‹ Les deux soeurs (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · SIX MOIS DE PLUS · texte numérisé non relu

SIX MOIS DE PLUS

Siméon n'avait pas vu sans frémir la conversion de Vellorax; en véritable saint, il en était heureux, mais en père, il la redoutait. En effet, elle amena tout naturellement l'union qu'il redoutait.

Salomith épousa Vellorax. Doublement dévouée comme chrétienne et comme femme, elle voyait bien pour elle, un avenir rempli de sacrifices, de privations, et elle bénissait Dieu. Si Vellorax eût été heureux selon le monde, elle eût partagé ses bonheurs avec joie. Mais il était malheureux, et pour elle c'était bien plus encore : elle eût été dans le second cas sa compagne, elle devenait ici sa providence. Elle devait partager ses douleurs, c'était bien mieux à ses yeux que de partager ses félicités. Elle envisageait sa destinée avec un calme et un sourire qui faisaient frémir; elle la contemplaitavecTiadifférence d'un enfant qui joue au bord d'un précipice qui va l'engloutir. C'était plus, elle envisageait tout cela avec le courage de la femme

ce courage inouï , qui ne faiblit jamais.

Oh! qui donc nous a dites faibles? Qui donc a pu nous refuser la première de toutes les grandeurs 1 le courage de l'arae. Résignées dans la misère et dans la solitude; résignées dans les tourmens de la vie habituelle, et dans les grandes épreuves du monde! Prêtes à tous les sacrifices; résignées devant ceux qu'on nous impose, et regrettant ceux que nous ne pouvons faire! résignées dans les peines du corps et dans celles de famé ; esclaves des préjugés, esclaves dans nos maisons, esclaves de nos propres cœurs! Liées par toutes les exigences, enchaînées par toutes

les dominations, rien ne nous effraye et ne nous fait faiblir!...

Ce fut ainsi que Sulomîth vint lier avec joie sa calme destinée à l'orageux avenir de Vellorax.

^lU.

A peine quelques jours s'étaient écoulés depuis îe mariage de Salomilh,queSiméon tomba dangereusement malade. Quoique soumis et résigné , il n'avait pas moins reçu un coup mortel ; et le jour qui vil unir Sa-

— Î80 — îomilb à Veliorax, apprit au saint Israélite, qu'il est des douleurs que la résignation même ne peut éteindre.

A peine fût-il alité , qu'il annonça à ses enfans sa fin prochaine. II ne dit pas la cause de cette mort soudaine ; \ieillard septuagénaire, il pouvait facilement laisser croire que sa vieillesse seule le mettait au tombeau.

Bientôt ses forces s'éteignirent de plus en plus , il donna sa bénédiction à Salomilh , puis à Veliorax , il les supplia de rester fortement attachés à la foi d'Israël, et de regarder le Christ commeleur unique chef ei comme le fils de Dieu.

plusieurs personnes, apprenant que la fin de Siméon était proche, vinrent lui donner le baiser de paix.

A cet instant si redoutable pour tous , on le \it calme, silencieusement recueilli, attendre son heure dernière comme le plus beau moment de sa vie irréprochable.

C'était au lever du jour! le ciel se colorait déjà d'une teinte rose et dorée ; les oiseaux s'éveillant avec la nature, célébraient le retour du soleil j les anges avaient les yeux fixés sur cette chambre pauvre et solitaire , où un sage allait mourir entre les bras de celui qui lui avait donné ia\ie.

Oh ! qui pourrait dire la solennité de cette scène unique dans l'histoire des hommes.

Un homme mourant, et Dieu présidant à son agonie ! aidant par sa parole puissante à la lutte violente de l'humanité et de la mort !...

Siméon , après avoir dit quelques mots à voix basse au divin sage qui était prés de lui , appela sa fille une dernière fois , et la bénit en l'embrassant; puis, levant les yeux sur celuC qui était au chevet de son lit, et faisant un effort pour se soulever encore.

— Oh ! Christ, s'écria-t-il, Christ, mon maître, mon Rédempteur, mon Dieu! je vais

' Jcsus-Chrîst.

mourir; monameva paraître devant vous...

et je commence à vivre pour l'éternité. Pardonnez-moi, sauvez-moi; Jésus, mon Dieu, ayez pitié de moi.

En ce moment, il rendit l'ame!... et tous les assislans se prosternèrent et s'écrièrent aussi :

— Jésus, ayez pitié de lui I...

Deux ans s'écoulèrent. Saiomith a suivi Veiiorax dans sa route incertaine et orageuse. Après des souffrances inouïes, des privations de toute espèce , et toutes les

- 186 =doiikurs delà lïilsère et de la proscription, VcUorax fut reconnu , conduit au général romain qui commandait alors les légions d'Occident , et condamné à mort aussitôt!

Salomilh revint en Galilée.

Un jour , c'était au temps de la fête de Pâques, les nouveaux habitans de la demeure de Siméon entendirent vers le soir frapper doucement à leur porte. Ils ouvrirent à une jeune femme, dont les habits en lambeaux , les pieds nuds, le visage maigre et pâle, atlestaient une extrême misère. Il faisait froid , ses hôtes allumèrent du feu, et lui offrirent quelque nourriture. Mais à peine, la jeune femme fût-elle assise , que

^ 187 — jetant de tous côtés des regards tristes et déchirans, elle s'écria en fondant en larmes :

-- Oh ! mon père ! où étes-vous ? 0 Vellorax , mon époux , où etes-vous aussi î

Puis elle faillit se trouver mal, et tomba de défaillance.

Ruben de Nazareth , qui avait acheté cette maison à la mort de Siméon , ne reconnaissait pas celle qui parlait ainsi.

— Qui êtes-vous, lui demanda-t-il avec douceur. Parlez, jeune femme, nous aurons des pleurs pour vos pleurs , et de la pitié pour vos malheurs.

— Je suis Salomith, répondît la voya-

^ 188 — geusc , je suis la fille de Siméon le pieux ; ce saint que vous avez tous aimé et vénéré pendant sa vie.

— Quoi , vous êtes celle belle Salomith , qui , en quittant Nazareth , fit répandre tant de larmes à nos jeunes gens , et rassura tant de jalousies de Jeunes filles! Oh î Dieu , que vous est-il donc arrivé , pour que vous soyez changée ainsi ?

— Le malheuFj reprit Salomith en essuyant ses larmes, le malheur grave sur nos visages des traces plus marquées que celles que le temps y laisse. J'ai perdu mon époux, celui pour qui j'avais tout quitté!... patrie, amis, repos... après avoir déjà accompli une grande partie de notre afîrtux voyage,

après avoir supporté ensemble la faim , la fatigue, la chaleur et le froidl... Ils Font reconnu , il fut jugé et condamné à mort !... 11 a fallu voir tout cela , supporter toutes cesdouleurs... Seule, maintenant, sur la terre, j'ai voulu revenir dans mon pays, et mourir à Nazareth, comme mon père, puisque Je ne pouvais plus vivre près de mon époux !...

Salomith s'inlerrompant, regardait de tous côtés dans celle vaste chambre... elle cherchait à retrouver quelques traces de ses anciens souvenirs î

— Jeregardeen vain, dit-elle avec amertume... rien d'autrefois , rien!... pas même

~ j90 le lit où j'ai vu mourir mon père!... pas même les deux places réservées au foyer domestique, où Velioiax et moi nous nous sommes mis si souvent ! Tout cela est passé, enseveli pour jamais dans l'éterneile poussière du temps!... Mes hôtes, continua-îelle , en se levant , après un moment de silence, recevez mes reraercîmens , pour votre charitable accueil, je vais vous quitter. Adieu 5 dit-elle en pressant les mains de la vieille épouse de Ruben. Adieu, mère, priez pour moi.

— Et où voulez-vous donc aller à cette heure , reprit Suzanne , y songez^vous? Restez donc avec nous et venez vous reposer avec tranquillité.

— Non , non , dit Salomith avec douleur. Non, je ne puis rester ici plus longtemps, j'y souITre trop, mon cœur brisé ne peut vx)ir sans déchirement les lieux qui lui rappellent tant de souvenirs; puis, où je veux aller, c'est là seulement qu'on peut espérer trouver consolation et courage. Je veux revoir Jésus et Marie, ces deux protecteurs, qui ont élevé mon enfance, et m'ont appris d'avance à supporter courageusement la douleur. Je veux voir ma seconde mère et le divin sage dont les paroles calmeront mon angoisse mortelle.

— Jésus et Marie ne sont plus à Nazareth , dit Suzanne. Jésus est parti pour aller à Jérusalem , célébrer la Pâque avec

ses disciples, et Marie, dontrame était triste et abattue, a suivi son fils; elle n'est pas

— Oh Dieu , dit Saloraith en reprenant sa place avec tristesse : Dieu , vous m'ôtez donc toutes les consolations!...

CONCLfSIOI^".

Le lendemain, au point du jour, Saîomith, après avoir remercié ses hôtes, quitia leur maison etparlit pour Jérusalem. Quand la porte fut fermée sur elle , elle jetta un dernier regard sur l'asile où elle avait passé

100 sa jeunesse , où les seuîs heureux jours de sa vie s'étaient écoulés.,, et munie d'un peu d'argent, queRuben et sa femme lui avaient donné , elle arriva deux jours après à Jérusalem.

Le soleil était déjà haut dans le ciel ; le temps était froid et sombre, et elle ne sût où aller loger pour se mettre en sûreté au milieu de celte grande ville , où les Romainsavaientélablis leur domination comme dans le reste de l'univers. Son but était d'aller à la Synagogue ; d'y voir le Christ , et de découvrir ainsi la demeure de Marie. Elle entra dans le temple , mais il était désert !,., La voix du divin législateur ne s'y hmlt plus entendre... elle de-

manda à une sainte femme qui était près du tronc des pauvres, si i?ésus de Nazareth avait paru les jours précédens.

