‹ Les dévoilées du Caucase; notes de voyage. [par la] Duchesse de RohanChapitre 30 sur 30 · CONSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

CONSTANTINOPLE

La mer de Marmara apparaît limpide et claire, bordée çà et là de modestes cafés; le train diminuant de vitesse, je descends prestement de ma couchette du second étage afin de voir l'entrée de Constantinople.

Les murs crénelés, dentelés, mutilés, masse imposante des gloires passées, le seraient plus encore si on n'y avait appuyé quantité de guinguettes et de chaumières.

A la gare, revision des passeports pour ne pas en perdre l'habitude.

La foule est intéressante. Mes yeux avides parcourent tous les détails des multiples races

qui se coudoient ici : j'avance avec peine, tellement elle est compacte.

Les turcs portent fièrement leur fez rouge, les français gesticulent, les grecs pérorent, les allemands écoutent et passent les premiers, les ^, persans et les arméniens saluent respectueusement et les russes se perdent dans le brouhaha de l'arrivée. Tout est calme au point de vue politique et personne ne se douterait, à en juger par les dehors, des combats et des changements apportés par le sabre il y a si ' peu de temps. L'ère nouvelle semble prospérer sans secousses, et les difficultés, s'il y en a, sont ^ mystérieuses; l'œil de l'étranger ne les perçoit pas. f

Pour aller m'installer au grand hôtel de Péra, quartier européen, je traverse le pont deGalata. Le premier spectacle auquel j'assiste, des fenêtres du salon, est celui du repas des fameux ^ chiens balayeurs. J'oublie le mien en voyant la f| rapacité de ces quadrupèdes, qui vivent et se délectent des détritus delà ville et gardent avec âpretéleur butin. Il ne faudrait pas que des camarades voisins vinssent prendre part au festin ; les chiens ont leur rue, leur place, leur coin,

tout entre eux est combiné et ordonné, et lorsqu'ils sont repus, d'un sommeil de justes, ils dorment sur les dépouilles.

Le couvent des religieuses françaises est tenu en grande vénération. Nombre de jeunes filles turques y reçoivent leur instruction, avec les petites chrétiennes étrangères au pays mais qui du moins y vivent.

La journée est magnifique, la pureté de l'air absolue, le ciel idéal : j'en profite, descendant par le funiculaire pour m'embarquer; je pars de Galata afin de faire le tour du Bosphore. Les boutiques ont une couleur locale intense; les marchands de journaux, les limonadiers, les vendeurs de toutes sortes d'objets, parlent avec volubilité : ce sont des grecs, bien entendu. Il est difficile de traduire la gaieté extérieure qui me frappe et m'enchante.

Le bateau faisant le service est bondé; le dimanche, chose singulière pour un pays mahométan, les grands magasins sont fermés et chacun se promène comme dans les pays chrétiens, en souvenir de l'ancien empire de Byzance probablement.

Les musulmanes sont vêtues d'un grand

manteau brun, bleu ou violet mais plus souvent noir, avec un capuchon pareil, semblable par sa forme à celui que portent nos religieuses de l'ordre de la Sagesse; un voile noir épais leur couvre le visage tout entier. Elles s'installent sur le premier pont et aucun homme n'a le droit d'y entrer; dans chaque station il y a deux salles d'attente, côté des femmes, côté des hommes. Je regarde curieusement, je l'avoue, ces Orientales si près de Paris, comme distance, si lointaines de goûts; afin de les étudier j'entre avec elles, mais bientôt la beauté du paysage me transporte, et je monte au second pont du paquebot, pour jouir de la vue. Quel éblouissant tableau : de l'or au ciel, de l'or dans l'air, de l'or partout, on dirait que le soleil, accablé de ses propres rayons, les distille sur la «Corne d'or », sur les minarets de Stamboul, surlecimetière d'Eyoub, à Galata, sur toute cette rive enchanteresse dont nous nous éloignons à petits pas pour en savourer, en dilettantes, l'enveloppante beauté.

On longe premièrement la côte d'Europe; nous nous arrêtons d'abord à Gabatache, où se trouve le palais de Dalmabatache, celui de

Yildiz, demeure du dernier sultan Hamid, la mosquée et la caserne.

Le sultan actuel Mehmed V arrive en ce moment de Brousse.

A Bechiktache (deuxième arrêt), s'élève le Ghirage, vaste harem des trois cent cinquante femmes du dernier sultan.

