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monde, avait eu tant de triomphes et où Blanche en avait eu si peu, la jeune fille avait vu se ranimer avec une nouvelle force la haine de sa belle-mère contre elle. Son père lui-même semblait avoir oublié tous les sentimens de la nature, et, influencé par sa femme qui ne cessait de l'indisposer contre Clary, il était devenu d'une telle dureté et d'une telle sévérité , que la pauvre enfant n'y pouvait plus tenir.
— Je partirai , disait - elle un jour à sa sœur, je partirai d'ici, je demanderai à mon père la permission de me mettre dans quelque famille honorable, comme demoiselle de
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compagnie. Je ue puis supporter d'être ainsi la cause de ia désunion qui règne dans notre intérieur.
— Oh non ! s'écria Hélène , non , ma sœur, tu ne quitteras pas la maiso te vit naître, naître si près de mon berceau ; non, tu n'iras pas dans une famille étrangère traîner ta jeunesse désolée et flétrie. Tu resteras près de moi. Je te console au moins. Qui penserait à toi, là, où tu veux aller vivre? Qui pleurerait quand tu pleureras? Quite plaindrait surtoulquand Insérais triste et isolée? Clary, no nous quittons pas ; n'anticipons pas sur la mort qui doit un jour nous séparer, At-
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tendons qu'elle nous brise , et n'ayons pas la honte d'avoir cru possible de vivre en ne vivant pas ensemble.
Hélène se jeta autour de sa sœur et l'embrssa en pleurant.
— Tu as raison, dit Clary ; ce que tu dis , je mêle suis dis bien souvent. Mais comment voir tout ce qui se passe sans songer à y mettre une fin? Je suis sûre que dès que je ne serai plus ici, vous y vivrez tous en paix. Involontairement , tu vois bien que toutes les fois que Blanche et toi vous vous fâchez, c'est à cause de moi. Quand mon père a quelque chose à te reprocher , c'est encore
moi qui en suis cause. Tu le sais bien. Je vais donc m'éloigner , et tâcher au moins par cette absence de n'avoir pas à me reprocher une désunion qui me fait un mal affreux.
— C'est toi, ma bien-aimée, dit Hélène avec force, toi, dis-tu, qui causes tout le mal? Oh! ne dis pas cela, cela n'est pas \rai. Est-ce toi qui a mis au cœur de cette femme jalouse et méchante tous les défauts qui s'y trouvent? Ange martyre, qui supportes tout sans te plaindre, si je ne prenais la parole pour te défendre, si je n'élevais quelquefois la voix contre l'injustice dont tu es la victime, tu supporte-
rais tout en silence, et tu subirais ton malheur avec la résignation que je te connais. Non, non, il n'en sera pas ainsi. Ton devoir, à toi, est d'agir comme tu le fais, cela est vrai; mais le mien est de te protéger, de te soutenir de tous mes efforts. Sœurs, nous nous devons rauluellcment appui au sein de la famille. Celle de nous qui est la plus chérie doit èfre la plus active pour le bonheur de l'autre. Je suis iout pour toi. Mon rôle est trop beau pour nue je le défisse, et tu ne parviendras jamais à me faire croire que j'ai une auîre conduite à tenir. Je sais bien que celle que mon cœur me dicte est celle que mon devoir m'impose également, et je ne faiblirai pas.
— Mais au moins, dit Clary, au moins promets - moi d'accepter le mariage que mon père t'a proposé; promets-moi de ne plus faire de difficultés, et d'écouter la raison, le bon sens, je dirais même, si j'osais pénétrer dans ton cœur, que tu ne m'ouvres pas en ce moment , d'écouter ton penchant, qui, je le sens, te porte à
croire que M/de V est digne d'être
aimé de toi.
— Qui t'a dit cela? reprit Hélène étonnée.
— Personne ne me l'a dit, mais je l'ai deviné.
Hélène devint rouge el lîc répondit rien.
— Tu n'as pas voulu me l'apprendre, reprit Clary en prenant la main de sa sœur dans les siennes; depuis dix mois tu as un secret pour moi, Hélène.
