I.BS DBUX RfiINBS. HO
— Je ae «uis plus roi, ajouta-tril ; il n'y a donc plus chez moi de cérémonial.
Puis, 46 touraaat vers te jeuae roi et la jeuiue reine, placés tous les deux à sa droite, il leur dit :
— Je dois faire à Vos Majestés la déclaration d'un ' acte important; je le dois également à madame la marquise de Spino, ici présente. Elle est maintenant ma légitime épouse devant Dieu et devant les homâies. Je lui ai acheté et donné en toute propriété, k elle et aux siens, le maitiuisat de Spinp, dont elle portera désormais le nom. Qiyant h iBoi, je me réserve cinquante mille écus de rente ; il ne m^m faut pas da- Tantage pour vivre heureux à Chambéry, où j'ai fixé ma retraite.
— Mais, sire, interrompit vivement le nouveau roi, pourquoi vous retirez-vous si loin? pourquoi ne pas rester pour m'aider de vos conseils?
— Mon fils, l'autorité suj^rôme ne souffre aucun partage. Je pourrais désapprouver ce que vous feriee, et ce serait mal. 11 vaut mieux n'y plus penser. Je ne Yeux point que nous nous attendrissions; cela ne vaut rien pour les gens de condition royale^qui conduisent les autres; je vous fais donc ici mes adieux, ainsi qu'à Touô, messieurs, qui m'avcs si bien servi. Je ne vous reverrai plus, car je désire vivre seul ; mais mes
vœux VOUS suivront toujours. Mes carrosses sont prêts, je pars.
Il y eut bien quelques cris et quelques larmes que le sérieux sang-froid du vieux roi arrêta. Tous le conduisirent à sa voiture de voyage.
Son train était peu de chose : il se composait d^un seul attelage, avec quatre valets de pied, un valet de chambre et deux cuisiniers. 11 montra cette suite modeste à son fils en souriant, et lui dit :
— C'est assez pour un gentilhomme de province.
La Spino n'était ni gaie ni contente ; elle n'avait pas compté s'en aller si loin, et le séjour de la Savoie ne lui plaisait pas du tout. Elle se garda bien d'en rien montrer ; elle avait ses projets, étant convaincue qu'il y a remède à tout, excepté à la mort.
Ils allèrent, d'abord, s'établir au château ducal de Chambéry, vieil édifice tombant à moitié en ruine, et d'une habitation fort incommode. En y entrant, le cœur de la marquise se serra ; elle eut, peut-être, un regret; mais ses espérances ambitieuses se réveillèrent : elle n'était pas femme à les abandonner ainsi.
L'hiver entier se passa pour eux dans une solitude à peu près complète, Victor-Amédée prenant sa retraite tout à fait en sage, et se bornant à étudier, à lire, recevant chaque semaine par un courrier un bulletin
du gouvernement que Gharled-Bmmanuel lui envoyait en même temps que ses dépêches. Il en raisonnait avec sa femme et deux ou trois personnes, tout au plus, admises dans leur intimité. La Spino s'ennuyait à loisir. Elle entretenait des intelligences avec. sa famille, avec quelques amis, méditant ce qu'elle exécuta depuis, mais n'en faisant confidence à personne.
L'ex-roi se trouvait fort mal logé dans ce vieux château, où Tair perçait de toute part et qui n'avait pas été habité depuis si longtemps.
— Je le veux réparer, dit-il un jour; car, en vérité» il n'est pas possible d^y pouvoir passer un hiver de plus : j'y tomberais malade.
— Réparer cette bicoque! y penses-vous?... Ce serait une folie, sire, répliqua la marquise; les murailles ne supporteraient certainement pas les dépenses que vous y feriez, et nous serions bientôt entourés de décombres. D'ailleurs, pourquoi y passer l'hiver? pourquoi vous obstiner à rester ainsi, loin de tout, dans le domaine des chouettes et des araignées? N'étes-vous pas le maître de choisir entre toutes les maisons royales du Piémont et de retourner dans le seul climat qui convienne à votre santé?
— Gela est vrai; mais je n'y tiens point, je veux rester ici.
6t LBS fiSOX RBINBS»
— Tous êtes dans totre droit, sire; et, cependant, ne Yoyez-^uB pas qne lottt ya mal à Tuiin depuis que vous n'y êtes plus?
Le roi poussa un soupir.
— ITaurez-vous pas à rendre compte à Dieu de ce c[ui arrive à vos pauvres sujets? ajouta la Spino*
— Âht madame, cela nous mènerait trop loin : changeons de thème, s'il vous plalU
Mais le mot était jeté, et il porta ses fruits. La mar» quise eut soin, d'ailleurs, de remettre souvent le même sujet sur le tapis, avec cette main légère d'une femme adroite, qui donne juste la dose voulue et- s'arrête quand il le faut.
Au printemps, il allèrent s*étaUir dans une campagne appartenant au marquis Costa du Yillard, et située ft Saint-Alban, près de Ghambéry. Le roi s'ennuyait fbrt, et ne trouvait pas à occuper son temps, malgré les travaux qu'il s'imposait. Il se mit à faire des acquisitions de terrain autour de ce lieu et à y élever des constructions qu'il aUait surveiller. Ce qu'il y eut de beau, c'est qu'il ne paya point, et que, comme il s'en alla précipitamment, cela resta à la charge du propriétaire.