La vieille pleurait et priait. Au nom de Jésus, elle releva la tête.

Salomiih renouvela sa question.

— Le Christ doit être mis à mort, répondit la vieille en sangloltant. Il fallait qu'il mourût , pour les péchés du monde , et la prophétie va s'accomplir !...

— Que dites-vous donc, reprit Salomith avec inquiétude.

— Le Christ a été livré et calomnié; Pilale Ta condaaîné à mort. Allez au cal-

vaire, allez , jeune femme, vous qui pouvez marcher encore... Allez assister à la rédemption du monde'.

Salomith se dirigea vers la montagne , pensive , inquiète , ne sachant si ce que lui avait dit la sainte femme était une rêverie ou une vérité. Elle arriva sur le Calvaire, vers la sixième heure du jour.

Trois croix , plantées à côté les unes des autres , s'élevaient au-dessus de la terre , et semblaient se perdre dans les cieux.

Sur celle du milieu était Jésus de Nazareth !...

Au cri affreux de Salomith , /|uelques

-~ i99 — gens se retournèrent et la coudoyèrent en riant.

Elle arriva avec peine au pied de la croix du Sauveur , et se prosternant , elle l'adora.

— Adieu, mon protecteur et mon divin maître, disait-elle si bas, que personne ne l'entendît-, adieu , Christ persécuté et mau' dit, Christ bienfaiteur de ceux qui vous outragent. Salut à vous. Créateur et Sauveur du monde, jetiez sur Salomith désespérée un regard de pitié!... Apprenez-lui à souffrir comme vous l'isolement et l'oubli de de tous! Que voire croix lui apprenne et lui révèle les sublimes mystères du courage et

de la foi. Christ , vous allez mourir. Attirez-moi à vous , que je meure aussi. Et que votre sang réparaie^ir, en éteignant ma vie mortelle , me donae pour jamais l'éternité bienheureuse.

Tout-à'coup, elle fut interrompue dans sa prière , par un grand bruit qui se faisait autour d'elle, et des éclats de rire sans nombre qui partaient de la foule attroupée sur la montagne.

Le douloureux martyr du Christ lui donnait une fièvre ardente. Il eut soif.

— J'ai soif, dit-il à ses bourreaux, s'itiol'.

Alors un soldat trempa une éponge dans

l Ev. selon Saint-Luc.

du fielel du vinaigre , et îa lui présenta... c'est ce qui avait causé les éclats de rire et le tumulte que Salomith entendit !...

Des paroles outrageantes sur le Christ retentissaient de tous côtés, et parvenaient jusqu'à lui. Lui, patient et soumis, disait du haut de sa croix :Mon père, pardonnezleur, car ils ne savent ce qu'ils font'.

Puis, vers îa neuvième heure du jour, comme les ténèbres couvraient la terre depuis la sixième heure environ, après qu'on eût présenté de nouveau à Jésus une éponge trempée dans le vinaigre, Salomith crut entendre parler le Sauveur.

^ Ev. selon Sahît-Luc.

— '202 -- A ce son de voix , si connu et si adoré, elle leva les yeux sur le Christ; son visage était pâle, et son sang coulait sur la terre.

Jésus , après avoir bu le vinaigre dit : «r Tout est accompli ! ' » Consummalum est! et baissant la tête, il rendit l'esprit.

• Au même instant, la voûte du temple

> se déchira en deux; la terre trembla, les

» pierres se fendirent, les tombeaux s'ou-

» vrirent, et plusieurs corps ressuscilè- » rent ' . »

Salomilh , prosternée, adorait en si-

' Ev. selon Saint-Luc.

' Ev. selon Saint- Jean,

-" 203 — lence îe miracle qui s'opérait devant elle.

Mais elle ne mourut pas. Enfant de la nouvelle doctrine , elle devait vivre pour donner l'exemple aux premiers fidèles , des vertus austères et difficiles que les disciples du Crucifié devaient enseigner au monde.

Elle suivît Marie, et vint habiter avec elle; comme elle, n'ayant plus de liens sur la terre, elle ne songeait qu'au ciel. Pauvre et résignée , elle vécut seule et mourut seule!... Et quand le souvenir de Vellorax l'obsédait en troublant sa prière par d'amers regrets, elle allait sur le Calvaire. Là, elle rappelait à sa mémoire les douleurs du Dieu martyr. Elle pardonnait aux

— 'i04 — bourreaux de Vellorax, puisque Jésus luimême avait pardotnéaux siens. Elle se soumettait à son sort!., etarrivce aune extrême vieillesse, elle mourut en odeur de sainteté, bénissant les souffrances delà terre, qui allaient lui donner les béatitudes éternelles.

FIN DE SÂLOMITH.

M-ne JÏINOT D'ABRANTÈS.

C'était un grand jour de fête au château de Reuilly. Chaque année, le vingt mai réunissait au château les connaissances des environs, les paysans du village et même des villages voisins, Le maîtrci de

cette belle el ancienne propriété , le marquis de Reuiliy, fêtait en ce jour la naissance de ses deux filles, Hélène et Glaryj la première avait ce jour-là dix-huit ans révolus, la seconde seize.

Toutes deux dédaignant la fête et les vœuxqu'on leur offrait, excepté ceux de leur père, se tenaient à l'écart, les mains l'une dans l'autre, le sourire sur les lèvres, et chacune, un bouquet à la main, oifrail son compliment à l'autre.

Il était dix heures du matin; le soleil était pur ei déjà chaud. Le parc do Reuiliy COOïWiençait à se remplir de monde.

Les feuilles des arbres tremblaient doucement, agilées par un léger souffle d'air; les oiseaux chantaient, les fleurs embaumaient l'atmosphère j c'était une de ces matinées délicieuses que Dieu , qui pense à tout , qui prévoit tout , pour le bonheur de l'homme, a daigné créer exprès pour qu'il en pût jouir,

— Tiens, dit Hélène à Clary, en l'entourant de ses bras, tiens, ma bien-oiraée, voici mon bouquet, je te souhaile tous les bonheurs, dit-elle en l'embrassant, je ne fais aucune exception dans ce que je te désire; ainsi mes \œux seraient trop longs; de* vine-îes.

— El moi , dit Clary en laissant tomber quelques larmes sur le bouquet que lui offrait sa sœur, moi, je t'en dis autant. Tu le sais, je n'aime que toi de cette tendresse excessive qui fait qu'on aime en même temps un bienfaiteur et un ami.

Tu es tout pour moi. En te faisant des souhaits , ce serait donc les faire pour moi...

Elles s'embrassèrent en silence, car les paroles ne savent jamais exprimer la joie ni la douleur.

— Mais, dit Hélèneàsasœur au bout d'un instant, regarde donc au milieu de ton bouquet , tiens, regarde. Clary écartant les

fleurs, vit «ne petite botte de maroquin rouge. En l'ouvrant, elle y trouva une montre en or, d'un grand prix, et une chaîne émaillée. Sur la montre, le nom d'Hélène était gravé au lieu du sienj Clary pleura, car on pleure de joie comme de tristesse.

— Merci, dit eileenfin, merci, ma sœur.

Mais ton cadeau, voislu, ne me fait pas tout le plaisir que tu crois. Je devine que pour l'acheter , tu as dû te priver bien long-temps de tout ce que tu pouvais souhaiter, et , vois-tu , cette pensée détruit tout le charme que je trouverais dans ton joli présent. — Notre père est de moitié dans ce cadeau, dit Hélène en rougissant,

car elle r.e savait pas mentir. Ainsi , ne l'inquiète pas. Seulement, comme il veut que je passe pour te l'avoir fait à moi seule, ne lui en dis rien, entends-tu? et Hélène embarrassée, rougissait plus encore en disant cela. Ciary jetant un coup-d'œil rapide sur le visage de sa sœur , devina à l'instant la cause de son embarras , et son vertueux mensonge; elle l'embrassa, mais en feignant de croire à ce qu'elle lui disait.— -Tiens, ditelle en sortant d'une corbeille qu'elle tenait à la main, un morceau de velours; voilà mon cadeau à moi ; c'est pour une chaise gothique, les fleurs sont nuancées en soie plate et brodées sur du velours noir. — Que c'est joli, dit Hélène enchantée. C'est donc

-- 213 ^ pour me faire celle surprise que depuis six mois tu vas tous les jours pendant longtemps t'enfermer toute seule. — Oui, tu ne l'avais pas deviné? — Non, je t'assure, la surprise est complète.— Tant mieux, dit Clary, c'est le seul prix que ce pauvre cadeau puisse avoir à tes yeux. J'ai songé à toi à chaque point que je faisais; mon cadeau n'est pas aussi beau que le tien! mais tu sais que je ne pouvais mieux faire. Une larme brilla dans ses yeux , en disant ces derniers mots. Elle sourit ensuite à sa sœur, et voyant qu'Hélène pleurait aussi : — Sœur, dit-elle, l'amour fraternel est le premier bien de la vie, aimons-nous et nous serons heureuses. En disant cela, elle se

leva, prit îa main de sa sœwr, cl toutes

deux se rendirent dans l'appaitemcnl de ieur père.

Le marquis de Reuilly les attendait. — Hélène, dit-il à sa fille aînée, viens choisir ce que je vous ai destiné à toutes deux ; tu est l'aînée; cela doit être ainsi. Il dit ces derniers mots avec la fermeté qu'on met souvent pour faire une injustice et lui donner l'apparence du bon droit. Choisis, ma fjlle, choisis; il l'embrassa vingt fois en lui disant toujours, choisis. Pour Clary , placée derrière lui depuis son arrivée, il l'avait embrassée une fois, et depuis ne l'avait pas même rr^gardée.

