LA STEPPE
Entends-tu le vent se plaindre avec angoisse?
Vois-tu ces collines bleues qui s'élèvent comme une masse de nuages?
0 Ukraine, prairie des steppes, ainsi qu'une mer tu te balances! Quand pour chasser le Turc ennemi, Cosaque et cheval te parcourent à la hâte.
Immense monticule des morts fécondé par le sang des ancêtres, révolte-toi.
Le courage du cheval sauvage prête ses ailes rapides.
D'innombrables troupeaux cornus passent au travers du miroir vert.
Ils nagent, courent, s'enfuient. Comme une flotte aux mille voiles de couleur ils voguent.
Ils se partagent ainsi que les hommes, en communes, en provinces, en états.
Ils ont la puissance de l'aigle et du faucon, leur signal ordonne la bataille.
Les oiseaux volent bas !
Steppe, tu nous as donné la vie !
Ah! Mère! de toi nous avons reçu l'imagination.
Nous sommes les enfants de la même raoe.
Le chant est notre frère.
Dans ton cœur et dans le nôtre vibre la même corde si étrangement inquiète.
Éternellement on entend tinter des airs comme les mélodies des cithares.
Personne ne sait d'où ils viennent.
Ils semblent sortir des tombeaux, rêveurs et sauvages comme les chants de la lointaine fiancée du vent.
Steppe, ton chant à toi est le chant des ivresses!
Boyards, boyards, la chanson des vagues si voluptueuse, grandiose et puissante jadis comme la chute des cataractes, aurait-elle disparu aujourd'hui?
Chanson des steppes, quand reviendra le temps oiî sur des coursiers rapides les braves iront à la bataille?
Les trains russes sont les plus agréables de l'Europe, les couchettes sont larges, confortables, les emplo^^és nombreux, trois pour regarder les billets et s'assurer de la destination du voyageur. L'éclairage, seul, laisse à désirer : mais on peut acheter des bougies et illuminer son compartiment, si bon vous semble. Les buffets sont incomparables.
J'éprouve un grand regret de ne pouvoir retourner à Pétersbourg ; — cette ville où tout paraît si grand : les maisons, les places, les quais de la Neva, le fleuve lui-même et les statues (notamment celle de Pierre le Grand qui est gigantesque), les rues, tout enfin, à l'exception des voitures qui sont minuscules.
Que de bons jours passés dans le nord de la Russie I Je revois le voyage en Finlande : la visite des chutes du Wuchsen presque horizontales, le tourbillon des eaux, les nuits si claires, l'arrivée à Walamo, île du lac Ladoga, un jour de fête : c'était la Saint-Pierre et la Saint-Paul. Nous voguions sur le bateau de l'archevêque de Finlande, des moines de quatorze ans dirigeaient la manœuvre. Il faisait jour comme à midi, la population attendait le pasteur sur le rivage. Les bords de l'île étaient couverts d'arbres dont les lourdes branches retombaient en capricieuses formes. Les femmes en jupes courtes, rouges pour la plupart, attendaient, prosternées, la bénédiction du chef spirituel; il la donna du bateau.
Ce soir de grand jeûne orthodoxe, nous soupâmes avec du gruau à l'eau et du quatz de grain (bière locale détestable). Une pèlerine exaltée, notre compagne de chambre à l'aumônerie, était scandalisée de notre peu d'enthousiasme pour ce frugal repas. L'office dans l'église du monastère fut remarquablement chanté par les fidèles; il dura jusqu'à 2 heures du matin.
La végétation des bords du lac Ladoga, des plus romantiques, a beaucoup de rapports avec celle du lac Katherine en Ecosse : mêmes feuilles se baignant dans l'eau lorsque le vent les y pousse, même terrain dentelé, mêmes caps couverts de plantes et d'arbustes odorants. L'île de Walamo appartient aux moines. Nous visitons les chantiers, les ateliers de scierie, de menuiserie, et de fabrications nécessaires à l'existence. Il me semble être dans un monastère des Templiers d'autrefois. S. A. L le grandduc Wladimir y posa la première pierre il y a trente ans. Nous fûmes les seules Françaises à le voir; en est- il venu depuis?
