‹ Les deux soeurs de charitéChapitre 13 sur 14 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

via

L'actrice et la sœur grise.

Dora traversait, à côté de la sœur de charité, l'élégant parterre placé entre le péristyle du pavillon et la grille où l'attendait sa voilure.

282 LBs UEt'x so::iiBS

Elle allait lentement, et glissait parfois un regard sous le granJ bonnet de la religieuse, pour examiner de plus près ce jeune visage qui lui avait paru au premier coup d'œil empreint d'une ineffable douceur.

Sœur Lucienne avait entendu peu de mots de la conversation qui avait eu lieu au salon, et seulement assez pour apprendre que cette dame était une comédienne^ titre peu recommandable a ses yeux; elle ne l'avait regardée que pour calculer combien de pauvres seraient soulagés avec les joyaux inutiles répandus sur sa personne... mais maintenant, elle trouvait un certain plaisir à

DK CHAUITÉ 285

conlempler celle femme d'une beauté ravissante, et dont la physionomie mobile exprimait, surtout en ce moment-là, une admirable bonté.

Arrivée près de la grille, Dora retourna lentement sur ses pas, indiquant ainsi le désir de faire un tour de promenade avec la sœur grise, qui, les yeux baissés, les mains croisées dans ses larges manches, continua à marcher près de la dame étrangère.

Quoique l'hiver finit h peine, le parterre, entretenu avec soin, avait déjà des arbustes en feuilles et des fleurs de printemps tout épanouies autour d'un bassin,

284 LIÎS {)r.UX SOUURS

d'où s'épanchait un fllet d'eau qui allait couler dans le gazon.

Dora dit à la sœur de charité ;

— On croirait, madame, que votre influence bienfaisante se répand jusqu'ici, en voyant dans cette saison des fleurs si belles et si bien écloses.

— Je ne suis pas assez méritante pour influer ainsi sur la nature, répondit sérieusement la sœur.

— Vous êtes bien jeune pour avoir prononcé des vœux, reprit Dora, en arrêtant de nouveau ses yeux sur les traits de sœur Lucienne.

— Oh ! il y a déjà bien longtemps que je suis entrée eu religion... ou m'a reçue

DR cuAivnÉ :285

dès que j'ai eu l'â^e... et uie voilà vingtquatre ans passés.

— Vous ne semblez pas les avoir...

vingt-quatre ans, c'est aussi mon âge.

— Je vous aurais donné plus que cela, dit sœur Lucienne, en regardant la jeune dame à son tour.

— J'ai plus en effet... car j'ai beaucoup vécu dans mes courtes années... les veilles, les émotions delà scène... et puis les fatigues des voyages... J'ai parcouru toute l'Europe... j'ai séjourné dans les grandes villes, dans les cours...

— Moi aussi, je suis née loin d'ici... et j'ai parcouru bien des villages en soignant les malades.

280 LES DL.IJX ^OLUiiS

— Mais votre vie est bien paisible.

— Oui, bien heureuse !

— Heureuse!... toujours au milieu des infirmités, des souffrances... votre courage ne faiblit doiic pas?

— Dieu, qui nous appelle k lui, noug donne la force de le servir.

— Dans les pauvres... Ainsi il vous préserve de la fatigue, du dégoût auprès des malades repoussants, hideux... el il vous garde encore d'aulres dangers près de ceux...

— Les malades sont tous les mêmes, dit vivement la sœur de charité, car oq ne voit pas la personne, mais seulement la souffrance a soulager.

DR cri A RITE ^2S1

- Vous avez guéri M. de Vareins d'une blessure... assez dangereuse à ce qu'il paraît, dit Dora, avec un peu d émotion dans Ja voix.

Une légère nuance rose vint colorer les joues de Ja jeune sœur, mais elle répondit avec l'expression la plus calme :

-Oh! près de lui, il n'y a ni peine, ni fatigue: il est si bon, si facile à servir!

— Mais près d'un homme du grand monde, vous avez dû trouver des manières.d'être, des habitudes (aites pour blesser un peu vos regards.

— Oui... lorsque je suis entrée chez

288 LKS DKVIX SOK«RS

lui, le luxe de sa maison, les personnes qui l'entouraient... mais, ensuite, j'ai trouvé M. de Vareins patient dans la souffrance, humain, généreux, sage, réservé dans ses discours.

— Et vous lui avez pardonné.

— Je l'ai mis dans mes prières, dit la sœur d'un ton de grave importance.

Dora sourit, et, revenant à sa première question :

— Ainsi, dit-elle, vous n'avez jamais eu de regret d'être religieuse?

— Je bénis la condition qui me permet d'accomplir de bonnes œuvres.

— Oh ! pour cela, dit l'actrice, on peut faire du bien dans toutes les classes.

L>E CMAUITÉ 2vS9

La jeune sœur secoua la tête d'un air un peu dédaigneux.

