DES OBJECTIONS CONTRE L'ÉCONOMIE
Il s'eo faut que toutes les femmes considèrent récouomîe domestique comme une question qui rentre nécessairement dans leurs attributions. Si on veut en croire quelques-unes, une mère de famille a bien assez de s'occuper du soin de ses enfants, de ses travaux personnels, de ses affaires particulières, et c'est vouloir lui imposer un fardeau au-dessus de ses forces que de lui faire subir tout le gouvernement d'une maison. Ces sortes de détails rentrent naturellement dans la gestion des affaires , dans
l'administration des biens , dans la direction de la famille ; or, toutes ces complications ne conviennent ni au caractère ni à la mission des femmes, qui (loit être bornée, si on veut qu'elles la remplissent d'une manière consciencieuse ft satisfaisapte. ^tendre oettç influence au delà des limites que la nature elle* même semble avoir prescrites, c'est la compromettre au lieu de l'assurer. Telle est l'idée que certaines personnes se font de leur vocation; et ces préjugés, quoiqu'ils ne supportent pas l'examen, servent de règle de conduite dans une multitude de circonstances. Quel est le principe qui doit, au sein ck la famille, servir de point de départ au partage des fardeaux et des occupations? NVst-ce pas la différence même des aptitudes, la nature des goûts et des penchants ; cette espèce de vocation qui nous entraîne irrésistiblement à incliner toujours du même côté nos affections ot nos idées? Si l'on n'admet pas cette manière de raisonniT, il faudra tout livrer au caprice
de rarbiirait^ ou aux combinaisons du basard.
Â-t-on jamais constate dans la nature des hommes rien qui les rende propres au gou-* vernement des affaires domestiques? Bemar-^ quez bien que je parle du plus grand nombre^ et qu'il ne s'agit pas de tracer des règles pour des exceptions imperceptibles. Si l'on met de côté ces exceptiotis, les hommes sont entraînés vers tes choses extérieui*es ; ils ont cette passion du nK»uvement , ce besoiA de chaDger d'occupatiiMis ^ qui soiàt complètement în^ compatibles avec les habitudes sédentaires, régulières, monotones, si vous voulez^ qu'exige le gouvei*nemi^t des affaires domestiqnes. Aussi sont-ils complètement à leur |daee à ta guerre, à la direction des intérêts de l'État, à la culture de leurs terres, en un mot , dans ces travaux variés qui se concilient fort bien av6c leurs goûts remuants. L'activité de lia femme est d'un autre genre. Elle se renferme plus volontiers dans un cercle éti^oit^ afin de
s'y établir plus solidemeiit , d'y dominer à son aise, cFy foncier au gré de ses idées un empire dont elle est la souveraine, et qui ne lui semble pas trop borné quand tout obéit à ses Ids sans résistance, et quand tout travaille à réaliser avec promptitude ses idées d'ordre et de gouvernement. Ces satisfactions sembleront fort insignifiantes à la hautaine philoso* phie de certains hommes; elles ont cependant leur valeur et leur prix aux yeux plus pénétrants des observateurs de la nature humaine. Un pouvoir borné, mais solide, mais incontesté, mais acquis par son intelligence, sa persévérance, sa fermeté, cause plus de satisfactions réelles que cette influence vague qu'on exerce sur des esprits , qu'un capiice peut nous enlever, et qui ne reconnaissent jamais notre domination que d'une façon fort in* complète. D'ailleurs, il est dans les desseins de la Providence que les choses dont on s'occupe constamment prennent avec le temps un intérêt particulier, un charme auquel ou
ne saurait résister. Que sont quelques pîeds de terre et quelques pierres abandonnées sur le chemin? Faites avec ces pierres un petit enclos à la porte d'une modeste chaumière, mettez -y quelques fleurs, vous allez voir se développer en quelques jours ces satisfactions du propriétaire, qu'on traite si légèrement, et qui sont pourtant si réelles, si durables, qui ont, en un mot, leurs racines dans les instincts les plus invincibles, les plus profonds de la nature humaine. C'est que rhomme, par là, s'empare de la nature; il en fait son propre domaine, une prolongation de son être, un développement de sa vie , de son intelligence et de son cœur...
