ROUMANIE
A l'aubeje vois un paysage nouveau, des types particuliers, des costumes d'hommes blancs brodés de noir; nous sommes à la frontière roumaine. Ungénié est bien situé, la vue du fleuve est piquante, ses bords sont entourés de verdure encore très fraîche malgré les rayons de soleil de la fin d'août.
Après un arrêt de trois heures, nous montons en troisième classe (il n'y en a pas d'autres); les wagons sont, du reste, très bien tenus et les voyageurs comme il faut.
L'officier de la douane roumaine, ganté de blanc, est fort poli, aimable même. 11 me
demande si j'ai des bonbons dans mes malles, ma réponse négative le charme car il est défendu d'en faire entrer dans le royaume ; les sucreries paient ici les mêmes droits que les cigares en France. Une vieille dame fort curieuse (petit péché mignon des Roumains, me dit-on) me demande qui je suis, d'où je viens, où je vais, en fort bon français. Je réponds complaisamment, mais elle ne croit pas à mon identité et je l'entends dire à sa voisine : « Elle I madame une telle, quel conte bleu » I Cette expression, très française mais surannée, excite l'hilarité des personnes de notre compagnie et m'amuse follement.
lassi est une ville captivante; ses églises, admirablement construites ou réparées par M. Lecomte du Noûy, architecte et ami de la cour, sont ravissantes, d'un goût absolument parfait; l'une d'elles en pierres blanches, style persan, avec incrustations or et bleu à l'extérieur, est idéale.
On se sent en pays latin, à mille petits détails qui sont plutôt des impressions que des réalités. Du reste l'empereur Trajan fonda en Roumanie une colonie dont les traces sont encore pro-
Une Roumaine.
fondes. La religion est la même qu'en Russie; les pays se touchent, et il y a un monde entre les deux mentalités.
Le Bois de Boulogne de lassi est sympathique. Les rues sont pleines d'une foule un peu italienne d'aspect; nous dînons sur la place aux sons d'une musique qui rappelle celle du fameux restaurant roumain, à la dernière exposition universelle de notre capitale. Bucarest est un petit Paris; les femmes sont mises avec goût, les chapeaux viennent de chez nos grandes modistes.
Les paysannes en jupes courtes sont extrêmement gracieuses, les traits sont fins et jolis. Les blouses sont brodées; le bleu et le rouge dominent, les tabliers sont richement ornés, et des mouchoirs soyeux roulés artistement autour des têtes.
Ma première course est pour le palais Studza, grand l^âtiment très chargé qui sert de ministère. Je traverse un jardin, une cour, et j'arrive devant le petit palais, habité par les Vacaresco; une déception m'y attendait : ma chère amie, Hélène Vacaresco, que je me faisais fête devoir, esta la campagne, bien loin
de Bucarest. Quel regret de ne pouvoir lui raconter mes impressions de voyage au Caucase et pénétrer, grâce à elle, dans l'âme roumaine si bien décrite dans ses romans et si adorablement chantée dans ses poèmes I Que de fois j'ai récité son Collier de 'perles rouges : « Si tu te couches sur la terre, tu entendras le bruit des semences qui germent! »
En parcourant les quartiers de la ville, les halles, les églises, les rues, les monuments, je pense à son dernier né littéraire, Amor vincit : elle décrit toutes les passions, toutes les vibrations, le souffle énergique et tendre des amoureuses roumaines de toutes les classes de la société.
L'établissement Brancovan Diminitri, à Balasa, qui date de 1752, est spacieux, bien combiné ; on y soigne les vieillards. Sa chapelle moderne contient de belles stalles ; à droite est le fauteuil de l'évêque, à gauche celui du prince Brancovan ; on me fit admirer un évangile en or d'un poids énorme provenant d'une princesse de Valachie, des croix antiques et les tombes des Bibesco.
L'Athénée est une grande salle de concert ;
beaucoup de vieilles broderies du pays y sont conservées, ainsi que quelques tableaux modernes sans intérêt.
La « Chaussée » est une promenade agréable en été. La « Métropole » peinte à fresque est d'un joli style, l'intérieur somptueux. L'église catholique de Saint-Joseph est grande; le palais Gantacuzène, imposant. Les rues, les théâtres^ les jardins sont ceux d'une belle ville sans cachet particulier, mais prenant chaque année une importance plus considérable.
La Roumanie, après avoir subi le joug de la Turquie, devint officiellement indépendante en 1877. Pour échapper aux intrigues des princes du pays, aux cabales, aux difficultés intérieures, on appela au trône un prince de Hohenzollern, le roi actuel.
Nous nous mettons en route à la tombée du jour pour Posada, château du prince et de la princesse Georges Bibesco, le charmant auteur des Huit Paradis. Après deux heures de trajet nous arrivons à Posada. La délicieuse habitation est entourée de jardins odorants ; on découvre toute la vallée d'un côté, et les montagnes de l'autre. L'intérieur est orné avec goût et
confort, Tescalier est des plus séduisants; ses oiseaux empaillés, ses tableaux, ses porcelaines, ses buissons fleuris donnent à l'invité le désir d'un long séjour.
