‹ Les deux serruriers; drame en cinq actes (volume 2)Chapitre 2 sur 89 · VU · texte numérisé non relu

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ou vive la révolte! d'attenter à la morale par un mot, par un geste coupables ? Il faudra donc en venir dans ce cas , comme toujours , au seul mode légal , logique et possible en ce temps-ci , le mode de répression î

LA CENSURE

Je ne partage pas votre opinion.

l'auteur.

Vous êtes payée pour cela... Toujours est-il que vous existez de fait seulement, que je vous subis et que je ne vous reconnais pas.

LA CENSURE

La censure est comme le soleil, aveugle qui ne la voit pas l

L'AUTEUR

Vous tuez le théâtre peu à peu, d'une mort lente et sûre. L'art, pour fleurir, a besoin d'indépendance. Comment le théâtre pourrait-il lutter avec les journaux qui ont le droit de tout dire , avec les romans qui ont la libre initiative sur tous les sujets, sur toutes les questions? le théâtre seul est forcé de tourner en rond comme un cheval bandé , dans l'éternel ennui d'im homme et d'une femme à marier^

LA CENSURE , à part.

Ça m'est bien égal. (Haut.) Et comme vous avez" la prétention de sortir du rond, d'être un novateur, un révolutionnaire, c'est pour cela sans doute que je n'ai pas eu l'honneur de vous voir depuis mon installation ici. l'auteur.

En effet , voilà bientôt six ans que je m'abstiens d^art scénique, comme disent les académiciens. Je n'ai rien écrit pour le théâtre depuis Àngo , ce marin mal appris qui a eu deux torts, celui de terrasser un roi (a part.) et celui de relever la censure.

Li CENSURE, d'un air goguenard.

Est-ce que je vous aurais fait peur, par hasard? Allez , le diable n'est pas si méchant qu'il est noir ! l'auteur.

Comment aurais-je peur de vous? moi qui vous ai donné l'existence (a part.), sans le vouloir, il est vrai. (Haut.) N'êtes- vous pas sortie, comme un phénix, des cendres de ce malencontreux Àngo? si vous vivez, si vous occupez cet hôtel, si vous émargez quelques vingt mille livres au budget, à qui le devez-vous? à mes drames qui en sont morts, comme ces mères que leurs enfans tuent en naissant. Or, je ne vous crois pas assez mauvais cœur, assez ingrate , assez nérone pour frapper celui qui vous a fait naître ; vous êtes trop bonne fille , vous êtes trop bien élevée pour ne pas savoir ce commandement de Dieu et de l'Eglise : Père et mère honoreras, afin de vivre longuement, LA CENSURE , d'un ton hypocrite.

Je sais ce que je vous dois.

L'AUTEUR

Si donc je suis resté aussi long-temps loin de la scène , c'est que cette fois j'ai travaillé seul. Jadis j'avais le secours puissant de mes collaborateurs ; je faisais alors ma besogne à deux , et je faisais vite. Mais, livré à mes propres forces , j'ai hésité, tâtonné beaucoup en commençant > et j'ai non moins tardé pour finir. Que voulez-vous ? je reculais h l'idée de tenter seul cette mer orageuse où j'avais eu trois courses heureuses en compagnie. Et puis, vous le savez, il faut le temps pour tout.

LA CENSURE

Le temps ne fait rien à l'affaire , comme l'affirme notre sublime Molière, (a paru) un drôle que j'aurais interdit de son vivant.

l'auïecr.

Le pommier met mi an à faire une pomme qui souvent est gâtée ; la femme met neuf mois à faire un enfant qui parfois ne vit pas huit jours.

LA CENSURE

Connu ! Monsieur ! connu ! Vous voulez me donner à entendre que vous avez élucubré longuement , difficilement votre œuvre , et que je dois , en conséquence , épargner, respecter ce fruit tardif de votre patience et de votre labeur. A d'autres , je ne donne pas là-dedans. l'auteur.

Aïe! aïe!

LA censure.

Vous criez avant qu'on ne vous coupe ! Attendez donc au moins que j'opère!..

L'AUTEUR

C'est que je suis encore tout endolori des amputations d'autrefois.

LA CENSURE

Dam ! aussi , pourquoi faites-vous des drames philosophiques , des drames qui prouvent , des drames à pensée ! scribitur ad narrandum , non ad probandum ! faites-moi de l'art pour l'art, et je vous laisserai tranquille.

l'auteur.

