‹ Les dévoilées du Caucase; notes de voyage. [par la] Duchesse de RohanChapitre 25 sur 30 · SOFIA - BELGRADE · texte numérisé non relu

SOFIA - BELGRADE

Le ministre de l'Intérieur, président du conseil de Roumanie, m'installe dans un coupé, et me place sous la protection d'un chimiste. Je pars sans inquiétude pour Gonstantinople, avec l'intention de m'arrêter souvent en route.

Je voyage seule. Bon ange gardien, le chimiste vient de temps en temps s'enquérir de ma santé, nous bavardons, et j'arrive à Bucarest sans m'apercevoir du trajet parcouru.

La nuit se passe a l'hôtel du Boulevard, et le lendemain dès l'aube je prends la route de Sofia. Grand émoi au départ : on ne retrouve pas les bagages, l'heure avance, la cloche va

sonner. Je suis pourtant moins agitée qu'à Simféropol, car il ne s'agit que de mes malles à moi : en cas de nécessité je partirai sans elles. Je confie néanmoins mes peines à des employés supérieurs : ils se donnent beaucoup de mal et finissent par apercevoir de loin mes coffrets de riflis, aux couleurs voyantes, dans une brouette. Enfin rassurée, je cherche, dans un coin du wagon, le repos d'un sommeil réparateur.

A la frontière un Bulgare, compagnon de route, me prend mon passeport et m'évite gracieusement les formalités de la douane.

La matinée est terne, fraîche pour le mois de septembre.

Cette température mélancolique est telle qu'on la désire en quittant un pays préféré; n'est-on pas satisfait de sentir son esprit en communion avec la nature? Et combien la souffrance de certains jours se double en voyant la beauté du ciel ou l'éclat du soleil! Il nous semble alors, dans notre égoïsme, que c'est une injustice du sort, pauvres humains que nous sommes !

Le Danube est ici dans toute sa largeur ; nous le traversons pour reprendre le train. Il n'est

pas bleu du tout; die schône blaue Donaii, le titre de l'entraînante valse viennoise aux sons de laquelle j'ai si souvent dansé, n'est pas juste aujourd'hui. Pourtant le temps s'éclaircit, j'ouvre mon ombrelle blanche un peu brusquement, je l'avoue, et la soie très mince, probablement, se déchire en dix endroits. J'ai honte de ma loque et la cache sous une banquette. Les Bulgares ont des figures mâles très énergiques, peut-être un peu dures, plus de force et moins de douceur que les Roumains.

Avant de descendre du vapeur, j'aperçois quelqu'un qui me cherche, puis vient directement à ma rencontre ; c'est le consul de France qui veut mettre sa compatriote sous la protection de notre pays. Il me donne pendant une demi-heure la sensation, réconfortante sur la terre étrangère, de me sentir en France. Ce matin d'été la mère patrie me fut même une nourrice, car il m'apporta, de sa part, des provisions de bouche. A la station suivante, j'apprends la suppression du wagon-restaurant pour cause de réparation : j'aurais donc jeûné jusqu'à neuf heures du soir.

L'attaché militaire bulgare à Bucarest voyage

avec sa femme; c'est un beau couple. L'officier cause fort agréablement. Je vois qu'il admire son tsar, et respecte grandement sa capacité et son autorité : « Nous aimons, dit-il, à être soutenus ».

Je ne crois pas messieurs les Bulgares faciles à tenir; il faut une main ferme pour se faire obéir d'eux.

Un ennemi loyal demandait un jour à un jeune homme du pays : « — Que veux-tu qu'on te fasse? le double sera fait à ton ennemi. — Crèvemoi un œil », répondit-il .

L'armée est merveilleuse de science, de discipline, de sobriété, de patriotisme et de vaillance; elle se compose de cinq cent mille hommes, chiffre énorme, pour l'importance du pays et le nombre des habitants, mais lorsqu'on a de belliqueux voisins, il faut être prêt à se défendre. fi

L'influence commerciale allemande est plus forte que la française à Bucarest, les industriels germaniques y sont nombreux. A Sofia, c'est le contraire.

Le pays est plat, boisé par endroits, beaucoup de buffles circulent dans les prairies.

Mariée bulsare.

Les paysannes portent des tabliers très élégamment brodés.

Seoski est un embranchement, la ligne n'}^ fut ouverte que ces jours-ci. Là sous mes yeux est Plevna (plaine où eut lieu la grande bataille à laquelle prit part, dans son extrême jeunesse, le comte de Brévem de la Gardie, qui illustre d'une si délicieuse façon mon livre de poésies, Lande fleurie). Je découvre toute l'étendue. Combien les « grands Balkans » sont majestueux î

Je traverse ToUi-Dobnia où Skobeleff, père de l'aimable duchesse de Leuchtenberg (Zina), se couvrit de gloire, avec tant d'autres.

