient daigné y paraître.
— Alors, c'est nous qui avons perdu, reprit sèchement la douairière en lui tournant le dos.
La cour tout entière était en émoi de cette incroyable action. On n'osait se prononcer ; les jeunes seigneurs et les jeunes dames étaient dans une admiration enthousiaste; les vieilles femmes se partageaient en deux camps. Celles qui louaient et celles qui blâmaient. Les indulgentes se rappelaient leur jeunesse. La duchesse de Medina-Sidonia avouait franchement, que, si un de ses galants d'autrefois eût été capable d'un pareil trait, il n'eût pas soupiré en pure perte. La duchesse de Terra-Nova et sa séquelle, aidée de tous les vieux seigneurs, chantaient en psalmodiant sur tous les tons :
— Ah! si le feu duc d'Astorga revenait au monde, que dirait-il en voyant consumer les richesses amassées depuis le déluge dans son palais!
Le déluge me semblait surtout admirablement à sa place à propos du palais d'Astorga.
Le duc laissa dire et il fit bien. Pour compléter son œuvre, il ordonna qu'on laissât entrer tous les pauvres de Madrid et qu'eux seuls eussent le droit de chercher dans ces débris, où se trouvaient quantité de pierreries,
LES DEUX flEINGS. ' 315
tant d'or et d'argent. Ils se ruèrent sur ces bribes et se battirent malgré les gens du duc, qui s'efforg^ient de les apaiser. 11 fallut aller chercher la garde dç la ville, et alors ce devint un pillage. Toute l'autorité des alcades, même celle de M. d'Astorga, ne parvinrent pas à les séparer; la canaille tint bon et elle eut ce qu'elle voulut de ces dépouilles,
D'Astorga perdit là des sommes immenses, des tré^ sors inestimables. N'était-il pas un peu fou? C'est possible; ne l'est-on pas quand on est amoureux? 1/amour est une folie douce quelquefois, cruellement douloureuse presque toujours.
Cet amour pour la reine qui faisait faire de si fzrandes choses, devint non-seulement une folie, mais encore une maladie qui se gagna. Les jeunes seigneurs envièrent cette situation de d'Astorga, 'devenu le galant en titre de la reine sans que personne le trouvât mauvais, et ils se mirent en tête de l'imiter. Mais, pour
cela, il fallait avoir son caractère, son mérite et ses
grandes qualités. 11 n'est pas aisé de jouer avec le feu sans se brûler; parmi les jongleries, c'est la plus diffi* elle; il n'est pas de baladins qui y réussissent. Jugez ilonc si l'amour, la plus brûlante des flammes, est plus aisé «t manier.
Une grande aventure s'ensuivit, il faut bien la ra
:î16 les DEIX REINES.
conter; elle n'est pas si belle que celle de ce pauvre d'Astorga; mais chacun fait ce qu'il peut.
Après cette fête unique j ceux des grands qui devaient en donner, firent leurs excuses à Leurs Majestés et les prièrent de trouver bon qu'ils ne missent pas le feu à leur maison lorsqu'ils l'auraient quittée. Ils n'étaient pas assez riches pour se donner le luxe de la rebâtir, ainsi que le faisait d'Astorga, sur un plaa plus merveilleux.
On rit beaucoup à la cour de ces précautions économiques ; celui qui rit le plus fort fut le comte de Montorei, fils du marquis de Hierro, ambassadeur de Leurs Majestés catholiques à Rome. Cette maison,- ruinée par des pertes et des dépenses, n'espérait que dans la bonté du roi. Le marquis de Hierro demandait son rappel; sa femme, belle et charmante, fondait en larmes aux pieds de son naaître pour l'obtenir ; leurs intérêts réclamaient impérieusement sa présence.
Le comte de Monterei n'avait donc pas de grands moyens pour imiter d'Astorga; s'il eût brûlé son palais, dépouillé de meubles, il lui eût fallu coucher dans la rue. C'était à peu près tout ce qui lui restait. Les Espagnols et les Italiens gardent leurs palais même lorsqu'ils n'ont plus un tabouret à mettre dedans.
LES DEUX REir«JES. 317
Gela n'empêchait pas le comte d'être un hardi et magnifique gentilhomme, presque aussi beau que d'Astorga, beaucoup moins chevaleresque et plus amateur des choses positives. Il trouvait la reine admirablement belle; il la comparait à toutes les autres beautés, et pas une seule ne lui semblait digne de cette comparaison; il ne voulait pas admettre qu'elles en approchassent de cent coudées.
