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Les deux soeurs

Les premières semaines qui suivirent le mariage de M. de Reuiliy se passèrent assez

' Cette jNouvelle ayant été écrite pour un journal de jeunes personnes , on a conservé le sl)le moral c^ue l'auteur avait uiis avec intention.

( Note de rL\Iiteur» )

bien. Cependant la froideur et la gêne qui s'apercevaient entre chaque personne de la famille annonçaient un orage prêt à éclater; d'autant plus redoutable surtout qu'il avait été long -temps comprimé.

Hélène, en dépit de ses bonnes réflexions, ne pouvait oublier cette clause du contrat de mariage qui dépouillait sa sœur pour enrichir une étrangère! Celte pensée, qui revenait sans cesse à son esprit, et surtout à son cœur, avait changé son caractère. Elle était devenue triste , sérieuse. On n'entendait plus , comme autrefois , résonner dans tous les coins de la maison

sa jolie voix fraîche et pure , Clary seule chantait encore. Clary n'avait paru ni plus triste ni plus gaie. Elle était demeurée la même, et ni dans sa conversasation , ni dans son silence , on ne pouvait découvrir ce qui se passait au fond de son ame.

C'est un des nombreux bienfaits que le christianisme est venu répandre sur la terre, que d'avoir su remplacer le bonheur au cœur de ceux qui l'ont perdu. Il y a, dans cette consolation , la plus grande preuve de l'existence de Dieu. Dieu est le créateur du monde , il devait nécessairement en être le consolateur. De tous les

dieux imaginés par les hommes , aucun n*a pu lui enseigner à trouver dans la religion un remède contre les m.aux infinis qu'ils éprouvent chaque jour. Les uns leur apprenaient à jouir de la vie en riant de tout, les autres en méprisant leiirs frères; ceux-là disaient aux hommes : Ayez du courage, sans leur en donner les moyens,les autres les exhortaient à abréger leur vie , n'ayant aucune règle à leur donner pour leur apprendre à bien vivre.

La véritable religion devait naturellement amener l'homnio à des idées sages, vraies , fondées , et en môme temps à des idées consolantes.

Dieu est père de tout ; Dieu tient lieu de tout à celui qui s'attache à lui. Les amis peuvent manquer , les parens peuvent être injustes, tout peut nous trahir et nous abandonner; l'ami que nous avons en lui est l'ami de tous les jours et qui ne trahit jamais.

Clary, persécutée et malheureuse, eut le bonheur d'avoir compris cela. Aussi, que lui faisaient les injustices etles rigueurs de son père? Elles ne pouvaient même lui faire

une impression qui atteignit son respect filial. Elle sutassez l'aimer pour l'excuser; elle ne crut jamais avoir à lui pardonner. Tout ceux qui voyaient son malheur en souf-

fraient; elle fut la seule à n'en rien voir, tant elle se jugeait mal , et tant il lui semblait que l'oublier c'était une justice, et qu'aimer sa sœur plus qu'elle c'en était une autre.

On voit souvent au sein des familles de ces natures privilégiées et tendres, qui s'oublient toujours pour ne songer qu'aux autres, et comprennent tellement le peu de cas qu'on peut faire d'elles-mêmes, qu'elles ne pensent jamais à s'en plaindre.

Il y a une grande sagesse à ne pas songer à soi; j'oserai presque dire que celte

abnégation est une sorte d'égoïsme parfaitement raisonné. Si Ton savait ce qu'il y a de charmes à observer ces excellens cœurs ! ce qu'on leur porte de respect et de vénération ! Dans ie monde , dans la retraite , dans îe sein de l'intérieur, partout où on les rencontre , ils sont honorés, aimés, bénis comme des anges !

S'il se trouve dans le monde des gens assez malheureux pour les méconnaître, tôt ou lard ils reviennent de leur erreur, et tombent aux genoux de ceux qu'ils n'ont pas su comprendre et aimer assez tôt.

De toutes les personnes qui appréciaient

Clary davantage, c'était madame de Sérié qui lui rendait le plus de justice. Celte excellente femme trouvait naturellement, dans cette parfaite jeune lille, un accord et une sympathie avec ses sentimens personnels. Ces deux natures étaient semblables. Elles se lièrent ensemble par cette similitude qui lie toujours les bons avec les bons, et les médians avec les méchans. Madame de Sérié commençait à deviner la cause de l'aversion de Blanche pour Clary. Cette conviction, une fois tombée en elle , la lui rendit encore plus chère, car elle remarqua la continuelle persécution de l'une, et la persévérante patience de l'autre. La conduite de sa fille

lui faisait une peine affreuse. D'abord, depuis son mariage, elle n'avait plus le droit de lui faire la moindre remontrance. Au premier mot qu'elle disait , madame de Reuilly lui répondait si brusquement, avec tant de vivacité et de hauteur, que la pauvre mère avait pris le parti d'éviter de la fâcher, dans la crainte de recommencer une scène désa^rréable. Elle se taisait donc.

Blanche, qui n'avait aucune idée d'ordre et d'économie, faisait des dépenses exorbitantes, sans calculer rien au monde:

des robes, de Paimyre, des chapeaux, de mademoiselle Baudran, des bijoux et des curiosités de toute espèce, arrivaient cha-

que jour au château de Reuilly, et comme le marquis en ignorait entièrement le véritable prix, il trouvait tout cela fort bien, et engageait môme sa femme à recommencer le jour d'après à demander encore autre chose j ce qu'elle faisait aussitôt et ce qu'elle eût fait sans qu'on l'y engageât.

Hélène ne se serait permis aucune réflexion pour rien au monde. Elle détestait Blanche , elle était obligée au silence par respect pour son père , et elle aurait cru manquer à son devoir^ par la moindre observation à ce sujet. Elle supportait donc tout cela sans rien dire. Ce fut un malheur, car si quelqu'un au monde avait un véritable

empire sur monsieur deReuilIy, c'était sa fille. Elle était toujours pour lui la première tendresse de son cœur. Il n'aimait Blanche qu'après Hélène; si, depuis son mariage^ il avait paru la négliger un peu et moins se plier à ses moindres désirs, c'était plutôt parce qu'il avait été distrait par sa nouvelle position que parce qu'il voulait changer de manière d'agir envers elle ; il savait surtout un gré infini à sa fille d'être aussi bienveillante pour sa belle-mère et de lui être aussi soumise-, il sentait que bien des jeunes filles à sa place n'auraient pas eu le tact et le bon sens de comprendre si vite leur véritable devoir, et qu'elle aurait pu montrer un peu de

regrets de se voir ainsi la seconde dans la maison de son père, quand, depuis sa naissance, elle s'y voyait la première.

lî.

Mais il est bien difficile de dissimuler longtemps une aversion profonde ; quand le cœur est assez mauvais pour n'avoir rien en lui , il n'est pas, cliose étrange ! assez

faux pour la cacher. La haine étouffe, il faut qu'elle se montre; c'est une passion vive, ardente, qui domine, qui entraîne et qui ne laisse aux malheureux qui en sont dominés ni le repos , ni la paix du cœur. Ils jettent vainement autour d'eux des regards effrayés. Ils aperçoivent , mais en vain , le précipice qu'ils creusent aux autres, et celui surtout que pour eux-mêmes ils se creusent tôt ou tard. Vainement ils entendent le cri de leur conscience révoltée qui les fait rougir et trembler. Plus ils sentent la haine qui vit en eux, plus elle augmente. îl y a dans le fond du cœur du méchant une incommensurable sorte de vertu qui parle très haut et qu'on fait toujours taire; mais

dont le cri s'entend par-dessus ceux de la méchanceté.

La conscience! cherchez, âmes incrédules, ce que veut dire celle expression indélinissable, sinon la voix de Dieu! Tâchez de lui trouver un nom qui ne soit pas la preuve plausible de la puissance divine 5 cherchez et vous verrez !