Mahomet était d'une famille noble mais pauvre; lorsqu'il prêcha l'islamisme, les mœurs du pays païen étaient extrêmement corrompues; il épura donc en somme, quoique avec trop d'indulgence, lient, lui, quatre femmes, l'une après l'autre et, dans son Coran, en tolère huit à ses disciples, quatre légitimes et quatre concubines ; ceux des sultans ou autres mahométans qui dépassent ce chiffre ne suivent pas plus leur religion que les amateurs de Parc-aux- Cerfs, ou autres chrétiens qui trompent leurs épouses. Seulement le sultan est le chef de son église, tandis que nos rois n'étaient, dieu merci! que les enfants prodigues de la leur, et faisaient pénitence en leur âge mûr des péchés de jeunesse.

Mahomet défendit les portraits, les reproductions d'hommes, de femmes, d'animaux, de

tout ce qui vit, et n'autorisa que celles de plantes, de fleurs, de signes symboliques et de dessins d'architecture, parce que, détruisant partout les idoles du paganisme, il ne voulut pas permettre même une image.

A Ortakeuy, on apporte sur le quai une malle d'une grande richesse d'ornementation, des cuirs incrustés lourdement, des plaques ciselées en argent; c'est ici que se réfugièrent bon nombre d'israélites espagnols chassés de leur pays sous le règne de Ferdinand; on les dit intelligents et laborieux. Sur les hauteurs, j'admire une maison assyrienne entourée d'un parc dont les fleurs sont admirablement cultivées.

Arnontkeuy (keuy veut dire village) est un endroit habité par des Albanais ; les maisons y ont au moins quatre étages.

Les jardins de Bebek, un peu plus loin, sont des lieux de promenade ; sur la colline s'élève un collège arménien.

Voici l'historique château de Mehmet le Conquérant (1300) avec ses fortifications entre l'Europe et l'Asie Mineure, la mer Noire et la rivière des Eaux-douces d'Asie.

LES DÉVOILÉES DU CAUCASE 3Gi

Beaucoup de femmes s'embarquent ici. Leurs manteaux dominos sont en soie rayée noir sur noir, ou noire à fleurs noires. Ces femmes sont de condition élevée, elles sont suivies de Grecques également vêtues comme elles, mais sans voiles. Les propriétés d'Ismaïl-Pacha, ancien khédive, à Boïladjihey, sont les plus merveilleuses du parcours, mais Tarchitecture du palais n'est ni belle, ni originale.

Nous longeons la baie de Sténia.

Les ambassadeurs d'Autriche, d'Allemagne, d'Amérique, les ministres de Belgique et de Grèce, le prince Abas, gouverneur d'Egypte, ont à Jemkey leurs résidences d'été.

Le prince et la princesse de Radolin y séjournèrent longtemps, et n'exagérèrent point en me vantant la beauté automnale des rives du Bosphore. Thérapia est fort apprécié; les plus grands hôtels y regorgent de monde élégant, tout le Constantinople européen s'y donne rendez-vous dans la belle saison.

L'ambassade de France s'y étale toute en rouge et se voit de loin; celle d'Italie est blanche, l'anglaise est perchée sur la hauteur : son drapeau, selon la coutume britannique,

domine la contrée. Le lundi, le corps diplomatique en villégiature doit se rendre à Constantinople, au Ministère des Affaires étrangères de la Sublime Porte. Au-dessus de Théra, je vois la forêt de Belgrade avec ses sources renommées; un grand aqueduc romain y fut construit par Mehmet le Conquérant. L'ambassade espagnole est à Buïkteray.

Ici finit le Bosphore et commence la mer Noire. Quel éblouissant coup d'œil !

Le bateau s'arrête à Messarbonnim. Tout le peuple descend, chacun porte un panier rempli de provisions, ou va pique-niquer et boire de la bonne eau de Belgrade. L'ambassade de Russie est là dans ce site féerique.

Yem Mahale est couvert de fortifications. La chaude couleur de l'atmosphère passe du jaune à l'orange et rougit d'heure en heure. Nous allons maintenant suivre la côte d'Asie Mineure pour revenir.

Je vois le palais de Bercos où l'impératrice Eugénie fut si royalement, si impérialement reçue par Hamid. L'empereur d'Allemagne y vint aussi.

A Baghtche, à Tahiboukli, à Gaulidja, nous

nous arrêtons pour admirer le paysage de cette incomparable Asie. Il y a moins de palais ici que de l'autre côté.

