LA BATAILLE DE KOÇOVO
Le tsar Murad fond sur Koçovo,
Comme il y arrive il écrit une lettre menue,
Et l'envoie vers la ville de Krouchévatz,
Aux mains du prince Lazare :
« 0 Lazare, tête de la Serbie,
» Ce qui n'a jamais été, ce qui ne peut être,
» C'est qu'il y ait une seule terre et deux seigneurs,
» Et que les mêmes raïas payent deux tributs.
» Régner tous deux nous ne pouvons.
» Envoie-moi donc clefs et tributs,
» Les clefs d'or de toutes les cités,
» Et le tribut pour sept années;
» Si tu ne veux me les envoyer,
» Viens vers les champs de Koçovo,
» Que nous partagions la terre avec nos sabres. »
Lorsque la lettre menue parvient à Lazare,
Il la regarde et verse des pleurs amers.
Le prince des Serbes, Lazare, célèbre sa slava
A Krouchévatz, lieu retiré;
A sa table il a fait asseoir ses seigneurs,
Ses seigneurs et leurs fils.
A droite est le vieux loug-Bogdan,
Et à côté de lui les neuf lougovitch ;
A gauche est Youk Brankovitch,
Puis les autres, les seigneurs à sa suite;
A l'autre bout est le voïvode Miloch,
Et à ses côtés deux voïvodes serbes :
L'un est Ivan Kocantchitch,
L'autre, Milan Toplitza.
Le tsar prend une coupe de vin,
Puis il s'adresse à ses seigneurs serbes :
« En l'honneur de qui viderai-je cette coupe?
» Si c'est à l'âge que je la bois,
» Ce sera à loug-Bogdan le vieillard;
» Si je la bois à la dignité,
» Ce sera à Youk Brankovitch ;
» Si je la bois à l'amitié,
» Ce sera à mes neuf beaux-frères,
» Mes beaux-frères, les neuf lougovitch ;
» Si je bois à la beauté,
» Ce sera à Ivan Kocantchitch ;
» Si je bois à la haute stature,
y> Ce sera à Milan Toplitza;
» Si je bois à la vaillance,
» Ce sera au voïvode Miloch ;
» Pourtant à aucun autre je ne veux boire,
» Qu'à Miloch Obilitch ;
» A ta santé, Miloch, fidèle ou traître!
» Demain tu dois me trahir à Koçovo,
» Et passer au tsar des Turcs, Murad :
» A toi donc ! et bois cette santé,
» Bois du vin et reçois en don cette coupe ! »
Miloch bondit sur ses pieds légers,
Puis il s'incline vers la terre noire :
c( Grâces à toi, noble prince Lazare,
» Grâces à toi pour cette santé,
» Pour cette santé et ton présent,
» Mais non pour un tel discours,
» Car, et puisse ma loyauté ne m'étre point fatale !
» Jamais je ne fus traître,
» Jamais je ne fus, et jamais je ne le serai,
» Mais demain je pense, à Koçovo,
» Mourir pour la foi chrétienne.
» Le traître est assis à ton côté,
» Touchant le pan de tes habits, il boit du vin frais,
» Et c'est le maudit Youk Brankovitch.
» Demain c'est un beau jour :
» Demain nous verrons dans les champs de Koçovo
» Qui est fidèle, et qui est traître.
» J'en jure par Dieu, le Très-Haut,
» J'irai demain à Koçovo,
» J'immolerai le tsar des Turcs, Murad,
» Et lui mettrait le pied dans la gorge;
» Puis si Dieu et la fortune permettent
» Que je revienne sauf à Krouchévatz,
» Je prendrai Youk Brankovitch,
» Je l'attacherai à ma lance de guerre
» Comme une femme du lin à sa quenouille,
» Et je le porterai par la plaine de Koçovo. »
Le lendemain quand l'aurore brilla.
Deux noirs corbeaux arrivèrent
De Koçovo, la vaste plaine.
