L'ECONOMIE INTELLIGENTE
L'habitude de réconomic est une de celles qu'il faut prendre de bonne heure. Les sciences pratiques s'apprennent surtout par l'action, et l'expérience prouve que l'on n y réussit bien que par un long et pénible exercice. En entrant dans la vie de famille, une jeune femme ne doit pas différer de jour en jour, comme cela arrive trop souvent, l'étude de tout ce qui regarde les affaires domestiques. Autrement qu'arriverait-il? Elle se ferait nécessairement à ces habitudes de quiétude qui flattent notre paresseuse nature, qui sont si douces même
dans les années les plus actives de la vie, et qu'on a tant de mal à briser quand on reconnaît soi-même la nécessité d'entrer dans la voie de l'activité et des réformes. Plus les années avancent, plus nous avons de peine à nous fi^çonner aux exigence» dç notre position. La flexibilité de la jeunesse, qui dans certaines circonstances est un défaut, présente pourtant quelquefois des avantages incalculables. La jeunesse est en effet vive et prompte; elle a des allures impétueuses, une ardeur qui la rend très-propre à surmonter toutes les difficultés d'une existence aussi inconnue que l'est la vie de ménage pour une nouvelle mariée.
Mais avec les années cette ardeur languit et s'éteint; on sent chaque jour de plus en plus l'extrême difficulté que présente le gouvernement des divers caractères; les grains de poussière paraissent des montagnes, les difficultés se dressent à chaque pas devant nous, nous font reculer d'épouvante et d'effroi.
L'insouciance quelquefois heureuse de la jeu«i Qesse dispose h beaucoup entreprendre; on ignore à celte époqye privilégiée de la vie cen timidités souvent exagérées qui paralysent plus tard l'enthousiasuie et le courage. Il faut donc qu'une jeune femme agisse dès le moment de son entrée dans la famille, et qu'on ne s'habitue pas, à une époque si décisive, à la considérer comme un personnage insigni^aot, dans cet intérieur où elle est appelée à jouer un rple dont on ne peut contester i^impor-» tanoe. Il faut qu'elle se montre à tous dès )e début dans la plénitude de son autorité et de son activité; qu'elle fasse preuve d'intelligence et d'énergie; qu'on lise déjà sur son front oe caractère de résolution qui impose la déférence et le respect. Une femme qui ne montre alors qu'indécision et que mollesse a beaucoup de peine à reconquérir plus tard une position déjà fort compromise. Je ne veux pas dire que cette tâche soit véritablement impossible; je pense au contraire qu'il est
toujours temps de reprendre la place qu'on doit naturellement occuper ; mais cette sorte de restauration présente toujours de graves difficultés, que je voudrais épargner à quelques-unes de mes lectrices.
Quoi qu'il en soit, de la manière doat se font les débuts , la première pensée qu'il faut avoir, si l'on veut réussir dans la science compliquée de l'économie domestique, c'est qu'un gouvernement est toujours nécessaire, et qu'il doit être dans les mains auxquelles il appartient naturellement. Sans gouvernement il n'est pas d'ordre possible ; et cela est vrai chez le dernier paysan, comme chez les personnes les plus nobles et les plus opulentes. Dès que plusieurs volontés se trouvent réu* nies sous le même toit, qu'elles doivent concourir à un même but, vivre au sein de l'ordre et de l'harmonie, la première nécessité est un gouvernement; mais pour que ce gouvernement atteigne la fin qu'il se propose, il faut qu'il soit à sa place. Il n'est pas de fa*
mille sans autorité , mais plus d'une fois cette autorité est avilie ou compromise. Tantôt les membres de la famille s'en disputent les lambeaux ; tantôt un domestique y habile à flatter les travers de ses maîtres, ou à imposer ses volontés à leur faiblesse par la résolution de son caractère, s'empare avec audace du gouvernement de la maison , et trouve le secret de faire accepter ce bizarre despotisme; on voit ailleurs les domestiques agir avec indépendance en tout ce qui concerne leurs fonctions, et, semblables aux. grands vassaux du moyen âge, regarder l'autorité de la maîtresse de la maison comme une suzeraineté purement nominale. Ce sont là en miniature toutes les formes de l'anarchie dont les Etats ont été si souvent victimes, et nous retrouvons ici au foyer domestique les luttes d'une aristocratie turbulente, les hontes qu'entraîne l'usurpation du pouvoir légitime, et l'anarchie des institutions démocratiques.
