‹ Les dévoilées du Caucase; notes de voyage. [par la] Duchesse de RohanChapitre 9 sur 30 · LE PAYS NATAL DES CHEWURZEN · texte numérisé non relu

LE PAYS NATAL DES CHEWURZEN

Là où sont nés ma flèche et mon arc,

Où mes pères ont vécu, là où est leur tombe,

Là où je fus élevé en homme vaillant.

Là est le pays le plus cher que je possède.

Rien ne m'est plus cher que mon pays natal, Que ces rochers où l'aigle demeure, Où frémissante l'eau descend dans sa chute, Et du haut de la cime tombe en torrent.

Dans votre plaine je souffre et languis.

Mon cœur sans repos tend vers les montagnes.

Ici la vie ne me fait pas plaisir.

Et là-haut je ne voudrais même pas fuir devant la mort.

Aucun charme ne me retient au milieu des villes. Que leurs splendeurs et leurs richesses profitent aux

[autres.

Je n'en donnerais même pas ma hutte de berger, Ni la dure pierre où repose ma tête.

0 mère terre natale et ses pâturages ! Rien ne peut les remplacer! aucun des riches atours! Deux choses sont précieuses comme les deux yeux : Il n*y a qu'un Dieu et qu'une patrie.

RAFAËL ERISTAYI.

Près de Tiflis, sur la route ferrée de Novo- Sénaki, dont le point terminus est le port de Poti, sur la mer Noire, je vois un monastère; c'est là, me dit un compagnon de voyage, que j'avais un ami ; entré très jeune au couvent, il croyait avoir la vocation religieuse. Il était sincère avec lui-même, mais, au bout de quelques années, il sentit le désir de connaître la vie. Malgré l'avis de son supérieur et celui de ses condisci{)les, il sortit de la retraite, fit la connaissance du monde et le connut trop bien. Rentré dans son monastère, épuisé, désillusionné, malade de corps et d'esprit, on l'y enterrait quelques mois plus tard.

Nous traversons la vallée du Rion, le Phase des Anciens. Ses flots roulaient de l'or : c'est pour le conquérir que la fameuse expédition des Argonautes commandés par Jason quitta la Grèce pour la Golchide. Ils voulaient recueillir ce qu'ils nommaient « la Toison d'or » et débarquèrent à Radonit-Kalé, Vrenis-Kalé, qui veut dire : « Rivière des Chevaux ». En souvenir de ce fait historique, les princes de Mingrélie portaient toujours un mouton dans leurs armes. La chaîne de montagnes du Gourié est à droite, elle se rattache au massif central à l'endroit du tunnel de Suram.

Voici la place où se livra une bataille des Abyssins, nommés Abacides dans ce temps-là. A Gamtpein, nous changeons de train; ici, tous les hommes sont coilfés du baschlick; nous descendons à Novo-Sénaki. Lucien nous met en voiture et au grand galop de quatre chevaux, nous partons pour Salkhino. On passe à Abacha; la route est superbe, les hauteurs sont couronnées de forteresses qui font le tour de la montagne : celle de Nakalakévi est importante, c'est l'ancienne Aéa, station thermale très renommée aujourd'hui, salutaire,

dit-on, à toutes les maladies. Bien jolies, ces vieilles ruines, à moitié couvertes de pampres. Nos fringants coursiers ont le pied montagnard, ils traversent les torrents, les roches escarpées, les routes glissantes, avec sûreté ; rien ne les arrête. Sur les collines, les fleurs sont si odorantes que je demande souvent la permission de descendre pour en cueillir. Mon gendre me montre un buisson, témoin d'un drame, il y a environ deux mois. Un vieillard devait une somme d'argent à un jeune homme : ce dernier, furieux de ne pas être remboursé, tua le malheureux septuagénaire et jeta son corps là, dans le courant de la rivière.

