DELIVREZ-NOUS
De la mégère que l'on croit apprivoisée, qui nous fait mille minauderies en face et qui, dans le dos, dit de nous plus qu'il n'en faut pour nous faire pendre, délivrez-nous.
Du fade chanteur et de la blême cantatrice aux gargarisants trémolos, qui nous brament sans fin la romance sentimentale, délivreznous.
De tous ces maux et de tant d'autres sous le poids desquels nous gémissons, délivreznous; de la grippe, de la jupe étroite, du jazz, des échevins, des paletots qui ne daignent pas descendre aux genoux, des faiseurs de calembours, des cravates aux horribles gâchis de couleurs, des affiches criardes, des politiciens gâteux et des journalistes idiots, délivrez-nous, Seigneur, délivrez-nous!
Anathème
Vociférant plus haut et plus fort que les barrissements des cuivres, plus stridente que les cris délirants des cordes, plus tonitruante que le vacarme infernal des tambours et des cymbales frénétiquement martelés, je veux que ma voix s'élève et couvre de sa clameur cette chaotique cacophonie.
S'aflublant sans vergogne du manteau sacré de la musique, s 'imposant aux oreilles qu'il exaspère, détruisant dans les cerveaux le sens de l'harmonie, le ''jazz" est apparu, création démente d'un névropathe abruti.
Tout de suite, le goût est descendu d'un échelon, lui qui déjà ne brillait pas si haut; l'insanité a triomphé. On s'est rué vers ce tintamarre odieux.
Au lieu de le confiner aux infâmes bouisbouis qui l'ont produit comme un excrément de leur milieu empesté, on le fait trôner partout. On chante le "jazz", on ne veut jouer que du "jazz", et, surtout, on danse au "jazz". C'est là qu'il se montre dans toute la hideur de sa lubricité canaille.
De ma pauvre voix, que je veux pour un moment clamante et terrible, je jette de
toutes mes forces l'anathèine à cette dégradation de l'art le plus supra-matériel, de l'art dont l'intuition fut la première à s'épanouir au cœur de l'homme déchu.
A quelle aberration faut-il donc que nous soyons ravalés, pour que non seulement nous acceptions cette prostitution sans hautle-cœur, mais pour que nous y livrions avec frénésie, sans égard pour nous mêmes et sans respect pour la musique à-cœur-joie vilement torturée et mutilée. L'engouement s'enracine de plus en plus, le sens musical se fausse à jamais chez beaucoup de gens que leur éducation première, à tout le moins, devrait mettre à l'abri d'un pareil désastre.
Le "rag-time" d'autrefois est le père du "jazz" actuel, mais le fils est cent fois pire que le père, et dans sa nature et dans son expression et dans ses résultats.
Que je voudrais donc tenir entre mes dix doigts crispés toute cette contre-façon de mauvais aloiî Que je voudrais que le "jazz" fût de chair et d'os, pour l'étrangler et pour déchirer son cadavre, afin d'être bien sûr qu'il ne reviendrait jamais à la vie!
Nous sommes réellement à plaindre d'être d'aussi faciles victimes à toute cette dégénérescence précoce que l'américain veut nous faire partager avec lui, mais nous mériterions vraiment une bonne volée de bois vert pour nous laisser prendre de façon aussi idiote à
ANATIIEME 115
tout ce que nos voisins nous envoient pardessus la frontière.
Jamais nous ne pourrons trop fouailler tous ces tenants, parmi nous, de l'américanisation effrénée. Ils sont inconscients, souvent, réveillons-les de la belle façon!
Le magazine américain nous tient, le cinéma double et triple les chaînes, et voilà que la musique américaine (quel sacrilège d'appeler cela musique!—) vient ajouter sa purulence à ces deux premières plaies.
Mettons fin à cette honte dont nous sommes à nous couvrir et répudions à tout jamais le "jazz" et toute la sanie qu'il traîne en son sillage.
Tenons-nous à faire croire que nous sommes des épileptiques ou des hystériques et voulons-nous porter le stigmate d'une génération névrosée ?
Masques
Où courez-vous, masquée, Princesse à l'air peureux!
Masques, vous êtes rois! Mignons ou les plus laids du monde, pimpantes frimousses ou truculentes trognes, florides et réjouis ou livides et squelettiques, rouges de sang, vigoureux ou pâlots et blafards enfarinés, vous avez le pavé, masques, vous vous bousculez, vous chantez, criez et faites la farandole.
Pierrot taquin, Léandre déconfit ou charmante Colombine, vous tournez et jouez, vous vous moquez de ceux qui veulent vous reconnaître à vos veux, vous éclatez de rire à qui vous nomme à votre voix. Mais les yeux ne trompent pas, non plus que la voix, toujours.
"Si j'étais d'aventure Celui que vous aimez, Je vous rirais au nez, Pour si folle imposture".
Point n'est besoin, souvent, d'autre masque que celui que la nature nous a façonné. Notre visage n'est il pas un masque ? La
fantaisie nous sculpte de si bizarres manières. Elle se plaît à nous orner de la plus capricieuse façon; elle travaille notre chair à son gré et sait faire de nos physionomies de magnifiques modèles ou de vivantes caricatures.
Yeux à peine entr'ouverts et fureteurs, ou immenses et mystérieux; yeux vivants, naïfs, changeants aux jeux de la lumière ou yeux impassibles, mornes, blasés, repus. Nez dodus ou en arête, nez charnus qui ont conscience de leur mérite ou nez minables et piteux, dégoûtés d'eux-mêmes. Lèvres lippues ou minces, lèvres vibrantes et chercheuses, ou lèvres flétries et désabusées; lèvres d'amour et de vie ou lèvres de haine et de désespoir, lèvres de cynisme, de mépris, lèvres de bonté, de beauté et de miséricorde ou lèvres de mensonge.
Masques divers et effarants, masques qui reflètent l'âme, masques qui la voilent; masques qui s'ouvrent, qui s'offrent, qui se donnent, et masques qui se figent et qui se glacent.
Les masques humains, tout comme les masques de carnaval, savent souvent nous cacher beaucoup de choses. Ils se font à dessein sévères, inabordables, impénétrables; ils se renfrognent et se gardent. Vrais masques alors, qui seuls souvent connaissent leur raison d'être et qui remplissent bien leur fonction.