Qu'est-ce qu'un fraisier? Une plante insignifiante, sans charme et sans parfum, que vous foulez aux pieds à la lisière des bois ; mettez-le sur la fenêtre de Bernardin de Saint- Pierre : l'auteur des Etudes de la Nature va concentrer sur cette plante dédaignée toute la puissance de son esprit, toute la pénétrait
lion de ses regards. Il y découvrira bientôt une organisation merveilleuse , faite pour s assimiler les sucs nutritifs qu'entraînent avec elles les brises printanières; il étudiera avec passion un point imperceptible que la sève gonfle insensiblement^ qui devient, aux tièdes rayons du soleil de mai^ une délicate fleur à la blanche corolle ^ et enfin un fruit parfumé. Si vous écoutez Thabile naturaliste, il vous dira qu'un univers tout entier vit dans ce frai* sier, qu nue multitude d'insectes aux cuirasses dorées, que de légers papillons aux ailes de gaze, que des. animalcules inconnus en font le théâtre de leurs plaisirs, de leurs combats, de leurs amours; que dans cet espace étroit, formé par quelques feuilles, il se passe des aventures merveilleuses, dignes d'être chan* tées par les poètes y racontées par les historiens de la nature ^ admirées par tout homme qui a une intelligence capable de comprendre les grandeurs infinies de la création. C'est ainsi que tout peut prendre un puissant înté«
lét quand il s'agît des afTections les plus puissantes de la vie 9 des souvenirs du passé , des illusions du présent, des espérances de l'avenir. Tous ces sentiments puissants sur le cœur^ puissants sur Tintelligence , une mère sait les trouver dans son étroit empire, dans cet empire si dédaigné, mais qui renferme, lui aussi, tous ses projets, tous ses rêves, tout son avenir.
Parmi celles qui conviennent en principe de la nécessité dMntervenîr dans les affaires domestiques, beaucoup sont détournées de ce genre d'occupation par de prétendus inconvénients, qu'il ne serait pas difficile de ré^ dnire à leur juste valeur.
L'intelligence , disent^ellcs , a besoin d'atimentsqui soient en rapport avec la noblesse de ses facultés. Si l'on s'obstine a s'enfermer dans un cercle trop étroit, h rabaisser sans cesse son esprit au niveau des soucis les plus vulgaires, ne court-on pas à chaque instant le danger de s'abrulir? L'homme qui vit de la
vie des cbamps s'identifie, pour ainsi dire, avec le sol qu'il feriilise; il subit , comme la plante qu'il cultive, toutes les variations de l'atmosphère; il n'éprouve d'autres impressions que les impressions des sens; on dirait qu'à mesure que sa peau s'endurcit, sa sensibilité s'émousse; sou intelligence, enfermée dans un horizon borné par la colline prochaine, ne connaît bientôt plus d'autre univers que les quelques arpents de bruyères ou de prairies dans lesquels s'écoule son existence végétative. Telle est à peu près la vie à laquelle vous voulez condamner une femme qui sent en elle des instincts élevés, des besoins supérieurs aux besoins matériels , des sentimients pleins de vivacité et souvent d'exaltation! Vous lui conseillez gravement de s'enfermer dans les insipides détails de la cuisine, de faire de savants calculs sur le prix de la cassonade et du café, et de supputer longuement ce que produiront chaque mois ses poules et ses canards, de passer des heures
dans l'adiniiiistration de sa basse-cour; mais croyez-vous qu'il existe dans ce inonde une intelligence en état de supporter impunément pendant quelques années un pareil genre d'épreuves ? Quels que soient les dons de l'esprit^ quelque vivacité d'imagination qu'on possède, on finit par subir l'influence de son entourage; il est impossible de ne pas devenir stupide avec les sots, irritable avec les gens tracassiers, de ne pas s'abrutir au sein des occupations les plus faites pour tuer, chez celles qui les acceptent et qui s'y résignent , tout sentiment et toute intelligence.
