‹ Les dévoilées du Caucase; notes de voyage. [par la] Duchesse de RohanChapitre 1 sur 30 · BERLIN - VARSOVIE · texte numérisé non relu

BERLIN - VARSOVIE

Nous partons, ma fille et moi, pour le Caucase, pour ce pays de magique antiquité où chaque pierre évoque un souvenir, chaque rivière un passage célèbre, chaque gorge de montagne une marche glorieuse; où Ton ne parle que du pic de Prométhée, de l'âge d'or de la reine Thamar, de la beauté des Gircassiennes, des exploits du chevaleresque Schamyl, du mont Ararat, et... du déluge.

Ce commencement d'Orient m'attire de façon magnétique. Son image a miroité sur tous les jeunes printemps de mes contemporains plus amoureux des Grecs, des Perses et de lamytho-

logie que ne le sont aujourd'hui les cerveaux occupés d'électricité et d'aventures aériennes.

La certitude de revoir mon gendre et son charmant fds Achille, adoucit les regrets que j'éprouve à quitter les êtres chéris et les objets familiers qui semblent nécessaires au bonheur quotidien. Mes amis viennent me dire adieu, ils témoignent de mon départ une tristesse qui me touche et me fait doublement apprécier leur amitié, fleur délicate qui parfumera mon cœur dans ces lointaines régions.

L'heure sonne, on s'embrasse, on se serre la main, une larme à l'œil; j'agite une dernière fois mon mouchoir; la gare disparaît, les arbres fuient. A toute vitesse, nous allons vers le Nord, dans la direction de l'Allemagne, géante, froidement dévorante, dont la population, à l'exemple des Chinois, se multiplie d'une façon effrayante, tandis que nous, hélas I... mais ne pensons pas à cela.

Notre compartiment a l'aspect d'une serre; les lilas, achetés avec l'argent de la tirelire de mes petits-enfants de Garaman, répandent une odeur persistante, qui lutte victorieusement avec celle du tabac de nos compagnons de couloir.

A Jeumont, nous descendons, il faut se dégourdir les jambes; mais c'est à Namur que le véritable arrêt a lieu. Cette jolie Suisse belge, oasis de verdure, est un repos pour la vue, après les usines d'un pays minier. La Belgique, pays natal de ma mère et de tous ses ancêtres, est loin de m'être indifférente. J'envoie en passant un salut fraternel et mélancolique à la tombe de mon unique sœur, morte en venant au monde, un an avant ma naissance; enfant, je l'appelais en rêve, lorsque mes jeux me semblaient par trop solitaires; elle repose dans un modeste cimetière de campagne, entourée de saules et de muguets, sans avoir connu ni joie ni douleur. De nous deuxa-t-elle eu la meilleure part?

Voici des rochers. Leur apparence est celle d'un volumineux bloc de liège, qui serait piqué de vers et couvert, par endroits, de lierre et de liserons grimpants; une chapelle avec son clocher blanc est adossée à un mur de briques rouges, une femme vient y prier, la porte se referme doucement sur elle.

A Huy, je vois une délicieuse église romane ; fière de ses lignes si pures, elle contemple

depuis de longs siècles une tour gothique, sa cadette, baignée par la Meuse : cette grisaille du moyen âge est absolument ravissante, l'unité des valeurs d'une douceur infinie.

Nos voisins : un ménage amoureux tant soit peu miir, second essai conjugal probablement, qui, à chaque station arpente vigoureusement le sol pour maigrir. A gauche, un couple moins épris, avec deux chiens et une jeune bonne qui les soigne, ronfle et fume : des Russes, ceux-là, allant à Pétersbourg.

Nous arrivons à Cologne; la superbe cathédrale se dessine nettement à la tombée du jour. J'y ai assisté à bien des offices autrefois, en allant soigner mes bronches à Ems, et jamais je n'oublierai la tenue édifiante des petits garçons récitant à haute voix leurs prières pendant la messe.

Et maintenant en route « pour Berlin ». Ahl j'ai entendu cette phrase dans mon adolescence I En la traçant, mon cœur saigne.

Impossible de toucher barre dans la capitale des bords de la Sprée sans s'y arrêter; chaque fois que j'y reviens, ses progrès me frappent; aujourd'hui ses faubourgs deviennent de véri-

tables villes; tout y est prospère et familial à la fois, surtout dans les demeures des classes moyennes.

L'Allemagne monte, gravit la colline et bientôt atteindra le faîte de sa grandeur terrestre.

Le Friedrich Muséum est admirablement aménagé; le professeur Baude, son conservateur, en dispose les merveilles avec beaucoup d'entente. Je lui réserve toujours ma première visite. Les différentes écoles de peinture et de sculpture, sont bien représentées. Bœcklin s'y fait connaître, c'est-à-dire aimer, moins qu'à Munich pourtant, où ses œuvres sont plus complètes.

