‹ Les devoirs des femmes dans la familleChapitre 2 sur 55 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'INFLUÊIVCE DES MERES.

L'entrée clans la vie de famille est féconde en déceptions. Les jeunes filles se représentent ordinairement le mariage comme un état de prédilection, où elles ne doivent plus retrouver les servitudes et les tristesses de leur existence antérieure. Elles se figurent que le serment qu'elles prêtent au pied des autels y avec assez de distraction , doit corn-

mencer pour elles Tère du bonheur et tle réniancipation. Il est dans la nature humaine d'embellir ainsi l'avenir de tous ^es charmes que l'imagination lui prêle, et de le considérer comme un idéal qui n'a rien des souffrances et des épreuves de la vie présente. Si ce genre d'illusion est eii général si naturel, il l'est bien plus chez des personnes très-jeunes et dénuées d'expérience, auxquelles on présente sans cesse le mariage comme une époque d'indépendance , destinée à la satisfaction de tous les caprices qui peuvent traverser une tête jeune et ardente.

11 s'en faut que la vie conjugale ressemble à ce tableau de fantaisie. Après les jours de liberté et de bonheur officiely consacrés par l'usage à la lune de miel, on se trouve environnée d'ennuis et d'embarras qui vont toujours croissant à mesure qu'on avance dans la carrière épineuse de la vie. 11 est rare qu'on rencontre chez son mari cette affection vigilante qui prévoit toutes les difficultés, et qui les

écarte d'une main habile chaque fois qu'elles se produisent. On épouse très-ordinairement une dot et une position ; la femme est dans tout cela une question secondaire, et, après lui avoir consacré le temps et les soins que la convenance prescrit, on retourne à ses occupations, à ses habitudes et à ses plaisirs. Le mari n'éprouvant pas ce besoin sans cesse renaissant de tendresse qu'éprouve l'organisation féminine, laisse imprudemment le cœur de sa jeune femme se retourner vers sa famille, — et surtout vers sa mère.

C'est, en effet, le moment de la vie où l'on apprécie le mieux toute la délicatesse et tout le dévouement de l'amour maternel. Jusque-là on avait considéré l'indulgence et l'inépuisable bonté qu'il inspire comme des seur timents, en quelque sorte , vulgaires et faciles à remplacer. L'expérience fait bientôt justice d'une ingratitude souvent involontaire. Le passé s'éclaire subitement d'une lueur qu'il emprunte au présent, et l'on apprend h ses

dépens combien raffectiou est une chose rare et bonne. Faut-il s'étonner qu'une femme n'ait rien de plus pressé que d'aller déposer dans le sein maternel le poids de ses chagrins; qu'elle cherche là un terrain solide, quand s'écroulent les palais construits par ses rêves? Je ne serais donc pas surpris de me voir accuser de cruauté, lorsque je viens dire qu'il faut se défier de ce retour de tendresse filiale, et ne s'y abandonner qu'avec une réserve extrême. 11 est, en effet, bien peu de jeunes femmes qui s'inquiètent de ce sentiment, et qui n*y voient la plus innocente des consolations pour les amertumes de la vie conjugale; mais cette idée repose sur une appréciation fort inexacte des difficultés et des devoirs de leur position dans la famille.

En effet, quand une jeune fille se marie, elle entre, pour ainsi dire, dans un monde nouveau qu'elle doit adopter cordialement, et qui doit tenir le premier rang dans ses affections comme dans ses pensées. Or, bien des

inères ne se résignent pas volontiers à n'occuper qu'une place secondaire dans le cœur de leurs filles. Tout dans les sentiments de notre nature participe avix imperfections de la terre, et les affections les plus nobles ont des ombres et des faiblesses que le vulgaire n'aperçoit pas, mais qui n'ëcbappent point aux observateurs attentifs des passions de l'humanité. Les affections sincères évitent difficilement la jalousie, et l'amour maternel , violent comme l'est toujours l'amour , n'échappe pas toujours à cette douloureuse conséquence des attachements profonds. Dans cette situation particulière et véritablement digne de la compassion de tous les cœurs sensibles, un gendre devient un eniiemi qu'on s'habitue à combattre avec des armes qui sont loin d'être toujours courtoises. Une mère voit avec joie sa fille ne trouver d'abord dans sa famille adoptive que des déceptions et des souffrances de cœur; elle profite habilement de cette disposition pour

entrer dans tous les secrets, dans toutes les

agitations du jeune ménage, et pour prendre parti perpétuellement contre son gendre.