De tous les malheurs qui puissent nous atteindre sur la terre, le plus grand, peutêtre , c'est la désunion des familles. Tous les autres malheurs , quelle que soit leur gravité , ont au moins une consolation :

celle de retrouver dans le sein de la famille II. 2

un adoucissemeril aux soufirances. Mais quand celle-là nous manque, que nous reste-t-il ? Si nous ne pouvons compter , pour nos premiers amis , ceux au milieu desquels nous avons pris naissance, où chercher ailleurs des amis fidèles, sûrs, invariables? La nature les avait donnés! On ne peut être sûr de ceux que le goût ou la sympathie ont pu nous choisir. L'un et l'autre trompent si souvent!

Voyez ces familles, où chaque membre qui la compose est , pour les autres , une source de discordes et de querelles interminables. Voyez la tristesse, l'ennui et quelquefois le silence plus cruel encore, qui se

répandent snr tous. Lo père , la mère , les frères, iessc3'jrs ne volent pas le mal qu'ils se font les uns aux au ires , en s' aigrissant sans cesse pour une parole souvent dite avec indifférence et sans intention maligne. Aussitôt une querelle sérieuse s'élève , nul ne fait de concessions, et tous veulent s'approprier ce que celte parole peut avoir de désagréable et de dur. C'est le propre des désunions , de faire toujours croire à une mauvaise intention. Chaque parole choque, parce qu'on l'interprète toujours défavorablement ; parce qu'on se souvient qu'il s'en est rencontré si souvent qu'une seule ne peut avoir été dite, si ce n'est pour blesser, et cela, parci qu'on n'a p'.us celte fji d'in-

nocence et de simplicité qui porte à l'indulgence. Ce n'est rien encore. Mais quand on a deviné juste , quand cette pensée est claire et tacitement exprimée, quel sujet de querelle et de discorde ! A quoi ressemble une famille dans ces horribles momens , dans ces scènes interminables entre le père et le fds, entre le frère et la sœur, entre l'époux et l'épouse? On ne voit au milieu d'eux ni sourire ni gaîté ; le venin cruel de la discorde a glacé tous les cœurs et les a fermés sur eux-mêmes, et tellement changés, qu'ils ne se reconnaissent plus. N'allez parler, à ces sortes de gens, ni d'amitié , ni de dévoûment , ni de cœur, comment y croiraient-ils ? Ils étaient

nés entourés de tous les sentimens les plus purs et les plus nobles , et ils les ont repoussés, méconnus! Ils ignorent tout, excepté la haine ! De quoi voulez - vous les entretenir? laissez-les à leur enfer, ils ne sauraient vous parler du paradis. L'union des familles est le premier des biens de la terre ; c'est la base de tout bonheur social et véritable. N'avons-nous pas vu quelquefois ( et disons-le à la gloire de l'humanité, ce portrait est plus commun et plus ordinaire que l'autre), n'avons - nous pas vu des intérieurs de famille qui rappellent les premiers âges du monde ? Soumis , heureux , contens , les enîans, unis ensemble comme des lé-

gîons d'anges , sont réunis autour du père commun. Vrai représentant de Dieu, il est le dispensateur de tous les biens qui naissent au sein de la famille. Toujours prêt à juger et à pardonner ; toujours prêt à enseigner et à conduire, il n'a pas regardé son rôle sublime, parmi les hommes, comme léger et frivole; il l'a regarde comme le plus grand de tous , il a bien su comprendre que, de lui et de sa compagne, devaient dépendre les vertus , et le bonb.eur de leurs cnfans.

Dieux du foyer domestique, Providence de la jeune familic, tous deux, unis par la loi et l'amour, viveiit ckuis una sollicitude con-

slanlcpour le sort de ceuxqui leur doivent le jour. Ils sont doux, pacifiques, indulgens. Us reprennent, ils ne grondent pas. On les respecte et on ne les craint pas. La crainte ne doit jamais entrer dans le cœur filial. La crainte est le sentiment qu'un enfant doit avoir pour son maître d'école; mais ce n'est jamais cela qu'il doit à son père et à sa mère. Les craindre î et pourquoi ? le respect est la meilleure crainte. Quand on respecte, on n'offense jamais. Craindre un père, craindre une mère! une mère surtout! cet ange qui veillait en pleurs autour de voire berceau, enfans! qui ne put jamais entendre vos cris sans frémir; qui n'a plus de sommeil, plus de paix, plus de

repos depuis qu'elle vous a donné le jour; qui n'a plus peut-être ni santé ni bonheur depuis ce jour-là. La craindre! elle qui vous aime. Vous ne i'airnez pas ! songez donc ce que c'est qu'une mère. Voyez-la quand vous serez grands, voyez-la vous suivre des yeux, chercher vos regards distraits et n'attacher que sur vous les siens. Voyez-la sourire à votre sourire, et pleurer à vos pleurs. Son ame est morte pour tout ce qui n'est pas vous; elle ne sait plus distinguer ni biens ni maux, dans la vie, que ce qui doit vous atteindre et ce que vous devez ressentir. Pauvre mère! songez donc que de la craindre, c'est la première douleur à lui donner! aimez-

la, respectez-la, et vous ne la craindrez

pas!

Ces intérieurs consolans ne sont que le résultat des pensées chrétiennes. Ne croyons pas atteindre à cette œuvre parfaite sans que la religion en ait été la base et le principe. Ycus pouvez voir des frères unis avec leurs sœurs 5 des enfans chérir leur mère, sans religion, j'en conviens; l'humanité a , dans les senti mens de la nature, quelque chose de sublime, c'est le cri qu'ils font entendre. Mais l'accord et l'union de tous les membres ensemble, l'affection répandue sur tous, sans injustice, sans partialité; les concessions faites aux

idées des autres et l'oubli des siennes propres, le respect, la soumission constante, vous ne verrez cela que dans les familles pieuses.

L'intérieur de la famille de M. de Reuilly fut, au bout de quelques mois, plus divisé que jamais. Eianche^ devenue par sa (inesse et ses flatteries, maîtresse absolue de l'esprit de son mari, s'était établie en souve-

raine dans la maison , faisant souffrir, par sa domination, tous ceux qui l'entouraient.

Le marquis de Reuilly ne comprenait pas bien encore tout ce qu'il s'était préparé pour l'avenir de tortures et de chagrins. Il était, comme tous les hommes de son âge, dominé par une femme beaucoup plus jeune que lui. il voyait cependant déjà combien il s'était abusé sur les qualités qu'il avait crues à Blanche j maïs il n'osait s'avouer combien elle avait de défauts, et combien un jour il devait en souffrir. Il la laissait régner à son gré dans sa maison, brusquer et tyranniser comme elle voulait h pauvre Clary, qui ne disait rien ; il n'y avait qu'Hé-

lène qui eût encore le caractère assez absolu pour ne dépendre que de son père, et que Blanche n'osât assujétir à sa domination redoutable. Hélène, plus pour sa sœur que pour elle, s'était maintenue ainsi à l'égard de Blancîie et de son père ; mais comme elle était trop vive et trop sincère pour cacher sa colère à ce sujet, elle la témoignait quelquefois d'une façon un peu trop dure , ce qui irritait Blanche au lieu de la calmer, et mécontentait M. de Reuillyj de sorte qu'au lieu de servir sa sœur, elle lui préparait sans cesse une peine nouvelle.

Mais l'automne était passé. M. de Reuiily vit avec bonheur arriver la saison qui devait^ par ses distractions et ses plaisirs, faire

un peu diversion à la solitude de la campagne , dont le cliïirme ne peut être senti que dans une grande intimité, et une union générale.

Il annonça donc le prochain départ de la famille, et tout le monde en fut ravi.

Quand on n'est pas heureux, un changement de lieu ressemble au bonheur.

En effet, c'en est un. il y a toujours dans un déplacement une sorte d'espérance qui plaît.