— Hé bien, oui, dit-e!!e avec franchise; oui , j'ai cru remarquer dans ce jeune homme, dès qu'il m'a été connu, une foule de qualités qui me l'ont rendu cher. Je l'ai surtout aimé, en songeant que mon père me l'avait destiné depuis long-temps, et j'ai été heureuse de lui plaire aussi. Mais, voislu, je n'aime personne comme loi au mon-
de. Tous les événemens de ma vie seront toujours subordonnés à loi. Ainsi, quelque affection que je ressente dans mon cœur, je la nierais si elle devait être cause de quelque nouveau chagrin pour toi.
— Mais quel chagrin veux-tu que ton mariage puisse me donner? Nous nous verrions tous les jours; ton mari ne demanderait pas, Je l'espère, que nous ne fussions pas toujours unies comme aujourd'hui.
— Oui, c'est cela, dit Hélène, dont les yeux se remplissaient de larmes à mesure qu'elle parlait; c'est cela, je te laisserais seule ici,
abandonnée à la tyrannie d'une femme comme celle qui le hait ; je partirais pour aller chercher du bonheur, pour entrer dans le chaos du monde où mon mariage me placerait naturellement; je partirais sans songer à la position dans laquelle je te laisserais. Ta serais seule ici, sans consolation, sans appui. Au moins je t'en sers, moi! Devant moi on n'ose encore trop parler et t'accabler. Mais seule, mais sans une amie pour t' épargner des scènes continuelles, sans un être qui, à ton approche, sache sourire, que tes vertus sachent attacher! jamais, Clary, jamais. Je ne me marierai jamais que lorsque tu seras mariée. Mon existence ne sera assurée qu'après la tienne. C'est un parti
irrévocable, n'en parlons plus. D'ailleurs ce mariage est entièrement rompu maintenant.
Je t'avais caché mon aiïection pour Arthur de Y , je ne pouvais t'en parler,
car tu y aurais vu un sacrifice et une peine , et tu te tromperais. Rien n'est sacrifice cle ce que je fais pour loi, et me marier et te laisser seule dans cette maison, me serait insupportable.
— Ainsi donc, reprit Clary, voilà ma destinée! j'étais non-seulement née pour être malheureuse, mais je devais faire ton malheur aussi à loi que j'aime bien plus que moi-même, et qui m'es cent fois plus
chère. Hélène, si tu veux me donner le repos et la tranquillité que, je le sens, ton aveu vient de détruire; si tu veux que je ne sois pas tout-à-fait désespérée, reprends la promesse que tu viens de faire. Épouse Arthur, ne t'inquiète pas de moi, je serai toujours heureuse quand tu le seras. Mon bonheur ou le tien, c'est toujours la même chose; l'un m'est encore bien plus précieux que l'autre. Mon amie^ décide-toi à ce mariage, et ne me laisse pas sous l'horrible pensée d'avoir pu être involontairement la cause d'un sacrifice et d'une peine pour toi.
Hélène regarda sa sœur avec calme, et lui dit :
— Clary, ne parlons jamais de cela , je te prie , accepte le sacrifice involontaire que j'ai à l'offrir avec autant de joie que je te l'offre, et n'en parlons plus.
En disant cela, Hélène embrassa sa sœur et descendit au salon sans vouloir rien écouter davantage.
^llï.
Présenté depuis le jour du bal à M. de Reuilly et à sa famille, Olivier Bertrand \enait presque tous les jours passer une ou deux heures avec eux. Son esprit était
doux, son caractère facile, il paraissait ne pas voir les exigences et les tracasseries du marquisdeReuilîy, et comme celui-ci aimait beaucoup à parler des arts et n'y entendait rien du tout, il avait pris Olivier dans une sorte d'amitié, attendu que l'artiste disait toujours comme lui, d'abord parce que de se contraindre lui était égal, et parce qu'avant tout il s'occupait de tout autre chose que du marquis de Reuilly dans le salon.
La conversation des personnes distraites, quand on ne s'aperçoit pas de leurs distractions, est la plus agréable chose du monde. Ces gens-là ont un oui et un ncn certainement qui apaisent et chassent toutes les dis-
eussions possil)les. Généralement nous aimons beaucoup les personnes avec lesquelles nous causons, lorsqu'elles pensent comme nous. Il y a un indicible bonheur clans rappro5)ation que le jugement des autres nous donne. On n'examine pas si l'esprit d'autrui est assez supérieur pour que son assentiment puisse nous enorgueillir. L'approbation des sots nous est encore agréabîe; il semble qu'au moment où ils disent comme nous, ils aient cessé de l'être.
