‹ Les deux serruriers; drame en cinq actes (volume 2)Chapitre 1 sur 89 · LA CENSURE, L'AUTEUR · texte numérisé non relu

LA CENSURE, L'AUTEUR

l'auteur, entrant, à la Censure.

Madame , j*ai bien Thonneur de vous saluer. LA CENSURE , assise dans un fauteuil , à l'auteur resté debout. Qui êtes-vous, Monsieur? (L'auteur dit son nom.) Ah ! mais, je vous connais ; comment donc? je vous connais beaucoup. C'est vous qui avez eu l'audace de dire dans votre première pièce, que l'empereur Claude était gros, gras et bête; dans la seconde, que les voleurs ne sont pas tous en cavernes, qu'il y en a aussi en boutiques et en palais ; dans la troisième , qu'un matelot pouvait être plus brave qu'un roi. Je vous connais parfaitement. Vous êtes notre ennemi intime. Donnez-vous la peine de vous asseoir, voici une chaise ! l'auteub.

Vous voulez dire une sellette. N'importe , je vous remercie de l'attention,

(U s'assied,)

LA. CENSURE

C'est encore vous qui avez protesté contre moi dans les

journaux.

l'auteur.

Franchement, je suis votre ennemi, je l'ai écrit, je l'ai

signé. J'ai dit et je répète que le principe de la censure est

un attentat au droit naturel et au droit légal consacré par

la Constitution. La liberté de la pensée a été garantie par

la Charte , sans distinction des formes de la pensée , quel

qu'en soit le mode d'expression : journal, livre ou drame.

Ainsi vous voulez la liberté du théâtre ?

Assurément. Tous les Français sont égaux devant la loi. Pourquoi les auteurs dramatiques n'auraient - ils pas le même droit de publier leurs idées, que les journalistes et les romanciers? Pourquoi sont-ils soutois au régime préventif, quand les autres ne sont soumis qu'au répressif? Pourquoi ne peuvent-ils parler qu'après examen, qu'avec un visa; quand les autres ont toute initiative, toute indépendance ? Pourquoi deux poids et deux mesures ? Répondez !. .

LA censure.

Parce que le théâtre est bien différent du livre et du journal; parce qu'avec ses prestiges, ses acteurs, sa mise en scène , il agit plus immédiatement sur la foule ; parce qu'il passionne et transporte la multitude, parce qu'il est la plus dangereuse des propagandes !

l'auteur.

Permettez-moi de vous dire , Madame , que vous ne connaissez pas le théâtre. Discutons un peu ce que vous appelez la plus dangereuse des propagandes. Ceux qui ont expérimenté le théâtre savent qu'il n'a d'action sur les spectateurs, qu'à la condition d'être moral. L'auteur dramati-

que est, de tous les écrivains, celui qui a le moins de chances de tromper son public, de le séduire par un paradoxe, par une idée fausse, par un sentiment coupable. L'auteur dramatique est seul contre tous ; il a affaire à une assem-r blée. . . et comme dit le proverbe : Voltaire a bien de l'esprit, mais tout le monde a plus d'esprit que Voltaire... comme dit encore Jésus : Où vous serez plusieurs, je serai avec vous !.. Voxpopulijvox Dei! — Prenez, par exemple, cent galériens au bagne, cent banquiers dans leurs comptoirs, mettez-les au parterre d'un théâtre, montrez-leur un voleur et un honnête homme ; tous ces gens-là font métier de voler, les uns avec un couteau, les autres avec une patente; eh bien ! tous applaudiront l'honnête homme et réprouveront le voleur. En effet , il se dégage d'une réunion d'hommes , quels qu'ils soient, une électricité de bon sens, une dose commune d'intelligence et de vertu, qui a fait dire que la voix du peuple était la voix de Dieu , et contre laquelle viendraient échouer tous les efforts de l'individu le plus puissant, fut-ce le Diable en personne. C'est là toute la force du principe même de votre gouvernement : La souveraineté du peuple. Si donc l'auteur dramatique est généreux, c'est-à-dire général, s'il résume la pensée de tous, alors, je l'avoue, son influence est immense, immédiate, sans pareille; mais, dans ce cas, où est le mal? — S'il blesse par sa pensée particulière la pensée universelle , il est réprimé aussitôt par la réaction du sens commun , qui proteste immédiatement, énergiquement , victorieusement, contre lui. Autant l'auteur est fort et triomphant, s'il est moral et vrai, parce qu'alors il fait vibrer à l'unisson les cœurs d'une multitude, autant il est faible et vaincu s'il heurte cette masse puissante à l'égal de la Divinité. Le théâtre n'a donc d'action qu'autant qu'il est honnête, le théâtre est donc véritablement la moins dangereuse des propagan-