A Anatol Hissar, juste en face de Bebek, les hommes de peine, des Kourdes, ont une grande réputation de force musculaire ; leurs chemises et le turban qu'ils portent autour du fez sont rouges et blancs. Les prêtres turcs (imans) portent le turban blanc; ceux qui ont été à la Mecque et connaissent à fond le Coran, les plus lettrés, le portent vert. Certains les disent très fanatiques.

Nous passons devant le château de l'ancien grand- vizir, Ferid-bey; un peu plus loin les maisons sont bâties sur le bord de l'eau ; aucun chemin ne les sépare du Bosphore.

A Bandilli, le minaret blanc de la mosquée s'élève fièrement dans un ciel sans nuages. Les barques et les caïks fraîchement peints sont d'une propreté et d'une élégance extrêmes. Le palais de l'école militaire est à Vaniquenz; sa couleur est jaune, ainsi que pour toutes les mosquées qui étaient autrefois des églises grecques.

Le palais où le sultan actuel fut enfermé

pendant vingt ans, sans pouvoir recevoir âme qui vive, est à Tchenglieh-Keny.

Le Coran permet de tuer mais non de déposséder. Aussi le sultan lïamid vivait-il dans la crainte perpétuelle de l'assassinat, ce qui explique plusieurs de ses actes. On dit qu'il était très aimable, envoyant chaque jour des présents de fleurs, de fruits et de beurre de ses laiteries, à ses amis. Il se montra d'une grande charité, notamment lorsqu'un incendie réduisit en cendres des centaines de maisons. Ce jour-là, sa, cassette particulière se vida entièrement.

Il fonda les musées impériaux, et protégea la Société des fouilles qui découvrit en Asie Mineure et ailleurs des merveilles artistiques.

A Beylerbey, je vois des garçons s'amuser comme nos gamins parisiens à l'esplanade des Invalides : mêmes jeux, mêmes ébats.

Voici le palais où le sultan Abis, fds de Mahmout, reçut l'impératrice Eugénie. Il la trouvait, ainsi du reste que tous ceux qui l'approchaient, d'une incomparable beauté dont j'eus l'honneur et le plaisir de constater, trente-cinq ans plus tard, l'ineffaçable trace; le charme et

l'esprit de cette souveraine ne le cèdent en rien aux qualités physiques de sa séduisante personne.

Coudze Coundjouk est encore une colonie espagnole : les visages provocants des femmes et leurs toilettes animent les balcons des cafés; quelques Turques un peu cachées, couvertes de manteaux gris, pèchent à la ligne, de leurs maisons. Elles sont « jeunes- turcs » celles-là.

Après avoir dépassé le phare blanc de la tour de Léandre, au milieu du Bosphore, nous voyons Haïdar Pacha flanqué de ses grandes casernes sur le rivage. Au loin est la ville de Galeidon, tout près, la pointe de Serais, puis des navires, des bateaux de commerce, de plaisance, des voiliers, des rameurs albanais magnifiquement vêtus, et enfin, sur le quai, les brosseurs de souliers en brillants costumes. On entend le bruit des voitures, les cris des marchands, et nous abordons au Pont-Neuf.

Le quartier du Phanar, où demeurent les Grecs et leur patriarche, est plein d'intérêt; les vieilles maisons en bois, sous la protection des fortifications aux sept tours, ont un cachet de vétusté curieux à observer. Je cueille en sou-

venir, sur le mur de Tune d'elles, une modeste feuille; la propriétaire me jette de sa fenêtre un coup d'oeil de réprobation qui me ferait rentrer sous terre, si le sol était mouvant.

Les chaussées sont étroites, les rues mal pavées.

Le prince Georges Bibesco amena une automobile ici, il y a deux ans; la police l'obligea à la retirer immédiatement. On voulait le forcer à la faire circuler tirée par des chevaux : ce fut impossible; alors on alla chercher des bœufs : même résultat. Désespérée, la police dut permettre de la faire marcher au pétrole, mais seulement pour gagner au plus vite la sortie de la ville. L'électricité et le téléphone sont encore prohibés.

Nous passons, mon guide et moi, sous de vieilles portes et entrons dans les fortifications.

Que de coins pittoresques près des antiques demeures aux balcons fermés! Comme elle est suggestive la porte de la « Corne d'Or » ! On la nomme ainsi parce qu'elle a la forme d'une corne que le soleil dore. Cette partie de Constantinople sur le bord de la rivière des Eaux- Douces d'Europe, à cette heure, n'est pas compa-

rable avec quoi que ce soit au monde. Je reste éblouie devant le flamboiement du coucher du soleil.

Le cimetière d'Eyoub m'enthousiasme; de sa hauteur, quelle vue merveilleuse!