Les deux reclus bâillaient à qui mieux mieux. La Spino ne manqua pas l'occasion de répéter son an-
LES DBUX RfilNBS. (3
tienne, de la répéter sans cesse. Elle eut bientôt* un auxiliaire puissant sur lequel elle était loin de compter : le roi tomba tout à coup en apoplexie, et, cela, au moment où, cédant aux instances de sa femme, il commençait à dresser ses. plans pour ressaisir la couronne.
La veille même de ce jour, il lui disait après une longue conversation :
— Le souvenir de ce que j'ai feit dans ce pays et pour ce pays ne peut s'effacer ainsi, madame, lis seront heureux de me revoir. Le caractère timide de mon fils, sa déférence pour moi, me sont un garant de son obéissance. Il me rendra le trône que je lui ai donné, et je suis décidé à le lui redemander promptement. Je me suis trompé, je ne puis vivre sans les soucis dont j'ai souhaité de me délivrer, et, si je. restais longtemps ainsi, je perdrais tout à fait ma santé; l'oisiveté me tue.
Dans la nuit, il fut pris de cette attaque qui le mit à deux doigts de la mort et laissa des traces, non-seulement sur son visage, qui demeura tout contourné, mais encore dans ses facultés, qu'on trouva singulière ment baissées. Un courrier fut dépéché par madame de Spino à Gharles-Bmmanuel pour l'instruire de Tacci dent arrivé à son père. On était au mois de février : le
64 LBS DBDX MINES.
passage des montagnes était dangereux pour les yo\r tares. En retenant à lui, quand Yictor-Âmédée apprit qu!on avait mandé son fils, il loi écrivit de sa propre main pour lui défendre de se mettre en route dans cette saison glaciale, assurant, d'ailleurs, qu'il allait mieux, qu'il était hors de tout danger.
Peut-être le jeune roi ne fut-il pas très-fâché de rester à Turin; quoi qu'il'en soit, il répondit une lettre pleine de déférence et de respect, disant qu'il obéissait à regret aux ordres de son père et de son roi ; qu'il n'irait pas lui faire visite en ce moment, puisque sa présence ne lui serait pas agréable, mais qu'au retour de la belle saison, il s'empresserait d'aller lui présenter ses respects. 11 ajoutait que, si l'air du Piémont convenait mieux à Sa Majesté que celui de la Savoie, il mettait à sa disposition telle résidence qu'il lui plairait de choisir.
Le roi se montra satisfait de cette lettre, et dit à madame de Spino :
-— Yous le voyez, mon fils fera tout ce que je voudrai.
Le printemps arriva, et avec lui les neiges fondirent et les chemins devinrent praticables. Le roi et la reine se mirent en route et vinrent rendre leurs devoirs à xeur père. Ils le trouvèrent fort changé, fort triste, bien
décidé à leur reprendre la couroime, et ils en furent en somme assez mal reçus. Pour comble, lorsque la reine arriva, madame de Spino se fit apporter un fauteuil semblable au sien et s'établit sur un pied d'égalité parfaite avec elle. Charles-Emmanuel fronça le sourcil, et la reine surtout se montra tellement blessée, que la visite s*en abrégea fort.
n se trouve que je fus la cause indirecte de ce qui arriva ensuite et de la destruction des projets du roi, — sans m*en être doutée, bien entendu, à la manière dont M. Jourdain faisait de la prose.
Ma fiUe écrivait souvent à son père (eÛe était venue s'établir à Paris avec son mari); depuis quelque temps, elle n'en recevait pas, ou presque pas de réponse. I^ous étions inquiets de ce silence, et nous cherchâmes le moyen de le faire cesser. Le bon curé Petit s'était retiré à Ghambéry, ainsi qu*on le sait. Je pensais bien à m'adresser à lui ; mais son grand &ge ne me présentait guère de ressource. L'idée me vint alors de P3 courir à mon petit Michon, qui serait heureux de nous rendre service.
Il allait souvent voir son ancien maître, et il était resté si jeune de visage et de façons, qu'on le traitait toujours comme un enfant Le départ de M. Petit, le mien, lui avaient fait prendre Turin en dégoût; il sel-
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licitait la cure de Saint-Ombre, près de Chambéry, et il avait grand espoir de Tobtenir : il l'obtint, en effet, Tannée dernière. On laissait entrer le public dans le château ducal; je lui écrivis de profiter de cette circonstance, de s'introduire ainsi sans demander une audience qu'on ne lui accorderait probablement pas, et de tâcher d'arriver jusqu'au roi sans que là marquise s'en aperçût; car, autrement, elle ferait tous ses efforts pour Téloigner. Michon était intelligent, il était fort dévoué à nos intérêts, et j'étais sûre que nous |)ouvions compter sur lui.
n reçut ma lettre, s'en alla à Chambéry, prit conseil du curé, sans lequel il ne faisait jamais rien, et arrêta ave* lui son plan. Il faHait " attendre le départ du jeune roi, qui ne tarda guère; ensuite Pexécution devenait beaucoup plus facile. Ils convinrent de leurs faits, et Michon, un beau soir, bien vêtu, bien peigné, comme un abbé de cour, et se croyant sûr de son éloquence, arriva juste au moment où le roi et la marquise de Spino étaient partis pour une promenade. D se mêla aux curieux qui, en Fabsence des mat^ très, visitaient le château, regardant ce qui ne l'intéressait guère et épiant le moyen de se cacher quelque part, afin de parvenir jusqu'au roi au moment opportun.