Comme M. de Reuiîly pensait ainsi , il attira Olivier chez lui îe plus possible. Voyant II. 9
la plupart de ses connaissances se retirer peu à peu par l'irascibilité de son caractère, il prit un goût particulier à causer avec celui qui ne paraissait pas s'en apercevoir, qui arrivait toujours content et satisfait , et qui ne semblait se trouver bien que dans sa conversation.
11 n'eut pas la prudence de craindre ce qu'une assiduité auprès de deux jeunes fdles charmantes pouvait amener pour l'avenir; il savait cependant qu'Olivier était pauvre, qu'il n'avait pour fortune que son travail, et de plus qu'il était l'homme du monde le plus désordonné et le moins capable de se créer un avenir.
Olivier, en effet, était le type artiste le mieux conditionné. Il \ivait au jour le jour, sans songer au lendemain. Il avait vingtcinq ans, disait-il, et il avait bien le loisir de songer à l'avenir. La vie , pour lui , consistait dans l'oubli du jour passé et dans l'indifférence pour celui du lendemain. Et ce système jusqu'ici lui avait réussi, sinon à être beureux, du moins à l'empêcher d'être malheureux. C'était tout ce qu'il souhaitait.
L'arrivée de ce jeune homme dans l'intérieur de la famille fut, pour les deux sœurs, un événement agréable et môme une ressource. Il rompait la monotonie de
cet intérieur; il empêchait surtout l'aigreur de M. et de madame de Reuilly de se montrer autant. 11 semblait que la paix était venue avec lui. Hélène qui s'en aperçut la première, car cette paix regardait sa sœur et lui devenait bien plus chère que la sienne, Hélène prit une affection sincère pour ce jeune homme qui , sans le savoir, avait apporté à Clary une amélioration momentanée, mais dont on jouissait amplement.
Le soir, après dîner, dès qu'il était là , au lieu d'une querelle ou d'un reproche injuste qu'il eût fait à sa fille, le marquis de Reuilly se mettait sur un canapé, et, entraînant Olivier auprès de lui, commençait
une conversation interminable, dans laquelle, comme nous l'avons dit, on ne se contredisait jamais. Olivier, il est vrai , tâchait bien, au bout de deux heures, de se glisser un peu près de la table à ouvrage où les jeunes personnes travaillaient; mais c'était si difficile, qu'à moins que M. de Reuilly , étant en bonne humeur, n'eût proposé une partie de piquet à quelques yieu\patiens qui se dévouaient depuis vingt ans à cet acte de générosité à son égards Olivier ne pouvait guère se débarrasser de son importune bienveillance, et demeurai t attaché à la chaise comme le chien de La Fontaine.
Cependant ses seuls instans de bonheur
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étaient ceux qu'il passait rapidement à cette table, où Clary et Hélène, assises toutes deux, travaillaient à quelque ouvrage , dont le but était toujours utile et le plus souvent charitable. Elles étaient fort adroites à tous les ouvrages à l'aiguille. Elles avaient compris qu'une jeune fiUe destinée à commander dans une maison , à ordonner à des domestiques, et à instruire plus lard une jeune famille, devait s'appliquer de bonne heure à savoir en même temps ce qu'elles devaient demander un jour aux autres. L'argent dépensé pour soi-même est toujours, pour un bon cœur, une dépense rcgrellée. Qu'est-ce donc quand il est employé enajustemens et en futilités? Qu'est-ce donc que le
regret qui doit occuper la jeune fille coquette et dépensière, lorsqu'elle réfléchit, après avoir sottement acheté vingt choses inutiles et chères, à ce que l'emploi de son argent eût pu donner de bonheur autour d'elle?
Clary et Hélène avaient mieux compris le bonheur. Elle le trouvaient dans la siraplicitéd'une vie obscure, d'une économie journalière qui leur donnait le moyen de venir au secours de ceux qui souffraient et de les consoler.
Olivier admirait leur travail fervent, leur assiduité , lorsqu'elles avaient commencé
— i36 — une layette pour une pauvre famille ou quelques cadeaux destinés à être offerts pour des loteries de pauvres ; il devinait l'emploi de ces objets , car on ne le disait jamais, Hélène ni Clary n'avaient pas corn pris qu'on parlât de ses bonnes œuvres. Elles mettaient même tant de simplicité à les faire , qu'elles ne pensaient pas qu'on pût les remarquer. Mais monsieur Bertrand ne manquait pas d'en découvrir le mérite quoiqu'il fut caché.
