‹ Les deux soeurs; drame en quatre actesChapitre 4 sur 92 · MATHILDE · texte numérisé non relu

MATHILDE

Henri, vous oubliez le monde!

ÜLMOXT.

Je ne l'oublie pas. S’il apprend ce qui vient de se passer entre nous, comme il finit toujours par applaudir à tout ce qui est juste, il m’approuvera.

l•KKl'A(:L:.

Ainsi se terminait la pièce que M. Alexandre Dumas lils, en la reproduisant presque tout entière, a qualifiée « d’impossible'. »

C’était cette conclusion que j’eusse voulu que maintînt M. Alexandre Dumas fils, s’associant à ma pensée, mais se servant de l’expérience qu’il avait et que je n’avais pas pour émonder, dans ma pièce, tout ce que le dialogue avait de trop touffu, je le reconnais, et imprimer, sans le faire dévier, plus de rapidité au cours de l’action.

Oui, ce que j’eusse voulu, c’eût été voir sur la scène française, où l’on a montré, où l’on montre encore tant de maris ridicules et bafoués, un mari austère et miséricordieux, s’ennoblissant par un pardon noblement accordé à une femme l’ayant douloureusement mérité par le plus sincère repentir, la plus longue expiation et le plus cruel supplice.

Je ne dis pas que, dans une salle de spectacle où l’on va pour se distraire entre le dîner et le coucher, un jiardon évangélique faisant violence aux idées reçues et appel à la réflexion, n’eùt provoqué ni critiques, ni murmures, ni opposition; mais c’étaient cette opposi-

I. Hùtoire du Supplick (A'nk frmur, par Alexamtre Dumas fils, pa^c

tion, ces nnirmures et ces critiques qu’il me paraissait honorable de braver.

U y a de faux points d’honneur dangereux à combattre qu'il serait glorieux de vaincre ! Il y a d’impudentes hypocrisies de langage dont il serait temps de faire tomber le masque! 11 y a de mortels lieux communs qu’il faudrait bannir à perpétuité, car ils font plus de mal à la société que les plus dangereux malfaiteurs! 11 y a ennn d’éternelles plaisanteries aux dépens des maris qualifiés par Molière qui devraient être usées depuis le temps qu’elles font rire !

Le dénoi'iment par lequel se termine fe Supplice d’une femme, dénoùment que le public a pleinement adopté, je me hâte de le reconnaître, et qui appartient exclusivement à l’auteur du Demi-Monde, ce demidénoùment a rompu la chaîne de mes idées, en ce qu’il n’ést ni le mari qui pardonne, ni le mari qui punit. Ainsi s’explique la protestation persistante dont il n’a cessé d’être l’objet de ma part, et qu’il mérite, car il est impossible d’être plus faux et moins vraisemblable. II appartient à la convention, il n’appartient pas à la réalité; dans le monde réel, dans le monde vivant, il eût été qualifié de ridicule et eût été sifflé.

Quel est le mari, ce mari étant un banquier, ce mari

. PKfiKACi;.

élant un (J^nevoia, ce mari étant un protestant, ce mari ayant tontes les rjiialités qu’on s’accorde à louer dans le caractère de Dumont, quel est le mari à l’esprit duquel fût venue la pensée de s'ingénier à déshonorer sa femme par le laborieux moyen qu’il se creuse la tôle à trouver, lorsqu’il n’avait qu’à suivre tout simplement et bien plus sûrement la voie toute tracée de la séparation judiciaire, s'il tenait absolument à chasser l’épouse adultère du domicile conjugal et à la (létrir publiquement?

De ce dénoùment absunle quel utile enseignement jaillit-il?

Ce dénoùment a réussi, je n’en disconviens pas, mais en allant directement contre ma donnée et contre mon but, en ce qu’il fait accepter inconsidérément par le public ce que je voudrais au contraire qu’il eût désormais le bon sens de repousser systématiquement. Je voudrais rpie, dans les comédies de nveiirs modernes, œuvres ou tentatives sérieuses, le pid)lic n’admît plus que ce qui découlerait naturellement de la logique des caractères et des situations, que ce qui serait vrai, que ce qui aurait pu et dû se passer ainsi dans le monde vivant à la portion duquel auraient été empruntés les personnages mis en Æcène.

PRfiFACK. XI

MoiUrez-moi un mari fidèle pardonnant à sa femme infidèle, afin que je juge s’il a raison do lui pardonner.

