‹ Les deux serruriers; drame en cinq actes (volume 2)Chapitre 27 sur 89 · GEORGE, JENNY · texte numérisé non relu

GEORGE, JENNY

JENNY, à part, considérant George.

Encore lui , pour nous secourir !

GEORGE , regardant Jenny avec extase.

Oh! est-ce un rêve ? est-ce la réalité ? Oh ! je tremble de vous voir disparaître encore , vous que j'ai tant cherchée et que Je croyais perdue ; vous , dont la vue m'inonde de joie et de bienveillance ; vous qui brillez devant moi comme un soleil pur, pour chasser de mon cœur les haines et les douleurs , les chagrins et les ressentimens ; vous enfin dont la divine présence vient de me rendie à la fois plus heureux et meilleur! JENNY, avec embarras.

Qu'y avait-il donc, entre mon père et vous?

GEORGE

Je rai oublié... vous avez tout effacé...

JENNY

Je vous retrouve donc enfln... mais dans quelle position !..

GEORGE

Ah ! oui , vous vous étonnez , n'est-ce pas ? de revoir ainsi le brillant élève d'Oxford... Des malheurs... dont vous devez ignorer la source...

JENNY

Oh! n'importe , M. George , je ne revois en vous que mon sauveur. Oh! vous ne nous quitterez plus comme vous avez fait, il y a un mois, après le plus généreux des dévoûmens. Celte fois, je vous tiens ; je pourrai donc vous payer ma dette , me soulager du poids de ma reconnaissance !

De la reconnaissance ! Miss , vous ne me devez rien !

JENNY

Gomment! Ne m'avez-vous pas sauvé la vie ? ne venez-vous pas encore de sauver Thonneur de mon père ? car il fallait que vous eussiez un nouveau service à nous rendre pour qu'on pût vous parler de l'ancien. Le premier suffisait pourtant bien à vous mériter notre affection. Je vous dois l'existence. Monsieur ; personne n'eût osé faire ce que vous avez fait pour moi. Vous vous êtes exposé pour mon salut , sans hésitation , sans remercîmens , sans récompense , au risque de périr vous-même. Une fortune entière ne pourrait payer assez un tel acte de dévoûment et d'humanité.

GEORGE

Non , Miss, vous ne me devez rien... je vous ai sauvé par un autre sentiment que l'humanité. Oh ! s'il vous souvient ainsi d'un service égoïste que je vous ai rendu pour moi seulement, rappelez-vous aussi le reste de notre vie ; sinon oubliez tout. Oui, si vous ne vous souvenez plus d'Oxford , des jours de notre enfance , de l'étudiant que vous avez connu jadis, qui vous aimait, qui vous voyait et vous écrivait ses premiers battemens de cœur par-dessus le mur commun du pensionnat et du collège ; si vous ne vous souvenez plus de cet enfant heureux qui était votre égal, car, alors, il ne fallait que de l'amour, oubliez, oubliez aussi l'ouvrier indigne qui s'est dévoué pour votre salut, le jeune homme< pauvre qui ne vous a sauvée que pour lui et non pour vous. Encore une fois , vous ne lui devez rien , je vous le répète , il n'a risqué sa vie pour la vôtre que parce qu'il vous aime , et maintenant qu'il vous voit , il a sa récompense.

JENNY, embarrassée et souriant.

Ce n'est pas assez , M. George. Je veux être votre sœur, partager ma fortune avec vous , comme avec mon frère !

GEORGE

Son frère ! Merci , Miss, ce que vous m'offrez ne me suffit plus. Je n'ai plus besoin d'argent ; votre père , d'ailleurs , m'a payé ce qu'il me devait... j'ai reçu tout à l'heure de quoi faire foitune. Quant à votre amitié de sœur, ce n'est même plus assez pour moi ; vous avez mis un autre besoin dans ma vie , vous l'avouerai-je. Miss? un besoin d'amour, besoin que Dieu même semble vouloir satisfaire , en me rapprochant de vous encore une fois , amour sans Hmites et sans fin, qui naquit dans le bonheur et qui a résisté à tout , à la misère , à la douleur, à la mort même de mon père , qui a grandi sur des ruines et une tombe , tant il est vivace , inaltérable , éternel ; amour qui m'a soutenu dans toutes les vicissitudes de ma vie changeante , à l'université , à l'atelier, partout, tant il est toute ma force et tout mon espoir ! Ainsi , quand on vint me dire : Tu es pauvre , il faut quitter Oxford , ce n'était pas la richesse , Miss, c'était vous que je regrettais !.. quand je devins ensuite simple ouvrier, je travaillai , non pour vivre , mais pour vous revoir... Oui, votre pensée seule me rendit habile, ambitieux, pour vouloir, pour avoir de l'opulence un jour, pour devenir riche et digne de vous; car je suis sûr de réussir, si vous m'écoutez, comme je suis sûr de mourir, si je suis dédaigné ! JENNY, rougissant de plus en plus,

M. George , je ne dois plus vous entendre.

GEORGE

Oh ! je suis insensé de vous parler ainsi , moi , tombé si bas,

moi , misérable artisan , jeté par le sort au fond du peuple ; oui, c'est une folie de vous parler, une témérité de vous voir, un crime d'espérer. Ah! en vous sauvant, je n'ai fait que me perdre; le jour où vous êtes venue, avec votre tante, visiter, comme tout le monde , l'œuvre de mon maître , la merveilleuse machine de Mul- 1er, ce jour oii vous alliez périr engrenée par un pan de votre robe, si je ne m'étais jeté au milieu des rouages pour vous sauver, ce jour-là , Miss , j'aurais dû me tuer, au lieu de me bleser seulement; oui, j'aurais dû mourir, puisqu'aussi bien la vie ne sera plus , pour moi , qu'un supplice.

JENNY

Quoi! vous vous êtes blessé? Oh! je ne l'ai pas su, M. George; j'étais évanouie.

Vous vous occupez de celte blessure! Qu'importe celle-là? elle se cicatrise maintenant ; mais j'en ai une autre là, (U montre son cœur.) qui sera mortelle, si vous ne pouvez la guérir.

JENNY

J'entends quelqu'un... Monsieur, il ne faut pas qu'on nous retrouve ensemble... Partez !.. je vous ai déjà trop écoulé. Partez!

GEORGE

Si j'étais riche et noble, je pourrais rester ici, vous parler devant témoins, vous demander même en mariage à votre père... Patience donc! je le serai peut-être un jour; l'ouvrier deviendra un artiste... oui, pour vous, j'acquerrai la science, la gloire et la prospérité des Walt el des Fulton. Ah! si vous m'aimez, quelques obstacles qui nous séparent, je les renverserai , quelques barrières que le monde élève entre nous, je les franchirai. Quand la vertu d'un homme vaut mieux que sa fortune, il doit mettre sa fortune au niveau de sa vertu. Promettez-moi seulement de m'attendre ! une parole , un geste , un regard de vous, et l'univers est à moi!

JENNY

Sortez , sortez , de grâce !

GEORGEi

Oh ! elle ne m'aime pas , mon Dieu !

SCÈME VIII.

Les Mêmes, ROSALINDE.

ROS^LINDE, un livre à la main.

Un inconnu ici! Quel est ce jeune homme ?

JENÎVY.

C'est Monsieur qui vient de nous rendre le service d'ouvrir cette caisse.

ROSALINDE

Ah! c'est le serrurier... Bien obligé , Monsieur ! JENNY, à George humilié.

M. George , Dieu vous rende le bien que vous avez fait aux autres !

(George s'incline et sort. )

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