‹ Les dévoilées du Caucase; notes de voyage. [par la] Duchesse de RohanChapitre 28 sur 30 · LA BATAILLE DE KOÇOVO · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DE KOÇOVO

Le tsar Murad fond sur Koçovo,

Comme il y arrive il écrit une lettre menue,

Et l'envoie vers la ville de Krouchévatz,

Aux mains du prince Lazare :

« 0 Lazare, tête de la Serbie,

» Ce qui n'a jamais été, ce qui ne peut être,

» C'est qu'il y ait une seule terre et deux seigneurs,

» Et que les mêmes raïas payent deux tributs.

» Régner tous deux nous ne pouvons.

» Envoie-moi donc clefs et tributs,

» Les clefs d'or de toutes les cités,

» Et le tribut pour sept années;

» Si tu ne veux me les envoyer,

» Viens vers les champs de Koçovo,

» Que nous partagions la terre avec nos sabres. »

Lorsque la lettre menue parvient à Lazare,

Il la regarde et verse des pleurs amers.

Le prince des Serbes, Lazare, célèbre sa slava

A Krouchévatz, lieu retiré;

A sa table il a fait asseoir ses seigneurs,

Ses seigneurs et leurs fils.

A droite est le vieux loug-Bogdan,

Et à côté de lui les neuf lougovitch ;

A gauche est Youk Brankovitch,

Puis les autres, les seigneurs à sa suite;

A l'autre bout est le voïvode Miloch,

Et à ses côtés deux voïvodes serbes :

L'un est Ivan Kocantchitch,

L'autre, Milan Toplitza.

Le tsar prend une coupe de vin,

Puis il s'adresse à ses seigneurs serbes :

« En l'honneur de qui viderai-je cette coupe?

» Si c'est à l'âge que je la bois,

» Ce sera à loug-Bogdan le vieillard;

» Si je la bois à la dignité,

» Ce sera à Youk Brankovitch ;

» Si je la bois à l'amitié,

» Ce sera à mes neuf beaux-frères,

» Mes beaux-frères, les neuf lougovitch ;

» Si je bois à la beauté,

» Ce sera à Ivan Kocantchitch ;

» Si je bois à la haute stature,

y> Ce sera à Milan Toplitza;

» Si je bois à la vaillance,

» Ce sera au voïvode Miloch ;

» Pourtant à aucun autre je ne veux boire,

» Qu'à Miloch Obilitch ;

» A ta santé, Miloch, fidèle ou traître!

» Demain tu dois me trahir à Koçovo,

» Et passer au tsar des Turcs, Murad :

» A toi donc ! et bois cette santé,

» Bois du vin et reçois en don cette coupe ! »

Miloch bondit sur ses pieds légers,

Puis il s'incline vers la terre noire :

c( Grâces à toi, noble prince Lazare,

» Grâces à toi pour cette santé,

» Pour cette santé et ton présent,

» Mais non pour un tel discours,

» Car, et puisse ma loyauté ne m'étre point fatale !

» Jamais je ne fus traître,

» Jamais je ne fus, et jamais je ne le serai,

» Mais demain je pense, à Koçovo,

» Mourir pour la foi chrétienne.

» Le traître est assis à ton côté,

» Touchant le pan de tes habits, il boit du vin frais,

» Et c'est le maudit Youk Brankovitch.

» Demain c'est un beau jour :

» Demain nous verrons dans les champs de Koçovo

» Qui est fidèle, et qui est traître.

» J'en jure par Dieu, le Très-Haut,

» J'irai demain à Koçovo,

» J'immolerai le tsar des Turcs, Murad,

» Et lui mettrait le pied dans la gorge;

» Puis si Dieu et la fortune permettent

» Que je revienne sauf à Krouchévatz,

» Je prendrai Youk Brankovitch,

» Je l'attacherai à ma lance de guerre

» Comme une femme du lin à sa quenouille,

» Et je le porterai par la plaine de Koçovo. »

Le lendemain quand l'aurore brilla.