Depuis trois mois qu'il venait tous les jours chez monsieur de Reuilly , une des deux sœurs, avait fait sur lui une impression profonde. Celle qu'il voyait sans cesse ap-
pliquée, sans cesse rebutée, et qui un moment après lui apparaissait comme une ombre d'ange, toujours soumise, douce et calme ; il n'y avait dans cette indifférence ni le sourire dédaigneux de l'insouciance qui paie par le mépris les méchancetés qu'on lui fait, ni la froideur d'un cœur sec qui ne sent pas même son malheur. Mais on voyait que ce calme venait d'une source plus bel!e et plus pure, d'une résignation chrétienne , d'une foi en Dieu, d'une indulgence pour les torts des autres, qui lui faisait envisager ceux qu'on avait envers elle, soit comme des punitions méritées, soit comme des imperfections auxquelles nous sommes tous sujets, soit comme des épreuves que Dieu lui en-
voyait pour la sanctifier et la rendre meilleure.
Son sourire ressemblait à celui du Christ au calvaire; il n'avait ni amertume, ni ressentiment, ni mépris pour la race humaine, il n'était que doux et résigné ; une fois qu'Olivier connût, apprécia sa nature exceptionnelle, elle devint à ses yeux un objet d'admiration et de respect. En effet, il y a quelque chose de si beau et de si séduisant dans la bonté? que n'embellit-elle pas? et n'a-t-elle pas un charme, un attrait que la beauté seule ne donnerait pas?
Comment ne pas chérir ces sortes d'êtres?
comment ne pas les aimer plus que les autres, ceux qui sont toujours soumis, qui ne pensent à eux-mêmes que pour se condamner, aux autres que pour les absoudre; qui vivent doux et bienveiilans , sans cesse lapidés et brisés par les coups de pierres que l'injustice leur envoie et dont ils ne gardent aucune autre pensée, sinon de se juger indignes d'autres choses?
Le Christianisme a donné ce modèle au monde, et depuis Jésus, l'homme a souvent imité ce grand exemple. Pour cela seul, rendons à Dieu d'universelles bénédictions.
Olivier jugea donc bien toutes les rares
qualités de Clary, qui demeuraient ensevelies sous le voile de l'oppression et du silence. Quand il voyait cette jeune fille si belle, si gracieuse, si bonne, dont l'inconcevable patience ne se démentait jamais; quand il la voyait calme et gaie, il se demandait, en regardant ses cheveux d'or, si ce n'était pas un ange envoyé dans cette famille pour la bénir et lui porter bonheur; pour êlre^ comme le Christ, l'ami dévoué sacrifié par l'ami ingrat? 11 lui semblait voir quelquefois au-dessus de sa tôle une auréole brillante, comme celle que les poètes ont mis sur la tète des saints; il croyait qu'elle était une sainte. Il la vénérait comme une d'entre elles. 11 éprouvait pour elle un sen-
liment auquel il ne pouvait donner un nom. Il en ressentait tant, qu'il n'osait s'avouer à lui-môme qu'il l'aimât. C'est à Hélène qu'il parlait de son admiration. Hélène savait la comprendre. Ne l'^avait-elle pas vouée à sa sœur depuis sa naissance?
— Oh! oui, disait-elle à Olivier, lorsqu'il lui parlait de sa sœur, oui , je conçois votre admiration! Clary a cela de remarquable, que plus on la connaît, plus elle grandit moralement aux yeux de ceux qui l'examinent. Elle est simplement ce qu'elle croit devoir être. Jamais une pensée d'orgueil n'a pu entrer dans son cœur; car elle est si bonne, qu'elle croit ne rien
faire que d'ordinaire. La louer, ce serait la méconnaître j ce serait tuer en elle ce qu'il y a de plus beau , que de lui ôter cette ignorance de ce qu'elle vaut. Il me semble que ce serait un assassinat moral que je ne me pardonnerais pas. J'aime à la voir ainsi. Laissons-la croire qu'elle ne vaut rien. J'aime mieux qu'elle reste dans cette ignorance.
— Je vous promets, dit Olivier, que je respecte l'idée que vous avez. Non, je ne lui parlerai jamais de tout ce qu'elle vaut, mais laissez-moi, au moins, vous en parler.