Le château de Monrepos, sur le golfe de Finlande près de Viborg, appartient à mes cousins de Nicolaï, descendants du poète homme d'État russe, et de ma grand'tante la princesse de Broglie-Revel, sœur dé mon grand-père le marquis de Verteillac. Cette "dernière arriva jeune veuve avec sept enfants à Pétersbourg, au moment de la Révolution française, et fut admirablement accueillie et protégée par l'impératrice Marie. C'était une femme d'une intelligence supérieure venue au monde à sept mois.
élevée dans du coton, très délicate, qui traversa les moments les plus difficiles avec grand courage. Elle mourut en Normandie à l'âge de quatre-vingt-dix-sept ans. Mon père adorait sa tante et conserva longtemps, comme une relique de famille, une petite couverture tricotée par elle pour moi dans son extrême vieillesse. Ses arrière-petits-enfants nous reçoivent à merveille dans leur beau château dont le parc, petit Sans-Souci russe, est parsemé de monuments, de statues et traversé par les plus jolis sentiers de la plaine.
Le palais de Peterhof, sur la Neva, près de Pétersbourg, est un édifice imposant. Les eaux, plus favorisées que celles du parc de Versailles, ont la mer à l'horizon, ce qui double le charme de la vue du château. Mon cousin, le général de Baranoff, commandait un des régiments. Je lui rendis visite après avoir déjeuné chez l'aimable et bonne A. L la duchesse d'Oldenbourg, très française de cœur.
Que de bons souvenirs de Pétersbourg I Son incomparable musée de l'Ermitage; l'église de Notre-Dame de Kazan avec l'image miraculeuse entourée de brillants d'une richesse inouie; les
promenades; l'hospitalité du comte Polotzoff, qui mit ses équipages à notre disposition; l'après-midi passée chez la duchesse de Leuchtenberg, dont je me rappelle les armoires contenant deux mille toilettes plus élégantes les unes que les autres; le dîner au palais du grandduc Alexis, avec les marins armés sur chaque marche de l'escalier, le cordial accueil du comte de Montebello, ambassadeur de France.. . A Tsarskoë-Selo, quels beaux palais ! Ceux de l'impératrice Catherine si curieux. Je me rappelle une trappe, dans l'un d'eux, qui s'ouvrait et par laquelle montait, comme dans Aladin, un souper tout préparé.
S. A. I. la grande duchesse Wladimir nous fit visiter les curiosités. Elle dirigea notre voyage dans son pays avec une bonté parfaite et le facilita. Je fus accueillie non pas en étrangère, mais en compatriote.
Pour apprécier les tapisseries des Gobelins et les porcelaines de Sèvres, il faut venir en Russie. Les musées en contiennent de magnifiques, achetées aux artistiques époquesde la broderie et de la céramique française.
Le château d'Arkhangelski, à la princesse
YoussoupofT Soumarokov, est une des plus somptueuses demeures de la Russie. L'extérieur est noble, l'intérieur luxueux, les meubles de style Empire sont montés en argent massif, les chambres de dimensions gigantesques; les maîtres de maison et leurs nombreux invités se montrent très aimables. La princesse est une femme délicieuse, simple, aimée de tous ceux qui l'approchent et sachant se faire pardonner, chose fort rare, ses vingt-cinq millions de rentes. Ses salons sont remplis de vases précieux, de bibelots artistiques, de tableaux de prix. Flameng, notre artiste parisien, fait son portrait et ne se plaint pas du modèle.
Un matin, le régisseur vint me demander de quitter mon deuil, de mettre quelque chose de blanc en l'honneur de la fête du prince Youssoupoff et de celle de S. A. L le grand-duc Serge dont il était l'aide de camp. La robe de crêpe, symbole de tristesse, doit être quittée, elle porterait malheur. J'obéis naturellement.