Deux noirs corbeaux arrivèrent

De Koçovo, la vaste plaine.

Et se posèrent sur le blanc palais,

Le palais même du glorieux Lazare;

L'un croasse, l'autre parle :

« Est-ce donc ici le palais du glorieux Lazare?

» Ou bien n'y a-t-il personne dans le palais? »

Il n'y avait personne pour entendre ces mots.

Seule la tsarine Militza les a entendus.

Puis elle sort devant la blanche tour,

Et interroge les deux noirs corbeaux :

« Au nom de Dieu, ô vous noirs corbeaux :

» D'où êtes-vous venus ce matin?

» N'est-ce point des champs de Koçovo?

» Avez- vous vu les deux puissantes armées?

» Les deux armées en sont-elles venues aux prises?

» Et des deux laquelle l'a emporté? »

Et les deux noirs corbeaux répondent :

« Au nom de Dieu, tsarine Mililzu,

t> Nous venons ce matin des plaines de Koçovo :

» Nous avons vu les deux puissantes armées ;

» Les deux armées hier en sont venues aux prises,

» Et les deux tsars ont succombé;

» Des Turcs il n'est rien resté,

» Mais des Serbes il est resté quelque chose,

» Tout navré et couvert de sang. »

A peine ainsi commençaient-ils leur récit,

Voici venir un des serviteurs, Miloutine;

Il porte la main droite (coupée) dans la gauche.

Sur son corps il a dix-sept blessures,

Et son cheval ruisselle de sang.

Dame Militza l'interroge :

« 0 malheur! qu'y a-t-il, Miloutine, mon serviteur?

» Aurais-tu abandonné le tsar à Koçovo? »

Mais le fidèle Miloutine lui dit :

» Descends-moi de mon vaillant cheval, maîtresse,

» Lave-moi avec de l'eau froide

» Et abreuve-moi de vin vermeil ;

» Elles sont graves les blessures que j ai reçues. »

La tsarine Militza le descend.

Et le lave avec de l'eau froide.

Puis l'abreuve de vin vermeil.

Quand ses forces sont revenues,

Dame Militza l'interroge :

« Où est tombé le glorieux prince Lazare?

» Où est tombé le vieux loug-Bogdan?

» Où sont tombés les neuf lougovitch?

» Où est tombé Miloch le voïvode?

» Où est tombé Youk Brankovitch?

» Où est tombé Strahinia Banovitch?»

Et le serviteur commence son récit :

« Tous sont restés, maîtresse, à Koçovo,

» Où le glorieux prince Lazare a succombé;

» Là beaucoup de lances ont été brisées.

» Des lances et turques et serbes,

« Mais plus de serbes que de turques,

» Pour la défense, maîtresse, de ton seigneur,

» De ton seigneur, le glorieux prince Lazare.

» loug, ton père, a péri

» En exemple au premier choc ;

» Tombés aussi sont huit des lougovilch,

» Le frère ne voulant point abandonner le frère,

» Tant qu'un seul survivrait.

» Restait encore Bochko lougovitch

» Faisant flotter sa bannière sur Koçovo,

» Dispersant les Turcs par troupes,

» Comme un faucon de légères tourterelles.

» Où le sang baignait jusqu'aux genoux,

» C'est là qu'a péri Strahinia Banovitch.

» Miloch, maîtresse, est tombé

» Au bord de la Sitnitza à l'eau glacée,

» Et là bien des Turcs ont péri ;

» Miloch a immolé le tzar turc Murad,

» Et des Turcs douze mille soldats;

» Dieu ait en sa miséricorde qui l'a engendré ;

» Il restera en souvenir au peuple des Serbes,

» Pour être raconté et chanté, [Koçovo.

» Tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un

» Et pour ce que tu demandes de Youk, le maudit,

» Maudit soit-il, et qui l'a engendré !

» Maudite soit sa race et sa postérité !

» Il a trahi le tsar à Koçovo

» Et détaché douze mille,

» 0 maîtresse ! de nos hardis guerriers. »

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