ANCIENNE COLCHIDE
Les Mingréliens descendent d'Egros, huitième fds de Thergamos, fds de Tarchis, fds d'Avanan, fils deJaphet, troisième fils de Noé. Pendant la construction de la Tour de Babel, àBabylone, par Nebroth, la dispersion des peuples faisant suite à la division des langues, Thergamos, avec sa famille, s'établit entre l'Ararat et le Mase, et partagea entre ses huit fils géants le pays qui s'étend entre la mer Noire et la mer Caspienne. Egros reçut les terres situées à l'angle de la mer Noire ; sa limite, à l'est, était la montagne Likh, à l'ouest, la mer et le iïeuve de la petite Khazarie ou Kouban
1. Plusieurs renseignements historiques m'ont été fournis par l'ouvrage de Mourier, introuvable aujourd'hui.
d'aujourd'hui; à leur droite, où finit l'extrême Caucase, il fonda Egressi qui se nomme Bédié maintenant, près de la source de l'Okhodja en Abkhasie; on l'appelle contrée Egver et Egveratzman. Mingrélie (Mingréliens) vient d'Egros; Pline la nommait Ecrectis.
Ses descendants ont occupé l'espace qui se trouve entre Gagia au nord jusqu'à la limite méridionale du lac Jistan; à l'est, jusqu'aux montagnes formant la ligne de partage des eaux des deux bassins de la mer Noire et de la Caspienne.
Egros et ses descendants se battirent contre le géant Nébroth, le premier roi de toute la terre, auquel lui et tous ses frères payèrent tribut.
Le géant vaincu, les fds de Thergamos ne reconnurent plus que la suprématie de leur frère aîné.
Plus tard, on nomma les habitants des Golches (Colchide), et, d'après Hérodote et Diodore de Sicile, ils seraient venus d'Egypte, au temps de Sésostris, au xv^ ou xvi^ siècle avant Jésus-Christ.
A cause de la ressemblance du crâne, je crois
qu'il faut reconnaître ce Sésostris dans la momie, dont Pierre Loti a fait faire la photographie et dont il porte la bague, trouvée dans le sarcophage. L'illustre académicien me montra ces précieux objets, l'an dernier, dans sa maison de Rochefort.
En 1200 avant Jésus-Christ, les Grecs vinrent conquérir la fameuse Toison d'or apportée par Phryscus et Hellé. La Toison d'or représentait les richesses merveilleuses de l'Asie et l'or du Phase, convoités par la Grèce. Le dragon figurait les populations sanguinaires, les tempêtes du Pont-Euxin,les difficultés, les dangers; et Médée, l'attrait mystérieux et voluptueux de l'Orient.
Les Golches, le teint basané, les cheveux crépus, circoncis, filaient le lin, comme les Égyptiens, et d'après Uslar, représentaient les êtres de progrès; ils appartenaient à une ramification de peuples qui, partant de l'Egypte, allaient à l'Inde, à la Perse, à la Golchide, et revenaient de Grèce en Egypte.
Les Golches habitaient dans le Caucase occidental avant les Grecs, et, parmi toutes ces peuplades se gouvernant elles-mêmes, représen-
90 LES DKVOILKES DU CAUCASK
talent la civilisation. Les Grecs arrivent, ils fondent de nouvelles colonies dont Dioscurias est la métropole en Abkhasie ; puis viennent Quénos (Ignanas), Bédia et Héraclée (Anaklie). Strabon affirme qu'on parlait cent langues au marché de Dioscurias (il y en a encore beaucoup en Abkhasie). On s'était frayé des routes commerciales à travers le Caucase. Pour se défendre on construisit une longue muraille de 60 milles depuis le Mokva jusqu'aux sources de ringour (j'en vois des vestiges importants.)
La Mingrélie, qui portait le nom d'Odichi, comprenait la province du Samouzekan, rive droite de l'Ingour, au sud de l'Abkhasie, le Letchkhoum et une partie de la Souanétie des Dadians.
Alexandre le Grand conquiert la Géorgie, de 356 à 353 avant Jésus -Christ, y établit le macédonien Agon qui abat les murs des villes et réunit la Colchide à la Géorgie. Mithridate (123-65) prend la Colchide; vaincu par Pompée, il repasse en Colchide chez Athel. Pompée le poursuit, s'empare d'Athel et le remplace par Aristarque.
Mithridate avait gagné les états du Bosphore.
Près de Gordi, sur la Tskenistkhali, sont les ruines du pont qui porte le noni de Pompée (Bombouaskhédi). Pompée soumet le Bosphore, le donne au fils de Mithridate. Pharnace, qui meurt l'an SO avant Jésus-Christ. Le général grec Cassandre ou Alexandre, épouse sa fdle et lui succède avec le titre d'archonte.
En 36 avant Jésus-Christ, César Auguste lui donne le titre de roi, et Polémon montant sur le trône, favorisé par l'empereur, soumet toutes les terres entre le Pont et le Bosphore; la Colchide fait partie de l'empire romain. A la mort de Polémon, ses états sont partagés ; la Colchide et le Pont sont octroyés à Pythodoris qui meurt en 36 avant Jésus-Christ. Son fils, Polémon II lui succède; il est protégé par Caligula qui lui donne en outre le royaume du Bosphore. En 41 avant Jésus-Christ, Claude l'envoie en Cilicie et donne le Bosphore à Mithridate III. Le Pont et la Colchide passent en d'autres mains. A la mort du Christ, la Géorgie ayant été confiée à la protection de la sainte Vierge, celle-ci charge saint André de prêcher la religion chrétienne à Martvili, mais elle n'y fleurit que plus tard, au ix^ siècle.