Montrez-moi un mari infidèle et ne pardonnant pas à sa femme infidèle, afin que je juge s’il a raison d’avoir deux balances dilVéïentes, une pour lui et une

pour elle.

Montrez-moi un mari se séparant judiciairement (k sa femme, afin que je juge s’il a raison de semer autour de lui et de ses enfants l’éclat et le scandale.

Moiitrez-moi un mari se faisant justice à lui-méme aux termes des articles 32A et .33(5 du Code pénal, afin que je juge s’il a raison de tuer à bout portant la femme et le complice pris en llagrant délit.

Montrez-moi le mari provoquant l’amant en duel, afin que je juge si un duel entre eux est possible.

Montrez-moi enfin tout ce que renferme de situations douloureuses, déchirantes, ignominieuses, terribles, ridicules, inextricables, l’indissolubilité légale du mariage, afin que je juge si cette indissolubilité peut et doit être maintenue dans une société telle que la nôtre, où ceux qui se mariçnt se connaissent à peine avant de s’épouser; où la jeune fille, injurieusement gardée .à vue, ne jouit avant le mariage d’aucune

Ml

l'HfiFACK.

lil>erté, et où lè mari ne tarderait pas à être pris en grippe par sa l'emme s’il ne permettait pas quelle allât faire dans le inonde sa moisson de succès, seulement s’il mettait de la mauvaise grâce à porter le manteau et révcntail qu’il a pour fonction de garder.

Mais montrez-moi distinctement ces situations dans leur netteté, sans en fausser aucune, afin que chacune d’elles contienne sa leçon.

Par les raisons que je viens d’exposer, et non par aucune antre prenant sa source dans l'amour-propre d’auteur, je pereiste à regretter que, dans le Supplice d’une femme, Dumont, le banquier génevois à Paris, Dumont, l’austère et sincère protestant, n’ait pas donné le louable exemple d’un généreux pardon, si dillicile et si douloureux qu’il pût être.

Pour faire accepter a la .scène ce pardon, pour le rendre émouvant et solennel, que fallait-il ? 11 fallait (]ue l’art et l’expérience vinssent en aide à l’idée. C’était, ce devait être la part de la collaboration de M. Alexandre Dumas fils, qui a eu le temps d’apprendre ce que je n’ai pas eu le temps d’étudier : il sait ce que je ne sais pas, il sait quelle est exactement la puissance et l’élasticité des ressorts dramatiques.

Si son concours m’eût été donné dans la mesure

l’RKFACi:. xm

que je viens d'indiquer, mesure où le concours du collaborateur rectilie et fortifie l’œuvre et ne la dénature pas, il m'eût été probablement continué pour les Deux Saurs, qui, à leur tour, eussent aussi gagné à cette association de l’art et de l’idée.

Le pardon ayant occupé la première place dans cette série d’études dramatiques qui ont pour objet et pour sujet la question du mariage, le duel eût occupé la seconde, et l’article 32A la troisième.

Lorsque le mari, à tort ou à raison, met la pureté de son honneur dans la fidélité de sa femme, le duel est-il une réparation de l’outrage, et l’amant, sans encourir les justes sévérités de la conscience publi({ue, peut-il se battre à outrance contre le mari? Je dis à outrance, car ce dernier ne permettra certainement pas (|ue celui qui n’a point épargné son honneur é|)argne sa vie.

Si ritidignation et l’irritation du mari sont au comble et qu’elles aillent jusqu’à la provocation la plus extrême, la plus olTensante, (pic devra faire l’amant à son tour outragé? Se contiendra-t-il jusqu’à l’héroïsme et poussera-l-il ju.squ’au sacrifice de sa propre vie le respect de la vie du mari? ou se démentir.a-t-il en finissant par acce|)ter la provocation rpi’il avait coin-

pniii- Aci;.

meiicé par rduscr et en s’exposant à tuer le mari ?

Dans la scène du duel entre Robert de l’uybrun et le duc Armand de Beaulieu, je l’avouerai ingénument et sans l'ausse modestie, je croyais avoir atteint à la plus grande liauteur’de la réalité idéalisée, telle que je la conçois au tliéàtre lorsqu'il s’agit d’œuvres sérieusement conçues. Il me semblait que, leurs deux caractères étant donnés, Robert et Armand ne pouvaient, ni l’un ni l’autre, agir autrement qu’ils ne se comportent, sans être en désticcord avec eux-mêmes. Il me semblait qu’ ainsi poussé jus(ju’à ses dernières conséquences, c’était la condamnation .souveraine du duel entre l'amant et le mari par l’éclatante démonstration de son impossibilité morale.