Hélène et Clary devaient, celle année-là, faire leur entrée dans le monde. Toutes deux, peu désireuses de plaire , ne connaissant

aucun des plaisirs bruyans qu'elles allaient chercher, se seraient fort peu réjouies de ces projets mondains, si elles n'eussent espéré que Blanche, s'y livrant tout entière, car elles connaissaient ses goûts à cet égard, les laisserait en repos , tant elle serait occupée d'elle-même et de ses aj ustemens.

Elles ne devinaient pas, les douces jeunes fdles, tout ce que développerait de haine nouvelle la comparaison qui allait s'établir entre elles trois.

Elles virent donc avec confiance arriver le jour qui devait les sortir de leur solitude. Imprudentes ! Elles ne comprenaient pas que le monde , même pour ceux qui en

sont le moins enthousiastes , et qui le méprisent le plus , le monde a une poussière fangeuse qui tache et éclabousse toujours assez pour qu'aucun de ceux qui l'approchent n'en revienne sans quelque douleur.

C'était un jour d'hiver froid et sombre,

un de ces jours où Paris , enseveli dans le

brouillard, ne laisse apercevoir ses édifices 11. 3

et leur pompeuse architecture , qu'à travers un \oile brumeux qui les cache presque entièrement. Un givre épais tombait sur les pavés déjà noirs de boue ; des voilures armoiriées, des livrées élégantes, des citadines, des omnibus se croisaient et se heurtaient mutuellement, chacune dans les différentes directions, que les besoins, ou les passions, ou l'indifférencede ceux qu'elles portaient, leur imprimaient à leur tour. On voyait les pauvres , errans par la ville , transis de froid, et accablés de misère, demandant une aumône, plus souvent refusée qu'elle n'était accordée. On voyait de pauvres petits enfans , l'œil morne , le visage maigre et abattu, allant seuls dans les

— oO —

rues les plus opulentes, pieds nus, en guenille, les mains rouges ùe froid , cl désirant un morceau de pain en voyant la boutique du boulanger , comme ils désiraient les joujoux en voyant les boutiques de Bobin et de Polichinelle.

L'enfance pauvre a une foule de nécessités qui font pitié. A tout âge les privations sont cruelles; mais n'y a-t-il pas quelque chose de plus déchirant encore à voir l'enfant malheureux, l'enfant! qui n'a, pour supporter sa misère , ni la foi qui encourage, ni la résignation qui est presque une richesse , ni la force morale pour voir les biens qui l'enlourent, et pour ne désirer que ce qu'il peut avoir.

Qu'on se figure les peines d'un pauvre enfant dans les rues de Paris. Il veut tout ce qu'il voit. Sa tentation commence au lever du jour et ne finira pas même à sa fin, car entre le lever du soleil qui éclaire les petits pains brûlans qu'il voit dans la grille vitrée des boulangers, et les marrons chauds et fumans qu'il trouvfî à tous les coins des rues, vers le soir, il n'y a pas une seule consolation pour lui durant cette longue journée de privations.

Si sa petite industrie lui a fait trouver le moyen de se procurer un balai de bouleau, pour nettoyer les passages et les traversées des boulevarts , il a été si souvent

rudoyé^ si souvent rebulé, il a vu de si jolies femmes en chapea ux blancs ou roses, en raantelets de velours, à l'air doux et agréable , lui répondre brusquement : Laisse-moi tranquille , va-t'en, et passer sans lui rien donner; il a vu tant de grands seigneurs lui jeter des sous, tant de riches le laisser pauvre, et si peu de gens le secourir, qu'il a le cœur aussi navré, aussi triste, aussi malheureux , que lorsque fainéant et honteux il s'assied sur une borne , à examiner les scènes curieuses d'une boutique , où tous les trésors et les plaisirs de son âge sont renfermés, où les chevaux de bois sont grands comme des chevaux en vie , où les poupées ressemblent à des belles dames et

ont à ses yeux bien plus de prix ; où des boîtes de ménage complet, de services de vingt couverts lui font penser en môme temps à un logis , à un dîner et à un joujou qu'il n'a pas; où il voit entrer vingt fois en une heure un petit garçon de son âge, bien mis, bien foBrréjbien content, aceorapagné d'une belle dame ou d'un beau monsieur , quelquefois de tous les deux ensemble , qui lui crient chacun dans son oreille : Choisis , mon amour, prends ce que tu veux, choisis, emporte toute la boutique , amuse-toi , nous avons de l'argent , il est à loij et le petit philosophe , dégoûté déjà des joujoux , des bonbons et des jouissances de son âge , après avoir

choisi et rebuté trente ou quarante joujoux, dit en s'en allant : J'aime mieux aller aux Tuileries , on m'a déjà donné tout cela. Profonde leçon pour l'humanité! le refus du riche ! l'envie du pauvre ! voilà l'histoire de tous les hommes.

Quand on réfléchit, à Paris, sur la quantité de tableaux qu'il offre chaque jour dans ce genre , on a le cœur navré ! Vraiment il est des jours où l'on ne peut traverser cette ville immense, voir en une minute, tout à la fois devant ses yeux , sa grandeur, ses vices, ses vei'tus, sa pauvreté , sans être ému jusqu'au fond de l'ame. Ces jours d'hiver, où tout le monde sou.^re, même

ceux qui sont assez heureux pour ne pas manquer, où le pauvre, poussant un cri de détresse, n'est entendu, à travers le bruit de tant de plaisirs , que de celui qui ne peut lui donner, où tout est dans la souffrance, sans secours et sans consolation; ces jours de douleurs sont ceux qui tous les hivers se renouvellent au milieu de notre Paris démoralisé, qui ne songe ni aux pleurs, ni aux souffrances, et qui engloutit, par le bruit de sa foule agilée, le cri de tous les malheureux qui va se perdre dans le sein de Dieu!...

Arrivée avec sa famille, depuis quelques jours, Clary se trouvait dans les rues de

Paris avec !a femme de chambre de sa bellemère , par un de ces jours sombres et tristes dont nous venons de parler.

La pauvre Clary , peu habituée [aux pavés de la grande ville opulente, maudissait les inconvéniens qui se présentaient à chaque pas, sans découvrir encore ce qu'elle pouvait admirer dans toutes les boutiques qui passaient à tour de rôle devant ses yeux. Elle demeurait dans la rue Saint-Dominique, et elle se dirigeait vers l'église Saint - Sulpice pour entendre la messe. Il était onze heures du matin. Après avoir traversé la place de la Croix-Rouge , et au coin de la rue Cassette , elle enten-

— /i2 — dit une plainte assez prolongée, et un instant après elle n'entendit plus rien. Elle s'arrêta, ayant reconnu une voix d'enfant, elle écouta , mais aucun bruit ne se fit entendre de nouveau. Elle continua son chemin.

Après avoir prié Dieu à Saint - Sulpice, environ une demi - heure , elle reprit le même chemin par lequel elle était passée, et se rappelant les plaintes qui l'avaient frappées au coin de cette petite rue, longue, déserte, elle regarda dans la rue , vit un enfant étendu par terre qui paraissait dormir. Il ne se plaignait pas; ou, pour mieux dire, il ne se plaignait

plus! Ses longs cheveux blonds tombaient sur son visage, paie et froid comme un marbre, ses petites mains tenaient un flageolet à moitié brisé, et il avait sur ses épaules une petite planche suspendue par une ficelle, sur laquelle étaient attachées plusieurs marionnettes de différentes grandeurs.

Clary s'approcha de lui , car elle comprit aussitôt qu'il était impossible de supposer que cet enfant se fût ainsi endormi dans la boue, et par le froid qu'il faisait. Elle supposa qu'il était malade, et souleva sa tête, qui serait aussitôt retombée sur le pavé, si elle ne l'eût soutenue avec une de

ses mains. Ses lèvres étaient bleues, et tout son visage exprimait une contraction violente.