— AussilGî Hélène, cherchant Clary, viens donc, amie, lui diielle, choisis d'abord , et moi , je viendra: ensuite. — Jene veux pas, dit M. de Reuilly avec aigreur. Hélène, obéissez. Hélène ne répondit rien, mais si le père avait compris ce que le soupir qu'il entendit sortir du cœur de sa fille renfermait de condamnation contre lui et de souffrance pour elle, il eût changé, peut-être.

Hélène choisit parmi les cadeaux, ceux qu'elle savail les moins agréables à sa sœur. Elle iu! laissa ceux qu'elle préférait ellemême, et ceux qu'elle savait cîre préférés par elle. Elle avait fait une élude scrupuleuse des moindres goûts de Glary , expo-

sée qu'elle était , comme en ce moment, à les satisfaire souvent plutôt qu'ellemême.

Le marquis de Reuilly était veuf depuis long-temps; la naissance de Clary coûta la vie à la marquise de Reuilly; M. de Reuilly

n'avait eu dans sa vie qu'une seule passion vraie; celle qu'il eut pour sa femme. Son cœur sec et dur, son caractère indomptable , s'abaissèrent devant cet amour, au point qu'il était devenu presque bon et compatissant. Plusieurs années de bonheur ne suffirent pas pour le changer à jamais ; madame de Reuiliy mourut, et celte mort ayant mis M. de Reuiliy au désespoir, le rendit plus méchant au lieu do le rendre meilleur.

Quand le malheur ne ramène pas au bien il en éloigne; le cœur qui alors n'a pas été assez pur pour comprendre la vertu, ne peut que s'endurcir davantage.

Hélène en grandissant était le portrait

— 2i9 — vivant de sa mère. Il prit pour cet enfant, une adoration sans bornes. Elle lui retraçait le souvenir de ses plus heureuses années!... chaque foisqueson regard s'arrôtait sur elle, chaque fois qu'il voyait son petit visage d'ange s'approcher de lui , cet homme si peu soumis aux émotions du cœur, ressentait pour un moment , leur puissante influence. Alors il devenait doux et facile, on le trouvait alors généralement meilleur pour tous. En grandissant , Hélène s'aperçut bientôt du pouvoir qu'elle avait sur l'esprit de son père; il n'aimait pas sa seconde fille. Cîary ^ dès sa naissance, fut pour lui l'objet d'une aversion profonde; Hélène employa son empire sur le cœur

de son père , à le ramener à sa seconde fille ; il tâchait de lui rendre dans la ipaison paternelle, la moitié de la part de bonheur qu'involontairement elle avait à elle seule. Elle aima Clary non -seulement parce qu'elle était sa sœur , mais parce qu'on ne l'aimait pas. Souvent le visage baigné de pleurs, îe cœur oppressé après quelques dures injustices que Clary venait d'essuyer, Hélène se jetait dans ses bras et lui disait avec transport. Oh! je t'aimerai, moi! je serai ce qu'on refuse d'être pour toi. Je l'aimerai pour celui qui t'oublie. Je t'aimerai pour tous ceux qui n'osent pas t'aimer , dans la crainte de déplaire au cîiei' de famille ; Clary , ma sœur , re=

pose-toi sur mon cœur; amie, celui-là ne te manquera jamais. Clary, pénétrée de reconnaissance, isolée au milieu de sa famille, reporta sur Hélène l'amour dont elle ne devait avoir qu'une partie. Hélène souriait à son approche, Hélène devinait et prévenait ses moindres désirs , Hélène l'aimait tant ! Ce qu'elle admirait surtout, ce qu'elle appréciait davantage, c'était l'admirable délicatesse de sa sœur à éloigner toujours de devant elle, la conviction de l'affreuse vérité que son père ne l'aimait pas , et ractivité avec laquelle Hélène tâchait de lui faire croire qu'elle était aimée comme elle.

Touchante pensée! sous laquelle î'angé-

lique jeune filie cachait ios torts de soa père cl voilait son dévoitmcnt fraternel.

Sans cesse luttant contre une antipathie, la douce et soumise Clary n'opposa jamais que les larmes, et ne fit jamais un reproche; heureuse de rafiection d'Hélène, celte tendresse jetait sur son adolescence le charme du vrai bonheur. Elle oubliait auprès de sa sœur, les reproches injustes dont son père l'accablait. Si elle le voyait caresser Hélène; si, reléguée dans un coin de la chambre, elle n'apprenait la douceur des caresses paternelles, qu'en les voyant donner à une autre, cette autre était Hélène, et eUe ne

regrettait rien. Elle eût voulu amasser sur elle encore plus de bonheur , encore plus d'adoration. Elle bénissait son père d'aimer sa sœur; n'importe, se disait-elle, qu'il m'oublie il l'aime, c'est tout.

Ainsi, vouées l'une à l'autre parce sentiment le pi us beau, le plus pur, le plus élevé du cœur humain, toutes deux avaient grandi et profité des instructions chrétiennes qu'on leur avait enseignées. Mais leur amour fraternel n'avait eu besoin d'aucune leçon ; elles l'avaient trouvé au fond de leurame, du jour, où pour la première fois elles comprirent assez la vie, pour apprécier le plus grand de ses amours !

^-^ 224 — On ne savait laquelle des deux il fallait le plus admirer, de Clary, soumise aux épreuves rigoureuses d'une préférence paternelle, sûre d'être moins aimée, et n'en conservant aucune aigreur ni aucun ressentiment; ou d'Hélène, qui, toute enfant encore , à cet âge où l'on ne songe qu'à soi , avait déjà compris toute la grandeur et la sublimité de sa mission dans la famille , avait été pour sa sœur une mère prévoyante, une douce providence y une consolation toujours prête à tous les maux qui devaient la faire souffrir. Jamais une parole hautaine, jamais un moment d'humeur^ si ordinaire aux enfans du même âge qui ne se quittent jamais, ne

firent sentir à Clary que sa sœur avait droit à une déférence, ou qu'une plainte portée auprès de son père la ferait punir.

Ainsi, malgré la dureté de M. de Reuilly, malgré l'oubli dans lequel son enfance s'était élevée , Clary avait trouvé dans le cœur d'Hélène de quoi la récompenser amplement de l'injustice; ou pour mieux dire, lui faire supporter courageusement cette grande épreuve de Dieu.

L'amour fraternel est le sentiment le plus parfait, le plus complet du cœur humain. 11 étend sur l'existence entière un charme et une douceur qui n'appartient

qu'à lui. L'amour maternel a ses inquiéi. 15

— 22G — ludcs, SCS illusions, sa passion si rarement heureuse!... car la mère aime toujours mieux qu'elle n'est aimée. L'amour filial a ses injustices et ses craintes, sa petite dissimulation involontaire, ses défiances qui, sans éloigner le cœur, le foqt taire quelquefois. Mais la lep.dresse fraternelle, l'amitié de l'un à fautre; cette confiance inlime, les souvenirs qui sont toujours les mêmes, les mêmes parens, les mêmes habitudes, les mêmes peines ou les mêmes plaisirs. Quel nom donner à cette intimité, car c'est une vie, une même existence partagée. Deux frères sont toujours moralement liés par une même vie et une même nature.

Là viennent s'éteindre les soupçons et les méfiances. Là, on peut tout dire, on n'a pas même besoin de dire, tout est deviné et surtout écouté et compris, le même malheur comme ia même félicité.

C'est l'amour des anges. Et quand Dieu veut nous faire comprendre le terme de la perfection humaine, il nous dit : « Aimez vous les uns les autres comme des frères» î

La fête que nous avons annoncée dans le chapitre précédent, et qui se célébrait pour l'anniversaire de îa naissance des deux

-~ 230 ^ jeunes filles, arrivée le même jour, à deux ans de dislance, était devenue, au milieu du jour, bruyante et animée.

Hélène et Clary avaient reçu les vœux des bons paysansavecioute la grâce et la simplicité la plus aimable. Elles avaient aussi invité plusieurs de leurs jeunes amies qui vinrent dans l'après-dinéj le château de Reuilly n'étant qu'à trois lieues de Paris. Une de leurs cousines, Blanche de Sérié, était aussi venue avec sa mère. Aussi légère, aussi mal élevée que les deux sœurs étaient bonnes et charmantes. Blanche était plus âgée que ses cousines. Elle avait vingt-cinq ans. Elle était bien, mais de cette beauté qui ne sait

plaire à personne et qui aigrit ceux qui la possède, plus qu'une autre n'est triste de sa laideur. Blanche avait senti que sa figure trouvait peu d'admirateurs ; elle en avait déjà fait une rude épreuve, et cette épreuve n'avait servi qu'à la rendre plus méchante, au lieu de la rendre plus sage. Elle n'aimait pas ses cousines, elle les sentait trop au-dessus d'elle pour leur pardonner cette supériorité; mais celle des deux qu'elle haïssait le plus , c'était Clary , et voici pourquoi.

Hélène, aussi douce, aussi spirituelle que sa sœur, était bien moins partagée qu'elle sous le rapport de la figure et des agrémens

— '232 — extérieurs. Hélène était laide, elle plaisait néanmoins, mais c'était seulement soq esprit et son cœur qui lui prêtaient seuls les charmes qui la faisaient aimer. Hélène méchante et fausse eut été affreuse. Hélène bonne et spirituelle était presque jolie.

MaisClary, égalementspirituelle et bonne, était la plus ravissante personne qu'on put voir.