Vous condamnez, sans vous en douter peutêtre , la femme qui veut bien subir de pareilles directions , à la vie la plus prosaïque que l'imagination puisse inventer; vous enlevez à son existence, à son caractère, tout ce qu'il peut avoir d'aimable et de gracieux. Vous en voulez faire ce qu'on appelle une bonne ménagère; mais avez- vous jamais vu de près, avez-vous jamais étudié avec atten-
lion ce qu'on nomme une bonne ménagère ? Ignore3s«vous que c^est le mélange le plus disgracieux ^ le plus intolérable de sottise et de vanité^ de petitesse et d^activité tracassière, d'incapacité et de prétention à tout savoir? Il sufIRt d'avoir aperçu une de ces femmes modèles pour n'en vouloir rencontrer de sa vie. L'étroitesse de leur intelligence les rend le fléau de leur mari, de leurs enfants et de leurs domestiques. Elles sont, il e«t vrai, plus fortes que Barème en arithmétique; mais elles ont perdu tous ces instincts délicats, tous ces sentiments distingués, toutes ces appréciations fines cpii sont le plus beau privilège d'une femme bien élevée. Faire de ces ménagères grotesques une espèce d'idéal, transformer leur vie maus* sade en une sorte de poème champêtre , les préférer à tout ce qu'il y a de femmes vrai* ment dignes de ce nom , c'est là un de ces paradoxes insipides dont on devrait bien nous épargner l'ennui. Encore n'a*t-on rien dit du caractère qu'ont nécessairement vos intéres*
santés ménagères! L'habitude de tout surveiller, ou, pour mieux dire , de tout espionner; la nécessite de lui ter sans cesse contre les ruses des domestiques, contre la mauvaise foi des fournisseurs ; tout cela donne en peu de temps des habitudes hargneuses et tracas* sières que Tâme la plus douce, que l'esprit le plus calme ne pourront jamais éviter. Ne faut-il pas mieux se laisser voler que de s^enrichir avec de tels inconvénients ? Ne vaut-il pas mieux mourir moins rielie que de se transformer en mégère , et de faire de sa vie un enfer ? Après tout, nous ne devons à nos enfants que la fortune qui nous a été transmise par nos ancêtres; nous ne sommes pas obligés de l'aug* menter par de pareilles privations, et, sous prétexte de les rendre plus heui*eux, d'ennuyer de mille façons tous lcis membres de notre famille. Il faut vivre un peu au jour le jour, ne pas trop se préoccuper d'un avenir souvent chimérique; jouir enfin de Texistence, et ne pas se faire une sagesse trop haute, parce
radministration des biens , dans la direction de la famille ; or, toutes ces complications ne conviennent ni au caractère ni à la mission des femmes, qui ^oit être bornée , si on veut qu'elles la remplissent d'une manière consciencieuse et satisfakaiite. Etendre cette influence au delà de$ limites que la nature ellemême semble avoir prescrites, c'est la compromettre au lieu de l'assurer. Telle est l'idée que certaines personnes se font de leur vo« cation; et ces préjugés, quoiqu'ils ne supportent pas l'examen , servent de règle de conduite dans une multitude de circonstances. Quel est le principe qui doit , au sein ck la famille, servir de point de départ au partage des fardeaux et des occupations? N'est-ce pas la différence même des aptitudes, la nature des goûts et des penchants; cette espèce de vocation qui nous entraîne irrésistiblement à incliner toujours du même côté nos afFections et nos idées? Si Ton n'admet pas cette manièi*e de raisonner, il faudra tout livrer au caprice
de l'arbîiraii*e ou aux combinaisons du basard.