Us entrèrent dans la chambre à coucher; on leur
LES DEUX REtNBS. «t
détailla les portraits, les tableaux et les curiosités au* ciennes, dont Victor était très-Mand. Michon n'y pensait point, il guignait tous les recoins; enfin, il avisa une portière cachant une manière d'armoire dans un renfoncement, et rien ne lui parut plus propice; il s'y fourra sans prendre le temps de réfléchir. Au même instant, les gens arrivèrent tout effarés en criant :
— Hors d'ici! hors d'ici bien Vite! voici Sa Majesté et madame la marquise; ils reviennent plus tôt que de coutume; dépêchez vous!
On chassa presque les visiteurs ; mais nul ne songea à Michon, déjà fâché de s'être ainsi avancé et n'osant sortir, dans la crainte d'être pris pour voleur qui cherchait k dissimuler sa présence. Il était fort troublé et eût voulu être bien loin : mais ce ne fut pas tout! Le roi et la marquise entrèrent, fermèrent leut' porte et vinrent s'asseoir à côté de sa cachette?
— Quoi donc! dit Victor-Amédée, vous reculeriez devant un coup de main*>
— Bien au contraire, et mon opinion est que, pour réussir, vous n'avez qu'un parti à prendre : partir dès demain et le devancer. II s'amuse en route, par les chemins; brûlez-les au contraire; arrivez à Turin avant qu'il se doute même que vous soyez parti ; convoquez les ministres, dictez vos volontés, annoncez votre in-
m l-BS BKFX BBI9BS.
mtioo posilm de reprnidfe votre »iin»oe, eî qœ^ lonqail anîToa, fl «Ht leço parmos oomiiie votre premier sqet! Tods oannaÎBKi sa ftahlewe, sa défi'*rence pour tods; est incapaUe mâiie d'un murnuire, et woas en anrei raison» si vous en prenei la peine.
— ?oos dites yrai, cela est sftr, mon fils ne tient pas à la ptdsBance; il a im caractëre doux et pcrii, il aime le repos, etpent-étre, si je loi témoignais mon désir de reprendre le sceptre que f ai quitté, pent-étre me le raidrait-ii de loi-même et sans y être fioroé par ime surprise.
— Et sa femme, (Toyez-Tons gabelle accepterait ponr reine, ponr supérieure, celle q[ui a été sa servante, celle qui a tenu place dans la maison de sa belle-mère et dans la sienne? le croyes tous, sire?
— Non, elle est trop fière, et là serait la difficulté; ma Tolonté imposée parlera plus haut que tout C'est une chose décidée, nous partirons demain, noua irons comme le vent et nous arriverons comme la tempête. Abl cela fera du bruit en Europe!
-"Oui, l'Europe vous croit retiré de la lice; l'Europe a vu passer en des mains inexpérimentées ces rênes de FÉtat que vous teniez d'une main si ferme. Vous étiez à la tête des conseils; Gharles-Enmianuel est le der-
nier des souverains, vos peuples en souffrent, et votre royaume serait bientôt attaqué et démembré de nouveau. C'est un devoir que vous allez remplir,
— L'essentiel est qu'on ne se doute de rien; si on nous prévenait, tout serait perdu. Allons donc à ce sermon, auquel nous ne penserons guère, ni vous ni moi, et j'en demande pardon à Dieu! Donnez vos ordres en secret, ou plutôt n'en donnez pas : demain, nous partirons à l'heure de notre promenade, et nous irons droit à Turin, en nous servant de la poste, comme de simples particuliers : nous aurons soin d'emmener deux de vos femmes, mes valets de cham bre, sous un prétexte quelconque, mais pas même un coffre; avec de l'argent, on trouve partout ce que l'on veut. Mon avis est que nous ne fassions pas un prépa ratif; Tombre d'un soupçon, et nous sommes découverts : ainsi, ne changeons rien à nos coutumes.
On entendait justement sonner la cloche de la cha pelle ; un gentilhomme vint prévenir qu'on attendait Leurs Majestés; car c'était une grande flatterie que d'appeler ainsi la marquise, dans le particulier, bien entendu. Pour le public et les cérémonies, Victor- Amédée ne l'aurait pas souffert, en ce temps-là du moins.
Enfin, ils s'en allèrent, Michon ne soufflait plus. H
10 LES DfiUX RBINES.
écouta le bruit de leurs pas, tant qu'il put les entendre; puis il sortit, plus mort que vif, possesseur d'un secret d^Ëtat bien lourd et ne sachant trop ce quHl en allait faire.
Comme tous mes amis, il détestait la Spino, laquelle, surtout depuis son mariage, affectait à mon égard des airs de dédain qu'on n'était nullement disposé à lui passer. Le Brave garçon avait grande envie de déjouer ses plans, et puis il prévoyait de grands malheurs pour son pays ; il sentait le poids au-dessus de ses forces, il ne pensa plus qu'à s'échapper le plus vite possible pour aller tout conter à M. Petit.
Michon a toujours été d'une finesse extrême, et fort adroit de toute sa personne. Il trouva le moyen de sortir sans être aperçu, par des passages qu'il découvrit, et fut bientôt dehors, non sans prendre la précaution, toutefois, de s'informer, comme en manière de conversation et de curiosité simple, où se trouvait, en ce moment, Charles-Emmanuel. 11 apprit qu'il était à Évian, et ce fut une bonne précaution.
