L'ESPRIT DE PAIX ET DE CONCILIATION
Certains ménages ont contracté riiabitucle d'entretenir dans leur sein une guerre animée, dont il est difficile de s'expliquer les motifs. Â peine se trouve-t-on réunis, que la tempête éclate, aussi soudaine que les orages qui s'élèvent au milieu d'un ciel de juin. Personne ne peut , parmi ces esprits belliqueux , laisser tomber de ses lèvres le mot le plus insignifiant , sans qu'il se trouve quelqu'un qui s'en empare pour le commenter avec une inexplicable malveillance: au sein de ces intérieurs agités il n'est
pas d'asile sûr, pas un pouce de terre ou la paix règne sans contrôle et sans adversaires. La présence des domestiques n'est pas même un obstacle à ces discussions aigres qui se terminent quelquefois par d'amères récriminations. Si l'on n'en vient pas toujours à ces extrémités y on se provoque par des allusions transparentes, par des mots d'un sens équivoque, par des réflexions en apparence inoffensives, mais qui vont toujours blesser successivement un membre de la famille, et ranimer, comme une étincelle, un incendie qui semblait éteint. La vie de famille, — si douce dans les idylles, — devient ainsi un véritable enfer, où régnent les rancunes amères, les désespoirs cachés. Chacun s'y établit comme dans un camp, s'y fortifie jour et nuit, s'y prépare des alliés, combine des plans de défense et d'attaque, y vit, en un mot, comme un soldat sous le feu de l'ennemi. Les liens forcés que les convenances sociales obligent de respecter n'empêchent
pas la lutte de se produire quelquefois sous les formes les plus rudes et les plus excentriques. Les haiues incurables ne sont-elles pas celles qu'on est obligé de voiler sous les formes de l'affection? Ne deviennent-elles pas profondes par la gêne qu'elles s'imposent^ par les sacrifices qu'elles subissent , par les humiliations qu'il faut à chaque instant dévorer? D'ailleurs, il ne fiiul pas perdre de vue l'étrange facilité avec laquelle certaines natures absorbent la haine, qui devient en elles une pensée unique, une seconde vie , un impérieux besoin. Les âmes les plus bienveillau* tes deviennent facilement irritables, et sentent trop vivement les blessures qu'on leur fait. Il y a au fond de tous les cœurs, même sympathiques, une fibre impressionnable qu'on ne blesse jamais impunément.
Telles sont les sources cachées, mais profondes, des discussions qui troublent la plupart des familles.-
L'influence des jeunes femmes peut pré-
venir une partie de ces désordres, quand elles ont une volonté sincère de maintenir le calme dans les esprits et le bon ordre dans la fa^ mille. Malheureusement, loin de comprendre la grandeur et Timportance de cette mission , on dirait souvent que leur légèreté prend h tâche de compromettre, par une humeur fantasque, par des prétentions déplacées, les intérêts les plus sacrés. Uniquement - préoccupées des droits qu'elles s'attribuent, elles ne semblent pas soupçonner qu'elles peuvent avoir à l'égard des autres quelques obligations. Elles se font bravement le centre de toutes choses, elles règlent tout, tranchent les questions les plus délicates, prennent tout sur elles, ne consultent personne, censurent tout avec aigreur et pétulance, et visent audacieusement au pouvoir absolu. L'ignorance des hommes, une complète inexpérience, l'étourderie inséparable des premières années de la vie, expliquent trop facilement une si étrange manière d'agir. Les suites en sont déplorables,
et ii ne faut pas pour s*en convaincre une bien grande perspicacité.
En effet, la famille présente des complica* tions infinies, et renferme, la plupart du temps, des intérêts variés et quelquefois hostiles. Souvent une femme doit vivre avec le père et la mère de son mari, qui sont habitués depuis longtemps à tenir les rênes du gouvernement, et à jouir au miheu de leurs enfants d'une autorité complète et vcncroe. Croyezvous qu'ils soient disposés à voir de bon œil s'élever dans leur intérieur les prétentions turbulentes d'une jeunesse qui n'a plus guère l'habitude de respecter la double majesté des années et de la paternité ?
Les jeunes femmes participent, en effet, à l'esprit du temps. Cet esprit inspire trop souvent le plus souverain mépris pour les personnes âgées. On est habitué de bonne heure à les considérer comme une espèce d'abus; on le leur fait sentir avec une impertinence
odieuse; on leur insinue à chaque instant qu'on
convoite ardemment la place qu'ils occupent dans le monde et dans la famille, qu'on a le plus grand besoin de leur fortune^ et qu'ils mettent bien peu d'obligeance envers leurs enfants, en ne laissant pas le plus tôt possible à d'avides héritiers les ressources dont ils disposent. C'est ainsi qu'on agit, au mépris des lois-les plus saintes de la religion et des convenances les plus sacrées. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'on éprouve ensuite la surprise la plus naïve, en voyant les beaux-parents se mettre sur la défensive, user de réserve quand il s'agit de leurs affaires, penser volontiers à leurs plaisirs personnels, se détacher enfin des intérêts communs de la famille, et se préoc- /Duper beaucoup moins de l'avenir de leurs enfants et de leurs petits-enfants.