La princesse écrit dans son boudoir persan rempli de faïences et de précieux manuscrits enluminés du pays de Perse. Le prince est un créateur d'aérostats.
Le château est plein de monde : on se promène dans le pays en automobile, on visite les églises qui se trouvent sur la montagne et qui contiennent les plus jolies peintures anciennes du monde; celle que je vis hier, du xvi^ siècle, est une petite merveille de lignes architecturales dont le pope était fier de nous faire les honneurs.
Le grand -père de notre hôte, le prince Bibesco, avait été nommé roi à vie, mais au bout de six ans, nageant dans une mer de ditficultés, il dut abdiquer. Plus tard on vint offrir à son fils le trône de Bulgarie, on le proposa aussi au prince de Mingrélie qui le refusa également; alors il fut offert au prince Ferdinand de Saxe-Gobourg, le tsar actuel, qui l'accepta.
Georges Bibesco a le culte de la mémoire
de son père. « C'était mon seul ami », me ditil. Quel hommage fdial! N'est-ce pas le plus touchant qui puisse être rendu?
On raconta un soir après le dîner qu'un fameux Constantin Brancovan, battu par les Turcs au xviii^ siècle, fut emmené à Constantinople avec ses sept enfants, le dernier à la mamelle; ils avaient été trahis par le gendre, un Gantacuzène. On voulut les forcer à abjurer la foi chrétienne pour embrasser l'islamisme, ils préférèrent la mort. Alors on commença les exécutions, le père y assista, exhortant ses enfants pendant les égorgements; lorsqu'arriva le tour du dernier, sa nourrice voulant sauver un rejeton de la race, le cacha en sacrifiant à sa place son propre enfant.
Il y avait dans ce temps-là ce qu'on nommait le supplice de la mousseline : on introduisait de force dans la bouche du condamné politique je ne sais combien de mètres de mousseline, une longueur infinie, avec laquelle on arrachait les entrailles du malheureux martyr, avant de le mettre à mort.
Les événements de Grèce sont à l'ordre du jour; on les commente, chacun donne son avis.
La France, son avenir, son présent, et même son passé, défraye aussi les conversations. Un jour, dit un Roumain, Cambacérès ayant appelé Louis XVI le « tyran », en présence de Napoléon, s'attira la réponse suivante : « Ne dites pas cela; s'il avait été un tyran, nous ne serions pas ce que nous sommes! »
J'admire à quel point les étrangers s'intéressent à tout ce qui est français : histoire, art, littérature, sciences, ils savent ce que nous produisons et rien de ce qui nous touche ne les laisse indifférents. Je voudrais que nous eussions vis-à-vis d'eux la même curiosité intellectuelle.
Le roi Charles de Roumanie est catholique ; la reine Elisabeth, cette Carmen Sylva que je désire tellement apercevoir, est protestante ; le prince héritier neveu du roi, qui épousa | la princesse de Grande-Rretagne et d'Irlande, • est catholique; elle, au contraire, de la reli- * gion réformée; leur fils aîné est orthodoxe. f Nous sommes invités à aller déjeuner à Sinaïa; un de mes plus chers désirs qui se réalise.
Il y a si longtemps que j'admire les vers et
toutes les productions littéraires de Carmen Sylva I
Cette remarquable reine célèbre, dans la charmante légende de Puïn, la dernière née, les beautés, les difficultés, l'avenir de sa chère Roumanie. En lisant ses Souvenirs de guerre, on est angoissé, on étouffe, tellement les récits sont vrais. Ah! elle comprend tout ce que le cœur humain peut contenir d'amertume, tout ce que le corps humain peut éprouver de souffrances.
La sensibilité, la noblesse de caractère, l'élévation du' style, la profondeur des pensées, le charme de la forme, toutes ces qualités lui sont propres et sont de celles qui attirent, retiennent et inspirent, avec respect et amour, un dévouement absolu. Pour nous rendre au château royal, nous traversons la vallée de Prohava, puis Sinaïa, assemblage romantique de chalets, de maisons et d'hôtels dans un pays de verdure. Le corps diplomatique s'y réunit, ainsi que les ministres, tout le temps qu'y passe la Cour.
Nous parcourons un parc superbe, des jardins admirablement tenus; les uns sont clas-
siques, les autres à l'anglaise; puis on arrive au perron.
Le château de Pelesch est une construction grandiose et très attirante à la fois : du gothique et de la Renaissance, des tours car^ rées, des balcons, des sculptures de bois, des cours intérieures, une profusion de fleurs. C'est une magnifique demeure dont le roi est légitimement satisfait.
A droite du vestibule se trouve le musée militaire : des armes, des drapeaux, des trophées; un sceptre apporté en surprise, l'année dernière; par le prince héritier d'Allemagne, qui l'avait caché dans sa manche ; des boucliers ; des cimaises et beaucoup d'autres choses encore.
