‹ Les deux soeurs (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

CHARLES LACIIAPELLE, ÉDITEUn ,

KL-r sAi\T-.t\c<.)i r.s , :1H.

SALOMITH.

Cljrûutiiue 3u{tie.

M»" JUNOT D'ABRAXTES.

r CABIWtTjj LECTURE. |

IliDraine anciejuie e\ ino(ler:ne

E.Desbois&Fils

Rue Huquene.JO- BORDEAUX,

in 2010 with funding from

University of Ottawa

Iittp://www.arcliive.org/details/lesdeuxsoeurssc01abra

Jésus estoit homme sage , si toutefois il est juste de l'appeler liomme ; car il faisoit des œuvres admirables. C'estoit le Christ, et Ponce Pilate le condamna à être crucifié. Quelque chose qu'il v eust, ceux qui avoyent commencé à l'avmer, ne laissèrent pas de l'aymer pour l'ignominie de sa mort ; car il leur apparut vif le troisième jour après. Et jusqu'à ce jourd'hui, il y a une race de chrétiens qui dure encore , lesquels ont prins son nom de luy.

(Ilist. de Josephe,) (Antiquités judaïques, liv. 18 )

(Traduction de Bourgoicg, 15, 1. 2.)

Dans une petite ville de la Galilée, ville à jamais célèbre dans l'histoire du monde, à Nazareth , un vieillard nommé Siméon , et sa fille , Salomith , vivaient retirés et solitaires, heureux comme ceux qui ne

souhaitent rien des choses de la terre. Ils étaient pauvres , mais leurs verlus avaient donné à leur position obscure quelque chose d'illustre; et le vieux Siméon, et la jeune Saîomith , étaient vénérés par le peuple de Nazareth. Car^ quelques pauvres qu'ils fussent tous deux, ils n'avaient jamais refusé i'ûumône à celui qui la demandait, ni leurs pleurs à ceux qui étaient malheureux.

Siméon était de la race de David ; de cette antique tribu de Juda, d'où tant d'illustrations étaient sorties, et d'où venait de naître, enfin, la plus grande de toutes, le prodige de la terre, l'Homme-Dieu, créateur et sauveur, le Christ, fils de Marie,

dans le temps, et de Dieu dans l'éterniié.

Patient dans les maux du corps, et (ians les peines qui avaient éprouvé sa longue carrière, Siméon, était arrivée l'âge de 80 ans, résigne comme Job, malheureux comme lui, et n'ayant conservé , de ses richesses passées , que le souvenir, et l'abandon complet entre les mains du Dieu qui les lui avait retirées.

Jadis il avait eu de nombreux troupeaux dans ses étables, et au temps de la moisson, il avait vu ses greniers remplis d'épis mûrs et superbes.... 11 avait perdu tout cela; mais d'autres pertes plus cruelles encore,

l'avaient aussi trouvé inébranlable dans sa foi et dans sa résignation.

Père d'une nombreuse famille, il vit descendre tour-à-tour dans la tombe, quatre fds, trois filles, et leur mère, morte la dernière , n'ayant plus la force de supporter tant de malheurs !

Il lui restait une fille; dernier trésor, qui à lui seul remplissait la place vide qu'avaient laissée tous les autres!...

Elevée au milieu des souffrances et des privations, à côté d'un vieillard qui ne savait plus sourire , Salomith avait passé sa jeunesse dans la prière et le travail ; son printemps décoloré, ne connut jamaisaucune

— 0 -^ fête ni aucun plaisir : jamais , comme les autres jeunes filles de Nazareth, elle n'avait été chercher au milieu de ses compagnes, la gaieté et les conversations de son âge. Sa beauté même , n'avait encore fj^appé personne ; et n'inspirait ni orgueil pour elle-même, ni envie pour les autres; on n'y pensait pas.

Durant l'été , les occupations au dehors ne manquaient pas à Salomith : elle veillait aux récoltes, bien légères il est vrai, mais qui étaient néanmoins suffisantes à leur subsistance; elle recueillait les dattes, les figues, les raisins, pour leur nourriture au temps delà saison pluvieuse. Alors, les soirées devenues plus tristes et plus longues , Siméon, occupéà faire des corbeilles d'osier,

OU des filets pour les pêcheurs, racontait à sa fille, tout en travaillant, les longues histoires et les légendes merveilleuses du temps des patriarches et des prophètes. Le commencement de la grandeur du peuple hébreu sur la terre, ses triomphes, la protection de Dieu, pour ce peuple toujours ingrat et coupable. Il lui contait surtout , l'histoire particulière de la maison de Juda; la plus haute, la plus élevée des tribus d'Israël. Les crimes et les vertus de ses rois j David repentantet soumis, devenu grand par la sainteté de son repentir; les prophètes annonçant à diflférens intervalles la venue du Christ , et du Messie promis à Israël.

Mais Siméon n'avait vu, hélas! aucun de ces temps glorieux! Pour lui, les souvenirs

de sa patrie et ceux de sa propre vie , n'avaient rien de doux ni de consolant.

Tout jeune encore, il avait vu piller le temple, profaner le sanctuaire, établir les idoles et placer à côté de l'arche d'alliance, les statues des dieux païens. A Jérusalem, à Samarie, à Nazareth, et dans tous les pays d'alentour, la domination romaine avait, comme dans le reste de l'univers, établi sa puissance et ses lois, et imposé aux Juifs la religion triomphante, que, peu de temps après, le martyr du Calvaire^ devait éteindre et renverser à son tour.

La petite maison de Siméon était située près de celle qu'habitaient Joseph et Marie, tous deux aussi de la race de David comme lui. Chaque jour, depuis bien des an-

nées , Siméon allait dans celte demeure pauvre et obscure comme la sienne, chercher pour ses maux, la force et les conseils j et Salomith , pour son avenir, les soins et les exemples dont elle avait besoin.

Un jour, tandis que Siméon et sa fille étaient tous deux occupés à travailler, ils entendirent frapper doucement à la porte de leur cabane.

Salomith quitta le lin qu'elle filait, et courut ouvrir.

Il faisait déjà nuit; la pluie tombait à torrens, et un orage affreux embrasait l'atmosphère. •

Un homme grand, jeune et robuste, parut au seuil, demandant asile pour la nuit à Siméon l'hospitalier. C'est ainsi que

dans Nazareth on appelait le pauvre vieillard.

L'élranger parlait assez mal l'hébreu; mais son parler n'avait cependant rien de désagréable; à sa démarche, à son langage, on comprenait que c'était un homme libre et riche peut-être; rien en lui n'annonçait l'esclavage et surtout la volonté delà servitude.

— Entrez, mon hôte, ditSiméon en le saluant à la porte ; ici on ne trouve que des amis; et ma fdle et moi nous ne trahissons personne.

Le jeune homme se débarrassa alors de son casque et de son manteau , les secoua dehors tant ils étaient mouillés ; puis il s'approcha du feu de sarmens qui pétillait dans

le foyer , et que Salomith avait ranimé à son arrivée.

— Ma fille, dit le vieillard, préparez un bassin, afin que je puisse laver les pieds de notre hôte. Jeune homme, lui dit-il , en voyant que l'étranger ne voulait pas accepter ce service, c'est l'usage en Israël, depuis des temps fameux. Vous ignorez que le véritable Hébreu doit toujours observer l'hospitalité; mon âge ne me dispense pas d'obéir à cette loi : acceptez donc.

Salomith s'agenouilla à côté de son père , afin de diminuer le plus qu'il lui était possible les fatigues qu'il pouvait éprouver, elle soutenait les pieds du jeune homme; elle présentait les linges blancs et chauds ;

et quand cela fut fait : ma fille, dit Siméon, achevez à voire tour de remplir les lois de l'hospitalité; préparez le souper; donnez de notre meilleur vin , de notre lait le plus pur , et mettez sur la table des dattes , des figues et des mûres fraîches.

Le jeune homme remerciait à tous momens le père et la fille pour les soins qu'ils lui prodiguaient.

— Ainsi donc, dit Siméon, comme s'il ne l'écoutait pas ; ainsi donc , vous voyagez en Galilée. D'où venez-vous? où allez- vous, jeune homme? retournez-vous dans votre patrie, où venez-vous dans la nôtre? quel but mettez-vous à votre voyage?

— Hélas! reprit le jeune homme, mon

— IG — voyage est loin d'être fmij c'est à peine si je puis espérer en atteindre un jour le terme! Sommes-nous seuls , dit-il en regardant de tous côtés.

— Nous sommes seuls, reprit Siméon.

— Je suis déserteur des légions romaines, dit le jeune homme à voix basse, et je m'appelle Yellorax, je fuis la perscéulion des Romains.

— Vous fuyez la persécution , dit Siméon enlevantlesyeuxau ciel, d'autres la chercheraient !.. Vous croyez échapper à la domination romaine, étrange folie ! et pourquoi fuyez-vous ; n'éliez-vous pas soldat, et dès-lors lié par un vœu à l'armée que vous abandonnez aujourd'hui? et d'ailleurs, pourquoi

— i7 — fuir les épreuves que Dieu nous envoie? Il vaut mieux se soumettre. 11 faut prier et souffrir.

