‹ Les deux soeurs de charité (volume 2)Chapitre 4 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Condamnation.

Le lendemain, aux premières lueurs du jour, sœur Lucienne, après avoir dormi quelques heures sur la dure couchelle de sa cellule, était agenouillée devaQt son humble christ de bois noir,

4 LES D2ÎCX SOE[IRS

et remerciait Dieu dans l'effusion de son cœur.

Elle avait accompli un pas de plus dans sa mission de charité en sauvant un malheureux de la mort ; son âme s'épanouissait dans une joie céleste, dans une gratilucle inûnie envers la Providence qui l'avait choisie pour cette œuvre.

Peu à peu, ses mains jointes se détendirent, elle s'affaissa sur elle-même, et la rêverie succéda à la prière.

Sœur Lucienne était simple et pure dans l'âme, chacun de ses jours était semblahle à celui de la création, où lëlre sort dans toute son innocence des

DE CIIAIUTE Ô

mains du Seigneur; elle atlribuait aux ardeurs de la charité chrélienne l'intérêt immense, la préoccupation incessante, le tendre enthousiasme dont elle était saisie pour Albert.

Et, en effet, si elle aimait selon les lois de l'humanité un <Ies hommes les plus séduisants duraonde, et qu'elle avait sauvé deux fois dans la maladie et dans le désespoir, ce sentiment était si chaste en elle, qu'on aurait pu préciser d une manière certaine la limite où il différait de l'amour chrétien et universel.

Un autre entraînement plus mystérieux encore pour elle-même ramenait sans cesse sa pensée vers cette jeune

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femme qu'elle connais'^al à peine, el q'ie sa condition d'aclrice aurait dû lui rendre répulsive malgré les vertus bienfaisantes dop.t elle lui avait vu faire preuve, si une attraction iniléfinissable, un élan de cœur irrésistible, n'eût vaincu tous les préjugés religieux.

Sœur Lucienne avait parfaitement reconnu, avec son instinct de femme, la passion que Dora éprouvait pour M. de Vareins; et, dans la rêverie de ce moment, elle s'identifiait tellement avec celte jeune et belle artiste, a laquelle il était permis d'aimer, qu'elle mettait sur son compte tout ce qu'il y avait peut-être

DK CHARllE

de Irop ardent et de trop agité en elle-

même en songeant à Albert.

si elle se reportait avec délice au moment où elle avait pu l'arracher à son désespoir, si elle frémissait en pensant aux peines profondf^s qu'il éprouvait encore, aux suites longues et cruelles que de tels maux devaient laisser en lui, elle croyait se figurer les inquiétudes dévorantes, les angoisses que cette autre jeune fesime devait éprouver pour lui, puis le bonheur inetîable dont elle serait saisie s'il lui était donné d'apprendre qu'après un danger terrible il était du moins rendu a la vie.

8 Ll s DEUX SOEUIIS

De là au désir d'aller rassurer ce cœur souffrant il n'y avait pas loin.

Se conOant en ses intentions bienfaisantes, la sœur de charité se détermina à la démarche, très hardie dans sa profession, d'aller trouver la belle actrice et de Tentretenir une minute, seulement le temps de calmer les cruelles anxiétés auxquelles elle devait être en proie au sujet de M. de Vareins.

Elle avait entendu dire par hasard aux gens de Dora que leur maîtresse demeurait à la place Saint-Georges, et en se rendant là, il devait être bien facile de trouver la maison de la célèbre cantatrice.

Ainsi sœur Lucienne, en soriant pour remplir ses devoirs de la journée, se di-

rigea d'abord de ce côté.

Dora, en revenant la veille de son évanouissement, s'était trouvée dans sa voiture accompagnée de Martial Duvilliers, qui la ramenait chez elle.

Martial, bientôt rappelé par ses inquiétudes dans la maison de son ami, entrait au salon à l'instant où la plainte déchirante qu'exhalait la jeune femme en perdant connaissance s'était fait entendre.

Courant à la bibliothèque, il avait trouvé Dora évanouie entre les bras de Ferdinand, qui attribuait sa défaillance

40 Liis uiiux soi' uns

à un malaise subit, el avec l'habilelé qu'il possédait h se composer un visage impassible, avait aidé Martial à rendre des soins à la jeune femme et à la transporter darjs sa calèche.

La nuit avait été affreuse pour Dora.

La mort d'Albert, dont un seul mot lui avait présenté l'image, était presque devenue une certitude pour elle.

L'effroi la possédait au point de lui faire jeter par instant des cris éloufî'és, déchirants; de rares lueurs d'espoir venaient faire resplendir ses grands yeux, illuminer sa ûgure pâle et I)aignée de larmes ; mais les terreurs sans fondement positif, et l'espérance sans cause, la lais-

saient également éperdue ol hors d'ellemême.

Au jour renaissaiit, elle aurait voulu sortir et chercher eu tout lieu quelque indice du sort d'Albert... Mais elle sentait que la pensée, la raison u.ême lui manquaient pour se guider. Irritée de sa propre douleur, elle se frappait le frout dans des nioments de colère et de désespoir.

Cette jeune femme toujours aimée et adulée, cette artiste idolâtrée de la foule, ce rossignol couronné, qui n'avait ou que des jours de soleil, de joie, de liberté, et la gloire pour surcroît, s'éton^ nail et se révoltait dans ces étreintes de

\ 2 LES !)iirx so; uns

la souffrance, comme l'oisoau enfermé dans de durs l)arrcaux de fer pour la première fois.

Vers neuf heures, elle était descendue se mettre au bain, espérant que ce calmant atténuerait un peu ses agitations mortelles, lui rendrait quelque empire sur elle-même.

La salie de bain, située au rez-dechaussée, était lambrissée de stuc blanc rehaussé de mosaïque et d'arabesques dorés ; elle ouvrait sur le jardin par une porte-fenêtre garnie de doubles rideaux de mousseline; une seconde porte de service donnait dans l'intérieur de la maison.

Le beau perroquet verl, qui répétait toujours par intervalles le nom de Marie, était venu dans celle salle sur l'épaule de la femme de chambre. Tant que Jenny était restée occupée de son service, il avait voleté lourdement autour de la baignoire, puis il s'était perché sur une palère, où ses vives couleurs rivalisaient avec les riches nuances de la mosaïque.