Et se posèrent sur le blanc palais,
Le palais même du glorieux Lazare;
L'un croasse, l'autre parle :
« Est-ce donc ici le palais du glorieux Lazare?
» Ou bien n'y a-t-il personne dans le palais? »
Il n'y avait personne pour entendre ces mots.
Seule la tsarine Militza les a entendus.
Puis elle sort devant la blanche tour,
Et interroge les deux noirs corbeaux :
« Au nom de Dieu, ô vous noirs corbeaux :
» D'où êtes-vous venus ce matin?
» N'est-ce point des champs de Koçovo?
» Avez- vous vu les deux puissantes armées?
» Les deux armées en sont-elles venues aux prises?
» Et des deux laquelle l'a emporté? »
Et les deux noirs corbeaux répondent :
« Au nom de Dieu, tsarine Mililzu,
t> Nous venons ce matin des plaines de Koçovo :
» Nous avons vu les deux puissantes armées ;
» Les deux armées hier en sont venues aux prises,
» Et les deux tsars ont succombé;
» Des Turcs il n'est rien resté,
» Mais des Serbes il est resté quelque chose,
» Tout navré et couvert de sang. »
A peine ainsi commençaient-ils leur récit,
Voici venir un des serviteurs, Miloutine;
Il porte la main droite (coupée) dans la gauche.
Sur son corps il a dix-sept blessures,
Et son cheval ruisselle de sang.
Dame Militza l'interroge :
« 0 malheur! qu'y a-t-il, Miloutine, mon serviteur?
» Aurais-tu abandonné le tsar à Koçovo? »
Mais le fidèle Miloutine lui dit :
» Descends-moi de mon vaillant cheval, maîtresse,
» Lave-moi avec de l'eau froide
» Et abreuve-moi de vin vermeil ;
» Elles sont graves les blessures que j ai reçues. »
La tsarine Militza le descend.
Et le lave avec de l'eau froide.
Puis l'abreuve de vin vermeil.
Quand ses forces sont revenues,
Dame Militza l'interroge :
« Où est tombé le glorieux prince Lazare?
» Où est tombé le vieux loug-Bogdan?
» Où sont tombés les neuf lougovitch?
» Où est tombé Miloch le voïvode?
» Où est tombé Youk Brankovitch?
» Où est tombé Strahinia Banovitch?»
Et le serviteur commence son récit :
« Tous sont restés, maîtresse, à Koçovo,
» Où le glorieux prince Lazare a succombé;
» Là beaucoup de lances ont été brisées.
» Des lances et turques et serbes,
« Mais plus de serbes que de turques,
» Pour la défense, maîtresse, de ton seigneur,
» De ton seigneur, le glorieux prince Lazare.
» loug, ton père, a péri
» En exemple au premier choc ;
» Tombés aussi sont huit des lougovilch,
» Le frère ne voulant point abandonner le frère,
» Tant qu'un seul survivrait.
» Restait encore Bochko lougovitch
» Faisant flotter sa bannière sur Koçovo,
» Dispersant les Turcs par troupes,
» Comme un faucon de légères tourterelles.
» Où le sang baignait jusqu'aux genoux,
» C'est là qu'a péri Strahinia Banovitch.
» Miloch, maîtresse, est tombé
» Au bord de la Sitnitza à l'eau glacée,
» Et là bien des Turcs ont péri ;
» Miloch a immolé le tzar turc Murad,
» Et des Turcs douze mille soldats;
» Dieu ait en sa miséricorde qui l'a engendré ;
» Il restera en souvenir au peuple des Serbes,
» Pour être raconté et chanté, [Koçovo.
» Tant qu'il y aura des hommes et qu'il y aura un
» Et pour ce que tu demandes de Youk, le maudit,
» Maudit soit-il, et qui l'a engendré !
» Maudite soit sa race et sa postérité !
» Il a trahi le tsar à Koçovo
» Et détaché douze mille,
» 0 maîtresse ! de nos hardis guerriers. »