Cette impossibilité absolue est niée par les critiques; mais je me borne à leur poser cette question : Quel accueil serait fait dans le monde à ritomme qui aurait tué le mari de la l'emme dont il était l’amant 1 Pourrait-elle jamais le revoir?

A cette question, j’ajoute cette hypothèse : .le suppose que le <luc Armand de Beaulieu, au lieu <le Oiire à Robert la réponse qu’il lui l'ait, lui dise :

a Vou.s.vencz de me rendre outrage pour outrage; vous venez de me délier les mains; maintenant, battons-nous! »

Je suppose, en elTet, qu’ils se soient battus et fju’ Armand de Ileaulieu ait tué Robert do^ Puybrun: quel eût été le sentiment du public et quelle eût été l'opinion des critiques?

vSi la scène de provocation entre l’ainant et le mari ne pouvait être autre que ce (ju'elle est, si elle ne pouvait aller plus loin et s’élever plus haut, j’ai [ni ne [)as réussir devant le s|)ectateur autant que je l’avais espéré, mais j’ai réussi devant moi, en ce sens (jue j’ai pleinement atteint le but que je visais.

Je ne nie pas ce qu’il y a de [léuible dans la vue de ces deux hommes qui tomlx.'ut roules morts, run frappé au co'ur, l'autre se faisant sauter le crâne, parce que dans un bal une femme aura agréablement souri à un liomme dont ce sourire aura ardemment allumé d’abord l’imagination, puis la vanité et enfin le cœur, et que la 'coquetterie est une [lente glissante sur laquelle il est diflicile, sinon impossible de se retenir; mais est-ce <[ue le drame des Dmx Strnrs est la première pièce qui emprunte à la mort son dénoûment?

lîscamoter les dénoùments par un mot qui laisse tout en sus[)cns et qui fasse mentir le proverbe : Il faut qu'une porte Hoit ourerte on fermée, n’est pas un art si haut placé, (jii’en me hissant sur la pointe des

l’Kfcl'ACi;.

pieds et allongeant le bras, je n'eusse pu parvenir à atteindre jusqu’à lui.

Dans les critiques auxquelles a donné lieu la représentation des Deu.r Saurs, toutes, il s’en faut, n’ont pas été personnelles et injurieuses; il y en a eu d’impersonnelles et de justement fondées; celles-ci me serviront; car je ne compte pas lâcher pied devant les animosités que j’ai déchaînées contre moi, animosités qui ne datent pas de l’essai que je viens de tenter. Qu’elles le siichent ! les critiques passionnées ne me décourageront pas et les critiques lumineuses m’éclaireront, l’eut-étre réussiront-elles à faire de moi ce que, assurément, je ne pensais pas, il y a deux ails, que je fusse jamais! — un auteur dramatique. Le Supplice d’une femme a dû le jour à un hasanl qu’il n’est peut-être pas .superflu que je fasse connaître.

Causant, il y a quatre ou cim] ans, avec une femme admirablement douée, qui me paraissait réunir toutes les conditions pour devenir uue grande actrice, je lui donnais le conseil de choisir le théâtre pour profession. Dans l’entraînement de la conversation, l’idée me vint soudainement de lui dire : « Débutez, et je vous ferai une pièce; cette pièce aura pour titre ; le Supplice d’une femme. »

PRÉI-ACIi.

Le conseil que j’avais donné n’ayant pas été suivi, titre et sujet en restèrent là en compagnie de beaucoup d’autres sujets et de beaucoup d'autres titres qui me sont souvent venus à l’esprit sans que j’aie pensé à y donner suite. Je n’y songeais plus, lorsque l’année dernière ce litre et ce sujet me revinrent tout à coup à la mémoire dans un entretien que j’eus à Engliien avec le plus fécond, incontestablement, des auteurs dramatiques et des romanciers qui aient ja- * mais existé. Il s’agi.ssait de dénouer une double didiculté d’acquisition de terrain et de construction d'un chalet au bord du lac. Je dis spontanément à Alexandre Dumas I", qui est mon ami depuis trente ans :

« Ne cherchez pas des combinaisons si compliquées; je vous en oll're une plus simple; je vous oiïre un titre et un sujet de pièce qui, traité par vous, aura cent représentations, et, avec ce qu’elles rapporteront, vous payerez le terrain et le chalet.