Ce gracieux intérieur était éclairé d'un rayon du matin qui faisait ressortir l'éclatante fraîcheur de ses élégants décors; l'air humilie était chargé des parfums de la baignoire ; les touffes de roses du jardin formaient un transparent délicieux à la mousseline des rideaux. Dans

i4 LKS DKUX lOIiURS

cet entourage, la ligure de Dora était si pâle et si navrée, qu'elle semblaif une de ces têles de saintes martyres qu'on place dans de somptueux encadrements de Heurs et de dorure.

Elle avait laissé tomber sa tête sur un de ses bras poèé au rebord de la baignoire ; son Cou et ses épaules se découvraient a demi ; une partie dé ses Cheveux noirs détachés trempaient dans l'eau, et à chaque frémissement de la surface limpide llollaienl autour do son buste, que le ton hiat de la batiste collante faisait ressembler à un beau marbre.

Dora avait trouvé dans le bain, non le

calme qui pouvait éclaircir ses pensées, mais un abaltemeût moral extrême, un désespoir plus morne et non moins intense; des iinages funèbres passaient devant ses yeux ; des saisissements plus aigus lui brisaient le cœur ; elle ne pouvait pleurer, la souffrance retombait dans son sein avec un poids mortel, et cet anéantissement profond qu'elle sentait en elle semblait lui révéler le funeste sort d'Albert.

Elle était ainsi abîmée dans sa douleur, quand une voix très basse, mais fraîche et vibrante, prononça près d'elle :

— Il est sauvé 1

i6 LUS DliUX SOlîURS

Dora tressaillit et releva la tête... En voyant sœur Lueienne, elle fut assurée de son bonheur et fondit en larmes.

— Sauvé î répéta-t-elle avec transport.

Est-il bien vrai ?

— Je vous le jure.

Dora se jeta au cou de la jeune sœur, et couvrit de baisers son joli visage, toujours calme et candide.

Les deux jeunes femmes n'avaient pas besoin de s'expliquer davantage : leurs cœurs se connaissaient très bien, et en tout ce qui touchait Albert elles s'entendaient d'avance.

— Mon Dieu ! reprit Dora en frémisnl, sauvé!... mais il a donc été...

— Bien près de la mort.

— Et comment le savez-vous?

— Oh I le ciel n'a jamais été si bon pour les pauvres mortels! dit Lucienne en levant des jeux bleus pleins d'extase.

— Ma sœur... mon amie... mou an^e !... parlez, reprit Dora avec passion.

— Je passai hier,comme la nuit venait

de tomber, sur le bord de la Seine, près

de Valentoii... Une ombre agitée errait

sur le rivage Il y a dans la pensée de

mort quelque chose qui se révèle je

ne sais par quels indices mais je sentis

le désespoir de cet homme répondre dans

mon âme... J'allai m'^ipprocher de celui m â

18 LES DtOX ^OifUKS

que je ne connaissais point, lorsque je le vis prêt a s'élancer dans les eaux... Je me jetai devant ses pas... c'était lui î

— Et vous l'avez retenu au bord de cet amme par votre seule présence ?

— Oui.

— Oh ! je vous aime !... que vous êtes belle !... mon Dieu, que je vous aime !

Elle baisait les mains de Lucienne, la regardait avec idolâtrie et reprenait :

— Et maintenant, il est consolé, n'estce pas I il ne pense plus à son affreux dessein ?

--^ Jb respèrè... Je lui ai parlé raison dès que je l'ai vu plus calme, et loiit le temps de notre retour u Paris... El Dieu

1>E CHÂRITB i9

ih'inspirail sans doute, car je sentais les battements de son cœur s'apaiser sous ma main.

— Oh ! c'est bien... le ciel vous devait une si noble mission.

— Un tel bonheur.... l'avais-je bien mérite !

— Tandis que moi... Oh! c'est cruel à penser...

— Vous avez causé des peines... bien involontairement sans doute ?

— Non. Mais quoi qu'il dût en coûter, je devais rompre avec lui poiîr qu'il se soumit à un devoir sacré, pour qu'il obéit h son père... Oh! la volonté de ce père, dans de telles circonstances, était

LKS DEUX SOiaiRS

si sacrée, que c'eût été un crime de l'y soustraire.

— Vous avez bien fait.

— Ah ! tenez, nous étions encore toutes deux sœurs de charité par l'amour.

— L'amour!

— Ne rougissez pas. L'amour tel que nous le senlioîis pour lui était la charité au sublime degré... Nous nous étions exercées toutes deux à soulager de faibles malheurs, tel que la misère, pour soustraire ensuite Albert à des malheurs plus grands.

— S'il en est ainsi, que Dieu soit loué !

— Je lui ai conserve l'honneur, la vertu, et vous, la vie !

I)K CIIAUITÉ 2i

— Ah ! c'est une douce pensée !

— Seulement, raoi, avec mon inconséquence, mon étourderie habituelles, en l'arrachant a un danger, je le jelais dans un danger plus grand... tandis que vous, douce consolatrice, bonté divine, vous ne l'avez quitté qu'en le laissant au port.

— Qu'importe, vous ou moi ! dit Lucienne avec une sainte ivresse, qu'ira-

9 porte, puisqu'Âlbert, puisque M. de Vareins est sauvé !

Dans cet instant, les deux jeunegfemmes tournèrent visemenl la tête à un mouvement qui se fit derrière elles.

— M. de Vareins e^l certainement

32 LBS Ui.rx h.OlilIRS

sauvé, car il épouse la pupille ôe son père, dil Ferdiuand qui venait d'eiilrer.

A ces mots. Dora sentit comme une lame froide dans son sein... Elle avait voulu que le sacrifice d'une séparation éternelle fût accompli, mais elle ne pensait pas qu'il dût venir si vite, et elle eu était frappée comme d'un malheur inair tendu.

Sœur Lucienne, frémissant d'être sur* prise dans un tel entrelien par un jeunç homme inconnu, avait déjà disparu de la salle de bain.