Le sultan fut couronné dans la mosquée d'Eyoub. La mosquée des mosaïques contient encore, dans le pourtour, des médaillons en mosaïque représentant le Christ et la Sainte Vierge.

Dans une petite boutique, au fond d'une place, je trouve des poteries des Dardanelles aux tons très chauds, cuivrés et dorés; les marchands ont des types nobles et majestueux. Voici le quartier désert, celui de l'incendie, on dirait une ville morte; les pans de murs, les pierres tombées, les marches brûlées, tout est là, rien n'a été ni balayé, ni enlevé.

Péra, le quartier français, tout en étant très gai, n'a pas grand cachet; à côté de l'hôtel, il y a le jardin où tous les soirs se donne un concert. Une salle de glace artificielle réunit les patineurs d'un autre côté.

La nourriture est très bonne à Constantinople et la vie n'y est pas coûteuse, me dit-on,

pour ceux qui y résident et connaissent les ressources.

Il y a un grand luxe de voitures; les femmes marchent très peu en Orient, la chaleur les rend paresseuses.

Quelle délicieuse mosquée que celle de la Validé! c'est un véritable bijou. Ses faïences sont vertes et bleues; on rêve d'elle tant son charme est infmi. Mourat V la fit bâtir; il devait avoir un goût exquis ce brave sultan-là. Je passe au Ministère des Affaires étrangères à la porte de Sérail, ancienne résidence des souverains; la vue de la pointe est idéale. Le musée impérial contient de bien belles choses; la finesse du dessin des personnages qui ornent les sarcophages d'Alexandre le Grand et celui des pleureuses est admirable.

Celui du satrape de Sidon, style ionien, trouvé à Tripoli de Barbarie; celui qui représente Hippoly te et Ariadne avec ses femmes; celui de Bacchus de Salonique avec le basrelief de Gupidon, trouvé près de Smyrne, ont d'admirables sculptures. Les trous qu'on voit sur les sarcophages proviennent des vols; on enlevait les bijoux et autres choses précieuses

déposées sur les corps. Une fresque intéressante, du vi^ siècle avant Jésus-Christ, est très bien conservée; elle vient de Sidon et désigne une femme qui se touche le front. Quelle perfection de lignes dans les sangliers, les chevaux et les chars des anciens ! Un cercueil en plomb, aussi du vi'' siècle avant le Christ, est bien curieux.

Hamdi-bey, directeur des musées, a réuni des objets d'un ordre très supérieur; le plus ancien de tous est un vase de Tyr, en Syrie, datant de deux mille ans avant l'ère chrétienne.

Un autre musée, en face, contient des faïences, des porcelaines, des tapis, et les trente portraits des sultans (sauf les trois derniers).

L'église de Sainte-Irène fut bâtie avant Sainte-Sophie; le tombeau de la sainte, dans le cimetière, est en porphyre rouge, ceux des empereurs sont à côté.

Les fontaines dans les rues sont particulièrement jolies et donnent l'envie de boire; les vieilles surtout sont attirantes par leur ornementation. L'empereur d'Allemagne donna 30.000 francs, il y a quelques années, pour en construire une qui porterait son nom. Il veut qu'on y boive à sa santé!

J'entre enfin dans la mosquée de Sainte- Sophie si souvent comparée à Saint-Marc de Venise. L'intérieur est un superbe vaisseau d'architecture. Quatre grandes colonnes de marbre, sept petites soutiennent l'édifice, et comme il est vide ou à peu près, ainsi que toutes les mosquées, l'aspect en est grandiose. On y voit le tapis de Mahomet. Ignatus et Melchius furent ses architectes avant le règne de Constantin avant 1453. Des hadji (prêtres à turban vert) sont dans la mosquée; à la porte est la colonne fraîche ou miraculeuse. Le sultan Mehmet l'ayant enlevée, son pouce y fit une entaille. La colonne en garde la marque.

Les Turcs viennent ici en pèlerinage. Je cause avec l'un d'eux, il me traduit en français ce que je viens d'écrire, et comme je lui dis mon respect pour toute manifestation de foi sincère, pour tout ce qui est idéal et non matérialiste, il me répond très sérieusement : « Cela prouve que vous avez une âme très élevée », puis il alla faire sa prière et ses ablutions.