À-t-on jamais constaté dans la nature des hommes rien qui les rende propres au gou* vernement des affaires domestiques? Bemar* quez bien que je parle du plus grand nombre, et qu'il ne s'agit pas de tracer des règles pour des exceptions imperceptibles» Si l'on met de eolé ces exceptions, les hommes sont entraînés vers les choses extérieures ; ils ont cette passion du mouvement , ce l^esoîn de clianger d'occupations f qui sont complètement în** compatibles avec les habitudes sédentaires , régulières, monotcmes, si vous voulez^ qu'exige le gouvernement des affaires domestiques. Aussi sont'ils complètement à leur plaee à la guarre, à la direction des intérêts de l'État, k la culture de leurs terres, en un mot , dans ces travaux variés qui se concilient fort bien avec leurs goûts remuants. L'activité de la femme est d'un autre genre. Elle se renferme l^us volontiers dans un cercle étroit,, afin de
s'y établir plus solidement , d'y dominer à son aise, d'y fonder au gré de ses idées un empire dont elle est la souveraine, et qui ne lui semble pas trop borné quand tout obéit à ses Idis sans résistance, et quand tout travaille h réaliser avec promptitude ses idées d'ordre et de gouvernement. Ces satisfactions sembleront fort insignifiantes à la hautaine philoso* phie de certains hommes; elles ont cependant leur valeur et leur prix aux yeux plus pénétrants des observateurs de la nature humaine. Un pouvoir borné, mais solide, mais incontesté, mais acquis par son intelligence, sa persévérance, sa fermelé, cause plus de satisfactions réelles que cette influence vague qu'on exerce sur des esprits , qu'un caprice peut nous enlever, et qui ne reconnaissent jamais notre domination que d'une façon fort in* complète. D'ailleurs, il est dans les desseins de la Providence que les choses dont on s'occupe constamment prennent avec le temps un intérêt particulier, un charme auquel ou
ne saurait résister. Que sont quelques pieds de terre et quelques pierres abandonnées sur le chemin? Faites avec ces pierres un pelit enclos à la porte d'une modeste chaumière, mettez -y quelques fleurs, vous allez voil* se développer en quelques jours ces satisfac* tions du propriétaire, qu'on traite si légèrement, et qui sont pourtant si réelles, si durables, qui ont, en un mot, leurs racines dans les instincts les plus invincibles, les plus profonds de la nature humaine. C'est que Thomme, par là, s'empare de la nature; il en fait son propre domaine, une prolongation de son être, un développement de sa vie, de son intelligence et de son cœur...
Qu'est-ce qu'un fraisier? Une plante insignifiante, sans charme et sans parfum, que vous foulez au}c pieds à la lisière des bois ; mettez-le sur la fenêtre de Bernardin de Saint- Pierre : l'auteur des Etudes de ta Nature va concentrer sur cette plante dédaignée toute la puissance de son esprit, toute la pénétra*
lion de ses regards. Il y découvrira bientôt une organisation merveilleuse , faite pour s'assimiler les sucs nutritifs qu'entraînent avec elles les brises printanières ; il étudiera avec passion un point imperceptible que la sève gonfle insensiblement^ qui devient , aux tîèdes rayons du soleil de mai, une délicate fleur à la blanche corolle» et enfin un fruit parfume. Si vous écoutez Thabile naturaliste, il vous dira qu'un onivers tout entier vit dans ce fraisier, qu'une multitude d'insectes aux cuirasses dorées, que de légers papillons aux ailes de gaze, que des. animalcules inconnus en font le Uiéâtre de leurs plaisirs, de leurs combats, de leurs amours; que dans cet espace étroit, formé par quelques feuilles, il se passe des aventures merveilleuses , dignes d'être chantées par les poètes , racontées par les historiens de la Rature , admirées par tout homme qui a une intelligence capable de comprendre les grandeurs infinies de la création. C'est aiasî que tout peut prendre un puissant inté-
lêt quand il s'agit des afTections les plus puissautes de la vie, des souvenirs du passe , des illusions du présent, des espérances de l'a-* venir. Tous ces sentiments puissants sur le cœur^ puissants sur l'intelligence, une mère sait les trouver dans son étroit empire, dans cet empire si dédaigné, mais qui renferme, lui aussi, tous ses projets, tous ses rêves, tout son avenir.