'La porte de cette salle qui donnait sur le jardin ne souvrait point du detiors. Mais Lucienne, en entrant, Tavait re-

1)1% CU.UUTÊ ^5

poussée sur elle sans la fer.ner. Lors-i que Ferdinand s'était présenté, les domesl!ques,accoutumésale voir reçu chez leur maîtresse, l'avaient engagé à^altendre au jardiq que maflame fût visible.

La, s'approchaul de la porte de glace, il avait recueilli les dernières paroles des deux jeunes feimmes, et il était audacieusement eR(ré. , ,

Après la première impression douloureuse qu'elle avait reçue, Dora frémit id'irritation a la vue de Ferdinand qui osait pénétrer ainsi dans cet intérieur réservé, et elle lui dit impérieusement de sortir.

- Non, madame, répondit froidement

24 LES DErX SOEURS

le jeune homme, vous souffrirez ma présence; vous entendrez le peu de n.ots que j'ai à vous dire... car je vous vois pour la dernière fois. -

Dora, peu louchée de la forme d'adieu qu'il donnait k sa pénible visite, ne répondit qu'en cberchant le cordon de sonnette pour appeler ses £^ens.

Un grand cordon de soie qui répondait aux étages supérieurs était en efifët ramené par son gland d'argent sur le rebord de la baignoire, afin qu'elle pût s'en servir à volonté ; mais au premier mouvement qu'elle fit pour y porter la main, Ferdinand, plus prompt, rejeta le cordon contre la muraille.

DK CHARITÉ 25

— Maintenant, madame, dit-il, n'essayez pas d'appeier ; vos domestiques ne vous entendraient pas : l'un d'eux est sorti, et l'autre occupé dans votre chambre à coucher... qui est assez élevée... comme je le sais pour en avoir escaladé le balcon le soir où M. de Vareins y était seul avec vous, el oii j'interrompis votre entretien par le moyen d'une glace brisée à vos pieds...

La jeune femme se trouvait dans une étrange captivité; elle était chez elle sans pouvoir faire un mouvement pour sortir ni appeler a son aide, retenue forcément dans Teau qui lui servait de vêtement.

26 ÏAS Ù^VJi SOMl'KS

Car rien ne reçJoubie la pudeur coiiinie la haine, el Dora se serait laissée tuer dans son bain par Ferdinand plutol qiiç d'en sortir a de^ni devant lui.

Le visage pâle el contracté, elle lui jeta un regard rapide, sauvage, el détourna la tète pour se séparer autant que possible de celui qui la forçait k subir sa présence.

Dans un moment de silence qui régna avant que le secrétaire de M. de Vareins eût la force de repreiidre la parole, Dora remarqua cependant un incident futile.

Le beau perroquet, dès qu'il aperçut Fer^ cjinand, vola sur son épaule avec maints baltemenis d'aile caressant», et eu répé-

l)i: CliARlTB

'il

lanl les cris vifs et ai^iis pai* lesquels CCS oiseaux témoignent a leur maître la joie de le revoir.

— Ali! dit la jeune femme qui, dans aucune circonstance, ne pouvait retenir une de ses pensées, je vois maintenant pourquoi ce vilain oiseau savait si bien le nom de Marie... c'était vous qui me l'aviez envoyé.

. ^ Oui.

— Il est digne de vous, il a commencé par me mettre les mains en sang.

^ Ohl oui... il devait bien savoir ce nom de Marie... Que de nuits j'ai passées ^ répéter ce nom quand Tara vert pouvait seul m'entendrc Marie l,.. Lorsque

28 LES Dl'UX SOEURS

j'cfais enfant, ce nom venait sans cesse de mon sein a mes lèvres, et je l'aspirais ensuite dans toute la nature com'nie l'air qui fait vivre... Toute ma vie je l'ai répété en contemplant ton image... Marie!

ce nom était tout ce que je pouvais posséder de toi... de toi, a qui je me donnais tout entier !

— Je pense, murmura-t-elle sèchement, que ce n'est pas pour me dire cela que vous êtes venu.

— Je vous parle du malheur le plus horrible, d'une passion qui a désolé, anéanti toute mon existence, et vous trouvez qu'il ne vaut pas la peine de le dire.

DiL CUAUITÉ '29

— Puisque je le sais.

— Vous savez combien je vous ai ainiée, bon Dieu ! et où donc auriez-vous pu l'apprendre? Comment moi-même aurais-je pu trouver dos parobs pour vous le dire!... Non, ce n'est pas là un sentiment qui puisse s'exprimer si vite... Comment vous aurais-je fait comprendre en quelques mots la religion de toute ma vie. Il ne me semblait y avoir au monde que deux deslinée,-"; différentes, le bonheur complet, immense auprès de vous; loin de vous, le désespoir, le néant...

Écoulez, j'ai été frappé de laideur à ma naissance, et, a douze ans, de l'in-

50 LliS Dlil'X SOEURS

firmité qui ajoutait a la disgrâce de ma figure ; iilon père m'a repoussé ne pouvant plus se servir du borgde pour îe montrer en public; pluS tard, la répulsion iii'a toujours accueillie sur mon passage... I^ativre, ihste, infirme, que venaisje faire dans ce monde ^ j'étais de ceiix dont on dit : Ce malheureux ne meul't donc pas!... Eh bien! avec tout côlaj si lu Hl'avais aimé, Marie, je n'aiii^is pas changé ma vie contre fcelle dn plus heureux de la terre.

Oh ! ne dis pas que c'était im|)ossible, car si j'étais en effet bien disgracié de la nahire, rirn n'est si beau que l'amour, et l'amour était si pur, si grand dans

DIî CHARITÉ Si

mon sein, que si lu avais pu l'y voir lu m'aurais aimé... Alors... oh! Marie! Bîarie ! le ciel est sur la terre, mais on ne doit pas l'y trouver...

Mais, non, non, il ne suffisait pas de passer près de loi détesté dans mon enfance, repoussé dans l'ardeur de tn'a passion, il fallait encore qu'une illusion cï'iiHë'^fuït/Utie erreur falale, vînt me taire croire a la félicité suprême pour me rejeter ensuite plus déchiré, plus furieux, dans mon horrible destinée.