Les Turcs battus en ces endroits se réfugièrent à Deliomna, qui signifie « forêt folle ».

Nous côtoyons la rivière Iskar et traversons le défilé du même nom. Non loin de la rivière Rouge, de fantastiques rochers semblent vouloir menacer la voûte céleste; au clair de lune, on dirait une marche de fantômes géants, de monstres grisâtres prêts à nous dévorer.

A Sofia mes amis me gâtent : je trouve à l'hôtel un petit souper fin qui me fait oublier que je n'ai ni déjeuné ni dîné.

11 faut encore aller au consulat, c'est vraiment ennuyeux; comment les gouvernements slaves et turcs ne s'arrangent-ils pas pour éviter aux voyageurs, comme dans les autres pays, ces formalités, dont Tunique résultat est de compliquer inutilement les voyages? Les honnêtes gens ont des passeports en règle; les autres, ceux qu'on veut empêcher de passer, s'arrangent toujours pour en avoir de faux : alors à quoi cela sert- il? absolument à rien. C'est comme les noms propres des villes sur les cartes : quelle complication ! Chaque ville porte un nom différent. Ne serait-il pas plus pratique de toujours écrire un nom selon l'usage du pays? Que Regensburg soit partout Regensburg et non pas Ratisbonne; que le lac Sevan Otchka en russe garde son orthographe d'origine, etc., etc. J'attends longtemps au consulat turc; le bureau est fort malpropre. Du reste il est de bonne heure, on le balayera sans doute un peu plus tard; que ne puis-je, en attendant, le nettoyer un peu ! cela me ferait paraître l'attente moins longue.

Mes amis me font les honneurs de Sofia. Nous parcourons la ville, fort petite il y a

vingt ans, et maintenant florissante capitale : Sofia est littéralement sortie de terre par enchantement; des boulevards furent plantés, des maisons ont surgi, des monuments se sont élevés, le commerce s'est étendu, les usines marchent, tout fonctionne militairement.

La légation française, très élégamment aménagée, sera bientôt remplacée par un palais; il en sera ainsi des autres légations : le roi donne le terrain.

Le peuple bulgare a des goûts simples, il n'aime pas le luxe, le trouvant inutile, et n'approuve pas les raffinements. Très instruit, il est l'ennemi de ce qui lui semble futile. Il apprécie l'intimité de la famille plus que les réunions mondaines. La vie est du reste très coûteuse, et les denrées recherchées sont très difficiles à trouver.

Le palais du tsar Ferdinand est beau, vaste, bien proportionné. Le prince n'avait que vingthuit ans lorsqu'il fut appelé au trône de Bulgarie, et trente-sept lorsqu'on lui conféra le titre de tsar, ancien nom bulgare et non pas russe, qui signifie roi.

L'intérieur du palais royal est remarquable-

ment tenu. M. Stephang Tchaprachikoi, secrétaire du cabinet politique, nous fait visiter la nombreuse suite de salons, la salle de bal, celle à manger, les cabinets remplis de tableaux, des portraits des membres de la famille d'Orléans (la princesse Clémentine, mère du roi-prince Ferdinand de Saxe-Gobourg, était fille du roi Louis- Philippe). En regardant ceux du roi, dont le dernier est de Saszlan, je remarque une accentuation d'énergie très sensible dans les traits du souverain ; cette toile est d'une grande ressemblance. Une gravure coloriée représentant la mort tragique de la reine Marie-Antoinette m'impressionne douloureusement.

Les parcs sont ravissants, on voit que Sa Majesté à la passion des fleurs. Elle a encore celle des animaux; aussi la partie zoologique contient-elle les espèces les plus rares et les plus variées.

L'église catholique est à côté du couvent des sœurs françaises, presque toutes bretonnes.

Un enterrement passe : le corps est sous verre dans son cercueil, beaucoup de couronnes le suivent.

Les étincelants costumes des paysans jettent

une note bigarrée dans le paysage ; le cachet local ici est très particulier. La mariée bulgare portesur le visage pendant les quarante jours qui suivent son mariage un voile couvert de piécettes d'or. La gare est pleine de caisses de feuilles de roses provenant de la fameuse « Vallée des roses », où l'on en cultive une quantité pour les extraits de parfums; on envoie les boîtes cachetées du sceau rouge bulgare à Vienne, à Paris et à Constantinople pour de très grosses sommes d'argent; du reste un litre d'extrait d'essence de roses coûte 800 francs. J'apprends que tous les parfums de violette, réséda, opopanax et autres sont toujours à base de roses. Les tapis de Bulgarie ont des dessins de couleurs harmonieuses, on en fabrique de tous les côtés.

