Les deux soeurs de charité
Le curé Lebrun, desservant du haaieau de Sainl-Viclor, dans les monlagues de l'Auvergne, élail le meilleur père qui eût jamais veillé sur le bonheur et le sa-
6 LES liirX SOl'URS
lut de la pelile population remise par Dieu eiilre ses mains.
Pasteur du pauvre village, dans une contrée déserte ei stérile, il ne comptait dans son humble éfi^lise que des êtres simples, patients, résignés, qu'il devait seulement fortifier contre les privations, les rif^ueurs d'une existence difficile, en leur apprenant en mênie temps, par son courage et sa sérénité, à les porter le plus légèrement possible.
Il consacrait a cette mission de défendre l'enfant des terres ingrates contre le découragement de la misère, les ressources d'une bonté inépuisable et le peu
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de bien dont il lui était permis de disposer.
Le bon abbé prétendait partager ses modiques revenus avec les plus nécessiteux du pajs; mais com r;e c'était lui qui faisait le partage, il était toujours le plus mal départi; en définitive, il donnait, bon an mal an, plus qu'il ne recevait d'honoraires, et vivait de son champ et de son jardin comme un patriarche de village.
Le seul bien dont il conservât une large part, tout en le répendant autour de lui, était la paix de l'âme, qui, en tout temps et sous le ciel le plus aride, fait encore naître de beaux jours.
Ce calme el cette mansuétude infinis étaient d'ailleurs faciles pour le prêtre de campagne qui trouvait dans sa pauvreté même d'ingénieux sujets de contentement.
Son modeste repas n'était composé que de légumes, avec du lait mêlé d'eau pour boisson ; de cette manière, sa table était abondante à peu de frais, el tout venant pouvait y prendre place.
Le presbytère, ancien et rustique bâlin.enl posé au flanc d'un rocber, était démantelé de fond en comble; il ne tenait plus que par des filaments de lierre, de clématite qui croissaient dans ses murailles; mais aussi on le voyait, comme
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les champs, reverdir et refleurir à chaque printemps. Si la loilure, à demi emportée par l'orage, élait mêlée ça et la de gerbes de paille, les oiseaux, attirés par les fi^rains et la mousse, y venaient en foule et remplissaient la maison de leur ramage..
L'église, qui fait ordinairement l'orgueil du curé, n'était guère ici qu'une chaumière bénie et ornée d'une croix.
Le temps avait fait tomber son clocher, mais un peuplier, que le temps aussi avait élevé à une magniGque hauteur, lui formait une flèche de la plus belle structure; la maison de Dieu n'avait que les quatre murailles ; les vitraux de plomb
]0 LES DBUX ?0?URS
étaient san^ ridcnux. îrs chandeliers sans cierge, la nappe d'aulel et l'aube du prêtre sans ornement ni dentelle; mais, par conséquent, les p/uvres paroissiens ne se privaient jamais d'un denier pour I^ service du culte, et ils priaient avec plus de confiance un Dieu humble ot simple comme eux.
Ce qui dominait dans l'abbé Lebrun était une indulgence, une facilité à vivre extrêmes; il n'avait pourtant nulle faiblesse de caractère, mais celle bonté d'un père qui se sent vivre dans ses enfan Is, et ne peut se décider a leur causer la moindre peine.
11 n'avait rien à lui. Les enfants du
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village venaient mordre a la grappe jusqu'aux vignes dont sa 7enêîrc était entourée, tandis qu'il écrivait ses prônes derrière les pampres verdoyants. S'il voyait la chèvre du voisin brouter la haie qui fermait son jardin, et après la haie les lilas et les chèvrefeuilles qui se trouvaient derrière^ il se contentait de dire : or Que la nature est bonne! ces fleurs, qui ne semblent faites que pour servir d'ornement à la terre^ vont se changer en un lait nourrissant! i)
Son temps ne lui appartenait pas plus que le reste; il élait accessible à toute heure. La porte du presbytère fendue, délabrée, avait un cadre charmant de
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campanules et de pariétaires, mais sans aucune serrure ; la maison était toujours ouverte; chacun venait s'y installer pour conter longuement ses affaires et ses peines ; et le curé écoutait tout le monde, assisté de sa vieille gouvernante Nicole, qui l'aidait dans cette partie de son ministère.