La superbe statue de saint Jean-Baptiste par Michel-Ange, le Marchand de Holbein aussi nommé VHomme à Vœillet, La Femme de Van der Weyden me retiennent longtemps, je les admire passionnément. Mon patriotisme artistique est flatté de retrouver ici, et appréciées à leur juste valeur, les œuvres de Rodin.

La grande salle en forme de chapelle est très heureusement remplie, toutes choses, in the right place, et se faisant mutuellement valoir; en art, il ne faut pas croire au bon

effet des repoussoirs; bien au contraire le reflet d'une belle toile profite à la voisine.

Combien il est difficile de rendre les mains ! On voit des torses magnifiques, des bustes superbes, de nobles visages, des draperies étonnantes. Mais les doigts et les poignets!..

La tenue de la ville de Berlin est parfaite. Les habitants obéissent scrupuleusement aux ordres de police; les rues sont d'une propreté extrême, l'éclairage ne laisse rien à désirer. Les boulevards sont bien plantés, les monuments entretenus avec soin, l'aspect est riant, riche, et pourtant Paris, malgré son laisser-aller extérieur et intérieur, est- plus beau. Mais il faut nous surveiller et ne pas nous endormir sur nos lauriers.

Ce matin la pluie ne cesse pas. Les places, les chaussées, les jardins sont trempés, c'est une véritable orgie d'eau, je me crois en Bretagne.

Je n'aime pas le système de fermeture des portes de notre hôtel. On ne peut ouvrir que de l'intérieur, cela protège peut-être contre les voleurs, et encore; mais si l'on était malade et dans l'impossibilité de se lever, comment

ferait-on ? Les draps en portefeuille ne me plaisent pas davantage. Mais par exemple combien je goûte la complaisance des cochers de fiacre, leur empressement, leur respect, leurs manières ! Quelle bonne école ce serait pour nos automédons parisiens !

Cette nuit, réveillée à 3 heures, je me suis levée, j'ai regardé par la fenêtre; la Friedrichstrasse était remplie de voitures comme le soir et le Café Scandinave, en face, plein de monde; on se serait cru en plein midi.

Le château de Potsdam, Versailles prussien, est bien intéressant. La séduisante reine Louise y habita longtemps, et on y garde pieusement une petite tasse que son fils lui donna, pour sa fête, lorsqu'il était encore un bébé.

Que de surprises dans le beau parc ! Le fameux moulin, des pavillons peints à fresque représentant des singes très amusants, le palais de Sans-Souci avec ses tableaux de prix, la bibliothèque où le grand Frédéric n'avait réuni que les œuvres de Voltaire et le portrait de ce dernier dessiné par lui-même, les cadeaux échangés entre le roi de Prusse et la marquise de Pompadour, notamment la toile représentant Louis XV,

le grand Frédéric, son amie la danseuse, et la célèbre favorite la Marquise Pompadour.

Voici l'endroit où Frédéric voulait être enterré avec ses chers caniches, à côté de celui qui ^. lui avait sauvé la vie en buvant le café empoisonné préparé pour son maître. Je comprends le désir du Roi. Il préférait la fidélité canine à l'indifférence des courtisans de son entourage. Nous rapportons de notre dernière visite à Potsdam une impression de douceur, à cause des affectueuses attentions prodiguées par l'empereur au foyer conjugal, pour la fête de Noël. On me montre une grande salle dont les murs sont revêtus de pierres brillantes non taillées, comme dans une grotte. Sur de nombreuses tables on dresse les arbres pour les membres de la famille, l'impératrice, les jeunes princes, puis les invités privilégiés : grande maîtresse de la cour, grand chambellan, officiers, etc. Chaque personne a la sienne sur laquelle sont placés l'arbre et les cadeaux. Le reflet des milliers de bougies projette un miroitement sur les cailloux translucides.

Le musée des Arts décoratifs me fournit de très utiles renseignements sur les différents

genres de porcelaines et de faïences anciennes. La collection asiatique est assurément la plus complète qui existe : elle contient tant, mais tant d'objets que la deuxième partie du monde ne doit plus rien receler de ces richesses.

Après maintes promenades dans le centre et dans le parc, j'entre au Dom où les vitraux modernes représentant la naissance, le crucifiement et l'ascension du Christ sont bien réussis, d'une couleur antique et chaude.

La place du Palais Impérial, les autres, le pont sur la Sprée, tout ce coin est, à mon avis, le quartier le plus plaisant de Berlin. Ce soir les flots et les bâtiments étaient argentés comme si la lune, en passant, leur avait communiqué la blancheur de ses rayons.

Je vais voir « Monbijou », qui contient la collection Hohenzollern. La construction est charmante avec, au fond du jardin, le temple anglican où l'impératrice Frédéric venait assister aux offices. Elle ne se rendait, en effet à l'église officielle qu'aux grandes fêtes de la Cour.