Le peuple est travailleur, pas bavard du tout ; dans les moments de troubles on tire et on tue sans dire un mot, sans gesticuler, avec un sang-froid effrayant à voir.

Le train partant pour Belgrade est bondé. J'y trouve place pourtant, une dame allemande se rendant à Constantinople partage mon compartiment.

Le couloir est peuplé de jeunes filles animées; elles causent, rient, mangent des fruits et des bonbons, et s'abreuvent de limonade aux stations où l'on s'arrête. La vie de harem, me dit l'allemande de la forêt Noire, est tout bonnement une vie de famille très intime; les hommes n'ont qu'une femme, aucun père ne donnerait sa fdle en mariage, s'il pensait que le mari dût avoir deux épouses. Les fillettes des écoles aspirent au moment d'être voilées, car cela signifie « bonne à marier » ; il n'y a pas de vieilles filles en Turquie, toutes entrent en ménage, ce qui est certainement à l'avantage des hommes, généralement bons maris. Je connais bien des Françaises dans nos provinces, qui envient le sort de leurs sœurs de Constantinople, lorsque après la trentième année, elles se promènent à visage découvert, sans apercevoir d'épouseur à l'horizon. Et quelle douleur lorsque le miroir leur montre un visage déjà fané, des yeux éteints et des lèvres ternes I

Avant la dernière révolution du Bosphore, on craignait beaucoup, paraît-il, les soldats; maintenant au contraire, ils protègent les habitants et sont sympathiques à la population.

Une Serbe.

Belgrade est fort bien situé ; la ville heureusement bâtie, le palais important. L'ancien, beaucoup plus petit, se trouve à côté, c'est là que se passa l'affreuse tragédie, il y a huit ans; c'est là qu'en une nuit, huit personnes furent égorgées : le roi Alexandre, la reine Draga et les officiers du palais. Ils essayèrent de fuir, de se défendre derrière les meubles : leurs efforts furent vains. Au lever du matin, les crimes étaient consommés, les victimes avaient cessé de vivre. 0 fleuve de la Maritza qui coulez toujours imperturbable, emportez dans vos flots le sang de ces malheureux! Lavez la tache, effacez le souvenir I

La Serbie n'est pas ce que bien des gens pensent, une province; c'est un royaume, un peuple. La nationalité s'est formée aux vu® et VIII® siècles, alors que des populations, puissantes aujourd'hui, cherchaient leur voie.

La Serbie prend avec Etienne Némaga les proportions d'un royaume, jusqu'à l'époque où Douchan lui donne l'extension d'un empire aussi fort et aussi durable qu'au temps des Annales où eut lieu l'invasion anglaise, à la suite du malheureux règne de Charles XL

Les rapides conquêtes des Ottomans arrêtèrent l'essor des Serbes au moment où la destinée les appelait probablement à régénérer l'empire grec; ils étaient le rempart de l'Europe contre l'envahissement turc avec lequel ils se trouvaient en continuelle hostilité. Ayant combattu pour le christianisme contre l'islamisme, ils luttèrent pour leur indépendance.

Le soulèvement de 1804 ne fut pas le mouvement d'un parti : le peuple se levait en masse.

Les guerres de la Serbie, du Monténégro et de la Russie ont été terminées par les traités de San-Stéfano et de Berlin.

Un auteur inconnu écrit de Stockholm sur la question d'Orient, en 1879, les lignes suivantes :

« Les souffrances des Slaves du sud sous un joug magyar de neuf siècles, suivi d'un joug ottoman de quatre à cinq siècles, n'ont pu étouffer la nationalité chez cette tribu pleine de sève et de vigueur. La Serbie verra surgir de son sol, nous en sommes persuadés, lorsqu'il en sera temps, un bras, une tête, comme en Piémont et en Prusse. »

Le roi actuel, Pierre Kara Géorgevitch, avait

quatorze ans lorsque son père, le prince régnant destitué, dut quitter sa patrie en 18-^8. Du lycée de Genève, où il était, il alla continuer ses études à Paris, au collège Sainte-Barbe (où mon père passa aussi ses années d'enfance), puis il entra à Saint-Cyr et en sortit dans la brillante promotion de Puébla.

Pendant la guerre de 1870^ il assista à presque tous les combats : Bapaume, Forbach, Metz, Paris, ReischofTen, Rezonville, etc. Il aimait la France et y passa de longues années.