Le gros chien de garde Padoux avait aussi des façons tout hospitalières f au lieu d'aboyer contre les mendiants, il les accueillait honnêtement, et venait aussitôt les annoncer à son maître.
Mais c'était surtout dans les champs que le curé donnait ses audiences. Lorsqu'il sortait le soir, tenant à la main son
DE CHARITÉ i3
bréviaire, jauni pour avoir été mainte fois oublié à là pluie sur un banc du jardin, il prenait les sentiers découverts pour que chacun pût le voir de loin et venir a lui.
Il était bientôt entouré, et on r(|glait alors les atîaires publiques du village.
Elles se terminaient d'ordinaire à la satisfaction générale, car l'abbé Lebrun était facile sur la discipline religieuse. Il laissait volontiers les vieillards prendre une pointe de vin et les jeunes gens danser a discrétion ; disant que si les chagrins et '"les maux viennent d'euxmêmes, il faut bien aussi, dans l'ordre delà Providence, laisser venir à soi d'in-
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nocents plaisirs. Il permettait le travaîK le dimanclie quand l'ouvrage pressait; il permettait aussi parfois un plus grand nombre de fêtes qu'il n'y avait de saints fériés en paradis.
IV savait faire ressortir le caractère sacré, la joie pieuse des baptêmes, des mariages, et chaque sacrement avait sa poésie. L'allée qui conduisait au cimetière était bornée d'amandiers; une quantité de fleurs remplissait le champ funèbre; le charme du lieu y attirait souvent les vivants, et les morts avaient ainsi la fêle du souvenir.
. L'abbé Lebrun élait venu desservir la paroisse Sai ni- Victor après la révolution,
DS CUÀRITÉ 15
dans la première aonée du rétablissement du culle, et il y avait alors douze ans qu'il exerçait dans celle campagne son pieux ministère.
Quoiqu'il vînt àe compter cinquante ans, il paraissait très jeune encore.
Le prêtre cul ti valeur, allant sans cesse des labeurs de l'esprit aux rudes travaux du corps qui reposent la pensée, et de ceux-ci à la méditation religieuse qui rafraîchit l'être tout entier et le ranime, le prêtre cultivateur avait conservé une santé parfaite et une vigueur prodigieuse. Sa tonsure était encadrée d'une chevelure parfaitement noire, et, au milieu du hâle et des sillons empreints par
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le travail de la terre, Texpression de sa figure ouverte, candide et sereine, n'avait que vin^t ans (I).
Une nuit de Noël où un pied de neige couvrait la terre, le curé, en rentrant de dire la messe de minuit, se disposait à jouir du bon feu de bruyères, du plat de mourtéro et de la bouteille des grands jours, que madame Nicole avaient préparés pour le retour de son maître.
Le bon chien Padoux avait fini de monter sa garde au seuil glacé de la maison, et guettait son souper servi par terre.
(t) Les habitants des contrées de l'Auvergne qui ont connu l'abbé Lebrun, parlent encore avec un plaisir infini xle l'excelleot curé, et citent une foule de traits de ea bonté et de pa bienfaisance.
Dlî CHARITÉ ^'7
Madame Nicole regardait son maître se mettre à table avec la sensualité qu'éprouvent les bonnes ménagères a voir manger le repas qu'elles ont apprêté.
On entendit ouvrir la porte du presbytère et monter rapidement l'escalier.
C'était un pâtre qui arrivait en toute hâte, à demi nu, couvert de neige. Il dit, en ôtant son bonnet, que Claudine Desbois (une pauvre femme qui habitait une chaumière isolée à deux lieues de Saint- Victor) s'en allait à Dieu, et qu'il fallait bien vite que monsieur le curé vînt lui aider à mourir.
— Seigneur Dieu ! s'écria madame Nicole en voyant son maître qui se levait 1 ^
18 LKS DttUX SOBVRS
déjà de table, et le souper qui allait être de reste , pouvez-vous songer a sortir à cette heure î... Depuis le matin que vous êtes sur pied, à confesser et officier, vous auriez plutôt besoin de faire au moins un somme.
— Allons, Nicole, dit l'abbé, prépare vite mon équipage.
— Quel équipage !... vous n'avez rien pour vous mettre en route.
— Mon grand manteau, mes souliers neufs, mon bâton.