— J’y consens, me répondit Dumas du ton de voix distrait de l’incrédulité, si le sujet et le titre me conviennent.

— Cela va sans dire, lui répliquai-je; adieu. »

De retour au château du Val, je me mis à écrire le lendemain matin à l’auteur de Henri Ilf, d'An-

PRÉFACE

Uniy, de MadanoiscUc de DeUc-Isle et de cent autres pièces parmi lesquelles plusieurs sont des chefsd’œuvre, pour lui donner le titre et lui exposer le sujet de la pièce dont je lui avais dit un mot la veille; mais, l’entrain m’étant venu dans le cours de la lettre, je la laissai de côté et j’écrivis sans désemparer le premier acte. Le jour suivant, j’écrivis le second acte, et, le troisième jour, le troisième acte. Le succès d’émotion que ces trois actes à peine ébauchés eurent le soie à la lecture, que j’en lis sans prétention, à quatre ou cinq personnes assises autour de la table du salon, décida du sort de la pièce. Ce ne fut pas cependant sans avoir consulté d'autres amis moins faciles à contenter, que je me décidai à tenter l’épreuve du théâtre, d’autant plus périlleuse qu’on a moins de temps à donner à l’étude de ce qu’il est tout naturel que l’on commence par ignorer. 11 n’y a pas de carrière qui n’exige un long apprentissage. Je le sais par expérience, et ceux qui m’attribuent avec malveillance d’arrogantes prétentions que je n’ai jamais eues prouvent seulement qu’ils ne me connaissent point. J’ai plus de défiance de moi-même que ne le font supposer des apparences trompeuses. Je sais ce que j’ai et je sais ce qui me manque; j’ai l’idée, il me manque l’art

PURFACE.

et le temps de l’acquérir, car mon temps appartient h d’autres études qui le réclament, et je n’ai plus trente ans.

Ce qu’il eût fallu que je rencontrasse, c’eût été un collaborateur qui, s’associant à ma pensée, échangeât avec moi ce qui me manque contre ce que j’ai. Peutêtre le rencontrerai-je? Ku attendant, puisqu’un essai s’est transformé en lutte, je demanderai à la lutte, ma vieille amie, ce qu’elle ne m’a jamais refusé ; je lui demanderai de me prêter des forces qui me permettent de poursuivre jusqu’au bout le développement de l’idée qui a cherché à se faire jour dans le Supplice d’une femme et dans les •Deu.r Sœurs.

La grande objection qu’on m’oppose est celle-ci :

Le théâtre, c’est et ce doit être l’action et l’émotion ; ce n’est pas et ce ne doit pas être la discussion et la réflexion.

Je réponds :

Pourquoi le théâtre serait-il étroitement exclusif? Pourquoi ne serait-il pas, ensemble ou séparément, la discussion et la réflexion aussi bien que l’action et l’émotion?

Étant donnée une de ces situations de la vie réelle que le choc de la loi et des mœurs fait si souvent

I'Rf:iACE.

éclater comme la foudre et qui deviennent alors de vrais drames ayant pour scène le foyer des familles, pourquoi, cette situation étant transportée au théâtre, le spectateur n’y serait-il pas transformé en juge, devant lequel seraient contradictoirement débattus le pour et le contre par des personnages, — par des abstractions vivantes, — si l'on veut, — représentant les idées, les préjugés, les intérêts, les passions enjeu? Croit-on que la scène finale du second acte des Deux Sœurs, où Valentine finit par vaincre le duc Armand de Beaulieu , moins encore par la passion que par la logique, moins encore par le déchirement de ses cris que par l’irrésistibilité de ses arguments, puisse être écoutée sans faire réfléchir profondément les hommes et les femmes qui l’auront entendue? Y a-t-il dans cette scène un seul mot qui soit une exagération et qui ne frappe pas juste le point qu’il doit toucher? Les raisons que donne Armand de Beaulieu ne sont-elles pas les meilleures qu’il soit possible de donner? Si elles ne sont pas bonnes, leur faiblesse même ne devient-elle pas une preuve concourant au triomphe de la démonstration de l’auteur?

Ce que je défends ici dans cette préface, où je m’étends sans scrupule, parce que rien n’oblige le

PUÉ FACE

lecteur à la lire s’il la trouve fastidieuse et sans intérêt, ce que je défends ici, ce n’est pas la pièce des Deux Sœurs, telle que je l’ai imparfaitement exécutée, faute de l’expérience manquant au forgeron qui n’a jamais limé, c’est l’idée qui l’a dictée.