Bientôt l'influence indigène reprend son rôle, les Lazes entrent en scène au iii^ siècle après Jésus-Christ. Dioclétien les protège; la Colchide va s'appeler du même nom que le Lazistan, et celui-ci fait reconnaître sa suzeraineté en 446, au temps de Vakhtang Gourgaslan. A l'époque de la puissance du royaume de Géorgie, et sous l'empereur Marcien, Gonbazès qui régnait en Colchide fait donner le titre de roi à son fils, sans consulter l'empereur, et maintient sa domination et sa discipline. Maîtres chez eux, les rois de Lazistan ne montaient sur le trône qu'avec l'assentiment de l'empereur. Ceci déplaisait aux Persans, nation voisine, et sous Anastase (491-ol8), leur roi Kobad s'unit aux Lazes et se substitue à l'empereur. Lorsque Damnasès prend la couronne de Lazistan, il est reconnu par la Perse, qui devient sa suzeraine. Tzatius, son successeur, change l'ordre des choses et se fait couronner à Constantinople par Justinien, épouse une chrétienne et embrasse le christianisme. Les Persans envahissent le pays en 532, mais sont battus par Pierre le Notaire, l'envoyé de Justinien. Les Romains abusent de la situa-
tion, envahissent le pays; alors, exaspérés, les indigènes appellent les Perses qui battent les Romains et la forteresse de Pitre est enlevée; ceci se passait sous Gonbazès. Le roi de Perse se nommait Rhosroës-Nouchirvan.
Les villes de Dioscurias et de Pythius (Pytyounda) furent également prises. Aussi malheureux qu'avec les Grecs, on demande du secours à Justinien qui envoie sept mille Romains et mille Tzanes. Khosroës envoie une armée considérable avec Mermeroës. La guerre dure treize ans, guerre terrible, dont les épisodes les plus célèbres sont les sièges de Pitre et d'Archéopolis (Nakalakévi) ; les Persans sont écrasés par leurs éléphants; Gonbazès est perfidement assommé par les soldats romains; Athanas vient juger les coupables. Après la paix, les Laziens restent à Justinien qui leur donne des gouverneurs grecs; il fait baptiser les habitants et bâtir la belle église de Bitchionita. Vers 732, arrive en Géorgie, Mourvan-Krou qui, après avoir ravagé la Kharthélie, franchit les monts Likh. L'ancienne Colchide se nomme maintenant, tantôt Abkhasie, tantôt Iméréthie.
Les habitants affolés, se réfugient dans les grottes de la vallée de Kvirille. David et Constantin, princes d'Argvethi, pris par les Musulmans, sont martyrisés. Mourvan, continuant à semer le malheur en Mingrélie, est arrêté aux bords de la Tskenistkhali ; les eaux ayant débordé, une partie de l'armée est détruite; cette rivière se nomme Eau-des-Ghevaux. Mir et Artchel, rois de Géorgie, se réfugient chez le gouverneur d'Abkhasie qui les reçoit si bien, qu'ils le nomment plus tard roi d'Abkhasie, sous le nom de Léon P'. Son successeur, Léon II, divise l'Abkhasie en huit cristavats. Toute la Géorgie occidentale, ci -devant Egressi, Golchidéon, Lazistan, entre dans ce royaume. Pour la direction des églises, le roi crée l'archevêché de l'Abkhasie; les capitales sont Anakopi et Koutaïs. Il meurt en 806.
Son fds, Théodose P-" (845), fit la guerre à Bagrat 1", roi de Géorgie (845); Georges P% son frère (877), conquit l'Ibérie. Jean Adarnacé et Bagrat I" lui succédèrent. Puis vinrent Constantin (905), Sempat P"^; Georges II, son fils, qui bâtit le monastère de Martvili et conquit la Kharthélie; sa petite-fille Gourandoukat,
fille de son fils Constantin, qui se révolta contre lui, épousa le roi de Géorgie, Gourghen, fils deBagratle Sot ou l'Insensé (958-994). Ensuite, viennent Georges II, Léon III (9o9) et Dimitri; le frère de celui-ci voulant prendre sa place, il lui creva les yeux, ce qui n'empêcha pas l'aveugle de monter sur le trône à sa mort, en 979; on le surnomme : « Roi de paille ». Bagrat III fut un grand prince, il encouragea les arts, les sciences, et construisit les églises deBédié, Martvili, Koutaïs (1003), Satene-Vera, beaux échantillons de l'architecture byzantine. Il mourut en 1014 ou 1015.
Georges I" fut en guerre avec Basile II, qui le battit près du lac Palacastio. En 1023, il marcha sur Trébizonde, mais fut vaincu de nouveau; son fils Bagrat fut pris en otage, et une partie du territoire géorgien assujettie à l'empire grec. Bagrat IV (1027), vaincu, enlevé, fut déclaré vassal de l'empereur Romanos ; on lui donna comme épouse Hélène, cousine de l'empereur, et le titre de Couropalate, nom des vassaux étrangers que l'empire grec honorait : ils avaient droit au manteau royal, à la couronne et à l'étendaixi. Son règne fut brillant pour la
Géorgie ; il acheva la cathédrale de Koutaïs et bâtit les églises de Nicorly-Minda, Kartzch, Thmogroï, Sanitarwisu. On traduisit en géorgien, les philosophies de Platon, d'Aristote, les livres saints; c'est l'époque de la brillante philosophe Joanné Patrigi, de l'orateur Jean de Khakhoul, du savant traducteur Georges d'Athin. On construisit sur le mont Athos, en Turquie, le magnifique couvent d'Ibérie.
BagratIV se battit contre les Turcs Seldjoucides et subit la révolte d'un puissant prince de Géorgie, Liparit Orbéliani, il mourut en 1072 et fut enterré à Martvili. Sous Georges II, son fds, les Musulmans prennent Tiflis (1078). Sous David le Réparateur, les Géorgiens heureux quittent leurs souterrains de refuge; les ruines se relèvent; on chasse les Turcs de Tiflis en 1121. David agrandit ses états jusqu'à Trébizonde, Ani, en Arménie, et Derbent. Il profite des croisades pourchasser les Turcs, et envoyer des troupes à Jérusalem ; il fonde des écoles, ouvre des routes et bâtit le beau monastère de Ghélath. Il rapporte de Derbent deux portes de fer, qui gardent sa tombe, et meurt en 1124.