Parmi celles qui conviennent en principe de la nécessité d*întervenîr dans les affaires domestiques, beaucoup sont détournées de ce genre d'occupation par de prétendus inconvénients, qu'il ne serait pas difficile de réduire à leur juste valeur.
LMntellîgence , disent-elles , a besoin d'aliments qui soient en rapport avec la noblesse de ses facultés. Si l'on s'obstine h s'enfermer dans un cercle trop étroit, h rabaisser sans cesse son esprit au niveau des soucis les pins vulgaires, ne court-on pas à chaque instant le danger de s'abrulir? Lliomme qui vit de la
vie des champs s'identifie, pour ainsi dire, avec le sol qu'il ferlilise; il subit , comme la plante qu'il cultive, toutes les variations de l'atmosphère; il n'éprouve d'aulres impressions que les impressions des sens; on dirait qu'à mesure que sa peau s'endurcit, sa sensibilité s'émousse; sou intelligence, enfermée dans un horizon borné par la colline pro*chaîne, ne connaît bientôt plus d'autre univers que les quelques arpents de bruyères ou de prairies dans lesquels sécoule son existence végétative. Telle est à peu près la vie à laquelle vous voulez condamner une femme qui sent en elle des instincts élevés, des besoins supérieurs aux besoins matériels, des sentiments pleins de vivacité et souvent d'exaltation! Vous lui conseillez gravement de s'enfermer dans les insipides détails de la cuisine, de faire de savants calculs sur le prix de la cassonade et du café, et de supputer longuement ce que produiront chaque mois ses poules et ses canards, de passer des heures
dans radniini&lration de sa basse-cour; mais croyez-vous qu'il existe dans ce inonde une intelligence en état de supporter impunément pendant quelques années un pareil genre d epreuves ? Quels que soient les dons de resprit, quelque vivacité d'imagination qu'on possède, on finit par subir l'influence de sou entourage; il est impossible de ne pas devenir stupide avec les sots y irritable avec les gens tracassiers, de ne pas s'abrutir au sein des occupations les plus faites pour tuer, chez celles qui les acceptent et qui s'y résignent , tout sentiment et toute intelligence.
Vous condamnez, sans vous en douter peutêtre , la femme qui veut bien subir de pareilles directions , à la vie la plus prosaïque que l'imagination puisse inventer; vous enlevez à son existence, à son caractère, tout ce qu'il peut avoir d'aimable et de gracieux. Vous en voulez faire ce qu'on appelle une bonne ménagère; mais avez- vous jamais vu de près, avez-vous jamais étudié avec atten-
lion ce qu'on nomme une ^/f/2^ ménagère? Ignorez-vous que c'est le mélange le plus dis* gracieux , le plus intolérable de sottise et de vanité, de petitesse et d'activité tracassière, d'incapacité et de prétention à tout savoir? Il suffit d'avoir aperçu une de ces femmes modèles pour n'en vouloir rencontrer de sa vie. L'étroitesse de leur intelligence les rend le fléau de leur mari, de leurs enfants et de leurs domestiques. Elles sont, il est vrai, plus fortes que Rarême en arithmétique; mais elles ont perdu tous ces instincts délicats, tous ces sentiments distingués, toutes ces appréciations fines qui sont le plus beau privilège d'une femme bien élevée. Faire de ces ménagères grotesques une espèce d'idéal, transformer leur vie maussade en une sorte de poème champêtre , les préférer à tout ce qu'il y a de femmes vrai* ment dignes de ce nom, c'est là un de ces paradoxes insipides dont on devrait bien nous épargner l'ennui. Encore n'a<-t*on rien dit du caractère qu'ont nécessairement vos intéres*
santés ménagères! L'habitude de tout surveillery ou, pour mieux dire , de tout espion* ner; la nécessite de lutter sans cesse contre les ruses des domestiques, contre la mauvaise foi des fournisseurs ; tout cela donne en peu de temps des habitudes hargneuses et traoas« sières que Tâme la plus douce, que l'esprit le plus calme ne pourront jamais éviter. Ne faut-il pas mieux se laisser voler que de s'enrichir avec de tels inconvénients? Ne vaut-il pas mieux mourir moins riche que de se transfor* mer en mégère, et de faire de sa vie un enfer? Après tout, nous ne devons à nos enfants que la fortune qui nous a été transmise par nos ancêtres; nous ne sommes pas obligés de Taug* menter par de pareilles privations, et, sous prétexte de les rendre plus heureux, d'ennuyer de mille façons tous Iqs membres de notre
famille. H faut vivre un peu au jour le jour, ne pas trop se préoccuper d'un avenir souvent chimérique; jouir enfin de l'existence, et ne pas se faire une sagesse trop haute, parce
qu'il est prudent de n'abuser de rien... pas même de la sagesse.