Si le public préfère l’invraisemblable au vrai, l’exagéré au simple, le convenu au réel et l’impossible au possible, il ne m’en coûtera nullement d’avouer que je me suis trompé, et de renoncer à ma tentative qui ne saurait réussir sans lui. Qu’il décide !

Mais le public a déjû décidé.

Je viens de lire la Dame aux Camélias, que j’avais vu représenter, que j’avais applaudie, mais que je n’avais jamais lue.

Qify a-t-il surtout de remarquable dans ce drame, dans cette comédie qui obtenu un si légitime succès? Ce qui en fait, à mon sens, une pièce qui restera et qui mérite de rester, c’est la triple vérité des caractères, des situations et du langage. Les personnages vivent. Ils font ce qu’ils doivent faire, ils disent ce qu’ils doivent dire. Qu’importe qu’ils appartiennent à un monde exceptionnel et peut-être éphémère ! Est-ce que, pris dans sa généralité, le monde n’est pas un

rRÉFACE.

tissu d’exceptions changeantes autant que de contradictions flagrantes?

Dans les Deux Sxiirs, les personnages vivent-ils? font-ils ce qu’ils doivent faire? disent-ils ce qu’ils doivent dire? Les caractères sont-ils vrais? les situations sont-elles vraies? le langage est-il vrai?

Là était la question, là devait être le débat entre la critique et l’œuvre.

11 ne faut pas oublier que la scène se passe à Paris et en ISdô. •

A en croire les feuilletons de certains journaux, j’aurais inventé l’adultère! 11 n’existerait que des Céciles, il n’existerait pas de Valentines. J’aurais imaginé riioniine que les femmes mettent à la mode et après lequel beaucoup d’entre elles courent ensuite sans se souvenir qu’elles ont un mari, souvent des enfants, et sans être retenues par la crainte des périls attachés à une liaison qui ne saurait durer en raison même des conditions de rivalité dans lesquelles elle a été contractée ! 11 n’existerait pas de duc Armand de Beaulieu. Les ducs de Richelieu ne seraient plus de notre temps et n’auraient laissé ni descendants ni traditions. J’aurais tiré du néant et non de l’observation le mari tendre et jaloux que sa femme aime d’au-

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PRÉFACE

tant moins qu'il l'aime plus, qu'il l'aime trop, qu’il l'obsède, et qui s'attaclie à elle d’autant plus passionnément qu’il sent instinctivement qu’elle va lui échapper par la coquetterie, par l’infidélité, par l’explication, par l'éclat, par la crise enfin, que cette crise soit un meurtre « excusable, » un duel impossible ou une séparation judiciaire! 11 n’existerait pas de Hobert de Puybrun. .Mes yeux et mes oreilles m’auraient trompé; s’ils m’ont abusé, tant mieux! Oui! tant mieux, si Valentine et le duc Armand de Beaulieu n’existent à Paris, en 1805, qu’à l’état d’exceptions trop rares pour que la .scène soit fondée à s’en emparer comme de personnages lui appartenant légitimement.

Il y a un reproche qui m’a été fait et que je tiens à ne pas ensevelir dans le silence, c’est le reproche de n’avoir pas donné à Valentine, lorsqu’elle est en scène avec son mari, assez de càlinerie, assez de chatterie, tranchons le mot, assez de fourberie. Peutêtre, en effet, ai-je eu tort; mais j’ai cédé à deux sentiments invincibles en moi : le mépris que m’inspire le mensonge et la répugnance que j’éprouve à avilir, même au théâtre, le caractère d’une femme.

Une ardeur fiévreuse pour la contagion de laquelle il semble que tout soit préparé dans ce monde pari-

PRÉFACE

sien qui forme le sommet de la pyramide sociale, une ardeur fiévreuse s’empare du cerveau, du cœur et des sens d’une femme; cette ardeur lui fait tout oublier; elle y cède, c’est le délire ; elle ment, c’est l'avilissement; ce n’est plus la femme, c’est l’esclave, c’est la servante. Si cette façon de sentir et de penser est fausse, on a raison de la blâmer, mais je doute qu'on parvienne à la changer en moi, car je l'ai toujours eue. Elle découle de ma conviction profonde que la femme, dilTérente de l’homme, est son égale. Je n’admets pas l’inégalité que consacrent notamment les articles 32^, 337 et 339 du Code pénal. Admettre cette inégalité, c’est ouvrir la brèche qu’on veut fermer; car, pour l’adultère comme pour le mariage, il faut être deux.