L'art pour l'art est mort , vous le savez bien ; son représentant même l'a abandonné comme on abandonne un cadavre! les romantiques, ces enfans prodigues de la langue , sont revenus malgré eux au principe de l'idée dans la forme , de la philosophie dans la littérature , à la tradition de la véritable école française qui a toujours pensé avant d'écrire.

LA CENSURE

Tout cela est bel et bon I mais vous ne penserez qu'au-

tant que je le voudrai. Venons au fait. Vous avez commis un drame qui est dangereux comme la poudre ; il ne tend rien moins qu'à faire sauter la société tout entière. C'est une machine infernale, c'est un canon-Paixhans chargé jusqu'à la gueule, une marmite autoclave , une chaudière sans soupape, un pyroscaphe , un brûlot plein de pétards, de fusées à la Congre ve, de foudres et de tonnerres ! >

l'auteur.

En vérité, Madame, vous exagérez ou vous n'avez pas

compris mon intention. Permettez-moi de vous l'expliquer.

J'ai vu les misères de mon temps, les malheurs du peuple

d'aujourd'hui, et j'ai voulu réformer quelque peu la société,

• et non la faire sauter.

LA CENSURE

Mais il y aura toujours des misères ! Au lieu de peindre les souffrances du peuple , pourquoi n'avez-vous pas fait comme les poètes antiens? Voyez les tragiques grecs, ils exposaient les malheurs des rois sur le théâtre ! Aussi le peuple , qui voyait tant de douleurs attachées aux grandeurs de la terre, rentrait chez lui, calme et content de son sort , en s'écriant : « Dieu ! qu'on est heureux d'être peuple ! » C'était là d'un bon exemple ! Tandis qu'en lui montrant ses propres maux, vous le poussez au désespoir ou à la révolte , au suicide ou au crime , vous emplissez la morgue ou la prison !

Madame , je n*ai rien fait autre chose que les tragiques grecs. Les poètes anciens montraient les douleurs du souverain ? Quel est le souverain aujourd'hui, si ce n'est le peuple?.. Ce n'est pas ma faute si le chœur antique est devenu le principal acteur du drame, si VUtilité est devenue le Premier-rôle. La littérature, on l'a dit, est l'expression de la société. Le peuple occupe toujours dans les fictions le

rang qu'il occupe dans la réalité. Quand il n'était que comparse dans le monde , il n'était aussi que comparse au théâtre. Maintenant il doit être le premier au théâtre comme au forum. Il est roi par la grâce des révolutions !.. J'ai donc dû prendre les malheurs de ce pauvre souverain , ils sont assez grands pour en faire une tragédie. J'ai voulu faire la tragédie du peuple comme j'avais fait en débutant la comédie des rois. J'ai voulu montrer le peuple , cet OEdipe en blouse, victime aussi d'une autre fatalité, en proie à des dieux aussi impitoyables que ceux de l'Olympe. Et de même que les malheurs immérités de ce pauvre OEdipe poursuivi , sans rime ni raison , ont fini par ouvrir les yeux des hommes sur l'injustice et l'absurdité de leurs divinités, de même les malheurs du peuple, opprimé incessamment , impitoyablement par les dieux de la terre qu'on appelle les riches, éclaireront l'iniquité du régime social et feront réformer aussi l'Olympe moderne tout plein d'ambroisie et de nectar pour les uns, de foudres et de carreaux pour les autres !

LA CENSURE

Mais vous êtes un vrai Titan , vous serez écrasé. l'auteur.

Voilà ma pensée ! Elle est tout entière dans le drame. Cet ouvrier qui a faim, quoique vertueux, quoique habile, quoique instruit , ce Georges Davis , désliérité de la fortune de son aïeul, c'est l'enfant déshérité delà fortune d'Adam , notre aïeul à tous ; c'est le cadet changeant de nom et s'appelant pauvre , et pourtant né comme le riche son aîné pour avoir sa part des biens d'ici-bas ; c'est le pauvre luttant contre l'exhérédation et toutes ses conséquences, pâtissant dans tous ses besoins, dans toutes ses affections, atteint dans ses passions, dans son honneur, dans sa liberté, môme dans sa vie , jusqu'à ce qu'il réagisse virtuellement ,

