‹ Les "Dicts" du passantChapitre 26 sur 34 · LE VIEUX · texte numérisé non relu

LE VIEUX

coûter. Et je ne vois plus, sous sa casquette informe lavée par les pluies que deux yeux bleus, d'un bleu d'yeux d'enfant, où toute sa vie monte et brille. Le mégot qui tout-àl'heure piquait sa moustache d'une étincelle rouge pend inerte, collé à la lèvre; et il écoute le pauvre vieillard, le dos voûté et les bras ballants. C'est à ces gens-là que la musique parle, que la musique chante, c'est à ceux qui n'ont pas de joie sur terre que la musique est la divine consolation.

Peut-être est-ce pour ce déshérité de la terre que tu as écrit ce Prélude, ô Bach, et je voudrais que tu puisses sentir sur toi la lumière de ce regard.

Mais c'est fini. La foule applaudit et se

disperse. Le pauvre vieux s'en va de son pas traînant, les bras inertes, et la cigarette éteinte collée aux lèvres figées.

En déjeunant

Je me frotte les mains d'aise: j'ai de la chance ce midi. Le phonographe ambulant,, à la structure débordante et à la faconde intarissable est arrivé avant moi. Je puis m'installer loin de sa voix de mégère non apprivoisée, de ses récriminations interminables et de ses commérages, qui me donnent des poussées de bile dangereuses pour la stabilité de mon organisme.

Dieu! quelle femme! Comment peut-elle faire pour parler ainsi, sans arrêt, sans trêve ni repos, sans pour cela interrompre le moins du monde le fonctionnement de ses mâchoires et de son estomac. Aussi, ce qu'il a l'air pitoyable, son pauvre mari. Il me fait penser à Rip Van Winkle, ce pauvre "hen-pecked husband" qui n'en menait pas large lorsque sa femme lui adressait le verbe. Sans doute souhaiterait-il lui aussi se sauver dans la montagne et s'endormir pour cent ans.

Mais voici un monsieur au masque méphistophélique, ornementé d'un lorgnon derrière lequel sont embusqués les yeux de Machiavel, qui s'asseoit en face de moi. Avant toute autre chose je regarde s'il n'a pas à sa bouton-

nièrele ruban rouge de rigueur pour tout français qui se respecte, sans parlei des autres. Non, ce monsieur n'a pas encore la légion d'honneur; ce sera sans doute pour la prochaine fournée.

Il déploie soigneusement sur la table deux blanches mains aux ongles invraisemblablement longs. Qu'est-ce qu'un homme peut bien faire avec des ongles semblables ? Ce doit être sûrement pour compléter le déguisement.

J'ai envie de jeter un regard inquisitem sous la table; peut-être mon vis-à-vis a-t-il des pieds de bouc ?

Le garçon s'amène, empressé. Le monsieur, qui a parcouru le menu d'un œil fulgurant, interroge d'un ton satanique: "Le plat de côtes, c'est-y du plat de côtes ?" Que voulez-vous qu'un brave garçon de restaurant réponde à semblable question.

"Mais oui, Monsieur, mais oui." Mon échappé d'opérette-bouffe expectore alors d'une voix de basse-noble". "Je prendrai un platde-côtes". Je cherche quelque chose qui pourrait se récitei sur ce ton. Essayez par exemple ceci:

"Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots", ou encore: "La Conscience" de Victor Hugo; le dernier vers surtout irait à merveille: "L'œil était dans la tombe et regardait Caïn"

"Donnez-moi un plat de côtes"!

Vous voyez que c'est tout à fait cela.

EN DEJEUNANT 147

Le copain du Canada qui, à mes côtés, essayait de trouver trois bouchées en une sardine, a posé sa fourchette. Il regarde ce grave monsieur et me dit en anglais: "Je suis surpris souvent qu'il ne se commette pas plus de meurtres."

Eh oui! bel échantillon, c'est pour vous que mon ami parlait. Mais vous n'avez pas compris, et c'est tant pis. Car vous auriez sûrement éclaté d'indignation et vous nous auriez menacés de toutes les foudres pour nous être ainsi moqués de vous; et cela m'aurait permis de vous flanquer une belle tripotée canadienne, ce qui m'aurait bien soulagé les nerfs.

Un gentil jeune homme blond vient d'entrer. Qu'il est donc bien habillé! Quelle démarche gracieuse; quelle belle chevelure rejetée sur le cou. Est-il homme ou femme ? "Dieu, table ou cuvette!"

Il a enlevé son chapeau; il s'est longuement admiré dans la glace; d'une main savante et douce il a rétabli l'harmonie de sa coiffure. O bel éphèbe, je me sauve, car j'éclaterais de rire à ton nez, et jamais tune pourrais comprendre pourquoi.

Après cela, pourvu que le veau sauté dont on m'a gratifié ne me saute pas trop dans l'estomac, cet après-midi.

Cuistres

Il y avait autrefois des maîtres de danse. M. Jourdain lui-même, de bourgeoise mémoire, savait comment nommer ces gens-là, et il disait fort noblement: "Faites mander mon maître à danser."

Comme le dit le médecin de Molière, aujourd'hui nous avons changé tout cela, et la danse et le nom de ceux qui enseignent à leurs contemporains la façon de lever les pattes en cadence, ou presque. Les maîtres à danser d'autrefois sont devenus des professeurs de danse. Professeurs \ Voyez-vous cela, professeurs de danse !

Et tous ces beaux messieurs, onctueux, cirés, vernis et pommadés, pour la plupart inétèques et ras tas, se sont donné du titre à bouche-que- veux-tu. Professeurs de danse! On ne connaît plus ni le français ni le bon sens.

Et la danse, elle! Qui donc pourrait, dans ces trémoussements de gigolettes qui ont leur pompon, et ces balancements de forts de la halle, trouver la plus infime trace de la callisthénie antique ? Et pourtant, on n'a que cela dans la bouche, dans certains milieux

où l'on danse (je devrais dire où l'on trépigne) : callisthénie, danses grecques, beauté, etc... Qu'est-ce que vous y connaissez ?

Mais ce n'est pas de ce que je veux vous parler. . voici. Ces jours derniers, les maîtres à danser se sont réunis en convention (A quand la convention des tourneurs de poignées de portes ?) . Et là, ils ont palabré, ils ont discuté, ils ont tranché, ils ont étiqueté, ils ont proclamé, ils ont approuvé, et c'est la chose à retenir, ils ont condamné. Voilezvous la face, ô Muse des comices agricoles, les professeurs de danse ont condamné.

Ils se sont élevés contre certaines danses modernes, ils les ont dénoncées verbeusement et ils les ont mises au ban du bon ton et de la bonne tenue. Pitrerie ineffable que personne ne saurait prendre au sérieux; pitoyable ruse cousue de file blanc qui ne trompera personne. Autant vaudrait essayer de nous faire croire que quelques pourceaux seulement sont sales.

On a condamné le cat-step et le camel-walk. J'ignore absolument ce que ces deux danses peuvent bien faire faire d'inédit à ceux qui s'y livrent, mais à en juger par les noms ce doivent être de fameux entrechats.

Voilà où l'on en est: turkey-trot, fox-trot, cat-step, camel-walkl Heureusement que les professeurs de danse veillent au grain. Bra-

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