Les paysans apportèrent le pain et le sel en signe de respectueuse allégresse. Dans l'après-
LES DÉVOILÉES DU CAUKiASE 21
midi, nous allâmes à la foire, briÛante réunion de paysans et de châtelains. La tnode est d'y acheter les cotonnades des rob^s d'été. Le grand-duc Michel en donna une Uei'^tée de rose à Marie. Nous avons reçu beabcomp de produits locaux : minuscules saiiovalçs, vases, petites boîtes peintes, joujoux, é^lentaifi^, etc. Le soir, grand dîner, illuminationjdes pmerres, des pièces d'eau, des statues, du châteaux feu d'artifice, représentations en français et en russe dans le délicieux théâtre Çu parc : les pièces moscovites me furent traduites par la belle et si parfaite grande duchesse Elisabeth, sœur de l'impératrice. On sait quelle fut son attitude surhumaine envers l'assassin de son époux, le grand-duc Serge, il y a trois ans ; depuis l'événement tragique, elle ne s'occupe plus que du soulagement de l'humanité et passe sa vie au milieu des pauvres.
M. de Fédéroft* nous fit voir Moscou en détails, ses églises, ses vieilles ruelles, ses maisons moyen âge, avec leurs bois sculptés peints à la mode russe, les danses et les chants pleins de mélancolie des bohémiennes, enfin
tout ce que Moscou contient d'intéressant, de beau et de curieux.
Il nous mena au monastère de Troïtza; là eut lieu le célèbre combat qui décida du triomphe de la Russie sur la Pologne. Le moine pleureur vient nous saluer. « Il pleure sans cesse sur les péchés du genre humain », nous dit le supérieur, homme très distingué, parlant le français à merveille ; le moine, en effet, s'avance tout en larmes. Le supérieur nous raconte les épisodes des sièges que le monastère eut à soutenir, les noms des personnages importants qui l'habitèrent, le courage héroïque d'une princesse qui s'y défendit longtemps.
Nous visitons le couvent, les églises; on parle religion ; on m'explique la différence théologique qui existe entre la religion catholique et celle des orthodoxes. Ils pensent, eux, que le Saint Esprit ne procède que du Père, tandis que nous croyons qu'il procède du Père et du Fils. Ce point de divergence est le seul quant aux dogmes; puis il y a la question du chef spirituel : ils obéissent au Saint-Synode, réunion d'évêques, et nous au pape.
L'empereur de Russie, fait partie du Saint-
Synode et le peuple le nomme « Petit Père » , mais il n'esf plus le chef de l'Église depuis de longues années.
On nous montre les tombes des moines dans le jardin; chacun d'eux creuse journellement la sienne afin de penser à la mort. Les pèlerins viennent en foule, par groupes nombreux, à pied pour la plupart; les femmes ont la tète couverte d'un foulard noué sous le menton, elles portent leurs enfants sur le dos.
L'église de Saint- Basile à Moscou est certainement le monument religieux le plus original que j'aie jamais vu; sans cesse je l'ai devant les yeux, des coupoles étranges, délicieusement peintes, dorées ou recouvertes de faïences bleues, vertes et jaunes ont un cachet absolument unique. Elle se compose de chapelles indépendantes les unes des autres, ayant chacune sa décoration particulière, son dôme. La religion orthodoxe ne permet de célébrer qu'une messe par jour dans chaque église, les petites basiliques étant séparées, Saint-Basile peut offrir l'hospital i té à plusieurs popes à la fois, surtout le samedi et le dimanche, jours d'office.
Le sterlet, excellent poisson du Volga, l'estur-
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geon et le cochon de lait froid constituent des mets russes succulents, dont je fais la connaissance au palais de S. A. I. le grand-duc Serge qui daigne nous inviter. J'eus le plaisir d'y voir plusieurs membres de la société : la princesse Galitzin; M. Beloselski, fils du grand-duc Alexis, madame Virigin qui décrète que les maris russes sont les meilleurs du monde, ce qui fait sourire mes voisins, puis bien d'autres gens agréables dont le nom m'échappe.