Son ami et confident le duc de Veragas était plus âgé, riche, laid, assez spirituel, mais d'un jugement faux. L'ambition le rongeait ; comnàe ses talents n'y répondaient point, il ne pouvait arriver au premier rang, ce dont il enrageait. L'idée lui vint de se iaire un marchepied de l'amitié de Monterei, de sa beauté, de sa jactance et de sa téméraire fob'e.
La cour était au Prado, où elle allait souvent et qui est une maison fort peu agréable, sans e^iu, sans verdure, où l'on ne devait trouver ni charme ni agrément. C'était pourtant, de toutes leurs maisons, la plus fréquentée par Leurs Majestés. On demandait à la reine quel plaisir elle s'y donnait :
— Je n'en sais rien, répondit-elle; demandez au roi.
tJn matin , elle allait à cheval, entourée des senoras de honor et des jeunes seigneurs les plus distingués, parmi lesquels Astorga était toujours plus distingué
Cà
rv
encore. Elle le regaitLait malgré elle et chassait se pensées, dont elle avait peur; pour cela, elle voulut regarder d'un autre côté et ses yeux tombèrent sur Monterei, qui galopait derrière le majordome^mayor.
—Ah! dit^elle, le comte de Monterei a un joli cheval et il le conduit très-hien.
Monterei se gonfla d'orgueil ; il crut qu'il en allait étouffer; la reine l'avait remarqué! Elle le regarda longtemps pour ne pas regarder ailleurs; elle lui parla pour ne pas parler à un autre. La tète tourna d'autant plus au comte qu'en rentrant, Yeragas lui dit :
— Monterei, ta fortune est faite. La reine t'a remarqué ; elle ne s'est occupée que de toi pendant la promenade, et la reine devient toute-puissante, mon ami; elle prend un grand empire sur l'esprit du roi; elle domine la reine mère ; les inquisiteurs et les miaistres lui passent tout. Il flaut en profiter. Si tu sais te conduire, tu seras favori avant peu.
— Le crois- tu?
— Je t'en réponds. Laisse-toi guider par mes conseils. Je connais les femmes. Tout laid que je suis, j'ai plus obtenu d'elles que beaucoup d'hommes très-bien faits. La reine n'est pas plus difficile à prendre que les autres.
— La reine! la rejné! songer à. mol! Elle, si belle, si jeune, et puis c'est la reine enfin I
— La reine est une femme qui s'ennuie. Il s'agit de 'amuser, de la frapper, de la distraire. Ce n'est pas 3ien malaisé, tu verras.
— Et le duc d'Astorga, qu'en ferons-nous ?
— Nous le laisserons soupirer. Il soupire à fendre les pierres, et ce n'est pas là un métier d'homme d'esprit, en pareil cas.
— La reine le distingue fort; et puis il a tant d'argent! il peut tout.
— On peut bien plus encore avec l'esprit qu'avec l'argent ; ne te méfie pas de toi-même. Tu es beau, bien plus beau qu'Astorga; tu as les manières d'un gentilhomme et d'un gentilhomme qui sait son monde ; tu. réussiras. Nous commencerons dès ce soir.
Monterei parut au salut dans une parure qui fit retourner toutes les dames. Pourpoint, justaucorps, haut-de-chausse de satin bleu, avec une écharpe bleue, couleur de la reine, on le sait, un chapeau à plumes retroussées et une foule de diamants empruntés à Veragas, qui lui avait ouvert de grand cœur l'écrin de sa famille. Quant à lui, il n'en avait guère.
La reine ne put s'empêcher de le remarquer et de dire à la duchesse d'Albuquerque :
— Est-ce que M. de Monterei se va marier ce soir? Il est éclatant!
— Vois-lu, reprit Veragas, posté aux écoutes, voici un premier pas, tues dans son imagination. Demain, un autre costume, et tu seras monté d'un échelon.
Le lendemain,, en effet, il parut tout en brocart vert, orné d'argent, avec des émeraudes et des perles. On se demandait d'où venait cet amour de parure ; quelques dames se rengorgèrent, croyant que c'était pour elles; car Monterei plaisait beaucoup, et elles auraient été charmées de lui plaire aussi. On ne lui connaissait pas de maîtresse.
Pendant plusieurs jours, les toilettes nouvelles se succédèrent; au retour à Madrid, ce fut pis encore, si bien que cette nouveauté de toiis les jours devint Poccupation de la cour et qu'on se demandait le matin :
— Voyons comment Monterei sera mis ce soir.