Le ton avec lequel Siméon prononça ces paroles, étonna Yellorax. Le courage est ordonné dans toutes les religions. La nôtre seule sut apprendre que les larmes étaient un bonheur! Et déjà cette grande parole qui devait faire l'univers chrétien , avait été prononcée sur la montagne :

« Bienheureux ceux qui pleurent!.. »

Yellorax regarda Siméon avec respect , mais il ne le comprit pas. Qui lui avait donc enseigné ces paroles soumises, cette joie dans les épreuves? Qui lui faisait regarder

- d8 tous les maux, la servitude , l'exil, le travail, comme des béûédictions 1

Oh Christ ! n'étiez-vous donc pas déjà à Nazareth !...

Après avoir remercié Siméon, le jeune homme lui dit :

— Je suis né dans la Gaule Germanique ; dans ce pays riche et fertile dont les forêts séculaires ombrageaient ma tête , dont les fleuves, les torrens, les rives délicieuses ont subi, comme toute la terre, le joug des Romains.

Ils ruinèrent nos villes et nos villages ; nos campagnes vertes et fleuries furent arrosées de notre sang! et nos arbres abattus tombèrent sur le sol , dépouillé de verdure comme eux. — Nous vivions en paix ^ con-

tens (les richesses que la nature nous a\ait prodiguées ; aimant les arts et les sciences, capable de former un grand peuple, et déjà grand, pouvant devenir plus grand encore. Les Romains nous emmenèrent en servitude. Quelques-uns d'entre nous dont la naissance et la fortune imprimaient à leurs yeux quelque respect , furent reçus dans les légions romaines. Je fus de ce nombre, mais que m'importe d'être citoyen de Rome. Rome est avilie , dégradée par ses vices et ses lois sanguinaires. Je me serais peut-être soumis aux enfans de la vieille république, car je les aurais estimés plus grands que moi. Mais non pas ceux d'aujourd'hui! une nature primitive comme la mienne, ne peut s'ennoblir au milieu des

Romains ! je me corromperais avec eux , et je ne les rendrais pas meilleurs.

Je retourne en Germanie. Si j'ai assez de bonheur pour trouver un asile sûr pendant quelque temps, je suis sauvé !

— Alors vous l'êtes déjà, reprit Siméon avec vivacité, car vous ne sortirez de celte maison qu'au jour où votre sûreté sera assurée.

— Merci, ditYellorax en serrant la main de Siméon, merci. . . Je reverrai donc ma mère. . . dit-il en essuyant furtivement une larme qui tombait de ses yeux. Elle est morte, peutêtre , morte victime de ces misérables tyrans ! Cependant quand je fus fait prisonnier et qu'il me fallut enfin céder au nombre et me rendre, je disà ceux qui m'enlevaient à ma mère : Respectez-la , du moins , épargnez-

In. Ne lui faites point de mal, et je vous suivrai comme un agneau, si vous me jurez d'épargner ma mère.

Us me l'ont promis. J'avais quelque réputation dans le pays, j'étais brave , jeune et fort, ils faisaient plus de cas de moi que de ma pauvre mère, délicate , faible , craintive. Qu'auraient-ils fait d'elle? Comment eût-elle supporté le voyage? Elle serait morte avant d'arriverà Rome, pour grossir le nombre des esclaves autour du char triomphal. . . Oh! vengeance, dit le jeune homme, en frappant son front de sa main nerveuse. 0 crime! Comment l'humanité peut-elle ainsi outrager l'humanité ? Malédiction ! on m'a yn suivant le char de triomphe!., César, fier ^es9 conquêto, coiDipesi eîle^toitl^ siennç,

nous regardai^fen riant. Moi je le regardais aussi... et mes yeux devaient lui dire :

» Nous nous vengerons un jour , César. Alors tu ne seras plus le maître et je ne serai plus l'esclave. Alors tu souffriras aussi, et plus que je ne souffre aujourd'hui!... »

— Paix et silence, dit Siméon en interrompantle jeune homme. Ces murs n'entendent jamais une malédiction , et Salomith ne connaît que les paroles de miséricorde.

— Oh! cela doit être, dit Yellorax avec amertume.' Vous êtes en paix tous deux , étrangers à la vie... l'un par oubli , l'autre par ignorance.

— Jeune homme, ditSiméon, tu te trompes peut-être. On oublie bien des choses, il est vrai... on oublie bien l'amour!... mais crois-

moi, on n'oublie pas ses malheurs. Tiens, conlinua-t-il , regarde ce mur. Vois ces longues boucles de cheveux, coupées à l'heure de la mort sur chacune des têtes qui me furent chères. Compte-les, elles sont au nombre de sept , et je serais, sans ma Salomith , exilé au milieu môme de ma patrie, seul, entouré de tous ces morts que j'ai aimés!...

Cependant il faut bien accepter les maux que l'Éternel envoie, mais en parler m'a toujours paru bien inutile, et les taire, ce n'est pas les mépriser; c'est obéir.

Et qu'espères-tu ? dit Siméon, qui voulait changer le sujet de la conversation. Peuxtu croire faire à bon port ce rude et cruel voyage?

—J'essaierai, dit Vellorax avec mélancolie. Peut-être serai-je assez heureux pour cela ! J'ai quitté les légions établies à Jérusalem comme la fcte de Cérès allait commencer. C'est un temps de joie et déplaisir, on va s'amuser et recueillir les moissons. On s'occupera peu d'un soldat de plus ou de moins.

— Je l'espère, dit Siméon tristement. En tous cas, mon fils, comptez sur cet asyle; il est inviolable. On ne vous découvrira pas ici, et si cela arrivait, le vieux Siméon ne vous abandonnerait qu'en perdant la vie.

Venez, dit-il ^ en prenant son hôte par la main , venez avec moi, Je vais vous conduire à la demeure que je vous destine. Ce îî'est pas celle que je donne ordinairement,

aux voyageurs. J'allais vous l'offrir , mais je veux que vous ayiez un asile plussûr , plus relire, où vous puissiez passer sans inquiétude îe temps qui vous sera nécessaire pour échapper aux poursuites des Romains.

Siraéon conduisit Veliorax au fond d'une petite cour; il ouvrit une porte fermée avec un loquet de bois , et lui montra une chambre boisée, donnant sur un jardin planté de iiguiers, et dont une partie était semée d'orge et de blé. Salomith apporta , d'après l'ordre de son père , le linge le plus Cm qu'elle put trouver chez elle, et se retira avec Siméon après avoir tous deux souhaité à leur hôte lin çloux repos ,

Mai§ Yeliorax ne put dormir, Il iHait trop

agité, trop inquiet. Puis, dès qu'il commençait à s'assoupir un peu , il voyait aussitôt le beau et gracieux visage de Salomith, placé devant lui , comme une apparition.

Il croyait n'avoir jamais rien vu de si ravissant , parce qu'il n'avait rien vu de si modeste.

La modestie n'est-elle pas la première beauté d'une femme? L'opposition engendre souvent les sympathies. Plus l'homme ignore ce sentiment , plus il aime à le trouver dans cet être fait pour lui , dont l'ame a besoin d'être lue sur son visage, pour la compléter, pour l'animer d'un ensemble parfait. Il aime à trouver en elle, une émotion qu'il ne connaît pas. Lui qui ne sait pas rougir, il aime à voir rougir. Il

aime surtout d'en être cause. C'est la supériorité la plus marquée de la femme sur tous les êtres de la nature. Elle seule trahit malgré elle , par la rougeur , ses plus intimes pensées. Cette faiblesse môme fait sa force. Dernier ouvrage du créateur, elle dut nécessairement recevoiF la perfection de l'œuvre de Dieu. Ce fut par la modestie que Dieu termina ce grand œuvre.

Vellorax songea donc toute la nuit aux yeux baissés de Salomith , à cette expression délicieuse qu'il avait remarquée en elle, parce qu'elle était pure et bonne. Car l'ame concourt à la beauté du corps. L'enveloppe de l'une s'embellit au reflet de l'autre.

Dès qu'il fit jour , Vellorax fut tiré de

sa rêverie par les sons d'une voix extrêmement belle. C'était Salomith chantant un cantique d'Israël ; ancien souvenir des Hébreux dans le désert, sous la conduite de Moïse. En ce moment Salomith était occupée à cueillir des fruits aux arbres du verger.

La rosée abondante et la pluio qu'il avait lait la veille, avait rendu les figues et les mûres si fraîches , leur feuillage si vert , que Salomith les admirait en silence , et regardait le lever du jour qui se reflétait sur la cime des arbres avec une émotion religieuse. Tout-à-coup , croyant p'être aperçue de personne , car elle pe songeait pas à leur nouvel hôte , vain-^ eue par J'admimble oaturo qui rentt)U'

rait, elle posa les fruits qu'elle venait de cueillir sur un buisson de myrlhes, et se mettant à genoux devant l'auteur de tant de merveilles, elle pria en silence. Ses yeux alors, levés au ciel, lui donnaient l'air d'une inspirée. Vellorax trouva qu'elle avait l'air d'une déesse, et fut au moment

de se mettre à genoux mais devant elle.

Au bout de quelque temps , Salomith se leva, reprit en silence son travail, acheva de cueillir les fruits, et rentra dans la maison.

Le temps s'écoula ; et Vellorax toujours chez Siméon , n'osait encore parler de départ.