— Votre manteau est encore tout mouillé, vos souliers neufs ont des trous; il n'y a que le bâton qui est en bon état.
— Donne-le, 6t allume la lanterne.
DE CHARITÉ \i)
— Par.un temps pareil ! peut-on songer a s'embarquer dans, un chemin perdu î
— S'il est perdu je le retrouverai.
— Et pour aller dans une maison frappée de malédiction, où depuis un temps les maux fondent comme \\ grêle !
— Raison de plus.
— Le damné hibou a chanté toute la nuit sur le pignon... Il vous arrivera malheur.
— Que veux-tu qu'il m'arrive ?
— Est-ce qu'on sait... de ces temps-ci les loups se promènent que çri fait peur.
— Padoux va venir avec moi.
Le grand et gros chien -loup; aussi boa
20 LIS Diii;\ &oi<uiis
qu'il était laid, s'était déjà levé des cendres, et sans regarder davantage son souper, montrait en se dressant à côté de son maître, qu'il était tout disposé à le suivre.
— Prends ta lanterne, ^mon vi«îux, lui dit l'abbé, en lui rappelant son service.
— Oh ! monsieur, attendez au moins au petit jour, insista Nicole , qui venait à l'instant même d'entendre de nouveau le cri du hibou.
— Et crois-tu donc que Claudine attende le jour pour mourir ! dit le pasteur en s'éloi'gnant a grands pas.
Il entra a l'église, prit le Saint Sacre-
L»E CHMUTÉ 21
ment et se mit en route suivi du pelii pâtre.
Padoux allait en avant éclairant le chemin ; secours qui devenait inutile, la neige ayant effacé toute trace de sentier et toute limite df. terrain. Mais l'abbé Le- ' brun se dirigeait sur la situation des étoiles et son pied ferme et agile fendait rapidement le flot de glace déroulé devant lui.
Après deux heures de marche, un toit de chaume au milieu d'un horizon complètement désert signala la cabane de la mourante.
Autrefois, il vivait Ta un heureux ménage de paysans. DoSbois et sa femme
^22 LUS DKrx SOEUUS
possédaient une maison et un coin de terre qu'ils faisaient valoir seuls. Tous deux de caraclère un peu fier et sauvage, ils avaient recherché cet endroit isolé de toute habitation, et s'y tenaient strictement à l'écart, sans communications avec les autres villageois. Ils vivaient de leur affection niutuelle, et du bonheur de la propriété, de lamour de la terre, si puissarît chpz l'homme des champs.
Nïais il y avait alors trois ans le tonnerre, tombant sur leur maison, avait promj)teraent allumé les gerbes amoncelées dans le haut, et dévoré la récolte avec toute rhabilalion.
Desbois avait ardemment disputé son
DK CIIAUITÉ "Zù
bien au fléau ; couraiif de la rivière au bâtiment embrasé, entrant dans l'eau jusqu'aux genoux pour puiser plus vite, se jetant dans les flari;mes pour atteindre au cœur de l'incendie.
Mais dans celte lutte avec le feu du ciel, il avait été doublement vaincu. Pas une pierre de sa niaisou n'était resiée debout, et une maladie mortelle, suite de cet événement, l'avait enlevé luimême au bout de quelques jours.
C'était auprès de sa femme qu'arrivait maintenant le consolu leur des mourants. Claudine, depuis le désastre et la mort de son mari, s'était abritée dans une petite grange que lui avaient laissée les
24 LKS DIÎUX SOiiURS
flammes et s'éjmisait à cultiver seule la terre pour en tirer quelque subsistance.
Peu de mois après son veuvage, ayant mis au monde deux petites filles jumelles, elle s'était efforcée de vivre encore pour nourrir ses enfants de son lait et soutenir leurs premiers pas, ajoutant k grand'peine un jour après l'autre. Main; tenant que sa tâche était achevée elle en ressentait la fatigue mortelle, et elle quittait cette terre difficile aux pauvres qui ne se reposent que dessous.
Les paysans du lieu , un peu hostiles aux Desbois (comme les hommes le sont toujours envers ceux qui, en cherchant la solitude, semblent faire peu d'estime
DE CllAUlTÉ -^
de leurs semblables) disaient que la ruine la misère de la cabane isolée étaient sans doute une punition du ciel, que la maison Desbois était frappée de malheur, et le serait jusque dans ses derniers descendants.