La reine s'en amusa beaucoup; elle lui dit d'un air de bonne humeur :
-- Monsieur de Monterei, vous rendez la cour fort magnifique par l'émulation de vous surpasser. Le roi et moi vous en avons de l'obligation, n'en doutez pas.
Veragas ne se sentait pas de joie; il prêtait à son ami de l'argent, des joyaux et des bardes, se promettant d'en retrouver l'intérêt. La marquise de Hierro ne comprenait rien à cette élégance inattendue. Les
jeunes gens ne divulguaient pas leurs espérances. Elle dit seulement à Monterei :
— Puisque tu fais si belle IBgure à la cour, tâche donc que Ton rappelle ton père, ou je ne sais si tu la pourras faire longtemps.
Monterei ne songeait guère à cela ; il s'occupait de lui et de ses projets. La reine ne faisait pas un pas qu'il ne fût derrière elle ; il la suivait comme son ombre, autant qu'il était permis aux seigneurs delà suivre lorsqu'ils n'étaient pas de sa maison. Il épiait ses paroles et ses désirs, et il aurait remué toute l'Espagne pour en accomplir un seul.
Il lui entendit dire que, la veille, en allant se promener au Mançanarès, elle avait vu un petit chien de Cuba si petit et si mignon, qu'elle le payerait bien cent pistoles.
-— Le malheur est, ajouta-t-elle, que je ne sais à qui il appartient ni où le retrouver. Il était avec une vieille servante qui en prenait des soins infinis. Le roi ne souffrit pas qu'on arrêtât le carrosse pour si peu, et j'en fus pour mon envie.
Monterei enregistra la chose, et le voilà qui se mit en quête, qui dépêcha tous les gens de Veragas, qui fit comparaître les uns après les autres tous les chiens do Cuba de Madrid, jusqu'à ce qu'il découvrît lamerveilli^
condaite par nne yieille servante. Il en trouva un, justement dans le quartier indiqué, soigné par une gouvernante dfi chanoine et qui réunissait toutes les qualités voulues. De prime abord, il en offrit vingt pistoles. La gouvernante répondit qu'elle ne le. donnerait pas pour mille, que son maître était riche, n'avait pas besoin d'argent et qu'il aimait passionnément son chien. Il insista, elle l'envoya par^^lessus les moulins.
— J'en suis fâché, la reine a vu ce chien, elle désire l'avoir, vous ne pouvez rien refuser à la reine.
^ La Française veut notre chien? On lui on souhaite! elle n'a qu'à en aller chercher dans son pays.
Le comte en fut pour sa peine, ce jour-là. Le lendemain, il devait bien assister à autre chose.
Le chanoine rentra, et sans doute sa camarera-mayor lui raconta ce qui s'était passé; sans doute, aussi, il il ne se trouva pas du môme avis qu'elle. Tant il y a, qu'après un long débat, le jour suivant, au réveil de la reine, Louison vint lui dire qu'un chanoine et une vieille femme apportaient, dans une corbeille pleine de rubans roses, un bichon le plus joli du monde, et qu'ils demandaient instanunent à le lui présenter eux*mômes, puisqu'elle leur avait fait l'honneur de le désirer.
La reine, enchantée, passa un déshabillé et reçut
LES tJÉiiX RËINEIS. 32J
le chanoine, tdfé même la gouvernante, qui portait le chien eh pleilratlt. Elle le reconnut pour celui qu'elle avait fu, refflëfCia mille fois le chanoine et lui demanda ce qfu'elle pourrait lui donner en échange.
— Madame, je suis chanoine à Tolède; j'y deni3tire, mais je ne me plais point en cetteville, et je voudrais avoir un autre canonîcat à Madrid, pour y demetifef. C'est là mon rêve.
— Vous l'aurez, je vous le promets. Et la dame Jacynthe, que lui faut-il?
— Ah ! madame, ayez hien soin de ïùon chien et ne le laissez pas toucher par vos servantes. Je ne vous le donne pas de hon cœtlr et je ne demande pas que* vous me récompensiez. Si M. le chanoine m'avait cru!...
La reine détacha de son oratoire une belle croix en aventurîne et la donna à dame Jacynthe pour la consoler. Elle ne la voulait point d'abord, et puis elle se résigna.