Sa vie s'écoulait si légère et si dauce,

dans cet asile où tout respirait la paix et le repos! Siméon était si bon et si vertueux, Salomith était si belle! Tous deux, unis l'un à l'autre par le premier de tous les liens de la terre, tous deux étaient si heureux l'un par l'autre ! Pour le pauvre exilé, pour le fugitif, le condarané! celte union de famille avait quelque chose de suave, qui lui faisait oublier qu'il lui manquait tout cela; il en jouissait comme eux.

Quelques jours étant passés encore, Vellorax dit à Siméon qu'il ne voyait aucun danger maintenant de sortir un peu dans la \ille, n'étant connu de personne, et Siméon pensa de même.

Le soir, à l'heure où, derrière la montagne du Thabor, le soleil se couchait en

donnant un peu de fraîcheur à la terre, Siméon, Saloniith et leur hôte , allèrent tous trois ensemble se promener aux environs de la ville. Vellorax admirait les teintes brillantes et colorées de ce soleil couchant sur la mer de Galilée, si chaud à Nazareth, si pâle dans son pays natal. Le souvenir de ses forêts si froides , de ses torrens glacés une partie de l'année, contrastait avec ce qu'il voyait de cette nature hâtive, où tout vit, tout se reproduit, où les nuits sont aussi vivantes que les jours, où les oiseaux reposent à peine quelques heures, où des hommes dorment sur la terre en gardant leurs troupeaux, sans autre abri que le ciel, sans autre sauve-garde que leur confiance même.

Yellorax comprit alors que les peuples de 1. 3

l'Orient devaient avoir une foi simple, uniforme, indivisible. Leurs mœurs patriarchales étaient la suite de leur croyance en l'unité d'un Dieu. Simples dans leurs adorations, ils l'étaient devenus dans leur vie. Ne mêlant aucune fable impure à leurs prières et à leurs méditations, la masse du peuple devait être restée chaste, pure, comme sa loi et sa divinité.

Cette promenade parut délicieuse à Vellorax, il ne se souvint pas d'en avoir fait une si belle de sa vie.

Les beaux sites , les vallées riantes , les fleurs nouvelles, sont la consolation du voyageur et du proscrit. L'homme jouit de la beauté de la nature, partout où cette beauté se déploie. C'est ainsi que sur le

globe, il n'est pour lui, à bien dire, ni terre natale, ni lieu d'exil ; qu'il est partout chez lui, et qu'un pays pas plus qu'un autre, n'est un lieu de regret ou de bénédiction l

Voyageur vers un autre monde, en celuici tout lui est prêté, rien ne lui est donné en héritage. Son établissement, dans la terre natale, comme dans la terre d'exil, est détruit en un jour, en une heure, par le souffle glacé de la mortqui renverse tout. . . et l'homme n'a fait nulle part ici-bas de bai! avec l'Éternel!

Lorsque Siméon fut rentré, il prit sa navette et travailla à ses filets. Salomith dit quelque chose à l'oreille de son père.

— Oui , lisez, ma fille, lisez tout haut, reprit celui-ci avec une sorte d'orgueil, notre hôte ne peut être étonné de nous voir rem-

- 3G plir nos devoirs religieux; il accomplit les siens, sans doute, et ne peut nous blâmer. Vellorax assura Siméon qu'il serait enchanté d'assister à la lecture de leu7's fables, et qu'il les respecterait comme celles de sa propre religion.

Salomith ouvrit la Bible, et lut tout haut le livre de Samuel, qui raconte le règne du saint roi David.

Vellorax interrompait quelquefois la lecture par ses acclamations. Salomith avait deviné que le jeune homme se plairait à l'histoire d'un roi brave, conquérant et guerrier.

Puis, elle choisit dans les prophètes, lut Jérémie et ses prédictions redoutables déjà accomplies en partie. Siméon Tinter-

rompit pour l'apprendre à Vellorax. Celui-ci prit un véritable plaisir à entendre ainsi l'explication des Écritures.

A son grand regret, ces leçons finissaient trop tôt j Salomith s'en allait de trop bonne heure; car presque tous les soirs après la lecture de la Bible , Siméon disait à sa fille : Ma fille, il est temps de partir.

Et lorsque Vellorax se hasardait à lui demander où ils allaient ainsi tous deux , Siméon répondait :

— ^ Nous allons chez Marie , l'épouse de Joseph le charpentier . Ils sortaient ainsi , sa ns lui offrir de les accompagner; et Vellorax n'avait pas osé le demander.

Un jour Salomith dit à Vellorax :

•«•Comment se fait-il, que lorsque vous

êtes venu nous demander asile, vous n'ayez pas été de préférence à la maison de Marie ? On a dû vous l'indiquer comme la première de toutes les maisons charitables , n'est-ce pas?

—Cela est vrai , reprit-il en la regardant ; Je ne sais comment j'ai choisi votre maison plutôt que la sienne. En êtes-vous donc fâchée , dit-il tristement.

— Non, répondit Salomith avec simplicité, mais depuis que vous êtes ici , je me suis souvent demandé cela. Vous nous avez dit ce jour-là...

— Vous vous souvenez donc de ce que j'ai dit ce jour-là?

Salomith rougit, et continua sans répondre : —Vous nous avez dit que vous aviez

hésité entre la maison de Joseph et la nôtre... et j'ai regretté, pour \ous, du moins, que vous eussiez si mal choisi!... C'est là qu'on secoure vraiment le pauvre, car c'est de là qu'il sort heureux; jamais on n'a passé le seuil de cette porte hospitalière sans être meilleur et plus content. Nous n'aurons pas autant de dons à vous offrir.

— Non , dit Yellorax en soupirant , car lorsque je vous quitterai, je serai bien malheureux.

Salomith lui tendit la main sans réfléchir; il la prit et la serra si fortement , qu'elle la retira toute embarrassée. Alors Siméon lui tendit la sienne à son tour, comme pour faire croire à Yellorax que sa fille

ne venait de faire qu'une chose indispensable ; mais il devint soucieux et préoccupé.

— Oui, reprit le jeune homme, je savais que la maison de Joseph était un lieu de bénédiction. Mais on m'avait dit que la vôtre l'était aussi; j'ai donc choisi la plus près, et je suis entré ici. Je ne regrette pas de n'avoir pas demandé ailleurs un asile ; pourquoi voulez-vous croire qu'un lieu apporte plus de bonheur qu'un autre?

— Jeune homme, dit Siméon, avec vivacité, vous êtes dans une grande erreur, relativement à cela. Vous croirez ce que je vous dirai, n'est-ce pas ?

— Assurément, reprit Vellorax.

— Hé bien! écoutez donc.

— Le Dieu d'Israël nous a fait un devoir de l'hospitalité; le Juif qui la refuse est réprouvé de Dieu.

Il s'arrête souvent aux portes de nos maisons, des voyageurs, des femmes, des enfans, qui demandent un asile momentané, quand le poids du jour et de la chaleur ont épuisé leurs forces. Lorsqu'ils sont secourus, nourris, vêtus, chauffés, ils partent... C'est tout ce que nous avons pu faire pour eux; c'est tout ce qu'ils ont demandé.

Mais il est dans Nazareth une maison pauvre aussi, comme l'est celle-ci. La maison d'un artisan, de Joseph le charpentier.

Là, dès que les voyageurs, les malades ou les infortunés entrent en implorant des secours, ils reçoivent non'S8uie.fnent tout

ce qu'ils demandent, mais encore tout ce qu'ils n'osaient pas espérer. On a vu des boiteux, sortir de cette maison en marchant aussi bien que nous; des aveugles recouvrer la vue, des sourds entendre.

Ceux qui pleuraient sont retournés chez eux consolés ou résignés, et ils croyaient encore être heureux.

La paix, le calme, l'union, régnent dans cet asile divin. C'est là, que viennent s'éteindre les querelles et les dissensions du voisinage ; Marie et son fds apprennent aux cœurs aigris à pardonner et à bénir; ils enseignent à tous ceux qui peuvent les entendre que le véritable bonheur de l'homme consiste dans la charité, cette union sublime de l'homme avec son semblable.

— Ce sont donc des dieux qui habitent cette maison, dit Vellorax avec enthousiasme?

Siméon ne répondit pas.

— Mais, dit Salomith qui voyait le désir deYelloraxde les suivre chez Marie, mais, mon père, pourquoi ne lui permettez-vous pas de nous suivre chez Joseph et Marie ?

— Ma fille, dit Siméon, le temps n'est pas encore venu ; voilà la réponse que j'ai reçue à la demande que j'ai faite à ce sujet.

Salomith adora la volonté suprême, et dit à Vellorax;

— Vous y viendrez un jour, espérez.

Le temps de la moisson était venu. On voyait de tous côtés, dans les plaines de la Galilée, les moissonneurs allant recueillir le fruit du travail de l'année, et laissant tomber les plus beaux épis pour les glaneuses qui

devaient aussi partager le bonheur de la moisson, en souvenir de Ruth et de Booz.

Siméon et Salomith, n'étant plus assez riches pour charger de nombreux serviteurs du soin de leur récolte, se mirent eux-mêmes au travail ; et la jeune fille allait dans les champs, s'exposer, comme les plus pauvres, à l'ardeur dévorante du soleil de sa patrie.