, L'abbé Lebrun, en entrant dans l'ancienne ^ranfçe, nedistinguad'abord rien.
Les faibles jets de la lanterne erraient sur des parois , des solives également noires et humides. Trois personnes , la mère et ses deux filles devaient être dans la cabane, et cependant pas un souffle, pas un mouvement ne s'y faisait entendre.
Le curé se dirigea vers un enfonce-
26 Lits BtUX SO URS
ment dans lequel était sans doute couchée la famille.
Promenant sa lumière sur un tas de paille recouvert de lambeaux de laine brune, il en vit sortir deux petites têtes blanches et roses , garanties seulement du froid par leurs épaisses boucles de cheveux. Au cœur de la nuit, où le sommeil a^it fortement sur la nature , les deux petites filles dormaient paisiblement.
A côté de là, un rayon de la lanterne se répandit sur le grabat où reposaivt la la mère. Elle était morte.
' Une de ses mains tenait encore le cru-
DK CHATIHE 'iîi
cifix sur lequel elle avail prié à sa dernière heure.
Son agonie avail du être rapide et venait sans doute de finir, car on voyait encore une longue larme sillonner son visage d'une pâleur luisante et glacée : cette goulle d'eau n'avait pas eu le temps de sécher, et la vie s'était déjà retirée de ce sein qu'elle animait.
Le prélre eut le cœur déchiré a la pensée de cette mort solitaire qu'il n'avait pu adoucir, de ces angoisst s qu'il n'avait pu partager, de tant de souffrances qui s'étaient endurées sans lui ! il ne put d'ahurd que pleurer.
Mais lorsqu'il ramena ses regards vers
28 LHS DRl'X SOi.lH'.S
Jes enfants qui dormaient près de la couclie mortuaire, ses yeux étant mieux faits a l'obcurité, il aperçut sur le mur, audessus des deux petites blondes, des caractères grossièrement formés à l'aide d'un charbon. Il était difficile de les lire ; mais l'abbé avec beaucoup d'attention parvint à distinguer ces mots :
« Homme de Dieu, prenez pilié de mes enfants. »
Il leva les yeux au ciel et répondit :
— Je le promets!
Ensuite, il dit les prières des morts sur le corps de Claudine.
Il n'y avait aucune assistance à celte tunèbre cérémonie, que deux enfants en
IJE CUARITK
doni.i& et le petit pâtre agenouillé en silence. Mais la tristesse profonde qui pénétrait le sein du prêtre, donnait a sa voix une onction divine; son âme se répandait avec tant de douceur dans les versets des psaumes qu'on pouvait croire que les esprits célestes y répondaient
d'en haut.
Ce devoir accompli , le curé laissa le pâtre dans la cabane pour la veillée mortuaire, et sortit en emportant les deux enfants dans ses bras.
Sur le seuil, les deux petites filles s'éveillèrent â l'air vif du dehors. Mais elles • reconnurent le bon curé qui venait souvent les visiter, et demeurèrent suspon-
50 LES ueua soutins
dues à son cou, heureuses elçaressanleâ. Une difficulté se présentait sur le moyen d'emmener les deux enfants.
En marchant dans hi neige les deux
petites Giies en auraient jusqu'au cou; le curé ne pouvait les emporter toutes deux, ayant besoin de son bras droit pour sonder le chemin avec son bâton. Dans cette occurence, il commença par asseoir bien mollement l'une d'elles sur le dos de Padoux, lui recommandant de se tenir ferme de ses deux maîns au cou du chien; prit il prit l'autre sur son bras gauche.
Ainsi disposée, la caravane se mit en marche.
Le chien allait en avant, portant la
DB C'URITÉ 51
lanterne entre les dents et la petite écuyère en croupe : l'instinct et la connaissance. qu'il avait des lieuK lui ftiisaient choisir la ligne convenable pour ne pas donner dans les fossés effacés ou les champs hérissés de souches sèches; le curé venait ensuite avec son cher petit fardeau, et marchant avec bien plus de mesure et de précautions qu'il ne l'avait fait en arrivant.
