CHAPITRE TROISIÈME
Les deux triomphes.
Tout le voyage de la célèbre cantatrice, depuis son départ de Paris, n'avait été qu'un longlriomphe.
L'enthousiasme de la musique est phis bruyant , plus démonstratif que celui
86 LES DKIIX SOtURS
d'aucun autre art; les émotions, les jouissances toutes sensuelles que donne riiarraonie éclalenl avec plus d'acclamalionSj de mouvement, de signes sensibles, que l'admiration contemplative des œuvres de peinture, de sculpture, a laquelle la réflexion s'assimile.
Les fanatiques partisans de la jeune virtuose, avaierU donc mené partout sur son passage un tumulte étourdissant d'applaudissemeiils et de louanges, mais en sortant de Çk'xmonl, lesadieiLxquxdie .reçut furent une véritable ovation.
Dora avait donné sa dernière repré-
si.,nlalion au bénéfice des indigents de la > (q iK^ «»ijp('n(:! ^ °
irri'>o*«»r»p lilml-rnowisi ?.u\q . JoBvmd
DK CHAiUTK $7
Celle soirée devait être la plus brillante de toutes, elle l'avait consacrée à la charité. Elle se disait vaguementque sans
doute elle ne reparaîtra. l plus sur la scène, et son beau talent, en disparaissanl de ce monde, léguait une dernière aumône pour les pauvres.
Cet acte de bonté avait achevé de lui attirer une admiration exaltée, et c'était autant u la femme généreuse qu'à lillustre actrice que s'adressait le triomphe. Aux portes de la ville, une brillante symphonie salua sa voiture, et toute la populalion de la ville se porta sur son passage.
Jll faisait un beau soltil d'automne j le
8S LES DEUX $;OAURS
paysage élait magniGqae; des pans de murs revêtus de lierre, de longues palissades de vignes noueuses, entrelacées à des arbres énormes, formaient un premiei* cadre a de riches plaines de verdure ; au-delà , les sommets de neige élincelaiits sous la lueur dorée du jour, enfermaient le bassin dans leur cintre immense, qui faisait ouiluler ses blancheurs éblouissantes sur le bleu foncé du ciel.
Sur le bord de la route, la population, rangée en deux haies, élevait des mouchoirs blancs et des rameaux d'arbres agités; une mélodieuse fanfare, mêlée
1)1 CnARlTÊ Bd
des acclamations de la foule, remplissait les airs.
Dora passait dans une calèche découverte et au petit pas de ses chevaux.
Elle avait ôté son chapeau pour recevoir l'air dans ses cheveux; le veut faisait flotter ses longues boucles défaites, et les rubans, les dentelles de sa blanche toilette ; on voyait son admirable visage, sa taille de reine, ses beaux bras qui se tendaient parfois pour r^'ccvoir un bouquet, et ces charmes répandaient une sorte d'ivresse dans l'admirai ion vouée au génie de l'arlisle.
Une pluie de couronnes, de branches d'arbustes, de vers à sa louange, roulés
tJÛ LKS DEUX SOtUUS
au pied des fleurs, tombaient dans sa voilure.
Lorsqu'elle eut dépassera dislance où avait pu s'étendre la population de la ville, une brillante cavalcade, sortie comme par enchantement du ,ri.deau de verdure qui .bordait la route, lui forma un nouveau corléire.
L'adiniralion continua à éclater autour d'elle, plus vive, plus enlhousiasle que jamais ; el elle voyagea ain^i emmenant a sa suite celle escorte légère, caracolante^ ces chevaliers d'honneur improvisés a la reine de grâce, de beauté et d'harmonie.
Ri n ne manquait au triomphe de Dora la cantatrice; elle avait conquis par la
Div CHARITÉ 91
beauté, la vertu, le génie, les honneurs qu'on rend aux princes, et bien au-dessus de ces hommages extérieurs, elle recueillait l'enthousiasme qui n'était fait que pour elle !
En même teinps, à droite de cette ' route, dans le fond des slep|)es, mêlées, de bois, de rocht rs et de rares [iulu rages qyi se déroulent jusqu'à la naissance du mont d'Or, l'asi^ect des lieux et rinlérèt qui s'y répandait était de nature bien différente.
Une épidémie, causée par de loiîgues sécheresses, .qui avaient laissé dormir l'eau au fond des marécage», sévissait,
9^ LES DEUX Sa^UKS
ainsi qu'on l'avait dit à Clermont, dans le misérable hameau de Saint-Genet.