L'habitude de la tristesse avait donné à ses grands yeux noirs une expression indéfinissable et d'une extrême beauté ; son visage habituellement pâle, se colorait à la moindre émotion d'une teinte rose si

— 233 = pâle, d'un ton si suave et si doux, qu'on l'appelait, dans le monde, la rose du Bengale, tant elle en avait la couleur et l'aspect doux et modeste.

Clary avait des cheveux blonds cendrés, longs, beaux, épais, et qu'on ne pouvait se lasser d'admirer. Elle était grande, élancée, mince et souple comme un peuplier.

Le son de sa voix avait quelque chose d'argentin et de musical; elle était l'objet de l'admiration de tous; à peine entrait-elle dans un bal ou dans un salon , qu'aussitôt tous les regards se tournaient vers elle; les plus belles femmes étaient oubliées quand elle paraissait , parce qu'avec tous ces avan-

lages, entre son esprit et ses talens, il régnait un accord si parfait, tout était si harmonieux , si ensemble , que la grâce , chez elle, était encore le premier de tous ses cliarmes , parce que la grâce l'emporte sur tous les autres , c'est même elle qui les donne.

Héiène, fière de la beauté de sa sœur, bien plus heureuse de la voir belle que d'être belle elle-même, avait toujours été mal avec Blanche, parce qu'elle l'avait devinée. Elle avait compris depuis long-temps que celle-ci n'aimait pas Clary, et la bassesse de cette petite jalousie , lui avait rendu sa cousine extrêmement désagréable.

Comment Hélène pouvaît-elîe se pardonner cela , elle qui rougissait de joie chaque fois qu'elle entendait louer sa sœur; elle qui remerciait Dieu de l'avoir créée si belle, en disant avec joie : au moins, si ma sœur n'est pas aimée dans la famille , on l'aimera ailleurs !

Lorsque ces deux' jeunes filles virent arriver leur tante et leur cousine, elles quittèrent le parc, où elles dansaient, et vinrent les recevoir dans le vestibule.

Madame de Sérié était une bonne personne, simple, douce, résignée, qui ayant cprouvô^de grands revers de fortune , n'a-

vait jamais compris qu'on pût s'en plaindre, c4 supportait sa pauvreté avec une parfaite soumission. Le caractère hautain de sa fille l'avait peut-être encore rendue plus malheureuse que la pauvreté. Jamais Blanche n*avait été, pour sa mère, une fille complaisante et respectueuse. Madame de Sérié était la douceur même; c'était une personne fort ordinaire d'esprit, incapable d'agir avec fermeté, ébranlée par de grandes peines morales j et, depuis son veuvage, elle était tombée tellement au pouvoir des volontés de sa fille, que celle-ci était maîtresse absolue du terrain, et dominait sa mère en la faisant plier à tout ce qu'elle souhaiiait. La pauvre mère, comme toutes les mères,

était encore bien heureuse que sa fille l'embrassa en recevant une robe ou un chapeau, et fût ce jour-là de meilleure humeur que de coutume.

Néanmoins , ces frais de toilette et ces équipages continuels de plumes et de bijoux qu'on voyait toujours à Blanche, n'avaient pu réussir à lui faire trouver un mariage convenable; son grand nez busqué, son teint rouge et éclatant, sa taille épaisse et lourde , ne recevaient de tout cet attirail éclatant qu' un désagrément de pi us . Elle mettait toujours les modes qui lui allaient mal; lescouleursqui ne lui seyaient pas, étaient toujours celles qu'elle choisissait, elle avait

une science pour être gauche, qui lui était particulière.

Ce jour-là , comme elle comptait trouver du monde au château de Reuilly, Blanche s'était parée de pied en cap , et avait endossé une robe neuve, un chapeau neuf, des souhers neufs, etc., la robe était verte, le chapeau cerise, et son visage animé, entouré de cette couleur verle et de cette couleur cerise, était écrasé par ces nuances éclatantes qui lui allaient horriblement.

Clary avait une robe de mousseline blanche toute unie, ses cheveux blonds

relevés simplement , avec son peigne d'écaille, une grande ceinture d'un rose très pâle, dont les deux bouts tombaient presque jusqu'à ses pieds; et dans celte toilette, elle était vraiment adorable.

— Mon Dieu, dit madame de Sérié à Hélène sachant lui faire plaisir, comme Clary est jolie aujourd'hui. Hélène serra la main de sa tante en silence, car son père était là. Blanche jeta un regard sur Clary , et devint pâle de colère; l'orgueil et la haine sont également justes , chose étrange ! Une extrême jalousie porte toujours à se juger mal, et fait qu'en dépit de soi, on se voit inférieur à ceux qu'on voudrait éclipser.

Blanche , accompagnée de ses cousines , se rendit au bal champêtre qui se donnait pour elles; là, elles retrouvèrent leurs amies et leurs connaissances.

Le marquis de Reuilly était d'un caractère à s'amuser fort peu dans ces sortes de fêtes; il était dur, sérieux, austère, et

quoiqu'il eût quarante ans à peine, il avait les goûts si sédentaires, si retirés, qu'on fut tout surpris de le voir comme tout le inonde , regarder danser avec une gaîté qu'on ne lui avait pas vu depuis long-temps. On comprit bientôt le mot de l'énigme.

Blanche, qui ne plaisait à personne, avait eu le talent de plaire à M. de Reuilly. Elle avait , à cet cHet , assez parlé de sentimeas , assez usé de chapeaux : enfin , comme son plan avait été de lui plaire, afin de l'épouser et d'avoir sa fortune , elle se voyait prête à réussir. Elle était aussi dans son aimable humeur , chose qui était fort rare et qui étonna généralement. Ces deux êtres rudes , bou-

dcurs , haineux , devaient s'aimer en effet ; il est des natures qui ne manquent jamais de se rencontrer ! on riait à l'enlour d'eux , en faisant cette réflexion , et l'éclat de la toilette de Blanche, ainsi que celle de M. de Reuilly, amusèrent les assistans beaucoup plus que la danse et la fête. Car, dans le monde, ce n'est jamais le plaisir qu'on va chercher qui amuse; c'est toujours un autre qu'on a rencontré là.

Mais la pauvre Clary s'aperçut plus vite que tout le monde de ce nouveau sentiment,carsonpèreavaitdevinéen un moment

— 244 ~ la cause de la jalousie de Blanche, sa haine et son orgueil froissé.

Tout -à -coup Clary disparut. Hélène ne s'en aperçut pas d'abord , étant à rire et à s'amuser, un peu plus loin, avec quelques-unes de ses compagnes. Bientôt l'absence de Clary fut remarquée, car elle était l'ame de îa fête ; on vint près d'Hélène lui demander où elle était.

— Ma sœur, dit-elle en riant toujours, mais je ne sais pas ! elle est dans le parc , probablement.... et elle recommença à eau»ser avecgaité.

Cependant l'heure du dîner approchait et

~- -245 — Clary ne paraissait pas ; Hélène devint inquiète alors, et cette inquiétude augmentait à mesure qu'elle appréciait la longueur du temps que sa sœur avait disparu. Elle la chercha de tous côtés dans le parc , dans les petites fabriques, où plusieurs personnes étaient réunies, mais elle n'y trouva pas sa sœur. Elle rencontra son père, lui demanda s'il savait où elle était, il répondit avec humeur qu'il n'en savait rien.

Hélène après l'avoir vainement appelée dans le jardin , courut au château. Elle monta l'escalier qui conduisait à leur appartement , et ouvrit précipilaramenl la porte de la chambre de Clary.

— 24G — Elle était là, silencieuse et triste. Elle ne pleurait pas , la pauvre jeune fille n'avait plus de larmes pour de telles rigueurs.

— Qu'as-lu donc ? demanda Hélène avec effroi : comme tu es pâle , comme tu es bouleversée? Est-ce que mon père t'a grondée encore.... ajoula-t-elle avec les larmes aux yeux.

— Mon père m'a dit de monter ici jusqu'à l'heure du dîner.

— Pourquoi cela ?

— Je l'ignore.

~ 2-i7 — ' — Eli bien> j'y reste aussi, reprit Hélène, en s'asseyant auprès de sa sœur.

— Non, Hélène , non , dit Clary, il faut descendre et retourner avec nos amies. Je ne suis pas un enfant; je saurai bien me passer de ce léger plaisir , qui n'en était un que parce qu'on me le permettait , et que j'en jouissais paisiblement. La peine que ceci me cause , ne vient pas d'en être privée, tu le conçois bien.

Hélène regarda sa sœur sans pouvoir dire un mot.

Le visage triste de Clary en ce ffîomcntj

~ 248 était parfaitement beau ; elle avait l'air d'un de ces tableaux de sainteté que l'école italienne a si poétiquement représenté.

Les rayons du soleil tombaient sur ses cheveux blonds et les faisaient prendre pour des lames d'or; elle avait vraiment l'air d'une apparition de sainte.

— Retourne dans le parc, dit -elle à sa sœur; laisse-moi, Hélène, je descendrai pour dîner.

— Te laisser seule, ici; non; on ne m'a

pas défendu d'y rester, moi, et je ne le quille pas.

— Il me semble, Hélène, que ta conduite est répréhensible en ce moment.

— Et pourquoi ?

— ,Parce que l'obéissance ne consiste pas seulement dans les ordres, plus ou moins suivis avec fidélké , ceci est l'obéissance des mercenaires , mais non d'une fille pour son père. Le respect d'un enfant a des nuances si délicates! songes-y donc.

-- J'y pense bien, dii Hélène, sans rien répondre davantage.

— Crois-tu, (lit Clary, que j'aie besoin de celte nouvelle preuve de tendresse, pour être siire que tu me plains et que tu t'aflliges de mes chagrins.