— Quand on n'agit pas en vue de Dieu, dit-elle, ce sont des œuvres mortes^ qui ne servent pas au salut.

— Qu'inaporte, si les malheureux en profitent.

— Mais vous ne faites rien pour votre âme.

— Eh bien ! il me semble être plus généreuse, si je pratique le bien pour luimême, que si j'en fais un placement à intérêts, payables dans l'autre monde.

— Où peut-on apprendre la charité si ce n'est dans la loi du Seigneur?

— D'abord, cela ne s'apprend pas,

290 LES DRÏTX SOEURS

C'est dans le cœur. On vit dans les autres, , on souffre de leurs souffrances, on les soulage, et voila tout.

— Mais, ce pouvoir de vivre dans les autres, celte charité, c'est un don quo Dieu fait a ses fidèles.

Je crois Dieu beaucoup plus généreux que vous ne le faites. Il ne répand point la bonté, son trésor suprême, seulement dans le petit cercle des fidèles ou des chrétiens, il le dispense dans tous les temps et dans tous les lieux du monde, à tous les êtres dignes de lui... Les terres musulmanes ou idolâtres ne renfermentelles pas des diamants dans leur sein?

l'espèce humaine n'est pas moins favo-

DK CHARITÉ 2'M

risée de Dieu que la nature, il y a des diamants de vertu indistinctement semés dans toutes les sphères.

— Vous êtes incrédule, dit la sœur, d'un ton doctoral et croyant avoir victorieusement répondu.

— Eh bien ! reprit Dora avec impatience, je vous parie que, dans mon incrédulité, je saurais aussi bien pratiquer la charité que la femme la plus dévotieuse du monde.

— Je parie que non... mais quelle folie!... comment pourrons-nous jamais savoir qui a gagné ou perdu ?dit la sœur avec une naïveté d'enfant.

— C'est vrai, dit Dora en riant.

LKS DEUÏ SOBIIRS

— En celioslanl, leurs yeux se rencontrèrent, et la légère hostilité qui venait d'éclater entre elles se fondit en un même regard sympathique, en une expression de douceur ineffable répandue sur leurs deux figures.

— Allons, ne m'en voulez pas pour ce que je viens de vous dire, reprit Dora. El maintenant je vous laisse, madame, en vous recommandant d'achever de

guérir notre malade.

, i^a jeune religieuse réfléchit une minule, et dit gravement :

— Pourquoi ne m'appelez-vous pas ma sœur?

Dli CHAR 1TB 293

— Oh! c'est que nos conditions sont si différentes.

— Raison de plus.

— Et d'après ce que vous disiez de mon incrédulité...

— Jésus-Christ nous a envoyées vers tous les malheureux.

— Mais, moi...

-~ Ceux qui vivent loin de Dieu, sont les plus malheureux de tous... Nous devons surtout appeler à nous les âmes égarées.

— Allons, dit l'actrice en riant de ce compliment charitable, puisque vous en jugez ainsi, je vous appelle ma sœur... D'autant plus, ajouta-t-elle, avec un ac-

LES Dl'UX SOlîCRS

cent plus profond, que ce nom m'est bien doux !

— A moi aussi, dit la sœur de charité; il me rappelle des souvenirs bien chers !

Elles étaient alors près du faible courant d'eau qui s'écoulait du bassin. Dora s'accouda sur le socle d'une urne placée entre, des arbustes, et regarda eu silence le cours de l'eau qui rappelle la fuite du temps.

Sœur Lucienne avait une expression semblable, et semblait saisie de la même rêverie.

Toutes deux, en même temps et du même accent ému^répéièrejulàdemi voix;

— Ma sœur.

Puis Dora tenSÎM^nain à sœur Lucienne dans un nouvel adieu plein de grâce, et, après une si courte entrevue, les deux jeunes femmes semblaient se quitter a regret.

Un incident, qui devait d'abord paraître bien lé^er, marqua le moment où Dora quittait le pavillon des Champs- Elysées.

Ferdinand, qui était allé dire au cocher d'avancer la voiture près de la grille, avait attendu la jeune femme pour lui donner la main.

Dora revit alors la figure qui l'avait irappée a travers U glace, et taudis

296 LES DEUX SOÎÎURS DK CM.VUITÉ

qu'elle examinai t encorece jeune homme, sans s'expliquer la cause de son altentioD,son pied glissa en se posant sur le marchepied de la voilure.

Ferdinant, en la retenant, lui serra la main avec assez de force pour briser une bague émaillée entre ses doigts.

La jeune femme pâlit, parJ'effet d'une impression secrète qui passait en elle, et s'écria avec plus d'irritation que ne lui en eût causé dans d'autres circonstances celte légère blessure :

— Ah ! monsieur, vous m'avez fait bien mal!

Puis elle se jeta dans le fond de sa voilure, qui partit aussitôt.

Page 1