Tout s'est flétri pour rinoi.

ïi^fiStàre que j'aimais, dansuoe étude atide et solitaire, ne m'a plus offert que d'insensibles débris; les plus belles ileurs

52 LliS DlîUX SOBIÎRS

sont devenues de la paille morte entre mes mains... L'amour heureux, partagé, n'a duré pour moi qu'une nuit... quelques heures d*ombre et de silence !... Et quand le jour est revenu, cet amour heureux n'était plus qu'un mensonge odieux, infernal !...

Oh ! j'ai eu un sort a part et bien rude dans celte vie, si courte par les années, si longue par la souffrance... Et jamais je n'ai pu exhaler une plainte... Marie, tu souffrirais un moment ma présence si tu savais que dans toute mon existence c'est la seule fois que j'ai osé parler de moi... car parler de moi c'est pleurer, et on ne repousse pas les larmes.

Di CHARITE ' ' 55

Il y avait dans la voix de Ferdinand une douleur si profonde et si saisissante que Dora, qui ne le voyait pas, et qui, en tenant la tête détournée, contemplait seulement cette destinée étrangement solitaire et désolée/prononça d'une voix émue :

— Ah! l'infortuné!

Mais alors une ombre passa devant sa paupière... Elle leva les yeux... Ferdinand, palpitant, éperdu, s'était approché et tenait les bras étendus vers elle... Elle revit celui dont le souvenir avait souvent effrayé ses rêves, et laissait en elle depuis l'enfance une terreur superstitieuse...

34 LIS ï)Kiix SOL u as

Le repoussaot d'un regard irrité, elle resta encore une minute glacée et fréliiissante de son approche, et pour eQ finir enfin avec cet entretien odieux, elle lui dit d'un ton violent :

— Pourquoi êtes- vous venu m'apprendre que M. de Vareins allait se marier?

Ferdinand était déjà redevenu morne et impassible.

— Vous faites bien, dit-il, de me le rappeler, car c'est de lui en effet dont j'avais à vous parler... Tout doit être irrévocablement fini entre vous, puisqu'il épousera bientôt la jeune et belle Eselle...

DK CHAKllÉ ^ 35

— Comment le savez-vous ?

î;r — Je l'ai entendu toute la nuit s'entretenir de ce sujet avec Martial Davilliers. Il est calme maintenant , il prête l'oreille aux conseils de sagesse qu'on lui donne; son cœur s'ouvre aux sentiments de tendresse et de pitié pour son père, qui n'espère qu'en lui pour se sauver d'une sittiation difficile et se soustraire au remords... Encore quelques jours de ces calmants salutaires qu'on lui verse dans le sang, et le succès sera complet, Albert conduira sa future à l'autel.

— Eh bien ! ensuite... êles-vous charg '^ de me l'apprendre, ou venez-vous m'en

36 LRS DEUX SOBITRS

inslruire dans la seule intention de me faire souffrir?

— Ni l'un ni l'autre. Ce mariage est plutôt un bonheur ; il met une barrière insurmontable entre Albert et vous, et il me soustrait à la nécessité de vous séparer moi-même.

— Vous... et de quel droit?

— Marie, tu t'es lié a moi en écrivant, en jurant que tu m'aimais... Ne dis pas <|ue ces paroles, dictées par la nécessité, étaient vaines, mensongères. Le serment que prononce une femmô d'aimer le mari qu'on lui donne est souvent fallacieux aussi, et il ne l'engage pas moins. De telles paroles ne peuvent pas être révo-

quées à volonlé, elles disposent de la destinée entière; Dieu et les hommes n'ont pas voulu qu'on pût s'en jouer... Ce que je vais te dire n'est pas moins immuable. Tu me vois ici pour la dernière fois, je te le iure;mais je ne perdrai pas mes droits, je te suivrai partout et te tiendrai partout sous mon regard. Je veux que tu respectes la chaîne involontaire et invisible qui nous unit, et que lu as imprudemment formée.

Tant qu'il en sera ainsi, je te laisse la liberté, les triomphes de la scène, tout Ion bonheur d'artiste, et l'oubli du malheureux Ferdinand!... Mais si l'amour te rapproche d'Albert après son mariage...

S8 IFS D^rx ?0'..u; s

11 s'interrompiL Dora, pâle d'îndig^nation, de colère, l'inlerrogea inipérieusemenl du regard.

— Eh bien! répondit-il, je ne peux que le répéter... ce serait alors à moi de vous séparer.

L'accent qu'il mit à ce mot était étrange, effrayant. Dora lut sur son visage, d'une expression implacable, féroce, et s'écria :

— Oh!... lamort !..,

— Non pas pour lui, dit Ferdinand qui jugeait de ses terreurs. La première fois que j'ai souffert pour toi, j'ai voulu me tuer... plus tard, lorsque le supplice de la jalousie est venu me torturer, j'ai

Dl'. CHARITÉ 59

voulu poignarder Albert... Ces essais ont échoué... Ils élaieat fous, la pensée guidait mal mon bras... Maintenant, ce ne sera plus Albert ni moi...

^- Qui donc?

— Je t'ai dit, Marie, que j'étais la jalousie incarnée. . . Avec tant de puissances aimantes et l'impossibilité d'être aimé, cela devait arriver ainsi... J'en sais donc plus sur la jalousie et la vengeance que tout autre. Eh bien , en se tuant soimême on laisse sa maîtresse livrée à tous les hommes, et c'est une pensée atroce à notre dernière heure ; en tuant son rival, il en vient un autre et on n*a rien

fait...

40 LIÎS DFJIX SOEURS

— Ce sera donc moi? demanda Dora avec un calme hautain.

— Oui.

. — Vous me tuerez?

— Oui... et moi ensuite sans doute... il ne vaut pas la peine d'y penser.

Il ajouta d'un accent plus profond :

— Ne doute jamais de ce que je viens

de te dire Et maintenant : Adieu,

Marie !

Puis Ferdinand sortit de la salle de bain.