jusqu^à ce qu*ll rentre enfin dans son droit imprescriptible ! Alors il ne s'appelle plus Davis, mais Hospur; il recouvre son héritage et son titre ; ce n'est plus un pauvre, mais un homme. A côté de la lutte vertueuse, j'ai mis la lutte égoïste , car l'inégalité sociale produit toujours ces deux jumeaux , le dévoûment et le crime. Mais le crime est puni orthodoxement dans la personne de Burl et dans celle de Murray , deux voleurs d'espèce diflférente, qui ont fait un pacte contre la vertu de George. Et George triomphe à la fin de tous les pièges de la richesse, de tous les efforts du vice , de toutes les erreurs de la société par un acte d'énergie personnelle, pour ne pas désespérer le peuple, pour lui montrer qu'il ne doit pas s'abandonner , qu'il triomphera aussi tôt ou tard , en marchant dans sa force et dans sa vertu. Oui, si le peuple aime tant les dénouemens heureux au théâtre, c'est qu'il a le pressentiment de la victoire après la lutte , de la récompense après l'épreuve ; en un mot , la conscience d'i n avenir meilleur que le présent !

LA CENSURE

Cela est vrai , mais toute vérité n'est pas bonne à dire. l'auteur.

J'ai cru qu'après deux révolutions, le temps étaU passé de répéter le mot de Fontenelle :« Si j'avais la main pleine de vérités , je me garderais bien de l'ouvrir ! » J'ai cru qu'au contraire , nous étions venus au temps de dire avec Cicéron : « Il faut que chacun porte écrit sur le front ce qu'il pense de la chose publique ! » Nous devons aux hommes la vérité. Hors de la vérité point de salut ! La vérité seule peut combler ce que vous appelez si poétiquement l'abîme des révolutions !

LA censure. ' ^'^'''''

Oui , mais vous ne montrez que le mal sans indiquer le remède.

Le poète n'a pas mission de guérir les maux. Il les écoute , les recueille et les chante ; il les sent et les exprime pour les faire sentir à tous. C'est la harpe éolienne qui est pendue dans l'air et qui vibre à tous les vents ! Aux hommes qui gouvernent d'entendre ces soupirs, de comprendre ces plaintes et d'arrêter la cause de ces gémissemens ! Comment le médecin guérira-t-il le malade , si le malade ne peut pas dire qu'il souflfre , s'il lui est défendu de crier : J'ai du mal ! je meurs ! secourez-moi !

LA CENSURE

Certes , votre intention est bonne ; votre œuvre est celle d'un honnête homme, j'en conviens... aussi, je ne la défends pas. Mais je ne puis l'autoriser qu'avec de grandes restrictions. (La Censure ouvre le manuscrit.) Ainsi, à la première page , je ne puis vous permettre de dire cette phrase : Le monde est un enfer dont les pauvres sont les maudits.

L'AUTEUR

Pourquoi?

LA CENSURE

Parce que.

L'AUTEUR

Faut-il dire que les pauvres sont en paradis?

LA CENSURE

Je ne l'exige pas. (Elle passe à d'autres corrections.) Je ne puis encore laisser dire à votre huissier , qui vient saisir un pauvre homme expirant de misère : C'est une mort frauduhuse; il y avait contrainte par corps,

L'AUTEUjR.

Pourquoi ?

C'est attaquer les agens de la lot.

l'auteur.

Mais la loi est plutôt faite contre ceux qui ne veulent pas payer, que contre ceux qui ne peuvent pas payer.

LA CENSURE

Plus loin encore , votre assassin ne peut dire , en assassinant l'homme qui ne veut pas le payer : Tiens, voilà mon protêt», parlant à ta personne.

:>^ Vi :'..Jyt'':vn(- l'auteur.

Pourquoi?

LA CENSURE

Parce que c'est tourner en ridicule les formes de la procédure.

L'AUTEUR

Décidément, les huissiers sont inviolables.

LA CENSURE

Plus loin encore , votre même voleur ne doit pas dire d'un homme qui sommeille : Il dort comme un président, -^ '^''^- L'AUTEUR. t.hno ^îiOn'>^.m.)

Qui cela attaque-t-il donc?

LA CENSURE

La magistrature.

l'auture.

O Bridoison !

LA CENSURE

Ce que je ne laisserai jamais, jamais passer, c'est la providence du voleur; un voleur n'a point de providence; un voleur ne peut invoquer la providence. Il n'y a pas de providence pour les voleurs.

l'auteur.