Quittant un matin le Slavianski-bazar, notre hôtel, j'arrive à la chapelle de Notre-Dame de la Ballade, ainsi nommée parce qu'on porte chez les malades qui le désirent l'icône de la Sainte-Yierge ; l'empereur n'entre jamais à Moscou sans aller lui rendre visite.
M. de Fédéroflf nous conduit au musée historique. Lorsque nous avons dûment admiré les souvenirs qui s'y trouvent, dans le vestibule, au moment de sortir, nous entendons un si formidable coup de tonnerre que machinalement tous les trois nous tombons à genoux, croyant la dernière minute de notre existence arrivée et faisant certainement le meilleur des actes de contrition. Notre jeune compagnon se relève
pâle comme un mort. J'appris depuis qu'il venait d'être fiancé à une charmante jeune fille dont l'amour et la beauté lui rendaient la vie chère et douce.
La commotion avait été si forte que nos chevaux sur la place Rouge, à côté du château, tremblaient encore une demi-heure après.
Le trajet sur le Volga entre Nijni Novgorod et Kazan qui est la ville la plus orientale de la carte d'Europe, est un des plus agréables parcours de fleuve que je connaisse. A droite les collines, à gauche la plaine. Le bateau à vapeur, commandé par un ancien capitaine de la marine de guerre très obligeant, avait 75 mètres de long sur 25 de large. On pouvait se promener tout à son aise. Les troisièmes classes, pleines de Mahométans des deux sexes, étendus avec leurs bêtes sur des peaux de mouton, étaient curieuses à observer. A l'heure des prières on entendait les accents monotones, tristes mais fervents, s'élever vers le ciel pendant un quart d'heure, puis tout retombait dans le silence. Un certain soir, ne voulant pas faire preuve d'ignorance au sujet de la langue russe, nous montrâmes sur le
menu les noms des plats choisis pour le dîner; oh ! désappointements on nous apporta quatre potages différents !... et voilà tout.
Le gouverneur de Kazan nous reçut au débarcadère : nous montâmes avec lui à la maison du gouvernement baignée par les eaux calmes et pures du fleuve. De là, nous nous rendîmes chez une famille tartare pour le goûter. Les femmes splendidement vêtues nous offrirent toutes sortes de friandises et nous parlèrent de leurs mœurs et de leurs habitudes avec beaucoup de bonne grâce et de simplicité.
Les pittoresques costumes des Tchéremis, des Smogdas, des Tartares et des Russes, la pyramide formée avec les crânes des vaincus, le quartier chinois, les bicyclettes, l'électricité, ce mélange d'antiquité, de modernisme, de sauvagerie, de civilisation; le luxe, la saleté; les églises orthodoxes avec les popes, les mosquées avec les imans, ces contrastes frappants, à toute minute, à chaque angle de rue, font de Kazan une des villes les plus intéressantes qu'il soit donné de voir. J'ai la surprise d'y retrouver une amie, madame Levachofl', dont les propriétés s'étendent près du Volga*
De retour à Nijni-Novgorod, je fus un peu désillusionnée en allant à la fameuse foire du 4 août : je m'attendais à voir les somptuosités orientales étalées à terre à côté des chameaux comme dans les villages et j'ai trouvé une simple exposition universelle, ainsi qu'à Paris. Les marchands reprennent chaque année leur boutique et s'y installent, c'est un bazar à proprement parler.
En revanche, la ville haute, bâtie sur les collines avec ses églises, ses nombreux établissements de bienfaisance, ses jardins et surtout la revue des troupes que nous passâmes à 9 heures du soir en pleine lumière, m'enchanta. Le baron Delwig, maire de Nijni, auquel le gouverneur nous avait confiées, nous fit assister aux danses des soldats : ils chantèrent en notre honneur, manœuvrèrent et crièrent : Vive la France! Vive la duchesse de Rohan! de façon à nous émouvoir singulièrement, 'Marie et moi. Les vivats tintent encore à nos oreilles, j'ai gardé en souvenir les bouquets qui nous furent offerts. Je renouvelle ici mes remerciements au baron Dehvig pour la façon exquise dont il nous fît les honneurs de sa ville avec sa
fille qui porte le nom charmant de Liidmiella, c'est-à-dire « Chérie ».