— Oh! à moi, tant que vous voudrez.
Après le bonlieur de la voir, je n'en ai pas d'autre que celui-là.
Clary arriva en ce moment auprès de sa sœur, et la conversation fut interrompue. Mais chaque fois qu'Olivier pouvait être libre de l'éternelle société de M. de Reuilly, il revenait se placer, soit auprès de Clary pour s'occuper d'elle, soit auprès d'Hélène pour en parler.
Cependant, en continuant de voir Clary et d'apprécier tout ce qu'elle avait de séduisant et d'aimable, Olivier Bertrand s'était attaché à elle par une de ces passions u. 1Q
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sérieuses et profondes qui décident de la \ie entière. Clary, de son côté, ne put se voir avec indifférence l'objet de cette affection pure et dévouée, et elle sentit au fond du cœur qu'Olivier ne lui déplaisait pas.
Dès qu'il s'aperçut de l'impression qu'il avait faite sur elle, son amour augmenta, et il n'eut plus la force de ne plus le montrer. 11 osa en parler à M. de Reuilly. Celui-ci s'emporta d'une telle sorte, qu'il en fit reculer Olivier à dix pas, tant son air exprima de mépris.
— Moi, s'écria le marquis en fureur,
moi donner mon consentement au mariage de cette petite avant qu'Ilé^me soit mariée? Quelle humiliation voulez- vous donc faire supporter à cette pauvre enfant ? Jamais, monsieur, entendez-vous cela, je ne vous donnerai jamais mon consentement.
Olivier pâlit et ne répondit rien.
— Et d'ailleurs, continua M. de Reuilly, vous n'avez aucune fortune.
— Non, monsieur, je n'en ai aucune.
— Yous espériez probablement que ma fille serait richement dotée ! Voilà qui est forlamusant ! Hé bien ! monsieur, apprenez
qu'elle n'a rien du tout , que sa sœur ellemême n'aura sa fortune qu'après ma mort; je doterai Hélène , ainsi qu'il me conviendra ; l'autre n'a rien du tout, car je ne lui donnerai pas même son bouquet de noce.
— Je le savais, monsieur, je savais cela parfaitement.
— Qui vous l'a dit?
— Elle-même.
— Ah! elle-même ! Vous avez donc parléde ce mariage ensemble? Vous savez donc qu'elle vous aime? Fort bien. Voilà la mode aujourd'hui. Les filles se fiancenet elles-
— 449 ~ mêmes sans en rien dire à leur parens. Un père, aujourd'hui , c'est une chose indifférente, le magot qu'on met sur une cheminée ou sur une étagère. N'y faites pas attention. Ah! vous en avez parlé ensemble, et à moi vous ne m'en avez rien dit ! C'est très bien!
— Oserai -je vous demander, monsieur, si vous êtes bien fondé à vous plaindre du peu de confiance que votre fille aurait eue en vous dans cette affaire ?
— De quel droit , monsieur, osez-vous me faire cette question? dit M. de Reuilly un peu embarrassé.
— Le droit qu'a toute personne injuste de dire une injustice , reprit madame de Reuilly, qui, ayant entendu M. de Reuilly prononcer le nom de Clary, était aussitôt descendue de son appartement.
Olivier ne répondit que par un sourire dans lequel il y avait tant de mépris pour celle qui venait de parler, qu'elle n'osa pas continuer.
—En tous cas, continua M. de Reuilly, cela ne vous regarde pas. (C'était la réponse ordinaire qu'il faisait à tous ceux qui lui parlaient de son aversion [)our sa fille). Cela ne vous regarde pas , reprit-il en ouvrant sa tabatière. Ce qui me regarde et vous aussi,
c'est que je ne vous donnerai pas ma fille.
— Mais, dit Olivier, si mademoiselle Hélène se mariait bientôt.
— Oh! alors nous verrions. Si vous ne voulez que la jeune fille sans dot.
—Je ne demande qu'elle, dit Olivier avec émotion.
— C'est bien, alors; nous verrons.
— Oui, oui, certainement, reprit vivement madame de Reuilly, le marquis ne demandera pas mieux, alors. On n'a pas envie de la retenir malgré elle, soyez tranquille.
Le marquis de Reuilly s'inclina comme pour approuver les paroles de sa femme , et Olivier se retira.