Vers 10 heures du matin, j'entends des coups de fusil ; serait-ce une nouvelle révolution ? Non, Dieu merci, c'est une pétarade de joie; une cavalcade s'avance vers nous; je regarde, la voici tout près. Ohl bonheur, j'aperçois mon cher petit-fils Achille Murât. Il est à cheval, dans le délicieux costume national, suivi de quarante-deux amis venus à notre rencontre. Nous descendons, Marie et moi, très émues et nous nous jetons dans ses bras. L'enfant de neuf ans est devenu un brillant cavalier. « J'avais

bien envie de pleurer, écrivit- il le lendemain à son grand-père, mais je me suis rappelé que j'étais un homme et j'ai refoulé mes larmes. » Moi, étant une femme, je n'ai rien refoulé du tout. On nous souhaite la bienvenue d'une façon éloquente, touchante même. Je prends contact avec les charmants Mingréliens, dont ma fille m'avait tant vanté les manières et la distinction. Nous visitons l'école fondée par sa belle-mère, S. A. la princesse Salomé Murât. Comme toutes celles du pays elle est gracieuse, bien aérée, entourée d'un grand verger ; dans la salle d'études les murs sont couverts d'images religieuses et historiques, racontant l'histoire du pays. Les professeurs nous donnent des bouquets et nous repartons accompagnés de la brillante escorte en chantant, jusqu'à l'arrivée, des ballades et des couplets du « Pied heureux ».

A midi tapant (cette exactitude ravirait mon mari qui est la ponctualité même), aux sons des cloches de la chapelle, nous arrivions devant le château, après avoir suivi pendant plus d'un kilomètre, une allée bordée de beaux platanes, la princesse Salomé Murât, que j'ap-

pellerai dorénavant, ainsi que le font les indigènes, fils des sujets de ses parents, « Salomé » tout court, afin de ne pas charger mes récits de mots inutiles, et sa fille, la princesse Antoinette, surnommée par affection « Bébé », sont sur le perron et nous accueillent avec une amabilité, une cordialité, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire. Elles sont entourées des nombreux serviteurs de la maison, qui expriment eux aussi, d'une façon charmante, leur joie de notre arrivée. Le drapeau français flotte toujours sur le château. Salkhino est un ancien rendez-vous de chasse du prince de Mingrélie, père de Salomé. Il est de style italien; des colonnes soutiennent la terrasse du devant; il est placé au milieu du fameux vignoble d'Odjaleche, au village de Khoni; la Tchatchkoura, magnifique torrent, coule à ses pieds. Un tapis vert, quatre rangées d'arbres, et deux chemins, l'un à droite, l'autre à gauche, s'étendent jusqu'aux vignes. A droite, en arrivant, on voit les maisons contenant des chambres d'invités, puis les bâtiments de buanderie, lingerie, à gauche, la chapelle, très ancienne ; les basses-cours, entou-

rées de mimosas roses, fleurant bon; les chais, les caves, les ateliers de menuiserie et le pittoresque moulin donnent grande animation à l'aspect de la propriété. Je suis très gâtée, chacun m'olîre des présents : Salomé, un manteau de drap d'or ayant appartenu à l'émir de Boukhara; Antoinette, une étofîe persane de soie bleu-vert, d'un ton idéal ; madame Sophie Ribot, la femme de charge, surintendante de toute l'organisation, un châle de soie indigène blanche. Il provient des cocons, dont l'élevage est une des sources de richesse de la population; on les dépose sur des séchoirs qui se tiennent à l'entrée des villages. Les femmes tissent, elles ont des métiers dans leurs maisons ; celles qui n'en possèdent pas vendent les cocons blancs, jaunes ou verdâtres, aux commis-voyageurs de Lyon qui parcourent le pays et rapportent en France leur soyeux butin. M. Alexis, le régisseur, m'ofl're un fuseau rouge et blanc, pour filer la soie au rouet; Péra, la lingère, un tambour (espèce de guitare à cinq cordes). Je n'ai jamais été à pareille fête et reste charmée.

La salle à manger est une immense pièce

Tcherkess (Mingrélie).

carrée, ornée de sculptures persanes en bois. Au milieu, une rotonde soutenue par des piliers également sculptés; dans le centre de cette dernière, la table, entourée de chaises et de sofas à la mode orientale. Autrefois, on s'étendait sur ceux-ci; le parquet s'ouvrait et les vins se trouvaient à la portée des mains; lorsque les convives avaient étanché leur soif, la rosace du plafond tournait, ce qui leur permettait de savoir si l'ivresse commençait. Ceci se passait dans le bon vieux temps.