La figure de Moîilerei lorqu'il vit le petit chien sur les genoux de la reine, ne se peut dépeindre. Sa Majesté raconta toute l'histoire et demanda en riant aux seigneurs lequel d'entre eux avait si bien chassé pour autrui.
« - Je crois que je le devine, répéta-t-elle en souriant. L: senora Jacynthe prétearl qu'il est très-beau, très-
iM
magnifique ,et très-généreux ; qu'il éclatait de parure à dix heures du matin. Le portrait est facile à recoanaître ; cependant je ne le nommerai point, c'est son secret ; il n'a qu'à se trahir lui-môme. Je ne lui suis pas moins obligée de sa hoùne volonté.
Il va sans dire que les envieux se moquèrent et que Monterei fut plaisanté jusqu'à ce qu'il eût annoncé le projet de s'en fâcher sérieusement. Ledit sur les duels fit taire les rieurs.
— C'est un échec, dit Veragas, réparons-le.
La reine aimait les fleurs, on le sait. Elle commença
de recevoir chaque matin un bouquet délicieux. Le ô
premier jour, elle en fit honneur à d'Astorga, qui se récusa franchement : il n'aurait pas osé; depuis le bal, il se tenait fort en arrière, le roi et la reine mère ayant montré qu'ils ne trouvaient pas bon qu'il s'avançât. Le bouquet fut donc attribué le lendemain à un autre ; pour Monterei, elle n'y pensait pas, et, comme elle s'en taisait, ce qui est tout simple, Yeragas ne manqua pas d'y trouver un bon augure.
— C'est un secret entre elle et nous ; quel pas nous
avons fait là!
Moaterei se tlattait moins ; il ne se voyait guère avancél 11 n'était pas commode d'en savoir davantage on ne parlait à la reine qu'en présence du roi et de la
LES DEUX KEîNES. 3^5
duchesse d' AI buquerquc. Us passèrent leur nuit à chercher un moyen. Séduire Nada! c'était le plus sûr ; mais Nada n'était pas facile à séduire : il appartenait corps et âme à d'Astorga, et cette révélation eût fait plus de mal que de bien.
La reine avait, parmi ses caméristes espagnoles, une fille bell£ comme le jour, dont les yeux quêtaient des compliments et la poche des pistoles. Elle se tenait en place, protégée par la duchesse de Medina-Gœli, sa marraine, laquelle ne se doutait pas qu'elle fût si facile à apprivoiser. Adroite et fine comme l'ambre , elle devina l'amour et le» projets de Monterei, elle devina son embarras, elle se mit en tête de le servir et de donner un amant à la reine. D'Astorga et ses contemplations ne satisfaisaient guère les ambitieux; il leur fallait quelque chose de plus solide et de plus réel. Monterei lui sembla l'homme le plus propre àl'emploi qu'elle lui destinait ; elle se mit donc à lui faire des mines et des avances, ainsi qu'à son ami Veragas. Ils n'y furent pas insensibles et bientôt ils s'entendirent parfaitement.
L'esserMel était rue la reine connût la passion d& Monterei, dont elle s'obstinait à ne point parler. Mercedes s'en chargea. Dès le soir, à la toileUe, elle prononça son nom, le vanta, ajouta qu'il se mourait d'amour et que c'était bien dommage.
326 LES DEUX AEINËS.
— De qui donc esNii amoureux? demanda Marie- Louise sans intérêt.
— Il ne le dit point, madame , mais on le devine. De toutes ces dames, il n'en est qu'une seule qui soit au-dessus d'une pareille conquête et qui ne se veuille pas donner la peine de le remarquer.
La reine tourna la tête et demanda en fiançais à Louison une parure , ce fut tout pour ce jour-là.
Mercedes revint à la charge ; bientôt les caméristes s'en occupèrent entre elles, les deux femmes françaises comme les autres. Louison savait à quoi s'en tenir sur les espérances qu'on ne cachait plus. La reine n'avait pas imposé silence , elle avait même répondu quelcpies mots ; elle laissa croire qu'elle ne repoussait point cette adoration, elle parla à Monterei plus souvent qu'à aucun autre seigneur, elle alla Jusqu'à obtenir le retour du comte de Hierro, et le dit elle-même à son fils.
— Je suis bien aise de vous contenter^ ajouta-t-elle. Marie«Louise avait ses raisons ; le palais brûlé ne
sortait point de la tête de la reine mère, elle le rappelait souvent an roi et eu vint à exciter sa jalousie sur d^Âstorga. Il en parla plusieurs fois aigrement, remarqua qu'il regardait sans cesse la reine et que cette affectation était fort ridicule.