— Non , je sais bien que tu n'en as pas besoin , mais j'ai besoin de te la donner, moi! vois-tu, quand tu es malheureuse, quand on est dur et insensii^le pour toî, mon ame est bouleversée, si j'ose le dire , et plus à plaindre que toi.

— Tu es bonne, dit Clary en lui prenant la main ; mais, mon ange, bénissons la Providence de cette épreuve qu'elle a daigné «l'envoyer. J'ai souvent pensé qu'à ma nais-

sance, il était venu d'en haut un ange bénir mes peines: Dieu te rendra au centuple ce que tu m'auras donné ici bas ! toi ! Je crois entendre cette \oix intérieure me crier : Ne faiblis pas, encore quelques heures de tribulations, puis l'éternité t'attend pour ta récompense. Elle sera plus grande que le mal. Oh ! non , je ne veux point perdre ces trésors. Je veux bénir la main qui est venue me frapper. Mon père n'est pas méchant, il y a dans sa haine pour moi , un motif, sans doute ; nous l'ignorons. Soumettons-nous, mais ne le condamnons pas. Aimons-le; si je valais davantage, il m'aurait aimée comme toi!., il y a là-dedans un mystère; nous le saurons un jour et nous lui pardon-

^ 252 ncrons. — Hélène, veux-tu me faire bien plaisir ?

—= Non, dit celle-ci , parce qu'elle devinait ce que sa sœur allait lui demander.

— Tu ne veux pas?

— Non j te dis-je , Je veux rester ici.

Elle avait à peine achevé ces dernières paroles , que monsieur de Reuilly parut tout-à-coup.

— Pourquoi êtes vous ici, Hélène, dit-il à sa fille avec sévérité ?

— Parce que je m'ennuyais ailleurs, mon père , dit-elle.

-- Il est fâcheux que ce ne soit pas là le véritable motif de votre présence.

—N'exigez pas que je vous en dise davantage, je ne le dois pas.

— Vous êtes venue ici , parce que votre sœur y était , vous ne savez pas que si je lui ai ordonné de quitter la fête , c'est que j'ai eu des raisons sérieuses pour cela.

— Je n'en doute pas , mon père.

— Hé bien alors, pourquoi la soutenezvous , aux yeux du monde, en venant auprès d'elle ?

~ Aux yeux du monde? Vous l'avez donc grondée devant le monde ?

— Oui , puisqu'elle le méritait.

Hélène fondit en larmes , en entendant ces paroles qui présentaient à son esprit, toutes les humiliations que sa pauvre sœur avait dû recevoir. — Mon père , s'écria-telie en pleurant , ne cesserez-vous donc pas de la tourmenter ? Voyez , si elle mérite votre sévérité ? Pauvre amie , elle ne

s'est pas plainte de tout ceci, même à moi.

— Elle devait faire ainsi , dit monsieur de Reuilly, un peu embarrassé de cette scène, car il avait assez d'esprit , quoiqu'il n'en eût guère, pour sentir qu'il se mettait dans une position fausse et ridicule. Elle a eu tort, ajouta-t-il, et fort bien fait de n'en rien dire.

— Elle a eu tort, dît Hélène avec amertume; elle a eu le tort, mon père, d'être plus jolie que les autres, et les autres lui en ont voulu , \oilà tout.

Hélène en disant cela avait bien l'intention de parler de Blanche; elle savait que son père la soutenait contre Clary , mais elle était bien éloignée , d'avoir compris, comme tout le monde, ce qu'elle devait lui être un jour.

Monsieur de Reuiîly ne répondit rien , il eut peur d'avoir été deviné.

^ Allez-vous descendre , Hélène , dit-il en se dirigeant vers la portCo

— Mon père , je vous en supplie , permettez-moi de me reposer un peu. Je suis extrêmement îasse ; il fait si chaud dans le

parc; je descendrai pour diner. Voulezvous , dit-elle , avec ce petit air câlin que les enfans, préférés par leurs parens , ont tous l'art de prendre ; voulez-vous , repritelle encore.

— Non, je ne veux pas que tu restes ici, je veux que tu t'amuses.

— Je m'amuse ici , dit Hélène, qui voyait qu'elle allait faire descendre sa soeur.

— Descendez toutes deux, dit monsieur de Reuilly en s'en allant.

— Hélène prit le bras de sa sœur et toutes deux regagnèrent la fête.

La scène que nous venons de décrire se réitérait chaque jour dans l'intérieur de cette famille j Clary était la seule qui vit

Torage sans l'rémîr ni se plaindre. Clary avait une de ces natures d'ange qui semblent venues au monde pour les faire comprendre. Cette nature avait quelque chose de si attrapant , qu'excepté monsieur de Reuilly , tout le monde aimait Clary et s'intéressait à elle. Une vie si constamment malheureuse, une existence si de'colorée, attristait tout le monde. Surtout quand on remarquait sur le visage de la jeune fiiîe, un sourire toujours doux, calme et résigné. Surtout en la voyant paraître les yeux secs , le visage calme, on se demandait alors si elle n'était pas déjà à moitié dans le ciel.

Toute son admiration s'était portée sur

261 ==> Hélène. Hélène était pour elle une seconde Providence. Ellela regardait comme quelque chose de si parfait et de si supérieur à elle, que son orgueil , son amour - propre était là. Elle n'en avait pas pour elle» même.

Ces deux sœurs , modèles de l'amour fraternel , étaient l'objet de l'admiration générale. On ne savait laquelle admirer davantage, ou de celle qui, toute petite fille encore, enfant étourdie et légère, avait déjà pour une autre les sollicitudes qu'ordinairement à cet âge- on n'a que pour soi, qui était parvenue à rendre à sa sœur désliéritéc le bonheur dvni un père injusie l'a-

vait privée; ou de cette autre ange, qui toujours à côté d'une persécution^ toujours en butte à ses traits amers , les repoussait avec calme et résignation , sans se plaindre jamais.

Clary ne s'était jamais permis de juger son père. Elle ne se rendait pas compte des injustices dont elle était l'objet. Co qu'elle voyait , c'est qu'on aimait mieux sa sœur qu'elle ; mais cette injustice était à ses yeux la première justice. Qu'aurait-elle dit , s'il en eût été autrement? Aimer Hélène plus qu'elle , était une preuve du discernement de son père , au lieu d'être une preuve de sa cruauté. Ainsi

les petits incidens , qui se renouvelaient chaque jour, et brisaient le cœur de ceux qui en étaient les témoins , étaient bien moins durs aux yeux de Clary. Son excellent cœur s'était tellement persuadé de celte vérité, que ses peines diminuaient au lieu d'augmenter . tant elle avait voulu trouver au fond de son ame une approbation et un pardon pour son père.

Quand Clary et Hélène rentrèrent dans le salon , elles trouvèrent tout le monde réuni par la cloche du dîner qud venait de sonner. Il fut impossible de juger sur le visage de Clary l'émotion qu'elle avait dû ressentir.

M. (le Ucuilly seul paraissait l'air mécontent. Pour éviter un esclandre, il avait plié au désir, ou plutôt à la volonté d'Hélène, mais il en conservait une rancune profonde et se promettait bien de la lui faire sentir. !l aimait passionnément Hélène, mais il l'aimait par boutades et par caprices, comme Ses gens qui n ont pas de cœur.

Aussi le lendemain , eut-il avec sa fille une longue conversation, illa vit de bonne heure se promener seule et il vint la trouver dans le jardiii.

Vï^

— J'ai él6 mécontent de vous hier, mafiile, lui dit=il , eu prenant un ion sévère.

— Mécontent de moi , mon père, dit Hélène avec beaucoup de respect et degra\ité. Avant de savoir pourquoi, laissez-moi vous en demander pardon ; car si je vous ai offensé même involontairement, j'ai toujours ton.

— Yous saviez bien que ce que vous faisiez devait me déplaire.

— Je crois comprendre, mon père, que vous voulez parler de ma sœur.

— Précisément.

Hélène ne répondit rien.

~ 267 — — Hé bien, dit son père, avez-vous compris que j'ai dû être fâché, que vous m'ayez pour ainsi dire forcé à la ramener avec nous quand je l'en avais fait sortir.

Hélène continuait à se taire.

— Je vous demande pardon d'avoir fait quelque chose qui vous ait déplu , voilà tout ce que j'ai à dire.

— Il ne vous appartient pas, Hélène, de donner une leçon à votre père.

-- Je n'ai jamais eu celte intention , mon père, je vous assure.

— Vous l'avez sans cesse , je m'aperçois tous les jours de quelques nouveaux plans de voire part, pour vous mettre en guerre contre moi. C'est votre sœur , je le vois bien, qui vous porte à cela , par ses éternelles doléances et son hypocrisie, dont je ne puis être dupe , car vous ne seriez pas ainsi sans elle.

— Ohl mon Dieu! dit Hélène, en se jetant à genoux-, mon père, ne l'accusez pas; vous méconnaissez , en disant cela, sa vertu héroïque qui est admirée de tout le monde ; excepté de vous! mon père, vous ne pensez pas que , rebutée , méconnue , ma sœur esl , do nous âcm , celle qui vous

"=» 269 — aime le plus! oui, elle vous aime plus que moi. Elle ne vous blâme jamais! moi, j'ai quelquefois le tort de le faire. J'ai osé vous juger. Elle ne l'a jamais fait; son cœur vous conserve la même piété filiale que le mien ; et je vous prie, je vous supplie de voir ce qu'a de plus élevé, dans l'une que dans l'autre, par la différence de nos positions, cette égalité de sentiment.

M. de Reuilly ne répondit plus rien. Hélène même le vit ému^ elle espéra qu'il sentait ses torts, mais il avait un de ces caractères qui les voient toujours et ne les répa» rent jamais.