Ensuite, viennent Démétrius I" et David IV
son frère; lequel, régent pendant la minorité du fils de Dimitri, se fait couronner roi. Son règne est glorieux. Sa fille, Thamar ou Tamar, a été, au dire des Géorgiens, le plus grand roi. Elle fut couronnée à Tiflis, l'archevêque de Koutaïs plaça le diadème sur sa tête; le gouverneur du Ratcha lui attacha au cou l'épée que lui offraient les trois principaux représentants de la noblesse d'Iméréthie. Elle gouverna avec sagesse et habileté, et épousa un prince russe, Georges Bagolubsky. Celui-ci, aidé de Gamrckel, augmenta le territoire jusqu'à Kars, mais oublia le respect qu'il devait à la reine, d'une si merveilleuse beauté : alors, elle le répudia et épousa un prince ossétien, David Soslan.
Un Bagratien, petit-fils de Dimitri-Georges, furieux, obtient une armée des Grecs, traverse la Mingrélie, et se fait couronner roi à Guégout, près Koutaïs, par des eristaws insurgés, au delà des monts Likh. Thamar le bat : il est fait prisonnier; elle le traite avec égards, mais il quitte le pays.
Sous cette brillante reine, tout ce qui est bon et beau fut protégé : arts, lettres et sciences. David-Soslan battit Noureddin. Thamar pleura
son courageux mari et associa au trône, de son vivant, son fils Georges Lâcha ou le Beau ; elle mourut en 1212. Les Mogols, bientôt, font sentir leur joug; après avoir conquis la Chine, l'Inde et la Perse, ils viennent au Caucase sous Genzis-Khan et Gaïk-Khan ; leurs ravages font mourir de chagrin, Georges, fils de Thamar, en 1223.
A l'époque de décadence de l'empire byzantin, des Génois, des Vénitiens et des Grecs, fondèrent, sur les bords de la mer Noire : Anaklia, Trébizonde et Koutaïs, qui devinrent, pour Constantinople, des entrepôts de marchandises qui provenaient de l'Inde et de la Perse. |
David, fils naturel de Georges, monte sur le trône en 1223 ; il est confié à sa sœur Roussoudan. Belle, mais vicieuse, celle-ci repousse les avances de Djel-al-Eddin, qui prend Tiflis et martyrise les chrétiens ; de douleur, Roussoudan s'empoisonne. David IV, fils de Roussoudan, et David V, fils de Georges le Beau, se disputent la couronne. Galoukh-Rhan, chef des Mongols, consulté par eux, divise la Géorgie entre eux; c'est le premier partage de ce pays.
L'Iméreth désignait la partie de la Géorgie qui se trouve en deçà des monts Likh, et TAméreth celle qui est au delà. L'Iméreth fut réunie, douze ans plus tard, au royaume de Géorgie et séparée de nouveau en 144o, après la mort du roi Alexandre.
Dans ce partage, la Mingrélie reste au roi d'Iméréthie, David VI dit le Marin. Il est d'abord heureux, puis très affligé par la révolte de l'éristaw du Ratcha et l'envahissement des Turcs. Sous son fds Constantin, les grands seigneurs et son frère Michel s'emparent des provinces : ce dernier se fait proclamer prince du Ratcha et du Letchkhoum.
Georges Dadian occupa la Mingrélie et une partie de l'Abkhasie ; Gherwachidzé, le reste de l'Abkhasie; le Gourié et la Souanétie eurent aussi leurs princes. Le père Gamberti, missionnaire catholique venu en Mingrélie, en 1G13, raconte que Dadian, éristaw de Mingrélie, pendant un dîner royal avec d'autres ôristaws du royaume, demanda un jour à son voisin ce qu'il comptait donner comme cadeau à l'échanson, suivant l'usage. Son voisin était l'athabeg d'Akhaltzikh. « — Cent écus, répon-
dit-il. » Dadian remit alors cent écus, mais en cachette, l'athabeg en donna mille; alors Dadian, furieux du mensonge, coupa la barbe de l'athabeg avec son poignard; celui-ci se contint par respect pour le roi, mais quelque temps après, à la chasse au cerf, il prit Dadian et l'emprisonna.
Ces deux princes causèrent en prison de leurs projets de liberté pour le pays, s'entendirent et ils entraînèrent d'autres princes qui se soulevèrent : on proclama l'indépendance de leurs principautés.
A partir de Constantin I", la Mingrélie a son histoire. Les princes Dadian sont d'origine arménienne; le mot Dad, signifiait juge. C'est le nom d'une forteresse, placée près de l'Ingour, près de Zougdidi; d'autres disent que Dadian est le terme géorgien pour éclianson. L'ancienne image du monastère de Khopi porte le nom d'un Vardan Dadian, et de ses descendants. Dans l'histoire, il avait déjà plusieurs fois été question de princes ainsi nommés.
Sous Michel, les Dadians gardent leur influence. En 1323, la Mingrélie passe à Mamia,
qui mourut en 1345 et fut enterré à Khopi. Son fils, Georges II, gouverne pendant trenteneuf ans, et le fils de celui-ci, Dadian Vamek, confirmé en ses droits par Bagrat, l'aîné, roi de Géorgie, lui succède et fait la guerre à Georges, roi d'Iméréthie ; il entreprend une expédition heureuse contre les Djiks et les Alains, en 1396, et revient avec un énorme butin. Mamia meurt en 1414 et Dadian Liparit lui succède; puis vient Ghaman-Davlé, son fils, qui décède en 1474.