La rue Cassette, comme on sait, est une des rues les plus isolées de Paris, sans boutique, sans ressource. Il y a bien des maisons, il y a bien des hôtels môme, mais ce n'est souvent pas à ces portes-là qu'on trouve le plus de secours. Les maîtres sont trop loin!... on ne trouve, en frappant à chacune d'elles, qu'un portier ordinairement vieux, grognon ou malade; un domestique paresseux étendu sur une chaise dans la loge, et qui ne se dérangerait même pas si le feu prenait à la maison , attendu que.

comme il est à la porte, il se sauverait au plus vite. Là, plus l'opulence est éloignée, moins il est possible de se faire entendre. L'ignorance est peut - être la véritable cause du mauvais cœur qu'on suppose toujours aux riches. Toute leur dureté vient peut-être de ce qu'ils ignorent.

Ainsi donc, le pauvre enfant, étendu presque mort au bas d'une porte cochère de la rue Cassette, n'avait trouvé aucun secours jusqu'ici.

Clary l'appela , essaya de le ranimer et de réchauffer ses petites mains engourdies, mais inutilement. Elle allait frapper à une porte, lorsque de cette porte sortit tout-

à-coup un jeune, homme enveloppé d'un manteau, et qui s'arrêta subitement en voyant cette jeune fille et ce pauvre enfant.

— Qu'est-il donc arrivé à ce pauvre petit? dit-il à Clary sans trop la remarquer.

— Mon Dieu , reprit-elle , je l'ignore , je viens de l'apereevoir il n'y a qu'un instant, il paraît bien mal.

— L'essentiel, dit le jeune homme, est de iui porter promptement secours.

En disant cela , aidé de Clary et de la femme-de-chambre , il prit le petit garçon

dans ses bras, et rentrant dans la maison, il ouvrit une grande porte battante qui donnait sur la cour, et déposa l'enfant sur un canapé de crin, qui était dans une grande et énorme salie qui parut à Clary être un atelier de peintre.

Un grand poêle échaiifTait l'appartement, et peu à peu, en chauffant un linge qu'on lui appliquait sur la poitrine et sur la tête^ on parvint à faire reprendre connaissance à ce pauvre enfant.

Quand il fut revenu à lui, et qu'il eut avalé quelques gouttes de bouillon , on lui demanda comment il s'était trou vé si malade, et ce qui l'avait mis en cet état.

Son histoire était courte et simple. C'était un de ces pauvres petits orphelins, qui sont répandus sur le pavé de Paris, sans mère pour les secourir et les plaindre, sans logis , sans argent, sans secours. Il raconta courtement que depuis deux jours il n'avait reçu que trois sous, en faisant jouer ses marionnettes, parce que, disait-il, le temps était si mauvais, que personne ne se mettait aux fenêtres pour écouter sa mu- ' sique , et voir danser ses poupées. Quand il fait beau, dit-il, je gagne au moins de quoi me nourrir et de quoi payer pour coucher le soir à couvert. Mais s'il pleut, s'il neige, le soir je suis sans rien du tout, parce que les gens ne se mettent

pas aux fenêtres pour voir danser mes marionnettes, et il pariait de ses marionnettes avec un sérieux qui faisait mal. Enfin, avec des marionnettes et des fenêtres closes, son histoire naïve, slmpie, touchante, lit un tel effet sur les trois personnes qui l'écoutaient, que toutes ensemble elles fondirent en larmes à côté du pauvre petit mendiant , qui levait sur elles ses grands yeux bleus, secs et fixes, et s'étonnait de voir pleurer, lui, qui était déjà assez philosophe pour ne plus pleurer, ou trop enfant pour pleurer déjà.

Ce fut alors , et seulement en cet instant,

que le jeune homme, que nous allons con- II. 4

naître sous le nom d'Olivier Bertrand, put trouver le temps d'examiner la femme qui était chez lui. Il jeta sur elle, à la dérobée, un de ces regards d'artiste pénétrant et scrutateur qui jugent vite et bien , qui devinent mieux qu'ils ne voient , et dessinent en un instant le vrai type du beau, du laid ou du médiocre.

Clary était cachée sous un grand chapeau de velours noir, son mantelet ouaté et garni de fourrures empêchait de voir sa taille fine et élégante, ses petits pieds étaient chaussés avec des brodequins à double semelle épaisse, et un artiste seul pouvait juger d'elle sans injustice dans un

pareil moment. La seule beauté qu'on put apercevoir clans tout son éclat, c'était ses deux petites mains dégantées, qui, sorties de la double enveloppe des gants et du manchon, se laissaient voir dans toute leur blancheur et leur délicatesse. Clary ne s'aperçut pas de l'admiration subite qu'elle inspirait , elle fut aussi à l'aise dans cet atelier, et devant un inconnu, que si elle eût été au milieu de la rue, et ne comprenait pas qu'on pût songer à autre chose , en ce moment , qu'au pauvre petit mendiant qui gissait à moitié mort devant elle; elle ne s'aperçut pas que, depuis quelques instans , le jeune homme qui l'avait recueilli n'y pensait plus du tout.

~ Enfin , dit-elle , il me semble qu'il est assez revenu à lui , maintenant , pour qu'on puisse essayer de lui faire prendre un peu plus de nourriture.

Elle ne reçut aucune réponse.

— Qu'en pensez - vous, monsieur? ditelle à M. Bertrand.

— Plaît-il, madame, dit le jeune homme qui n'avait pas écouté un mot.

— Je dis qu'il est urgent de faire prendre quelque nourriture à cet enfant.

— Oh ! assurément , dit Olivier comme revenant d'un rêve. Mais ma maison n'est pas trop bien montée, ajouta-t-il en riant, et je n'ai pas grand'chose à lui offrir.

— Si madame la marquise n'était pas si méchante, dit tout bas la femme-de-chambre à Clary, je demanderais bien, chez nous, quelque chose pour lui mais

— Oh! c'est inutile, dit Clar^' , qui crut parler très bas, et dont Olivier ne perdait aucun mot, c'est inutile!

— Si vous voulez , dit M. Bertrand à Clary, si vous voulez , mademoiselle , rester

ici jus({u'à ce que je revienne, j'irai lui chercher moi-même ce qui peut lui être nécessaire.

Clary accepta avec empressement de garder le pauvre petit, et Olivier sortit aussitôt.

Il revint au bout d'un quart d'heure, et un homme, qui le suivait , apporta de chez un restaurateur un fort bon petit déjeuner, que le petit Jean avala avec un plaisir ([u'on devine facilement.

Puis, quand il eut déjeûné, il Ht une de ces réflexions qui viennent quehjuefois aux malheureux çt qui font fendre le cœur.

— SS- II pleura tout-à-coup en voyant les assiettes vides qu'on emportait.

— Qu'avez-vous?lui ditClary. Pourquoi pleurez-vous?

— Hélas! reprit-il, je pleure, parce que je pense comment je ferai demain quand j'aurai faim comme aujourd'hui.

— Tenez , dit Glary en pleurant aussi et en détachant la chaîne d'or qui tenait sa montre, tenez, prenez cela, voilà qui vous fera passer un liiver tranquille , au moins demain et les jours suivans, vous ne mourrez pas de faim.

tait.

Le petit garçon , aussi ignorant du don qu'il recevait, que peu reconnaissant de recevoir un bijou auquel il n'attachait pas plus de prix qu'à une pièce de dix sous , prit la chaîne sans rien dire , et demeura toujours triste.

— Que faites-vous? mademoiselle, dit Olivier à Clar}^, est-ce donc la première fois que vous clés témoin de pareilles scènes? Vous savez bien que dans Paris, où tous les rangs, toutes les fortunes , toutes les misères sont réunies , on ne peut pas plus attendre des uns qu'on no peut se charger de soulager entièrement les autres. Avant la fin de la journée, vous rencon-

trerez peut-être un autre petit enfant , ou une mère de famille , ou un vieillard infirme, qui réclameront de vous et la même pitié et les mêmes secours. Gardez votre chaîne, gardez-la; remettez à cet enfant le secours d'argent dont vous pouvez disposer. Je vais y ajouter mon offrande , ditil , en prenant une pièce de cinq francs qui faillit faire retomber en faiblesse le petit Jean, tant elle lui causa de révolution joyeuse. Mais, de grâce, ne donnez pas ainsi ce que vous avez de bijoux, vous pouvez être si souvent trompée.