Au bout d'un moment , il dit avec aigreur:

— Je n'aime pas votre sœur, il m'importe fort peu qu'elle m'aime.

Hélène regarda son père , il vit ses yeux baignés de pleurs.

•— C'est toi qui est bonne, dit-il en Tembrassant, c'est toi qui vaut par ce seul sentiment, mille fois plus qu'elle par tous les faux semblans des siens. Je suis fier d'être ton père, et te pardonne en voyant que l'extrême bonté de ton cœur est la seule cause de ce moment d'humeur.

11 embrassa Hélène, qui lui rendit ses caresses avec plus de respect que d'affection, mais il ne s'en aperçut pas.

— INe me louez jamais aux dépens de ma sœur, dit-elle, en baisant la main de son père; le bonheur d'être aimée de vous disparaît dans ces momens-là entièrement pour moi. Oh! mon père, continua-t-elle en lui prenant les mains; mon père, comme nous serions tous heureux, si vous le vouliez. Voyez, que nous manquerait-il; nous sommes riches, vous êtes honoré, estimé de tons. Il n'y a qu'un seul bien dont vous vous privez, et vous nous en privez aussi;

celui de la paix en famille, la douceur d'aimer et de l'elre généralement. Est-ce que ce bien-là est comparable à aucun autre? mon père, avouez-le à votre fdle, êtes-vous heureux , n'y a-t-il pas quelques heures de solitude entière, où vous reportant sur vousmême, vous ne soulFriez pas d'être ainsi; ne seriez-vous pas complètement heureux avec vos deux filles, si toutes deux vous étaient également chères? Oh! dites donc que j'ai raison; n'est-ce pas, qu'en rendant quelqu'un malheureux, on ne peut jamais être heureux soi-même? Il y a des momens de remords qui altèrent toutes nos félicités. Mon père, pensez à cette ange qui ne mérite aucun reproche ; voyez donc combien

elle est bonne, comme elle vous aime, comme tout le monde l'aime.

— Oui , je le vois bien que tout le monde l'aime , dit avec amertume M. de Reuilly , on l'aime plus que loi , je le sais bien.

— Et n'est-on pas juste, reprit Hélène

avec vivacité. Je suis laide, elle est jolie;

je suis vive, brusque, volontaire, j'ai tous

les défauts des enfans gâtés ; elle est douce,

bonne, indulgente, elle a toutes les vertus

que le malheur a déjà formées en elle;

comment voulez -vous qu'on ne l'aime pas

plus que moi? C'est bien naturel, mon I. i8

père, soyez bon pour elle, nous serons tous heureux.

— Veux-tu donc que j'oublie que je dois à sa naissance la mort de ta mère? Ciel! je ne puis pas la voir sans songer à cela.

— Et c'est sur elle que vous faites éclater votre chagrin; en est-elle cause?

— • N'importe , si je ne puis pas oublier cela.

En disant ces mois , M. de Reuilly se leva brusquement et rentra chez lui, laissant Hélène en proie à toute la douleur de

la conviction qu'il devenait maintenant impossible de ramener à Clary le père injuste qui la détestait.

vu.

Quand Hélène revint chez elle, Clary jouait du piano et paraissait gaie et calme.

Elle déposa sur le front de sa sœur un

baiser, en passant, et Clary lui sourit doucement sans s'interrompre.

Les deux sœurs avaient, à côté l'une de l'autre, deux chambres à peu près semblables, avec un salon de travail en commun, qui les réunissait toute la journée, et où elles travaillaient ensemble. Elles avaient leurs heures marquées pour une occupation ou pour une autre; leurs heures de recréation et de promenades. Tout cela se faisait toujours toutes deux ensemble. Seulement, Clary, plus portée à la piété que sa sœur, et y consacrant une plus grande partie de son temps, se retirait dans sa chambre à trois heures, tous les jours, et après

avoir achevé ses prières et sa petite méditation religieuse, elle revenait ensuite, prés de sa sœur, reprendre l'ouvrage interrompu ou en commencer un autre.

Elles vivaient ainsi dans un parfait accord de sentimens, dans une intime union, que deux sœurs seules peuvent comprendre, et qui n'est connu que d'elles. Elles se surprenaient quelquefois avoir causé pendant des heures entières en travaillant à un métier ou à une broderie pour se distraire. Ensuite, en éclatant de rire, ciies s'écriaient : comment avons-nous causé si long-temps?

qu'avons-nous dit? EMes avaient dit de ces riens qui sont le charme de la vie intimej

elles s'étaient dit ce jour-là ce qu'elles s'étaient déjà dit la veille. Mais elles avaient eu une pensée nouvelle; et cette pensée nouvelle avait fourni à un volume de causerie.

Le lendemain de la fête, la conversation tomba naturellement sur cette fête qui avait dû être si gaie, et qui avait été si triste.

— Je commence à comprendre, dit Clary à sa sœur, que le monde est rempli de ces mécompieslà. Jamais ce qu'on espère ne réussit comme on le souhaitait. Ce qu'on a re-

— "■>81 — douté arrive (juelqiieibis pour nous rendre plus heureux ! Dieu veut qu'il en soit ainsi, je pense, afin que nous ne nous établissions qu'en lui seul , et que nous ne comptions que sur lui. S'il en était autrement, nous ne mépriserions pas le monde, et nous devons le mépriser; nous serions tout à la terre, et nous ne devons pas y tenir.

— Tu as raison, dit Hélène, mais il n'est pas moins triste de penser qu'on ne puisse jouir d'une heure de félicité et de repos.

— Tu trouves ce!a triste?

— Oui, et toi?

— Moi, non.

— Comment, non?

— C'est - à - dire , certainement que je trouve cela triste; mais cette tristesse-là est un bonheur pour l'ame chrétienne. Dés qu'elle est à Dieu, elle ne trouve plus d'attraits aux choses du monde. Tu vois bien qu'il n'y a que ceux qui ne le comprennent pas qui l'aiment.

— Comme tu es sage, ma Clary ! je t'admire.

— Le malheur, continue Clary, ramène à

— 283 ~ Dieu. Il fait que l'ame éprouvée le cherche davantage. Dieu est la consolation de cette ame. Elle l'aime par reconnaissance, comme quelqu'un que l'on a vu la veille, qu'on connaît, qu'on cherche. L'ame malheureuse aime Dieu comme un ami. Je t'assure que si j'avais été impie, le malheur m'aurait ramenée à Dieu, en voyant qu'il sait consoler les hommes de la sphère élevée d'où il plane au-dessus d'eux, qu'il s'identifie à eux pour les consoler et les guérir. Dans toutes les merveilles de la création, il est moins grand et moins palpa!)le à mes sens que dans la consolalion qu'il nous donne. Le propre de la Divinité est de pouvoir consoler. !! n'y a qu'un Dieu qui puisse faire

cela!... cl, ajoula-l-el!e en regardant Ilelune, sur la terre... il n'y a qu'une sœur.

Hélène lui prit la main sans rien dire, et les deux sœurs continuèrent à travailler.

Un moment après leur conversation recommença.

— Dis-moi donc, reprit Hélène, ce qu'avait Blanche hier soir? A-t-on jamais vu une humeur semblable?

— Il est de fait, dit Clary, que je n'y conçois rien; je comprends encore moins la sévérité de mon père, car certainement c'est Blanche qui m'a valu la petite scène qui a eu lieu.

— Enfin, dit Hélène, je n'ai jamais bien su ce qui s'était passé hier. Clary, dis -le donc.

— A quoi cela te servirait-il, dit Clary, tu sais, amie, combien cela le fais de peine lorsque tu es témoin de quelques-unes de ces petites injustices. Puisque tu ne sais pas ce qui s'est passé, tant mieux.

— Mais, dit Hélène avec sa vivacité accoutumée et qui redoublait toujours sur ce sujet-là, mais je veux le savoir; et si Blanche a été cause que tu aies versé une larme, elle ne le porteras pas en paradis, si toutefois elle doit y aller un jour.

— Hélène, ne dis pas cela , lu as lorl de parler ainsi.

— C'est possible que j'aie tort, on n'a pas toujours raison.

— Oui, mais il faut tâcher d'avoir tort le moins possible; et puis je crois qu'on perd toujours quelque chose à parler de ce qu'on a souffert : d'abord on en perd le mérite. Une contradiction sans cesse vantée, sans cesse mise devant les yeux des autres pour être appréciée , a déjà perdu le premier mérite, celui du silence. Ensuite on dit toujours du mal de quelqu'un , car où il y a un offensé, il y a nécessairement un offenseur,

— Tout cela est fort beau, reprit Hélène, mais je veux savoir ce qu'on t'a dit hier, qui a pu être cause de tout le chagrin que mon qu'on t'a fait.

— Tu m'aimes bien, n'est-ce pas? dit Clary en regardant sa sœur.

— Mais je t'aime un peu Oui, reprît-elle en souriant.

— Hé bien, voilà qui me suffit. Ma consolation est en Dieu d* abord, en toi ensuite. Comme aucun des deux ne me manquera jamais, me trouveras-tu bien à plaindre ?

— Cela n'empêche pas, dit Hélène, que je donnerais ma vie pour que ces consolations te fussent inutiles. C'est fort bien à toi

d'ôtre satisfaite , mais mon cœur est trop rempli de tendresse pour toi pour que cela lui suffise à lui, et je te veux heureuse, car sans cela je ne puis l'être moimôme. Dis -moi donc ce que Blanche t'a fait?