Toute famille qui veut vivre et prospérer
doit avoir un centre d'action; tout doit partir de ce centre , tout doit y aboutir.
Plus cette autorité est forte et respectée, plus la famille grandit en considét^ation , plus elle est assurée de trouver Taisance et le bon» heur. Dans Thypothèse contraire, la discorde remplace l'union , la gêne fait place au bien* être: et ne voit «on pas même souvent les plus brillantes fortunes, construites par la patience de vingt géiférations, s'écrouler subitement, parce qu'une fepime sans intelligence et sans énergie laUse tomber les vènes de son gouvernement dans des mains mercenaires?
Le règne des intendants n'est pat aussi passé qu'on veut bien le dire : les abus ne finissent pas si vite ! Seulement les intendants se sent transformés. Ils n'ont peut-être plus l'audace et les grands projets de leurs devanoier»; mais ils en ont conservé l'habileté perfide, la loyauté suspecte, les convoitises insatiables. Si une mère de famille veut se préserver d'un tel fléau, qu'elle ait toujours la conscience de
son droit envers et contre tous,-^ en un mot, qu'elle &ache gouverner, — -
£n effets on n'ett pas obligé de supposer chez tous ses domestiques uâe vive iutellî* geûce, dadRlettre qu'ils peuvent se passer d'une direction éclairée. L'intelligence est rare dans toutes les classes de la société ^ et le défaut de culture n'est pas, Comme le croient certaine» personnes^ une garantie d'esprit. Je veux bien admettre cependant que vos gêna, par un privilège singulier^ aient toutes les ressources nécessaires pour bien remplir leur tâche; croyez-vous qu'ils puissent pour cela se passer de tout contrôle^ de toute surveillance^ dd tout gouvernement ? Avec la division des fonctions que suppose même un assez petit nombre de domestiques, vous remarque-» vez bien vite chez chacun d'eux \§l tendance à considérer^ comme l'affaire uniquement importante^ les occupations dont il est chargé. Aux yeux d'un jardinier^ par exemple^ tout ce qui ne favorise pas le développement des
fruits et des légumes 9* tout ce qui n'importe pas à la beauté des fleurs, à la symétrie des espaliers ou des plates-bandes, devient souverainement méprisable. Son plus grand souci n'est pas de pourvoir des objets les plus indis«pensables la maison qui l'emploie : c'est que son potager devienne pour ses confrères un objet d'admiration et même d'envie. Cet homme prendra facilement de l'antipathie pour tout ce qui compromettra l'harmonie de son jardin, et il s'habituera volontiers à considérer comme des ennemis personnels tous ceuK qui auront quelques prétentions sur les légumes dont il est si fier. Ne perdez pas de vue que ce sentiment, qui vous paraîtra peut* être bizarre, est chez cet homme l'instinct tout*puissant du métier, ce que j'appellerai plus volontiers le sentiment de l'art, sentiment qu'il ne faut détruire chez aucun de ses domestiques, mais qu'il faut régulariser et gouverner avec adresse. Avec un peu d attention , vous pourriez constater chez voire oui-
siniei% chez votre cocher, chez votre femme de chambre, etc., des phénomènes moraux parfaitement analogues. Chacun d'eux n^a guère souci de la besogne de son voisin, chacun tient médiocrement à la marche générale des affaires de la maison , et tend à utiliser à son profit les efforts que tous doivent faire pour s'acquitter des diverses fonctions dont on les a chargés. Si une puissance énergique et respectée ne préside pas à la répartition des travaux , ne trace pas à chaque domestique d'une manière nette et claire la limite de ses attributions , il est impossible d'éviter l'anarchie, le» luttes intérieures, les querelles sans fin qui compromettent si fréquemment les in^ térêts et la considération d'une maison.