Le pauvre abbé se sentait tourner le sang, de la frayeur qu'il avait eue, et de tout ce qu'il éprouvait encore. 11 courut chez son ancien maître, sans prendre le temps de respirer, et lui conta tout.
— Mon Dieu ! s'écria le bon curé, est-il bien possible
I«ES 0£UX REINES. 7i
qu'une calamité semblable tombe sur le royaume! Vous n'ayez qu'un parti à prendre, mon enfant : ailes sur l'heure, sur la minute» à Ë?ian, et dites au roi Charles ce que youb avez entendu. Gomment une femme ambitieuse peut-elle égarer à ce point un esprit aussi ferme et aussi imm^se que celui du roi Victor? En vérité^ j'admire, une fois de plus,. où nous conduisent les passions... Mais partez! partez!
Michon prit son courage, et partit, en effet, avec une telle hâte, qu'il n'en mangea pas. .
Il arriva à Évian au moment oti tout se préparait pour une fête que donnait la reine. Oa refusa absolument de l'introduire auprès du roi. et le Piémont allait être à deu& doigts de sa perte, lorsque le hasard amena un des principaux officiers de la garde. L'insistance de Michon, ses traits décomposés, donnèrent à pens^ à celui-ci ; il prévint Gh^u'les-Ëmmanuel, qui voulut voir sur-'le-champ cet abbé in^>ortun.
Michon fut introduit. Il se jeta aux pieds du roi| pouvant à peine parler, et lui demanda grâce, d'à* vance, pour ce qu'il allait lui dire sur la très««acrée majesté de son père; puis il lui répéta, mot pour mot, ce qu'il avait entendu.
Le roi Charles poussa des exclamations de surprise, interrogea Michon par mille questions diverses çt con-
tradictoires, pour voir s'il ne se couperait pas, et, enfin, s'écria sur tous les tons que cela était impossible et qu'il s'était trompé.
Micbon assura, jura sur l'Évangile. On le remercia fort, et on lui dit qu'on ne l'oublierait jamais. Toutefois, il n'a point été récompensé encore, et ne le sera pas: dans le premier moment, on avait autre chose à faire; depuis, le roi Charles n'a pas voulu en entendre parler. 11 résulte de là que le pauvre Michon les a obligés gratis. Il en est souvent ainsi avec les grands, si l'on ne sait pas saisir le moment où ils ont besoin de vous.
La fête ne fut point manquée; la reine la donna, malgré tout. Le roi partit à cheval, une heure après, suivi d'un petit nombre de gens fidèles et sûrs, sans que nul se dout&t de ce qui 9e passait.
11 traversa le petit Saint-Bernard, et fit une diligence si extraordinaire, qu'il ertra dans Turin presque en même temps que son peu arrivait au château de Rivoli, où il comptait se reposer quelques heures, pour aller ensuite tenter son coup de fortune, se croyant bien sûr de l'absence du jeune roi.
Des hauteurs d'Âvillane, Yictor-Âmédée entendit le canon anonçant la rentrée de Charles-Emmanuel dans sa capitale.
— Âh! dit-il à la Spino, tout est perdu! nous sommes arrivés trop tard.
L'escapade était manquée, en effet, et la réussite devenue impossible. Yictor-Âmédée et madame de Spino passèrent la nuit à se lamenter et à chercher les moyens de réparer ce qu'ils appelaient leur faute, et ce qui n'était, en réalité, que celle du hasard : ils n'en trouvèrent point. Ils s'attendaient à des questions, à des étonnements, mais ils ne croyaient pas être soupçonnés; leur dessein était de ceux qu'on ne devine point, et ils étaient sûrs du secret, puisqu'ils ne l'avaient pas confié même à leurs plus fidèles domestiques.
Charles-Emmanuel arriva chez son père de trèsbonne heure. 11 ne laissa point paraître une vive sollicitude d'un voyage si prompt et si extraordinaire.
— Je me trouvais trop mal logé, trop à l'étroit dans ce donjon, et l'air de la Savoie ne me vaut rien, dit le vieux roi; il m'a semblé que j'allais avoir une. nouvelle attaque... J'ai eu peur.
f4 LBS DBUX REINES.
— Penrî tous, mon père?
— En vieillissant, le courage faiblit; et puis je suis si heureux, que je tiens à la vie.
— Je le comprends, et nous y tenons surtout beaucoup pour vous, sire; je ne vous laisserai donc plus vous éloigner, et, si Votre Majesté y consent, le château de Moncalier sera prêt immédiatement pour là recevoir.
Victor-Amédée àe imofdit les lèvres jus^'aû Sàng : c'était une manière dé cOiïgé poli; il né répliqua ïrôîùt.
L'entrevue fut froide; le père et le fîlè se séparèrent, três-cotitaîiicûs 'qu'ils Se revétraierit peu, et trôis-êlôi- ^és d'en avoir mëiâQtè lé désir.
Le vieût roi se rendit, en effet, à Moncalier, et y reçût la cour, avec huiùeur, désagréablement, blâmant tout ce qui se faisait depuis son départ, et ne pouvant cacher sa déconvenue. Il essaya de sonder les dispositions des persoùûages qui le visitaient, surtout celles de ses anciens ministres et conseillers. Nui ne le comprît ou ne voulut le comprendre; on lui témoigna des regrets, ou plutôt des souvenirs, car les regrets auraient pu inquiéter le présent; mais, quantàdéà espérances de retour, on n'y songeait même pas.
