LE HAIDOLK PAR AMOUR
Dieu clément, la grande merveille! Est-ce les canons de Zara qui tonnent? ouest-ce le vent de mer qui souffle et va en mugissant se heurter aux montagnes? — Ce n'est ni les canons de Zara qui tonnent, ni le vent de mer qui souffle; un cortège de noce conduit une fiancée, et les svats tirent sans relâche des coups de pistolet. Comme ils arrivaient à un carrefour du chemin, la belle jeune fille se prit à dire : « — Écoutez-moi, koum et déver 1 ce m'est honte de vous regarder, et plus encore de vous adresser la parole; mais le moment est venu, il faut parler. Quand j'étais toute petite encore chez ma mère, Paul Pletikoça m'a demandée, sept fois en sept ans, il m'a demandée, ma mère m'a refusée, et à cause de moi, Paul s'est fait haïdouk ^; aujourd'hui encore, on dit qu'il se tient dans quelque montagne qu'on appelle le Kounar, ayant avec lui trente haïdouks; il faut se méfier de Paul
1. « Il est arrivé plus d'une fois, même de notre temps, qu'un garçon s'est fait haïdouk à cause d'une fille, soit qu'on la lui eût refusée, soit qu'elle eût été promise à un autre (après qu'il avait déjà fait la demande, ou avant qu'il se fût décidé à la faire) ou qu'elle eût été enlevée. » (Note de Youk.)
Plelikoça. » Mais \oici ce que répondent le parrain et le paranymphe : « Ne dis point de folies, chère filleule ! Si Paul Pletikoça a trente haïdouks, nous sommes, nous, soixante conviés ; Paul nosera pas nous attaquer. »
Ils en étaient là de ce discours, quand soudain retentirent trente coups de fusils, tirés de la verte forêt, et trente conviés tombèrent morts sur place; de nouveau retentirent trente coups de pistolet, de nouveau trente conviés tombèrent : il ne resta que la jeune fille sur son cheval. Alors, Paul Pletikoça se précipita, il saisit le cheval par la bride et l'emmena au sommet de la montagne. Là il s'assit et se mit à boire du vin vermeil, que lui servait la belle fille. Mais elle était triste, les larmes coulaient dans ses yeux, et Pletikoça l'interroge : « — Au nom de Dieu, belle jeune fille, quel si grand chagrin astu donc, que tes yeux sont baignés de larmes? Nesuis-je donc un assez beau fiancé? les svats ne sont-ils pas à ton gré? ou regrettes-tu le cher déver! Si tu as regret de lui, j'ai mon neveu Militch, qui est plus beau qu'une fille, il sera ton paranymphe. » Mais voici ce que répond la belle jeune fille : « — Seigneur, capitaine Paul, je ne regrette rien ni personne; tu m'es un beau fiancé et il n'y a rien à reprendre aux conviés; ton neveu Militch est beau, et il sera un paranymphe à souhait, mais ce qui cause par-dessus tout mon chagrin, c'est que je n'ai plus les cadeaux de noces pour les offrir aux conviés, ils sont restés au carrefour de la route. » Paul Pletikoça se laissa tromper et il appela son neveu : « — Écoute, lui dit-il, jeune Mihtch, prends la fiancée par sa blanche main, et conduis-la au carrefour de la route, là où ont péri les svats, trouvez les cadeaux de noces et les apportez ici, en haut de la montagne. »
Dès que le jeune Militch eut entendu ces paroles, il prit la fiancée par sa blanche main et la conduisit au carrefour de la route. Lorsqu'elle eut trouvé les beaux
cadeaux, elle se mit à les dictribuer, allant de cadavre en cadavre; elle couvrait chacun des svats d'une chemise de soie et sur la tête, d'un mouchoir brodé. Quand elle trouva le cher paranymphe, la belle fiancée se mit à dire : « 0 déver, ma bague d'or ! il n'y a qu'un moment «:
je t'avais à la main, il n'y a qu'un moment, puis tu "
as disparu! T'es- tu donc irrité contre moi, que tu ne tiens plus ma blanche main pour servir les beaux conviés? » Les morts ne parlent pas! La belle lille éclata en pleurs, elle le couvrit d'une chemise brodée d'argent et, sur la tète, dun mouchoir doré, puis s'en alla de cadavre en cadavre jusqu'à ce qu'elle trouvât le cher parrain ; elle lui baisa le bas de l'habit et la main, puis elle se prit à dire : « Hélas! ô parrain, mon brillant soleil! Tu t'étais levé resplendissant et puis tu tes couché derrière la montagne! T'es-tu donc irrité contre moi, que tu ne tiens plus les couronnes et les pendants d'oreilles, que tu ne maries point ta chère filleule? » Les morts ne parlent pas! La belle fille fond en larmes, elle le couvre y d'une chemise brodée d'argent et, sur la tête, d'un mouchoir doré ; puis elle passe à traN ers les svats gisants, jusqu'à ce qu'elle trouve le jeune fiancé; elle l'a trouvé tout souillé de sang, de la mare de sang elle le tire, puis elle l'essuie avec un mouchoir de soie, le baise entre ses yeux noirs, et elle se prend à dire, l'infortunée : « Malheur! ô mon seigneur! t'es-tu donc irrité contre moi? yeux noirs, que ne me regardez-vous? blanches mains, que ne m'embrassez-vous? lèvres de miel, que ne me baisez-vous? Êtes-vous donc irritées contre moi? » Les morts ne parlent pas! La belle fiancée poussa un gémissement terrible comme celui d'un serpent venimeux; elle le couvrit d'une chemise brodée d'or et, sur la tète, d'un mouchoir doré, puis elle lui tira de la ceinture un couteau et se l'enfonça dans le cœur; morte elle tomba à côté du mort.