Le fenêtrage artistique et les vitraux ont un cachet Renaissance tout particulier.
Dans la grande galerie du premiei' étage, nous trouvons toute la Cour réunie : la grande Maîtresse, les dames d'honneur, l'aimable mademoiselle Zoé Bengasco, les chambellans, le docteur qui sauva Sa Majesté d'une grave maladie; enfin tous les invités. Sur les tables, beaucoup de livres; un orgue, un piano, une harpe; plus loin, un salon mauresque, une chambre
turque, un boudoir Louis XV, un beau salon des fèles, et... des meubles où l'on peut s'asseoir, rareté dans les palais. On sent qu'à côté de l'étiquette il y a la simplicité et le bon goût; une grande protection est accordée aux sciences et aux arts; la diplomatie côtoie la musique et les afl'aires de l'État vivent en harmonie avec la poésie, la littérature et les œuvres philanthropiques. Ici, les souverains' sont les parents de leur peuple ; petits et grands, riches ou pauvres, sont également bien accueillis.
Quelques minutes après notre arrivée. Leurs Majestés entrent ; la physionomie du roi respire l'intelligence et la bienveillance; la reine Elisabeth est coiffée d'un long ^oile blanc qui encadre merveilleusement sa balle et noble figure, et lui donne un air angéiique et irréel. Ses paroles sont empreintes de bonté : supérieure à saint Martin, elle donnerait, me dit-on, son manteau tout entier. Les malades et les aveugles sont, dans la grande famille de l'humanité, ses amis de prédilection; elle a formé pour les soigner, des gardes de bonne famille dont le costume simple est des plus charmants : elles sont en robes blanches avec une croix sur la poitrine.
Il faut, pour entrer dans ce corps, promettre d'y rester trois ans; les gardes seraient renvoyées dans leurs familles si la moindre peccadille leur était reprochée.
La reine a grand'pitié des paysannes roumaines ; elle trouve leurs labeurs trop durs, trop fatigants, le sol pas assez reconnaissant de leurs peines. Je lui réponds que, venant d'Orient, ma compassion s'adresse aux créatures oisives, paresseuses, enfermées dans des cages plus ou moins dorées. Le travail ennoblit, dis-je, je le préfère mille fois à leurs cloîtres d'amour profane. Puis Sa Majesté me parle de ses travaux littéraires, des chagrins de la vie. « Ses anneaux en deviennent de plus en plus lourds, dit-elle, à mesure que l'on avance en âge et combien difficiles à porter! »
Cette adorable mère ne peut oublier la perte de son unique enfant, dont un ravissant portrait, au rez-de-chaussée du palais, rappelle le doux souvenir.
Les eaux de la source du Pelesch, dont la réputation franchit toutes les frontières, arrivent directement dans la salle à manger, et coulent d'un jet dans un petit bassin au milieu de la
table, il est entouré de parterres roses d'un bien charmant effet.
Le salon de travail de la reine contient un énorme bureau, où se trouvent trois machines à écrire pour trois langues différentes : le français, l'allemand, le roumain. On sent que là se passe la vie intime de Carmen Sylva, de cette reine admirée, vénérée du monde entier, qui partage sa vie entre l'étude et la charité.
J'ai retrouvé, au palais, Enesco, le célèbre compositeur et exécutant ; adolescent et jeune homme, il a toujours eu sa chambre à Sinaïa. La princesse Bibesco s'était beaucoup occupée de son éducation musicale, étant elle-même une grande pianiste : « C'est pour vous qu'il étudie, c'est pour Votre Majesté que nous travaillons », avait-elle dit. La prédiction s'est réalisée, la chère princesse a quitté ce monde, mais Enesco adoucit par ses mélodieux accents les tristesses et les regrets.
Demain, il y a grand concert, musique et déclamation; demain, Enesco, jouera et le petit prodige, la charmante Valsamachi, enfant de l'Hellade, se fera entendre devant lauguste assemblée, dans ce cadre royal, séjour unique
Z%(j LES DÉVOILÉES DU CAUCASE
de beauté agreste, de confort moderne, et d'artistique élégance. Je sens qu'il me faut partir; plus tard je n'en aurais pas le courage.
Nous sommes conviées à la prochaine excursion au pays du pétrole. A quelques lieues d'ici, ainsi qu'à Bakou, la Roumanie a ses puits qui fonctionnent avec succès. Les jeunes filles dansèrent sous la feuillée des rondes rappelant celles de notre Bretagne, ébats celtiques, en souvenir d'une colonie de Celtes implantée dans le pays; les mouvements sont les mêmes que chez nous, mais les membres des danseuses plus fins, plus souples, plus agiles, me font penser aux « Tanagra ». La campagne de Sinaïa est une Suisse méridionale au cœur des Karpathes, saine, agreste et fleurie; nullement | envahie par les étrangers, elle a gardé intacte son intéressante nationalité, c'est uniquement... la Roumanie.