Le portrait qu'on nous oppose n'est guère chargé; mais on n'en peut pas tirer grand parti contre nous. On suppose, en effet, fort gratuitement, qu'un certain nombre de mai* tresses de maison doivent à leur goût pour les affaires domestiques la nullité de leur intelligence et les défauts de leur caractère. C'est là une hypothèse qui ne se soutient pas devant l'examen des &its. Que des femmes d'un esprit borné s'enferment uniquement dans les questions matérielles, qu'elles ne voient rien au delà de leur horizon , qu'elles méprisent tout ce qui pourrait favoriser les progrès de leur intelligence, elles ne font que suivre la pente de leur nature ; et je serais bien aise qu'on m'apprit par quel moyen on peut empêcher un individu de se développer en vertu des lois de son organisation morale. Il entre évidemment dans les desseins de Dieu que le genre humain se compose de ca-
tégories parfaitement distinctes, qui ne se rea« semblent ni parle sentiment, ni par Tesprit, ni parle caractère. Les natures inférieures seront toujours entraînées , quoi qu'on fasse et qu'on dise, vers une existence végétative qui se trouve parfaitement en harmonie avec-leurs facultés bornées. Croyez-vous que vous trouverez jamais parmi les femmes qui appartiennent à cette fraction de l'humanité ces âmes élevées, ces cœurs d'élite, ces organisations poétiques , qui doivent être et seront toujours si difficiles h rencontrer? Soumettez les femmes d'une intelligence vulgaire à tous les régimes qu'il vous plaira d'imaginer, jetez-les au milieu du monde, habituez-les à la littérature, vous n'aurez jamais que des âmes parfaitement bornées, complètement prosaïques , en dehors de toutes les conditions de l'élégance et de la grâce. Vous aurez beau les faire sortir de leur ménage, de leur cuisine , de leur basse-cour, vous n'obtiendrez qu'ua résultat, la désorganisation cte leurs affaires
domestiques 9 sans aucun avantage pour elles, sans aucun pro6t pour le monde. Vous priverei ces pauvres femmes des seules satisfactions qu'elles puissent connaître et goûtci*, pour leur en imposer d'autres qui sont en désaccord avec toute leur tendance. Laissezles donc dans un genre de vie qui leur va si bien , iiVn dites pas trop de mal , et surtout n'essayea pas de faire des raisonnements avec des ëpîgrammes.
Ces raisonnements n'auraient quelque force que si je prétendais donner leur genre de vie comme l'idéal de Tëconomie; mais une pareille pensée est loin dç mon esprit. Une administration étroite et inintelligente des affaires domestiques entratne au contraire k mes yeux une multitude d'inconvénients.