— Blanche ne m'a rien fait. Seulement elle a causé long -temps avec mon père; ils se sont promenés ensemble dans le parc; et tout à -coup, comme je passais devant eux avec Léontine de Saint-Marc et Marie de Monvel, j'ai reçu de mon père le reproche de ne pas m'elre occupée de ma cousine, et après cela il m'a pris à part, en me disant de rester chez moi jusqu'à l'heure du diner.

^ Î289 — En contant cela, Glary évitait de dire ies mots piqiians de Blanche, et les paroles dures de son père, qui avaient été si dures et si injustes, que les deux jeunes personnes qui étaient présentes, s'étaient éloi« gnées les larmes aux yeux.

— Tu ne me dis pas tout, reprit Hélène, mais je le devine bien ; Blanche , à la première occasion me le paiera , ce soir, pas plus loin.

— Tu veux te venger, Hélène !

— Je ne serais pas assez basse pour y

songer pour moi ; mais le venger, toi , c'est

di fièrent.

— Je crois que ni l'un ni l'autre n'est permis.

— Pourquoi cch r.c !o serait-il pas?

— Parce que tout ce qui n'est pas marqué par une résignation entière , conipléle, sans réserve, est condamné par l'Evangile. Dieu n'a pas dit : Yengez votre frère; il a dit : aimez-îe, ne lui faites pas de mal. Cela est bien différent. Donc ie mal que commet l'un n'empêcherait pas que l'autre ne fût aussi coupable.

— Tu oublies ce qui s'est passé au Jardin des Oliviers.

— . Bien au contraire, je vais te condam-

ner par-là même, un des disciples de Jésus û'a-t-il pas lire l'épée pour le sauver ? Jésus lui dit, remettez votre épée dans le fourreau.

Hélène commençait à croire , à son grand regret, que sa sœur avait raison , cependant elle ne pouvait se résigner à rester inactive.

— Néanmoins, reprit-elle en souriant , quand je ferais encore comme saint Pierre à qui l'on attribue cette action , je ne serais pas bien répréhcnsible, je n'aurai, je pense, jamais la prétention de valoir le prince des apôlres.

-^ 292 — — Tu parles sans réfléchir, lui dit Clary quoi lu voudrais ne pas valoir tlavanlage que saint Pierre avant son repentir, et quel csl le disciple, excepté saint Jean, qui peut te servir de modèle, avant la mort de Notre-Seigneur. Ne voyons-nous pas qu'alors ils l'abandonnèrent tous! Tu ne voudrais pas être meilleure qu'eux ?

— Allons, tu as raison , tu es un bon prédicateur. Donc, je ne dirai rien à Blanche?

— Non, car cela ne t'est absolument pas plus permis qu'à moi.

— Tu me vengeras toi-niôme sans t'en

douter, pensa Hélène en regardant sa sœur, voilà la vraie vengeance pour celte a me méchante qui ne songe qu'à plaire.

Hélène se consola donc par-là de ne pouvoir faire autrement.

Vïll.

Quelques semaines se passèrent sans amener rien de nouveau dans leur intérieur.

Blanche venait continuellement voir ses cousines; et monsieur de Reuilly dont

— 20G — le projet élaît de se remarier, lui faisait une cour assidue. Le mariage convenait à Blanche et à sa mère; aussi lorsque monsieur de Ueuilly se prononça ne rencontra-l-il aucune difficulté.

Les deux jeunes filles ignoraient entièrement les projets de leur père. Elles ne s'étaient nulleuicnl aperçu do ses assiduités auprès de Blanche.

Elles avaient été élevées par une gouvernante vertueuse, pleine de tact et d'esprit ; elle leur avait appris à ne jamais juger ni examiner les actions d'autrui : mais elle leur avait surtout rç-

commandé de ne jamais juger celles de leur père.

Elles étaient liabituées à voir agir leur père, à l'entendre causer sur différents sujets de morale tout autrement qu'elles n'eussent parlé , peut-être , et jamais sans se permettre le moindre raisonnement qui l'eût fait blâmer par elles, ou même excuser. Elles s'absienaient de rien penser à ce sujet.

Eh! pourquoi les éducations en général, ne sont-elles pas ainsi? Pourquoi, en élevant les jeunes fdies, ne leur apprend-on pas que leur premier tort est de juger leurs parens ? que cette faute-là, qu'elles ne trouvent pas

dans les examens de leurs livres de prières est pourtant la plus grande de toutes celles que l'enfant peut commettre; celle, qui plus lard , éteint le respect , l'amour et la soumission dont, à tous les âges, ils leur sont redevables'.

^ Je dois observer que cette nouvelle a été composée pour un ouvrage d'éducation , et qu'elle est dédiée à une jeune fille. . Note de l'éditeur.

Nous avons dit que les deux jeunes filles ne se doutaient nullement delà nouvelle personne qui devait entrer dans leur famille,

et répandre , sur leurs jours , altrislcs déjà par l'injuslice cl la liai:ic, plus de malheur el de Iristcssc encore.

Un jour, M. de RcniHy entra chez ses filles. Elles étaient, comme de coutume, à travailler ensemble dans leur salon d'étude.

— Mesenfans , leur dil-il , en s'asseyant à côté d'Hélène, j'ai à vons annoncer une c'iiose qui m'intéresse vivement , et à laquelle, je pense , vous vous inléresscz aussi , comme étant nécessaire à mon bonheur.

— Assurément, dirent-elles loiUes deux en môme temps.

— Je me marie, dit M. de Reuilly , avec un peu d'embarras.

Ces paroles retenlirent au fond du cœur des deux jeunes filles. Elles ne purent répondre qu'an: Ali! très énergique par l'inflexion de voix avee laquelle il fut prononcé, mais qui ne fut senti que par M. de Reuilly.

— Je me marie dans huit jours, continua-t-il, ne paraissant pas remarquer l'émotion d'Hélène , il fallait, à ma vie so-

lltaire une compagne, une fcmiiie qui pût nie consoler un peu de la perte de celle que j'ai tant aimée. J'ai d'abord hésité. Enfin, j'y suis résolu, et hier, j'ai fixé le jour et arrêté toutes mes incertitudes à cet égard.

— Devine , Hélène, dit-il en affectant un air à l'aise , devine quelle est la seconde mère que je te donne.

— Cela me serait fort difficile, mon père; je ne m'en doute nullement. Je puis seulement vous dire que n'importe quelle elle soit , dès qu'elle sera votre femme , nous la respecterons et nous lui obéirons,

— J'espùre bioa que vous l'aimerez.

— Pour cela il fiiudra la connaître. Noire obligation ne va pas jusques-là.

— Tu la connais déjà depuis longtemps.

Hélène comprit alors que c'était^Blanche.

Un frisson mortel la saisit de la tête aux pieds. C'est Blanche , s'écria-t-elle , avec l'accent d'une douleur profonde. Elle se tut, et n'osa rien ajouter.

— Tu l'as deviné, c'est Blanche; dit son père, d'un air fort sévère, et pourquoi estu si désolée que ce soit elle?

~ Mon père, je ne crois pas avoir dit que j'en fusse désolée.

— Non, mais tu nie l'as fait comprendre.

— Vous pouvez avoir mal deviné.

— Je veuxquevousl'aimiez, dit-il en s'en allant.

îl se leva aussitôt , et ferma la porte de

rappariement avec une violence qui fit trembler les vitres des croisées.

Hélène demeura stupéfaite , et laissant tomber l'aiguille de la tapisserie qu'elle tenait à la main, elle n'osait regarder sa sœur, qui de son côté n'osait pas même lever les yeux sur elle.

Enfin, chacune d'elles par un mouvement spontané leva les yeux sur l'autre, en même temps, et toutes deux les avaient pleins de larmes.

Elles s'embrassèrent en silence, et ne

surent alors que dire mutuellement. Tant

de choses venaient les accabler, qu'elles ne

pouvaient en exprimer aucune.

— Enfin, (lit Hélène, il faut avoir du courage. Hélas! ce n'est pas moi qui vais en avoir besoin j c'est loi , ma bien-airaée. Je serai toujours la mieux traitée , moi ; mais toi! et, en disant cela, elle pleurait avec amertume.

— Ne t'inquiète pas ainsi , reprit Clary, et surtout, ma sœur, nesoispas assez faible pour vouloir essayer de me soutenir contre Blanche, auprès de mon père; sois certaine que ce tort l'irriterait beaucoup et avec raison, et nous préparerait des malheurs sans fin.

— Je ferai ce que je pourrai , dit Hélène. Je sens bien, comme loi, que cela ne doit pas être. Mais, cependant..,, j'ai bien peur de manquer quelquefois à mes résolutions.

— Si tu y manques, tout est perdu.

D'ailleurs, ayons confiance. Dieu nous aidera, si nous faisons notre devoir. Veux-tu suivre mes conseils?

— Oui, dit Hélène, qui avait pour la vertu de sa sœur une telle vénération qu'elle la consultait toujours et lui obéissait comme un enfant; oui, parle, mon ange.

— Hélène, dit Clary, voici ce que nous devons faire. Nous allons, ce soir (car Blanche viendra certainement pour voir comment nous avons pris la chose), nous allons être fort gracieuses et bonnes pour elle. Nous ne lui dirons pas de mensonges, nous ne lui ferons pas croire à une ten-

dresse que nous n'avons pas; mais, dès ce soir, nous ne contesterons plus avec elle, sur rien, et nous lui céderons, au contraire, avec alTeclation, afin qu'elle puisse comprendre que nous lui serons toujours soumises, comme nous devons l'être.

De plus , nous nous empresserons de faire pour elle tout ce qui pourra lui être agréable, sans lui parler de ce que notre père nous a dit; elle saura par lui que nous en sommes instruites. C'est assez.

— Tu as raison, Clary, nous ferons ainsi que lu viens de dire.