Voyant qu'il fallait se prononcer hautement, sans
LES DSVX REINBS. ' H
quoi on ne yiendrait point à M, ii B^ détermina a^i^ cette promptitude de décision qnî est le propre des oattMstères altiers, qnand leur oa^eil est compromis.
Il mmda k marquis del Borgo, et le retint jusqu'à ce que les avitres courtisans fussent partis.
La Spino avait grande envie d'assister à cette'entrevue : le roi, je ne sais pourquoi, ne le voulut point souffrir; il la pria de s'éloignen
— Monsieur, dit Victo^-Amédée dès qu^l fut seul avec le marquis, je vous ai envoyé quérir pour un parti fort extraordinaire que je compte prendre.
— Je suis, comme toujours, aux ordres de Votre Majesté, répondit del Borgo.
— Monsieur, l'oisiveté n'est point ftiite pour un homme de mon espèce, reprit le roi ; il m'ennuie de vivre ainsi, et j'ai résolu dé changer de i:ondition.
— Gomment, Votre Majesté...?
— J'ai essayé de la retraite : elle ne me convient pas; d'ailleurs, tout va mal depuis que je ne m'en mêle plus. Je vous prie donc, et, au besoin, je vous commande de me rapporter mon acte d'abdication; je le regarde comme non avenu.
— Mais, sire, le roi Charles..., balbutia le ministre épouvanté d'une énormité de ce genre.
— Le roi Chartes redeviendra le prince de Piémont
rv
comme devant, ou bien il pourra garder son titre, s'il y tient; cela ne fera pas une difficulté entre nous. C'est vous que je charge de lui signifier ma volonté, à laquelle il ne se montrera point rebelle, je suppose; il sait trop ce qu'il me doit et ce que je suis.
— Sire!
— Vous me rapporterez 'cet acte, entendez-vous, monsieur! Je vous trouve bien tiède devant une pareille nouvelle, qui devrait vous combler de joie, vous, mon ancien serviteur. Aurais-je donc eu tort de compter sur vous?
— Sire, vous et votre illustre maison pouvez compter sur moi tant qu'il me restera un souffle de vie.
— C'est bien, répliqua Victor-Àmédée d'un ton sec ; parlez donc à mon fils et rapportez-moi ce papier.
Del Borgo se retira, extrêmement troublé. Le roi ne l'était pas moins que lui : il se repentait de sa démarche; il se repentait d'avoir parlé à cet homme, dont il ne se croyait plus asse? sûr; il réfléchissait aussi que son fils, peut-être, ne serait point charmé de rendre le pouvoir, et qu'à. sa place, lui, Victor- Amédée, eût refusé la proposition, en se vengeant sur ceux qui auraient osé la lui faire.
11 était donc fort agité, se promenant par sa chambre et ruininaiit daas sa tête ce qu'il avait à tenter pour
conjurer l'orage. La marquise partageait ses craintes ; tous deux se lamentaient, lorsque, vers minuit, le vieux roi se décida tout à coup à reprendre son premier projet, autant que cela était possible, et à risquer la partie. — Point dlndôcision, point d'intermédiaire, point de demi*mesure, madame! s'écria-t-il ; tout se décidera cette nuit même. J'ai la force, j'ai le droit, j'ai le cou rage; qui m'arrêterait donc? Je vais aller immédiatement à la citadelle de Turin ; Saint-Rémi, qui y commande, qui me doit tout, m'en ouvrira les portes; les
soldats de la garnison, qui me connaissent et qui m'aiment, viendront à moi tout naturellement, et, demain, avant que personne soit éveillé, je serai maître de la ville et de tout le pays, en ayant à moi . cette place importante, dont tout dépend.
-^ Gela est admirablement bien conçu, dit la mar quise ; Vous avez raison, hàtez-vous ! mais ne prenez pas une suite trop nombreuse ; sans quoi, M. de Saint Rémi, qui est un rude compagnon, refuserait paut-être de vous admettre.
Les ordres furent donnés sur-le-champ; le roi prit avec lui un seul aide de camp, embrassa tendrement la marquise, qui pleurait à sanglots; puis il monta à cbe val et partit. •
La route se fît en silence et sans accident. Arrivé à
la porte de secours de la citadelle, Paide de camp y frappa et y fit transmettre au baroQ de Saint-^ftémi Tordre de YictoMmédée, qui le gommait deyeuir our vrir la porte inccatinent.
Le baron se bttta de descexidre> aUi^ 8e mettre au guichet, pr^eata ses hommages à aoQ anci^ mattre; mais, avec une fermeté qui n'était pas exempte d'hu-^ meur, il lui assura qu*il n'ouvrirait pas la porte saas un ordre écrit du roi Charles-Emmanuel, qu'il était dans son devoir de prévenir sur-leMjhamp d'une demande aussi extraordinaire*
— « Mais cela n'est pas possible, Smnt^Réoû ! vous vo^s souviendrez de ce que j'ai fait pour vous» et vous ne me refuserez pas une chose aussi simple que de m'in-» troduire dans une citadelle qui m'appartient, dont je suis le maître, après tout.
^ Sire, j'en suis au désespoir; je sais ce que je vous dois et je ne l'oublierai jamais; mais rien ne me fera manquer & mon devoir : j'ai fait un serment, je le tiendrai; personne n'entrera dans la citadelle sans l'ordre écrit de Sa Majesté.