— Laissez-moi travailler pour vous , dit Yellorax au vieux Siméon ; je serai trop heureux de vous éviter ce travail au-dessus de vos forces, et de celles de Salomith. Je suis habitué à la fatigue des combats, audessus de celle-ci encore ; laissez-moi donc surveiller cette moisson à votre place. Siméon refusa d'abord, mais il fut enfin obligé de céder aux instances de son hôte.

Hélas! dit Yellorax, à la moisson nouvelle, je ne serai plus près de vous pour partager et diminuer vos travaux !.. H essuya furtivement une larme qui tombait sur sa longue barbe blonde.

Salomith avait entendu les dernières paroles de Yellorax; plus faible que lui, elle sut moins cacher ses larmes , et son visage en fut baigné aussitôt. Yellorax la vit et s'approcha d'elle.

— Pourquoi pleurez -vous? lui dît -il, est-ce que la récolte n'est pas belle?

— Je ne pleurerais pas pour cela, reprit Salomith avec candeur.

— Pourquoi pleurez-vous donc?

Elle répondit avec simplicité : — Enécou-

tant ce que vous disiez à mon père, je pensais qu'en effet, à la moisson prochaine vous ne seriez plus avec nous ; que les Romains se seraient vengés de votre fuite... et que vous seriez mort peut-être!.. .

Vellorax la regarda sans pouvoir répondre un mot. 11 avait trop à dire. — Salomith n'avait pas compris toute la force des paroles qu'elle venait de prononcer; naïve jeune fdle, elle ne comprenait pas encore assez le sentiment qu'elle éprouvait, pour deviner qu'il fallait le taire.

L'heure du repas étant venue, un des moissonneurs joua du hautbois pour annoncer aux travailleurs que le moment du repas était arrivé. Chacun laissa aussitôt la faux qu'il tenait en main , et ils vinrent

tous s'asseoir à l'ombre d'un vieux platane; puis ils chanlèrent des cantiques en l'honneur de l'Éternel.

Sâlomîth parut bientôt après, portant sur sa tête une corbeille de joncs dans laquelle étaient des morceaux de pain coupés, de grosseur égale, et tenant une autre corbeille remplie des fruits de la saison ; des raisins semblables à des grains d'or, des figues, des mûres, des pommes roses et parfumées. Elle se débarrassa de son fardeau, le déposa au pied de l'arbre et retourna chercher un vase rempli du meilleur vin qu'elle avait à offrir. Puis, aidée d'un vieux moissonneur qui lui portait ses corbeilles et le vin, elle les distribua aux paysans; et

quand la distribution fut finie , elle appor- X. 4

ta aussi à son père et à Vcilorax du pain, des fruits et du vin.

— Pardonnez-moi, dit Siméon à son hôte, si vous êtes servi le dernier icij mais j'ai pour habitude de ne jamais prendre mon repas avant ces braves gens; ils sont encore plus pauvres et plus fatigués que nous , ils doivent passer avant nous.

—C'est juste, dit Yellorax , qui depuis le matin était dans une admiration profonde au milieu de ces habitudes patriarchales dont il n'avait jamais eu aucune idée.

La musique et la poésie , toutes deux si puissantes sur les âmes des peuples de l'Orient , ont toujours présidé aux travaux des Hébreux. Tout en moissonnant, ils chantaient des cantiques sacrés. Ils dirent

d'abord celui de Débora, puis le grand cantique de Moïse, les stances du roi David, et la sublime beauté des psaumes chantés par les Israélites , dans cette langue ravissante , douce , harmonieuse elle-même comme une musique, avait quelque chose de poétique et de divin.

Pour rendre ce tableau tel qu'il était , il faudrait vraiment le peuple de Dieu pour e représenter , et un païen pour l'admirer. La religion d'Israël avait en elle une perfection toute solennelle, toute divine; et un païen, habitué à tout admirer, à diviniser tout , à tout embellir, était celui qui savait le mieux comprendre les beautés et la sublime raison de la loi de Moïse.

Vellorax , touché profondément de tout

ce qu'il voyait , regardait ces jeunes filles juives, et les comparait à celles de sa patrie. Les premières lui faisaient oublier les autres.

La modestie, la retenue, la candeur, répandues sur les visages hébreux , effaçaient par leur sublime expression la sauvage beauté des Gauloises.

Les unes, aux cheveux d'ébène, cachés à moitié par le bandeau virginal , au teint olivâtre, aux yeux noirs et sévères, avaient une plus véritable douceur que les autres, avec leurs longs cheveux blonds, flottant sur leurs épaules demi-nues, leurs yeux d'azur, et leur peau blanche comme l'ivoire. L'éducation morale, la pratique des vertus austères et difficiles, la pen-

sée constante du ciel, avaient donné aux physionomies israélites une force de vie céleste qui manquait aux autres.

Salomith l'emportait encore sur ses compagnes j elle était réellement d'une beauté achevée. Vellorax la regardait en la comparant à Diane, à Minerve, à une muse, à la Mnémosyne antique, ravissante idée païenne qui représentait la Mémoire sous les traits d'une jeune fille heureuse!

Assise à quelque distance des ouvriers, sur des gerbes de blé moissonné, Salomith, les yeux à moitié fermés, se reposait à l'ombre des fatigues du jour. Elle ne dormait pas tout-à-fait ; elle était dans ce calme qui vaut mieux que le sommeil; ce repos dans

lequel on pense, et on ne retient de vie que ce qu'il en faut pour en jouir.

Vellorax n'osait troubler cette tranquillité. Cependant depuis qu'elle avait pleuré, et pleuré pour lui, il était si heureux! il fallait bien venir le lui dire! Depuis bien des jours, déjà, Vellorax aimait Salomilh ! il n'avait presque pas osé s'avouer à lui-même ce sentiment nouveau; comment en parler à celte jeune fille austère, grave, silencieuse , qui l'iniimide d'autant plus qu'elle ne paraît pas le redouterj qui lui avoue son amitié... peut-être parce qu'elle a compris que ce n'est que de l'amitié.. . Enfin, cette secrète intelligence qui fait toujours deviner entre deux êtres, ou la haine ou l'amour, enhardit Vellorax à espérer un peu. L'amour ,

dans un cœur déjeune fille , ce n'est jamais que de ramitié.

Il s'approcha doucement de Salomilh , et se tenant devant elle, il lui dit : Savez -vous qu'il y a déjà deux mois que je suis ici.

— Oui, c'est vrai, reprit-elle.

— Deux mois!... mais c'est bien assez pour être sûr qu'on aime, n'est-ce pas?

Salomith comprenant un tout autre sentiment , dans ce mot , on aime , répondit naïvement : — Certainement, l'amitié se comprend aussitôt. On sait bien distinguer de suite ceux qui nous sont chers de ceux qui ne le sont pas.

Mais ces paroles furent dites avec tant de simplicité , et cependant avec une sorte de roideur naturelle, qui empêcha Vellorax de

continuer. Il était venu pour parler de son amour; il n'osa jamais, il parla religion.

— Savez-vous, dit-il à Salomilh , que je bénis les dieux de m'avoir amené pour être témoin des pratiques juives, et des leçons sublimes que j'entends ici chaque jour.

— Les dieux... reprit Salomith en regardant Vellorax, il ne faut pas dire les dieux, car il n'y a qu'un Dieu sur la terre et dans le ciel. Dieu préside à tout? il protège et gouverne, il punit et récompense... lui seul pour toutes choses! Dès qu'il est Dieu, il peut tout cela. Il a créé le monde... il peut tout le reste. 0 Dieu! dit-elle, en levant les yeux au ciel , et comme se parlant à elle-même , je me trompe , il

fera encore quelque chose de plus... puisqu'il doit le sauver!...

— Que dites-vous, demanda Vellorax?

— Oh! reprit Salomith, je suis trop jeune, trop ignorante, pour vous expliquer les écritures... demandez à mon père, lui qui est saint et qui est savant ; il dira mieux que moi.

— Non, non, reprit Yellorax, parlez-moi, Salomith, vous, vous seule; expliquez-moi votre croyance.

— Ma foi est simple, et facile, reprit la jeune fdle. Je crois au Dieu d'Abraham , d'Isaac et de Jacob, au Dieu qui sauva nos pères; je crois à un Dieu puissant, fort; à un Dieu seul, unique et sans rivaux. Créant

le monde par sa parolejayant dit à la lumière, soit, et la lumière fut; envoyant le déluge pour punir les hommes , et se reprochant ensuite cette sévérité ; leur promettant son fils, pour les racheter, et leur rendre le ciel qu'ils avaient perdus tous. A Dieu qui se choisit le peuple dont je suis issue, pour son peuple particulier, le protégeant par des miracles sans nombre, le punissant de ses fautes, et le récompensant de ses vertus. Enfin, je crois à ce Dieu qui envoya ses prophètes pour annoncer la venue du Messie, qui doit racheter le monde par sa mort. Je crois que Dieu récompense les vertus, et punit les crimes, qu'il veut être aimé de l'homme parce qu'il est son bienfaiteur , son père , son consolateur

surtout... qu'il ordonne au genre humain de \ivre dans la paix et la concorde, qu'il veut que tous les hommes s'aiment comme des frères, et qu'il ne leur promet le ciel, que si celte loi d'union et de charité est fidèlement suivie. Je crois ', que Dieu veut qu'on soit parfait, enfin, comme il est parfait lui-même ; et que la marque à laquelle on reconnaîtra ses enfans, c'est à l'amour qu'ils auront les uns pour les autres. On vous a dit, œil pour œil , et dent pour dent' ; a dit le Seigneur, je vous dis, aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous ont fait du mal, et priez pour ceux qui vous persécu-

^ Evangile selon Saint-Mathieu .