On ne voyait dans tout l'horizon qu'une immense nappe de neige, qui au loin se teignait d'une teinte sombre sous le reflet du ciel le plus noir. Un frisson glacé courait sur toute la terre, durcissant la surface du sol et faisant fendre les arbres,
5^ LES DKux soûuris
d'où s'élevait sods la bise mordante un sourd gémissement. Au-dessus, régnaient ces ténèl)res si profondes et si longues de Thiver, qui est le règne de la nuit et du mal.
Dans toute cette étendue d'une blancheur uniforme, la lanterne décrivait seulement un cercle lumineux, qui glissait lentemenlen traçantune lignedroite dans l'espace. Ce point éclairé franchit ainsi plus d'une lieue et demie , que la petite escorte parcourut dans un recueillement et une attention extrêmes.
A cette dislance de la cabane, et par conséquent à une demi-lieue h peu près du village de Saint-Victor, le curé vit
DB CllAUlTÉ 37)
devant lui, à une vingtaine de pas à gauche de la ligne qu'il avait à suivre, une masse noire qui se détachait sur le fond blanc du sol.
11 pensa que c'était un tronc d'arbre renversé, et quelques branches sèches qui se dressaient à l'extrémité, le confirmèrent dans cette idée rassurante.
Mais en avançant, il observa quelques
mouvements dans cette masse sombre et
« informe.
11 regarda avec plus d'anxiété...
Le mouvement cessa, mais des lueurs phosphorescentes sortirent de ce point... Bientôt cet éclat fauve disparut aussi, et
un craquement aigu et prolongé parvint
5i LES DKUK «OEUBS
jusqu'à l'abbé Il ne pouvait plus en
douter, la masse noire était formée par le groupe de l'arbre mort et de deux loups qui trompaient leur faim en dévorant sur le tronc' d'arbre quelques lambeaux d'écorce.
Le curé sentit un frisson glacé courir
dans ses veines, et serra son enfant Sur
son cœur.
Le chien, qui avait déjà reconnu le danger, hérissa son poil , mais ne détourna pas la tête.
L'un et l'autri- continuèrent d'avancer, sans hâter ni ralentir le pas, sans rien changer à la direction qu'ils avaient à suivre.
DÉ CHÀIUÏÉ 55
Il est 1res rare que les loups, hors le cas où ils sont aiguillonnés par une faim extrême, osent livrer à l'homme une franche attaque : mais si le pied du voyageur trébuche contre quelque obstacle, s'il est arrêté par la frayeur ou s'il prend la fuite, aussilôl l'animal féroce se précipite sur lui.
L'abbé passa donc devant le tronc d'arbre sans laisser percer aucun si^ne de
crainte, et en tenant seulement son coup
tfœil oblique fixé sur les ennemis.
Ceux-ci ne bougèrent pas de place :
mais ils cessèrent de ronger l'écorce et
demeurèrent en arrcl.
Le poiut funeste était dépassé et le curé
r»6 LUS DhUX SoUtfftS
avait déjà franchi quelque distance, lorsque ses terreurs revinrent avec plus de force; son ouïe, surexcitée par l'imminence du péril et dans le silence de la campagne, percevait à quelques pas derrière lui un faible craquement de neige... 11 comprit que les loups s'étaient mis sur ses traces.
L'étendue qui se déroulait partout également sombre et solitaire n'offrait pas le moindre espoir de secours. Forcé de cheminer ainsi sans presser le pas , et entendant derrière lui ce son presque imperceptible, et cependant si effrayant, l'angoisse du pasleur élail déchirante.
L'abbé Lebrun était pourtant d'un ro-
DE CUAIUTB 57
husle courage et d'une humeur assez audacieuse. Seul avec son chien et son bâlon; il n'eût pas été fâché de se mesurer avec ces horribles bêles qui désolaient le pays, et d'essayer un peu d'en avoir raison...
Mais ces pauvres petites filles !...
Il sentait pour elles une frayeur mêlée de pressentiment funeste... Il croyait encore entendre les paysans dire que cette famille était frappée de malheur.... Le génie du mal, qui avait pris la forme de J'incendie et de la misère pour atteindre cette maison, ne paraissait-il pas maintenant sous celle de ces loups hideux, acharnés à leur proie.
58 Li s erux soeurs
Il avançait, et le son des pieds sur la neige se faisait toujours entendre à Ja même distance.
