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CHAPITRE NEUVIEME

Présaffes.

Albert de Vareiiis, dès qu'il fut reçu chez la célèbre actrice, proûta de cette autorisation pour la voir tous les jours.

11 n'avait pas besoin d'expruner une passion qui &'élail trouvée révélée par le

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hasard, et de laguelle d'ailleurs il ne voulait ni ne pou^it parler.

C'était un amour sacré par sa force, son élévation, qui ne devait pas se manifester par des témoignages vulgaires.

Albert ne voulait en parler qu'une fois a Dora, dans un entretien complètement explicite qui déciderait de son sort ; jusque-là il gardait le silence.

D'ailleurs, Vareins ue venait chez la jeune actrice qu'aux heures où elle recevait, et il était ordinairement accompagné de Martial Duvilliers, son premier interprète auprès de Dora, et quelquefois de Ferdinand, qu'il menait avec lui dans le monde lorsque le jeune savant

voulait bien faire Irève à sa sauvagerie habituelle.

On ne pouvait connaître les sentiments de Dora pour M. de Vareins ; elle évitait même de manifester son opinion sur lui, et ne répondait rien aux allusions de Martial qui venait souvent rappeler l'amour de son ami pour la belle canta- {^v^^ tri ce.

Elle était infiniment affable et gracieuse pour M. Duvilliers.

Pour Ferdinand, elle le traitait aussi avec une bonté parfaite : si ce jeune homme, au premier aspect, lui avait inspiré une sorte de répulsion, elle était bien vite revenue de cette injuste pré-

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vention conire le secr'taire de M. de Vareins.

Celui-ci d'ailleurs ?e montrait chez elle sous son jour le plus favorable ; perdant parfois quel(jue chose de sa réserve habituelle et de sa froide tristesse, il se mêlait a la conversation frivole du monde, en y jetant un élément nouveau, et pour ainsi dire étranger, qui la rendait plus agréable.

Ses connaissances étaient approfondies et variées; il exprimait avec élégance et facilité comme ceux qui savent beaucoup et disent peu; et ces facultés intellectuelles étaient assez remarquables en lui pour que Dora en fût parfois charmée.

Dans rinfimilé qui s';'tail établie, l'amour crAlbprt avait repris sa première exaltation.

La fougue impétueuse de sa passion était en même temps réfléchie. Il voulait renverser tous les obstacles qui le séparaient de Dora, et cette volonté, inspirée par l'emportement d'un jeune amour, avait aussi la stabilité d'une résolution fondée sur les bases les plus fermes.

Trois mois de printemps se passèrent ainsi.

Après ce laps de temps, le terme où Albert devait faire connaître sa décision sur le mariage désiré par son père ap-

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piocha. Ce délai qui lui restait alors était si court, les jours qui séparaient Estelle de sa majorité, époque a laquelle le comte de Vareins voulait que le mariage s'accomplît, passaient si rapidement, qu'Albert devait se voir bientôt en face de ce moment décisif fait pour l'épouvanter.

Il aimait ardemment son père et ses devoirs; pourtant, si Dora consentait à s'unir à lui, il allait offenser son père de la manière la plus cruelle, briser les liens sacrés de la famille.

Sentant déjà au fond de son cœur le remords anticipé de tels actes, il était entraîné à les commettre par une puis-

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saDce tellemeul impérieuse, qu'elle pût faire renaître la croyance des anciens à une fraternilé irrésistible.

Il demanda a Dora un entrelien particulier, dans lequel il comptait lui dévoiler toute son âme et régler son sort d'après ce qu'elle en déciderait.

La jeune femme fixa pour le recevoir le lendemain au soir et lui promit d'être

seule.

Le jour suivant, Dora fit fermer sa porte de bonne heure.

On était aux premières chaleurs de

l'élé; l'almosphèro était devenue tout à

coup étouiïanle. La jeune aclrice, retirée

dans son peut salon, quilla sa lourde l 20

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toitelle de soie pourua peignoir de iiiousseiiue claire, relevé de rubans bleus, et jela sur ses cheveux, un fichu de dentelle, qui, noué sous le menton» donnait à sa figure un charme extrême de jeunesse et de simplicité.

Tandis qu'elle arrangeait elle-même ce gracieux négligé, elle entendit une voix inconnue, de l'accent le plus rauque et le plus discordant, parler dans l'antichambre.

Elle sonna sa femme de chambre et

demanda qui était là.

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Mademoiselle Jenny sourit au lieu de , répoudre, et alla dans la pièce voisine ,

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d'où elle revint avec un magnifique perroquet sur le poing.

'Dora, toujours attirée vers ce qui brille au regard, fit fête au bel oiseau.

. C'était un ara vert, revêtu d'émeraude, paré de rivières cbatoyantes d'aiguemarine et de rubis ; rare et merveilleux

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oiseau, souverain des bois de palmiers, et en véritable souverain portant aussi un front rembruni et la figure la plus triste du monde.

— Qui m'a fait ce présent? demanda vivement Dora.

— Un commissionnaire, répondit Jenny, n reînis le perroquet au domestique

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sans dire de quelle pari il venait... Sans doute UQ des amis de madame...

— Ah! oui... je me rappelle avoir dit l'autre jour que je voulais aller aux Indes chercher le plus beau des perroquels...

El. en vérité, je n'aurais pas mieux choisi que cela... Quelqu'un de ces messieurs aura pensé a m épargner la peine du voyage.

Dora renvoya sa femme de chambre, et garda l'oiseau sur une main, en le flattant de l'autre pour faire reluire son beau plumage.

— Marie !

Prononça le perroquet de sa voix rauque et en regardant la jeune femme.