I^es avantages qu'elle produit sont plus apparents que réels; elle n'obtient que des résultats limités, et manque presque toujours les occasions de gains considérables. £lle agit dans sa sphère, comme ces agriculteurs in-
capables qui% ne peuvent jamais se décider aux dépenses nécessaires pour Tengrais de leur terrei convaincus qu'ils sont que le sol ne rapporte jamais autant qu'on lui confie^ et qu'il faut compter avant tout sur la prodigue bienveillance de la nature. C'est qu'en tout , en agriculture, en économie, de même que dans les arts et la littérature, il faut beaucoup d'îu* telligence pour faire les choses comme cm doit les faire. Cet empire modeste qui s'appelle la famille exige presque toutes les qualités des grands gouvernements, c'est-à-dire, de la pé* nétration pour saisir les nuances diverses des caractères, de la persévérance pour les diriger vers le même but, de la fermeté pour briser les obstacles, qui sont plus nombreux qu'on ne le suppose, de la douceur pour triompher des difficultés que la fermeté ne pourrait pas vaincre; enfin l'heureux accord d'un bon sens exquis, d'un esprit vif, d'un heureux caractère. Mettez donc uji jour à l'œuvre ces femmes qui prétendent qu'on peut sans intelli-
geiice gouverner un ménage, et nous verrons si elles conserveront longtemps leur majestueux dédain pour les bonnes ménagères; nous verrons si elles apprendront en un jour tout ce quMI faut savoir, tout ce qu'il faut organiser.
Quand on n'a aucune idée des choses, Je mépris est facile. Vous trouverez des gens qui vous diront qu'avec du temps et des livres on peut devenir, en quelques années, un MabiU Ion ou un du Cange. Ces raisonnements na!fs donnent une idée de la manière dont certaines femmes considèrent cet art difficile et compliqué qui s'appelle l'économie domestique.
Quant aux objections qu'on tire du caractère de certaines femmes qui s'occupent avec ardeur de leurs affaires, elles ne supportent pas davantage un examen sérieux.
Beaucoup de femmes qui se ruinent ne sont pas des anges de douceur. D'ailleurs, il ne faut pas juger les ménagères d'après tout ce
qu'en racontent les enfants dissipateurs , et ^rtout les domestiques fripons. Il est facile de passer pour un bon caractère, quand on laisse dans sa maison tout aller au grë des <svënements et du hasard , quand on n^est chez soi qu'un fantôme dont tout le monde se rit, qu'une espèce de roi fainéant, gou* verné par des maires du palais qui font trembler leur maître au gré de leurs intérêts, ou même de leurs caprices. Mais quand on veut tout voir par soi-même, qu'on se rend et qu'on se fait rendre compte de tout, qu'on sait tout, qu'on surveille ^vec ses affaires le personnel de sa maison, on devient facilement, je le comprends, une maîtresse incommode, et la maison qu'on gouverne est fort exposée à perdre son titre de bonne maison. Les femmes qui n'auront pas le courage de se mettre au-dessus de ce genre de propos pourront, afin de se consoler, recueillir les éloges de ceux qui profitent de leurs dépouilles; c'est
une consolation que ne leur envieront pas les
mère» de famille qui assurent chaque jour par leur énergie et par leur vigilance la fortune, l'avenir et le bien-être de leurs enfants* La plupart des reproches qu'on fait au ca-* ractère des ménagères ne tombent pas sur l'économie elle-même, maiâ sur régoîsme qui rinspire« Les fruits de Tégoïsme ne sont jamais ni bons ni sains. Quand on n'économise que pour soi, dans l'unique but di! satisfaire sa cupidité, son avarice, sa passion de la considération , ob ! alors on tombe dans presque tous les défauts qu'on reproche avec tant d'injustice aux mères de famille qui s'occupent consciencieusement de la direction des affaires domestiques. L'égoïsme est essentiellement tracassier et perturbateur; il jette dans un intérieur toutes les semences de la division et de l'anarchie, parce qu'il prétend tout sacri* fier à ses convoitises personnelles. Mais quand l'esprit d'ordre et d'économie est inspiré par le sentiment des devoirs de sa position, par l'amour maternel, il perd nécessairement cette
sécheresse^ cette rigueur, ce génie tracassier qu^on a trop souvent le droit de lui reprocher. Nos actions extérieures ne sont que l'expression des sentiments qui nous dirigent. Quand nos sentiments sont élevés, quand ils partent d'un cœur droit et dévoué, comment pourrait-on jamais craindre les duretés et les vexations qui ne peuvent venir que d'un égoïsme incapable de respecter les droits des autres, et de mêler dans une juste proportion la tendresse et la fermeté?