11 fallut bien se retirer devant une réponse aussi positive, mais dans quelle furie !
— Ah! disait Victor-Amédée à la Spino, quelle rage insensée m'a poussé à abdiquer le pouvoir!
LB$ DEUX fl|;iNES. ^ 79^
Del Borgo, pendant ce temps, savait foit évçillçr le roi, et lui avait conté la scènç de Moncalier dans tous ses détails ;-à sa grande surprise, le roi ne s'en montra point étonné et lui donna seulement Vojdre d'envoyer chercher les membres du cpnseil, ÇQUç d-élibéi^^r h, l'instant sur ce, qu'il y avait à faire.
L'ordre fut çxéçuté çt biei^tôt leç ^rpi? ministres d'État » rarçh^v^que. de Turin, le chancçUçre^ les. grands de la co^roiine çi(CCQururent au parlais.
Le roi exposa ce qm &'étaÂt pas^é, et deip^ia^da, au^ seigneurs réunis autour de lui de l'aider 4^ leurs tUfloièrç^ Frappée d'étoji^iement, Q^m'^^ UÇ répondirent que par le silence^ jusqu'au mouieatQ^ l'archevêque, prenant la parole, exprima, dans un long disr courai combien il était aurpm de. ce qu'il venait d'entendre. Q dit que le viei^ roi ue pouvait plua leyenir sur sou abdicaticm^ il diémontra le droit du jeune souverain ^ consçrve^ UUe cpuronue que son père lui avait remise de sou plein gr^, ajoutant qu'en conscience il n'était pas permis à Charles-Emmanuel de résigner Iç pouvoir, qu'il appartenait mM^^^A^^t ^ 6Ç9 peuples et' à ^ea serviteurs.
Tout le conseil se rangea à cet avi^ d'un homme aussi éminent par ses vertus que par ses lumières.
La discussion se prolongeait néanmoins, lorsqu'un
officier se présenta de. la part du baron de Saint-Rémi, et raconta la tentative qui venait (f avoir lieu contre la citadelle.
Cette action audacieuse apprit au jeune roi de quoi son père était capable, et combien il aurait encore à se défendre contre lui. Les membres du conseil, qui le connaissaient bien, avaient une frayeur plus grande encore : en cas de réussite, il se vengerait certainement sur eux des obstacles qu'il avait rencontrés; ils défendaient donc leur propre cause avec celle du roi et du pays.
Le marquis del Borgo osa le premier prononcer on mot qui fit frissonner Gbarles-Ëmmanueljusqu^au fond du cœur.
— Une seule mesure est à prendre, dit le marquis, et, quelque pénible qu'elle sott pour la piété filiale de Votre Majesté, îl ne faut pas hésiter un instant : le roi Victor-Amédée doit être mis en état d'arrestation.
— Monsieur, interrompit le monarque, c'est mon père, c'est un roi.
— C'est un rebelle, sire! et nous ne pouvons malheureusement lui donner un autre nom; il faut, je le répète, s'assurer de sa personne.
— Jamais je n'y pourrai consentir.
— J'avoue, sire, insista Tarchevêqùe, que c'est une
nécessité pénible; je comprends tout ce qu'il en coûte au cœur de Votre Majesté; mais l'intérêt de vos peuples commande, il faut obéir...
Charles-Emmanuel combattit longtemps; il fallut lui arracher son consentement, qu'il laissa prendre plus qu'il ne le donna; mais, lorsqu'on lui présenta la plume pour signer Tordre, il la repoussa.
— Je ne puis rien écrire ; c'est assez de ce que j'ai dit.
— Il n'existe pas un de vos sujets, sire, qui veuille mettre la main sur le roi Victor-Amédée sans un ordre écrit de la main de Votre Majesté.
— Comment, mettre la main? Je d.éfends expressément qu'on le touche; je veux qu'on ait pour lui les égards et le respect qu'on aurait pour moimôme..
— Et s'il fait résistance, ce qui est plus que probable...?
— On le contraindra, mais sans manquer à ce qu'on doit à mon père, entendez-vous, messieurs? vous m'en répondez, dk Charles-Emmanuel.
— Signez donc sire..., reprit le marquis d*Ormea en lui présentant la plume.
— Je ne puis, je ne puis.-
Bt sa main tremblait tellement, qu'il ne pouvait, en
82 Les DEUX HEINES.
effet, former ses lettres ; ses yeux étaient pleins de larmes.
— Messieurs, c'est mon père! répétait-il incessamment.
Ëaûn, après de nouvelles instances, il signa; mais le marquis d'Ormea fut obligé de Taider.
Munis de cet ordre, les membres du conseil partirent pour en presser Texécution,
Le marquis d'Ormea ftit chargé de tout diriger; il s'acquitta de cette lâche avec un grand zèle; car il savait, comme tous les autres, que, si Charles-Emmanuel faiblissait, ils étaient perdus.
On appela des troupes, comme pour augmenter les quartiers de Turin, et, pendant la nuit du 27 au 28 septembre, le marquis fit entourer le château de Moncalier, dans le plus grand silence. 11 occupa avec un gros de gens un petit degré conduisant chez le roi, tandis que le comte de la Pérouse entrait par le. grand escalier et s'emparait des domestiques, après avoir au préalable enfoncé les nortes.