Le chien allait son chemin , l'oreille droite, le sourcil froncé, mais sans laisser échapper un grondement, ni dévier de la ligne tracée.
Les deux enfants, par ce même instinct qui fait siihuler la mort à l'insecte qui se sent menacé, restaient immobiles et retenaient leur haleine.
Enfin la perspective changea. Un eâcarpement découpé au sommet des formes aiguës surgit li riiorizon.
C'étaient les maisons du hameau dô Saint Victor et les pointes des rocher^
entre lesquels il est assis. On pouvait y distinguer, a une lumière isolée dans les ombres, la place du presbytère, la seule maison du village oii on veillait encore à cette heure.
Le curé a cet aspect pressa un peu le pas.
Soit que cette manifestation de crainte enhardît les loups, soit qu'h l'approche des lieux habités, où il faudrait abandonner leur proie, tarage de la faim les rendit plus résolus, ils quittèrent leur pas morne et mesuré, et serrèrent les voyageurs de plus près par derrière.
Le curé les entendit aller, venir, tournoyer a pas pressés sur la neige, com-
40 LliS DKIX SOIiUnS
ballus entre les divers instincts féroces et lâches qui forment leur nature... Enfin ils vinrent se placer fixes et menaçants devant lui.
Les bêtes fauves étaient alors assez près pour qu'il pût les distinguer. 11 voyait leurs yeux flamboyer dans des orbites rouges, leur gueule s'entr'ouvrir en montrant des crocs aigus, leur souffle ardent s'échapper de leurs narines en épaisse vapeur, leurs longs et maigres flancs palpiter d'une faim dévorante.
L'un des loups fit un mouvement en arrière. En même temps, 'le chien , qui ne les avait pas perdus de l'œil, posa
doucement la petite fille qu'il portait sur la neige et se dressa devant elle.
Ilavaitcomprille mouvement du loup, qui, a cet instant, s'élança sur lui.
Ils luttèrent avec rage, se serrant, se tordant ensemble, s'élevant dans des bonds furieux ou se roulant sur le sol avec des morsures, des déchirements horribles, couvrant la neige autour d'eux de flots de sang noir et de lambeaux de chair.
L'autre loup grondait sourdement, sa gueule se couvrait d'écume,", mais il hésitait encore devant un homme armé d'un bâton.
Le curé restait fixé a sa place et pâle
42 LKS \}VV\ SOiîUïlS
d'épouvante; il seulailqu'à une allaque de son ennemi l'enfant qu'il tenait dans ses bras serait sa première victime ; s'il se retournait pour la poser derrière lui, le loup saisirait ce moment pour l'as- Saillir...
Pressant plus étroitement la petite fille contre lui, il brandit de l'autre bras son formidable bâton pour se tenir en défense.
L'animal, irrité -de ce mouvement de son adversaire, s'élança la gueule ouverte pour lui sauter a la gorge; mais un coup de toute violence lui ensanglanta la face et le fit retomber sur lui-même.
niî CHARITÉ 43
Il se releva saisi de rage cl revint à
la charge.
Malgré les coups qui le déchiraient à
chaque bond, il s'acharna jusqu'k ce
qu'il pût atteindre son adversaire ; en-
. fin il le saisit, et, se [suspendant à lui,
il lui tint l'épaule entre les dents...
Une minute encore, et il allait le jeter sur la terre et le dévorer...
Mais à l'instant il lâcha prise avec
un rugissement terrible.
Le chien , qui avait fini avec le premier combattant, s'était tourné contre celui-ci. Sautant aux flancs que le loup découvrait eu se dressant, il y eu-
M LES p'.rx so:uRS
fonçait les dents à les fouiller jusqu'aux entrailles.
Ce fut un nouveau combat en^re eux.
Mais, grâce au ciel, le curé était alors délivré, il pouvait se joindre à Padoux, et il lut apporta en aide toute la vigueur ^e son bâton.
La victoire ne fut pas longtemps indécise : les deux loups restèrent agonisants dans une mare de sang.
Le curé devint tout a coup immobile et tondit en larmes.
Les deux petites filles, qui pendant la lutte étaient restées suffoquées et sans mouvements, s'agitèrent en tendant les bras à leurs deux libérateurs, et cou-
DE ClIALUTB 45
vrireni de baisers le gros ^chien et le bon curé, qu'ils unissaient dans leur tendre joie.