Hélène descendit au salon trouver son père dès qu'Olivier fut sorti.
— Mon père, lui dit-elle , je sais tout ce
que votre bonté pour moi vous a fait répondre tout-à-l'heure à M. Bertrand. Après vous avoir remercié de cette sollicitude , laissez-moi vous dire , je vous en supplie, que je ne puis accepter ce que vous voulez faire.
— Comment cela , ma fdle , allez-vous aussi prendre l'habitude de contrecarrer toutes mes actions?
— A Dieu ne plaise, mon père! Mais vous avez refusé la main de Clary à M. Bertrand. Us s'aiment tous deux , vous le savez. Ce refus est pour eux une mortelle douleur j et c'est moi qui en suis la cause ! Vous savez l'affection que j'ai pour ma sœur. Il n'est
pas possible que vous puissiez agir d'après une idée aussi basse, aussi petite, que parce que je suis l'aînée, je dois être mariée avant elle ? Une telle pensée n'a jamais pu être la vôtre, cela n'est pas possible , mon père.
— Je ne sais^ ma fille, lui dit-il avec assez de douceur, quelle est votre façon de voir. Je vous dirai que cela m'est égal. Je sais ce que je veux faire; c'est l'essentiel.
— Mais réfléchissez, mon père, à tout le mal que vous me faites. Yous m'aimez , dites-vous? Oh! je vous en supplie, c'est le moment de me le prouver. Sauvez à Ciary
— 156 •une peine nouvelle , épargnez-m'en une à moi-même, en voyant qu'on souffre, et que c'est moi qui ensuis cause. Mon père, dit-elle en se jetant à genoux devant lui, ayez pitié de vos enfans ; soyez bon pour eux. Je vous en supplie , madame , dit-elle en se tournant vers Blanche , que pour la première fois elle voulut implorer aussi. Suppliez mon père d'avoir égard à mes prières ; suppliez-le comme moi.
— Mon Dieu , dit Blanche avec aigreur, ce sera d'autant plus facile , que le jour oîi Clary sortira de la maison sera un si beau jour pour moi , que je voudrais le hâter de tout mon pouvoir. Ce n'est pas moi , je
vous assure, qui empêche votre père de permettre son mariage .
Hélène jeta sur son père des regards inquiets, comme pour voir ce que cette parole avait produit en lui , elle crut comprendre qu'il était prêt à consentir.
En effet, il avait toujours voulu céder ; il ne voulait que se faire prier. Depuis longtemps il s'était aperçu de l'attachement d'Olivier pour Clary, et les moyens de forlune du jeune homme lui étaient bien indifférons. Comme il ne voulait donner aucune dot à sa fille, il voulait seulement, en pa-
~ 158 — raissant être forcé à donner son consentement, se sauver de la honte de lui en refuser une. Yoilà tout ce qu'il voulait.
— Eh bien! dit-il, en relevant sa Tille qui était toujours à genoux , il n'est pas nécessaire de faire ainsi une tragédie en cinq actes. Qu'elle sorte d'ici , qu'elle épouse qui elle voudra ; seulement , qu'on sache bien que je ne la reverrai jamais.
— Jamais, dit Hélène avec effroi, et pourquoi cela , mon père?
—•Parce que... reprit-il sans rien ajouter.
— Oh ! ne me maudissez [ as , dit
Clary en entrant dans le salon ; mon père , dit-elle en lui baisant les mains , donnezmoi \otre bénédiction, au moins.
M. de Reuilly la repoussa et lui dit : — Je viens de permettre votre mariage; allez et laissez-moi.
Clary n'osa rien répondre à son père, et, toute émue, tremblante de ce qu'elle venait d'entendre, elle se retira dans son appartement, et sa sœur vint l'y joindre un moment après.
— Hé bien ! ma pauvre amie, dit Hélène en l'embrassant ; enfin te voilà au moment
— IGO — de commencer une nouvelle existence ; qui sait si elle ne sera pas aussi malheureuse , aussi triste que l'autre?
— J'ai la confiance , dit Clary , que je serai heureuse. Ce qui m'effraye, c'est le mécontentement de mon père.
— Ne vas pas dire cela , reprit vivement Hélène ; à une autre que toi , je dirais : ne vous mariez jamais sans l'approbation de votre père. La jeune fiile qui veut ellemême choisir son sort, ne trouvera que des malheurs. Mais toi, tu sais bien que notre père ne demande pas mieux que de te voir sortie d'ici , n'importe avec qui, tu ne peux l'ignorer.