Ambroise Cantareni, ambassadeur de la République de Venise, dépeint ainsi la Mingrélie : « On trouve en ce pays du chanvre, de la cire, de la résine; les habitants sont fort misérables. Le 1" juillet 1473, j'arrivai près de Phasis, il y avait un bateau rempli d'indigènes qui nous suivaient; ils me parurent tous fous. Phasis est une ville en Mingrélie, sujette du prince Bédian (dadian), c'est un pays de montagnes et de forêts, les habitants sont d'une humeur si féroce, qu'on les prendrait pour des bêtes; ils ont du vin et du blé et se nourrissent de bouillie de millet. »
L'année suivante, l'ambassadeur trouve les
troupes du roi d'Iméréthie, venues pour réprimer les troubles causés par la mort de Dadian.
Vamek II, frère paternel de Ghaman-Davlé lui succède. Craignant pour son indépendance, Bagrat, le roi d'Iméréthie s'agrandissait toujours, il fait de fréquentes incursions en Iméréthie avec Gherwachidzé, mais Gouriel- Bagrat, mécontent, le bat en 1477 et s'empare des forteresses.
Le fds de Bagrat, Alexandre, son successeur, convoque les quatre princes vassaux de l'Imérétlîie et assiste à leur couronnement. Vamek décline l'alliance contractée et s'unit avec le roi de Géorgie, Gonstantin. Il chasse Alexandre, mais rappelé en Géorgie par l'invasion des Perses (1488), il retourne en Kharthéiie; Alexandre en profite pour faire la paix avec ses vassaux.
Mamia III, fds de Liparit Dadian, s'unit à Mamia-Gouriel, descend en Djiketh pour soumettre les Tcherkess et les Abkhases, mais il est tué en lo3:2. Levan P'", son fds, lui succède; il se considère comme indépendant de l'Iméréthie, tantôt secourant Bagrat, tantôt lui refusant des secours contre les Perses. ]3agrat veut annexer la Mingrélic et le Gourié; il
invite le cladian à une chasse en forêt à Khoni, le saisit en lij46, et l'enferme à Ghéleth, d'où celui-ci s'échappe et revient en Mingrélie. Levan se réconcilie alors avec le roi Georges II, fils de Bagrat, mais son fils, ayant répudié sa femme, sœur du prince de Gourié, afin d'épouser la femme de son oncle Bathouli, le Gouriel, pour se venger, demande au dadian la main de sa fille; il l'épouse pour la répudier et se marier avec la tante du roi d'Iméréthie, de façon à avoir un allié pour faire la guerre au dadian; il reprend ensuite sa principauté, et oblige le Gouriel à payer 10.000 drachmes. En 1^72 il meurt d'une chute de cheval.
Ghiorghi III, son fils, marie sa sœur avec Bagrat, fils du roi Georges d'Iméréthie; son frère Mamia lui succède pendant son absence en Abkhasie, mais il revient et veut le renverser ; celui-ci s'unit à Gouriel et finit par reprendre le pouvoir en lo8i. Mamia redevient prince régnant en lo82; il s'empare de son cousin, le fils de Georges Dadian, Lévan, et l'enferme dans la forteresse de Thképi, près de Novo- Sénaki; l'infortuné se jette du haut de sa prison et se tue. De nouvelles guerres éclatent
entre la Géorgie et les Gouriels d'Iméréthie (1581-1^)90). Levan, battu, se réfugie au Letchkhoum. Manoutchar, frère deMamia, lui succède; il épouse Nestan-Daredjan, fille d'Alexandre, roi de Géorgie (1596), elle meurt après la naissance de son fils Levan qui devient le plus célèbre des dadians. Rostom, roi d'Iméréthie, est chassé de son royaume par les Gouriels et le roi de Géorgie, Simon. Rostom vient en Mingrélie demander le secours de Manoutchar; après de nombreuses batailles contre Simir qui subit une déroute complète, Manoutchar apporte à Zougdidi et à la forteresse de Roukhi de nombreux canons; il meurt à la chasse, d'une chute de cheval.
Levan II, son fils, élevé à la cour du roi de Kakhétie, Alexandre, est rappelé à douze ans en Mingrélie, par la mort de son père; il reçoit le dadianat et pendant cinquante ans, remplit, l'histoire de son nom. Sa force et son caractère étaient redoutés, ses richesses célèbres. Il eut d'excellentes relations avec les Abkhases, les Djikhs et les Souanes. Sa sœur épouse le Gouriel Simon en 1621.
Il est vainqueur de Georges, roi d'Iméréthie,
près d'Akhal-Sophel, et lui prend son étendard qu'il envoie à l'église de Tsalendjikha. En 1625, il fait la guerre à son beau-frère Simon- Gouriel, qui avait lâchement assassiné son père pendant qu'il dormait, et redemande sa sœur; Simon refuse. Alors Levan lui fait crever les yeux et le remplace dans le gouvernement de Gourié par Kai-Kliosro. Après un an de prison, le malheureux aveugle se fait moine et part pour Jérusalem. En 1632, sa sœur Mariam épouse Rostom-Khan, roi de Kharthélie. Au retour, guerre avec le roi d'Iméréthie, sous Baghdad; le roi est pris. Pour racheter son père, Alexandre livre au dadian des familles arméniennes et juives commerçantes à Tehkhar. Levan leur accorde comme résidence Roukhi sur la rive gauche de l'Ingour. Alexandre succède au roi Georges. Levan recommence ses attaques. Le roi implore la protection du tsar Michaïlovitch, ce qui ne l'empêche pas d'être battu quand même; Levan lui brûle les yeux et emprisonne son frère Mamouka. Il fait aussi couper le nez, les oreilles, les mains à sa femme, lafdle du prince d'Abkhasie, l'accusant d'infidélité, pour épouser en 1628, la célèbre Nestan-Daredjan, née
lOO LKS DÉVOILÉES DU CAUCASE
Tchilaclzé, femme de son oncle Georges Liparit. Panon, son vizir, accusé d'avoir aimé sa première femme, est placé devant la bouche d'un canon; les deux fds qu'il eut d'elle sont empoisonnés. Il fait crever les yeux à son frère Jissi, accusé de complot politique. Pour faire pénitence, pour le salut de son âme, disait-il, après ses forfaits, il envoyait une oflrande à une église, embellissait avec Nestan-Daredjan, sa complice, qu'il nommait « la bénie dame des dames», l'image d'un saint Georges quelconque, élevait une chapelle, faisait cadeau de terres ou de familles de paysans, et croyait ainsi avoir obtenu son pardon du ciel. Après la mort de sa femme, en 1637, il dévalisa Routais ; en 1645, il incendia le palais des rois d'Iméréthie, en Adjameth,etenvoya le prêtre Gabriel, en 1636, au tsar, pour demander sa protection promise par Théodote Eltchine. Le 27 avril, Eltchine est reçu à Djikour, la lettre du tsar y est lue en audience solennelle. En 169o, Le van se suicide de chagrin, après la mort de son fds aîné.