~ Me le promets-tu, dit sa sœur en l'embrassant?

— Pourquoi pas, dit Hélène avec vivacité Elle avait déjà la conscience qu'elle

manquerait à celte résolution ; mais , comme elle en avait honte, elle était mécontente que sa sœur la devinât.

— Parce que je le connais, dit Clary, je sais

— Tu sais que je ne pourrai jamais te \oir maltraiter par elle. Oh ! cela est facile, très facile à savoir.

— Hélène, je t'en supplie, ne sois pas ainsi.

Comme Hélène allait répondre, Blanche et sa mère arrivèrent dans la grande allée du château.

— Tiens, dit Hélène, la voici précisément.

— Allons, reprit Clary, descendons ensemble, amie. Embrasse-moi , et tu vas voir comme cette première entrevue va réussir, 61 tu fais comme je t'ai conseillé.

Elles descendirent dans le parc à la rencontre de leur cousine, qui les reçut avec un air si aimable, si dou\, si caressant» qu'Hélène dit tout bas à sa sœur en riant :

— Il paraît qu'elle a fait sa méditation sur le même sujet que nous.

— Tant mieux, dit Clary, c'est bien ce qu'il faut.

Elles entrèrent toutes ensemble dans le salon où M. de Reuilly les joignit un moment après.

Rien n'attriste davantage un intérieur, comme d'y \oir paraître, pour en l'aire parlie, un individu qui y était étranger. Pour

accepter ou recevoir dans la famille un être nouveau, il faut beaucoup l'aimer déjà, ou beaucoup compter sur lui pour l'avenir.

Mais quand aucun souvenir, ni aucune espérance ne viennent aider à la répugnance de se voir un de plus, c'est une tristesse de tous les înslans. Cela désole.

Blanche de Sérié n'avait jamais été dans l'intimité de ses cousines. Nous avons déjà dit combien leurs caractères étaient différons, et combien elles étaient peu faites pour s'aimer.

Blanche avait malheureusement la con-

viction que ses cousines valaient mieux qu'elle. Il n'en fallait pas davantage pour que son méchant cœur leur en voulût. Les deux soeurs avaient peut-être la conviction, non pas de valoir mieux , mais que Blanche valait peu. C'est ce qui achevait de les désunir.

Blanche devinait cela.

Une chose extraordinaire et vraie, c'est qu'on devine plus facilement encore la haine que l'amour. La modestie a un bandeau : l'envie a cent yeux.

La première soirée que toutes les personnes dont nous avons parlé passèrent

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ensemble , l'ut 1res froide et très gênée. Cela devait être.

Le continuel sourire qu'on voyait sur toutes les lèvres ; ce sourire persistant qui est plus sévère que le silence, plus cruel que les pleurs; ce sourire qu'avait tout le monde, aigrissait au lieu de mettre à l'aise. Labonhomraieeûtété mille fois moins coupable que celte fausse amitié qu'on se croyait obligé d'avoir.

N'importe quel sujet on traitât , que les uns fussent d'un avis et les autres d'un autre , chaque phrase finissait par un vous avez raison, qui faisait immédiatement taire rinlerloculcur approuvé.

Une discussion douce eût certes amenée moins de bruit que cette approbation à la fin du sujet, qui ne contentait personne.

Madame de Sérié fut la seule, durant toute ia soirée, qui ne fut nullement gênée, par la raison qu'elle ne se mêla de rien. Elle était si contente de voir sa fdle heureuse; elle était si loin de croire à la baine et à la méchanceté, qu'elle voyait toujours les choses sous leur aspect superficiel , et ne se permettait jamais de passer outre sur aucun point. Donc, avant qu'elle eût pu deviner que sa fille était envieuse, jalouse, méchante, indiscrète, il eût fallu

une révolution complète dans son esprit.

Il est des natures si exclusivement bonnes, si dénuées de toute fausseté et de toute malice, qu'il leur est impossible de supposer le mal et d'y croire. Elles sont vouées aux autres par un sacrifice si entier, si continuel ; elles sont si paisiblement reposées dans le bonheur de ne penser mal de personne, qu'on leur ferait un véritable tort de les éclairer et de les instruire. Cette destruction morale les jetterait dans un trouble désolant. Elles sont faites pour être heureuses dans leur illusion et leur ignorance. Elles vivent en paix comme des ombres qui vont droit au ciel.

Ames d'anges, et qui ne sont malheureusement jamais appréciées qu'au jour de leur éternel départ; au jour de la mort, où tout se juge enfin , où tout s'éclaircit à la lumière de la vérité.

Madame de Sérié était ainsi! pendant la moitié de la soirée, elle fut la seule vraiment contente et sans embarras ; mais , à la fin, son excellent cœur devina du moins qu'on avait quelque chose, et elle s'inquiéta. La médiocrité de son esprit ne l'empêchait pas de saisir vite les nuances et les impressions des caractères ; l'esprit du cœur est plus fin, plus actif et plus pénétrant que l'autre.

Le lendemain , la même journée recommença; mais comme on demeura ensemble tout le temps, cela devint un peu plus difïicile. Cependant, grâce à la résolution

que Clary avait prise, et qu'Hélène avait promis de tenir aussi , grâce à cette

résolution de toujours éviter de fâcher Blanche, et de tout supporter d'elle, on fut encore d'assez bonne humeur , et le soir arriva sans grands ennuis. Le lendemain on se réunit encore à midi pour jusqu'au soir. Ce jour-là il plut toute la journée. Comment faire? rester ensemble pendant onze heures, c'était difficile! De temps en temps Clary montait chez elle ; Hélène allait et venait, de sa chambre au

salon , du salon dans le vestibule ; mais enfin le point de réunion était au salon, il fallait bien s'y rendre.

Madame de Sérié faisait à elle seule les frais de la conversation. Assise à côté de la cheminée, les pieds sur un carreau de velours, et tenant une tapisserie au gros point dont elle remplissait le fond, regardait au-dessus de ses lunettes d'écaillés , quand le silence trop prolongé des quatre personnes qui étaient devant elle l'inquiétait trop. Il y eut un moment où elle les aurait crus endormis, si elle ne se fût aperçue que M. de

Reuilly jouait avec un couteau d'ivoire, en 1. 21

coupant un livre nouveau ; que Clary travaillait avec assiduité et sans oser lever les yeux, dans la crainte de rencontrer ceux de son père, ou ceux de sa sœur, qui suffoquait de colère , outrée de tous les mots piquans qui avaient déjà été lancés à la pauvre Clary, et qui en laissaient présager tant d'autres. De temps en temps madame de Sérié disait :

Mon Dieu , quel temps épouvantable ! quelle pluie! quel orage! On répondait: Oh! il fait un temps affreux , c'est déplorable. Puis on rentrait dans le silence.

Mais il n'était pas dans l'habitude de mademoiselle Blanche de Sérié de se taire long-temps. Une heure passée ainsi lui fai-

sait mol aux nerfs, et on ne gagna à l'avoir forcée à se taire que cîe se trouver condamné à l'entendre parler ensuite pendant deux heures, sans s'arrêter.

Sa mère lui trouvait tant d'esprit! M. de Reuilly la trouvait une femme si supérieure, que voilà la conversation animée de nouveau et les discussions recommencèrent.

Par malheur, Hélène et Clary avaient un esprit juste et prompt, et aux sottises que Blanche débitait , elles ne pouvaient dissimuler leur étonnemcnt et leur désapprobation. Elles sauvaient leur conscience par le

silence, mais Blanclic comprenait on un instant qu'elle était jugée; elle avait d'ailleurs l'agrément (le supposer toujours qu'on la blâmait. Chose extrêmement agréable dans un intérieur, que ces caractères qui croient toujours au moindre mouvement de désapprobation, ou au moindre sourire, qu'on se moque d'eux.

Ce fut ainsi ou à peu près que se passa le temps qui précéda le jour du mariage.

La veille, au soir, le contrat fut signé; et, au grand étonnement de tous ceux qui étaient là, voilà ce qu'on entendit.

Le marquis de Reuilly donnaitàsa femme, Blanche de Série, l'assurance de jouir après sa mort de tous ses revenus , montant à quarante-cinq mille livres de rente, soit pour les terres et dépendances du château de Reuilly, soit pour celles que le marquis possédait en Limousin. Sa fortune ne devait revenir en totalité à ses héritiers qu'après la mort de madame la marquise de Reuilly.

Hélène, fdle aînée du marquis de Reuilly, devait, a la mort de son père, entrer en possession de la moitié de la fortune, et n'avait droit à aucune autre partie avant la mort de madame la marquise de Reuilly.

— 32G — Il n'était nullement question de Clary.

En entendant celte clause révoltante, Hélène fut indignée. Elle résolut, quand son tour viendrait, de refuser de signer un acte si injuste. Mais heureusement , comme elle allait parler, elle fit une réflexion.

Je perds ma sœur si je fais cela. Elle signa donc sans rien dire; et quand elle prit la plume pour la donner à sa sœur, elle se jeta dans ses bras avec une telle effusion de tendresse, en pleurant avec

tant de \crité , que Claiy en fut émue, troublée. Elle l'embrassa aussi, essuya son beau visage blanc comme de la cire, et mouillé, non de ses propres larmes, mais de celles de sa sœur puis, fut embrasser son père comme les autres; elle revint à sa place avec un calme , et surtout une simplicité qui fit l'admiration de tout le monde.

Le lendemain , dans la chapelle du château , Blanche reçut la bénédiction nuptiale, et M. de Reuilly la présentant à ses parens, leur dit avec joie :

Aiinez-la comme une amie ;

Et à SCS filles :

Aimez-la comme une mère.

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