Dora resta enfin seule et glacée de ce qu'elle venait d'entendre. 11 lui semblait qu'Albert, déjà ébranlé et près de renoncer à elle pour rentrer dans la sphère où

le plaçaient les convenances sociales, venait de partir pour un voyage qui l'emmenait a un éloignement infini...

Elle sentait aussi que les paroles de Ferdinand étaient vraies, et que la volonté de cet homme la séparait d'Albert d'une manière plus implacable et plus terrible encore que tout le reste.

Ainsi, en ce moment, les sentiments d*a lirait et de répulsion que sœur Lucienne et Ferdinand lui avaient inspirés au premier^regard se trouvaient réalisés.

La jeune sœur avait été pour elle un Messie de consolalion et de joie; Ferdinand, à la fois son amant et son ennemi, avait aussitôt étouflé cet élan si doux de

SOU âme ranimée, el la tenait sous une sorte de condamnation irrésistible et mystérieuse.

Comme Ferdinand, en sortant, avait laissé la porte de la salle de bain entr'ouverte, l'ara vert s'envola sur ses pas, soit qu'il sentît qu'il serait désormais bien détesté dans la maison, soit qu'il voulût suivre son ancien maître ; il s'élança sur les arbres, et de là se perdit tout a fait.

CÎIAPITKE DEUXIÈME

La charité.

Deux mois après ces événements, dans les premiers jours de septembre, on célébrait a l'église Sainl-Thomas-d'Aquin, le maria^^e d'Albert de Vareins et d'Estelle d'Ermont.

46 LES Deux sonuRS

Tout était disposé pour que la cérémonie eût lieu avec le moins de faste et de retentissement possible; nul appareil n'avait signalé d'avance la solennité et averti la foule de s'y rendre; l'assistance, peu nombreuse, était rangée dans le chœur, revêtu de ses ornements journaliers, et éclairé seulement de sa lampe perpétuelle.

Les traces di^ douleur imprimées sur les traits d'Albert, l'abattement dans lequel il était toujours plongé, passaient, aux yeux de sa mère et de sa jeune future, pour un uial physique dont il aurait été atteint depuis quelque temps ;son père, qui connaissait mieux la nature de

1)8 CHAniTÉ 47

§PS souffrances, sans en supposer pourtant toute l'étendue, avaii consenti avec èmpn-ssement a ce qu'on éloignât de celle noce le bruit et les fêles, si pénibles pour ceux qui y assistent la tristesse dans 1 ame.

Deux personnes étrangères et tout à fait inaperçues étaient dans l'église. A gauche, dans la chapelle de la Vierge était une sœur grise, dont la présenc e ne pouvait être remarquée de personne; à droite, dans le bas côté, était une femme d'apparence très élégante, mais entièrement enveloppée de son cachemire et de sou voile, et de plus, placée a

48 Lis Drnix soi^uns

Tombre de la chaire et du pilier qui la

supporte.

Après la rupture violente qui avait

conduit Albert si près de la mort, nul

rapprochement n'avait eu lieu entre lui

et Dora.

Depuis deux mois, ils avaient vécu tous deux dans la solitude, oîi les transports de la douleur irritée, impétueuse, se fondent en trislesse uniforme, en larmes silencieuses, Albert s'efforçanl de dompter un amour contre lequel sa volonté avait peu de puissance, Dora s'habituaiit jour à jour k lelal d'anéantissement oîi l'avait jetée son cruel sacrifice. Albert en revenant à Paris, où sœur

DK CHÂRlTi 'i^

Lucienne l'avait ramené ainsi qu'à la vie, sentait bien qu'il ne pourrait plus supporter la présence de Ferdinand, et projetait de l'éloigner de sa maison sous le premier prétexte venu.

Mais il ne levitpointle premier soir où il rentra au pavillon des Champs-Elysées; le lendemain on lui dit que son secrétaire était sorti de bonne heure. Ce jourla et les suivants se passèrent, et Ferdinand ne reparut plus chez M. de Vareins. Ainsi, Albert avait été délivré d'un aspect qui eût constamment alimenté sa jalousie, et partant, sa passion. Alors, livré à riuUuence de Martial, ami tendre,

chaleureux, i>ersévérant dans ses cou- 111 *

50 LES DWX SOSURS

seils; sentant plus vivement que jamais l'amour de son noble père, il avait enûn donné son consentement à un mariage que le sort semblait depuis si longtemps lui avoir imposé.

Au moment décisif, cependant, il frémissait encore de cet eugaji;ement si contraire à ses vœux. Un incident sans importance ayant retardé de quelques minutes le commencement de la cérémonie, il souifrit de voir se prolonger sa situation diflQcile, et fit quelques pas dans le bas côlé le plus solitaire de l'église ; il passa alors devant les degrés de la chaire qui abritait Dora, et elle leva les yeux sur lui.

Di; CHARITÉ 51

Elle ne l'avait pas vu depuis celte nuit du bal où, dans la maison même de son père, il suppliait à genoux la jeune femme d'entrer dans sa famille, en recevant sa main, et jurait d'employer toute l'énergie de sa volonté, toute la puissance de son amour a surmonter l^s obstacles qui devaient s'opposer à cette union... Quelques jours s'étaient passés, et elle le retrouvait dans l'église, où il allait s'unir à

une autre !

Martial, presque aussitôt, était venu rejoindre son ami ; le comte de Vareins aussi passa près d*Albert, et Dora entendit ces mots, rapidement échangés entre eux:

5'2 lES UKDX SOICURS

— Au nom du ciel ! Albert, connaismoi bien... songe que je ne veux acheter aucune satisfaction personnelle au prix de ta souffrance.

— Que voulez- vous dire, mon père?

demanda le jeune homme.

— Qu'il en est temps encore... pendant une minute... que si ce mariage est un sacrifice pour loi, il ne doit pas s'accomplir.

— Et vous, mon père?...

— Je ne sais ce qu'il en serait pour moi... Mais vaut-il la peine qu'on s'en

préoccupe au-dessus de tout je suis

avancé dans la vie, bientôt un vieillard... et toi, Albert, tu as toute l'existence a

parcourir... je l'en supplie, au nom de noire amour, aie de la prudence... au moins de la pilié pour loi!