— Cela m'est égal, dit Clary en détachant la chaîne de sa montre, si en faisant l'au-

mône je suis trompée , que m'importe; la honte n'en est qu'à celui qui trompe, cela ne me regarde pas. Mais, dans cette circonstance, je n'ai pas ceia à craindre heureusement.

Elle jela le bijou sur les genoux de Jean, et se disposa à se retirer , en recommandant au petit garçon de ne pas oublier de se présenter souvent rue Saint-Dominique, n° 14, et de demander la femme-de-chambre, pour qu'elle \înt l'appeler et qu'elle pût 1g secourir selon qu'il serait en son pouvoir.

Olivier reprit encore une fois la chaîne

des mains de Jean , qui se la laissait donner et rejDrendre avec la même indifférence et qui ne songeait qu'à la pièce de cinq francs.

— Mademoiselle, dit-il à Clary, il est impossible que je ne\ous fasse pas sentir que votre générosité est vraiment trop grande ; je suis plus vieux que vous , ajouta-t-ii en prenant un air grave et sérieux , et je vous dois de vous représenter que vous faites une folie en donnant ainsi cette chaîne qui est d'un grand prix , et que vous regretterez d'avoir donné, peut-être.

—Non, non, dit Clary, il faut absolument

-coque vous me laissiez l'aire cette bonne œuvre.

— Mais , donnez-lui un peu d'argent , vous y gagnerez, et lui sera content.

— Je n'en ai pas , dit-elle en devenant rouge comme une cerise.

— Mais, en rentrant dans votre famille !

Clary ne répondit rien. Ses yeux inquiets, et qui poursuivaient la chaîne revenue aux mains d'Olivier, et qu'elle voulait encore remettre dans celle de Jean, prouvaient assez que demain , comme aujourd'hui, comme hier, elle ne serait pas libre de faire le bien ainsi qu'elle le désirait.

— Je veux , dit-elle avec douceur , mais pourtant avec beaucoup de fermeté, je veux qu'il prenne cette chaîne d'or ; il la vendra , il en aura peut-être beaucoup d'argent.

Le petit garçon leva les yeux à ces derniers mots.

Et alors je serai tranquille sur son compte. Sans cela, j'y songerais continuellement; et comme je ne serais pas libre de recommencer à lui donner des secours , je veux au moins qu'il en profite lorsque cela m'est heureusement permis.

— Ange! pensa le jeune homme en l'entendant parler ainsi.

— Hé bien,dit-i!en voyant sa résolution, hé bien, au moins, laisscz-Ia moi; car s il va la vendre lui-même, vous jugez qu'il sera regardé comme un voleur , et qu'au lieu de le servir, vous pourriez lui nuire. Je suis pauvre aussi, je vis de mon travail, et ma seule richesse consiste dans une célébrité qui commence, et qui jusqu'ici ne fait qu'enfler mon orgueil sans grossir encore ma bourse; autrement je vous donnerais moi-même le prix de votre chaîne, et je serais trop heureux de vous la conserver ; mais je ne le puis. Ainsi, dès que vous l'exigez absolument, je vais la vendre pour cet enfant, et il vous devra une éternelle reconnaissance.

— -Kélas! dit G!ary,en réfléchissant un in-

slant , quand je pense qu'après avoir \u cette scène triste et douloureuse , j'irai ce soir au bal , je ne puis croire que j'en aurai le courage. En disant cela , elle prit ses gants et son manteau , et fit signe à sa femme-de-chambre de sortir avec elle.

— Et où allez-vous au bal ce soir? ditil, en la reconduisant jusqu'à la porte cochère.

— Chez le ministre de l'intérieur, dit Clary tout simplement.

Olivier fit un mouvement de joie et de surprise , il allait dire j'y serai , mais il n'osa répondre , et, saluant Clary avec respect, il la quitta; et la laissant regagner sa

maison , il partit promptement chez le premier bijoutier vendre la chaîne d'or et en apporter le prix au pauvre Jean , qui fier, heureux, 'consolé, reprit le chemin de sa mansarde, riche à ses yeux plus que M. Rotschild ne l'est aux siens.

Il resta encore long-temps chez Olivier, car ses petites jambes ne pouvaient le soutenir tant il avait été éprouvé par cette crise violente. Enfin, il quitta fartiste qui venait de lui procurer tant de bonheur, en le remerciant de sa pitié et de toute sa sollicitude.

Oh ! pensait Jean , en marchant dans les rues et en voyant la pluie et le verglas , je suis sûr qu'avec le mauvais temps qu'il fait je n'aurais pas gagné deux sous jusqu'au

soir. Reposez - vous , mes marionnettes,

quand il fera beau nous reviendrons en

campagne. Mais sa mère! sa pauvre mèr

qui était si pauvre! il pensait à elle depuis

qu'il était riche! Enfant de la Savoie, il

était venu le sac sur le dos; et, malgré le

peu qu'il emportait, il avait pris encore

toute la richesse du logis et de la pauvre

veuve; de celte mère qui, comme toutes

les mères, avait pensé à son fils au lieu de

penser à elle.

— Oh! s'écria-t-i!, en sautant comme la

laitière avec son pot au lait , vous allez être

heureuse , car je veux vous envoyer de cet

argent , et vous en envoyer beaucoup.

Dans la journée , au bureau de poste de II. 5

la rue de Beaune , vers les trois heures de l'après-midi, on vit arriver un pauvre petit enfant, portant sur le dos des marionnettes, et dont l'aspect misérable contrastait beaucoup avec ce qu'il venait dire.

Il demandait comment il pourrait envoyer cent francs à sa mère, sa mère s'appelait

Catherine, elle demeurait à en

Auvergne, et il voulait lui envoyer cet argent tout de suite.

On lui en procura les moyens; mais comme il quittait le bureau , content d'avoir fait son petit cadeau , le cœur gros de bonheur (car il gonfle de joie comme de douleur ) , les employés du bureau dirent en le voyant s'éloigner :

— Voyez ces petits coquins-là , on les croit pauvres, encore, et nous les plaignons, tandis qu'ils sont plus riches que nous !

Celui qui disaitcela avait été pauvre aussi, mais il n'avait jamais songé à envoyer à sa mère infirme le moindre produit de son travail.

Voilà pourquoi il jugeait si mal notre pauvre petit enfant.

Oh! pauvres! comment ne pas vous respecter! A l'égard de l'humanité, vous êtes malheureux! à l'égard de Dieu, vous êtes ses frères. Le pauvre est presque une seconde eucharistie, quelque chose de moins que l'ange, mais quelque chose de plus que les autres hommes!...

Clary, en rentrant chez elle, fit part à sa sœur de tout ce qui v enai de se passer. La pauvre jeune fille ne pouvait s'égayer de rien , tant la pensée de la souffrance et de

l'état du pauvre enfant la troublait fortement.

— Je te le recommande , dîsait-eîle à Hélène^ toi qui es plus libre de faire ce que tu veux. Tâche qu'on lui donne quelque chose chaque fois qu'il se présentera.

— Hélas! ma bonne amie, répondit Hélène, autrefois j'aurais dit que je pouvais beaucoup pour lui, mais tu sais aussi que maintenant je n'ai aucun pouvoir dans la maison , pas môme celui d'y faire le bien.

— Espérons , dit Clary , que notre père ne sera pas toujours ainsi, cl qu'il ouvrira les yeux sur tout ce qu'il ne voit pas encore.

— Je me chargerai de le faire , dit Hélène avec vivacité , si personne n'en a le courage.

— Oh ! crois-moi , Hélène , ne le fais pas; il ne nous appartient pas de juger ceux que nous devons respecter.