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Elle tressaillit à ce nom qui ne lui avait pas été donné depuis si lonirtemps; et regarda avec étonnement cet oiseau qui semblait la connaître mieux que les personnes de son entourage.

— Mon Dieu ! dit-elle dans sa surprise, les perroquets vivent si longtemps! celui-ci m'aurait-il connue autrefois...

Que je suis folle!... il n'y avait pas de ces brillants oiseaux-là dans le pays où on m'appelait }Jarie , mais seulement de pauvres petits passereaux, humbles comme tout le reste...

Dora, ramenée par cet incident au souvenir de ses premières année?, se mit à rêver... comme on rêve de son

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enfance, avec douceur el tristesse ; d'autant plus qu'avant la fin de cette enfance, sa vie avait é!é bien rude et bien éprouvée.

Restant quelques ninules absorbée dans ses pensées, elle ne remarqua pas les deux ou trois cris brefs, aig is, par lesquels le perroquet redemandait sa liberté.

jj Alors celui-ci, témoignant son ennui à sa manière, lui asséna de violents coups de becs, dont elle eut la main décbirée jusqu'au sang.

M: Dora, qui n'était endurante pour personne, répondit par deux vifs soufflets el lança le perroquet loin d'elle.

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Après quelques tours d'un vol incertain, l'oiseau ^^ri ni peur alla se percher sur la harpe de Dora; une des cordes iju'avait lourdement frôl'" son aile, se brisa en rendant un long gémissement...

décidément la présence de l'ara vert ne paraissait pas devoir être favorable à 'Dora.

L'heure h laquelle M. de Vareins devait venir approchait.

' La jeune femme alla se placer un instant devant sa psyché, mais seulement par habitude, et sans rien ajouter à sa toilette; elle semblait moins désireuse dé paraître belle que naturelle et charmante; et réclal de la beauté était si re-

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marquable dans Albert, qu'elle trouvait peut-être une certaine douceur h lui en laisser tout Tavanlage.

Elle sonna et dit à ses domestiques qu'il était inutile de rester dans l'antichambre, qu'elle n'y était que pour M. de Vareins, et que lorsqu'il viendrait on le laisserait entrer sans annoncer.

Dora alla se mettre k un balcon, donnant sut une des cours plantées d'arbres et fermées de grilles, qui encadrent la place Saint-Georges, dont une fontaine marque le centre.

La jeune femme, penchée sur la balustrade, soutenant son front de sa main, et lissant les longues boucles de

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ses cheveux bruns, allendail de voir paraître sur la place une voilure, dont elle pensait reconnaître, à lueur des réverbères, la livrée grise et bleue.

Rien de semblable ne se montra; la place restait presque déserte ; mais Dora eut une autre perspective qu'elle n'était point venue chercher.

Le temps était très chargé, de forts coups de vent faisaient tournover et gronder les grands peupliers de la cour et lançaient en tous sens Teau jaillissante de la fontaine.

Le ciel était d'une obscurité profonde; des éclairs déchiraient son grand rideau noir, et montraient le vaste horizon

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qu'on découvre de ce qtiarlier élevé.

En retrardant l'immensilé de la ville à ces lueurs passagères do l'ornp^e, Dora trouvait à celte étendue de toUiiros, surmontée d^ dômes, de tours, dé clochers, l'aspect d'un champ mortuaire semé de

roausolées... Son imagination aidant, ce séjour funèbre Se peignait a ses re-

':g^ards avec une vérité extraordinaire

JC'otail comme un miroir magique qui

eût fait apparaître à ses jeux, à la place ^e la ville oîi elle avait espéré briller

encore longlera[)S, le champ funéraire

où elle eût élé condamnée k aller bienlôt

se perdre dans l'oubli.

Par ce temps affrrux, ni passants ni

voilures ne traversaient la place, personne n'approchait de l'hôtel, et Dora, qui regardait tour à tour la terre et le ciel, rapportait peut-être de la solitude delà place les impressions de tristesse qu'elle croyait puiser dans la perspective de l'orage.

La pluie qui vint à tomber à flot la

força à quitter le balcon... Dans le deuii-

'". Mi::

jour d'une lampe d'albâire, l'intérieur du petit salon s'était enjpreint aussi d'une teinte pale et morne, des camélias placés près de la croisée et battus par le vent, avaient semé leurs pétales blancs sur le parque!; la harpe qui soulenail l'ara vert endormi, les objets d'art.

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les vases de fleurs épars dans le salon, avaient aussi perdu dans celte froide lueur d'opale, les nuances de la vie.

Dora entendit marcher dans l'antichambre...

C'était dans l'instant si court où elle avait quitté le balcon, qu'on était entré à l'hôtel. Elle se retourna vivement, souriant déjà a M. de Vareins, qui allait entrer, pour le récompenser de son courage à braver la tempête.

Mais, sur le seuil du salon, elle vit une figure mince, grêle, au grand front pâle, à la barbe pointue, se dessiner dans le

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chambranle de la porte , comme l'un de ces anciens portraits dont le temps a usé la couleur et augmenté l'empreinte austère.

A celte vue , Dora , dont les nerfs étaient déjà vivement ébranlés, recula et jeta un cri étouffé...

Mais à l'instant où le visiteur noclurne s'avança, elle reconnut le secrétaire de M. Vareins, et regretta l'inconvenance de son premier mouvement.

Une lettre, arrivée dans l'après-midi, avait aj>pelé Albert près de son père, atteint d'un mal subit assez grave; il

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élailparli à l inslaut pour Villeneuve, et Ferdinand venait, de sa part, annoncer à Dora ce qui le privait iu bonheur de la voir.

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