2 Evangile selon Saint-Jean.

tent et qui vous calomnient, afin que vous soyiez enfans de votre père qui est dans le ciel ; qui fait lever son soleil sur les bons et sur les médians, et fait tomber la pluie sur les justes et sur les pécheurs '. Voilà ma croyance, ditSalomitli avec gravité , et la vôtre?

— La mienne, dit Vellorax, si je vous la disais, vous ne l'adopteriez probablement pas; à quoi servirait-il de vous en parler? Mais dites-moi, Saloraith, où donc avezvous puisé ces sublimes paroles que je viens d'entendre?. Pour être sauvé faut-il donc aimer tous les hommes, comme soi-même ?

Evangile selon Sauit-Mathieu.

' — 61 — Cette loi peut-elle jamais être pratiquée... et suivie fidèlement.

— Je le crois, dit Salomith; mais pour qu'elle devienne universelle, il faudra sans doute encore bien des jours; bien des épreuves pour les uns , des remords pour les autres. Le divin législateur qui doit régénérer la race humaine, n'est pas encore mort pour elle. Il faudra que le Christ souftre la mort , dit l'écriture , afin qu'il entre ainsi dans sa gloire'. Sa gloire, c'est le changement du monde, ce sont les vertus des hommes, sanciifiées par les souffrances et les persécutions. Ce temps est proche, nous le verrons sans doute!

* Evangile selon Saint-Mattbleu.

Vellorax écoutait Salomith avec une émotion profonde. Cette jeune fille lui apparaissait comme une inspirée , ou une immortelle.

La pensée de Dieu donne un visage, une expression céleste; elle lui communique un reflet d'elle-même.

— Qui donc vous a appris toutes ces choses, dit-il en la regardant plus attentivement encore. Priez pour celui qui vous persécute et qui vous calomnie!., qui donc a enseigné cela?

— Oh ! reprit Salomith avec gravité ; c'est celui quiadaigné m'inslruire dès l'enfance! celui que je vois chaque jour, et qui chaque jour m'apprend un nouveau devoir et une nouvelle vertu! en lui tout est grand,

parfait, adorable. Il a le droit de parler de \ertus , car il les a toutes : c'est Jésus de Nazareth.

Vellorax devint pâle comme la mort.

— Dis-moi où est cet homme, réponditil avec fureur ; comment n'as-tu pas deviné que je me vengerais , le jour où j'apprendrais qu'il est un homme à Nazareth que tu aimes plus que moi , car lu l'aimes ; on ne parle pas ainsi de ceux qui n'ont à nos yeux que de la sagesse.

— Oh ! reprit Salomith avec un calme

qui rassura aussitôt Vellorax j vous vous

trompez ! vous ne comprenez rien au

sentiment qui nous unit tous à celui

dont je viens de parler. Si nous de-

vions exprimer nolrealtachement pour Jésus (le Nazareth, nous dirions que nous l'adorons; car aucune jeune fiile ne pense à l'aimer : Si nous devions lui offrir un hommage, nous lui dresserions un autel.

— Mais, comment as-tu connu cet homme, dit Vellorax toujours agité.

— Venez, reprit Salomith, venez etécoulez-moi.

lis s'étaient levés tous deux pendant cet entretien; mais Salomith reprit sa place sur les gerbes de blé , fit asseoir Vellorax à côté d'elle, et commença ainsi.

— ■ Depuis mon enfance, je vais chaque jour, ainsi que vous lavez déjà remarqué, dans la maison de Marie, mère de Jésus. Je

— Game souviens que toule petile fille alors, je m'asseyais sur les genoux de Marie, et je lui disais: Oh! sainte mère, contez à Salomith les sublimes légendes que la Bible et nos prophètes n'ont su apprendre au monde. Parlez, ô Marie, sainte et bonne mère , qui protégez Salomith, voire enfantj apprenez-moi la vertu ; enseignez-moi mes devoirs.

Alors Marie, qui est la douceur et la bonté même , m'instruisait tout en travaillant. A côté d'elle, Jésus déjà grand, car il est plus âgé que moi de neuf années, Jésus occupé aussi au travail, daignait m'instruire avec sa mère. J'ai même observé que Marie me donnait des conseils , et me parlait de

de Dieu quand son fils n'était pas avec nous; I. 5

~ 66 — mais dès qu'il entrait, elle se taisait , et le laissait parler à sa place.

Marie toujours bonne et prévoyante, s'occupait de mes jeux ou de mes souffrances; elle partageait les unes et les autres, toujours grave, sérieuse, triste, ne pleurant et ne riant jamais : elle semblait se rappeler toujours la redoutable prédiction qu'elleavaitreçueà la naissance de Jésus!... Je dis que je n'ai jamais vu pleurer Marie : oh! si... je me souviens... un jour... Jésus de Nazareth avait près de douze ans, et moi cinq à peine.,.. Des petits enfans de notre voisinage s'étaient amusés à clouer ensemble deux morceaux de bois de différente grandeur, et en avaient fait une croix, représentant, comme vous savez, le supplice

— G7 — dont on punit ici les criminels; comme j'avais beaucoup désiré ce petit joujou, ils me l'avaient donné : je vins comme à l'ordinaire chez Marie, etj'apportai avec moi cette petite croix pour m'amuser.

Jésus était dans la chambre, et quoiqu'il ne jouât jamais avec moi, il voyait pourtant avec bonté mes jeux et mes petites fantaisies. 11 quitta son travail et vint à moi ; je jouais avec la croix ; il s'assit par terre, et la prenant dans ses mains , il la considéra long-iemps dans une attitude si grave, si douce, si pensive, que toute enfant que j'étais alors, cela me fit une impression que je n'oublierai de ma vie.

Après avoir long-temps considéré la croix en silence, il leva les yeux au ciel j il ne

- G8 — pleurait pas , car je crus, au contraire, le voir sourire Irislemcnt. Puis il continua sa méditation: je n'osais l'interrompre, j'avais le frisson , et je ne pouvais dire ce qui se passait en moi.

Tout-à-coup, un soupir déchirant se fil entendre dans un coin de la chambre, Jésus sortit alors de sa rêverie profonde, se retourna, et voyant que Marie pleurait , il se leva et courut se jeter dans ses bras. Jésus essuya ses larmes, il lui dit quelques paroles que je ne pus entendre ; alors, Marie leva les yeux au ciel, baisa la main de son fils, et ne pleura plus; un instant après, elle se remit au travail, Jésus reprit le sien, et depuis, je ne l'ai jamais vue pleurer

J'ai grandi ; et en avançant en âge, Jésus

— 69 ~ fut mon guide et mon protecteur. Il vivait seul, entre Joseph et Marie' , et il leur était soumis!.. Quand nous venons les voir, mon père et moi, Jésus nous explique les écritures , le vrai sens des prophéties. J'aime tant à l'entendre parler ainsi. Mais il me paraît plus sublime encore, lorsqu'avec ce ton d'autorité et de douceur, de modestie et de simplicité, qui lui est propre, il nous apprend comment nous devons vivre les uns avec les autres; nos devoirs envers tous. Quand il dit : aimez-vous les uns les autres, comme votre père céleste vous a aimés \ Oh Dieu! il a dans cette morale, renfermé tout le bonheur du paradis; il

' Evangile selon Saint-Luc.

2 ÉvancUe selon Saint- Jean.

nous apprend aussi que la base de toute société possible, consiste dans la charité; que sans l'amour de l'humanité, l'homme vit comme la bête des forêts; et pour gagner le ciel , a dit Jésus : il faut aimer Dieu de tout son cœur et le prochain comme soimême : c'est là l'accomplissement de la loi.

Jésus est le Messie ; le Christ, fils de Dieu, descendu du ciel en terre pour racheter le monde, et que tous nos prophètes ont annoncé depuis le commencement des siècles. Mais cette vie paisible et tranquille, que Jésus mena à Nazareth l'espace de trente années, ne lui a pas suffi; sa mission était plus grande, plus vaste, plus digne de celui qui

^ Évangile selon Saint-Mathieu.

règne sur tout le genre humain. Il n'était pas venu seulement pour évangéliser quel-ques gens obscurs de sa ville natale. Il était venu pour tous... il devait achever son pèlerinage ainsi qu'il l'avait annoncé lui-même. Depuis deux ans, il prêche dans les synagogues} et jusqu'à Jérusalem son nom est connu et vénéré. Les pharisiens et les docteurs de la loi ont juré sa perte... mais son règne n'est pas de ce monde * et s'il meurt victime de leur haine et de leur jalousie, il triomphera par delà sa tombe même, et renversera les idoles par sa toute puissance. Oh ! Vellorax, ditSalomith, après un instant de silence ; si vous entendiez Jésus

Évangile selon Salat-Matthieu.

de Nazareth une seule fois , vous croiriez en lui, j'en suis sûre.