Les cabanes de ce petit coin de terre, situées dans le plus fourré et le pl«s désert de la contrée, entre de hauts sapins, de noirs rochers et des enfoncements toujours humides, reçoivent à peine la lumière du jour, et sont exposées à l'exhalaison fétide de bas-fonds plantureux, où l'eau dort éternellement sous les touiïesde nénuphars et de roseaux.
Les hommes étaient particulièremertl atteints de ûèvres jaunes et énervantes, qui les rendaient en quelques jours semblables à des spectres, et l'absence de leur travail entraînait une misère dont
1)1 CHAAiTÉ 93
on ne peut se faire une idée qu'en pensant que l'état habituel de ce hameau était déjà la misère invétérée, dont quelques privations de plus faisaient un dé- Duement complet et mortel.
Presque toutes les chaumières en deuil renfermaient un mort ou un mourant, et une famille tremblante ou désolée.
Mais aussi une consolation divine était tombée dans cet abîme de souffrance.
Sœur Lucienne, après un voyage assez pénible, accompli en patache et à pied, était arrivée en Auvergne.
Elle se rendait au mont d'Or par ! i chemin de traverse pratiqué dans les landes, lorsqu'en voyant le fléau qui régnait à
9* LKS DEUX SOKURS
Saint-Genet, elle s'était arrêtée auprès des malhrureuiV dti'âai pfaîîe était toujours marquée.
En pasSBiif le jou? et la iltiit âù chevet des malades-, élite pou vtiV Visiter f ou r a toupfous ceu-K de rend roi t.
OiiiVe les soulage men'lfi^ fé'jiStiiifus par sa douce piété, et lesstcôur^ efficaces que s^ simple science lui permettait d'appliquer, elle savait aussi multiplier le peu de ressources qu'une profonde détresse laissait encore dans ces campagnies.
Elle faisait constattîWenf attumePautour des cabanes de grands feux d'herbes aromatiques, qui dissipaient les vapeurs peslilenliellcs de l'atmosphère; les en-
UE CHAniTÉ
faiïls travaillaient sous sa direction à
éraonderdes feuilles sèches qui formaient des couches plus douces aux malades, à tresser de Ib paille en nattes épaisses qu'on étendait sur le sol des cliaurniêres pour les rendre moins humides.
Sœur Lucienne portait elle-même k Clermontde lourds paniers de légumes, qu'elle vendait pourrapporter en échange un peu de vin généreux aux pauvres moribonds.
Ses forces s'usaient rapidement à ces fatigues excessives et continuelles, mais .elle ne s'en apercevait point.
Une tristesse dont elle ne s'expliqua'it pas la cause, une abnégation mélancO'^
96 LKS D£i;X SOKURS
lique lui faisait prodiguer sa vie au service de la charité avec plus de ferveur que jamais et uq plus complet oubli d'elle-même. Elle était a la fois la gardemalade, la mère de famille et surtout l'ange du hameau.
Grâce à ses soins, le mal diminua d'intensité. Puis, au bout de quelques semaines, le ciel venant eu aide à la^bonne sœur, des pluies abondantes tombèrent, des courants d'eau pure lavèrent la couche fétide des marais, ensuite le soleil sécha le sable de leurs bords, la cime des bois et des rochers, et pénétra en atmosphère tiède et vivifiante dans le sein des cabanes. ;
1>K eu À uni 97
Enfin, le jour vint où la sœur de cha- .^ rite put conduire par le bras le dernier de ses malades sur le banc de sa porte, ombrafçé du pampre de la chaumière.
Les voisins vinrent jouir de celte convalescence qui laissait derrière elle les dernières traces de la maladie.
Dans le petit espace resserré entre le puits et la meule de foin, les parents, les amis se pressaient autour du moribond ranimé, ses petits enfants montaient sur ses genoux pour essayer ses forces re- Daissanles; son chien, assis à ses pieds, le regardait avec extase.
Mais surtout, dans celle pauvre population, on aimait, on bénissait sœur Lu-
dS LES DiiiUX SOK UUS
cieune; on lui vouait une reconnaissance si tendre, un aiiaàïé&^^^t iV'i^rê-'' fond, que ce sentiment ne peut pas plus se rendre, que dans la bouche des pau- ' vres paysans il ne savait s'exprimer luimême.