Sous Lévan II, les missionnaires A. Lamberti et Jampi visitent la Mingrélie et la décrivent.
Le premier trouve que Levan avait des qualités et que s'il avait reçu une autre éducation il serait devenu un des plus grands princes de son siècle, car il était beaucoup moins débauché que les autres, infatigable aux aiïaires, à la guerre, prompt, discret et brave, aimant ses sujets et les secourant dans la nécessité. Il avait cinquante palais. Sa passion pour la chasse était telle qu'il imposa comme contribution de guerre, au prince d'Abkhasie Vomen, des chiens de chasse et des faucons.
Les paysans alors étaient pauvres; ils se couvraient d'un lambeau de drap de laine qui descendait de la ceinture aux genoux. A ce sujet, on cite un seigneur indigène qui avait un prisonnier lui servant de tailleur : il lui fit couper un pied, de crainte qu'il ne prît la fuite. L'armée du prince dadian était de trente mille hommes; chaque trentaine de maisons fournissait un soldat, mais toute la noblesse partait pour la guerre, vêtue d'élégants costumes, couverte d'armes de prix et sur de très beaux coursiers. « Lorsqu'on ne se l)attait pas, dit Lamberti, on chantait, on dansait; les repas étaient copieux et bruyants, on battait les tambours à la mode
persane, on frappait sur des cymbales et on soufflait dans des trompettes accouplées, longues de cinq pieds, et qui rendaient un son terrible.
La vente des paysans aux Turcs se pratiquait sur une large échelle. Le prince du pays invita un jour vingt-deux prêtres pour dire la messe, et les fit raser tous après l'office, pour les donner aux Turcs en paiement des dettes. Un gentilhomme, pour avoir un cheval turc qui lui plaisait, vendit sa mère. Levan fut le premier à introduire dans ses États, les monnaies gravées de caractères arabes ; cependant le peuple était pauvre, ignorant, superstitieux.
A la mort de Levan II, les Mingréliens choisissent les uns son frère cadet Liparit III, les autres Vamek, beau-frère de Daredjan. Alexandre, roi d'Iméréthie vainc Liparit et le force à passer en Turquie; le dadianat est donné à Vamek qui guerroie sans cesse avec riméréthie et fait crever sans merci les yeux des vaincus. Daredjan se distingue dans l'application de cet horrible supplice. Vakhtang époux de Mariam, sœur du dadian Levan II, conquiert le pays, prend Zougdidi, chasse Vamek
et fait élire Chamandalolé, petit-fils deLevan II, prince régnant de Mingrélie, sous le nom de Levan III. Vamek se réfugie chez les Souanes qui le décapitent et envoient sa tête au roi de Géorgie (1661). Yakhtang prend, parmi les richesses de Dadian, un clou de la Vraie Croix, qui se trouve actuellement à Moscou, dans la cathédrale de l'Assomption.
Sous Levan III, l'Iméréthie passe à Artchel, fils de Vokhtang, roi de Kharthélie, puis à Bagrat IV Taveugle. Levan IV, qui ne veut pas reconnaître celui-ci, est retenu prisonnier jusqu'à ce qu'il cède sa femme Thamar, princesse de Moukhran, au roi. Il épouse Thinatin, fille d'Alexandre III, père et prédécesseur deBagrat. Ensuite arrive le règne de l'anarchie en Iméréthie, le commerce des esclaves et des prisonniers de guerre enrichissant les vainqueurs. Gouriel Dimitri remplace Bagrat. Chardin visitant la Mingrélie trouve la barbarie et le désordre : un homme était vendu dix- neuf écus, la femme douze, les enfants trois ou quatre. A Constantinople, à Alexandrie, au marché, ils étaient revendus trois fois plus cher.
La Turquie, qui était maîtresse de l'ancienne
Colchide, percevait de Tlniéréthie un tribut de quatre-vingts filles et garçons, du Gourié quarante-six, de la Mingrélie deux cents, plus quatre-vingts pièces d'étoffes. Au xvii'^ siècle, ces trois provinces fournissaient en outre de dix- neuf à vingt mille esclaves, qui étaient vendus annuellement, si bien qu'en trente ans la population tomlja de quatre-vingt mille à vingt mille habitants.
Levan Dadian meurt en 1680 ou 1681, et Manoutcliar son fds est assassiné. Les Mingréliens donnent le dadianat à un noble Aznaour, Katzie Tchikwani, dont les ancêtres étaient venus l'un de Bayazid en Mingrélie et l'autre de Gordi, à cheval, précédé d'un écuyer du nom de Tchikladze qui portait une image des archanges; c'est Mouran Letchkhoum. Le chef de cette nouvelle dynastie des Dadians montre de l'énergie. Né à Gordi de parents pauvres, faisant en Souanétie le commerce du miel, il reçoit du Dadian Levan le Salipartiano, sur le Tekhour apanage de l'héritier du dadianat qui s'appelait toujours Lipartiani; ce domaine comprenait Salkhino (où je suis) et d'autres villages voisins. En troisièmes noces, il
épouse Mzekhatoune, fille du Dadian; il fait la guerre aux nobles, ainsi que 3on fils Georges Lipartiani, à la mort duquel il ne reste plus que des paysans en Mingrélie. Georges Gouriel avait épousé la reine ïhamar, femme de Levan et veuve de Bagrat ; il renouvelle ses tentatives sur la Mingrélie. A la suite de dissensions, d'intrigues de guerre, les Turcs mettent en ruines l'église de Routais, œuvre de Bagrat III. Arthie se réfugie en Assetie, et le trône échoit de nouveau à Alexandre IV.