Que de changements, que de morts en Russie depuis ce voyage-là : l'empereur, le grand -duc Wladimir, le grand -duc Serge, le grand -duc Alexis, la duchesse d'Oldenbourg, la duchesse de Leuchtenberg, M. Polotzoff, le fds de la princesse Youssoupoff, etc., dans toutes les maisons où nous fûmes si admirablement reçues, que de vides, que de douleurs, que de tristesses et de deuils I
lEKATERINOSLAV - ROSTOV-SUR-LE-DON
Nous voyageons de Brest (Russie) à Rostov avec une ravissante compatriote, une jeune parisienne se rendant au Caucase près de Tiflis en qualité d'institutrice. Elle part courageusement et compte rester là- bas plusieurs années. Des fillettes en pension à Varsovie vont à Rostov pour les vacances; elles babillent comme des oiselets sortis du nid. Dans chaque gare une lampe brille au-dessus de Ticone; on voit beaucoup de popes, de religieuses, l'une d'elles vient quêter dans notre compartiment; des pauvres montent aussi demandant l'aumône, des femmes apportent du lait frais, du caviar, des boissons.
Le paysage varie d'aspect, des plaines d'abord, des prairies émaillées de fleurs, puis des bois, des étangs roses sur le bord desquels des oiseaux se penchent. Il faut changer l'heure de ma montre, il y a maintenant une différence de plus de trois heures avec Paris.
La population ressemble à celle de Saint- Johann en Hongrie. Ici, à Starekerdakok, les habitants sont campés assis à terre pêle-mêle, Tair très bohème.
A 11 heures du soir, on arrive à lékatérinoslav, ville fondée par la grande Catherine, en l'honneur de son favori Potemkin.
Des chevaux fringants nous emmènent à toute vitesse à l'hôtel Bristol, dont les chambres sont peu soignées, mais les balcons luxueux.
lékatérinoslav, qui date de 1787, est comme beaucoup de villes de province russes, toute en longueur, interminable. Deux rues parallèles bordées de maisons avec boutiques d'un côté, s'étendent très loin; la promenade est au milieu. Les jardins, les établissements, le château, portent le nom de Potemkin. Le petit musée contient les objets trouvés dans un tumulus puis des fragments
de monuments sculptés ; de vieilles gargouilles côtoient les jeunes gerbes de blé qui sont là, comme échantillons des produits du sol; des oiseaux empaillés reposent sur des costumes nationaux, puis des croix, des pierres, de vieux bijoux, etc.
J'entre dans la cathédrale; on enterrait le gouverneur, la foule était dense, plusieurs centaines de couronnes mortuaires en fer peint, ou en fleurs artificielles de très bon goût, étaient tenues par les soldats alignés sur deux rangs. Un grand recueillement régnait dans Téglise, dont l'Iconostase (tabernacle) est richement décoré. Au dehors, le char mortuaire traîné par six chevaux couverts de draperies blanches en filet, attendait la fin des chants.
Dans l'après-midi, course aux chutes du Dnieper. Il faut pour se mettre en route un certain courage, la pluie tombe très fort ; de l'eau dans le ciel, de l'eau dans la voiture, de l'eau par terre, et quels chemins, grand Dieu! A travers champs, dans les ornières, les ruisseaux, nous marchons quand même. Vingt fois je suis sur le point de retourner en arrière; est-il sage de continuer? Enfin après vingt verstes
de cabotage, les imprudences étant généralement récompensées, nous arrivons saines et sauves devant les fameuses chutes. Elles sont moins grandioses que celles du Wuchsen en Finlande, moins terribles, moins tourbillonnantes, certes. Mais les vallées d'un vert très doux, les toits rouges des maisons, les collines des deux côtés, les roches qui précipitent ou arrêtent la cascade, les quelques boqueteaux et les sentiers pittoresques qui descendent sur le fleuve, donnent à cette campagne, sortant de la pluie plus fraîche et plus jolie que jamais, un aspect très particulier de charme pénétrant.