C'est alors qu'on les accuse d^un égoïsme infernal, qu'on va répétant partout qu'on a un beau-père dépravé, une^ belle-mère sans intelligence, sans conscience et sans cœur; vérités sans doute incontestables, et que les
bonnes langues de l'endroit s'empressent d'aller redire à ceux qu'elles doivent nécessairement intéresser beaucoup. Lorsque les choses en sont là, la guerre éclate à la pre- 'mière occasion; et, quand l'cpée est sortie du fourreau, on ne Vy fuit pas rentrer quand la fantaisie vous en prend !
La famille, — qui devrait vivre dans la plus intime et la plus cordiale union, — se divise en deux camps, et quelquefois en trois. Encore ne faut-il pas compter les recrues et les auxiliaires ; car les amis de la maison s'assurent la plus efficace des distractions , en intervenant fréquemment dans des querelles ordinairement grotesques et souvent récréatives pour un public sceptique, et dont le sens mpral est médiocrement développé. Ces amis officieux se font parfois un plaisir perfide d'animer ces guerres intestines; et quand même on ne leur supposerait pas de pareilles intentions, un triste usage engage à flatter les prétentions de ceux qui vous consultent, et à
ménager par une lâche indulgence toutes leurs faiblesses, et uiêine toutes leurs passions. Tels sont les graves conseillers qu'une jeune femme ëcouteavec la plus aveugle complaisance^ quand il s'agit de la ligne de conduite à suivre envers ses beaux-parents, et surtout envers sa bellemère. Ce n'est pas sans dessein que je la mentionne spécialement, parce que c'est en elle que se personnifie ordinairement la résistance aux prétentions extravagantes dont je viens de parler.
Souvent une jeune femme, en entrant dans une famille, trouve chez sa belle-mère des dispositions assez peu bienveillantes. Une belle-fille est pour une mère aimante et dévouée une rivale inévitable, qui doit lui enlever tôt ou tard presque toute l'affection de son fils, et la condamner à n'occuper dans son cœur qu'une place tout à fait secondaire. Pour se résigner à ce sacrifice rigoureux, il faut un courage véritablement héroïque. Ne suffit-il pas d'être femme pour le comprendre ? Gepen-
dant, que de personnes ne paraissent pas soup* çonner les difficultés d'une situation si périlleuse ! Au lieu de ménager des sentiments si délicats et si respectables, on dirait qu'elles prennent à tâche de les méconnaître et de les fouler aux pieds. Elles ne perdent pas une occasion de constater de la manière la plus écla* tante les progrès de leur autorité, et la décadence rapide de toutes les influences que subissait autrefois leur mari. On est encore obligé de les trouver modérées, si elles ne leur font pas perdre tout sentiment du respect des convenances les plus simples et les plus nécessaires. Malheureusement les cœurs blessés ne pardonnent guère, et les victoires qu'on remporte à son entrée dans la vie de famille sont suivies, la plupart du temps, des défaites les plus pénibles. Une belle-mère qu'on s'est aliénée par son imprudence, se transforme, comme je l'ai déjà fait entrevoir, en chef d'opposition. Sa situation, l'autorité que lut donnent et son expérience et son âge, lui
rendent faciles les représailles qu'il lui conviendra d'exercer. Si elle a du calme, de la persévérance et du sang-froid , elle aura toujours de son côté les personnes qui ont la plus grande influence sur l'opinion, et qui sont naturellement disposées à prendre parti pour ceux dont la maturité d'esprit présente le plus de garanties. En même temps, tous les mécontents de la famille, les domestiques, qui croiront avoir à se plaindre d'une jeune femme facilement entraînée aux procéda hautains, se rallieront autour du chef que les circonstances leur fournissent, et formeront sous ses ordres une conspiration permanente. Plus tard, les enfants peu dociles trouveront, chez leur grand'mère un appui, des t:onseiis, des moyens de résistance; et cela d'autant plus facilement qu'on les voit souvent incliner plus volontiers de ce côté que du côté de leurs propres parents, à cause des actes d'autorité que ceux-ci sont obligés d'exercer. Qu'arriverait-il si le mari, par inconstance de
caractère ou défaut d'affection, s'avisait un jour de passer à l'ennemi? La supposition est si peu chimérique, qu'elle se réalise, pour ainst dire, à chaque instant sous nos yeux. La si*tuation deviendrait alors intolérable; mais on se consolerait peut-être en répétant qu'on n'y est pour rien, et en rejetant tous les torts sur la perversité de la famille à Inquelle on a uni son sort, sur la fatalité des circonstances^ êw des vivacités inévitables, en un mot, en s'arrangeant de façon à n'avoir jamais tort.