Dans l'espace de vingt ans, dix changements eurent lieu. En Mingrélie, Georges Lipartiani gouvernait et luttait contre ses voisins. Levan IV n'était, lui, qu'un prince fictif dont Lipartiani se servait comme paravent, et qui partait pour la Turquie lorsqu'on n'avait plus besoin de lui. En 17:20, Georges VI d'Iméréthie est assassiné. Son successeur Alexandre est couronné à Routais; comme il est mineur, un conseil de nobles gouverne sous la présidence de Lipartiani Béjan. C'est le premier des Tchikwanis ou des Lipartians qui se donne en ITlo le nom de Dadian. Il dirigeait la Mingrélie et l'Iméréthie, et devint un personnage puissant. Son frère, évêque de Martvili, et
la reine Thamar, veuve de Bagrat, ses deux ennemis, avertirent la Turquie de la puissance de Béjan, en l'engageant à destituer Akhaltzikpacha qui le soutenait. Celui-ci expédie les envoyés à Dadian, qui, furieux, emprisonne la reine Thamar, destitue Tévêque (1723) et donne aux Turcs tout le côté de la mer Noire, depuis l'embouchure du Rion jusqu'à la frontière de l'Abkhasie. Ceux-ci construisent les forts de Poti et d'Anaklie, avec les pierres provenant de la forteresse de Roukhi, sur l'Ingour. Les mécontents s'agitent. Une entrevue a lieu à Guégout entre le roi Béjan et le pacha. Après l'audience, le pacha invite le Dadian et le fait mettre à mort. Un grand tapis avait été étendu devant le pacha, assis seul en rase campagne, ses gardes à distance. Le Dadian s'avance seul et comme le tapis cachait un trou profond, il tombe et les soldats turcs le tuent, avant l'arrivée de ses Mingréliens. Ceci se passait en 1728.
Otia, fds de Béjan, prend possession du dadianat et s'allie avec l'éristaw de Ratcha, son beaufrère, et les grands seigneurs d'Iméréthie. On attaque le roi, près de Chichari. Otia est fait
prisonnier et doit céder le territoire de Satchilav. Un pacha de Poti, en 1733, s'allie à Alexandre, roi d'Iméréthie en dépit d'Otia, et soumet le prince d'Abkhasie Chetchéward ; la discorde les perd. En 1741, Otia se rend à Vardtzikhé, brûle la résidence royale et saccage riméréthie.
Otia Dadian meurt en 1758. L'année où a lieu la fameuse éclipse de soleil, son fils Katzie devient prince de Mingrélie, pendant que son beaufrère Salomon P'" est roi d'Iméréthie. Les Turcs occupaient alors une grande partie du pays; deux éristaws étaient insurgés. Katzie bat les Turcs à Khiérat, sans arrêter la marche des musulmans. En 1770, la Russie en guerre avec la Turquie promet son protectorat au prince Dadian. Catherine II envoie le général Totleben qui prend Koutaïs et chasse les Turcs. Le traité de Kaïnaradjzin fmit la guerre russo-turque.
En 1780, Dadian meurt, laisse la principauté à son fils Grégoire, qui est obligé de guerroyer contre son beau-frère Salomon II, roi d'Iméréthie. En 1803, épuisé et manquant d'argent, il fait appel à la Russie à qui la Géorgie, sa sœur
lli LES DÉVOILÉES BU CAUCASE
aînée, avait été confiée en 1801. S'adressant au gouverneur du Caucase, à Tiflis, il explique la situation, disant que si la Russie refuse, il devra s'adresser à la Porte, il écrit cela au général TzitzianofV. Le 23 mai 1803, l'empereur Alexandre accepte ses avances; le général dépêche un noble Géorgien, David Mamatzieff, pour conclure avec Dadian un traité préliminaire dont voici les conditions :
1° L'envoi à Tiflis par le Dadian d'un plénipotentiaire qui traiterait l'affaire de Mingrélie;
2^ L'obligation de fournir à Tarmée russe qui stationnera en Mingrélie les munitions nécessaires;
3** Le général russe défendra le pays comme il défendrait le territoire russe;
4*^ Le gouvernement de Mingrélie restera le même, mais la peine de mort sera abolie;
5^ Le prince Dadian recevra immédiatement après la signature, la croix de l'ordre de Saint- Alexandre-Nevski.
Le prince ravi accepte toutes les conditions et envoie à Tiflis son confesseur, le prêtre de sa cour, Siméon Acatian et un noble Georges
Gaqiiin (les moines étaient les lettrés). Il leur donne toutes ses instructions, parmi lesquelles il convient de citer un écrit qui formule des restrictions au sujet de la peine de mort.
Il disait notamment, et on se croirait à notre époque, que le nombre des malfaiteurs était considérable, que les criminels ne craignaient ni la Sibérie, ni aucune contrée lointaine d'exil; qu'en conséquence il estimait nécessaire de conserver la loi de Moïse, c'est-à-dire la peine de mort, l'amputation des mains et des pieds et l'arrachement des yeux. Le prince dépêcha son fils Levan à Tiflis, comme gage de ses intentions amicales.
Le général enchanté de son côté, envoya le jeune prince à Pétersbourg, pour y être élevé selon son rang, pendant que le colonel Mainoff, porteur du projet de traité, se rendait en Mingrélie. Le P' décembre 1803 fut donnée la signature officielle. Le clergé et la noblesse se rangèrent autour du prince.