Aujourd'hui je me suis empressée d'aller à l'Exposition annuelle des Beaux-Arts dont le bâtiment est modeste,

10 LES DÉVOILÉES DU CAUr.ASE

J'admire entre autres choses : trois œuvres de John Sargent, un Christ en croix d'une belle facture, de Hildebrand, deux portraits d'hommes de Ludovic Meyer, plusieurs de femmes, des fleurs d'Angélina Drumann, et une superbe sculpture qui représente une ronde d'hercules se donnant la main. Dans une salle qui ne contient que des portraits d'hommes, celui de Bœcklin ressort magistralement; un peu plus loin, nous voyons un beau lion et une hyène très vivants, un jeune homme de Schtalitz et des toiles de genre intéressantes. L'ensemble est bon, néanmoins la moyenne des Salons de Paris de cette année est très supérieure à celle-ci.

Un samedi soir, nous quittons la grande capitale pour Varsovie. Sur la route, je regarde attentivement. Dès l'entrée en Pologne les types changent. Les physionomies sont empreintes d'une tristesse névrosée qui n'existe pas en Allemagne, les regards sont fuyants, indéchiffrables, les yeux noyés de larmes contenues. Les âmes de Prast, fondateur de sa dynastie, de Miecislas, de Boleslas le Brave, de Vladislas le Nain, de Jean Sobieski, de Poniatowski,

■'î^tL/

wo

^*^^^^mw^iB^i

Polonaise des environs de Varsovie.

errent sur ces plaines, soufflant la nostalgie du passé; celle de Moïse plane aussi, car de nombreux Israélites habitent Varsovie ; mais elle inspire aux descendants de sa race l'esprit d'activité pratique, qui leur fait entretenir le commerce et l'industrie de cette laborieuse cité.

Varsovie est une grande et belle ville. Les églises sont vastes, les femmes pieuses et très bien mises. Ses vieux quartiers mal tenus ont un cachet tout particulier. Les rues étroites, sales, avec des maisons ornées de guenilles multicolores, sont pleines d'intérêt pour le touriste. Je remarque les lévites des Israélites; elles ressemblent comme forme aux vêtements de nos prêtres. C'est la même coupe d'origine orientale.

Le jardin de Saxe, en ce dimanche, regorge d'enfants de tous les âges et de toutes les conditions. Au centre, sur le sommet d'une colline, s'élève un petit temple. A ses pieds je vois une pièce d'eau. Des cygnes y glissent majestueusement regardant avec dédain les jeux bruyants des bébés, presque tous vêtus de blanc ou de rose. Jolis fruits de chair, l'espérance polonaise!

Les toiles des expositions annuelles reflètent les conceptions des habitants. Elles représentent des paysages de neige ou des sujets de torture ; des crucifiements d'hommes, des femmes fouettées, toujours la reproduction d'une souffrance physique.

C'est à Varsovie, il y a quinze ans, que j'appris l'assassinat du président Carnot. On célébra un grand service pour lui dans une église qui avait été détruite par un incendie quelques années plus tôt, puis reconstruite. Le triste événement nous fut annoncé ce jour-là par une belle dame un peu folle que je rencontrai sur les marches, à la sortie.

Le château Lazienki fut bâti par Ladislas Poniatowski et appartint ensuite à l'empereur Alexandre P''. Le parc bien planté contient de vieux arbres qui prêtent leur ombre au Palais chinois. Le théâtre naturel, avec scène de verdure et colonnes corinthiennes dans une rotonde, est situé dans l'île au milieu de l'étang; la salle est un amphithéâtre en pierre orné de bustes représentant les rois de Pologne. C'est original et artistique; on a l'envie de jouer la comédie en cet endroit qui doit inspirer, par

Polonais iXarsuvie».

sa poésie, les auteurs et les artistes. La salle de bain, dite de « Salomon », sur les bords de la pièce d'eau, est ornée d'un plafond peint par Bacciarelli.

Près de Lazienki s'étend la grande plaine des Électeurs où les rois anciennement étaient élus. Là se tenaient, non sans troubles, les fameuses diètes de Pologne.

Pour visiter Willanov appartenant au comte Branicki, nous avons beaucoup de peine. Il faut décliner ses noms, ses qualités, ses titres, prouver son origine. Nous y arrivons néanmoins et, une fois la glace rompue, sommes reçues, ma fdle Marie et moi, avec la meilleure grâce du monde ; le maître de la maison nous fait les honneurs du château, des objets d'art qu'il contient et de ses jardins merveilleux où coule la Vistule, dont un des bras forme le lac. Cette belle demeure de style italien fut fondée par Jean Sobieski. La chambre où il mourut fut transformée en chapelle par la comtesse Alexandre Potocka.

Les vieux champs de bataille, de glorieuse mémoire, s'étendent à perte de vue. Muets témoins des rivalités, des dissensions, de

l'héroïsme de ceux qui tombèrent dans la lutte désespérée pour l'indépendance, ils dressent les épis mûrs de leurs moissons vers le ciel! L'esprit des aïeux veille sur le sol.

Voici la traduction en prose de la Steppe^ poésie de Rhodan J. Baleski.

Page 1