LES YEUX
me l'abîme, contre qui rien ne vaut, gouffres qui possèdent tout parce que seuls ils sont assez grands pour tout engloutir.
Que je voudrais être poète pour chanter les yeux que j'aime tant!
Les Mots
Ce que les mots doivent souffrir quelquefois, de la façon dont on les traite! Ce nous est un passe-temps, un plaisir, une habitude de les servir à toutes les sauces, de les adapter à notre humeur, d'en oublier l'origine, d'en torturer le sens.
On se sert des mots, non pas pour exprimer sa pensée, pour la présenter claire et vivante, mais pour la masquer, pour l'étouffer.
L'homme ne pouvait, comme les bêtes, se contenter de signes ou de cris inarticulés, et son esprit, sublime chef d'œuvre, mystère des mystères, qui comprendrait tout s'il pouvait se comprendre, son esprit pour se manifester au dehors, pour assurer sa domination sur tout, enfanta les mots.
Et chaque mot sorti du plus profond de l'âme humaine est une création, à l'image de la chose qu'il représente, sortie des mains du Créateur suprême.
Chaque mot est vivant; il vibre du souffle de tous les esprits qui nous ont précédés, il plane de l'envolée de toutes les pensées, il brûle de toutes les ardeurs qui ont consumé le
monde, il hurle le cri des colères de tous les siècles, il tonne de tous les bouleversements, il sanglote de toutes les douleurs qui étreignent l'humanité, il aime de tous les purs amours qui élèvent l'homme et lui gardent ce qu'il y a de bon en son cœur.
Les mots sont des puissants qui soulèvent les peuples comme les individus, qui endiguent tous les débordements et qui allument toutes les haines, qui réveillent toutes les énergies et qui paralysent tous les courages, qui domptent les passions et triomphent des vertus.
Sans les mots, autant vaudrait que notre esprit n'existe point, car il ne pourrait prouver son existence, il serait morne, vide, improductif; car les mots sont les feuilles des arbres, les fleurs des champs, les rides de l'eau, les étoiles du ciel, et que seraient la forêt sans feuilles, la terre sans fleurs, la mer sans vagues, le firmament sans lumières ?
Et pourtant, de quelle façon nous triturons les mots, sans honte et sans remords, quels salmigondis innommables nous en faisons, à quelles basses besognes nous les employons !
Pauvres mots, que vous devez souffrir de vous voir ainsi maltraités, et que vous devez regretter le jour où, rayon jaillissant, l'homme vous sortit tout palpitants de son cerveau et vous balbutia avec respect de sa bouche encore malhabile.
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L'Idéal
On nous en a tant parlé; on nous en parle tant !
Et abrutis par tous ces discours creux clamés à perte d'haleine par des orateurs improvisés qui ne croient pas le premier mot de ce qu'ils prêchent, désabusés par tous ces écrits, ces proclamations, ces appels de gens qui souvent sont les derniers à mettre en pratique leur doctrine, nous en venons, petit à petit, à douter de l'idéal, à le concevoir comme la création inachevée d'un esprit infécond, comme l'effort infructueux d'une âme incomplète. Du doute à l'indifférence, il n'y a qu'un pas.
L'occasion est trop belle de faire vibrer les cordes sonores, de déployer l'oriflamme du pathos; l'idéal, quel magnifique sujet! Qu'il se prête admirablement aux périodes ronflantes, de quelles fleurs ne peut-on orner pareille chose, à quel monde de sentiments il peut donner le jour, quel moyen puissant pour enchaîner les auditeurs à son verbe, pour tenir les lecteurs courbés sous sa plume.
On enfle la voix, on y met un trémolo de conviction, le poing se lève vers le ciel:
'Tidéal, messieurs !" Un point d'exclamation clôt le tout, et la farce est jouée.
C'est un bien grand malheur que l'homme fasse avec une si grande chose de si tristes compromis.
A la vérité, si vous ne pouvez plus maintenant entendre le mot sans hausser les épaules, il vous faut au moins admettre la chose qu'il représente, car, que deviendra le monde s'il perd toute notion de l'idéal ?
L'idéal n'est pas une illusion, c'est le but des efforts de toute la vie; ce n'est pas non plus une utopie, car il est réalisable, et non seulement dans ce sens qu'on peut le réaliser, mais bien qu'on doit le réaliser, par la tension constante de notre volonté et de toutes nos énergies.
Quelles méchantes besognes font ceux-là qui, pour le plaisir vaniteux de paraître jongler brillamment avec les mots et les idées, les gonflent, en masquent le vide de leur pensée, en habillent l'indigence de leur esprit.
Pourquoi vouloir toujours et à tout prix faire planer l'idéal dans les nuages, si loin au-dessus de nos têtes, de façon à faire croire qu'il est inaccessible.
Loin de le vouloir rendre terre-à-terre, loin d'en faire une loque bonne pour le décrochez-moi-ça, en restituant à l'idéal sa véritable portée humaine, nous nous élevons