L'évêque de Tzaïchi arriva, et le 4, le prince jura fidélité à la Russie ainsi que sa femme, la princesse Nina.
Le traité comportait treize articles. Le prince
Dadian reçut de l'empereur de Russie, un sabre d'honneur, à la mode orientale.
La Russie n'approuvait pas, dans le traité, le nom de « prince régnant » de Mingrélie, pour le prince Dadian; elle voulait mettre « gouverneur » et désirait que l'administration du pays fût faite au nom de l'Empereur; mais Tzitzianoff, prévoyant des difficultés, demanda et obtint que rien ne fût changé au texte primitif, ce qui fut fait le 4 juillet 1804.
Dès lors, la Mingrélie fit partie du territoire de l'Empire de Russie.
Le prince Dadian augmenta sensiblement la grandeur et le bien-être du pays. Il était d'une intelligence remarquable. Son esprit était cultivé et fin et l'éducation européenne avait développé ses dons naturels.
Sans rien changer, il perfectionna. Il établit douze chefs de districts révocables, des mouraws qui se partagèrent la Mingrélie, avec des chefs de canton sous leurs ordres; dans ses tournées, le muoraw s'assoit sous un arbre, écoute le plaignant et l'accusé, et d'après le code de Vakhtang, rend l'arrêt séance tenante, comme saint Louis, en France. Dadian mourut en
1846. Le prince David, son fils élevé à Tiflis, chez le baron Rosen, gouverneur du Caucase, reçut une éducation supérieure. Il joignait à l'aptitude pour les affaires, l'esprit ferme et éclairé d'un homme d'élite. A vingt-six ans, il épousa la princesse Catherine Tchavtchavadzé, fille du prince Alexandre qui se distingua en 1812 à la tête des dragons de Xijni-^'ovgorod, il occupa de hauts postes d'administration, ce qui ne l'empêcha pas d'être un poète de premier ordre. L'année de son mariage, David reçut le pouvoir; il gouverna avec zèle et prudence, et institua un conseil supérieur de haute instance administrative et juridique, composé de quelques Mdivanbegs ou chefs d'arrondissements qui dirigaient la province, et rendaient la justice civile quand le litige ne dépassait pas loO roubles. Il recommandait d'être honnête et de se faire aimer, d'encourager l'agriculture, d'habituer la population à l'ordre, à la morale, à l'obéissance, de pousser à la réconciliation, de sauvegarder le bien public, de rédiger des rapports sur les besoins des habitants, et de faire justice à toutes les demandes écrites et orales. Au delà de 130 roubles
118 LES DÏ^VOILÉKS DU CAUCASE
l'affaire était portée au conseil supérieur. Le prince supprimait les Bakaouls, percepteurs qui ruinaient la population, et invitait les Mdivanbegs à employer les moyens les plus simples pour la perception des impôts. Cet ordre contenait vingt-six articles.
Dans le milieu féodal, le prince se heurta à toutes sortes de difficultés. Il tint tête à la noblesse et au clergé et pendant treize ans, le mouvement libéral et humanitaire ne fit que s'accentuer. Il mourut àGordi, à quarante ans, d'un catarrhe d'estomac.
Le prince Nicolas, l'aîné de ses quatre enfants n'ayant que six ans, ce fut la princesse Catherine que l'empereur de Russie nomma régente, quelques mois avant la guerre d'Orient.
Le généralissime Orner pacha débarque sur les côtes d'Abkhasie après la prise du fort Saint-Nicolas par les alliés, et le bombardement de Redout-Kalé par les Anglais pendant l'automne de 1855.
Lorsque Kars fut pris et la paix signée, Omer pacha devint maître absolu en Mingrélie. Pendant huit mois, l'Ingour, qui coule entre la Mingrélie et le Samouzekan, éprouve.
en général, des crues subites qui empêchent de passer. Cette année-là, au contraire, la sécheresse avait été très grande du côté de la forteresse de Roukhi, des villages de Koki et de Kakhati. Le prince Jean Bagratien Moukranski, malgré des prodiges de valeur, fut arrêté par l'armée turque, très supérieure en nombre. La rivière était couverte de cadavres et de sang. Zvanbaïé, colonel abkhasien, abattu, fut remplacé par Josséliani, mingrélien, celui-ci, par le major Ivini, ce dernier, par le capitaine Kobreff; enfin le prince Moukranski dut finir par ordonner la retraite jusqu'à Khéta. Le prince Dimitri Cherwachidzé se distingua brillamment.
La régente, voulant se rendre compte par elle-même des événements, quitta Gordi, résidence des dadians et arriva le lendemain de la défaite. Moukranski la rejoignit à Kvachikhor et l'engagea à retournera Koutaïs; il laissa auprès d'elle, sa femme, la princesse Nina, fille du prince Levan, pour l'accompagner à Gordi où ses enfants étaient restés. Cette dernière était d'une grande tristesse, craignant qu'on n'attribuât la défaite de l'armée aux
fautes imaginaires de son mari. La régente, elle, était nerveuse; le peuple affolé. Une nuit, la princesse Nina reçoit un message de son mari lui disant que les Turcs avancent, et la chargeant d'inviter la régente à se retirer immédiatement au camp qui se forme à Khoni, en Iméréthie. Elle s'acquitte de sa mission et la régente (Dédopole) fait préparer le départ; mais, au matin, les événements changent de face : le prince Constantin Dadian arrive à la tête des nobles; tous jurent sur la croix et sur l'évangile de sacrifier leur vie, s'il le faut, pour la patrie, le jeune prince et sa mère; la régente est suppliée de ne pas partir. Alors elle éprouve une angoisse affreuse. Que faire? Bientôt sa résolution est prise : elle restera; elle envoie ses enfants au Letchkhoum sous la garde des nobles. A ce moment arrive, de Khoni, une deuxième lettre du prince Moukranski, l'appelant avec une certaine dureté. La régente ne bronche pas : elle écrit au lieutenant prince Beboutoff, en lui racontant ce qui se passe et demandant conseil. Au même instant, l'intendant de Zougdidi, le prince Nico Oquebouadzé, apporte la missive suivante :
Zougdidi, 31/11 novembre 1855.
altesse!