Vellorax ne répondit rien, mais il paraissait réfléchir sérieusement à tout ce que Salomilh venait de lui dire.

— Parlez-moi encore de lui, dit-il enfin, expliquez-moi cette loi nouvelle, étrangère à toutes les autres. Malgré moi, je me sens touché d*un désir extrême de la connaître.

— J'ai suivi Jésus de Nazareth, reprit Salomilh, plusieurs fois avec mon père, lorsqu'il commença ses courses à travers la Galilée, la Samarie et la Judée. Je fus souvent témoin des nombreux prodiges qu'il opéra parmi nous. ' « Il guérit toutes sortes

^ Evangile selon Saint-Matthieu.

de maladies et d'infirmités parmi le peuple. Sa réputation se répandit bientôt par toute la Syrie, et on lui présenta tous les malades, des gens attaqués de maux et de douleurs, des possédés , des lunatiques , des paralytiques, et il les guérit. Et une grande multitude de peuple le suivit , de la Galilée, de la Décapole, de Jérusalem , et d'au-delà du Jourdain. En ce temps-là , Jésus voyant donc tout ce peuple autour de lui, monta sur cette montagne; après qu'il se fut assis, il prit la parole et dit:

« Heureux ceux qui sont pauvres d'es- « prit, car le royaume du ciel est à eux.

« Heureux ceux qui sont doux , parce « qu'ils posséderont la terre.

« Heureux ceux qui pleurent , parce « qu'ils seront consolés.

« Heureux ceux qui ont faim et soif de « la justice, parce qu'ils seront rassasiés.

« Heureux ceux qui sont miséricordieux, « parce qu'ils seront traités avec miséricorde.

« Heureux ceux qui ont le cœur pur , « parce qu'ils verront Dieu !

« Heureux ceux qui sont pacifiques, parce M qu'ils seront appelés enfans de Dieu.

« Heureux ceux qui souffrent persécu- « tion pour la justice, parce que le royaume « des cieux est à eux.

« Vous serez heureux, disait Jésus , lors- « qu'à cause de moi , les hommes vous « chargeront d'injures , qu'ils vous perse-

— 75 ~ 1 cuteront et qu'ils diront faussement toute « sorte (le mal de vous.

« Réjouissez- vous alors, et faites éclater « votre joie, parce qu'une grande récom- « pense vous est réservée dans le ciel. » Il disait encore :

« Prenez bien garde de ne point faire vos « bonnes œuvres devant les hommes , afin « qu'ils vous voient. Autrement, vous n'en * recevrez point la récompense de votre « père céleste qui est dans le ciel.

« Quand donc vous faites l'aumône, ne « faites pas sonner la trompette devant vous, « comme font les hypocrites dans les syna- « goguos et dans les rues; pour être hono- « rés des hommes. Je vous le dis, en vé- « rite , ils ont reçu leur récompense.

« Mais quand vous faites l'aumône, que « votre main gauche ne sache pas ce « que fait votre main droite, afin que « votre aumône demeure cachée; et votre « père, qui est dans le ciel, vous en récom- « pensera.

« De môme, lorsque vous priez , ne res- « semblez pas aux hypocrites qui affectent « de prier debout dans les synagogues et « au coin des places publiques , pour être « vus des hommes.

« Mais quand vous voudrez prier, en- « trez dans votre chambre , et après avoir « fermé la porte , priez votre Père en se- «cret, et votre Père, qui voit ce qu'il « y a de plus secret , vous en récompen- « sera.

« Or, en priant, n'affectez point départe 1er beaucoup, comme font les païens; « car ils s'imaginent que par leurs longs « discours ils obtiendront ce qu'ils de- « mandent.

« Ne les imitez pas ; car votre Père cé- « leste sait de quoi vous avez besoin avant « que vous lui demandiez rien. »

"Voici comment vous devez prier.

« Notre Père qui êtes au ciel , que votre « nom soit sanctifié ;

« Que votre règne arrive;

« Que votre volonté soit faite sur la terre « comme dans le ciel.

« Donnez-nous aujourd'hui notre pain « quotidien}

« Pardonnez-nous nos offenses, comme « nous les pardonnons à ceux qui nous ont « offensés; et ne nous abandonnez pas à la « tentation, mais délivrez-nous du mal. — « Amen. »

Il a dit encore ailleurs :

< Ne jugez pas, et vous ne serez pas ju- « gés. Car vous serez jugés comme vous « aurez jugé les autres.

« Ne vous inquiétez pas du lendemain ; « car le lendemain s'inquiétera pour lui- « même j à chaque jour suffit son mal.

« • Malheur à vous , riches , parce que « vous avez votre consolation en ce monde.

« Malheur à vous qui êtes dans la joie , « parce que vous serez dans l'affliction et « dans les pleurs.

« Malheur à vous, lorsque les hommes « diront du bien de vous ; car c'est ce que t leurs pères faisaient à l'égard des faux « prophètes.

« Mais je vous dis : Aimez vos enne-. « mis ; faites du bien à ceux qui vous haïs- « sent ; bénissez ceux qui vous maudissent ; « et priez pour ceux qui vous persécutent « et qui vous calomnient.

' Evangile selon Saint-Luc.

« Faites (lu bien; et prêtez sans en rien « espérer.

« Alors votre récompense sera grande; « et \ous serez les enfans du Très-Haut. « Car il est bienfaisant envers les ingrats t mêmes et les méchants.

Il proposa ensuite celte parabole :

« Un homme avait deux fils , dont le plus « jeune dit à son père. Mon père , donnez- « moi ce qui me doit revenir de votre bien; « et le père partagea son bien.

« Quelque tems après, le plus jeune, ayant « amassé tout ce qu'il avait, s'en alla dans « un pays éloigné , où il dissipa tout son

« bien en débauches. Après qu'il eut tout « dépensé, il survint une grande famine en « ce pays-là, et il se trouva dans l'indigence. « En attendant, il se mit au service d'un « des habilans du pays , qui l'envoya à sa « ferme pour garder les pourceaux.

«Là, il eût bien voulu se rassasier des « écosses que les pourceaux mangeaient; € mais personne ne lui en donnait. Enfin , « étant rentré en lui-môme, il dit: Com- « bien y a-t-il de serviteurs de mon père « qui ont du pain en abondance? et moi, « je meurs de faim!

« Il faut que je parte, et que j'aille trouver

« mon père; et je lui dirai : Mon père, j'ai

« péché contre le ciel et contre vous. Je ne 1. 6

tt suis plus digne d'être appelé votre fds ; t traitez-moi comme l'un des serviteurs qui « sont à vos gages.

« Il partit donc , et s'en alla trouver son « père.

« Lorsqu'il était loin, son père l'aperçut, « et touché de- compassion , il courut à lui , f se jeta à son cou et le baisa.

« Son fils lui dit: Mon père, j'ai péché € contre le ciel et contre vous , et je ne suis « pas digne d'être appelé votre fils. »

Alors le père dit à ses serviteurs :

« Apportez promptement la plus belle « robe , et l'en revêtez ; mettez - lui un

« anneau au doigt et des souliers aux « pieds.

« Amenez le veau gras, et tuez-le. Man- « geons et faisons bonne chère.

« Car mon fils était mort, et il est ressust cité 5 il était perdu, et il est retrouvé, «r Et ils se mirent à table.

« Cependant le fils aîné , qui était dans « les champs, revint ; et lorsqu'il fut proche t de la maison , il entendit le concert et la « danse.

« Il appela un de ses serviteurs , à qui il « demanda ce que c'était.

« C'est , lui dit le serviteur, que votre « frère est revenu ; et votre père a fait tuer « le veau gras, parce qu'il l'a retrouvé en « bonne santé.

« Cela le fâcha si fort, qu'il ne voulut 0 point entrer. Son père sortit pour l'en « prier.

« Mais il répondit : H y a tant d'années « que je vous sers, sans vous avoir jamais « désobéi en quoi que ce soit; néanmoins « vous ne m'avez jamais donné un chevreau « pour me divertir avec mes amis.

« Mais votre fils, qui a mangé tout « son bien dans la débauche, n'est pas plus « tôt arrivé que vous avez fait tuer le veau « gras pour lui.

— « Mon fds, lui dit son péro, vous « êtes toujours avec moi , et tout ce que j'ai « est à vous. Mais il fallait faire festin et « nous réjouir , parce que votre frère était

« mort, et il est ressuscité; il était perdu, c< et il est retrouvé'. »

Comme Salomilh achevait la parabole de l'enfant prodigue , iis entendirent sur la route un bruit confus de voix, et ils virent une foule immense se répandre dans la campagne. Siméon étant venu depuis longtemps auprès de sa fdle, tandis qu'elle parlait à Vellorax , voulut aller avec elle, et ils suivirent les moissonneurs qui avaient abandonné leur travail pour voir ce qui se passait.

Vellorax l:s accompagna ; Siméon reconnut bientôt que c'était le peuple qui suivait Jésus, venant de faire probablement quel-

' Evanf i'e selon Saint-Luc.

ques miracles nouveaux. Salornith , s'-étant approchée , dit à Vellorax : Venez , c'est Jésus de Nazareth.