Le comte fut forcé de s éloigner rapidement.

— Bonté sublime! dit Martial.

— Oui , répondit Albert, si mon père eût commandé, il aurait eu bien moins de pouvoir sur moi.

— Mais il fallait céder à tant de grandeur d'âme!

— Non, Martial, non, je ne tè trompe pas... si je pouvais espérer encore en l'amour que j'avais rêvé, cette bouté même de mon père ne me vaincrait pas!

— Insensé!

S4 LFS i)t;i:x soiîurs

~— 11 n'en est pas ainsi... je ne reprendrais ma liberté que pour souffrir... mon existence est perdue pour moi, qu'elle serve du moins à mon père!... le prêtre monte à l'autel... allons I

En cet instant, Dora n'aurait eu qu'à dire a Albert : « Je t'ai toujours aimé, » pour que tout fût changé dans cette cé^ rémonie décisive, dans la destinée d'Albert et dans la sienne...

Cependant elle se tut!

L'engagement éternel fut consacré.

Les mariés sortirent de l'église; après eux l'assistance s'écoula.

Dora et sœur Lucienne restèrent seules de chaque côté de la nef. Elles demeu-

Dis criARuft 55

rèrent encore quelque temps, l'une à rêver, l'autre a prier.

En sortant, les deux jeunes femmes se rencontrèrent sous le portique.

Elles se prirent la main et restèrent a se regarder avec des yeux pleins de larmes ; leurs cœurs, en ce moment, avaient de ces communications intimes, puissantes, qu'aucun langage ne peut rendre.

Enfin, sœur Lucienne murmura :

— Eh bien , l'œuvre de charité suprême est accomplie!

— Il ne faut pas nous plaindre, répondit Dora, d'un accent pourtant plein de douleur, il ne faut pas nous plaindre cjiiand nous, pauvres femmes, qui avons

56 LES DEUX SOKURS

reçu si peu de force, qui pouvons disposer de si peu de chose, nous parvenons cependant, par la seule volonté de bien faire, à racheter une existence, a rendre la vie, l'honneur et la paix de 1 ame,

— Ohî oui, madame, vous l'avez bien dit, c'est toujours la charité !

Il passait alors près d'elles une toute jeune fille, qui, en entrant à l'église, fit l'aumône à un pauvre.

— Tenez, continua sœur Lucienne en la regardant, cette belle enfant qui donne un sou à un mendiant, s'accoutume à s'oublier elle-même pour ressentir les peines d'aulrui. En continuant ainsi, cette noble faculté de vivre dans les au-

DK CHARITE O/

très la portera aux efforts généreux pour

soutenir et sauver ceux qui souffrent

dût-elle laisser sa propre destinée en offrande au malheur!...

— A propos, ma sœur, dit Dora avec un triste sourire, vous souvenez-vous que la première fois oii je vous vis, nous fûmes près de nous quereller, parce que je prétendais exercer aussi bien la charité, en suivant les lois de mon'cœur, que vous pouviez le faire en obéissant à celle de Dieu?

-^ Oui, et nous engageâmes là-dessus une espèce de pari, dont nous ne pensions jamais connaître la solution!...

Maintenant, le pari est jugé : l'actrice et

^8 LKS DEUX so:<:tîrs

la religieuse ont été également sœurs de charité.

Dora pressa les mains de Luciennne, et lui dit encore avant de la quitler :

— Ma bonne sœur! je suis bien heureuse de vous avoir rencontrée ici, car je vais quitter Paris... et pour longtemps peut-être.

— C'est étrange, répondi t la sœur grise en vous voyant j'ai eu la même pensée, car je vais également partir sous peu de jours.

^— Voire communauté vous envoie dans une autre ville?

— Non, on m'accorde la permission de m 'absenter quelques mois, pour «n

voyage persounel, qu'il metienl a cœur d'accomplir.

*— Eh bien, moi aussi, je vais chercher des lieux que j'ai besoin de revoir... et donl l'air oie sera bienlaisanl, je l'espère,

— Hélas ! nous ne nous reverrona donc plus?

— Plus qu'en souvenir... mais celui que nous garderons l'une de l'autre sera bien doux !

Après s'être fait de tendres adieux, elles se séparèrent... à une certaine distance, toutes deux se retournèrent en même temps, et leurs regards se dirent encore adiou...

00 LliS TtUVX SOlîURS

Dora, ayant déchiré son nouvel engagement, le soir où elle croyait se lier pour toujours à Albert de Vareins, n'avait point reparu sur la scène pendant les deux mois qui venaient de s'écouler, et elle était entièrement libre de ses volontés.

Elle quitta Paris a la fin de cette semaine.

Le jour du départ de la célèbre actrice, l'hôtel qu'elle habitait sur la place Saint- Georges offrait un singulier spectacle.

Tous les pauvres auxquels sa bienfaisance distribuait des secours réguliers, étaient venus ce jour-là, moins pour

Dli CHARITÉ 61

recevoir sa dernière aumône, que pour la remercier et la bénir.

Ces nombreux pensionnaires étaient d'âge, de professions, de figures diverses, il s'y trouvait des mendiants des rues disant leur chapelet, des gens de théâtre parlant leur argot, de pauvres machinistes qui s'étaient estropiés en portant le jour et la nuit dans le ciel de toile bleue, des enfants de costumiers usant les vieux habits de princes ou de pierrot, et les enfants de chœur de la paroisse...

Tout ce monde envahissait la petite entrée de l'appartement, par laquelle il avait ordinairement accès, tandis que

VI LUS mv\ so rus

parle principal escalier, la bande noire des gens dejuslice montait chez l'actrice pour opérer une saisie au nom de ses nombreux créanciers.

Dora, fort indifférente a l'arrivée de ces derniers, donnait, par habitude, son argent et ses l>ijoux pour soulager quelque détresse, et vidait tranquillement les meubles dont allaient s'emparer de riches fournisseurs, faisant ainsi de l'égalité sociale sans y songer.

Quelques instants après, elle était sur la roule du midi.