— C'est bien aussi cette conviction qui me décide à agir comme je le fais; sans elle, je n'aurais pas imploré ainsi son consentement pour mon mariage. Pour y renoncer , il m'eût suffi de savoir qu'il ne l'approuvait pas !
— Ainsi, dit Hélène avec tristesse, je vais donc me séparer de toi pour la première fois de ma vie! nous allons toutes deux commencer une nouvelle existence sans rapports avec celle qui nous a rendues si heureuses depuis l'enfance. Nous allons nous créer d'autres intérêts :
nous ne serons plus l'une pour l'autre, l'amie unique, l'amie seule, celle
— iG2 — qui était aimée plus que tout au monde! Clary , je ne serai plus ce que tu aimeras le mieux!
— Si, si, ma sœur. Oh! Dieu! l'amour d'une sœur se compare -t-il à quelque autre? Il est unique, il est impossible à remplacer. J'aimerai les autres êtres que je devrai aimer , mais tu seras toujours audelà d'eux dans la comparaison. J'aimerai sans doute, un jour, mes enfans autant que toi , mais je ne les aimerai pas de même, ïu seras toujours unique pour moi. Tu le sais , ma sœur , il n'y a qu'une autre sœur que j'aurais pu aimer autant que toi. Ne sois pas inquiète. Rien ne te remplacera près de moi.
Les deux sœurs parlèrent long-temps sur ce sujet. Hélène avait la mort dans l'ame. Mais elle aimait trop sa sœur pour lui faire payer son bonheur par le chagrin de l'en voir souffrir. Après avoir causé de ce qui intéressait son cœur, son active sollicitude se réveilla, en songeant que Clary n'avait rien; qu'elle-même avait peu d'argent, et qu'enfin, elle allait la voir sortir de la maison paternelle , comme un enfant maudit, comme si elle avait mérité une haine ou une malédiction.
Emue, brisée par cette idée, elle descendit au plus tôt chez son père, et lui représenta que Clary ne possédait rien au
— i64 — monde, et qu'il fallait qu'il lui accordât une pension, ou bien une somme quelque légère qu'elle fût, mais au moins qui put l'aider à vivre aisément , car son mari n'avait que son travail.
— Qu'on ne me parle plus de cette petite fille, dit M. de Reuilly en devenant furieux. C'était le sujet en question qui l'intéressait précisément. J'ai eu trop de bonté pour elle, en lui permettant ce mariage. C'est tout ce que je puis faire que de lui pardonner. Mais qu'elle parte, qu'elle s'éloigne. Que je n'entende faire aucun préparatif de départ surtout. Qu'elle se rende chez sa tante, chez ma sœur, en attendant que le
mariage soit conclu. On ne résiste pas à son père sans en recevoir la punition.
Qu'elle parle.
Hélène se retira^ car elle sentait bien que la véritable colère de son père ne venait que de la crainte de donner quelque chose à une fille qu'il n'aimait pas.
Elle fut donc retrouver sa sœur, et lui annonça la volonté de son père. Elle pleurait en disant cela, et des paroles de murmures et de mécontentement s'échappaient involontairement de sa bouche.
—Ne t'afïïige pas ainsi, dît Clary en embrassant sa sœur. Calme -toi, et surtout
n'offense pas Dieu en parlant ainsi de celui que tu dois respecter comme lui. Je partirai ce soir même; j'irai chez ma tante jusqu'au jour de mon mariage qui se fera très prochainement.
— Tiens , dit Hélène qui était occupée à chercher quelque chose dans son secrétaire, tiens, amie, prends cela. Voici deux billets de mille francs , c'est tout ce que je possède, et que j'ai amassé à ton insu, pour toi, car je me doutais que quelque jour ils te seraient utiles. Prends, te dis-je , njouta-telle, en voyant Clary toute prête à les refuser, prends donc. Est-ce que deux sœurs doivent être ainsi? ce qui est à moi n'est-il
pas à toi ? Qu'importe que ceci soit entre tes mains ou entre les miennes? Dès que de nousdeuxc'esttoiquienas besoin, cela t'appartient de droit. Clary embrassa sa sœur, la remercia , et toutes deux s'occupèrent , en pleurant , des préparatifs du départ.