Devant le Parlement, des enfants très parés se promènent en voiture ou à pied, suivis de professeurs, en chantant : c'est une manifesta-

tion d'écoliers du nouveau régime. L'autre jour au Phanar (quartier grec) un enterrement passa. La morte habillée d'une robe de satin blanc et couronnée de roses, sans cercueil, toute peinte et fardée, portée par deux hommes, semblait vivre encore. On me raconte ces jours-ci qu'une Française de Corse avait fait faire ornée de petits volants de dentelles, sa robe de cercueil qu'elle conservait dans son armoire : lorsqu'elle mourut on la lui mit et dans le cercueil on déposa ses objets préférés.

Dans l'amphithéâtre il y a deux obélisques, l'un provenant du temple du soleil de Théodore d'Héliopolis, de 700 avant le Christ. Les Grecs avaient établi des courses dans cet hippodrome. Le musée des Janissaires est terrible, splendide comme costumes et effrayant si l'on songe au passé sanguinaire de ces per-

sonnages.

Originairement, ils étaient trois cents, recrutés parmi les jeunes chrétiens élevés en stoïques soldats. Ils étaient admirables, vivaient à part, et étaient voués au célibat; ils allaient au-devant des troupes et se battaient en héros.

Puis ils devinrent très nombreux, vingt-cinq mille; ils demandèrent à se marier, les femmes entrèrent dans les casernes, des abus s'introduisirent, l'indiscipline commença, les meurtres suivirent. Les janissaires devinrent si cruels, si dangereux que le dernier sultan, Mahmout, les réprimanda; alors ils se révoltèrent, il y a de cela quarante ans. Onze mille d'entre eux furent tués ; les autres se dispersèrent.

La mosquée des « Pigeons » si reposante à l'œil me change les idées; le cloître est en mauvais état, mais le vol des centaines de pigeons, oiseaux symboliques et doux, me remplit le cœur de tranquillité et de tendre langueur. On aimerait rêver ici, comme toutes ces femmes assises là sur les bancs, sans rien faire si ce n'est de caresser les plumes des oiseaux et de leurdonner à manger. Les heures passent délicieuses, suaves entre toutes.

La mosquée du sultan Achmet, de 1657, est superbe, les faïences belles; la chaire vient de La Mecque, elle fut incrustée de pierres par le sultan lui-même, âgé de huit ans. Il devint un grand architecte. Dans un des coins de la

mosquée, je vois un tableau de La Mecque. Le pèlerinage doit être intéressant, mais les chrétiens ne peuvent entrer. C'est expressément défendu dans l'enceinte.

J'entends l'appel à la prière et je vois les croyants entrer. Les chants sont particuliers; les musulmans se lavent aux fontaines de l'intérieur tandis que les prêtres lisent le Coran à haute voix.

L'année dernière, à Rochefort (Charente-Inférieure), dans l'hôtel de Pierre Loti qui contient la plus jolie mosquée du monde, ornée d'inimitables faïences de Damas, j'entendis aussi le chant de l'appel à la prière : c'était encore plus harmonieux, plus touchant, plus religieux qu'ici, les sons s'égrenaient dans l'air et vibraient avec plus d'intensité.

Je termine ma journée par une visite à la mosquée Suliman et à la tour de Seraskiérat, d'où la vue du Bosphore me transporte d'allégresse.

A l'hôtel je trouve de chers compatriotes, entre autres ma cousine, la princesse de La Tour d'Auvergne. Quelle joyeuse surprise de se voir ici! Il y a aussi la marquise Guilhem de Pothueau,

le baron et la baronne Glauzel, le général baron du Lou de Sancy, etc. Nous causons en véritables pies françaises, ce qui n'est pas peu dire, et nous projetons de longues promenades. Ils ont loué une « mouche » et m'invitent à aller demain avec eux à Prinkipio, une des îles des Princes.

Je reçois la visite de l'ambassadeur d'Italie, le marquis Imperiali, si apprécié à Paris lorsqu'il y était accrédité. Il me donna beaucoup de détails sur la vie et les habitudes de Constantinople.

Il y eut relativement peu de sang versé dans la dernière révolution ; les événements s'y passèrent avec un calme étrange.

Je reçois de l'ambassade de France une carte pour visiter le trésor impérial, que je trouve un peu au-dessous de sa réputation ; néanmoins je suis ravie de l'avoir vu. Constantinople est une ville unique, la capitale la plus étendue du monde : elle renferme un million d'habitants de toutes nationalités.

Les tombes des sultans Mahmoud et Abdul- Asis (ou Hasis) sont recouvertes de riches cachemires et de la coiffure préférée du défunt;

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celle de son épouse la sultane Validé et celles de ses cinq filles sont dans une petite mosquée, où l'on conserve aussi un livre du Coran, monté en argent massif et écrit par Haroun-al-Raschid.