En 1883, il épousa la princesse Zoika de Monténégro, fdle aînée du prince Nicolas et de la princesse Miléna; elle mourut en 1890. Alors le prince quitta Cettigné et vint s'installer à Genève, avec ses enfants, les princes Georges, Alexandre et la princesse Hélène; c'est là qu'il reçut la députation de la Constituante serbe lui apportant le vœu unanime du peuple qui voulait lui voir prendre la couronne de Serbie ; ceci se passait en juin 1903. Le couronnement et l'onction eurent lieu dans le couvent historique de Zitcher.

Lorsque la reine Nathalie se sépara de son époux le roi Milan, elle prit comme dame

d'honneur une belle jeune femme du nom de Draga, veuve d'un notaire, qui raccompagna partout, et à Biarritz en particulier. Quand le roi Alexandre la vit, il s'en éprit et voulut l'épouser. Le conseil des ministres opposa une forte résistance et le peuple manifesta son mécontentement. Le roi répondit que le mariage était pour lui un devoir, vu que bientôt un enfant viendrait au monde. La grossesse était, ainsi que chacun le sait, nerveuse; nul héritier ne vint au monde et le ressentiment de la population augmenta; ce qui mit le comble à l'exaspération et fit couler la dernière goutte d'un vase trop plein, fut le désir, la volonté de la reine de faire reconnaître, comme héritier du trône, son frère à elle.

Draga avait douze ans de plus que le roi. Quelques mois avant l'affreux événement, l'ami d'un des officiers du palais alla prévenir celuici du complot : « — Pourquoi m'en avertissezvous, répondit-il; je ne puis vous dénoncer et si je suis de garde le jour dit, je défendrai naturellement Leurs Majestés jusqu'à la mort. »

Il était justement au palais pendant la nuit

fatale, et fut une des huit victimes de l'heure sanglante.

Dans les prisons, les détenus politiques, privés de livres et de papier, comptent le matin le nombre des mouches sur le mur et le soir le nombre des mortes. Ces exercices d'arithmétique leur font passer le temps.

Les Serbes, ainsi que les Bulgares, vivent en petits clans patriarcaux dans lesquels on s'entr'aide avec dévouement; chaque famille a son saint patron pieusement invoqué.

Les fêtes de Noël durent trois jours, l'origine en est païenne. Avant l'introduction du christianisme, les Serbes adoraient le grand dieu Bog et des petits dieux nommés Bogetih. La Noël était leur fête, célébrée le 29 décembre de notre calendrier; ce jour-là, il est encore d'usage que le plus jeune des membres de la famille apporte à la doyenne une énorme bûche qui doit brûler au moins quarante-huit heures; si elle finit avant, c'est signe de malheur. La première personne étrangère au clan familial, riche ou pauvre, qui vient à Noël, est considérée comme l'hôte et reçoit les honneurs et les prévenances de la journée, plus un cadeau.

On abuse souvent de cette habitude dans les villes et la môme personne s'arrange pour entrer la première dans plusieurs intérieurs et récolter ainsi bien des pièces de 20 francs.

Les Balkans sont peuplés d'aigles, on les y chasse sur les sommets. Les pittoresques montées sont pleines de péripéties amusantes qui me furent très spirituellement narrées par S. Exe. M. Vesnitch, l'érudit et distingué ministre de Serbie à Paris. A Belgrade et dans tout le pays serbe, on fait des ouvrages en perles; des broderies byzantines d'un délicat effet recouvrent les sacs, les tapis de table, les porte -monnaie, etc., les fonds en or brillent au soleil comme l'intérieur des coupoles d'églises.

Les Serbes sont les poètes et les musiciens de la langue slave; ils chantent leur passé, la gloire, les mœurs, l'histoire et l'amour.

Le nom de Marko Kralievitch (ou fils de roi, prince Marko si l'on veut), est à chaque page mentionné dans la poésie et dans les légendes. Il était le fils de Voukachiné, un vassal qui se tailla un royaume dans les états des tsars serbes Etienne Douchan et Ouroch, après avoir

tué ce dernier; il périt dans un combat contre les Turcs en 1371.

La mère de ce légendaire héros est l'humble Euphrosine. Son frère André, dit un chant dalmate. fut tué par lui à propos d'une querelle au sujet d'un cheval. Sa femme léla ou lélitza ou Angélia (Hélène) était la fdle de Ghichnas roi des Bulgares; il était, lui, d'une force herculéenne, et avait une capacité de boisson peu ordinaire, sa bravoure était téméraire.

Voici quelques légendes serbes.

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