— Tu as raison, je ne jugerai pas. Je raconterai, voilà tout.

— Crois-tu que ce ne sera pas la même chose ?

— Ah ! c'est possible ; mais au moins , alors, cela ne me regardera plus. Dis-moi un peu , comment veux-tu que je voie la ruine de mon père et la nôtre s'opérer

ainsi sans rien dire? Ce serait coupable. L'ordre et l'économie sont des devoirs aussi ; et , quand avec tous les autres , on manque encore à ceux-là , c'en est trop aussi. Je ne donne pas deux ans à mon père pour être réduit à la mendicité, au train où vont les choses. Elle le porte déjà à vendre ses propriétés. Tu verras comme elle trouvera le moyen d'employer, chez un bijoutier et chez Palmyre, le produit de ces terres.

Hélène avait à peine achevé ces mots, qu'en se retournant elle vit son père derrière elle. La porte de la chambre où elles étaient toutes deux était restée ouverte par mégarde, et comme il passait, ayant en»

tendu le nom de Blanche , il prêta l'oreille et écoutait depuis le commencement de la conversation.

Hélène fut tellement interdite de voir M. de Reuilly si près d'elle, qu'elle ne put lui dire une seule parole.

— Ma fdle , dit le marquis de Reuilly avec calme et sans aigreur , continuez de parler à votre sœur.

Hélène garda le silence.

— Continuez , reprit-il en lui serrant la main, votre père en profilera. C'est la Providence qui a permis que j'entendisse tout cela. Mais il y a dans vos paroles trop de vague pour moi. Expliquez-vous, ma fille,

je vous l'ordonne^ et surtout je veux que vous disiez tout ce que vous savez.

Clary , trouvant plus convenable de se retirer en ce moment, quitta aussitôt la chambre, et Hélène resta seule avec son père.

— Hé! bien, mon père, dit-elle, quand ils furent assis tous deux, j'oserai donc vous ouvrir les yeux sur le désordre effrayant qui règne depuis six mois dans votre maison. Ma belle-mère a acheté dernièrement pour deux cent mille francs de diamans chez Fossin ; vous ne remarquez pas les deux cachemires de mille écus pièce qu elle vous a dit n'avoir coûté que

cinq cents francs, et le reste de la toilette, qui est probablement sur le même diapason. Voilà, mon père, ce que je sais, ce qui est \u de tout le monde, dans la maison, et que personne n'ose vous apprendre. Pour m'assurer de la vérité, j'ai prié notre ancienne gouvernante, la dernière fois qu'elle vint nous voir, de demander au bijoutier si cela était vrai. Malheureusement, cela n'était que trop vrai.

— MaîS;, dit M. de Reuiily, comment a-t-elle pu trouver cet argent. Je ne lui ai assurément pas donné une telle somme.

— C'est possible, dit Hélène avec amertume; mais vous savez comment les héri-

tiers trouvent d'avance l'argent qui leur est promis.

M. de Reuilly devint paie et tremblant.

— Ah! c'est-à-dire qu'elle a compté sur ma mort! dit-il avec colère, et il laissa tomber sa tète dans ses mains sans ajouter rien de plus.

Hélène était contente de cette émotion.

Elle espéra que son père aurait le courage de remédier à tant de maux, qui étaient près de les frapper.

— Ma fille , reprit-il eniin , c'est vous que je charge du soin de diriger ma maison, je vous remets entre les mains toutes choses : gouvernez-les comme vous avez

fait par le passé. J'exige que vous ne rendiez compte qu'à moi de tout ce que \ous com mandez pour l'ordonnance de la maison.

— Je ne puis absolument vous obéir en cela, mon père.

— Et pourquoi ?

— Pourquoi ! parce que vous-même, dans le premier moment de tranquillité que vous allez avoir, vous sentirez que je ne le dois pas. Il ne m'appartient pas d'employer mon pouvoir sur l'esprit d'un père qui m'aime, pour ôter à sa femme la place qu'elle doit avoir aux yeux du monde et dans l'intérieur de sa famille. J'ai dii vous avertir des fautes qu'elle commettait,

je le crois. Elle n'est pas ma mère. Je ne lui dois du respect que par rapport à vous; aussi, c'est à vous seul que j'ai dû parler de ses torts. Mais dès que j'ai parlé, je n'ai même plus pour l'avenir à m'occuper de rien savoir ni de rien examiner. Cela vous regarde aujourd'hui, mon père; cela ne me regarde plus.

Monsieur de Reuilly sentit la justesse du raisonnement de sa fdle.

— Tu as raison , lui dit-il en l'embrassant, tu as raison , Hélène; c'est à moi qu'il appartient de la surveiller et de la juger. Mais aurais-je le courage de le faire. Je ne le crois plus ! je te l'avoue, je n'ai

plus le caractère que j'avais autrefois. Je suis dominé par elle, je sens qu'elle ne m'aime pas, qu'elle aime ma fortune et se raille de moi. Je suis indigné. Je n'en suis pas moins esclave et malheureux. Si tu savais , dit-il en prenant la main de sa fille dans les siennes , si tu savais comme je suis malheureux depuis ce mariage!

— Je l'ai deviné , mon père.

— Console-moi de tous mes malheurs , ange, sois bonne pour moi, aime-moi , toi , cher enfant , qui fut toujours ce que j'aimai le plus au monde.

Hélène se jeta dans les bras de son père. Le changement affreux qui se voyait sur

son visage depuis quelque temps avait creusé sur son front des rides nouvelles. Cet homme, autrefois si rude contre les émotions de la vie , était abattu , morne , triste , et ses peines se laissaient deviner dans ses yeux jadis si vifs et si animés.

Hélène ne put s'empêcher de pleurer en voyant ce changement si prompt et si horrible.

— Je vous serai dévouée comme à un père qui fut toujours bon et indulgent pour moi , croyez-le, mais je vous en supplie, ayez la force de résister à toutes les folles dépenses où Blanche veut vous en-

81 — traîner. Songez , mon père , que c'est toujours pour elle, jamais pour aucun autre! Cette pensée-là fait juger son cœur.

— Je la connais bien , maintenant , dit M. de Reuiily en essuyant furtivement les larmes qui coulaient de ses yeux. Je la connais; mais elle sait l'empire qu'elle a sur moi et elle en profitera.

Il pleura en disant ces dernières paroles,

honteux d'avoir dévoilé à sa fille les soucis

et les souffrances de son cœur. II s'enferma

pendant une heure dans son appartement.

Au bout de ce temps-là, Blanche, qui ne

pouvait deviner la cause de cette retraite

spontanée, alla frapper à la porte et ne lî. 6

reçut aucune réponse. Tout ce qu'elle sa- \ait, c'est qu'il venait de causer long-temps avec lîélène , et cela l'inquiétait sans pouvoir expliquer cette crainte.

Elle frappa encore ; elle frappa deux fois trois fois; pas de réponse. Enfin elle enlendit la voix forte et dure de M. de Reuilly qui demanda : Qui est là? avec un ton à faire sauver toute autre personne moins aguerrie que Blanche.

— C'est moi , dit-elle avec cette petite voix flûtée qu'elle savait prendre au besoin. C'est moi, Charles, ouvrez.

— Laissez-moi tranquille, dit le marquis de Reuilly avec humeur.

— Comment? dit Blanche sans paraître avoir entendu.

— Je vous dis de me laisser tranquille. J'ai affaire et ne veux voir personne.

Madame de Reuilly ne répondit rien, et descendit avec colère; elle se rendit au salon où sa mère était restée seule depuis le déjeuner.

Comme, lorsqu'elle avait de l'humeur et qu'elle était en colère, ce ({ui arrivait également tous les jours, sa pauvre mère était celle qui recevait le plus fréquemment l'orage, parce qu'elle le supportait avec plus de patience, elle s'en prit à elle de ce qui \enait de lui arriver. Elle la contrariait sur

tout -, elle lui reprochait avec aigreur et son silence et ses paroles. Elle parla pendant une heure toute seule sans écouter ni demande ni réponse. Enfin , fatiguée de ce têie-à-tête, ennuyée et surtout honteuse d'elle-même, elle éclata en pleurs et en sanglots , et quitta brusquement le salon pour s'enfermer chez elle.