— Si cela continue, il quittera ta maison, Louise ; c^est un amour chevaleresque, soit! Mais un roi français ne le souffrirait pas, et, pour cette fois, le roi français aurait raison.
La reine trouva dès lors qu'il fallait détourner ses vues et les porter d'un côté différent; elle se servit de Monterei comme d'un paravent, et ce fut tout; quant à lui, il avait trop d'orgueil pour ne s'y pas tromper.
11 en eut une grande joie, et il se crut sûr de son fait et ne chercha plus que l'occasion de consolider son pouvoir. Le roi faisait de temps en temps des retraites de quelques jours à l'Ëscurlal, pour lesquelles la reine n'avait aucun goût. Ce beau couvent ne lui plaisait guère. On n'est pas enchanté de se trouver sans cesse en face de la mort, surtout avec les commentaires auxquels se livrait Charles U.
Veragas, dont l'imagination travaillait sans cesse sur le môme sujet, persuada à Mercedes, qui ne demandait pas mieux, de trouver une occasion pour cacher le comte dans un des cabinets de la reine et lui procurer une entrevue avec elle. Alors, les choses marcheraient vite et il seraient récompensés de leurs peines.
L'heure choisie fut celle de la sieste, que la reine ne faisait jamais. Elle restait ordinairement seule ; pendant ce temps, la caraarera-mayor et les autres dames do^
maient dans une pièce assez éloignée, lorsqu'elles ne retournaient pas chez elles. Marie-Louise prenait ce moment pour sa correspondance, elle était sûre de ne point être dérangée. Nada dormait comme les autres. Ces petits êtres sont fort délicats et ont besoin de beaucoup de repos.
Rien de plus facile pour Mercedes que d'introduire Honterei par le même petit degré dont je vous ai parlé déjà, de le cacher dans le dernier cabinet, où l'on n'allait point, et de le prévenir aussitôt que la reine serait libre. On pouvait même ne la pas soupçonner, le comte, à la rigueur, pouvant entrer sans aide dans un lieu qu'il connaissait bien et assez désert, surtout à cette heure.
Tout fût fait ainsi. M. de Monterei choisit le plus étincelant de ses pourpoints, se composa la manière ta plus passionnée et la plus entraînante ; puis il se blottit derrière un rideau de portière conduisant h Toratoire de la reine, et il attendit le signal*
Mercedes sortit la dernière et le donna en se retirant. La reine se plaça devant un petit bureau de laque de Chine, présent de Monseigneur, et qu'elle avait apporté de France, et commença d'écrire au roi son oncle ; ce qu'elle faisait souvent.
Monterei laissa écouler un quart d'heure, afin d*ôtre bien sûr qu'on ne l'interromprait pas, puis il arriva
sur la pointe du pied, le cœur tremblant, s'arrôtant à chaque pas, et tout prêt à renoncer à son entreprise, tant il avait peur.
La reine entendit du bruit, retourna la tête et l'aperçut ; elle fut d'abord surprise, puis irritée, et se leva en pied, lui demandant d'un air impérieux ce qu'il faisait là et ce qu'il voulait d'elle.
— Vous voir et vous parler, madame, répliqua-t«4 tout tremblant, en tombant à genoux.
— Et qu'avez-vous à me dire, monsieur?
— Rien que vous ne sachiez assurément, madame ^ car mon respect, mon dévouement passionné vous ont tout appris ; mais je mourrais si je. n'exprimais à Votre Majesté ce que j'éprouve et ce que je souffre.
— Je ne vous comprends pas, monsieur.
— Cependant, madame, je croyais. . . je devais croire—
— Et que croyiez-vous donc?
— Que Votre Majesté savait... était touchée...
— Je vous dis, monsieur, que je ne vous comprends pas. C'est tout ce que je puis faire pour vous!... Sortez.
— Madame...
— Sortez, vous dis-je, ou j'appelle.
— Il n'en est pas besoin, madame, vous n'êtes plus seule, et Dieu m'envoie vers vous, interrompit une voix fiîrave.
Dom Sulpicio était debout sur la porte de l'oratoire, où souvent il venait faire à la reine une lecture pieuse, quoique rarement à cette heure-là.
Monterel sentit qu'il était perdu, qu'il ne serait pas même au pouvoir de la reine de le sauver ; mais il se fit en même temps une illusion délicieuse. Il crut que la reine connaissait la présence du confesseur et qu'elle ne l'avait repoussé qu'à cause de cela.