Jl|[^§ii8 !jui est -calque cela blesse?

•,1 ii\ àzbn^lgfWJêiH.! J('C« ii'Mt CENSURE.

La religion.

l'auteur.

Et Tartuffe !.. N'a-t-il pas sans cesse le nom de Dieu à la bouche ?

LA CENSURE

Est-ce que j'aurais permis Tartuffe ?

l'auteur.

A la bonne heure !

LA CENSURE

Je défends absolument que ce même coquin dise : Il eit vrai que la Lune n'est pas encore complaisante. l'aui-eur.

En vérité, je ne comprends pas...

LA CENSURE

Eh bien ! mais l'astronomie?.. l'Observatoire est un corps constitué.

l'auteur.

Je réponds du pardon de notre illusti:e. Arago. , ^ ,^-y-

LA CENSURE. î'.fA.^ jrrp rinfffrod f?|J*f>

Convenons encore que votre bandit ne dira pas : Il sait ma vie par cœur, il pourrait écrire mes mémoires. Oh ! pour le coup I

Et la police donc ! vous faites allusion aux mémoires de M» Gisquet. ,, . .^ .

l'auteur.

Ainsi, comme dit Figaro, on peut parler de tout, pourvu qu'on ne parle ni de la religion, ni de la police , ni de l'O* péra, ni de rien du tout... C'est toujours comme avant la révolution !

(La censure rit et n'est pas désarmée ; elle feuilleté sans répondre plusieurs pages, demande d'autres changemens qui sont tous consignés à la fin de ce volume; le public jugera lui-même , par les phrases corrigées, du

motif des corrections. — Ici , la censure laisse tomber son fatal crayon. L'auieur s'empresse de le ramasser : cet acle de condescendance ne lui sert à rien ; l'auteur n'en obtient pas un mot de plus.)

LA CENSURE

Maintenant, nous voici au dénouement. Je ne puis vous y laisser condamner l'innocent et acquitter le coupable. C'est un attentat à l'infaillibilité de la justice. i'autteur.

Mais vous avez permis Calas, la Pie voleuse, le Courrier de Naples, etc.

LA CENSURE

Oui , mais il s'agissait de la vieille justice , et vous nommez le jury en toutes lettres... Vous attaquez l'infaillibilité du jury.

L'AUTEUR

Vous dites que le jury est infaillible !.. Alors, le Prince a donc écrit les fameuses lettres ?..

Emportez votre manuscrit!.. Mais si les journaux crient contre le drame après la représentation , je pourrai bien le défendre. — Sans adieu !

l'auteur.

Au plaisir de vous revoir!

(Il salue et sort.)

Une demi-heure après cette petite comédie , le drame fut joué, avec toutes les coupures, et joué sans encombre grâce à l'admirable présence d'esprit des excellens acteurs de la Porte-Saint-Martin. Il eut même un grand succès, dont la moitié revient de droit h l'intelligente direction de ce théâtre et à la nouvelle troupe où se distinguent MM. Raucourt , Clarence , Hiellard, Verner, Ménier, Vis-

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sot, Hérêt, Marchand, M"" Klotz, Saint-Flriiiin , etc. Le lendemain de la première représentation, il n'y eut pas la moindre explosion dans la société, pas la moindre agitation dans les journaux. La presse, que l'auteur remercie ici , fut unanime pour louer le drame ; un seul journal en attaqua le mérite littéraire , le Journal des Débats. M. J. J. ne pardonnera jamais à Tauteur de ce drame cinquante pages d'un livre intitulé Barnave, IVt J. J. qui devrait écrire ses initiales ainsi L.J», les retourner comme ses opinions, en sens inverse l'une de l'autre, critique naturellement aujourd'hui la plume qu'il aimait assez autrefois , quand il lui était donné d'en faire profit, quand il vendait bien cher les œuvres qu'il en recevait gratis. Mais enfin , littérature à part, le feuilleton du Journal des Débats conclut au fond comme la pièce. L'apologue qui termine ce feuilleton montre le bon Dieu, comme le drame montre la société, donnant tout aux uns et rien aux autres. Vraiment , M. L. J. est maladroit ! le moyen qu'on réprouve une œuvre dont la morale est adoptée , exagérée même par le Journal des Débats! c'est à craindre au contraire le prix Monthyonpour les Deux Serruriers,

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