De retour à lékatérinoslav, la soirée se passe à côté d'une belle et corpulente Arménienne, fardée et habillée, à la mode de son pays, de couleurs criardes. Le domestique qui sert en sautillant a l'air d'un bouffon de roi il en a le physique et les espiègleries; pour nous complaire, il fait de l'esprit en allemand. Au parc Potemkin, les branches, à la lueur électrique, forment sur le sable de véritables ombres chinoises de la plus exquise finesse; elles se détachent du sol avec une netteté
Pelits-Russiens.
incroyable, tandis que l'ombre des acacias et des frênes abrite, pendant le jour, les promeneurs contre les ardeurs du soleil.
Les steppes, en ce matin de juin, sont d'un bleu de saphir, s'estompant dans un nuage de fleurs de lin et donnant une impression très douce d'infini. La mer d'Azov est toute grise et dorée, comme une mer du Nord en liesse. A l'entour, de jeunes chevaux, presque des poulains, exercent leurs jambes à la course. Rostov paraît; le Don étend à ses pieds un rocailleux tapis de pierres mouillées, couvertes de mousses luisantes.
Après une nuit presque sans sommeil, quelques heures passées dans une deminotion des choses, les montagnes du Caucase surgissent d'une façon irréelle, comme par enchantement. Le pic de l'Elbrouz et le Kasbek se montrent, non pas à l'aube trop peu sensible ici pour qu'on la puisse saisir, mais à la pointe du jour. On pense à Schamyl, à ce royal héros de brigandage chevaleresque, et tout prend un air de conte persan, de fantasmagorie orientale. Aux stations, les costumes deviennent de plus en plus variés. La petite-russienne à robe très
courte porte au cou un collier avec de larges médailles d'argent. Les hommes du Caucase sont vêtus en bergers du Nouveau Testament, en convives des noces de Cana. Les Tcherkess en costumes des plus élégants : cartouchières d'argent ciselé ornées d'émaux noirs sur la poitrine, sont coiffés de hauts bonnets de fourrure, nommés papachas, ou de l'élégant baschlik avec le gland retombant de côté, et couverts de la bourka, manteau à longs poils. Les femmes avec des voiles roses, verts ou blancs, cachant coquettement des visages frais ou fanés. Tout cela est d'un pittoresque achevé.
Le coupé voisin du nôtre est occupé par un Autrichien, le comte Matzenau, ministre plénipotentiaire à Libéria, avec le comte Alti, un Italien, M. Aedler, son secrétaire, M. Maûrich, et son chasseur, un vigoureux gars tyrolien en costume national. Ils vont étudier une affaire d'exploitation de forêts dans les domaines du prince de Mingrélie. Ces messieurs nous parlent de la Perse, que Marie arpenta dans tous les sens, et des Indes. M. Matzenau me donne un fétiche, une médaille du durbar, fête de Pâques et de nouvelle année là-bas.
Nous sommes photographiés, on cause, on parle de Schamyl, de ce prince mahométan qui enleva pendant la guerre du Caucase une jeune princesse de Mingrélie. Elle fut emmenée prisonnière à cheval, tenant son enfant serré contre sa poitrine. On marchait, on allait, on marchait toujours. A la fin, épuisée, n'en pouvant plus, la malheureuse laisse tomber le bébé qui est piétiné par les chevaux. Son père retrouva le petit cadavre quelques jours plus tard.