des! Au contraire, le journal et le livre agissent sur chaque lecteur individuellement, et presque toujours l'auteur du livre ou du journal est plus fort que son lecteur ! Qu'arrive-t-il alors? l'auteur prend le lecteur corps à corps, et comme en un duel quotidien, le combat à force supérieure, et le fait bientôt son esclave ; ou si parfois le lecteur résiste et repousse l'ennemi , il jette seulement le livre ou le journal dans un coin , sans plus de répression , tandis qu'au théâtre le spectateur proteste avec les sifflets et les huées. Ainsi, le journal et le livre sont plus à craindre que le théâtre , par la raison qu'on vient mieux à bout d'un esprit isolé qui peut tout au plus se défendre, que de deux mille qui se défendent et se vengent toujours. Et pourtant ils sont et doivent être libres , car la liberté c'est le droit !

LA CENSURE

Voudriez-vous donc laisser la police du théâtre au public?

l'auteur.

Elle n'en serait pas plus mal faite. Mais outre les sifflets, vous avez les tribunaux, contre l'auteur et le directeur de théâtre, après un délit, comme vous les avez contre 'auteur et l'éditeur de livres et de journaux.

LA CENSURE

Le mal n'en sera pas moins commis, quand on le punira. l'auteur.

Mais quand le procureur du roi saisit un livre et un journal, le livre et le journal sont déjà publiés, ils ont eu leur première représentation ; le mal est donc aussi déjà commis. D'ailleurs, ignorez- vous ce que c'est que la première représentation d'une pièce? A proprement parler, c'est une dernière répétition générale, une représentation qui n'a lieu que devant un public spécial d'auteurs, dacteurs, d'artistes mâles et femelles sut generis, tous gens avancés.

qui en savent beaucoup plus long sur tout, que tout ce que peut leur dire l'auteur le plus hardi. Après cette représentation , arrêtez la pièce si elle est coupable ; il n'y aura pas encore grand mal; et jugez-la, alors... c'est le droit commun, le droit des journaux , des romans, le droit de tout le monde. Car , si vous censurez une pièce de théâtre, sous prétexte qu'elle peut être nuisible, pourquoi ne censurez-vous pas la presse par la même raison? pourquoi ne censurez-vous pas l'homme lui-même sous prétexte qu'il peut commettre des crimes? que ne lui coupez-vous les doigts, il peut voler? que ne lui mettez- vous un cadenas à la langue, il peut diffamer? un gendarme à chaque bras, il peut assassiner!.. Non, vous n'arrêtez un homme que quand il a agi , parce que l'homme n'est pas de nature mauvaise , parce que le méfait ne se suppose pas en principe , parce qu'il résulte plus de bien que de mal de la 11- 'berté, parce qu'il suffit de réprimer le coupable, le crime n'étant que l'exception et non la règle.

LA CENSURE

''ittieux vaudrait cependant prévenir le mal que le réprimer.

l'auteir.

Entendons-nous. Mieux vaut prévenir la cause du mal que réprimer l'effet; mais prévenir, en ce cas, ce n'est point empêcher l'usage de la liberté , c'est détruire la cause qui pousse à l'abus de cette liberté , tandis que vous , Madame, vous enchaînez le droit, quand même. Enfin, qu'estce qu'un système préventif comme le vôtre , qui ne prévient rien, qui n'empêche pas qu'on soit obligé de recourir ensuite à la répression ? Par exemple , si l'acteur veut rétablir le rôle censuré , s'il veut en ajouter encore à novo, qui l'en empêchera? Quelle censure au monde pourra empêcher demain le comédien de crier : À bas l'ordre publie

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