Alors Vellorax essaya démonter sur une pierre pour le voir , mais il ne put y réussir ; la foule i'enlourail, et il ne pouvait pénétrer jusqu'à lui. 11 entendit Jésus qui disait :

« En vérité, je vous le dis; le temps va « venir, et il est déjà venu , où les morts « entendront la voix de Dieu ; et ceux qui a l'auront entendue vivront.

« Car comme le Père a la vie en lui- • même, il a aussi donné au fds d'avoir la « vie en lui-même. Et il lui a donné le pou-

^ Evangile selon Saint-Jean.

« voir dejuger,car il est le fils de l'homme. « Si je rends témoignage de moi- môme, « ma gloire n'est rien. Pour moi, je n'ai pas « besoin du témoignage de l'homme; mais « je dis ceci afin que vous soyiez sauvés.

« Je n'ai que faire de la gloire qui vient « des hommes. Je suis venu au nom de mon « père , et vous ne me recevez pas. Si un « autre vient en son propre nom , vous le « recevrez!

« Comment pourriez-vous croire, vous « qui aimez à recevoir de la gloire les uns des « autres , et qui ne désirez pas la gloire qui « vient de Dieu seul.

« Ne pensez pas que ce soit moi qui vous « accuse auprès de mon père! Moïse même,

« en qui vous espérez , sera votre accu- « sateur

€ En vérité, je vous le dis, je ne jelerai « point dehors celui qui vient à moi , car « je suis descendu du ciel, non pour faire € ma volonté, mais pour faire celle de celui € qui m'a envoyé. Or, la volonté de mon « père céleste est que je ne perde aucun de « ceux qu'il m'a donnés , mais que je les « ressuscite au dernier jour.

« Je suis le pain de vie.

« Plusieurs de ses disciples , qui venaient « de l'entendre parler ainsi , disaient : ce « discours est bien incompréhensible, qui « peut l'écouter? Mais Jésus connaissant « leur pensée, leur dit.

« Je vous ai dit que personne ne peu t

« venir à moi s'il ne lui est donné par mon < Père.

« Dès lors plusieurs de ses disciples en- « tendant cela, se retirèrent de sa suite, et « ils n'allèrent plus avec lui.

« Sur cela, Jésus dit aux douze qui étaient « restés avec lui.

« Et vous, ne voulez-vous pas aussi vous « retirer?

Simon-Pierre lui répondit :

« Et où irions nous , Seigneur ?

« Vous avez les paroles de la vie éter- « nelle. »

Et Vellorax qui entendait tout ceci , ré-

péta au fond de son cœur les paroles de l'apôtre, et il disait '.

« Cet homme est vraiment le fils de Dieu. »

« Alors des muets, des aveugles, des boî- « teux, des estropiés et beaucoup d'autres « malades, vinrent aux pieds de Jésus, et « il les guérit.

« De sorte que tout le peuple était dans « l'admiration voyant que les muets par- « laient, que les boiteux marchaient, que « les aveugles voyaient; et ils rendaient « gloire à Dieu en disant :

« Un grand prophète a paru parmi nous, « et Dieu a visité son peuple.

' Evangile selon Saint-Jean.

« Jésus quitta la foule, et se relira sur la « montagne avec ses disciples. »

Vellorax était demeuré immobile, debout, soucieux et préoccupé. Salomithetsonpèrele regardaient en silence, jouissant tous deux de l'émotion qu'ils voyaient sur son visage. Vellorax était déjà ému de ce que Salomith lui avait dit, sur cette religion nouvelle, sur cette doctrine si opposée à toutes les doctrines qu'il connaissait. 11 fallait que le sens des paroles saintes l'eut bien touché, car il en avait oublié un instant l'amour qu'il avait pour Salomith; tandis qu'elle avait parlé, il l'avait écouté comme un Dieu^ plutôt que comme une femme. Tout ce qu'elle avait dit l'avait transporté au-dessus des choses de la terre : ♦! se trouvait livré à des

pensées tout autres que celles qu'il avait jusqu'ici. La religion de Salomilh appelait la raison, à l'aide de ce vide affreux qui se fait au cœur de l'homme, à ces heures solitaires où tout lui nuit; tout l'oppresse et le lasse; où il a besoin de sortir hors de lui-même pour se reposer de lui-même ; où il faut quelque chose de fort, de grave, de vrai surtout, pour aider ces idées vagues, nombreuses, qui fatiguent l'ame^ l'esprit et le corps à la fois. Cette religion raisonnable et utile à l'homme devait donc être la plus véritable. Mais ce qui l'avait touché plus que tout, c'était le discours de Jésus; celte voix douce et harmonieuse retentissait encore à son oreille, surtout quand Jésus ayant vu fuir quelques-uns de ses disciples, avait

dit aux autres avec tant de douceur et de calme.

« Et vous aussi, voulez-vous me quitter?»

Vellorax comprit alors que l'abandon, la trahison, l'ingratitude, ne sauraient jamais ébranler l'ame de celui qui venait de prononcer ces paroles. Il devina le Calvaire!

Il ouvrit son ame à Siraéon , et lui dit tout ce qui se passait en lui.

— Attendez encore, répondit l'Hébreu, et vous serez plus pénétré, et bien plus convaincu. L'enthousiasme et l'irréHexion ne peuvent faire les disciples de Jésus de Nazareth.

Il prêche la vérité; il ne peut convaincre qu'avec le raisonnement.

— 9â — Mais, quand vous aurez souvent entendu sa sublime morale, quand vous la comprendrez bien, c'est alors que vous serez son disciple ; car vous avez l'ame trop élevée pour ne pas devenir un des élus du Seigneur.

—Je fus étonné, reprît Yellorax, de la fuite de ses disciples, qui tout-à l'heure l'ont abandonné sans réflexion, sans raisons; seulement parce qu'ils ne le comprenaient pas tout-à-fait . 11 me semble que les paroles qu'il disait étaient , dans leur mystérieuse beauté, assez claires et assez élevées pour qu'ils en demandassent l'explication au lieu d'en repousser le véritable sens.

— Gela n'est pas étonnant, dit Siméon. Les

docteurs de la loi , les sages et les savans , comprennent et saisissent mieux la doctrine du Messie que le peuple et l'ignorancej quoique cependant elle soit à la portée de tous. Les docteurs ne sont déchaînés contre lui , que parce qu'ils sentent qu'il est grand; et ils le redoutent précisément parce qu'ils jugent sa puissance morale si au-dessus de la leur, qu'ils veulent l'anéantir.

Les autres l'ont abandonné sans savoir

pourquoi ; le repentir les ramènera probablement. Ils n'ont pas encore i'ame touchée et l'esprit convaincu. Pour que le monde croie au Messie, il faut qu'il ne soit plus dans ce monde ; qu'il ait achevé la grande mission pour laquelle il est venu au

milieu de nous, pauvre, oLscur, oublié.

— Qui est donc le Messie : demanda Yellorax.

—C'est Jésus de Nazareth, le fils de Dieu.

— Qu'est-il venu faire parmi les hommes?

— Les sauver d'abord, ensuite les éclairer et les instruire.

Il est venu les sauver; car le monde, depuis sa création, gémissait sous le poids d'un anathème et d'un châtiment. Mais Dieu, en punissant les hommes du crime de leurs premiers parens, avait en lui de quoi les absoudre; et son fds, Dieu comme lui, saint et puissant comme lui , s'est offert en holocauste, et s'est dévoué pour porter nos

péchés , et nous rcconciller avec son père céleste. Il est donc venu sur la terre. Les prophètes l'ont annoncé pendant plusieurs siècles, afin que le monde crût à sa venue et à sa vérité. Il est venu!... et cependant peu de cœurs l'ont aimé, et peu se sont attachés à lui ! — Il est né dans une établej il est venu en ce monde sans richesses, sans gloire, sans honneur. Il a choisi la position la plus pauvre parmi les hommes. Ceux qui furent instruits les premiers de sa naissance, furent des bergers, pauvres et obscurs comme lui. Puis des rois , mais c'étaient des hommes qui, quoique rois, étaient sages, et méritaient, par leur sagesse , l'honneur de venir adorer le Messie.

Le Messie est donc venu pour sauver le

monde , puis il est venu pour l'éclairer et l'instruire.

Le monde est dans une crise morale effrayante en ce moment. L'homme a perdu peu à peu le souvenir des lois sages que Dieu avait mises dans son cœur ; il ne connaît plus de frein à sa volonté, plus de bonheur que celui de l'opulence ou du vice. Livré à des croyances chimériques, il s'est fait un Dieu pour toutes ses passions ; il a divinisé jusqu'aux crimes qu'il n'ose avouer lui-même. La jeunesse s'élève corrompue et flétrie. On ne lui parle plus de devoirs ni de vertu. Tout est oublié, confondu, tout est soumis à la grande souveraine du monde: l'ambition. Tous cherchent à s'élever, à se distinguer dans l'État, à devenir puissant et

riche 5 maïs l'obéissance aux lois divines, la vertu, la sagesse, en un mot, tout cela est méprisé, laissé, méconnu.

Abandonné à lui-même, l'homme vit et meurt n'ayant souvent trouvé dans son existence misérable, que des amertumes profondes, des regrets, des chagrins. En vain il s'est fait une philosophie, plus ou moins simple, plus ou moins possible. Il reste toujours faible contre ses peines, et sans force pour s'y soustraire.