Ce jour-là même, sœur Lucienne partit de Saint-Genet.
Elle suivait le petit chemin de traverse qui avance 1en montant, descendant sans cesse, en tournant autour des monticules et des fondrières; de chaque côté s'étendaient ces terres infertiles, dédaignées des hommes, mais aimées de la nature qui peut s'y déployer en paix, sans crainte de voir enchaîner son génie et
DJI GHAIUXÉ &i
rompre la grâce sublima de ses libres créations, i'»iuiittiic *»h| aù« cuto»» iia.li* Sœur Lucienoe n'avait voulu accep- 4er des habitants de Sainl-Geiiel qu'une petite provision de fruits pour sa journée, et des souliers neufs puur continuer son voya^e^ «jub*
iir-te visage altéré et pâli, mais toujours d'une sérénité ineffable, elle s'éloignait à pas lents, garantie du soleil par son grand bonnet blanc, un panier de jonc passé au bras, et disant son chapelet en chemin.
Dans le sentier vert et enveloppé de feuillage, les clématites d'automne laissaient tomber leurs pétales blaacs sur
4iN) LU* VBOX idSCRS
sa tête ; les oiseaux, que rien n'eûaroucbait dans son pas silencieux, restaient aux plus basses branches et chantaient doucement sur son passage ; quelques habitants du hameau la suivaient de loin, d'autres se tenaient sur son chemin pour la voir encore, les enfants venaient s'agenouiller devant elle et baiser son tablier.
Les accents contenus, respectueux, des béuédictions, des actions de grâce, se mêlaient aux chants des fauvettes, au lé^er bruissement des. feuilles sous le vent, et formaient autour de la jeune sœur une ineffable mélodie, composée des acceats de U terre et du ciel. '
Elle marcha longtemps ainsi faible et pensive.
C'était le même jour oîi Dora partait de Clermont par la grande route.
Et qui eiit pu en ce moment-lk embrasser d'un regard l'étendue de ces plaines, eût vu les deux jeunes femmes au milieu de leurs dilîérents triomphes!
Au pied des monts d'Or, la voiture de Dora entra dans une campagne déserte ; sa brillante escorte l'avait quittée quelque temps auparavant pour être de retour a Clermont a la nuit ; peu à peu le chemin était devenu plus solitaire, et Q maintenant dans toute ta vaste étendue
\0t Lïïs ttvt S 08 uns
on ne découvrait pas même une maison de paysan.
yers Quatre heures, Dora fit arrêter sa voilure dans un endroit nommé la Tour, et entra dans une auberge isolée où elle voulait laisser sa calèche et ses gens, devant à ce point de sa route prendfe un sentier dans les montagnes que les chevaux ne pouvaient francnir.
Elle devait être heureuse de tant de succès recueillis, et qu'elle n'avait eu
qu'à paraître pou^ faire naître de toute part autour d'elle, surtout d'arriver au
but de ce voyage, dans lequel tifrî élan
irrésistible de son cœur l'avait engagea;
et rien de tout cela ne loi sôf^fisiit ; elle
1>K CHVUITÉ 105
sentait en elle une appréhension vague un poids étrange sur son âme.
^"'Tônt était également changé autour d'elle; après son départ triomphal de Clermontjle voyage était devenu triste et solitaire ^ la maison où elle venait d'entrer, seule, dans un paj^s désert, était froide, délabrée et d'une pauvreté sordide *, elle avait un peu Taspeci de ces auberges isolées, signalées par les nuits affreuses qui s'y sont passées, et dont l'abri est souvent plus funeste au voyageur que la rase campagne.
Dora, en entrant dans la salle, entendit des voix du son le plus repoussant
104 LES DEUX sosmis
dans la pièce voisine, séparée de la première par une porte vilrée.
Obligée de s'arrêter un instant avant le trajet qu'il lui fallait parcourir à pied, elle monta dans une chambre haute pour prendre un vêtement qui pût résister aux ronces des sentiers, et elle ordonna qu'on lui préparât, tandis qu'elle changerait decostume,unetasse de laitchaud, dans un petit jardin qu'elle avait aperçu derrière la maison, et où elle se trouverait au moins séparée des voix qu'on entendait dans la salle basse.
Au bout d'un moment, elle redescendit.