Lorsque la cloche du dîner sonna pour appeler et réunir la famille de Reuilly , on vit sur tous les \isages une émotion très grande. Blanche même avait pleuré, et elle faisait juger des événemens de la journée.

Un silence profond régnait de toutes parts, personne n'osait prendre la conversation. Hélène était la seule qui osât parler un peu, madame de Sérié faisait les réponses obligées; elle ne comprenait rien à tout cela , et plus étonnée que les deux sœurs , qui comprenaient bien la cause de celte froideur générale, elle jetait de temps en temps des regards doux et incîuiets sur sa fuie, objet de la continuelle sollicitude de son cœur de mère, elle ne recevait pour toute solution qu'un regard méchant et colère , humide d'irritation plus que de cliagrins. C'est que monsieur de Reuilly avait , pour la première fois depuis son mariage, montré du caractère et de la résolution. 11

était redevenu lui-même, et Dieu sait combien il était dur et opiniâtre, quand il ne trouvait pas plus facile, de ne l'être pas, ainsi qu'il faisait depuis six mois. Il avait répété à sa femme tout ce qu'il avait appris, elle n'avait osé rien avouer , ni rien nier ; elle avait gardé le silence, mais elle se promettait bien de se venger sur Hélène, et sur Clary qu'elle supposait avoir découvert sa conduite. Elle plia pour dominer mieux après. Puis, descendant pour dîner, elle prit un ton froid et fâché, qui finit tellement par ennuyer M. de Reuilly, qu'il eût préféré donner un collier de perles de plus et la voir de meilleure humeur. De deux chagrins , on choisit toujours le plus éloi-

gné, comme s'il ne devait pas arriver, comme si le temps qui va si vite, qui a les ailes si promptes , n'amenait pas tous les maux toujours trop tôt.

Donc, l'humeur de sa femme fit plus sur le marquis de Reuilly , que son argent perdu. Après dîner , il s'empressa de lui demander pourquoi on ne s'apprêtait pas pour le bal du ministre de l'intérieur, où Blanche et ses filles devaient aller?

— Je n'irai pas, dit Bianche avechumeur. Je suis malade.

— Et toi, Hélène, dit son père, ne veux-tu pas y aller ?

— Pardon nez -moi, mon père, je ne demande pas mieux.

— Alors ^ dit-il à Blanche, décidez-vous, ma bonne amie. Yenez donc au bal avec nous.

— Ma roT)e coûterait trop cher, dit-elle avec aigreur.

— Qui pense à vous faire des reproches, bon Dieu? dit-il.

— Ah ! cela est vrai, au fait. Personne ne pense à me faire des reproches, je me trompais.

~ Vous me feriez beaucoup de peine ,

si vous ne veniez pas , dit-il tout bas à sa femme.

— J'irai, puisque vous le souhaitez, mais je reviendrai de bonne heure.

-- Soit, dit M. de Reuilly , déjà tout satisfait d'être ainsi redevenu souple et pliant comme un enfant.

Blanche, qui connaissait l'îrrascibilité de son caractère , comprit en un instant le pouvoir qu'elle avait sur lui. Cela la consola promptement des reproches qu'elle avait reçus le matin.

Elle monta donc chez elle pour ordonner sa toilette , et les deux sœurs se rendi-

— 9i — rent également chez elles pour faire la leur.

C'était la première fois que les deux jeunes filles assistaient à une si grande fête. Pour la première fois , en présence l'une de l'autre , Blanche et Clary allaient être jugées sans partialité , sans mensonge. Le monde était là pour approuver et pour blâmer, pour élever et pour détruire.

Le monde allait donc prononcer! Ce n'était pas pour Clary qu'il allait être redoutable. Eût-elle môme été moins jolie que Blanche, son jugement lui était indifférent. Elle avait établi son bonheur et les trésors

de son ame sur une plus pure richesse que l'approbation du monde. Elle savait, ou plutôt elle avait deviné qu'il n'avait rien de solide, et que même ses plus grands amis, ceux qui lui sont le plus dévoués, n'en sont pas moins abusés et trahis par lui. Elle ne comptait donc pas sur lui, et ses louanges, comme ses dédains , étaient à ses yeux du même prix.

Mais Blanche ne pensait pas ainsi ; Blanche avait mis là toute sa vie. Elle devait nécessairement souffrir beaucoup ce jour-là, si ses succès n'effaçaient ceux de Clary, si elle ne devait pas réussir plus qu'elle , si enfin tous les regards, dirigés sur la place qu'elles oc-

cupaient , étaient pour l'une et non pour l'autre.

Mais le monde a cela de cruel, qu'il arrive le plus souvent que celles qui le recherchent le plus sont celles qu'il accepte le moins. H y a dans la vraie simplicité un charme qu'on ne peut nier. Le monde est plus juste qu'on ne croit. Il ne faut pas le dire injuste, on se tromperait.

Il apprécie avec une lucidité extraordinaire le mérite de chacun de ses serviteurs. Ce n'est pas parce qu'il les méconnaît qu'il les laisse, c'est parce qu'il les oublie.

Le monde ayant donc à juger entre ma-

— 9-i — dame de Reuilly et sa belle-fille, n'hésita pas dans son choix. 11 se prononça si vite, qu'à peine Blanche avait-elle eu le temps de désirer ses hommages, qu'elle avait déjà compris qu'elle ne les aurait pas!

Madame de Reuilly, étincelante de diamans et de fleurs, avait mis dans sa toilette tant de mauvais goût et de richesse exagérée, qu'elle aurait déplu à toutes les personnes de bon goût, quand même elle eût été aussi jolie que celle qu'elle voulait effacer.

Clary avait au contraire une élégance achevée. En robe de toile ou en robe de ve-

lours, elle avait également une distinction rare. C'est l'agrément qui prévaut toujours sur tous les autres. Ce jour-là elle avait une robe de gaze rose très pâle sur un dessous de satin de même couleur. Aucune fleur, aucune garniture, et ses cheveux blonds relevés en nattes, à la manière des statues grecques, étaient rattachés par une grande aiguille d'écaillé brune, et le bout frisé tombait sur un cou blanc comme celui d'un cygne.

Son succès fut si complet, qu'Hélène avoua même en avoir moins espéré. C'était tout dire.

A peine eut-elle dansé une contredanse,

qu'elle \it arriver une foule de jeunes gens à la mode qui la suppliaient de les mettre sur les rangs, qui se faisaient inscrire sur ses tablettes d'ivoire, et revenaient à chaque coup d'archet lui rappeler qu'elle devait danser avec eux la dixième, la douzième, etc.

Blanche ne pouvait se résoudre à quitter le bal, tant il lui semblait impossible qu'on ne rendît pas justice à ses attraits, et tant elle supposait que le succès de Clary finirait bientôt.

Quant à Clary, elle était si simple, elle recevait ces hommages avec tant d'indiffé-

rence qu'elle ne comprenait rien à cet empressement général, sinon qu'on était ainsi pour tout le monde.

Au commencement de la soirée, elle vit arriver à elle un jeune homme qui lui demanda avec instance de lui accorder une contredanse. Elle le reconnut à l'instant pour Olivier Bertrand, qu'elle avait vu le matin. Elle accepta avec plaisir. Au milieu de tous ces étrangers, c'était presque pour elle un ami.

Dès qu'ils eurent pris place à une contredanse, Olivier dit à Clary :

— Ai -je l'honneur d'être reconnu de vous, mademoiselle?

~ Oui, certainement, lui dit-elle avec une grâce charmante. Et notre pauvre petit protégé, comment i'avez-vous quitté? étaitil tout-à-fait bien?