En entrant dans le pays dont Votre Altesse est la princesse régnante au nom de son fils, je crois de mon devoir de lui communiquer les desseins du Sultan, mon Auguste Souverain et des Hautes Puissances, ses Alliées.
La guerre actuelle comme Votre Altesse le sait, est entreprise avec la juste intention de résister et de mettre fin à l'agression de l'empereur de Russie.
C'est dans ce but que je suis ici, avec les forces, qui avec l'aide de Dieu, et une pleine confiance dans la justice de la cause pour laquelle nous combattons, suffiront pour chasser l'ennemi du pays dans lequel Votre Altesse règne. Mais, en envahissant la Mingrélie, je suis autorisé à assurer Votre Altesse que mon Auguste Souverain et les Hautes Puissances, ses Alliées, ne veulent point troubler son gouvernement, ni acquérir des droits sur la Mingrélie. Ce qu'ils désirent, c'est que la Mingrélie et les pays voisins d'elle soient indépendants de la Russie et de toute autre puissance, et libres sous leurs propres gouvernements. Mon armée est entrée dans la Mingrélie et a trouvé une partie de la population, les armes à la main ; le reste s'est enfui, abandonnant leurs maisons et leurs biens qui, selon les droits des nations, pourraient être considérés comme prises de guerre.
C'est avec regret que j'ai vu que quelques étrangers des provinces voisines ont suivi l'armée, et commencé à piller et à faire sentir aux paysans, les horreurs de la guerre.
Pour diminuer autant que possible les souffrances de ces pauvres gens, j'ai fait de mon mieux pour renvoyer
ces étrangers dans leurs provinces, et, par des punitions sévères, j'ai empêché mes soldats de se livrer au pillage.
Déjà une partie de la population, reprenant confiance, est rentrée dans ses foyers, mais pour achever ce travail humain, j'invite Votre Altesse à retourner à son palais et à continuer le gouvernement du pays et ainsi le tranquilliser et rassurer la population sur les intentions de mon Souverain, sur le but de son armée qui est de combattre les Russes et de rétablir l'indépendance de la Mingrélie sur son ancien système de gouvernement.
En attendant l'arrivée de Votre Altesse, j'accepte comme gérant, à sa place, le prince Nico, qu'elle a envoyé à Zougdidi, mais je l'invite, dans l'intérêt de son fils et de ses sujets, à se porter elle-même aussitôt qu'elle le pourra à Zougdidi pour reprendre les rênes du gouvernement.
Agréez, Altesse, l'assurance de ma très haute considération.
Le généralissime de l'armée ottomane,
Ainsi la princesse se trouvait entre le commandant des troupes russes qui exigeait son départ, la noblesse indigène qui s'y opposait et les tentations de la Turquie. La question pour elle, fut de savoir s'il fallait répondre à la lettre du généralissime; elle consulta Mouravief à cet égard, et lui envoya la lettre d'Orner pacha ainsi que la copie au colonel Koulébrakine, gouverneur de Koutaïs. Elle recevait le lendemain la minute d'une réponse qui n'était ni convenable ni digne d'une princesse de
Mingrélie; elle ne l'envoya naturellement pas. Ses enfants furent menés au couvent de Tsagneri, au Letchkhoum. Elle traversa le pays avec mille difficultés, ordonna de lever des troupes et allait se mettre elle-même à leur léte lorsqu'elle reçut la seconde lettre suivante :
Au quartier général le 9/21 novembre 1855
altesse!
J'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse, une lettre en date du 31 octobre (11 novembre) pour l'informer des intentions de mon auguste Maître, le Sultan, et des Hautes Puissances, ses Alliées. En renvoyant l'armée qui se trouve sous mon commandement dans la province de Mingrélie, j'ai assuré à Votre Altesse que mon Souverain et les Hautes Puissances, ses Alliées n'avaient aucune pensée d'ambition, mais qu'ils désiraient voir la Mingrélie et les provinces voisines d'elle, entièrement indépendantes de la Russie et de toute autre puissance, et libres sous leurs propres gouvernements.
Je saisis cette occasion de répéter ces déclarations et en même temps de renouveler l'invitation que j'ai faite à Votre Altesse de se porter à Zougdidi avec son fils le prince héréditaire pour y continuer le gouvernement du pays sous votre Régence.
N'ayant reçu aucune réponse à l'invitation que j'avais faite à Votre Altesse, en date du 31 octobre, je crois de mon devoir de faire savoir à Votre Altesse ce qui peut résulter d'une prolongation de son absence du siège de son gouvernement.
Le peuple mingrélien reprend confiance, mais il lui manque son chef, qui, dans les circonstances actuelles, de l'occupation entière du pays par mes troupes, puisse le gouverner et, par ses conseils, le guider dans les événements qui se passent autour de lui.
Si Votre Altesse ne revient pas pour prendre cette place, qu'elle a remplie comme Régente au nom de son fils, elle augmentera, par son absence, les souffrances et les difficultés de son peuple, elle négligera les intérêts de son fils et par ce fait même, elle renoncera pour toujours, pour elle et pour son fils, a tout droit sur la principauté de Mingrélie, et mon Auguste Maître, le Sultan, et ses Alliées se trouveront dans la nécessité, qu'ils veulent plutôt éviter, d'établir en Mingrélie, un gouvernement permanent, mais en même temps, indépendant, qui aura plus de considération pour les intérêts du pays et du peuple.
Agréez, Altesse, l'assurance de ma très haute considération.
Le généralissime de l'armée ottomane,