Délivrance touchante de la Providence I tableaudigne du jour, et qui resta perdu dans l'ombre , inconnu de tous au fond de cette solitude de neige !
Peu de temps après, le pasteur eut regagné les maisons de Saint-Victor.
Quel bonheur après une telle angoisse de retrouver son presbytère bien clos, sa bonne gouvernante, son feu de fougère pétillant !... et de déposer les deux petites Glles sauvées au coindece loyer!
Madame Nicole cependant, en voyant revenir son maître charge de deux en-
yL
4G LUS DEUX SOLUÎIS
fants qu'il apportait au logis, den-eura stupéfaite. Elle apprit bientôt ce qui s'était passé, et tout en frémissant des dangers du past. ur dans cette nuit aventureuse, tout en rendant grâce au ciel de l'avoir secouru , elle en revenait au sujet de son ébahissement et de ses inquiétudes.
— Sainte Vierge! disait-elle, nous voila donc deux enfants...
— leur mère est morte! répondit le
curé.
Mais qu'en ferons-nous, de ces petites filles?
— De bonnes et dignes fcrpmes, l'honneur de la paroisse.
— C'esl qu'elles n'ont rien sur terre...
— Rien qu'une cabane, xjui tombera sous le premier coup de vent.
— Il faudra donc les garder a notre charge ?
— Ah ! je n'ai pas accepté l'héritage à bénéfice (l'inventaire.
— Les loger, les nourrir, les vêtir, les élever?....
— Elles doter, l^s marier, n'est-ce pas!.. Tu crois donc que ce sont des hirondelles qui vont croître et devenir comine pèrect mèr^en une année... Biles
seront longtenips encore des enfants
ce ne sera que dans une quinzaine d'an-
48 LIÎS I)\iVX SOEURS
nées qu'il faudra pourvoir a leur établissement, et d*ici la...
—Vous aurez fait fortune, sans doule...
en donnant tous les jours plus que vous n'avez !
Mais, tout en gouroiandant de la sorte, Nicole ne. restait point oisive : elle caressait les enfants, leur faisait boire du lait chaud , lavait les blessures de Padoux, servait pour la seconde fois le souper de son maître.
Puis, après avoir écoulé encore le récil du combat avec les loups, après avoir vu son maître se réconforter enfin du plat de moiisiéro et de la bouteille du crû, et Padoux revenu à lui selendre
DK CHARITÉ 49
inollemeut sur sa couverture, elle laissa reposer les vainqueurs, et se relira dans sa chambre, emportant avec elle les petites filles, qu'elle déposa dans son propre lit.
Pour elle, ce fut près de la fenêtre qu'elle alla s'asseoir; car un rayon du jour commençait à tomber à cette place, et la bonne gouvernante songeait déjà à se mettre à l'ouvrage.
Faisant vaillamment le sacrifice de son jupon neuf de bouracan et de son meilleur fichu de madras, elle y tailla un trousseau complet pour les orphelines: deux petites robes bien chaudes et deux bonnets dignes de deux jolies figures.
50 LES DEUX flOSURS
Les enfants furent installées au presbytère.
Leur présence n'y apporta que douceur et bénédiction. Il manquait ces roses de printemps au sanctuaire de paix et de bonté.
Quelque pauvre que fût la demeure, on ne s'aperçut pas du surcroît de charge que causaient les nouvelles venues.
La chèvre, qui avait broutési impunément les lilas du curé, venait d'ellemême chaque matin apporter son lait aux petites Olles, sans que la maîtresse y trouvât rien à redire; la présence des enfants faisait pleuvoir à la cure les noix, les pommes, les châlai^nes; du
M CHAEÎTÉ M
reste, leur couvert était rais à toutes les tables.
Quant à l'eulretien, les robes de bouracan duraient éternellement; tandis que la ménagère les lavait, les deux petites jouaient sur le gazon , vêtues comme Eve, de leur innocence ; puis les robes revenaient en aussi bon état que jamais.
Comme deux oiseaux, gazouillant dans la maison, les enfants tenaient peu de place et faisaient beaucoup de bruit.
Leurs chants, leurs rires, leurs petits pieds courant toujours , entretenaient une animation continuelle ; vague et mélodieuse expression de bonheur.
Oq n'en laissait pas tout le partage au