— Je l'ai quitté chargé de vos bienfaits, dit Olivier, en voyant les joues de Clary devenir écarlates. Je lui ai remis l'argent que vous lui aviez destiné par le prix de votre chaîne. Oh! j'ai regretté que vous ne vissiez pas la joie de ce pauvre enfant! J'ai cru réellement qu'il ne la supporterait pas. Je lui ai dit de revenir demain , afin que

nous fussions instruits de la manière dont il emploierait son argent.

— Ah ! c'est fort prudent , dit Clary. Voyez donc, je n'aurais pas pensé à cela, et cependant , il est vrai , il peut en faire un mauvais usage.

— Sans doute; c'est ce que je veux éviter.

En ce moment Clary ne put répondre , parce que la contredanse était finie, et la cohue si grande , qu'elle eut même bien de la peine à traverser la foule pour retourner à sa place. Olivier la salua quand elle

y fut arrivée , et osa demander une autre contredanse pour plus tard; elle lui fut promise.

Quelques momens après un ami de M. de Reuilly lui demanda la permission de lui présenter un jeune artiste, de la plus haute espérance , disait-il , et dontTesprit et les excellentes manières lui ouvraientjous les salons de Paris avec empressement.

Monsieur de Reuilly aimait les arts. Il aimait surtout beaucoup en parler; et recevoir chez lui un artiste était une véritable bonne fortune. Il accepta donc avec plaisir. C'était Olivier Bertrand, qui fut

ensuite présenté à Madame de ReuHly et aux deux sœurs. Tandis que Clary dansait^ il s'assit à côté d'Hélène, et lui parla de l'admiration que sa sœur lui avait inspirée le matin, par cette charité, offerte ^i simplement^ donnée de si bon cœur.

— Vraiment , lui disait-il , je n'ai jamais vu une expression plus ang(3lique que celle qu'elle avait en offrant ce cadeau à l'enfant, qui n'y faisait presque pas attention. Elle n'a pas songé à lui faire sentir le prix de son bienfait, et s'en est allée en se fiant à moi pour le lui vendre le plus avantageusement possible , et à l'avenir pour qu'il apprît à l'en remercier.

Olivier remarqua des larmes dans les yeux d'Hélène.

— Continuez, continuez, dit Hélène, en voyant son étonnement , je suis heureuse de vous entendre parler ainsi; vous ne savez pas ce que c'est , peut-être, que d'aimer une sœur! En avez-vous une?

-— Non , malheureusement , répondit Olivier.

— Alors, vous ne pouvez comprendre qu'imparfaitement ce que je sens en moi , quand vous parlez de ma sœur. L'entendre louer, voyez-vous , Monsieur, c'est un bonheur qui ressemble à une souffrance;

car, il oppresse, il fait mal; on sent qu*on a le cœur gros , et on pleure sans pouvoir s'en empêcher. Je ne sais, Monsieur, ce que peut faire de plaisir un éloge personnel que depuis qu'on admire ma sœur. Avant je ne le savais pas.

— Oh ! si , si , je vous crois et je vous admire.

— Il ne faut jamais admirer un sentiment aussi vrai , aussi vaste que celui-là. Pourquoi admirer une chose aussi simple? Il n'y a là ni vertu ni perfection. Ne pas aimer sa sœur serait un crime ; l'aimer ce n'est pas une qualité.

— Je veux bien qu'il en soit ainsi , dit

Olivier en cachant toute l'admiration qu'il éprouvait.

— Si nous avons le plaisir de vous voir quelquefois, vous entendrez si souvent ce langage que vous en serez bientôt fatigué.

— Croyez-vous !

— Mais je le suppose.

— Je ne serai jamais las d'entendre parler de mademoiselle votre sœur, surtout par vous.

— Quand vous la connaîtrez davantage^ et que vous pourrez apprécier par vousmême tout ce qu'elle vaut, vous préférerez

405 — la juger et la louer en vous-même plutôt que d'entendre parler d'elle, même par moi. Elle a un charme qu'on ne peut définir. En parlant d'elle on reste toujours au-dessous de la vérité ; c'est pourquoi il vaut mieux la laisser plaider sa cause toute seule.

— Vous avez été bienheureuse alors, ce soir, mademoiselle, en voyant les succès de votre sœur. J'ai rarement été témoin d'un pareil enthousiasme. Vous ne vous figurez pas ce qu'on dit d'elle dans tous les salons. On parlait tout-à-l'heure de mademoiselle votre sœur au duc de V... avec tant d'admiration, qu'il a quitté sa partie de jeu pour aller la voir danser. Vraiment , je re-

grette que vous ne puissiez entendre tous ces éloges ; vous qui l'aimez tant.

Hélène était un peu maligne de sa nature. Hélène surtout adorait sa sœur; et, paraissant agir involontairement tandis qu'Olivier parlait, elle s'approcha davantage de Blanche, afin que les mots parvinssent plus facilement à son oreille, et, feignant de n'avoir pas tout entendu ; elle le fit recommencer. Celte fois, comme la première, Blanche n'avait que trop bien entendu !

A peine était-il une heure du matin que madame de Reuilly voulut absolument partir, en dépit d'Hélène , qui suppliait son

père de rester encore , feignant de s'amuser, tandis qu'au contraire elle s'ennuyait beaucoup; mais c'était pour sa sœur qu'elle voulait demeurer.

Le pouvoir de Blanche avait beaucoup diminué depuis le matin. Malgré les faibles intervalles de complaisance que le marquis deReuillylui avait accordés en dépit de luimême, il était constant que ce jour-là elle commençait à perdre son empire, et il le lui prouva.

— Nous resterons, ma chère, dit -il à son tour avec humeur. Hélène veut danser encore. Nous pariirons tout-à-l'heure. Et

— 108 -" VOUS, Blanche, si vous demeurez à votre place, si vous ne dansez pas, prenez-vousen à tout cet attirail de fleurs et de bijoux, qu'on n'oserait vraiment essayer de faire remuer sans frémir. Vous devez peser cent quatre-vingts livres au moins avec tous ces panaches et ces oripeaux.

Blanche lança à son mari un regard furieux et se remit à sa place.

Le bal dura fort tard. Hélène, prétendant toujours s'amuser beaucoup, fit rester son père jusqu'à la fin; et il était presque jour lorsque toute la famille rentra chez elle.

Mais Blanche remportait du souvenir de cette fête un profond désir de vengeance au fond du cœur.

Vlï.

Le plus grand service que le Christianisme soit venu rendre aux hommes, c'est de leur avoir ordonné de s'aimer. Il fallait un Dieu pour saisir la vérité de cette

maxime si naturelle cependant , et néanmoins que personne, jusqu'à la venue du Christ, n'avait encore prêchée à la terre. On avait vu beaucoup de philosophes ; ils avaient plus ou moins débité, de belles et sages lois; mais qui avait parlé ainsi? qui avait dit : Aimez-vous? Personne. Dieu qui mourait en croix pour le salut du genre humain devait seul lui apprendre ce que c'était que l'amour.

Et cependant, comment la raison n'a-t-elle pu , à elle seule , instruire le cœur à cet égard? La haine ne détruit-elle pas tous les bonheurs en gâtant les âmes? Qu'est-ce que haïrj si ce n'est déjà être un démon ? Les

— il3 —

démons ne commettent plus d'autre mal, ne sont plus soumis à d'autres malheurs , sinon de haïr et d'être haïs ! La paix entre tons, voilà le bien, le seul bien qui donne tous les autres. Riches, il vous faut l'union entre vous pour jouir de vos richesses; grands du monde, lesfaveurs vous fatiguent, il faut, pour les avoir, combattre et s'aigrir ; pauvres, qui vous fait supporter la pauvreté, si ce n'est l'union qui règne dans votre mansarde solitaire; si ce n'est l'amour de vosenfnns, d'un père, d'une épouse, d'une famille; si ce n'est surtout celui que vous leur portez ?

Depuis le jour où Clary, entrant dans le 11. 8

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