A son passage à Lyon la jeune virtuose fut vivement sollicitée de se faire entendre. Elle sentait aussi le besoin de

joyir encorft lit^e fois de son talent et de sa renommée, de goûter encore une fois, en s'écoutant elle-même, les ineffables délices de l'harmonie, le seul bonheur qui ne l'eût pas trompé.

Elle s'en gag^ea pour un cerlain nombre de représentations au Grand-Théâtre.

Un repos de quelques mois, un amour ardent, et qui, refoulé dans son essor, se répandait sur les Actions de la scène, le malheur qui soutient et nourrit le génie, toutes ces causes réunies rendirent la cantatrice supérieure à elle-même, et le succès qu obtint son chant fut a la hauteur de ses beautés.

De nouvelles représentations furent

64 LBS DEUX SOEURS

demandées elobleaues, et Dora séjourna trois semaines a Lyon.

Cependant elle ne trouva point au théâtre le charme dominant qu'elle y était venu chercher ; l'enthousiasme public ne comblait plus son cœur comme autrefois; le bonheur, quoique rapide et incomplet d'un amour profond, avait sini^^ulièrement fait pâlir les émolions de la scène, et avait éteint ses joies orgueilleuses, comme le soleil en se levant effacerait le feu d'arliûce d'une fête.

Mais tout l'enlhousiasme qui n'habitait plus dans le sein de Dora, avait passé dans l'âme de ses admirateurs.

lijle fut Irailéo par les fervents dilct-

Il I ..fia />» iii >,t ) > ( I

SB CHARITÉ 6ë

tantes, moins en femme qu'en divinité.

Les habitants de la ville se réunirent pour lui offrir à son départ une couronne de chêne et de roses, dont chaque gland était un diamant monté avec art et du plus grand prix.

Dora se rendit à Clermonl.

Son arrivée dans cette ville fut un événement public. Quelques jeunes gens des plus fanatiques de son chant l'y avaient suivie pour l'entendre encore.

Ils eurent le temps, avant qu'elle parût sur la scène, de répandre mille récits sur son talent féerique et enchanteur, et on vint de tous les lieux environnants pour en admirer les merveilles.

66 LBS DfiUX SOl^URS

Elle donna cinq représenlalions à Clermont, qui firent retentir d'applaudissenienls et de cris d'enthousiasme les échos de l'antique cité.

Cependant Dora avait soin de n'aspirer que de loin les vapeurs de l'encens, en tenant ceux qui le brûlaient pour elle à une grande et immuable distance.

La pensée de Ferdinand, pas plus que celle d'Albert, ne s'éloignait de son esprit -.tous deux, par les impressions les plus froides de hi haine, et par les retours les plus enchanteurs et les plus douloureux de la passion lui étaient également présents.

Elle savait trop qu'Albert était retenu a Paris par une chaîne invincible, et peut-être par l'indifférence qui pouvait avoir déjà succédé à son amour trompé, mais elle craignait que Ferdinand, malgré son serment, u'osâl se présenter de nouveau devant elle.

Elle redoutait dans son approche, non lexécution de ses menaces féroces, elle était trop forte, trop courageuse, et môme trop légère pour craindre la mort, mais elle trcm!)lait d'éprouver encore ces souffrances nerveuses, ce mal instinctif et cruel qu'il lui avait fait subir dès son enfance. Celle réclusioQ couveuail du reste

t>^ LUS DEUX SOl^URS

à son humeur devenue un peu sombre, allière et surtout dédaigneuse de l'amour de tous les hommes.

Aucune consolation ne pouvait lui venir d'une influence étrangère, et la moindre chose du dehors pouvait au contraire la troubler profondément; les seules douceurs qu'elle espérât encore, devaient se trouver peur elle au but du voyage qu'elle avait entrepris.

Ainsi, pendant toute la route, ses domestiques avaient ordre de tenir sa porte invinciblement fermée, de refuser même les lettres, de ne mettre sous ses yeux aucune des cartes qu'on pourrait déposer chez elle, et de ne poiat lui

DR GHiiRITâ 09

parler des personnes qui se seraient présentées.

Les ^ens de Dora connaissant ses violentes impaliences a tout ce qui pouvait le moins du monde contrevenir a ses fantaisies, gardaient la retraite presque sauvage qu'elle s'était faite, avec le mutisme et la fermeté des rochers.

Par la même raison, Dora ne sortait de chez elle que pour aller au théâtre; Jenny, sans cesse occupée à préparer les costumes, restait dans la chambre de sa maîtresse presque aussi enfermée qu'ellemême.

Dora était depuis dix jours a Clermont

10 LES DrpX SOKCBS

et allait y paraître sur la scène pour la dernière fois.

Elle logeait dans un hôtel situé au bord de la ville; un assez long trajet sur les boulevarls la séparait de la salle de spectacle, et elle prenait toujours sa voiture pour s'y rendre. , ,,, ,p,„ ,

Ce soir là, lorsqu'elle sortit de chez elle, le boulevart était garni de monde.

Bien qu'on fut au commencement d'octobre, et que la nuit tombât vers sept heures, la population s'était rassemblée la, dans l'espérance de voir la belle actrice monter en voiture.

Le temps couvert rendait l'obscurité plus hâlivf. Dora, «m franchissant le

DK CHAKITÉ "7!

màrchepîpd de sa voiture, remarqua que quelqu'un se délachail du rassemblement pour s'élancer vers elle... Mais ses chevaux partirent en ra'me temps, et dans ta' ["apidile dû mouvement elle n'avait rien aperçu qu'une ombre...

A l'instant où la voiture s'éloignait, une agitation subite eut lieu dans cette masse de monde, et des cris d'alarme releriu'rènl.

Dora entendit cette exclamation s'élever... Puis le pas de ses chevaux l'entraînant, le bruit se perdit aussitôt pour elle.

Jenny, qui sortit de l'hôfel peu d'instants après sa maîtresse, entendit dire,

72 LBi DEUX SOEÏÏBS

dans la foule assemblée sur le boulevarl, qu'un jeune homme, au moment où il se jetait impétueusement devant la voiture, avait été renversé et blessé à la jambe, mais avec peu de gravité a ce qu'il paraissait.

En entrant dans la loffe de sa maîtresse, la femme de chambre rapporta ces détails qui calmèrent l'inquiétude de Dora au sujet de l'événement survenu.