Le eomtepéaétrarôflotûjdieiit dans la cbambre où le roi et la giarquise étaieat couchés; oelle-oi, en enlen*) dant le bruit qui se faisait, se jeta à bas du lit, et s^enfuit dans un cabinet, sans se rendre bien compte de ce que ce pouvait être. Il avait été formellement déclaré dans le conseil quelle était la cause de ce qui arrivait, et, comme on n'avait pas pour elle les mêmes ménagements que pour le roi, on la poursuivit sans cérémonie. On la saisit au moment où elle ouvrait une porte poup s^happer; on remporta malgré ses cris et sa résistance; on la mil dans un carrosse escorta de cinquante dragons, et on Renvoya au château de Geva, où elle fut étroitement gardée.
Cette expédition, si importante qu^elle Mt,' n'était pas la plus difûcile. Le roi, qui n'avait rien entendu de ce tapage, dormait, suivant son habitude, d^un som* meil léthargique et presque effrayant pour ceux qui n'étaient pas accoutumés à le voir ainsi. Il devenait fort cruel de le réveiller pour ce quV)n avait à lui dire, et, cependant, oela était indispensable.
Le chevalier de Bolar commença prudemment par s'emparer de son épée, placée sur uu meuble, tandis que le comte de la Pérouse ouvrait les rideaux et commençait sa pénible fonction. Il n'osait toucher le monarque; il rappela plusieurs fois en vaia, et, comme
il vît que cela ne réussissait point, il se décida à lui prendre la main et à la secouer un peu vigoureuse* ment.
— Sire ! Votre Majesté !
Rien. ,
— Sire! que Votre Majesté se réveille!
Gela dura un qust^ d'beure. Puis, comme la chose menaçait de ne pas finir de sit6t, le chevalier de Solar fit tirer une arquebusade dans la cour, se doutant bien que ce bruit guerrier réveillerait le vieux soldat; ce qui ne manqua pas d'arriver*
Victor-Âmédée se leva précipitamment sur son lit^ se frotta les yeux, et demanda :
•— Qu'est-ce? que me veut-on? où est la marquise?
Le comte de la Pérouse, pour toute réponse, s^in» cHna profondément et lui montra Tordre du roi.
— Lisez-moi cela, monsieur, je n'y vois point.
— Sire?,., c'est que...
— Mais, enfin, qu'y a-t-il? reprit Victor-Amédée, qui commençait à s'impatienter; où est madame de Spino? (le quel droit entre-t-on chez moi à pareille heure sans que j'appelle? Répondez, monsieur, jépondez!
•— Sire, que Votre Majesté me pardonne, mais je suis obligé d'obéir. Madame la marquise de Spino est en ée moment sur la route de Geva,
if
— Ëst-il possible! Mais c'est un crime de lèse-majesté, le savez-YOUS? Je suis toujours roi, monsieur, et c'est m'offeuser daas ce que j'ai de plus cher. Ramenez la marquise tout à l'heure, entendez-vous? qu'il ne lui soit rien fait, qu'elle n'ait pas à se plaindre de la plus légère insulte, ou votre tête en répondi '
— PardoUf sire, pardon; mais ce n'est pas tout encore.
•— Commencez par ramener la marquise; je vous écouterai ensuite.
— Madame la marquise ne reviendra pas, et il faut que Votre Majesté veuille bien se levenfanmédiatement.
— Pour quoi faire ?
— Pour me suivre.
— Et otL cela, s'il vous plaît?
— Si Votre Majesté daignait lire cet ordre...
— Un ordre signé par mon fils... pour m'arrêter ! Est-il bien possible? m'ar]:éter, moi 1
Le roi entra dans un accès de colère qui ressemblait, par sa violence, à de la folie: ses cris, ses io^irécations, les horribles menaces qu'il proférait, faisaient trembler les plus hardis. U invoqua Dieu, les saints, le diable, toutes les puissances, pour appeler la malédiction du ciel sur la tète de son fils ingrat et 0ur les l&Ghes qui le secondaient dans son parricide.
M LIS DIOX RBING».
S'il eût eu des armes, à ooap sftr, il eèt tué qnelquesuns de ses ady ersaipe»«
Ceux-ci se regardèrent embarrassés, car eela se prenait point de fin, et, cependant, U en Imitait nne.
Le comte de la Férouse supplia encore le roi de s'habiller.
•^ Je ne m'babÔlerai poiat, 8*écria-t«il, et le premier de vous qui me touchera, malheur à lui!
ils se concertèrent quelques Instants, et, après bien des hésitations, comme il leur était interdit de le ^elenter, ils se décidèrent à Tenvelopper dans ses couvertures et k remporter ainsi jusqu'au carrosse qui Tattendait dans la cour.
Victor-Amédée se débattit de toutes ses forces; enfin, on rattacha fortement et Toir en vint à bout.
Les officiers Pentouraient; il passa entre deux rangs de soldats qui, à Taspect de leur vieux roi, qu'ils connaissaient et qu'ils aimaient, commencèrent à murmurer. Ce traitement, dont ils ignoraient la cause, leur semblait inexplicable et inf&me.
— Cela ne peut se supporter, dirent les plus vieux, presque tout haut: Victor-Amédée a été notre général, et nous ne souffrirons point qu'on le traite ainsi.
— Silence, de par le roi, sous peine de mort! s'écria le comte de la Pérouse.
rv
LBS DBUX REINES. 81
On se tut; mais les regards parlaient: ceux qm portaient le vieillard doublèrent le pas. Dans la cour^ Victor-Amédée aperçut un régiment qui Tayait suivi dans toutes ses guerres; il le reconnut et voulut le haranguer; mais aussitôt un roulement de tambours couvrit sa voix.