La colonne brûlée, reconstruite par le pieux empereur Emmanuel, est sur la place Séraskiérat. La mosquée de Somalia est surnommée « la Magnifique ». Les proportions sont d'une perfection adorable. Lorsqu'elle fut terminée, on coupa la main de Sinar, l'architecte, pour qu'il ne fît plus aucun autre ouvrage; ce cruel remerciement donne le frisson.

L'écho est remarquable : on chantait en arabe lorsque je suis rentrée ; cela m'a rappelé Tanger autrefois. Sa voûte est la plus haute de la ville; elle se nommait Sainte-Euphémie du temps des Grecs; les vitraux contiennent des médaillons égyptiens absolument ravissants.

Les tombes du grand sultan Suléiman et du sultan Ibrahim sont posées sur le parquet de kur mosquée comme les autres; le bâtiment tout à côté contient celle de la sultane Roxelane, célèbre par la forme particulière de son nez un peu retroussé. Nos amis disaient toujours à ma fille Marie autrefois, — ce qui l'amusait

beaucoup, — qu'elle avait le nez « à la Roxelane ».

On creusait la fosse d'un officier pendant que je réfléchissais au passé; son cercueil était adossé aux marches de la mosquée, ses camarades de l'artillerie ou plutôt ses soldats soulevaient la terre dans le jardinet, tandis que d'autres lui faisaient une garde d'honneur, en attendant la dernière demeure.

On paye 45 centimes pour passer en voiture sur le pont de Galata, et 10 par piéton. Les pauvres sont dispensés de cet impôt qui rapporte 4.000 francs par jour et servira à la construction d'un pont solide. Sous le dernier sultan, le corps diplomatique jouissait de la même dispense que les mendiants.

Le pays, disent certains, traverse une crise militaire, politique et surtout financière très grave. En ce moment, il lui faut emprunter une somme énorme, un milliard paraît-il. Mais la France est là. Beaucoup de misère à Constantinople et beaucoup de paresse aussi. Les hommes, attablés devant les cafés à boire de l'eau ou de la limonade, causent mais ne font rien. J'ai tout à fait à ce point de vue l'im-

Dame de Constantiiiople en promenade,

pression de Madrid où les hommes bavardent plus qu'ils ne travaillent; seulement ces derniers sont beaucoup plus véhéments que les Turcs, qui gardent toujours une grande dignité extérieure.

L'hôtel est envahi par le corps médical. La société des docteurs, réunis en congrès à Pest, est arrivée ici au complet; seul, le cher professeur Landouzy, qui connaît Gonstantinople, est resté en Hongrie.

Un orage a rafraîchi la température. Je franchis la porte des Eunuques blancs à la porte du Sérail, pour visiter le fameux trésor impérial. Moïse, le kavas de l'ambassade de France, nous réunit et nous protège. On entre dans la cour puis dans un palais au fond, contenant les légendaires joyaux. D'abord je vois tous les cadeaux, donnés par les souverains, de bon ou de mauvais goût selon l'époque du don: des pendules, des vases, des meubles, un trône couvert de pierreries, des mannequins représentant chaque sultan habillé; les coiffures sont ornées de superbes pierres, celle de Suleïman est ravissante, un magnifique rubis et deux superbes émeraudes retien-

nent le turban. Puis des boisseaux de perles grises mais plus ou moins pures, dont l'assistance discute la valeur. Cartier en demanderait tant; Boucheron payerait davantage : enfin chacun donne son avis, n'en connaissant pas du tout le prix. Les uns disent que le trésor sera vendu, les autres que la constitution s'y oppose, enfm on cause en visitant un autre palais à coté, puis l'on sort sur une terrasse d'où l'on embrasse une vue très étendue. Dans un autre bâtiment il y a la salle d'audience avec le trône, et la bibliothèque. Je feuillette un A'Olume contenant les miniatures des sultans, avec paysages au-dessous des portraits.

En sortant nous trouvons ma cousine. Je vais voir avec elle le bazar, vaste quartier couvert, sillonné de rues qui contiennent tout ce que rOrient et l'Occident produisent. Les soies multicolores et les tapis de prières aux tons effacés, les babouches, les bijoux en filigranes côtoient des peignes, des camisoles de coton et des bottines à élastiques très appréciées celles-ci sur les bords de la mer Noire. Les boissons rafraîchissantes sont délicieuses, les types aussi variés que

curieux, les marchandages amusants, le brouhaha complet.