On comprend difficilement de pareilles illu* sions chez des personnes qui se piquent d'une relig^ion sévère. Est-ce là pourtant un christianisme consciencieux que cet attachement orgueilleux à ses idées et à ses préjugés, ce défaut absolu de toute condescendance, cette vanité qui ne s'oublie jamais, cette obstination qui ne sait rien cedcr, cet esprit de colère que la moindre misère suffit pour réveiller, ces mille travers que chaque page de l'Évangile condamne ? Ne savoir jamais combattre ses plus mauvaises pas-
sionSy est-ce bien là cet esprit de perfection auquel on se vante d'aspirer ? Compromettre en quelques années, — en quelques mois peutètvef — tout le bien qu'on peut faire^ se condamner par là à une vie stérile et sans portée au point de vue moral, est-ce bien là une manière d'agir inspirée par le dévouement chrétien, et conforme aux maximes de notre divin maître ?
Quand on est animé du véritable esprit de FÉvangile, on doit, en entrant dans une famille, faire tous ses efTorts pour n'en troubler jamais la paix et n'en pas briser l'unité. II faut , en commençant cette existence nouvelle, s'effacer d'abord le plus qu'on peut, au lieu de mettre en relief toutes les prétentions d'une personnalité exigeante et capricieuse. Le moi est haïssable , comme l'a dit admirablement Pascal; et personne n'est disposé à faire une part même légitime à ceux qui se la font eux-mêmes avec tant de générosité et si peu de souci des droits
de leur prochain. I/humilitc chrétienne, cette vertu si éminemment sociale , est une des premières nécessités de la vie de famille. C'est d'elle qu'on apprend à n'avoir jamais de^oi'^même ces opinions outrées, cette admiration exclusive, ce culte extravagant, qui sont la source la plus ordinaire des agitations intérieures. Au lieu de se préoccuper uniquement de ses propres pensées et de ses goûts personnels, on fait les efforts les plus charitables et les plus bienveillants pour entrer dans les idées des autres, pour rendre moins pénibles leurs ennuis, pour se prêter à leurs distractions, pour se faire, eu un mot, tout à tous, afin de les gagner à l'amour de la concorde et de la paix, à l'habitude des sacrifices mutuels. Une telle manière d'agir ne donne-t-elle pas une meilleure idée de la religion du dévouement que cet égoisme effronté, cette turbulence intolérable que certaines jeunes femmes, même religieuses, ne rougissent
pas d'afficher? Rien n'est plus propre à dis-
créditer les idées chrétiennes, à perpétuer les préventions du monde contre la foi, que ces procédés révoltants, que cet oubli complet de toutes les convictions qui devraient gouverner notre vie et réfoi*mer notre caractère. Chacun se demande tout bas, et avec un ironique sourire, à quoi servent ces longues méditations, ces fréquentes confessions, ces pénitences, souvent un peu fastueuses? On leur compare , avec une indifférence afïectéc, des femmes douces, modestes, réseinrées, qui n*ont guère que des vertus humaines, et ne peuvent sérieusement se vanter d'une bien grande religion. Cette comparaison, qui se présente, du reste, naturellement, contribue pins qu'on ne se l'imagine à diminuer de jour en jour le respect des gens du monde pour les habitudes religieuses. Elle fortifie des préjugés qu'ils ont sucés avec le lait, et qti'ils ne sont que trop disposés à considérer comme une appréciation impartiale des hommes et des doctrines. On a beau être richement douée en
ctourderie et eu irréflexion, il est difficile ({u'on n'aperçoive pas, au moins confusément, les conséquences d'une telle conduite. D'ailleurs, si l'on est si peu capable de se rendre compte de ses actions et de ses pensées, il est extraordinaire qu'on se croie propre à élever des enfants, à se maintenir ferme et résolue au milieu des difficultés innombrables de la vie de famille. On croit fort gracieux de rejeter toutes ses imperfections sur la légèreté inséparable des jeunes années; mais ne fallaitil pas songer à se guérir avant tout des dé* fauts incompatibles avec les obligations d'une épouse , avec les devoirs d'une mère, avec les difficultés que rencontre à chaque pas une maîtresse de maison ?