J’ai sur le mariage des idées que j’ai exposées ailleurs' et qu’il n’entre pas dans mon intention de rappeler ici, môme sommairement. 11 ne s’agit pas de ces idées. 11 ne s’agit pas du mariage tel qu’il serait dans une société où l’État ne serait plus que ce qu’il doit être; il s’agit du mariage tel qu’il est, il s’agit du mariage tel qu’il existe en France, où le divorce s’est effacé pour faire place à la séparation de corps.

1. De la fJbertè dans te nuinaje, 18Ô2, ouvrage eotièrcmeDt épuisé.

rRÉFACE.

La séparation de corps n’est pas une solution, car elle condamne le mari qui a gagné son procès contre sa femme à l’une de ces quatre alternatives :

A être à son tour l’amant d’une femme mariée qui le consolera;

A être l’amant d’une jeune fille qu’il, séduira;

A être l’amant d'une femme qu’il payera;

Ou bien à s’imposer à perpétuité la continence la plus absolue.

Si la séparation de corps n’est pas une solution pour le mari, elle en est encore moins une pour les enfants issus d’un mariage qui n’est plus noué et qui n’est pas dénoué.

Elle ferme par le scandale la porte au repentir.

Elle a la prétention, suivant une e.xpression célèbre, de faire de l’ordre avec du désordre ; mais c’est là une prétention malheureuse, car elle est souverainement condamnée par l’expérience.

Le mariage est un acte religieux qui devait demeurer et qui doit redevenir exclusivement religieux. C’est un acte de la foi, ce n’est pas un acte de la loi.

En opposant Cécile à Valentine dans les Daix Sœurs, le but que je me suis proposé, c’est de rendre manifeste qu’alors même qu’un mariage est conclu

XXVI PIIÈFAGF'.

dans les conditions les plus défavorables, et qu’un mari se donne tous les torts, torts de caractère et torts de conduite, il vaut encore mieux pratiquement chercher en soi-même et dans le bon emploi de son temps

sa satisfaction que de la demander à une liaison qui ne

saurait être que l’avilissement ou le scandale.

La logique me paraissant appelée à prendre et à occuper dans le drame moderne la môme place que la fatalité dans la tragédie antique, j’arrive ainsi par la logique à la même conclusion que le catholicisme.

Mais, s’écrie la critique dédaigneuse, c’est de la logique à la manière de M. de la Palisse et à la façon deM. Prudhomme.

Je ne le nie pas. Est-ce ma faute si, pour le plus grand matliématicien s’élevant par le calcul à la plus haute puissance des nombres, comme pour le plus ignorant écolier qui apprend à compter, 1 l = 2 ?

La môme critique qui n’eùt pas approuvé que, dans le Supplice d’une femme, Dumont pardonnât à Mathilde, n’approuve pas, dans les Deux Sœurs, que Robert de Puybrun provoque en duel Armand de Beaulieu. Quel est donc, messieurs, votre idéal? serait-ce le ménage à trois?

.S’il en est ainsi, ayez la bonne foi de le déclarer.

PRÉFACE

Encore un mot, et j’aurai terminé.

Aux répétitions des Deux Sa urs, j’ai retranché le quatrième acte ; ce qui prouve, soit dit en passant, que tailler résolùment est un travail dont je puis m’acquitter sans avoir absolument besoin de l’aide d’un élagueur. Ai-je eu raison, ai-je eu tort de retrancher ce quatrième acte qui complétait ma pensée et la conduisait aussi loin qu’elle pouvait aller? C’est ce que jugera le lecteur sympathique sous les yeux duquel je le place et auquel j’ai cru qu'il appartenait légitimement.

Ce qui m’a décidé à le publier, c’est que les Deux Saurs sont moins une œuvre qu’un essai; l’éclat d’un succès incontesté a pu lui manquer, malgré l’immense talent déployé par les artistes et particulièrement par mademoiselle Fargueil ; mais ce qui ne lui manquera pas, je le sais, ce sera une incontestable induence exercée sur des comédies de mœurs et de caractères que nous serons appelés prochainement à applaudir; celles-là sauront mettre l’habileté puisée dans l’expérience, au service de la vérité puisée dans l’observation.

Alors, ce sera l’heureuse union de l'art et de l’idée.

25 août 1865.

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