Qui sait? il y a peut-être de la bonne foi dans une manière d'agir dont les maris n'entrevoient que les conséquences funestes! Une mère est toujours indignée qu'on n'adore pas sa fille; elle devine rarement ses imperfections physiques et morales; elle ne peut comprendre qu'on voie avec indifférence une personne qui lui paraît mériter tout ce qu'un homme peut donner d'amour. Cette illusion , trèsfacile à comprendre à son point de vue, l'entraîne dans une appréciation des choses perpétuellement fausse et souvent ridicule. Au lieu de montrer 5 sa fille les bons côtés de l'union qu'elle a contractée, elle irrite sa sensibilité, exalte son imagination, et lui présente comme une situation étrange, désespérée, exceptionnelle, tout ce que la plupart des femmes éprouvent dans la vie de famille. Or, rien n'est facile à pousser aux dernières exl rémités comme une jeune femme qui souffre de Pab-

sence d affeclion, de ce vide douloureux qu on lie supporte qu'avec un courage héroïque. Les hommes, dont la nature est beaucoup moins aimante, les femmes qui leur ressemblent^ et qui vivent comme eux par la tête, n'ont pas l'idée de ce qu'endurent certaines natures ardentes et délicate», perpétuellement déchirées par l'égoïsme qu'on retrouve, sous mille formes, dans la famille comme dans l'iminanité.

Ce mal , qui a ses racines dans les fibres > les plus vivantes du cœur, précipite cerlai- ' nés femmes romanesques dans des aventures sans fin, parce qu'elles sentent le besoin de cet idéal qui se montre dans leurs rêves passionnés. C'est en vain qu'il fuit devant elles, qu'il se dérobe à leurs regards; c'est en vain que les déceptions se multiplient avec les épreuves, que les souffrances s'aggravent avec les agitations de la vie : elles poursuivent avec la même candeur le mirage d'amour et de félicité, qui toujours s'évanouit quand elles croient pouvoir le saisir.

Le mariage est la première de ces déceptions; c'est à ce moment solennel que la vie se montre dans sa désespérante réalité. Çne mère vraiment mère^ au lieu d'attribuer sans cesse à son gendre des souffrances qu'il ne peut pas guérir; au lieu d'irriter la sensibilité de sa fille pour s'assurer le domaine exclusif de sa confiance et de ses affections, devrait profiler de ces instants précieux pour montrer à sa fille l'existence sous un jour véritable , et pour faire pénétrer dans sou intelligence cette vive lumière de l'expérience, qui préserve souvent des plus grands écarts les natures impétueuses.

Une telle influence, au lieu d'être nuisible , produirait les plus grands avantages et pourrait empêcher beaucoup de démarches hasardées. Mais comme l'affection des mères n'est pas généralement assez héroïque pour qu'il soit prudent d'en attendre une abnégation si complète, je suis d'avis qu'une jeune femme conserve autant que possible au fond

de son cœur, et qu'elle ne laisse pas transpirer clans sa famille, Topinion peu favorable que son mari fait naître en elle. Il est très-sage de couvrir du voile de la discrétion tous les défauts qu'il révèle dans l'intimitc , et de ne pas le traduire devant un tribunal nécessairement partial, et qu'il peut justement récuser. Les maris sont justement irrités de cette vigilance inquiète, qui étudie avec tant d'activité toutes les imperfections de leur, caractère , pour en faire le sujet de discussions plus ou moins bienveillantes. Bien ne les indispose plus que de voir les détails de leur vie intime servir d'aliment à la curiosité d'une belle-mère ou de toute autre personne. Leur cœur s'aigrit à la pensée de ces trahisons sans cesse renouvelées , et la confiance qu'ils doivent avoir dans leur femme ne résiste pas longtemps à des épreuves de ce genre.

J'ai vu beaucoup de jeunes femmes se plaindre, avec plus ou moins de convenance, du

peu d'influence (qu'elles avaient sur leurs maris , sans s'apercevoir qu'elles faisaient tout au monde pour l'affaiblir par de fréquentes imprudences. Les hommes tiennent à ce que les secrets de leur intérieur, leurs propres imperfections, les défauts de leurs enfants, leurs embarras domestiques, ne soient pas livrés à la malignité publique. Quand ils ont acquis la conviction qu'ils n'ont pas dans leur femme un confident d'une discrétion absolue, ils deviennent justement défiants et complètement impénétrables. C'est là leur vengeance, et il faut avouer qu'on n'a pas le droit de se plaindre d'une réserve qui peut se justifier par de si fortes raisons , et que la prudence la plus vulgaire commande impérieusement. Je sais bien que le besoin d'expansion semble irrésistible chez la plupart des femmes ; mais qu'elles réfléchissent aux immenses inconvénients qu'entraîné cette facilité à laisser lire ainsi au fond de leur cœur! Les résultais de cette légèreté ne sont pas moins fâcheux quand il

s'agit des sujets de plainte que leurs enfants leur donnent. Le public, qui subit fncilement certaines impressions, enregistre avec soin ces confidences que dicte une irritation souvent passagère y et il conserve un souvenir trop fidèle de- ces appréciations maternelles^ qui lui paraissent beaucoup plus sûres que tontes celles qui pourraient lui venir d'une autre source. H arrive souvent que des mères imprudentes compromettent ainsi , par ce déplorable besoin de prendre des confidents, l'avenir et la position de leurs enfants. De même qu'un gouvernement bien réglé exige quelquefois un mystère inviolable, le foyer domestique doit avoir aussi ses secrets d'État, qui ne doivent, sous aucun prétexte , parvenir a des oreilles étrangères. Il n'y a , sans cela, pour la famille ni position solide ni sécurité véritable.

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