Courbant la tête et restant immobile, il attendit son arrêt.
— Vous méritez la mort, comte, poursuivit Sulpicio. ^ Je le sais, mon père, et je serais fier de mourir
pour une si belle cause.
— Il existe une loi qui punit du dernier supplice l'audacieux qui outrage la reine d'Espagne. Vous ne l'ignorez point.
— Mon père, s'écria Harie-Louise, on ne tue pas les hommes dans mon pays, parce qu'ils aiment ; je ne veux pas que le comte meure. Je vous ordonne... je vous supplie de ne point intervenir entre le roi et moi; c'est moi seule qui dois le prévenir et obtenir de lui la justice qui m'est due. Il ne me la refusera pas.
Le moine promena son regard profond et sévère de la reine sur le jeune homme, et du jeune homme sur la reine; il semblait vouloir pénétrer leur pensée et
hésita avant de répondre. Peut-être eut-il la même idée que Monterei , peut-être fut-il fâché de s'être montré si tôt. Il fallait prendre un parti, néanmoins: la reine attendait et Monterei attendait aussi, mais pâle, troublé, bien que résolu.
— Madame, Votre Majesté commande, et moi, j'obéis, dit enfin le confesseur en s'inclînant. Quels sont vos ordres?
Qu'il y avait loin de cette soumission tout apparente, il est vrai, à l'arrogance des premiers jours, et comme cette terrible puissance savait prendre tous Jes masques! On devait ménager la reine, en ce moment ; il fallait diriger le roi par elle, il fallait lui laisser une ombre de pouvoir, afin de le mieux saisir dans sa main débile, et dom Sulpicio était trop fort pour oublier les instructions de ses chefs.
— Mon père, faites sortir M. de Monterei par votre entrée de l'oratoire ; qu'il aille attendre chez lui les ordres du roi et les miens, et que, d'ici là, il ne se présente plus devant moi.
— J'obéirai, madame, répliqua le comte en s'inclinant profondément.
Le moine passa le premier en faisant signe à Monterei de le suivre; celui-ci» au moment de disparaître, se retourna
— Me pardonnerez-Yous madame ? murmura-t-il \ m'en irai-je chargé de votre courroux et de votre mépris?
— Suivez le père Sulpicio, monsieur, répondit la reine avec baucoup de hauteur, et priez Dieu, non pas que je me souvienne, mais que j'oublie.
fit elle rentra dans sa chambre pour lui ôter- tout prétexte de s'arrêter encore.
Le roi revint le lendemain de ce jour ; elle lui parla le soir même» et, sans lui raconter précisément ce qui s'était passé chez elle, elle lui dit que M. de Monterei lui avait déplu par quelques propos tenus avec le duc de Yeragas, et que tous les deux devaient être exilés de la cour et même de Madrid. Le roi demanda des explications qu'elle éluda avec son adresse de femme en insistant sur le châtiment à infliger. Le roi interrogea, et personne ne lui en apprit davantage, le confesseur étant muet par état et par volonté.
^ Qu'il soit donc fait selon vos désirs, madame, je ne m'y oppose point.
Les ordres furent donnés et les superbes chimères du duc de Yeragas tombèrent comme une fumée que le vent entraîne. Il fut envoyé dans ses terres, où il eut le temps de réfléchir.
M. de Monterei n'avait plus de terres: mais son oncle
était archevêque de Grenade. On l'envoya auprès de lui. Il y resta d'abord quelques mois assez calme, attendant ciiaque matin son rappel, se nourrissant de ses illusions dans les vastes salles de l'Albambra, où il passait ses nuits et ses jours. Il se monta si bien rimagination, qu'il en perdit la tête et qu'il devint complètement fou. *
Sa folie triste et douce faisait pitié; il ne parlait que de la reine, Tattendant, rappelant, causant avec elle comme si elle Tentendait, et eroyant ouïr ses réponses. Il disait les choses les plus tristes et les plus touchantes. On ne pouvait Tentendre sans pleurer, et, lorsque la reine l'apprit, lorsqu'elle sut que sa folie était incurable à cause d'elle, elle versa des larmes sincères, se repentant amèrement de lui avoir laissé prendre des espérances qu'il expiait si chèrement. Rien ne put le guérir et il mourut très- vieux, conservant toujours la même pensée, ne soupçonnant même pas les circonstances arrivées depuis, et soigné par le dernier serviteur oue la décadence de sa maison lui eût laissé.