Même, Jenny ayant ajouté que les personnes présentes avaient aussitôt transporté le blessé, qii était étranger dans la ville, dans la maison d'un médecin où il serait très bien traité, la jeune femme sourit de l'entreprise peu

BK CBARITÂ 75

brillante de son impétueux adorateur, et cessa bientôt d'y penser.

Lorsque, vers minuit, Dora fut rentrée chez elle, comblée d'applaudissements frénétiques et de couronnes, elle resta levée quelques instants pour laisser apaiser l'agitation de son sang, et elle s'avança sur son balcon, placé a un étage assez élevé de l'hôtel.

Elle venait de songer, qu'après dix jours passés dans l'antique et remarquable ville de ClermonI, elle allait partir sans l'avoir vue, et elle examina, autant qu'il était possible à celte heure, le vaste panorama déroulé devant elle.

La lune limpide éclairait l'étendue; la

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ville. élevée en cône et couronnée de sa calhédrale, occupait le centre d'un bas-

sin de verdure, semé de fragments de

ruines et entouré du plus majestueux cintre de montagnes.

Ces flots de lumière sereine, d'un calme délicieux, ces grandes bmtreàà'è sapins et de tourelles, mollement étendues sur les prairies, régnaient dans les plaines où avaient éclaté tant de combats, d'incendies, de ravages, où avaient flaniboyé autant de lances qu'il y avait alors de feuilles aux aibres, dans les luttes successives des Romains, des Barbares, des guerres féodales.

Le vaste espace, d'une aliaoiphère ar-

DK CHARITÉ 75

genlée, ëliiil rehaussé par la blancheur plus éclalante encore des sommets déjà couverts de neige. Au milieu, la basilique de six cents ans, et construite en sombres laves de Volvie, détachait en noir sa masse dentelée.

Partout la surface de la terre, renouvelée, souriait dans l'ignorance et l'insouci de la jeunesse; seul dans l'étendue, le vieux monument se souvenait du passé et, le front rembruni, semblait repasser dans sa mémoire les scènes de mort et d6 ruine.

Une impression de paix ineffable s'élevait de ce vaste- horizon et venait bercer l'âme. Ti liî'* ^ iiiui-i)

76 LÉS DEUX SOBVRS

Dora se fût oubliée longtemps à contempler ces beautés grandioses, à respirer les émanations saintes et pures de la nuit : mais son regard, en suivant les ondes brillantes de la lune sur la cime des bois et le faîte des antiques édifices, fut ramené sur le boulevart que dominait son balcon, et, h cette heure avancée de la nuit, elle vit un homme en face d'elle.

Quoiqu'elle fût à un second étage très élevé, la vive clarté de la lune lui eût peut-être permis de distinguer ses traits, mais il était immobile sous l'ombre des arbres qui l'enveloppait.

Cette constance a se tenir de l'autre

DK eu A uni 77

côté du bo ulevarl, d'où on pouvait mieux découvrir la façade de i'hôtel, persuada à Dora que cel homme était Ta pour elle. Elle le regarda quelques minutes, tant qu'il fût à sa place obscure, mais à un mouvement qu'il fil pour s'approcher, et peut-être pour se faire reconnaître, elle se retira brusquement du balcon et ferma la fenêtre.

Le lendemain matin, Dora, seule dans sa chambre, lisait un itinéraire de l'Auvergne; elle en déroulait la carte entre ses doigts; quelques points a;:iraient surtout son attention; elle les regardait avec des yeux humides, et tout en elle

1% LES DEUX SOttURS

trahissait une émotion aussi vive que douce.

Aiissilôl après le déjeûner elle se disposa a partir.

.^Elle se servait de sa voiture et de ses chevaux, n'ayant plus qu'une journée de voyage a fournir, et elle envoya Jenny recommander au cocher de prendre des Infor. K' a lions sur le chemin à suivre pour arriver au mont d'Or.

A gauche, la graude roule décrivait un long circuit; a droite, elle voyait sur la carlv* un chemin de traverse plus direct, mais elle ignorait s'il était pralicahle pour les voitures, et cclail Ta ce dont elle voulait que le cocher s'informât.

DU GU.iUlTà 1^

Cepeudantj tandis que Jeuny l'habillait, Dora lui demanda si on avait entendu parler du jeune homme renversé la veille par ses chevaux.

— Oui certainement, répondit la femme de chambre. On ne le connaît point, parce qu'il n'est que depuis deux jours à Clermonl, mais on ne s'intéresse pas moins à sa mésaventure. Le médecin, en pansant hier au soir sa blessure, l'avait trouvée assez légère, mais il paraît que, sans entendre raison, il a voulu sortir et se promener loule la nuit au clair de lune; aussi son pied s'est entlé de manière à ce qu il en a bien maintenant pour deux ou trois jours au lit.

^0 LKS Di;UX SOEURS

Dora, qui croyait parfois sentir à une vague souffrance, que Ferdinand était toujours près d'elle, comme il l'avait juré, mêlait un peu sa pensée à celle de ce Jeune homme inconnu, et n'en fut que plus empressée à quitter Clermont.

Lorsque Jenny descendit dans la salle de l'hôtel, elle était pleine de monde; des gens de la campagne, des marchands, d'élégants \ojageurs se pressaient, se heurlaienl, buvant à de grandes tables, réglant leurs comptes et surveillant leurs bagages. Jenny, qui passait près d'un groupe de campagnards, les entendit parler dune épidémie qui se-

DL CIIAUITÉ ^*

vissait violemment à peu de distance de

Clermont.

Elle se mil de la conversation,et apprit que le village de Salnl-Genel, dans lequel régnait la maladie, était précisément situé sur le chemin de traverse qui allajt au mont d'Or, chemin qui du reste, a ce qu'on ajouta, parcourait un pays perdu, semé de rochers et de ravins.

Également effrayée de la Gèvre et des précipices, la jeune camériste, au lieu de transmettre au cocher les ordres de sa maîtresse, revint lui annoncer, de son chef, qu'après tous renseignements pris, il était impossible à une voiture de frayer rinlérieur du pays.

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