Je sais bien que cette tâche n'est pas facile. Pour imposer à chacun son travail d'une manière équitable, il faut avoir une idée exacte et précise de la besogne qu'on exige, et ne pas se faire là-dessus des idées superficielles et des préjugés qui ne reposent sur aucune
ej({>ér^ence« H y a det^ femmea dont raclivité î^térieyre ^% ^ces&ive. X'Cs vi^guei agUées de VOcé^^ y le^ feuilles d6« arbres emportées par Iff yent 4'^"tomQ^, Faite rapide dei^ oiseaux, 11^ dopnent pas uiie idée suffisante de la inobilité de leurs idées et de la pélulance d^ leur caraçt^e. Comme leur iiuagioa- ^iou est pteiu? de vivacîlé ^ de mouvemeofci el^les croient pouvoir tout eutraîuer au gré 4e Wui* lautaisie. Les^ coursiers qui dévo* x^\ Tei^ce leur semblent avoir la pesan* teur de le tortue, Avec une pareille louruui^e d'esprit» on exténue ea quinze jours la f^aisou la plus laborieuse. On v«ttt tout fisire eo m^kx^ teiups» saus mesure, sans i^le, saaa préparatifs} on construit à droite pour è&^ HE^^ir à gaucHe } ou agit par besoin de mouve^Ue^t bien plus que par nécessité ; et, en voulant dépasser tout le moode, on atteint varemeut celles qui saveut attendre , &ire les choses à propos, prendre Theurc favorable, et choisir la saison. Quelques femmes ont, au
co&traire, les tnouvemedls d'une prodigieuse lenteur. Toute pensëe ou toute action semble leur coûter de prodigieux efforts. On dirait que leur Vie est une perpétuelle torpeur, semblable à celte de la knarinotte pendant les tristes jours d'hiver. Vous n'êtes jamais bien sûr que ces femmes^'là vous écoutent ou du moins vous icompreiincnl , tant il est visible que le moindre effort intellectuel leur cause des souffrânees véritables ! Pour elles, l'idéal de la vie, c'est le sommeil, ou,, pour me servir de la ravivante expression d'un philosophe de Ttude, — ' « La vie d'une lampe qui se sent brûler à « l'abri du vent. * — Vous eompredez que de setnbliEibles natures se font de toute espèce de travail une idée singulière. Elles regardent le plus petit effort imposé à leutHi dbmesti^ ques comme une torture barbare, comme un procédé inhumain , proptne k révolter toutes les ânles vraiment sensibles; Leur ci'édUlitë sur ce point est si grande, qu'on léUr fait croire facilement qu'il faut une semaine pour
ensemencer une plate- bande depinards. Si vous pénétrez par hasard dans une maison gouvernée par de telles idées, vous vous croirez dans le château de la Belle au bois dormant; tout y sommeille y jusqu'aux flammes du foyer !
C'est entre ces deux extrêmes qu'est la sagesse. Il faut tâcher de ne pas appi'écier les choses d'après les caprices de son imaginalion ou les exagérations de son caractère, mais consulter avant tout son expérience et celle des autres. Pourquoi une maîtresse de maison ne se rendrait-elle pas un compte assez exact des choses pour savoir d'une manière positive le temps qu'il y faut employer? iTestce pas là le seul moyen de n'être pas dupe, soit de la lenteur calculée de quelques dômes* tiques, soit de la paresse des ouvriers, qui dépasse en certaines contrées tout ce qu'on pourrait imaginer? Dès qu'une règle de travail équitable et raisonnée est établie dans une maison, cette règle prend force de loi et
s impose natureiieinent à tons ceux qu'on emploie, sans qvton ait besoin, pour la faire accepter, de recourir à de perpétuelles discussions. Une fois que l'on saura que les choses sont organisées chez vous de cette façon, les mauvais domestiques, les ouvriers fainéants, n'auront pas grand désir de vous voir recourir à leurs services; ils se feront eux-mêmes justice, et chercheront des maîtreîs moins éclairés, moins vigilants, plus disposés à subir les perpétuelles impostures que la paresse inspire. Puisqu'il s'agit de la répartition du travail, il est une observation importante qu'il m'est impossible de passer sous silence. Une administration intelligente évitera autant que possible d'enlever les gens à leurs attributions ordinaires. Harpagon , malgré sa réputation d'habileté , n'est pas en cela un modèle à suivre, et si les maîtres Jac(|ues sont inévitables en certains cas, et avec des ressources trèsbornées, c'est une détestable organisation, quand on a plusieurs domestiques, de les faire
changer pcrpétuelletneiit d'altributions et de besogac. Avec un pareil système , toute règle est impossible. Croyez -vous d'ailleurs qu'uo cuisinier se perfectionne en s'occupant de jar* dinage^ et qu'un valet de chambre devienne fort habile en soignant les chevaux ? La division du travail 9 faite d'une manière précise et stable^ est la condition indispensable de tout ordre régulier. Si la modicité de vos re;isources vous oblige à confier deux fonctions à un seul domestique» vous devez faire en sorte qu'elles aient entre elles une certaine analogie 5 et ne pas tenir, comme l'Avare de Molière, dont je parlais tout à riieure, à réu* nir dans le même personnage votre cuisinier et votre cocher.