La mouche nous emporte vers Prinkipio.

Izzet Pacha fait préparer sur le pont un somptueux goûter; chacun se délecte, à l'exception de ma pauvre petite personne, affligée du mal de mer, qui laisse passer les délicieux raisins Isabelle, les gâteaux turcs et l'amphore d'argent remplie du nectar des dieux. Je regarde pourtant les vagues qui sont belles, et l'île que la princesse belle-grand-mère d'Izzet Pacha lui avait off'erte et qu'il refusa, pensant qu'à la longue le séjour en serait ennuyeux. La princesse possède une des plus somptueuses demeures de Constantinople.

Prinkipio surgit des flots, tout de verdure habillé; nous débarquons, mes compagnes vont se promener, je leur demande en grâce de me laisser seule pour me remettre un peu. Je m'étends par terre, je m'endors et me réveille guérie. Un jeune étudiant du barreau, d'origine espagnole, prend pitié de ma solitude momentanée, me dit que mon nom ne lui est pas inconnu, me récite ma devise et finalement me promène dans l'île; nous parlons de la révolu-

tion dont il a vu l'aube avec ravissement, il me raconte des anecdotes, me fait voir le port, la place, les villas, me dit qu'on monte beaucoup à âne : au clair de lune, on gravit les collines et la jeunesse des deux sexes y danse joyeusement jusqu'à minuit. Voile ta face, Mahomet, mais ne pleure pas, ce ne sont pas des mahométanes qui dansent : malgré le nouveau régime, malgré la révolution, tes femmes ne danseront pas de longtemps avec des hommes, ni au clair de lune ni à la clarté des bougies.

Notre dîner dans le jardin de l'hôtel est charmant. Nous sommes très occupés des derviches tourneurs et hurleurs. J'apprends que Mevlana était, en 1300, un célèbre poète persan qui habitait à Koma; il était extrêmement religieux et d'une religion mystique, il priait beaucoup, et ses disciples le vénéraient. Or, un jour, étant en oraison, il lève les bras en l'air et tourne machinalement dans sa chambre, un peu en extase. A sa mort, ses disciples, pour l'imiter, en firent autant et fondèrent la secte des derviches tourneurs. L'œuvre principale de de ce poète est le Messe vi.

Au dessert le temps se gâte ; partira-t-on pour

Constantinople? couchera-t-on à Prinkipio? Cette île des Princes est délicieuse, mais les uns veulent rentrer à Thérapia, les autres à Constantinople : chacun pense à son lit et désire le retrouver. Est-ce prudent, ce départ? La mouche n'est pas bien grande et les vagues sont très hautes; enfin le courage l'emporte, nous allons partir. Izzet Pacha, toujours aimable, me fait faire la connaissance de Djelladdin Verid bey, fils de l'ancien grand-vizir. Celui-ci me montrera des coins intéressants de sa patrie.

Le Bosphore à minuit est vraiment beau, inoubliablement beau ; ce ne sont plus les teintes mauves, la voûte de feu, l'irisation des flots, non : c'est une nappe blanche entourée de l'irréelle écharpe du bleu des mystères I

Je pars pour Scutari, le l)ateau est plein d'étrangers : un jeune ménage venant de Grèce me dit qu'il fait très chaud là-bas ; des Allemandes consultent leur Baedecker; des Russes parlent en français; des Grecs critiquent le gouvernement turc; les toilettes sont claires, les visages frais, les ombrelles blanches; nous abordons. J'achète des cartes postales et les jette

à la boîte aux lettres turque, je suis pleine d'espoir, mais la figure de mon guide est significative; c'est une imprudence que je viens de commettre; ces cartes n'arriveront jamais. Le service postal est encore dans l'enfance; pour la direction de l'Europe, il faut mettre les lettres dans les boîtes de Péra, avec des timbres du pays où on les envoie, selon les conventions postales de la Turquie. La ville de Scutari s'élève dans une belle situation. Je la traverse dans toute sa largeur, puis je parcours le cimetière jusqu'à la hauteur de Haïdar Pacha.

Ses pierres tombales, les unes vieilles, peintes et douces de tons, les autres modernes et criardes, sont couvertes d'inscriptions et de sculptures. De ce grand champ des disparus depuis plus de cinq cents ans, de ces tombes qui patiemment attendent leurs sœurs cadettes, toutes celles qui, tôt ou tard, les entoureront, émane la suprême poésie de l'au-delà!