Schamyl fut conduit à son tour à Pétersbourg et là, entouré de toutes les prévenances imaginables. Alors, comme une personne qu'il avait reçue autrefois chez lui, le remerciait de son accueil et de ses attentions : « A ce moment, je croyais, dit- il, avoir fait tout ce qui est humainement possible; depuis que je suis ici, je vois que je n'avais rien fait. » Un autre jour, comme on l'avait mené à l'Opéra, pendant le ballet, on vit qu'il baissait les yeux. « — Pourquoi ne regardez-vous pas? lui demandat-on. — Ah! répondit-il, je vous plains, vous autres, d'avoir en ce monde tout ce que Maho^ met nous promet au paradis ! »
Rostov est une petite ville ravissante, une des plus anciennes de la Russie. Son Kremlin, ses tours, ses murailles, son lac Néro si poissonneux et le Don en font un ensemble des plus pittoresques; je m'y attardai tellement que je faillis manquer mon train. Il émane des rues, des maisons, des promenades, des jardins de Rostov, une fraîche et lumineuse gaieté. N'oublions pas, par reconnaissance de gourmet, de mentionner son buffet, le meilleur du monde.
Comme une volée de pigeons des jeunes,fdles descendent du train, bouillotte en main; elles vont prendre l'eau pour leur thé. Je regrette un peu de n'en pas faire autant mais le surcroît de bagages en wagon est bien encombrant. Aux arrêts des petites localités, les paysannes se tiennent derrière les barrières interpellant les voyageurs; elles oflrent des fruits, du pain, des œufs.
Ces régions ne paraissent guère peuplées; les champs monotones s'étendent à perte de vue. Ce n'est pas accidenté, mais le sol est très fertile et donne jusqu'à trois moissons par an. Les hommes circulent à cheval.
Des troupeaux d'oies blanches se mirent dans
les flaques d'eau, jolies taches claires parmi la sombre verdure. Nous bavardons avec nos voisins, leurs anecdotes sont divertissantes; en les écoutant je suis, par l'imagination, en Norvège.
« Nous voulons bien, dirent les Norvégiens au couronnement de Bernadotte, le roi Oscar, nous voulons bien le couronner, mais à la condition qu'il paye les frais du sacre ». Très pratique n'est-ce pas? Dans la grande salle du festin où Sa Majesté entra, sortant de la cérémonie, deux tables étaient préparées, l'une très grande, l'autre pour le roi et une autre personne; Oscar y prit place, et comme le français qui l'accompagnait allait s'y asseoir : « — Monsieur, lui dit un norvégien, ma place est près du roi, les grands seigneurs seuls peuvent être à côté de lui ». Ils sont fiers les Norvégiens; leur dernière révolution le prouve : c'est une restauration comme dit le baron de Wedel-Jarlsberg, ministre plénipotentiaire accrédité à Paris.
Notre train a manqué écraser un homme, ivre probablement ou sourd. Quel effroi! Puis, voici sur la route un gibet. C'est décidément l'heure des émotions.
Des marchands nous apportent des soies
indigènes, des fichus tissés, espèces de filets à jours couleur citron; Marie achète une écharpe de nuance groseille, une autre AÎolet foncé, et s'en affuble artistement, à la grande joie des Autrichiens, qui aiment les coiffures orientales.
A Pétrovsk, l'attachant paysage me fait perdre la notion du temps ; je dois prestement remonter dans le wagon des troisièmes. Ce qui me procure l'avantage d'assister au repas des voyageurs, aux caresses que les nombreux enfants font à leurs parents, d'apprécier la douceur de ceux-ci, et de me rendre compte de l'affectueuse harmonie qui règne entre les membres d'une même famille, dans cette classe du peuple russe.
A l'arrêt suivant, je remarque des femmes nonchalamment étendues au milieu de leur progéniture, dans la salle d'attente; leurs attitudes sont absolument parfaites au point de vue artistique. Un tableau qui les représenterait ainsi par terre, appuyées aux murs, leurs grands yeux brillants, leurs bouches muettes, les têtes des enfants si jolis sur leurs genoux, pourrait offrir un charme pittoresque et original.
Traduction du talisman du poète russe Alexandre Serge Puskin.