Dans la foule des dieux qu'il a inventé pour s'amuser , il n'en a pas un qui ait pu le consoler de lui - même , lui apprendre à souffrir , et enfin , lui montrer dans la douleur, une bénédiction

qui lui fasse patiemment endurer ses maux.

Cela est juste ; il n'y avait que le vrai Dieu qui pût apprendre à bénir les maux de la vie. Jésus de Nazareth a prêché cette sublime promesse! Jésus a dit : Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés.

Parole inouie! peu comprise en ce jour, mais l'espérance est trop nécessaire au cœur de l'homme pour qu'il ne l'accepte pas tôt ou tard. Il faut encore quelque temps.

Puisque le Messie est Dieu , il dut nécessairement , en venant parmi les hommes , leur apprendre deux choses : la route de la vraie vertu, pour servir Dieu et pour vivre en société , celle du vrai bonheur pour eux-mêmes.

Car le bonheur étant nécessaire à la vie,

^ iOl — Dieu n'a pu manquer d'y songer pour le procurer à l'homme. Le vrai bonheur c'est le détachement de tous les biens ; car ils sont tous soumis au changement, on peut les perdre tous. Y tenir, c'est le comble de la misère ; en éire séparé de cœur , c'est déjà être heureux.

Jésus a dit que pour cire heureux il fallait ne rien demander aux autres, et leur donner toujours. En cela consiste l'union des cœurs , premier bien de l' homme ici-bas. Jésus a recommandé la soumission aux puissances temporelles. Voilà pour les sociétés. 11 a recommandé la pureté du cœur et de l'esprit. Voilà pour nous-mêmes'! Bicnheu-

^ Kvans^le selon Saint-Matthieu,

roux sont les cœurs purs. Ils verront Dieu! L'oubli des injures est la base de ia loi qu'il proche aux hommes; et vous croirez sans peine que si cette observance seule était bien suivie, la paix régnerait dans le monde.

L'homme n'est malheureux que parce qu'il s'abandonne à ses passions. Tôt ou tard victime des unes ou des autres , il tombe abattu et brisé, par cela même qu'il recherchait comme une félicité.

Il n'est pas une de ces illusions que Jésus n'ait pensé à détruire et à combattre. Il montre à l'homme le cœur humain tel qu'il est ; grand , vaste, élevé , quelquefois ; quelquefois vil, cruel j ingrat, capable de tous les crimes.

Il montre l'homme à l'homme dans son effrayante vérité; vérité nue, simple, facile à saisir, et que jusqu'ici aucun philosophe n'avait comprise parfaitement.

Sa loi enfin, pour la résumer en deux mots, consiste à aimer Dieu et l'humanité; à aimer l'une pour l'autre. Et il unit ces deux

préceptes ensemble ; car il déclare que celui qui n'aura pas aimé son prochain comme

lui-même n'entrera pas dans le royaume du

ciel.

— Mais, interrompit Yellorax, pour obéir

à cette loi, pourquoi faut-il renoncer à toutes les espérances d'une ame ambitieuse? si l'ame se trouve heureuse dans l'inquiétude et l'anxiété même que lui donne cette passion.

— Non, mon fils , jamais l'homme n'est heureux lorsqu'il tient vivement à quelque chose. Aimer, c'est souffrir; tout ce qui attache à un bien, ne peut donner que des tourmens. Car ce bien peut nous être ôlé malgré nous.

L'ambitieux , avant tout , est le premier malheureux qu'il y ait sur la terre. Il est voué à la plus tyrannique de toutes les souffrances, et de plus destiné à subir toutes les variations de l'esprit des hommes, dont il s'est fait l'esclave.

— Mais pourquoi n'esl-il pas permis de se venger d'une offense? aucune religion ne défend à l'homme de punir l'homme qui l'a outragé. C'est un sentiment inné en chacun

de nous, la nature l'a mis en nous, comme une partie de nous-mêmes.

— Vous vous trompez , mon fils. La nature n'a mis au cœur de l'homme aucun sentiment mauvais, qu'elle ne lui ait donné en échange le sentiment contraire pour le porter au bien.

Ainsi, à côté de ce désir de vengeance qui^ en effet, existe chez tous les hommes, l'amour de nos semblables s'élève en lui, comme une passion plus forte encore que celle qui tâche de le détruire.

L'amour (je veux parler de l'attachement de l'homme à autre chose qu'à lui-même), l'amour est la première passion du cœur. ILe genre humain est une grande famille ,

dont Dieu est le père. Nous sommes tous cnfans venus de lui , frères en lui et par lui. Notre ressemblance les uns aux autres, les mêmes penchans , les mômes goûts , les mêmes vices, doivent nous faire regarder les autres hommes réellement comme nos frères. Carilslesontj partisdu même centre, destinés tous encore à y revenir un jour; les mômes facultés, les mômes douleurs, les mômes souffrances nous unissent et nous rassemblent.

Tout cela, malheureusement, fut la prin- , cipale cause de la désunion répandue sur le globeentre tous les hommes. Hé bien, Jésus est venu nous en démontrer la cruauté et la misère , Jésus est venu nous prouver que nous ne pouvons être en paix, que par la

charité; être heureux, quepSr la charité. N'a-t-il pas dit vrai? si nous nous aimions tous comme des frères, nous serions tous heureux.

— Mais cela est impossible, dit Yellorax , et il sera impossible que cette maxime puisse être généralement suivie.

— Peut-être. Mais n'est-ce pas déjà beaucoup qu'elle le soit à moitié? et d'ailleurs, qui nous dit qu'elle ne sera pas un jour généralement suivie. Je crois qu'il viendra un temps, un jour, une heure, où la race humaine ayant enfin compris la sublime parole du Christ : Aimez-vous! s'y soumettra avec la conviction qu'elle était dite pour sa souveraine félicité. Nous ne verrons pas cette heure bénie, sans doute, mais elle

^ 108 — arrivera ' ; « les siècles, les générations passeront, a dit Jésus de Nazareth; mais mes paroles ne passeront point. »

Attendons la fin de la prophétie, espérons-la pour les générations futures.

Qu'est-ce, aux yeux de l'Eternel, que des siècles, des milliers de siècles? Nous sommes encore pour lui à la création du monde. La fm des temps est encore éloignée ; avant que le monde s'éteigne, il faut qu'il soit devenu meilleur, et voilà le Christ, apparaissant au milieu des siècles, qui vient pour le rendre tel. Il le sera ; une religion sainte, parfaite , rationnelle , dominera le monde , ce sera la sienne ; car elle est la

' Evangile selon Saiqt-Luc,

seule qui apprend en même temps , et à faire le bonheur des autres , et à faire le sien. C'est !a perfection de toutes les croyances réunies en elle; Dieu instruisant la terre , devait lui enseigner cela : il y aura encore bien des crimes , bien des discussions avant que ce temps arrive !...

O ciel ! ne verrons-nous pas l'église divisée en elle-même ; ses prêtres mis à mort par ses propres enfans, ouckoseplus horrible encore, les prêtres imaginant la vengeance et la cruauté au nom d'un Dieu qui pardonne et qui sauve !. . .

L'erreur se glissant même dans les paroles saintes que nous venons d'entendre prononcer par Jésus! heureusement nous ne verrons cela ni vous ni moi , Vellorax ;

— 410 ^ mais nos petits-enfans le verront et bien pis encore. Les pays mêmes où la foi du Christ sera prêchée, ces pays-là seront sans loi, sans charité , sans vertu ; en vain la grande volonté aura dit : soyez unis. Les hommes se feront mutuellement du mal : se maudiront, se vengeront ; mais ce ne sera pas encore la fin des temps. Car la mission duSauveurseraitimparfaite:elle nepeut l'être... Il faut pour que le monde finisse, s'ébranle, fasse après lui place à un autre monde, ou au néant... selon que Dieu voudra... il faut que les hommes aient compris la charité... alors Dieu détruisant le grand œuvre pour lequel il lit tant de choses. Dieu sera glorifié, car l'homme sera devenu parfait ! l'homme! sa plus noble et sa plus chère

créature... et alors tout sera paradis. Plus rien d'humain ne surgira de cette terre de larmes, de misères, de douleurs inouïes. Nous chanterons en chœur l'hosanna des anges ; et le monde, où se meuvent aujourd'hui tant de choses animées, bouleversées, sans ordre, le monde sera devenu poussière, grain de sable , néant , écrasé par la puissance qui le fit autrefois sortir du chaos , pour sa gloire et pour celle de l'homme, carie monde fut népourservir à deux fins.

A Dieu, par sa création même.

A l'homme, comme je vous le disais toutà-l'heure, par le perfectionnement de toutes les vertus qu'il avait au cœur.

Siméon cessa de parler tout- à -coup, l'esprit prophétique qui venait de s'empa-

rer do lui , l'avait brisé cl anéanli.

Son organisation fébrile et délicate, ne pouvait soutenir une telle lutte. 11 s'élevait trop au-dessus de l'homme ; il en souffrait.

Vellorax, incapable de comprendre ce qui causait l'abattement du vieux Israélite, crut qu'il était fatigué d'avoir parlé trop longtemps; et il se retira pour laisser à Siméon quelques momens de repos , enchanté de tout ce qu'il venait d'entendre, et déjà converti au fond du cœur.

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