L'hospice des lépreux, le refuge de ces morts vivants, touche le cimetière. Une ravissante petite fille est là, l'horrible lèpre plus héréditaire que contagieuse la guette; bientôt les jolis

ji

traits, le nez si fin, les lèvres si roses auront subi l'atroce atteinte. La pauvre enfant sera rongée. Les malades sont très bien soignées par des religieuses. On met, en entrant dans l'hospice, un grand tablier qu'on ôte en sortant.

Sur cette hauteur la vue est splendide : le Bosphore d'un côté, la mer de Marmara de l'autre. La voiture descend sur Ilaïdar Pacha, Cette ville est la tête de ligne du chemin de fer ottoman d'Anatolie; il appartient à une Compagnie allemande. La grande école militaire est à droite; à gauche, on voit les collines de Bour Goulon. Les chevaux portent tous des colliers porte- bonheur, en perles bleues de Perse comme au Caucase : c'est original.

Pour visiter le palais de Yildiz-Kiosk, demeure du dernier sultan, nous passons devant les casernes de Tachkurchla, incendiées pendant la dernière révolution. Ses soldats ne voulurent pas obéir à leurs officiers et tirèrent sur eux. Au commencement de son règne, il y a une trentaine d'années, le sultan avait donné une constitution, un parlement, puis vinrent les défaites des troupes turques, le triomphe des Russes à Plevna. Alors craignant de froisser

les sentiments d'une partie de ses sujets, le monarque ne fit pas exécuter les décrets de la constitution ; elle n'exista plus que sur le papier. Un mécontentement, sourd d'abord puis violent, éclata et la révolution le déposséda. On dit que le sultan était très neurasthénique, qu'il ne sortait presque jamais de son palais et craignait de finir, comme son oncle Abdul-Azis, de mort violente. Dans la constitution ottomane, un fils ne succède pas à son père; lorsqu'un sultan meurt, on va chercher l'aîné de sa famille, oncle, frère ou cousin pour lui succéder.

Les sénateurs sont nommés à vie ; leur président actuel est Saïd-Pacha, il était le secrétaire politique d'Abdul-Hamid. Les députés sont élus comme en France, pour quatre ans.

Le plus célèbre poète de la Turquie, le Musset de son pays, actuellement ministre de la Porte ottomane à Bruxelles, est Hamid-Bey.

La porte du palais impérial est en fer forgé, peinte en blanc; les jardins sont immenses ainsi que les constructions ; elle contenaient les sept mille hommes de troupes, douze mille hommes en tout. Le sultan sortait une fois par an pour se rendre à Sainte-Sophie, il allait

habituellement à la mosquée du palais. Les bassins du parc sont remplis d'oiseaux : pigeons, canards, etc., beaucoup de fleurs embaumaient autrefois les parterres. Je vois maintenant, ironie du sort, un petit théâtre, et un café populaire dans cet endroit séparé jadis si jalousement de tout contact extérieur. Le palais est encore rempli de meubles, j'y remarque un bateau orné de pierreries, des pendules, des porcelaines de prix, des bibelots, etc. Le théâtre intérieur a de bonnes proportions; on y jouait des opérettes et des comédies.

Le sultan invitait aux représentations quelques intimes, le corps diplomatique, ses ministres, leurs femmes, qui se dévoilaient devant lui, le regardant comme le chef religieux.

La petite Sainte-Sophie est une mosquée fort ancienne, son architecture, ses colonnes, ses chapiteaux et le quartier composé de rues tortueuses et de vieilles maisons en bois sculpté sont des plus curieux pour le touriste.

Les gens de situation élevée ont tous ici un équipage (expression russe), ne pas en avoir serait déroger; le cocher de très grande maison qui me conduisait devait souffrir en voyant ses

beaux chevaux grimper comme des chèvres dans les ruelles escarpées.

Les distances de Stamboul à Péra, d'Eyoub à Sainte-Sophie et de la Sublime Porte à Yildiz sont trop longues pour être parcourues à pied. Alors chacun fait des sacrifices pour être convenablement, sinon luxueusement voiture.

Le jour du retour en France approche, il est temps de retrouver ma patrie, mais avant de partir, je veux emporter dans mon cœur toutes les paillettes du Bosphore, afin d'en dorer les flots de notre Océan breton, les fleurs de nos parterres, les mouettes grises de nos rivages. Lorsque le vent souillera avec violence, frappant les vitres de nos donjons, j'invoquerai l'Orient enchanteur et sa magnétique influence me donnera l'hallucinante sensation des molles brises de la Corne d'Or!

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