PE CHAUITÉ i05
On avait servi son lait snr la table ronde d'un petit cabinet de charmille.
Lorsqu'elle y entra elle vit un mouvement de branche encore empreint dans la cloison de verdure, comme si quelqu'un fût subitement sorti par l'épaisseur de la charmille.
Elle n'attacha aucune importance à cette observation, quoiqu'il fût peu naturel cependant que le domestique de l'auberge, après avoir servi le lait chaud, se retirât de la tonnelle d'une semblable manière.
Dora prit seule et assez tristement sa légère collation, puis elle sortit de l'au-
iOÔ le! diux soeurs
Iiergeen ylaissanl ses gens qui devaient attendre là son retour.
Elle gravit un sentier escarpé, el mari il/ 'j'
cha péniblement dans les broussailles, le léger dôme de son ombrelle s'accommodaut mal av. c les rameaux épars des jeunes chênes, et sa robe se prenant à tous les genêts épineux. Au bout d'un quart d b'eure d'ascension à peu près, elle s'arrêta, regarda de toute" part, et apercevant sur la hauteur une grande pierre blanche, elle se dirigea de ce côté.
Cette pierre, creusée a la base é( gardant l'eau de la pluie, était la Hoche-aux-
Dl CHARITi 107
D'énormes souches d'arbre, âe^ herbes de toute tiauteur,des faillis inexiricables l'entourairnt, elle était éloignée de tout pacage sur un sommel isolé où les bergers ne venaient point, cependant Dora remarqua avec surprise que la mousse au pied de la roche avait élé récemment foulée, elle y vit un bâton noueux qui venait sans doute d'être oublié en cet endroit.
Cet aspect redoubla les dispositions Oïédilatives et même religieuses de la jeune femme.
Depuis qu'elle avait profondément souffert, depuis qu'elle s'était détachée peu à peu des intérêts qui la dominaient
108 LES DEUX SOeCRS
autrefois, des senlimenls pieux s'étaient éveillés en elle dans la retraite de l'âme; et, quelque bizarre que cela dût paraître, c'était surtout pour exposer toute sa vie sous le regard d'un prêtre aimé et vénéré, pour lui demander des soins spirituels et des consolations célestes, qu'elle avait entrepris ce long voyage, et maintenant celte marche solitaire, qu'elle accomplissait comme une sorte de pèlerinage.
Assise devant cette roche qui lui rappelait de lointains et touchants souvenirs, elle médita longtemps sur la marche de sa destinée exceptionnelle et rapidt. 3] n ini^
DE caA&iiÉ i09
Mais le soleil baissait derrière la mon lagne voisine, et elle reprit sa route.
Avant de quitter la Roche-aux-Bois^ elle y laissa tomber pour adieu un bouquet d'oeillets qu'elle tenait... C'était le deroier de ceux qu'on lui avait jeté pendant son triomphe... C'était en quelque sorte le dernier vestige de sa renommée dentelle faisait hommage a ce lieu.
Elle descendit le versant delà montagne par un chemin délicieux, au milieu des douces splendeurs de l'automne ; elle passa une petite rivière sur r.ii pont rustique et gravit le coteau voisin, guidée par la disposition des lieux, et par
ii<^ LKS mv% âOiiURS
la vue (l'ui) peuplier isolé el magûifique, qu'il lui semblait reconuailrc. -> '
En ce moment, sœur Lucienne montait a son tour, mais par un sentier différent, vers la hauteur où se trouvait là
Hoche-aujE'Bois. '"
■ ■[> Après un long voyage accompli avec
de faibles ressources , après trois semnines de veilles el de fatigues incessantés auprès des malad^-s de Saint-Genet, ses forces étaient entièrement épuisées; la fièvre la minait, elle avait peine a se soutenir... Cependant, au lieu de se diriger vers un village qu'on découvrait près de la, elle tourna de l'autre côté, et
DK CO.kiUTÂ ili
gagna l'endroit sauvage où se trouvait la grande pierre blanctie.
A la vue du vieux bât on blanc et du bouquet d'œillels flétri, elle reconnut que d'autres avant elle, venai; nt de s'arrêter dans cette espèce de désert ; et elle considéra longtemps ces signes sympathiques avec une inexprimable douceur.
Après avoir prié avec ferveur, et bu avec sa main l'eau de pluie que la Hocheaîio;- Bois gardait pour les oiseaux du ciel, elle reprit sa route.