Ce matin, grand banquet, toutes les autorités : préfet, maire, maîtres d'école, capitaines de gendarmerie et princes des environs y assistent. Les toasts se succèdent : grande amabilité, chants caucasiens, douces et accueillantes paroles en géorgien, que Lucien me traduit, ce qui ne lui est pas difficile, car il parle sept langues avec la même correction : le français, le russe, le géorgien, le mingrélien, l'allemand, l'anglais et l'italien. Je vais tâcher d'apprendre quelques mots, tels que « bonjour » : camardjobar; « merci » : madjobélivar; la langue est très harmonieuse. Les paysans, eux, parlent le mingrélien.

La Mingrélie est bornée au nord par les rameaux des monts du Caucase qui la séparent de la Souanétie et du Letchkhoum; au sud (42**) par la rivière du Petchora, en grec Boucli, qui se jette dans le lac Paléostom où l'on trouve des balances, des néréides, des némertes, et où jadis s'élevait une ville. Les autres limites sont le Rion; à l'ouest la mer Noire et l'Ingour (49*^ 15') jusqu'au village de Lia; la frontière tourne à gauche, suit la chaîne qui forme le bassin de l'Okhoum et de la Galidzga. A l'est, ce sont les flots rapides de la ïskenistkhali et les monts Asklu qui servent de limites, du côté de l'Iméréthie et du Letchkhoum (60« lo ).

Les pics les plus hauts sont : le Tckajki, le Bol, l'Holach, de 8.978 pieds et le Khatchikon qui en a 9.906, puis viennent l'Ouroulap, le Kwira, le Kolach, le Natoleb et l'Obori qui ont la même latitude.

Le mont Ourtha, près de la mer Noire, a 7.909 pieds, Sschképhi vient ensuite, ainsi que l'Eki, le Namkolou, le Kitzia. Le reste de la Mingrélie est couvert de forêts, émaillées au printemps des plus jolies fleurs du

monde; il ne faut pas oublier que bien des gens plaçaient le Paradis terrestre au Caucase, et d'autres en Mésopotamie, entre le Tigre et TEuphrate.

Quoi qu'il en soit, les plaines et les collines mingréliennes sont couvertes d'azalées sauvages et de rhododendrons. Tout le pays est un parc idéal; en automne les teintes rouges et jaunes sont d'une grande beauté. Le climat est beaucoup plus tempéré, moins chaud que la latitude ne l'indiquerait, à cause des vents de la mer Noire. L'hiver y est plus doux qu'en Géorgie, la terre est souvent couverte de neige avec un soleil éclatant; on peut porter dehors toute l'année sans inconvénient des chemisettes de toile, mais on craint le vent d'est.

La saison des pluies est généralement en juin, je ne m'en suis pas aperçue, car pendant mon séjour en Mingrélie, j'ai très peu vu d'eau, quelques gouttes vers le soir, juste ce qu'il fallait pour faire pousser le grain, et rafraîchir la température de terre chaude. Le cours des rivières est tellement pittoresque, tellement accidenté, qu'il est difficile de l'utiliser pour le ffottage des bois.

Le Rion reçoit des cours d'eau de l'Iméréthie, ce sont : le Ratcha, le Kvrila, le Tskenistkhali, le Tekhour; le Tsini, à partir d'Orpiri, devient navigable.

Il est assez difficile de reconnaître les indications géographiques d'Arrien et de Strabon sur le lac Paléostrom et les bouches du Phase (Rion), à cause des inondations survenues; mais on peut en reconstituer les plans. Ainsi on constate la présence d'un schiste noir et grisâtre, qui teint les eaux d'un blanc gris dans le Glolatskhali et la Tsénéchenri, afïluents du Rion. Ce n'est qu'à Poti que l'eau devient potable et claire. Les torrents qui forment l'Ingour descendent des glaciers de l'Adich aux trois pointes du Tetnould, de l'Orichbe, du Monamkonam, du Korildach, et ils s'unissent au sud du massif de l'Elbrouz. Ce paysage est ravissant et d'aspects très variés; les îlots de cette Transcaucasie, formés par le Tekhour, affluent de la Tskenistkhali qui passe aux pieds de Nakalakévi, sont des plus romantiques. L' Archéopolis des Lazes prend sa source à Obori..

L'Abacha, affluent du Tekhour, tombe en cascade du haut d'une corniche de calcaire

crayeux; le monastère de Martvili est sur ses bords. Il y a encore là le Tsroï, le Djoumi, la Mountchia, le Tartchen, la Tchochia, le Djouisa et la Rouka. Leur limon fertilise le sol, mais leur fureur emporte les arbres.

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