On le mit en carrosse, non tans peina, et tout en* veloppé de ses couvertures; ce qui fît encore murmu* rer les soldats et faillit amener une révolte, aussitôt réprimée par ce mot magique :
— Le roi le veut î
Le comte de la Pérouse et ie ehevalier de Solap demandèrent au roi la permission de se placer auprès de lui dans le carrosse. A cette proposition, il entra dans un nouvel accès de fureur.
*- Hors d'ici, bourreaux! que je ne vous voie point! vous me feriez mourir de rage.
ns montèrent à cheval et se mirent de chaque côté de la voiture; six cents hommes formèrent l'escorte et l'on partit pour le château de Rivoli, tout prêt à rec»* voir le roi prisonnier. On fit même sceller des bari» reaux aux fenêtres, ce qui était fort nécessaire, car Tétat de Victor-Amédée ne se calmait point i 11 avait des accès perpétuels.
Il iàlltttlui éter toutes les armes et tous les moyens
88 LES DBUX REINES.
d'écrire; sans c[uoi, il se serait blessé lui-même en blessant les autres, et il aurait fait entendre au dehors quelques plaintes capables d'amener une émotion populaire dangereuse.
On lui interdit toute société; ceux qui le gardaient avaient défense de lui ^parler : lorsqu'il leur adressait quelque question, ils devaient s^incliner sans répondre.
Pauvre. vieux roi! Tamant de ma jeunesse! lui que j'ai vu si fier, si grand, si redouté! Âh! cek est profondément triste, cela est navrant pour mon cœur!
Quel traitement! qu'était-il devenu? C'était le lion auquel Tâge a enlevé ses forces et qui se consume en efforts impuissants. Je ne saurais écrire tout cela sans souffrir mille douleurs, et, cependanl^ ce sont là les grandes leçons de Fhistoire; c'est là ce que je doisraconteri sous peine d'avoir fait une œuvre incomplète et inutile. Je ne veux pas accuser le roi Charles; je sais qu'il a agi suivant la nécessité de son devoir envers ses peuples; mais il a dû verser des larmes de sang , car, je le répète, c'est là une dure extrémité.
Cette grande furie, cette violente agitation se calma au bout de quelques semaines. Le prisonnier devint sombre, taciturne ; il était abattu, presque anéanti. Oi permit à plusieurs de ses ancicas serviteurs d'aller le
voir et d'y retouraer ; ils le trouvèrent d'une tristesse que rien ne pouvait dissiper, mais parfaitement doux. Le prince de la Cisterne, son plus ancien ami, y courut le premier; le roi se montra heureux de le voir, pendant un quart d'heure; ensuite, il retomba dans sa torpeur.
— Vous manque-t-il quelque chose, sire? lui d&" manda le prince. Je suis chargé de vous dire que rien ne vous sera refusé.
— C'est bien généreux, répliqua Victor-Amédèe en souriant amèrement.
— Vous plairait-ib d'avoir des livres? Je Vous en apporterai.
— Oui, donnez-moi mes livres, que j'oublie en les lisant... Et pourtant j'y trouverai encore des ingrats, des fils parricides... Ah! mon ami, je suis bien malheureux!...
Le prince de la Cisterne essaya de répandre le baume de l'ainitié sur ses blessures, mais inutilement.
— Ne désirez-vous rien de plus? dit-il au moment de se retirer.
— Je désire ce qu'on ne me donnera pas ; il est inutile d'en parler.
— Je suis positivement autorisé à vous dire qu'on ne vous refusera rien, sire, rien au monde : demandez.
M I LEf^ DBUX REINR»*
— On m*a séparé d*ttBe porsonne... la seule qui me puisse aider à supporter mes douleurs, la seule qui me soit Yéritablemeot attachée ; me la rendrait-ou?
— Ouî^ sire, bien que cette personne soit cause de tout ce qui arrt?e à Votre Majesté, des malheurs de son illustre maison.
— Ne Paccusez pas , monsieur ; vous h« me eonnaissez donc plus? Depuis quand Victor-Amédée nV t-il pasune Yolonté? depuis quand se laisse-t-il conduire par une femme, pour qu^on blâme eette femme de ravoir mal dirigé? Non, monsieur^ ce que j'ai fait, je Fai fait seul, sans l*avis de personne ; je Tai fait parce que j.'ai vouhi le faire ; je Vbî fait parce que cela était juste, parce que cela était dans les intérêts de tous, et, si mon fils n'avait pas cédé aux sottes vanités de sa femme, il n'eût point hésité à me rendre une couronne que j*ai toujours la fbrce de porter.
Hélas! le pauvre roi! il ignorait qu'on l*eût déclaré fou, par une communication officieuse à toutes les cours; il ignorait que des démarches eussent été faites, et sans succès, au nom de Louis XV, son petit-fils, pour protester contre les traitements barbares qu'on lui faisait subir.
Fou! Victor-Amédée! ce génie si vaste et si positif!
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eet homme si fier, si éclairé, si brillant t oli \ misères humaines 1
On fit T8uir la Spino, qui n*6a ftit ecoiteote ([n'h moitié; une pyriaon ne lui pissait guèr^
Lorsqu'il la revit, le vieux roi se jeta dans ses bras en pleurant.
— mon amie! lui dit-O, il ne me peste plus que